The Project Gutenberg EBook of Nos femmes de lettres, by Paul Flat

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Title: Nos femmes de lettres

Author: Paul Flat

Release Date: September 3, 2009 [EBook #29900]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOS FEMMES DE LETTRES ***




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PAUL FLAT

Nos
Femmes de Lettres

PARIS
LIBRAIRIE ACADMIQUE
PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-DITEURS
35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35

1909
Tous droits de reproduction et de traduction rservs pour tous pays.


Published twenty October nineteen hundred and eight.
Privilege of copyright in the United States reserved under the Act,
approved march third nineteen hundred and five by Perrin and Co.




DU MME AUTEUR


CRITIQUE:

    =Journal d'Eugne Delacroix= (Plon)           3 vol.

    =Essais sur Balzac= (Plon)                    1 vol.

    =Seconds Essais sur Balzac= (Plon)            1 vol.

    =Les Premiers Vnitiens= (Laurens)            1 vol.

    =Figures de rve= (Lemerre)                   1 vol.

    =Le Muse Gustave Moreau=                     1 vol.


ROMAN:

    =Deux Ames souffrantes= (Lemerre)             1 vol.

    =Les Ames sans frein= (Lemerre)               1 vol.

    =Pastel vivant= (Revue Bleue)                 1 vol.

    =L'Illusion sentimentale= (Fontemoing)        1 vol.

    =Le Roman de la Comdienne= (Fontemoing)      1 vol.




TABLE DES MATIRES


    PRFACE                          1

    Mme de Noailles                 19

    Mme Lucie Delarue-Mardrus       57

    Mme Henri de Rgnier           101

    Mme Marcelle Tinayre           143

    Mme Rene Vivien               179

    CONCLUSIONS                    203




PRFACE


La Femme-auteur,  notre poque, ne se manifeste plus comme un
phnomne isol, comme une plante de serre chaude, pousse  grand
renfort de lumire et de terreau. Elle est devenue un fait collectif,
un fait social, car le groupement press de celles qui tiennent une
plume, et qui s'en servent, suffirait  retenir l'attention de
quiconque s'intresse aux modifications de la Socit, considre
comme un vivant organisme. Nous n'aurons pas  envisager ce point de
vue, sinon partiellement et dans nos conclusions. Il nous faudra
pourtant choisir un critrium pour faire sortir du rang l'lite de ces
bataillons serrs: il tiendra tout dans une distinction ncessaire
entre celles qui se consacrent  des besognes, fournisseurs attitrs
des innombrables magazines  images, et celles qui marquent un rel
souci d'art littraire.

Faut-il rappeler quelques-uns des jugements extrmes ports sur ce
produit singulier: _La Femme de Lettres_? Ils tiennent presque tous
dans l'aphorisme du plus illustre des Misogynes contemporains: Que
peut-on attendre de la part des femmes, si l'on rflchit que, dans le
monde entier, ce sexe n'a pu produire un seul esprit vritablement
grand, ni une oeuvre complte et originale dans les Beaux-Arts, ni,
en quoi que ce soit, un seul ouvrage de valeur durable. Et ce
Schopenhauer, qui sans doute se vengeait par l d'un sexe qu'il
n'avait que trop aim, faisait succder  cette premire flche ce
trait suprme de son mpris: Il est vident que la Femme, par nature,
est destine  obir. Et la preuve en est que celle qui est place
dans cet tat d'indpendance absolue, contraire  sa nature, s'attache
aussitt  n'importe quel homme, par qui elle se laisse diriger et
dominer, parce qu'elle a besoin d'un matre. Est-elle jeune? Elle
prend un amant. Vieille? Un confesseur! Boutade expressive d'un
philosophe parvenu au soir de la vie, et qui trop souvent  son aurore
oublia, parmi les longues tresses dnoues, combien courtes pouvaient
tre les ides de celles  qui leur beaut servait alors de suffisante
excuse!

Mon Dieu, oui, il est vrai, il est exact qu'aucune Femme n'a fait la
_Sixtine_, ni le _Tombeau des Mdicis_, ni les _Disciples
d'Emmas_, non plus qu'_Othello_ ou _Phdre_, ni la _Neuvime Symphonie_,
ni quoi que ce soit qui approche ces ingalables tmoignages de
virilit cratrice. Sur ces hauteurs, sacres par le gnie mle,
flotte une atmosphre irrespirable  de certains poumons; et comme il
est peu d'intelligences pour embrasser dans leur plnitude l'intime
signification de ces chefs-d'oeuvre, on en trouve moins encore pour
leur susciter des quivalents. Par dfinition, et, si j'ose dire, par
constitution mentale, la femme incline  s'adapter,  se plier aux
influences: pareille  la liane qui s'enroule autour de l'arbre dont
elle partage le destin, elle pouse la forme de qui elle aime, ou de
qui elle admire. A voir s'avancer sous nos yeux un couple d'amants,
nous discernons par la seule inclinaison des corps, qui des deux est
le plus touch. Et ce n'est pas simple signe d'lection amoureuse,
mais le mieux accus des symboles fminins.

Cette rgle pourtant comporte des exceptions, et l'on trouverait, dans
l'histoire de la pense contemporaine, tel exemple de femme, quand ce
ne serait que Mme Ackermann, pour donner un dmenti  l'aphorisme de
Schopenhauer. Nous pouvons mme le chercher encore plus prs de nous.
Quand les soins pieux et le culte passionn du docteur Christomanos
rvlrent  l'lite europenne le fruit des mditations o s'tait
applique son impriale lve lisabeth d'Autriche, notre plus vive
surprise fut qu'une femme et pu penser _par elle-mme_ avec cette
nergie; que les images du monde se fussent rflchies en un miroir si
puissant, et que ni le tour ni l'accent de ses penses n'voquassent
la discipline d'un matre dtermin. Chose merveilleuse au premier
abord, faut-il le dire? surtout chez une personne qui s'tait
dlibrment soumise  la plus intense culture! On connat la varit
de ses lectures, la frquence de ses mditations, poursuivies dans la
solitude de toute l'obstination d'une volont qui s'attache  l'Idal
le plus prcieux comme le plus difficilement conciliable avec le rang
suprme o la Fortune l'leva. Comme si elle avait voulu s'excuser par
avance de laisser un testament durable de sa pense--peut-tre
souponnait-elle que son lecteur en deviendrait un jour
l'historien?--l'Impratrice avait pris soin de marquer les limites
prcises o il lui semblait que dt s'astreindre l'activit fminine:
Moins les femmes apprennent, plus elles ont de prix. Ce qu'elles
apprennent ne fait  vrai dire que les garer: elles dsapprennent une
partie d'elles-mmes pour s'approprier imparfaitement de la grammaire
et de la logique... Et pour aider les hommes dans leurs affaires,
elles ne doivent pas leur souffler des conseils ou des penses, mais
par leur seul contact veiller et faire mrir chez eux des ides et
des rsolutions.

C'tait presque dnier  son sexe toute aptitude aux grands premiers
rles, prtendre le maintenir dans les emplois subalternes. Pourtant
nulle femme n'a plus pens par elle-mme. C'est que les leons de
l'exprience et les preuves de la vie l'avaient marque d'une de ces
empreintes auprs de quoi plissent toutes les influences littraires,
si chres soient-elles  un coeur! Et nous savons la vivacit de ses
admirations. La statue du pote Henri Heine, que son expresse volont
avait dresse auprs des hros de l'Achillion, et qu'une grossiret
toute tudesque fit enlever rcemment par le nouveau possesseur, nous
tait le meilleur tmoignage d'un culte qui pourtant,  la diffrence
de tant d'autres, n'opprima jamais sa personnalit. Pareillement
verrons-nous, chez nos jeunes auteurs d'aujourd'hui, plus d'un exemple
de sensation directe traduite et transpose en originalit cratrice:
c'est la raison de cette tude, o l'on chercherait bien moins
justement un ensemble de critiques littraires qu'un essai en vue de
dgager l'accent des figures qui nous prsentent le plus vif relief.
On y trouvera omises, et cela volontairement, des parties entires de
leur oeuvre, qui pourtant ne sont pas ngligeables, mais ne nous
eussent t d'aucune aide pour le but que nous poursuivons.....

Elle apparat toujours un peu dlicate, fausse en quelque faon,
l'attitude du sexe fort en face de la femme-auteur. Confrre et rival,
il se rsigne malaisment  ce que soit constate telle supriorit
qui lui prpare la plus cruelle blessure d'amour-propre, la plus
douloureuse humiliation d'orgueil. Est-il besoin d'observer que
l'lite de _celles_ qui possdent un don est infiniment suprieure 
la moyenne de _ceux_ qui, tenant une plume, n'ont pour crire
d'autres motifs valables que l'obligation de gagner leur vie ou la
satisfaction lgrement purile de la vanit? D'o l'pret de
jalousies n'attendant qu'une occasion de se solidariser? Victor Hugo
le notait avec un sens aigu des ralits: Les haines politiques
dsarment, les haines littraires jamais. On le vit bien dans une
circonstance mmorable, qui n'est pas loigne de nous: Quand une
distinction officielle fut propose pour reconnatre le mrite d'un
des plus rares talents fminins de ce temps, ce fut un dchanement,
une sorte d'agression sauvage, o collaborrent les plus basses plumes
du Journalisme, faite pour donner une singulire ide de la lgendaire
chevalerie franaise: vritable coup de pied d'ne,  double titre
faut-il dire, par l'lgance dont il fut administr, et par la qualit
littraire de ceux qui le donnrent.

Plus dlicate encore, plus fausse assurment, en face de la
Femme-auteur, l'attitude de l'homme, s'il est son mari ou son amant.
C'est l qu'une fois de plus nous observons le danger de toute
interversion des lois de la Nature, laquelle requiert implacablement
la supriorit du mle. Une sorte d'habitude ancestrale, remontant aux
poques les plus recules, nous fait voir dans l'lment viril le
traditionnel symbole de toute vigueur, physique et intellectuelle, si
bien que notre sentiment de l'ordre se trouve froiss par la moindre
indication oppose. Il n'y a rien  faire l contre, et si l'on veut
une image physique, il suffit de se rappeler l'invincible sourire
qu'amne aux lvres la vue d'un petit homme, levant les yeux vers sa
compagne qui le dpasse de toute la hauteur de la tte. Dans l'ordre
intellectuel il en va de mme: on ne peut effacer de son souvenir
l'image du pauvre M. Geoffrin, mari de cette illustre prsidente de
la socit des Gens de lettres au dix-huitime sicle, dont
Sainte-Beuve rapporte cette anecdote: Un jour, un tranger demanda 
Mme Geoffrin ce qu'tait devenu ce vieux Monsieur qui assistait
autrefois rgulirement aux dners, et qu'on ne voyait plus:--C'tait
mon mari, fit-elle, il est mort!--Faisons la part du trait qui
exagre presque ncessairement ces sortes d'aventures: celle-l n'en
demeure pas moins expressive, et tous les maris de femmes-auteurs y
pourront mditer. C'est une attitude insoutenable, un rle que nul
acteur social ne devrait accepter, celui de mari effac d'une femme
dont les journaux habituellement impriment le nom. Montreur d'objet
rare, sorte de prince-poux qui accompagne un phnomne, on est
toujours tent de placer dans sa bouche le drlatique et peu
respectueux jeu de mots dont notre moquerie franaise tendait 
ridiculiser l'attitude du prince Albert, au temps du Second
Empire:--Je suis les talons de la Reine!

On trouvera dans ces pages une entire libert d'esprit et la plus
complte indpendance de jugement; pour tout dire, rien de cette
galanterie  la franaise, qui rgit les habituels rapports des deux
sexes dans l'attitude de l'homme  l'gard de la femme, et qui risque
de fausser, ou du moins d'attnuer la valeur d'un jugement. J'aurai pu
me tromper. Je me serai certainement plus d'une fois tromp, car nul
d'entre nous n'est  l'abri de l'erreur, surtout en des matires o le
got personnel tient une telle place et reprsente un lment
dformateur propre  celui qui crit. Mais on ne rencontrera pas un
trait qui ait t dict par un mouvement de passion, de ceux que l'on
aiguise moins en faveur de M. X... que contre M. Y... Car il existe
deux faons--je l'ai montr autre part[1]--d'tre agrable  qui l'on
commente. Et la premire, c'est celle qui consiste  le vanter tout
uniment. Mais la seconde, de beaucoup la plus raffine et la plus
efficace, c'est de dnigrer ou simplement d'omettre un rival.

[1] Cf. notre _Roman de la Comdienne_.

Je n'ai jamais aim les petites chapelles, coteries littraires, ou de
quelque nom qu'on les nomme, et puis me rendre cette justice de
n'avoir pas tent une dmarche en vue de participer aux bnfices du
groupement. Non que je mconnaisse--il faudrait tre aveugle--les
incomparables avantages de ces secrtes associations, de cette
franc-maonnerie o le premier article des statuts consiste en un
engagement tacite de mutuel agenouillement. On les rencontre dans tous
les efforts o trouve son application le symbole expressif de
l'aveugle et du paralytique,... dans la Peinture, o tant de
rputations furent difies que le Temps s'est dj charg de
remettre  leur place; dans la Musique, o d'ingnieux assimilateurs,
munis d'une technique savante, furent baptiss les continuateurs de
Beethoven... mais dans la Littrature surtout, qui demeure notre art
national. Combien parmi nous, de ceux qui ont un nom, un petit nom
littraire, ne le doivent qu' la puissance de leurs relations--vigoureux
cheval de renfort qui hissa leur oeuvre au sommet de la cte... leur
oeuvre, fardeau lourd de poids, mais lger de valeur, qui, faute d'un
tel appui, ft demeure aux rgions infrieures. Mais voil, on ne
refait pas son temprament, et pas plus qu'on ne saurait ajouter un
centimtre  sa taille, une chine vraiment droite ne se plie aux
voussures de certaines portes. J'ajouterai que, lorsqu'une coterie
littraire a pour point central et foyer de rayonnement un jeune astre
fminin qui monte  l'horizon, il devient plus dlicat encore d'y
prendre place.

Il me faut donc dclarer ici que je ne connais  aucun titre, sinon 
titre littraire, les femmes-auteurs qui font l'objet de cet Essai.
Jamais avec aucune d'elles je n'ai mme fait ce banal change de
cartons par o l'on remercie de l'envoi d'un livre ou d'un article. Si
la premire page des Magazines illustrs ne nous avait abondamment
renseigns, en des dimensions qui s'imposent  la vue, sur leur
personnalit physique, j'ignorerais jusqu' la forme de leurs traits,
au point de ne pouvoir les identifier, sur le devant d'une loge  une
premire reprsentation, ou dans la cohue mondaine d'un vernissage. Ce
sont l, on voudra bien le reconnatre, les meilleures garanties
extrieures pour les juger littrairement. A leur gard, et dans toute
la force du terme, j'ai mis en application le principe d'hygine
morale que je recommandais dans une de mes Chroniques de Thtre: Un
bon critique ne doit jamais dner hors de chez lui.




MADAME DE NOAILLES


On sait la force des arguments par lesquels l'Empereur Napolon
justifiait l'Adoption: le contrat artificiel, cr par une volont qui
tente de suppler aux insuffisances de la Nature, est conu 
l'imitation de la Nature elle-mme. Mais qui n'en pressent les
dfaillances? Il n'est jamais qu'une doublure: il peut se substituer
dans certains cas  l'ordre naturel... il ne le remplace jamais. Et de
mme qu' certains traits moraux s'affirmant soudain chez l'enfant, le
pre adoptif prend conscience de l'abme qui les spare, nous tous
qui sommes de pure tradition franaise, pouvons discerner chez cette
Franaise d'adoption des lments inassimilables.

Ravivons des souvenirs: images enregistres dans notre mmoire, si peu
que soit vivace en nous l'impression des physionomies observes.
Combien de fois est-il arriv, pntrant dans un salon, dans une salle
de concert ou de spectacle, ou tel autre lieu public, que nos yeux
s'arrtent  une figure expressive, d'autant plus expressive qu'elle
est plus diffrente de ce qu'ils sont accoutums  fixer. Est-ce la
couleur des yeux, le galbe du visage, certains contours de physionomie
qui soudain nous viennent avertir? De tout cela sans doute il y a
quelque chose, mais quelque autre chose encore, que nous ne pouvons
exactement prciser: le _quid proprium_ d'o nat aussitt
l'intuition, quivalente  une certitude: cette crature vivante
ordonne ses sensations suivant une mthode qui n'est pas la ntre;
elle subit des ractions que nous ne saurions partager et pareillement
il est en nous toute une rgion de l'me qui  jamais lui demeurera
impntrable. Gardons-nous de nous abandonner au charme dangereux de
cette tranget: c'est le chant de la Sirne qui perd celui qui s'y
arrte. tre diffrent, voil une raison suffisante de fixer
l'attention. Oublierons-nous pour cela la logique expressive des mots:
trange... tranger... syllabes qui se superposent exactement.
Dgageons aussitt des consquences qui s'imposent d'elles-mmes.

Il faut tre logique en tout: comment la seule investiture d'un nom
illustre, ft-il le plus franais d'ailleurs par atavisme et par
tradition, atteindrait-elle  supprimer vingt annes de culture
antrieure, o les images de notre pays ne se rflchirent qu'assez
indirectement? L'auteur n'en faisait-il pas comme un aveu dpouill
d'artifice, le jour o il ddiait un de ses romans: _Aux jeunes
crivains de France_...  ceux, ajoutait-il, dont la sympathie m'a
chaque jour dans mon travail aid... N'a-t-il pas fait mieux encore,
en allant plus loin et plus profondment que les hommes? N'a-t-il pas
voulu se rattacher  la terre elle-mme, quand il ddiait son premier
volume de pomes: _Aux paysages de l'Ile de France_, ardents et
limpides, pour qu'ils le protgent de leurs ombrages. Le geste est
lgant, le mouvement plein de grce, en tout digne du sexe qui
d'instinct sait trouver les attitudes et camper son personnage. Et je
ne doute pas que cet appui ait t rel. Pourtant je me plais  y voir
plus encore: un jalon pour l'avenir. Flatterie et caresse de la femme
qui reparat sous l'auteur, qui sait comme avec chacun il convient de
s'y prendre, et que nous avons toujours, sur notre douce terre de
France, les bras ouverts pour accueillir ceux qui nous viennent de
loin. Il faudrait ne rien connatre des vingt dernires annes de
notre histoire littraire, pour ignorer que les meilleurs ouvrages
signs de noms franais furent sacrifis de parti pris aux productions
trangres. Publier un livre sous le patronage des confrres de sa
gnration, quand on est femme et de naissance trangre, c'est
s'assurer un double titre  la bienveillance d'un accueil qui, sans
ces circonstances, et pu rencontrer plus de froideur.

C'est peu d'avancer que Mme de Noailles, en dpit de son nom franais,
fait  nos yeux figure d'trangre: elle est encore une cosmopolite,
puisque ses gots et ses premires expriences nous rvlent une
formation o les images enregistres viennent se combattre, en se
confrontant les unes aux autres. Tout crivain fortement racin se
manifeste tel ds le premier abord, et ses hros ont un accent par o
se rvle la saveur du terroir: vrit tellement frappante que l'on
rougirait d'y insister, elle nous permet d'embrasser d'autant mieux le
point de vue contraire. Spontanment viennent s'offrir  nous deux
images: celle de l'auteur qui jamais n'abandonna le sol natal, ou du
moins ne lui fit infidlit que pour lui revenir ensuite, plus tendre,
plus passionn, comme ces amants qui dans les bras d'une autre ne vont
chercher qu'un prtexte  mieux aviver les traits de celle que
par-dessus tout ils chrissent. Pour certaines natures bizarrement
organises, ou seulement plus compliques que le commun des mortels,
l'infidlit en amour n'est qu'un moyen de contrle qui, par
diffrence, permet de prciser la valeur de ses sensations. C'est le
voyage sentimental, o les aspects sans cesse se renouvellent et nous
confirment dans le choix fait antrieurement. De tels dplacements
demeurent  jamais incomprhensibles aux vritables fidles et aux
vrais racins. Le clavier de leurs sensations sans doute n'a qu'une
faible tendue, mais elles gagnent en intensit, en profondeur, ce qui
leur manque pour la diversit, et surtout leur sincrit s'affirme
d'un accent qui ne trompe pas. Faut-il citer des noms? Celui de
Mistral s'imposera comme le plus expressif. Puis voici qu'en face
d'eux viennent s'offrir les reprsentants du type adverse: bataillon
serr de ceux qui dispersrent leur sensibilit aux quatre coins du
monde, pour y chercher les rehauts d'motion que ne suffit point 
leur dpartir la vigueur de leur temprament: c'est le thme initial,
le _motif_ que va quter le peintre, dplaant son chevalet  travers
les multiples sites de nature, quand le vritable sujet est en lui,
s'il veut bien rflchir que les plus grands matres du paysage ne
firent que transfigurer de modestes aspects par la puissance de leur
vision.

Cosmopolitisme!... ce sera donc, le plus souvent, besoin de sortir de
soi-mme, pour chercher l'excitant ncessaire  la production, de
suppler aux dfaillances d'un temprament qui ne saurait, par sa
seule vigueur, treindre son sujet:  une poque o l'originalit
vritable tend  se faire de plus en plus rare, quelle meilleure
marque de plasticit littraire? Nul doute qu'il faille attribuer 
cette double cause: origine trangre et cosmopolitisme, la plasticit
de notre auteur. Singulire facult, commune  tant de femmes, chez
celle-ci pousse  un point que l'on rencontrerait difficilement
ailleurs, de se plier aux influences, je ne dis pas de les supporter,
mais de les accepter, de les quter, comme un fardeau voulu, attendu,
dsir. Chasseresse littraire, elle est au centre d'un carrefour, et
de tous cts hume les senteurs de la fort. Tout aussitt elle prend
une piste, puis revient sur elle-mme, car elle aurait peur de perdre
quelque avantage  s'engager trop avant. Seule la diffrence de
structure mentale pourra nous donner la solution d'une nigme qui
n'est qu'apparente. L'homme, quand il imite, demeure presque toujours
conscient, ou du moins se reprend assez vite, si pour quelques minutes
il s'est abandonn. Imiter, c'est subir. Donc il subit, mais parfois
se rvolte contre cette soumission. Sentant passer dans sa phrase la
cadence d'un matre qui fut trop chre  son oreille, il prouve un
scrupule et se rejette en arrire, tel un cheval qui veut se
dbarrasser du fardeau. La femme sourit de cette sujtion: c'est une
caresse nouvelle qu'elle reoit. Elle lui rappelle sa vraie fonction
et sa destine qu'un instant elle oublia, quand elle prit en main cet
emblme viril: la plume de l'crivain. Comme elle sait plier son tre
physique aux caprices de celui qu'elle aime, elle adapte son art  la
manire de celui qu'elle admire.

J'ai connu la soeur d'un pote, qu'il est prfrable de ne pas
nommer, car cette omission permettra  plusieurs de se retrouver en
son exemple: elle ne le quittait presque jamais et l'accompagnait dans
ses dmarches extrieures; ses yeux tendres et voils, constamment
fixs sur lui, disaient l'admiration, le dvouement du chien fidle,
et seuls faisaient cho  sa parole, car elle et craint d'affaiblir
d'un seul mot ce qu'elle jugeait dfinitif, tant tomb de ses lvres
 lui. Eh bien, la femme crivain, c'est trop souvent la soeur de ce
pote... seulement une soeur qui entend ne pas garder le silence et
par instants commente, en l'affaiblissant, la parole du matre. Un
philosophe, prvenu sans doute par excs de misanthropie, mais auquel
un perptuel repliement sur lui-mme suscita d'tranges lueurs, n'a
pas craint de formuler cette loi primordiale de psychologie amoureuse:
La Femme veut tre prise, accepte comme proprit. Elle veut se
fondre dans l'ide de proprit, de possession. Aussi dsire-t-elle
quelqu'un qui prend, qui ne se donne et ne s'abandonne pas lui-mme,
qui, au contraire, veut et doit enrichir son moi par une adjonction de
force, de bonheur et de foi. La Femme se donne, l'Homme prend.
Nietzsche restreignait son jugement  la femme amoureuse. Mais ne
faut-il pas admettre l'unit de constitution mentale? Possde par son
amant comme femme, comme crivain la voici qui veut tre prise encore
par ses matres.

D'o la srie des influences, visibles comme  travers une glace, pour
les yeux les moins prvenus. Et c'est d'abord le faisceau des traits
romantiques, autour desquels viendront se grouper tous les autres.
Comme en un carquois bien garni les plus fortes flches et les mieux
barbeles sont assembles l'une prs de l'autre, ainsi de ces traits
littraires qui doivent porter au coeur de notre admiration, mais
sans doute, pour ce qu'ils furent dj mousss par l'usage, iront en
nous moins profondment.

Comment imaginer un faisceau plus serr d'influences que celles qui
prsidrent  la conception d'Antoine Arnault, le hros de la
_Domination_? Quelles images atteindraient  nous faire sentir,
toucher du doigt la formation de cette sensibilit artificielle o
viennent converger comme en un prisme toutes les nuances du Romantisme
et des disciples du Romantisme! Il faut bien situer ses personnages,
et lorsqu'on crit un roman contemporain, leur donner une affabulation
rpondant au thme choisi: Antoine Arnault sera donc un moderne homme
de lettres, et, n'en doutons pas, un homme de lettres parisien, qui
court les risques de la fortune littraire, mais quand mme se
prsente  nos yeux revtu de la dfroque illustre des Manfred et des
Ren. Poursuivant comme but unique le frmissement de son tre
sensible et ces secousses de la machine nerveuse que seule
l'exaltation peut donner, c'est par la srie des expriences
amoureuses qu'il confronte son me  la ralit, car, aprs vingt
aventures similaires, s'il parat un instant se fixer aux passionnes
treintes de Donna Marie, ce n'est que trompeuse apparence, et pour,
dans le mme instant, faire retour aux ardeurs dvoratrices de la
Bacchante milie. Lorsqu'il pense avoir enfin trouv l'objet
inatteignable o fixer ses dsirs, cette lisabeth qui ne peut tre 
lui, sur quel ton affol de lyrisme, nous l'entendons qui fait son
invocation aux demi-dieux du Romantisme: Que me font les barques de
Venise, dont les couteaux d'argent me fendaient le coeur! Que me
fait Lara ou le Corsaire, ou cette belle sultane Missouf qui, dans un
conte de Voltaire, quelque soir me parut si voluptueuse! Mon amie, que
le Rhin coule en noyant l'anneau de Wagner, que sur le tombeau de Ren
la tempte recouvre  jamais les gmissements d'Atala, que le balcon
de Vrone s'abme et disparaisse avec l'alouette et l'chelle de soie,
que m'importe, si je puis, avec vous, dans un caveau secret, vivre et
mourir!

Morceau d'excution savante, qui le niera?... d'un disciple qui sait
la musique du Romantisme pour l'avoir tudie chez les matres--car
vous retrouvez ici les meilleures cadences de Chateaubriand--mais o
nous ne discernons que trop l'artifice littraire et cette
accumulation d'images qui, par l'abus qu'on en fit, prennent le galbe
et la patine lgrement dfrachie des sujets de pendule! Je voudrais
ici ne contrister personne, car une critique indpendante n'est pas
ncessairement une critique de combat, et telle allure agressive par
o l'on pense affirmer qu'on est libre de toute attache avec les
puissances du jour, peut faire souponner des dpendances d'un autre
genre. Il faut donc se dfier des extrmes et dire simplement: voici
un document incomparable, tout dbordant de naturel et criant de
vrit, sur la plasticit fminine. Est-elle pas saisissante et
transparente--car toute me de femme littraire est transparente--cette
prconception d'Antoine Arnault, qui tout d'un trait droule ses
antcdents: Lara et le Corsaire, son cher dcor de Venise, Wagner et
le Rhin, Vrone et le balcon de Juliette?... On n'a jamais mieux cit
ses auteurs, accumul tant de rfrences, dvoil les sources d'un
idal que l'on voudrait faire sien par adaptation. Sentir! toujours
sentir! puiser la coupe des sensations! Tel est le secret de la vie
romantique... tel aussi le secret de l'me d'Antoine Arnault.

Si pourtant nous examinons de prs la biographie des personnages qui
ont fait figure dans l'histoire littraire, et par l'lan de leurs
apptitions cr l'tat d'esprit romantique, il nous est ais de
discerner le point o le Rve se spare de la Ralit, la limite o le
hros imaginaire cesse de se confondre avec le prototype vivant dont
il reut l'tre. Qu'on veuille bien s'arrter un instant aux plus
expressives figures: un Chateaubriand, un Byron,  celui qui le plus
dsesprment tendit  vivre son rve, ce Berlioz sans quivalent
comme type reprsentatif: si leur front se confond avec les nuages du
ciel, leurs pieds reposent sur la terre et se meurtrissent aux
pierres du chemin. D'o la valeur unique de ces documents: Lettres et
Mmoires, qui prcisent leurs agitations par refus d'accepter les
dures conditions de la vie. Telle est la part concrte du hros, et
que nous touchons du doigt, par o il nous devient un contemporain et
un frre: Mme de Noailles l'a dlibrment rejete; elle s'est place
en dehors de la ralit. Dirait-on pas que, pour situer son
personnage, elle se complat  ordonner des faits contraires  la
vraisemblance. Je sais bien ce qu'elle tend  prouver: qu'Antoine
Arnault est un dsabus, revenu de tout. Mais quand mme, nous
admettons difficilement cette destine qui connat toutes les
agitations de la politique et du succs. Nous repoussons ce qu'il
entre d'abstrait, par consquent d'invraisemblable dans la fortune
d'un auteur qui fait jouer une pice dont l'effet immdiat est de
provoquer un lan d'amour dans sa ville--nous savons trop par
exprience que les choses ne se passent pas ainsi--et pour qui tous
les soirs les planches poudreuses de la scne furent comme un profond
divan o il possda le coeur bless, le coeur tran des nerveuses
spectatrices. Reportons-nous aux documents romantiques... Quel abme
entre le rve et la ralit! Pourtant, c'est la ralit qu'entend nous
dpeindre l'auteur. Qui donc hsiterait  en contester l'artifice?

Mais nous avons mieux encore, aveu plus catgorique du disciple qui
met ses pas dans les pas de ses matres, et, s'il se peut dire,
proclame son acte de foi. Plus encore que dans la prconception
d'Antoine Arnault, sa position dans la vie, son absence complte de
lien avec la ralit, ce qu'il y a d'abstrait en lui et qui tient au
grossissement des faits par o l'auteur le caractrise, nous avons la
marque romantique dans cette exaspration de la sensation qui cre
l'amertume dans la volupt. Lorsque,  la suite d'une longue
sparation, Donna Marie revoit Antoine et s'attache  lui avec les
grands mouvements de l'tre, coutez ses accents: Vous tes mon
jardin refleuri, ma maison retrouve, ma volupt vivante; vous tes ma
tristesse et ma bouche. Je vous ai! Ah! je vous ai! Non pour ma vie,
non pour toujours, mais pour une heure, mais pour une nuit! Cela
suffit. Une nuit pour que je saccage mon rve! Une nuit pour me
gorger, pour me lasser de vous! pour que meure en moi jusqu' la
racine de ce dsir. Une nuit pour te voir comme tu es, faible, pli,
vieilli,  mon amour,  dieu terrible de mon souvenir! Ah! reviens
pour que je te gote encore, et que, dlivre enfin, je puisse dire:
J'ai revu Antoine Arnault, il n'est plus comme autrefois.
Sainte-Marie, je vous adore et je vous loue: il n'est plus comme
autrefois.

Brivet de la sensation amoureuse... Fugacit du bonheur... amertume
dans la volupt... Coeur qui se brise et se complat aux pointes o
il vient se meurtrir... Joignez-y l'ardeur de destruction, la rage
d'anantissement qui toujours accompagne les extrmes de la volupt
sensuelle... vous les reconnaissez ces thmes fameux, dont les
variations firent la renomme littraire des Romantiques, depuis
Chateaubriand jusqu' notre moderne Barrs. Merveilleuse lve en
vrit, disciple fidle, cette trangre, cette cosmopolite devenue
Franaise par adoption et par adaptation! Elle n'a qu'un tort: c'est
de ne pas disposer assez de mystre autour de ses emprunts. Mais
serait-elle femme, s'il en tait autrement? Mme de Noailles ignore le
grand art du clair-obscur et ses magiques effets. Tout cela est trop
en lumire, trop vident, trop manifeste pour des yeux non prvenus.
Une des premires fois qu'il fut donn, cet accent d'amertume, ce cri
de meurtrissure dans la volupt, ce fut par le pre de Ren, et l'on
sait la fortune que depuis lors il fit par le monde. Mais ce n'est pas
user, c'est abuser, c'est pousser jusqu' l'indiscrtion, que nous
offrir une paraphrase aussi transparente du clbre morceau o Atala
mourante s'crie: Tantt j'aurais voulu tre avec toi la seule
crature vivante sur la terre. Tantt, sentant une divinit qui
m'arrtait dans nos horribles transports, j'aurais dsir que cette
Divinit se ft anantie, pourvu que, serre dans tes bras, j'eusse
roul d'abme en abme, avec les dbris de Dieu et du monde!

Ce n'est point assez pourtant d'avoir fait sa soumission aux
demi-dieux du Romantisme: Que, par les soins attentifs de l'auteur,
Antoine Arnault, ce moderne homme de lettres parisien, soit revtu de
la dfroque illustre des Manfred et des Ren, que la passionne Donna
Marie pousse son invocation aux puissances destructrices qu'enferme
l'instinct d'amour, tel que l'imaginait le pre d'Atala, c'est
seulement hommage aux grands anctres qui inventrent une forme
nouvelle de sensibilit littraire. Mais comme on est toujours le fils
de quelqu'un, on a toujours aussi ses hritiers. Chateaubriand, comme
Byron, en eut d'illustres, et Mme de Noailles, aprs s'tre
agenouille dans la partie centrale du temple, continue son action de
grces dans les chapelles latrales. Connaissant ses auteurs autant et
mieux qu'crivain de France, elle se souvient  propos qu'en un
morceau de critique fameux: _l'cole Paenne_, pouss par cet instinct
de mystification qui se trouvait  la racine de son gnie, Baudelaire
jeta l'anathme au dieu Pan. Elle lui fera donc, elle, son invocation,
car de mme que la haine est encore une forme de l'amour, la
contradiction peut aussi bien tre une forme de l'imitation, et
n'est-ce pas brillante attitude pour une jeune romancire, belle et
nerveuse cambrure de reins, qui impressionnera la galerie, d'exalter
une puissance que Baudelaire, le satanique Baudelaire, si
nergiquement ravala aux rgions infrieures: Tous les potes, et,
mon cher Pan, il est beaucoup de potes, t'attendent dans les jardins:
ne les crois pas, lorsqu'ils se pensent mystiques et convertis aux
religions de Jude. S'ils disent que leur me est altre de mystre,
c'est parce qu'ils te cherchent et qu'ils ne t'ont point trouv. Ah!
qu'un matin de Pques, quand sur les villes chrtiennes les cloches
chanteront, vaines poupes de mtal, la fort enfin se ranime! Que
l'aulne entende revenir sa nymphe aux jambes mouilles! Que les
bergers s'lancent! Que le bouc et la biche resplendissent au soleil,
et que, plus haut que les cloches d'argent sur la ville, tout le
feuillage chante: Pan est ressuscit!

Pour avoir longuement mdit l'oeuvre de ses devanciers, Mme de
Noailles sait la place qu'y tient cette conception particulire de
l'amour fonde sur le culte de la sensation exclusive, absorbante et
asservissante. Comment ignorerait-elle qu'une telle conception ft le
succs d'un d'Annunzio, condensant pour des effets identiques cette
scheresse d'me et ce crulisme donjuanesque qui circulent, comme des
thmes animateurs,  travers l'ensemble de ses romans? Les mauvaises
langues pourront affirmer que, de tous les traits o s'accuse la
plasticit de notre auteur, celui-l fut le plus spontan, et que
Donna Marie, c'est le miroir fidle o vient se rflchir l'image de
la romancire elle-mme. Nous n'en voulons rien savoir, ou plutt nous
nous interdisons d'en rien rechercher. Mais quelle surprise tout
d'abord,  laquelle il faudra bien nous accoutumer, de voir une femme,
de riche et intense culture, faire tenir l'amour dans ce culte de la
sensation exclusive, dans cette sorte de fatalit qui rduit tout au
geste de l'instinct et n'hsite pas  gnraliser avec cette rigueur.
Les femmes, toutes les femmes n'ont-elles point de tendres corps qui
se penchent et avancent, tendues vers les mains des hommes? Les doigts
se touchent, les genoux se touchent: tout un tre attire l'autre tre,
et dans la saison chaude, les femmes tristes ou lgres ne
tombent-elles point, comme les fruits las sur la prairie?

Il y a l, on le voit, plus qu'un cas individuel.... une vritable
profession de foi en amour. Telle Donna Marie qui, la premire, glissa
aux bras d'Antoine Arnault, excuse et doit excuser sa suivante milie
de s'abandonner  ses treintes. Sont-elles pas commandes toutes deux
par la rigueur de l'instinct? Nous avons parl du crulisme
d'annunzien: le voici qui se fait jour  travers les complications
sentimentales dont il faut bien rehausser ces dtentes instinctives.
Quand la bacchante milie alterne, avec Donna Marie sa matresse, dans
les bras d'Antoine Arnault,  l'heure de l'abandon, ses yeux ont le
luisant du scarabe, ses cils le velu de la bte des champs; elle a
la lueur de l'insecte que l'instinct enflamme et signale au mle dans
la sombre fort. Sentez-vous pas la plume descriptive qui poursuit
avec amour la ralisation voluptueuse et l'image qui donnera
satisfaction  sa veine? On s'explique, sans plus abondants
commentaires, que le pote, le romancier, le dramaturge Antoine
Arnault se dgote assez vite de cette bacchante, qui se prcipite
au-devant de son dsir, car les hommes les plus exigeants ont quelque
rpugnance  constater chez la femme des servitudes correspondantes.
On conoit qu'Antoine Arnault n'espre plus de plaisir, pas mme de
relle distraction de sa Sultane-servante. Pourtant il la gardera,
car... Donna Marie le saura-t-elle? Donna Marie souffrira-t-elle?...
tel est le point important. C'est la seule complication sentimentale,
le seul conflit  dgager de la situation: le raffinement dans l'amour
qui torture, qui s'ingnie  torturer celle qu'il aime. Mme de
Noailles dveloppe une fois de plus un thme o s'exera avec
surabondance le crulisme d'annunzien. En vrit, n'avais-je pas
raison de l'crire?... si l'on carte la prconception romantique
d'Antoine Arnault et les traits essentiels du hros qui furent
emprunts  Manfred,  Ren, c'est du Sperelli, c'est de l'Effrena de
d'Annunzio qu'il tire cette scheresse d'me, ce crulisme, ce culte
de la sensation exclusive qui va jusqu'au sadisme imaginatif,
aboutissement logique, il en faut convenir, puisque ces divers
lments composent l'unit d'une me et sont entre eux dans un rapport
ncessaire de cause  effet.

Comment s'tonner, aprs tout, de cette prdominance, de cet
exclusivisme de la sensation, devenue  tel point absorbante qu'elle
constitue le fond, l'me mme des personnages de Mme de Noailles? Que
dis-je! Loin de nous en montrer surpris, nous allons en dgager des
consquences favorables  l'auteur: nous y trouverons sa relle
originalit. Si pleins d'artifice qu'ils apparaissent, ces personnages
d'Antoine Arnault, de Donna Marie, d'milie, et dans leur conception
et dans le choix des pisodes par o ils se manifestent, si marqus
que nous les ayons vus de Romantisme voulu, nous allons pouvoir
toucher du doigt le lien ombilical qui les rattache  Mme de Noailles.
Ds l'instant que l'on carte l'hypothse du devoir d'lve ou du
pastiche prmdit, il faut toujours chercher un lment de sincrit
dans cette ouverture sur l'me humaine qu'est une page littraire....
_Sincrit_, c'est--dire aveu, confession, manifestation du trait
individuel qui chappe  la conscience. Car, ne l'oublions pas, la
sincrit est d'autant plus relle qu'elle est plus inconsciente; on
pourrait mme soutenir qu'il n'y a de vraie sincrit que celle qui
est parfaitement inconsciente de sa valeur, et je note, comme tout 
fait digne qu'on s'y arrte pour la mditer,  notre poque de
repliement et d'examen perptuel, cette observation de Carlyle:
Toujours la caractristique d'une bonne ralisation est une certaine
spontanit. Les gens bien portants ne connaissent pas leur sant,
mais seulement les malades. De sorte que le vieux prcepte du
critique, si dur qu'il part  son ambitieux disciple, pourrait
contenir une vrit des plus fondamentales, applicable  nous tous et
dans beaucoup de choses autres que la littrature: Toutes les fois
que vous avez crit quelque phrase qui parat particulirement
excellente, prenez garde de l'effacer.

Avec Thomas Carlyle, nous croyons  la valeur de cette spontanit,
jour ouvert sur une me mise  nu. Eh bien, une sincrit, une
spontanit de cet ordre, nous allons les trouver, et ne ferons nulle
difficult de les reconnatre chez celle que l'on pouvait croire tout
uniment compose d'artifice littraire. Qu'on n'aille pas les chercher
dans ses romans, o l'obligation de crer des personnages cre la
ncessit correspondante d'ordonner des sries de sensations en leur
imprimant l'unit--non point dans ses romans, mais dans ses pomes, et
parmi ceux-ci, dans ceux qui sont le plus proches de la sensation
initiale. Le voici donc ce lien, qui rattache l'enfant  la mre.
Attitude des personnages, style de l'auteur, et ce qu'il y a de tendu
en lui, c'est bien influence romantique. Mais cette prdominance en
eux de la sensation, pourquoi la chercher ailleurs qu'en Mme de
Noailles, quand nous la voyons absorbante au point o nous la montrent
certains de ses pomes?

Comment s'opre chez elle le contact avec la Nature? Quelles ractions
dtermine la sensation initiale? Lorsque nous nous trouvons en face
d'un spectacle qui, pour une raison quelconque, suscite notre
attention, le dtail des objets qui le composent se fond presque
toujours en une harmonieuse unit. Chez Mme de Noailles au contraire,
les objets se prsentent successivement avec tout le cortge des
images qui peuvent impressionner la vue, l'oue, l'odorat. Je ne sais
rien de plus curieux que cette pice: _le Verger_, o vous suivrez
leur succession:

    Dans le jardin _sucr_ d'oeillets et d'aromates,
    Lorsque l'aube a mouill le serpolet touffu,
    Et que les lourds frelons, suspendus aux tomates,
    Chancellent, de rose et de sve pourvus...

    L'air chaud sera _laiteux_, sur toute la verdure,
    Sur l'effort gnreux et prudent des semis,
    Sur la salade vive et le buis des bordures,
    Sur la cosse qui _gonfle_ et qui s'ouvre  demi.

    Des brugnons roussiront, sur leurs feuilles, colles
    Au mur o le soleil _s'crase_ chaudement;
    La lumire emplira les troites alles,
    Sur qui l'ombre des fleurs est comme un vtement.

J'ai soulign exprs ce qui est plus particulirement expressif de la
sensation immdiate. En fait, c'est _tout_ qu'il faudrait souligner,
car c'est l'ensemble qui donne la vraie note de cette posie.
Quiconque a connu et got le genre de sensation que note ici Mme de
Noailles, quiconque s'est trouv, par un brlant aprs-midi d't, en
face de ces objets qui, par le dtail se mirent en elle, peut observer
la saisissante exactitude du tableau qu'elle nous en prsente. Mais
qui donc serait habile  le prsenter ainsi, s'il n'tait dou, au
pralable, de ce genre particulier de vision? La voil bien la
_sincrit_, _sa_ sincrit  elle. Sincrit et Don, termes gaux,
rciproquement convertibles. On ne saurait imaginer plus exacte
correspondance entre la ralit prcise vue par de certains yeux et la
sensation du pote qui fixe cette ralit. Tellement absorbante que
l'art la transforme  peine; il la fixe simplement, grce  une
intuition singulire de ses analogies, de ses correspondances avec les
sens voisins. Cet autre petit tableau exquis: _Le Jardin et la Maison_
donnera une ide exacte du talent de Mme de Noailles, de sa vraie
sincrit, en face des spectacles de la Nature, que l'on ne peut
s'empcher d'opposer aux artifices littraires constats plus haut.

    Voici l'heure o le pr, les arbres et les fleurs
    Dans l'air dolent et doux _soupirent_ leurs odeurs,
    Les baies du lierre obscur o l'ombre se _recueille_,
    Sentant venir le soir, se couchent dans leurs feuilles.
    Le jet d'eau du jardin qui monte et redescend
    Fait dans le bassin clair son bruit _rafrachissant_.
    La paisible maison _respire_, au jour qui baisse,
    Les petits orangers fleurissants dans leurs caisses;
    Le feuillage qui _boit_ les vapeurs de l'tang,
    Lass des feux du jour, s'apaise et se dtend.
    Peu  peu la maison entr'ouvre ses fentres,
    O tout le soir vivant et parfum pntre,
    Et comme elle, pench sur l'horizon, mon coeur
    S'emplit d'ombre, de paix, de rve et de fracheur.

Pesez chaque mot, chaque groupe de mots, non seulement en lui-mme,
mais dans ses rapports avec le groupe voisin--puisque la beaut mane
toujours d'un rapport--vous ne pourrez tre qu'merveill de la
perfection d'un tableau si mesur, si loign du grossissement
romantique, o toutes les sensations visuelles, olfactives,
gustatives, s'appellent, se confondent, se pntrent l'une l'autre,
nous dcouvrant chez l'auteur un organisme merveilleusement appropri
 ressentir comme  fixer ces correspondances dont Th. Gautier et
Baudelaire firent le credo de leur esthtique, si bien que Mme de
Noailles a pu trs justement conclure dans son _Offrande  la Nature_:

    Nature au coeur profond, sur qui les cieux reposent,
    Nul n'aura comme moi, si chaudement aim
    La lumire des jours et la douceur des choses,
    L'eau luisante, et la Terre o la vie a germ.
    La Fort, les tangs, et la plaine fconde,
    Ont plus touch mes yeux que les regards humains.
    Je me suis appuye  la beaut du Monde,
    Et j'ai tenu l'odeur des saisons dans mes mains.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Je vous tiens toute vive entre mes bras, Nature.
    Ah! faut-il que mes yeux s'emplissent d'ombre un jour
    Et que j'aille au pays sans vent et sans verdure,
    Que ne visitent pas la lumire et l'amour!




MADAME LUCIE DELARUE-MARDRUS


    Parmi la puret du matin triomphant,
    Je vais, le souvenir encore si frais dans l'me,
    Du temps o je n'tais qu'un embryon de femme,
    Qu'il me semble donner la main  quelque enfant.

    L'herbe est froide  mes pieds comme de l'eau qui coule.
    La mer au bord des prs vient chanter son bruit clair,
    Et la falaise aussi dferle dans la mer,
    De tout le terrain jaune et mou qui s'en boule.

    Les troupeaux, comme au long d'un pome latin,
    Paissent avec des ronds de soleil sur leur croupe,
    Et les oiseaux de mer ont abattu des groupes
    Que chaque vague berce  son rythme incertain.

    Et la pre, et les eaux galement tales,
    Sourient si bien  mes matineux errements,
    Que je voudrais pouvoir entre mes bras normands,
    Prendre en pleurant ma mer et ma terre natales...

..... Ainsi, d'un clair ressouvenir de ses premires motions, de ses
_enfances_, disaient nos pres, l'auteur _d'Occident_, ds les pages
liminaires de son second recueil, rend tmoignage  ses origines. Et
ce n'est pas seulement, ce _Matin_ normand, un frais tableau d'aube
sur la mer, o ressuscitent  leur place les images qu'ordonna la
Nature, c'est encore hommage mu d'une Franaise au sol natal d'o
elle tira sa sve et sa vigueur.

    Tout ce coin de Nature en qui j'pancherais,
    Comme en l'asile offert de quelque sein de femme,
    Clinement, les yeux ferms, toute mon me,
    Si lourde de tristesse et de mauvais secrets.

C'est quelque chose de plus encore: hommage de la femme faite et qui
maintenant connat la vie, au petit tre en formation qui se ddouble
en elle, qui s'isole de sa personnalit prsente, au point de lui
sembler _une autre_, mais de qui cependant les premires impressions,
reues sur cette matire mallable comme cire chaude qu'est le
cerveau d'une enfant, y marqurent le pli dfinitif qui doit
persvrer jusqu' la mort. L'enfance est la vie d'une bte, s'crie
Bossuet quelque part... Et l'on voit assez par l que le grand orateur
catholique n'a jamais rien su du premier ge, habitu qu'il tait 
ordonner ses gestes dans la compagnie des hommes faits; car si, du
point de vue de la vie consciente, un tel aphorisme se peut justifier
 une poque aussi exclusivement _intellectuelle_ que notre
dix-septime sicle franais, il serait sans excuse en un temps o
l'on a reconnu que la vie motive constituait l'assise de toute
formation. Mais en vrit les potes n'ont que faire des arguments des
psychologues, quand ils possdent l'intuition, don merveilleux plus
sr que toute science, qui leur rvle ce que l'observation leur
viendra confirmer. Il faudrait n'tre aucunement pote, avoir une me
dnue de toute intuition potique, pour ne pas attribuer  ces
premires impressions une importance justement contraire  celle que
leur reconnaissait l'ducateur du Dauphin. Et nous allons voir que
l'auteur _d'Occident_ possde une incontestable nature de pote.

Mme Lucie Delarue-Mardrus est donc une fille de la riche Normandie:
circonstance qu'il faut se garder de ngliger, puisque tel lment,
d'apparence extrieur  l'tre, par la suite devient cause efficiente
et constitutive de sa personnalit. Combien cela est vrai et
rigoureux, quand il s'agit de la Femme-auteur! Ce n'est pas moi, non
certes, ce n'est pas moi, qui viendrai m'inscrire en faux contre une
doctrine qui, aprs avoir connu tant de faveur, tomba par la suite
dans le plus injuste discrdit. Tout comme les renommes, les thories
littraires ont leurs destins alterns, et si elles disparaissent un
temps, c'est pour ressusciter ensuite, plus vivaces et mieux en
faveur. Pour n'avoir pas su nous rendre un compte exact ou du moins
suffisant, des lments qui composent le gnie de ces hommes,
vritables demi-dieux ayant domin leur poque, on fut svre 
celle-ci au del de toute mesure: Le Gnie, s'criait Barbey
d'Aurevilly dans un lan lyrique..... Mais ce qui fait le plus le
gnie, aux yeux de ceux qui savent le comprendre, c'est quand il
ragit avec fiert contre sa race, quand il se cogne contre son
milieu, ou qu'il le secoue autour de lui, comme le lion secoue sa
crinire... c'est enfin quand il porte le moins ou repousse le plus de
ces influences fatales dont on voudrait le faire sortir.

Magnifique mouvement d'loquence  la franaise, chez cet autre
Normand d'authentique gnie... plaidoyer _pro domo_... dfense
personnelle o l'on retrouve l'accent du vieux lion mconnu qui
justement secoue sa crinire et sort encore les griffes qui
marqurent tant et de si profondes entailles! Combien d'illustres
exemples viennent rconforter sa doctrine! Aussi ne s'agit-il pas ici
de Gnie, mais d'un de ces talents prcis et restreints dont, mieux
que tout, les origines vont nous justifier la valeur autant que les
limites! Elles nous dcouvriront  la fois cette part de sincrit et
d'artifice qui existe chez tant d'crivains, chez la femme qui tient
une plume, plus encore que chez l'homme! Pourquoi plus d'artifice chez
la femme? objectera-t-on. C'est qu'il fait partie essentielle de sa
constitution mentale, consquence de cette plasticit dont nous avons
tudi dj un saisissant exemple.

Qui de nous, l'ayant une fois traverse, n'a conserv dans le prcieux
rpertoire o s'enregistrent les souvenirs, les images de la riche
campagne normande? Beaut prcise et mesure de ces paysages qui se
succdent sans  coup, c'est presque avec la sage ordonnance de
tableaux composs par un matre qu'ils dveloppent sous nos yeux les
lignes harmonieuses de leurs formes. Rien d'imprvu en eux, rien de
bris, ni qui force notre attention par la soudainet d'une
perspective, mais la plus raisonnable ordonnance, o viennent
collaborer, suivant une succession mthodique, les lments
constitutifs de cette beaut. A mainte reprise, dans les Pomes de
l'auteur, passent en familires images les objets qui impressionnrent
les yeux de l'enfant et sont demeurs chers  son coeur pour ce
qu'ils furent lis  l'veil de sa vie motionnelle. C'est _une
autre_, nous l'avons vu, qu'elle croit tenir par la main, quand femme
elle revit ces premires heures, et pourtant ne sait-elle pas,
d'intuition sre, qu'il n'est pas une impression de ce premier veil
qui n'ait contribu  la formation de l'me vivante et vibrante
qu'elle est aujourd'hui? La pice intitule: _Beau Jour_ nous restitue
ces images:

    ... Je me suis penche au petit mur du clos
    En face des beaux prs que baise la mer bleue,
    Les tempes dans mes poings, avec ma robe  queue
    Enroule  mes pieds,  voir,  pas trs lents,
    Patre, sans relever leurs gros yeux indolents,
    Les vaches aux deux pis gonfls comme des outres,
    Les taureaux s'agacer les cornes dans les poutres,
    Et les gaules qu'on range aux portes des pressoirs,
    Et, redoutant la hte automnale des soirs,
    Sans bruit, rentrer au port, parmi le roux des branches,
    Le papillonnement sans fin des voiles blanches.

On voit le charme, autant que les limites de cette posie. Menus
tableaux de vivante fracheur et de grce, qui nous entretiennent des
ralits immdiates, nous rattachent aux joies terrestres, mais jamais
ne sauraient exalter notre me jusqu' la notion d'infini! S'il est un
sentiment que ne suggre pas cette beaut, c'est, en effet, celui de
grandeur et de majest qu'enferme en ses romanesques sites la
pathtique Bretagne. Je sais d'illustres Bretons qui en tirrent
argument pour exalter leur sol natal aux dpens du voisin, et
poussrent en plus d'une circonstance l'aveuglement filial jusqu' se
montrer iniques pour toute une catgorie de richesses naturelles
qu'ils prtendaient rabaisser.

C'est d'une parfaite correspondance entre sa nature et la ralit
prcise des choses _vues_ que Mme Lucie Delarue tire ce premier
lment de sincrit qui s'affirme en ses vers. Tchons de
reconstituer en elle la srie des tapes qui aboutissent  cet effet
particulier de condensation potique, grce  quoi l'on enferme, en la
traduisant, une motion vcue. Cela, c'est presque tout le secret de
l'art du pote. Sans doute il en est qui,  ce don initial, unissent
d'autres facults; mais un vrai pote qui ne le possdt  aucun
degr, on ne le saurait concevoir, car il ne resterait plus qu'un
artisan de rimes, c'est--dire la chose la plus froide, la plus
artificielle, la plus vaine qui soit. Mme Lucie Delarue a la
perception nette des objets qui viennent affecter ses diffrents sens,
vue, oue, odorat: d'o sensation directe des choses de Nature; et de
mme que dans le dcor de sa riche Normandie les _motifs_ viennent se
proposer  notre attention, la premire marque de son talent
spontan--j'entends: chaque fois que ce talent est spontan--c'est
d'ordonner ses sensations en petits tableaux qui se fixent dans notre
esprit. Sa posie vaut avant tout par le dtail minutieusement
observ, puis par le groupement de ces dtails. Veut-elle rajeunir le
thme immortel et redoutable de l'ivresse du Printemps? Elle commence
par une srie de petites touches lgres, presque impressionnistes,
papillotantes et  peine fixes (_Avril_; _On va vivre_), puis elle
aboutit  cette pice: _Recueillement_, dans laquelle elle ramasse et
concentre ses effets:

    Le soir a provoqu les voix dominatrices
    Des rossignols puissants comme des cantatrices.
    Sorti du plus profond des parcs arborescents,
    Le Printemps est dj dans l'air comme un encens.
    Fermons les yeux. Gotons les heures tout entires,
    Dans le recueillement des pesantes paupires.
    L'ivresse des couchants tranquilles est en nous,
    Qui fait battre nos coeurs et trembler nos genoux.
    On n'aura jamais dit tout ce qu'on voulait dire,
    En face des moments o la journe expire,
    Et l'on pleure d'angoisse  sentir vivre en soi
    L'Ineffable bonheur de ce muet moi...

Dans la srie des brves esquisses qui prcdent ce _Recueillement_,
on voit que l'auteur a t affect directement par les objets qu'il
s'est appliqu  fixer: Trop souvent la femme qui tente de faire
oeuvre d'art, particulirement dans l'effort de la composition
littraire, faute de pouvoir sentir et penser par elle-mme, sent et
pense  travers un matre: d'o chez elle la raret de l'invention
originale. Mme Lucie Delarue est bien elle-mme, quand elle fixe ces
petits tableaux de Nature, et son originalit n'a pas d'autre cause
que sa sincrit.

... La Peinture s'accorde avec l'art dramatique pour synthtiser, par
des gestes identiques, les passionns mouvements de l'me humaine: en
ce sens un Frdrick Lematre et un Eugne Delacroix pouvaient tirer
les plus durables bnfices d'une frquentation rgulire, puisque
leurs moyens d'expression taient voisins et que se confondaient les
limites de leur art. Pareillement voquons les images plastiques
dposes en nous par la frquentation des Muses et des Thtres: si
parfois je cherche  me reprsenter les sources vives d'motion chez
la Femme ayant cette ambition de la fixer, je la vois trs exactement
qui met la main sur son coeur pour en suivre les battements. Et ce
n'est pas l un de ces symboles obscurs, n'offrant qu'un rapport
indirect avec leur objet... c'est le _signe_ correspondant  la chose
_signifie_. Valeur unique du Geste, qui fixe pour l'ternit
l'instant pathtique de la passion: un des plus raffins parmi les
peintres de ce temps avait compris son loquence, plus expressive que
celle des mots, en imaginant cette formule: _Arts du silence_[2], par
laquelle il entendait opposer la Peinture  la Musique et  la Posie:
c'tait seulement, il faut le dire, prdilection d'un peintre pour sa
spcialit, car,  le bien prendre, si l'on envisage l'ensemble de la
production, il n'est pas d'art suprieur, mais seulement des artistes
suprieurs. D'identiques analogies nous invitent  conclure, dans
l'ordre de la production potique: la beaut d'un thme n'est pas
seulement dans la richesse des dveloppements que nous lui supposons;
elle est bien plus encore dans leur concordance avec notre intime
sensibilit, et d'ailleurs comment les pourrions-nous mme imaginer,
si  quelque degr dj cette concordance ne nous tait suggre?

[2] C'tait l une de ces formules chres  Gustave Moreau, qui
revenaient frquemment dans ses entretiens avec ses lves, et qui se
retrouvent dans les notes demeures indites o il fixait ses rveries
et ses penses sur l'art.

D'un instinct sr, que rien ne saura drouter, la Femme-Pote
poursuivra correspondances, et analogies. Voil donc une matire rare:
son coeur, son propre coeur, qu'elle pourra travailler en toute
assurance, et je n'entends pas par l ces grands mouvements de la
passion o la puissance de conception virile lui est un trop dangereux
rival,--domaine rserv qu'elle fera sagement de laisser 
l'homme--mais plutt ces intimes et mystrieux recoins o celui-l ne
saurait pntrer. Voyons en effet, examinons un peu ce qui advient
dans la pratique courante de la vie: Toujours par quelque endroit, si
fervent que soit un amour, la femme chappe  l'homme. Que ne peut-on
les suivre ces amants, qui, dans un regard tout mouill de tendresse,
semblaient fondre leur me et tout  l'heure uniront leur tre d'un
lan passionn! Oui, que ne peut-on pntrer jusqu'aux plus intimes
replis d'eux-mmes! On serait effray de ce qu'on y verrait. Leurs
lvres une fois descelles et leurs bras dsunis, quand la pleine
possession de la conscience a remplac cette folie d'une minute qu'est
la fougue de l'instinct, quel abme entre deux tres qui tout 
l'heure n'en faisaient qu'un! De ces chairs confondues et de ces
souffles mls, plus rien qui demeure, hlas! La vraie nature a repris
ses droits. Ils sont redevenus eux-mmes, car dans cette brve dtente
de l'instinct, ils taient tout au juste, et dans la rigueur
grammaticale du terme, _alins_ d'eux-mmes. Et ce n'est pas
seulement impntrabilit particulire, difficult d'adaptation, qui
fait que deux mes rapproches par la vie ne sont pas plus
rigoureusement pareilles que deux feuilles assembles aux souffles de
la fort. Non, ce n'est pas dsaccord d'une heure; c'est quelque chose
 la fois de plus gnral et de plus local, gnral dans ses effets et
local dans ses causes.

L vritablement peut triompher la Femme, puisque, se penchant sur
elle-mme, c'est elle aussi qu'elle traduit jusque dans les troubles
de sa chair et les contractions de son coeur. Il faudrait ne rien
concder aux merveilleuses puissances de l'intuition, pour refuser 
la femme, si peu doue ft-elle d'expression verbale, ce droit d'aveu,
de confession, par o elle saura se rvler tout entire,  nous que
d'irrductibles divergences de physiologie empchent de sentir comme
elles. A certaines heures, c'est comme si elle parlait une langue que
nous ne pouvons entendre, et la seule contraction de ses traits nous
permet de souponner des angoisses qui ne sauraient avoir d'cho
direct en nous. Domaine rserv, comment y pntrer si nulle analogie
n'existe, nulle correspondance entre des preuves qui la bouleversent
toute et nos propres motions!

Un seul crivain contemporain eut cette audace singulire de se
substituer  elle en quelque faon et de pousser son diagnostic
jusqu'aux rgions les plus intimes de sa physiologie. Faut-il nommer
l'auteur illustre de la _Femme_ et de l'_Amour_? Je ne sache pas que
sous une autre plume virile, dans aucune littrature, les dfaillances
d'un temprament aient t plus minutieusement dcrites. Mais il
advint qu'en dpit d'une merveilleuse sensibilit, la plus trangement
fminine qui et jamais paru, les mouvements tumultueux d'une
imagination jadis fausse par une extrme continence de jeunesse
firent trembler sa main d'une motion snile et obscurcirent son
regard d'inquitantes visions. Michelet lui-mme ne nous donna donc
qu'une contrefaon de l'me fminine, sduisante  coup sr, mais
fausse de parti pris. Si nous nous tenons  la prose, les cris
dchirants d'une Lespinasse nous prsentent un tableau, sous forme de
confession, qui n'a pas d'analogue et ne saurait en avoir sous une
signature virile. L vritablement elle est l'gale de l'homme, que
dis-je? un instant elle lui devient suprieure, car si la facult
d'expression s'ajoute en elle  la sincrit de son motion, elle peut
hausser jusqu' la puissance un accent de pote qui jusqu'alors
n'avait pas marqu d'ambitions si hautes... La douleur seule est
positive: nous le savons par notre propre exprience... Elle
accomplira donc ce miracle de transformer, en art d'motion, les
lments d'un talent qui semblait tout d'abord se restreindre 
l'objectivit. Je la trouve, il n'y a pas  dire, cette profondeur
d'accent, dans la srie des pices intitules: _Femmes_.

    Complexe chair offerte  la virilit,
    Femme, amphore profonde et douce o dort la joie,
    Toi que l'amour renverse et meurtrit, blanche proie,
    OEuf douloureux o gt notre prennit,

    Femme qui perds la vie au soir o ta jeunesse
    Trpasse, et qui survis, pour des jours superflus,
    Te dbattant, pass qu'on ne regarde plus,
    Dans le noir du Destin o ton tre se blesse,

    Humanit sans force, endurante moiti
    Du monde,  camarade ternelle,  moi-mme,
    Femme, Femme, qui donc te dira que je t'aime
    D'un coeur si gros d'amour, et si lourd de piti!

Voil des accents qui correspondent  l'motion directe et nous
rendent un compte exact de ces lments de sincrit qu'il faut
reconnatre  l'origine de toute production durable, faute de quoi
l'art des vers n'est que pure jonglerie, vain assemblage de mots,
juxtaposition de syllabes et de rimes. Sur ces thmes immortels, qui
vaudront toujours ce que vaut l'Humanit, et dureront autant qu'elle,
puisqu'ils composent la matire de ses angoisses et de ses espoirs:
_Brivet des heures_, _Beaut fugace_, _Inconstance du sentiment_,
pourquoi Mme Lucie Delarue donne-t-elle une note si puissante? Ah!
toutes les femmes la comprendront, toutes les femmes se retrouveront
dans ses pomes, qui doues du pouvoir redoutable d'analyser leurs
sensations, n'auront pas craint de suivre en leur miroir la
progression des fltrissures dont le temps stigmatise leur beaut...
celles-l surtout qui, seulement amantes, n'imaginent pas, les
malheureuses, d'autre raison de vivre! Je les vois qui se penchent sur
ces pages: _Femmes_, les _Adores_, miroir grossissant o vient se
rfracter leur image. Et c'est bien,  parler franc, comme un miroir
dont la monture infrieure, garnie de pointes, leur dchirerait le
coeur! O donc, je le demande, notre auteur trouva-t-il cette
puissance d'vocation? C'est que vraisemblablement, tant femme, elle
se reprsente ces sentiments avec plus de vivacit--je ne dis point
qu'elle les ait prouvs, car elle n'est pas encore  l'ge d'une
telle preuve--mais du moins pressent-elle leur amertume, et la force
de l'imagination lui permet de recomposer les lments de cette
prescience. Donc ici je la vois pleinement sincre, grce  la valeur
de l'motion directe qui commande l'inspiration et dicte
l'expression--il faut insister sur ce mot: _dicte_--puisque le vrai
pome, celui qui est digne de ce nom, doit se former dans le cerveau
du pote sous la secousse directe qu'est la sensation:

    Car votre chair n'tait qu'une fugace rose,
    Et si, quand vous pliiez sous l'amour exigeant,
    Vous sentiez tristement s'mietter vos argiles,
    Vous saviez bien que l'Homme est solide et changeant,
    Vous saviez bien qu'avec les fleurs longtemps closes,
    Et les jours longtemps clairs qui sombrent dans le soir,
    Qu'avec l'automne vient la douleur de dchoir,
    Et que la Femme est brve entre toutes les choses!
    Belles, belles, plutt pleurer sur votre mort
    Que de voir s'effeuiller vos quarantaines ples,
    Lorsqu'arrachant le sceptre  vos mains triomphales,
    La vieillesse vous prend  la gorge et vous tord.
    Ah! comment assister alors cette dtresse,
    Qui fait trembler vos coeurs et vos pauvres genoux?
    Quel geste hospitalier, quels mots sages et doux
    Rpareraient la vie et sa sclratesse?

Merveilleuse puissance de l'motion vcue, ou sinon vcue, recre par
une imagination sympathique correspondante! Autre part[3] nous l'avons
exprime cette vrit d'me, comme le plus cher article de notre credo
littraire, et avec une rigueur qui nous fut reproche: Savoir n'est
rien... Sentir est tout! puisque l'motion, c'est justement
l'tincelle qui fait jaillir la lumire dans l'me du pote. Il est
pourtant une restriction qu'il lui faut apporter, sans quoi elle ne
rendrait qu'un compte insuffisant de la ralit. Elle demeure
toujours exacte en effet, elle enferme une part de vrit profonde, la
rplique de M. Maurice Barrs  l'objection de M. Paul Bourget:
L'crivain Dorsenne n'avait pas beaucoup de coeur...--Qu'importe,
s'il avait de l'imagination!--Entendez par l que le pouvoir de se
reprsenter des tats d'me, de les raviver dans l'ordre o la Nature
les suscita chez nos semblables, peut suppler  telle lacune de
sensibilit individuelle que le pote manifeste dans la vie
journalire. Qu'il y ait correspondance entre la vie vcue et l'art
cr, c'est alors un rythme magnifique, donnant satisfaction  l'Idal
que nous portons en nous. Mais ce n'est pas l une ncessit
rigoureuse pour la production. Tout  l'heure nous observions la grce
de tel tableau. Ici, c'est l'motion intime qui suscite la qualit de
l'accent.

[3] Voir dans nos _Figures de Rve_, les pages sur Venise et Vrone,
sous ce titre: _Du jardin de Vrone_, l'_Art d'motion  Venise_. Dans
nos _Premiers Vnitiens_ galement nous avons touch  cette question.

Jusqu'alors nous ne connaissions qu'une incarnation de notre auteur.
Voici maintenant qu'une seconde fait suite  la premire... et le nom
qui se ddouble en s'allongeant nous en devient le transparent
symbole: Lucie Delarue-Mardrus s'est substitue  Lucie Delarue.--Un
jour, en effet, observe notre confrre Charles Maurras, le pote de
l'Occident pousa ce fils du soleil, le docteur Mardrus, n au Caire
d'une famille orientale. Belle union, vraiment faite pour rajeunir le
sang des races... que ne l'imite-t-on plus souvent dans l'ordinaire de
la vie, o nous voyons des enfants de frres unis par le mariage et
vous  faire souche de dgnrs!... Et, du point de vue potique, le
seul o nous devions l'envisager, expressive alliance qui poursuit ses
immdiates consquences dans la production de l'auteur! C'est la
lumire de l'Orient qui pntre et rchauffe les brumes
septentrionales. Tout aussitt, sous l'action de ces bienfaisants
effluves, le _pote_ s'efface et laisse la _femme_ passer au premier
plan: Cette me qui, dans la virginit d'hier, ainsi parla et chanta
loin des paroles et des chants humains, je la ddie toute, avec ses
pomes, diversifis selon une lente inspiration d'clectique forme
spontane,  celui qui pour le futur l'a situe dans la vie.

Ngligeons un instant ce qu'il y a d'un peu irritant, de lgrement
artificiel et qui sent son auteur, dans la forme que revt un tel don:
le don en bloc d'une sensibilit fminine. Un crivain de l'autre
sexe, dsireux de rendre tmoignage  un amour dont il tiendrait le
meilleur de son inspiration, sans doute y mettrait quelque rserve,
quelque attnuation. Mais le propre de la Femme est de toujours
pousser jusqu' l'extrme: nous le constatons une fois de plus dans
cette ddicace d'_Occident_. Ce sont les seules proses que nous
possdions de Mme Lucie Delarue-Mardrus, du moins en volume: elles ne
sauraient compter parmi le meilleur de son oeuvre. Il n'en eut pas
moins, ce don, des consquences fort naturelles, conformes  l'ordre
habituel des choses en gnral, aux exigences du temprament fminin
en particulier. Chaque jour ne nous montre-t-il pas ce spectacle assez
banal: une jeune fille dont le vague cherche un sens  la vie, et qui
soudain le dcouvre dans l'ardeur du premier baiser? Seulement voil,
sans doute rougirait-elle d'en faire l'aveu, et le rcent clat de son
regard est pour nous son seul truchement.

C'est une srieuse garantie de mystre pour la vie motionnelle que de
ne tenir sous sa main nul moyen d'expression... Quelle tentation en
revanche, si l'on sait imprimer un rythme  sa pense, de prtendre y
plier chaque mouvement de la sensibilit! Mme Lucie Delarue-Mardrus
ne nglige aucun thme favorable. Pourquoi prendrions-nous soin de
disposer un voile, quand l'intresse elle-mme dcouvre avec une
pareille franchise son me rellement mise  nu? Car la jeune fille
devenue femme ne nous l'envoie pas dire. Elle n'a pas craint de nous
rvler les troubles de l'adolescence. Dans une trs belle invocation
qui porte ce titre: _les Voix de la Mer_, elle supplie la grande
Divinit paenne de calmer ses ardeurs:

    Ah! Chante, chante-moi tes rythmes violents!
    Chasse tout ce qu'en moi je hais et j'abomine,
    Ces rves de baisers o l'me s'effmine,
    Ces tendresses qui font les esprits indolents!
    Ah! cingle, frappe, mords de ta saine rudesse,
    L'adulte chair qui songe  de la volupt,
    Car je me veux pudique en ma virginit,
    Moi, ta folle, orgueilleuse et sombre potesse!...

Lorsqu'un auteur transpose sa propre sensibilit en un personnage de
roman, on peut toujours hsiter  reconnatre, dans le hros
imaginaire, un sosie de son me, car sur l'ensemble des traits qu'il
lui prta, quelques-uns peuvent n'tre pas  lui. Mais ici
qu'avons-nous, sinon un aveu personnel, une confession directe, par o
le pote prend  tmoin son lecteur? A moins d'admettre qu'il y ait en
cet aveu quelque artifice d'attitude, il nous faut bien reconnatre en
cette jeune potesse des exigences prcises. Plus srement
qu'Amphitrite, dans cette me obstinment paenne, l'amour humain
devait produire le rsultat attendu. Elle a rencontr enfin celui qui
sut parler  tout son tre, et traduit son motion avec ce beau sens
de ralisme  peine transpos, qui est bien d'une Franaise, prcisons
mieux: d'une Normande. Oui, l'ardeur du soleil oriental a dcidment
pntr les brumes du Nord. Avais-je pas raison de dire que nous
trouverions dans les origines de la Femme tous les lments de
sincrit qui s'affirment chez le Pote.

Une minute seulement je la suppose Bretonne--hypothse aprs tout qui
n'a rien d'offensant.--De mme qu'il n'est presque pas d'homme, un peu
mcontent de son sort, qui ne se soit mille fois plu  s'imaginer une
autre vie que celle dont il est redevable au destin, nous pouvons bien
lui supposer d'autres origines, en reculant son lieu de naissance de
quelques degrs vers l'ouest. Et-elle, avec cette franchise
dpouille d'artifice, parl d'amour, de son amour, et du mme coup
dvoil le secret de ses premires initiations? Peut-tre et-elle
ressenti des ardeurs aussi fortes, plus fortes, qui sait? car la femme
bretonne brle en dedans, si l'on en croit ceux qui nous parlrent
d'elle. Seulement une excessive pudeur l'empche de trahir son secret.
Elle le concentre en elle, elle en est ravage, mais plutt en mourir
que dvoiler le mystre de ses troublantes motions! On connat
l'affabulation de ce rcit: _Emma Kosilis_, unique dans l'oeuvre de
Renan, qui par les nuances du dtail crant la progression de
l'intrt, nous montre le merveilleux conteur qu'et pu devenir, s'il
s'en tait ml, le savant exgte des _origines_; il nous marque
aussi bien la psychologie amoureuse d'une Bretonne passionne. Une
jeune fille, Emma Kosilis, aime en secret un homme plus g qu'elle,
qui n'a pas souponn ce tendre attachement. Celui-ci se marie, pouse
une de ses amies prcisment, et devient pre d'une nombreuse famille.
Sur ces entrefaites, Emma entre au couvent, se consacre  la vie
religieuse, mais sans pouvoir arracher de son coeur l'image de celui
qu'elle aime et continue de chrir par-dessus toutes choses. Elle se
dessche, elle se consume en silence, elle n'est plus bientt que
l'ombre d'elle-mme. La destine pourtant semble prendre piti d'un si
constant amour. Son inconsciente rivale meurt prmaturment, et comme
elle n'a pas prononc de voeux ternels, comme d'ailleurs les
relations d'autrefois autorisent ses visites, il lui est enfin permis,
par sa seule attitude, de faire l'aveu d'un secret enfoui au fond du
coeur depuis tant d'annes. Emma pouse celui  qui l'unissait un si
fidle attachement: femme heureuse et mre comble, elle voit, 
l'automne de sa vie et dans une seconde jeunesse, s'panouir  nouveau
des charmes que la solitude avait fltris.

Banale histoire en apparence, pour qui ne tiendrait compte que de
l'affabulation littrale, mais, par la flamme du sentiment qui
l'anime, par le prestige du pinceau qui l'a fix, vivant tableau de
grce, de pudeur contenue, d'ardeur couvant sous la cendre!... Si j'ai
voulu la rapporter ici, c'est qu'elle exprime toute l'me bretonne,
partant une conception de l'amour justement oppose  celle de notre
auteur. Ici, rien qui ne soit voil, secret, mystrieux. L au
contraire, tout est en plein jour, et, faut-il le dire? quelque peu
indiscret. Combien de femmes, et mme d'hommes, seront choqus de
cette intimit soudain dvoile! J'en sais  qui elle paratra
intolrable et le contraire du vritable amour. Je n'y veux voir, pour
ma part, que la sincrit d'une plume obissant aux vives impulsions
d'une amoureuse, laquelle, de temprament raliste, ne craint pas
l'image physique et parfois mme semble la chercher. coutez-la qui
fait sa dclaration.

    J'ouvrirai grands mes yeux d'abme dans tes yeux,
    Pour que leur regard noir reste dans ta pense,
    Ainsi qu'une clart vive longtemps fixe
    Inscrit dans notre vue un halo lumineux.

    Je laisserai dormir ma tempe chevelue
    Au creux de ton paule offerte, lourdement,
    Afin que son ampleur garde, ternellement,
    La place qu'y creusa la tte de l'lue!

    Je chanterai pour toi la chanson de ma voix,
    Dont ton me chrit les rites et les prnes,
    Afin que dans ton me attentive elle trne,
    De tous ses grelots d'or et de tous ses hautbois.

    Je mettrai mon empreinte en toi, pour que tes paumes
    Ne souhaitent plus rien que ma captation,
    Pour que ton coeur, m'ayant en son ambition,
    Se sente dborder de dieux et de royaumes.

Suprme lment de sincrit, voici donc la marque de l'amour. Et
l'auteur ne marchande pas les termes o vient s'affirmer le sentiment
de la femme. Elle dclare l'_Empreinte_. Si, comme pote, elle est
sans doute plus chatouilleuse que de raison sur son originalit, comme
femme, je la vois qui s'abandonne. Elle vrifie, en l'intervertissant
dans la forme, mais se livrant avec dlice dans le fait, la parole
saisissante: Ce que la femme entend par amour est assez clair:
complet abandon de corps et d'me. La Femme veut tre prise, accepte
comme proprit. Elle veut se fondre dans l'ide de proprit. La
Femme se donne, l'homme prend.

Qu'entendait donc nous persuader le pote en Mme Lucie
Delarue-Mardrus? Que l'empreinte venait d'elle... Mais la femme
n'a-t-elle pas fait son aveu? Car, si le pote a compos les vers,
n'est-ce pas l'amante qui rdigea la ddicace? C'est elle qui
revendique l'empreinte, mais pour tre mieux absorbe. Femme,
doublement femme, elle aboutit aux conclusions de Nietzsche, bien
qu'elle semble y contredire.

Il serait vraiment trop beau, il serait incomprhensible que chez une
femme, si doue ft-elle, ds l'instant qu'elle tient une plume, nul
accent d'artifice ne vnt se mler aux voix de la sincrit. Chez Mme
Lucie Delarue-Mardrus l'artifice apparat chaque fois qu'elle chappe
 la sensation directe et  sa notation raliste. Alors elle ne sent
plus par elle-mme. Elle subordonne son motion  la vision d'un
matre et les influences se rvlent, disons mieux: elle se rvle 
travers ces influences.

Qu'y a-t-il, que discernons-nous  l'origine de cette dformation?
Tout uniment parti pris d'tonner, et, si l'on y veut rflchir, rien
de moins surprenant qu'une telle attitude. Elle songe qu'elle fut une
petite fille, puis une fillette aux tresses pendantes, jeune
bourgeoise qu' travers la ville sa bonne accompagnait pour garder son
innocence, et que ni des fillettes devenues grandes, ni des jeunes
bourgeoises mancipes par le mariage, on n'attend pareille
clairvoyance dans l'observation des ralits. Processus facile 
reconstituer, celui qui chez la femme conduit au dsir d'tonner;
c'est simplement celui de la contradiction:--Ton sexe t'interdit de
t'arrter  tel dtail... Attends un peu... on va bien voir!--De l au
fait d'exagrer sa sensation, mme de la crer artificiellement, pour
en modeler l'expression sur l'exemple d'un matre, il n'y a qu'un pas,
et c'est l'instinct d'imitation qui le lui fait franchir. Je note,
comme tout  fait expressive  cet gard, dans la srie des _Femmes_,
cette pice intitule: _Esclaves_, qui serait un chef-d'oeuvre si
toutes les touches n'en rappelaient un trop illustre modle:

    Avec nos regards nus sur la ralit,
    Que ne transfigura l'arc-en-ciel d'aucun prisme,
    Nous regardons marcher votre morne hrosme,
    Grelottant en hiver et suant en t,

    Vous, compagnes de ceux que mange la fabrique,
    Vous, pouses qu'on bat, et vous, maigres catins,
    Sans fards dont rehausser vos pauvres sens teints,
    Qu'assaille le dsir brutal comme une trique...

    Enceintes de misre, enceintes de laideur,
    Vos flancs couvent l'horreur des races accroupies,
    Qui vivront comme vous, loin de nos utopies,
    L'esclavage ternel et muet du malheur.

Ici l'influence est transparente, et dans le ramass de la forme elle
accuse le pastiche. Nul qui n'y puisse reconnatre l'accent et
jusqu'aux formules des plus clbres morceaux des _Fleurs du Mal_,
comme dans l'esprit qui dicta cette pice, ce parti pris d'tonner,
que Baudelaire lui-mme thorisa, en le vantant comme un condiment de
beaut. Dsir d'tonner, o il trouvait une sorte de rajeunissement de
la forme littraire puise par l'ge, une ligne de dmarcation entre
les Anciens et les Modernes... nous l'avons vu chez lui proche de la
mystification, et trop souvent ses ennemis le confondirent avec elle.

Nul pire artifice que celui qui fausse, en la contraignant, la
spontanit originelle d'une nature; car alors la volont humaine joue
le rle du dresseur qui, par un entranement mthodique, tend 
susciter, chez un bel animal, une suite de ractions contraires  son
instinct. Sans doute avec une longue persvrance, en s'y prenant ds
le premier ge, on habitue les chats  passer dans des cerceaux. Mais
alors c'est une question de savoir s'ils sont encore des chats et
s'ils nous intressent pour une raison proprement _fline_. N'est-ce
pas plutt curiosit qui nous retient un instant, parce qu'elle
contredit la Nature, mais, pour des yeux d'artiste, ne vaudra jamais
le bel lan spontan du fauve sur sa proie? Pareillement cette
gentille Normande, en qui se rflchissent si nettement les images de
son pays, et qui trouve des accents mus pour exalter les souffrances
de son sexe, n'est pas faite pour la courbure du cerceau mtaphysique.
Qu'elle chante son _Carpe diem_ en le modernisant, tous les potes
l'ont fait qui s'absorbrent dans la sensation. Mais y joindre sa
profession de foi mtaphysique, c'est fausser sa nature:

    Les oiseaux alterns comme un choeur de pipeaux,
    L'eau dans l'herbe, le ciel mat et bleu, le repos
    Des bons aprs-midi qu'un peu d'ombre tamise,
    T'apprendront qu'il n'est point d'autre terre promise
    Que celle o ta jeunesse aimable sent sa chair
    Encense au contact des feuilles et de l'air.

La voil bien, la pire attitude littraire, celle de la leon apprise
qu'on applique au thme choisi. Peut-tre viendra-t-on dire: Origines
normandes... donc nature qui se rattache toute  la terre et
radicalement dnue d'Idalisme. Il y aurait alors sincrit, au sens
o l'entendait Carlyle. Mais pourquoi ne pas voir plutt, dans cette
profession de foi paenne, une acquisition de seconde main? hypothse
qui va se confirmer aisment.

De quelle trange ardeur nous sont apparues et la vierge et l'amante
chez notre auteur... nous l'avons vrifi dans les pices
d'autobiographie qu'enferment ces deux recueils: _Ferveur_,
_Occident_. Voici pourtant que l'amante passionne se replie sur
elle-mme et communie en Schopenhauer: elle prouve le besoin de faire
sa soumission au matre de Franckfort. Mme Lucie Delarue-Mardrus
accepte l'amour, elle l'appelle... elle en vrifie les bienfaisants
effets sur sa production littraire. Mais elle en repousse les
consquences physiologiques, la Maternit. Dana d'un nouveau genre,
elle veut bien recevoir la pluie d'or, mais n'admet pas d'autre
fcondation que celle du cerveau!

    O toi, naissance, soeur jumelle de la Mort,
    Race obscure, dans notre geste confine,
    Deviendrons-nous, en assistant ton sourd effort,
    Complices du vouloir d'o sort la Destine?

    Je n'accepterai pas, en mon humanit
    Animale, o l'esprit n'est point, ta magie noire;
    Ton goste vnement dans notre histoire,
    Je le repousse avec toute ma charit.

    Loin de moi donc le faix de ton oeuvre incertaine,
    Et que puisse la vie oublier l'oeuf cach
    O couverait, ainsi qu'un monstrueux pch,
    Dans mes flancs, malgr moi, l'horreur d'une me humaine.

Ici la _Femme de lettres_ l'emporte sur la _Femme_, pour l'absorber
toute. N'est-ce pas qu'elle trouve prtexte  un beau cri,  un
anathme littraire? Prtendre enlever  la femme toute raison de
vivre, quand l'heure fatale a marqu la dernire tape de la vie,
c'est trop dlibrment s'insurger contre des lois inluctables et
pourtant providentielles! Mais faut-il pas qu'en dernier ressort la
Femme fasse retour  sa nature? Imprimer un accent potique  la
doctrine de Schopenhauer, et du mme coup faire sa soumission 
l'esthtique baudelairienne, c'est l'argument suprme en faveur de la
plasticit fminine!




MADAME HENRI DE RGNIER


Combien diverses les destines d'crivains... aussi diverses que les
physionomies humaines dont aucune ne reproduit exactement la voisine!
J'ai connu pourtant deux frres jumeaux qui se ressemblaient  tel
point que leurs parents eux-mmes n'arrivaient pas  les distinguer.
Quand ils furent maris l'un et l'autre, pour que leur femme ne s'y
pt tromper--ce qui aurait eu plus de consquence--chacun portait une
cravate de couleur dtermine. Vainement, chercherait-on, dans l'ordre
intellectuel, des similitudes aussi marques: les catgories y sont
mieux dlimites. Chez certains, le don d'crire est un fait naturel,
spontan, s'panouissant ainsi qu'une fleur sur sa tige. Chez
d'autres, il apparat comme un phnomne plus complexe, qui se
rattache  l'instinct d'imitation sommeillant chez tout tre, en vertu
duquel chacun de nous tend  rpter les gestes qu'il voit accomplir
autour de lui.

Mme Henri de Rgnier (Grard d'Ouville) fait partie d'une puissante
association, merveilleusement agence pour le succs de ses
adhrents... la plus active, la plus nergique qui fut jamais,
et--dtail unique, je crois, dans la vie littraire--se restreignant
toute aux membres d'une mme famille. Qui donc prtend que se
relchent les liens d'autrefois? L'esprit de famille sur lequel
s'attendrissaient nos mres, qu'elles proposaient  notre culte, avec
raison d'ailleurs, comme la premire garantie d'ordre social, est
demeur intact, mieux qu'intact... actif, vigilant, entre les membres
de cette collectivit sans prcdent. Qu'tes-vous devenue, antique
conception de l'homme de lettres, sur laquelle prcisment vivaient
nos mres, et qui leur faisait si peur, synonyme de relchement, de
dissipation, de bohmianisme, pour laquelle on et pu crer ce mot de
Murgrisme! Quelques annes aprs les dates hroques du Romantisme,
ayant une fois pour toutes dpouill le gilet rouge d'_Hernani_, et
quand il n'tait plus qu'un fournisseur dsenchant de feuilletons
dramatiques, Thophile Gautier observe, en sa prface aux _Fleurs du
Mal_, qu'une seule fois dans l'Histoire on vit un pre et une mre
d'accord pour prparer leur fils  la vie littraire, et ce fils
tait.... Chapelain, le futur auteur de la _Pucelle_: cinglante ironie
du sort, qui n'en fait jamais d'autres.

Mais la date des _Fleurs du Mal_ est dj loin de nous. Nous nous
formons aujourd'hui et transmettons  nos enfants une tout autre ide
de la vie littraire. Car en vrit je ne distingue ici qu'ordre et
mthode, entente tacite pour organiser des carrires, et ce je ne sais
quoi d'un peu administratif par o l'on prpare les beaux avancements
dans la magistrature. N'est-ce pas un signe des temps que les artistes
aient pris  leur compte quelques-uns des prjugs qu'ils
ridiculisaient chez nos pres? A une heure o tous les Bourgeois se
piquent d'tre artistes, il est naturel que les artistes fassent
change de politesse avec eux. On ne saurait pousser plus avant que
dans cette famille littraire l'esprit de solidarit. Comment en tout
cas demeurer indiffrents  la prcision des causes qui prparent la
formation d'un talent?

Examinons de prs la vigueur du groupe familial dont il est issu.
Dans un temps o chacun vit pour soi et n'attend des voisins que
horions et crocs-en-jambe,  une poque o la moralit dominante est
celle du coup de poing, Mme Henri de Rgnier connut le bienfait des
plus solides appuis. Il n'est que d'avoir prouv les difficults des
dbuts dans la vie littraire, l'nergie farouche dont les ans
s'entendent  bloquer toutes les avenues, pour comprendre le bnfice
irremplaable de voir, sur un simple signe, les barrires s'ouvrir
devant vous. leve sur les genoux d'un pre qui poursuivait ses rimes
 travers les mille occupations de la vie mondaine, n'hsitant pas 
parfaire, six mois durant, la magnificence d'un sonnet, elle eut ses
jeunes ans bercs au son de la musique des phrases, et cette
musique-l, tout comme l'autre, dpose en notre oreille des rythmes
qui ne s'effacent jamais. On se rappelle les confidences de Mme de
Commanville, la nice de Gustave Flaubert, lequel contribua  sa
premire ducation: on ne peut soutenir que cette fille adoptive d'un
illustre crivain possdt le moindre don d'expression verbale. Mais
d'avoir pris ses bats d'enfant sur la peau d'ours blanc que foulait
son oncle en scandant, d'une vigoureuse intonation, les accents de
_Madame Bovary_, il subsista dans sa mmoire des rythmes qu'elle
n'oublia pas, si toutefois elle fut inhabile  les faire passer dans
ses phrases. Que sera-ce chez une jeune femme qui possde un vritable
don?

A moins d'tre un obstin solitaire, chacun de nous tend  se
rapprocher du groupe qui favorisera ses efforts. Chez certains, quelle
nergie pour se soustraire au milieu qui les opprime! Quelles luttes
pour sortir d'une atmosphre irrespirable  leurs poumons! Ce sont l
circonstances dont on ne tient pas assez compte, quand on juge dans
son ensemble la carrire d'un crivain. Pour Mme Henri de Rgnier,
rien de semblable. Nul besoin d'adaptation, puisque celle-ci existait
au pralable, et qu'elle n'aurait mme pas eu licence de s'y
soustraire. Voil une miraculeuse rencontre, telle qu'on n'en
observerait pas une seconde dans la vie littraire: Fille de pote,
femme de pote, soeur par alliance de romanciers[4], comment
et-elle pu faire, proche de tant d'critoires, pour n'avoir pas
quelques taches d'encre aux doigts? Le risque, le seul risque 
courir, c'tait qu'elle connt la satit, que pour avoir vu telle
consommation de littrature autour d'elle, elle la prit en dgot. On
pourrait citer quelques exemples de ce dsaveu, o ce n'est pas le
pre qui renie son enfant, mais ce dernier qui entend rompre tous
liens avec celui dont il reut la vie! Risque infime, faut-il le
dire? Chez Mme Henri de Rgnier, ce fut l'instinct d'imitation qui
l'emporta.

[4] Il est  peine besoin de rappeler les noms qui composent ce
puissant tat-major: Jos Maria de Hrdia, Henri de Rgnier, Maurice
Maindron et Pierre Lous.

L'instinct d'imitation... c'est bientt dit! Car enfin il faudrait
s'entendre, sous peine d'tre inique. Entre toutes nos femmes
littraires, c'est une des plus personnelles, celle qui peut-tre tire
le plus d'elle-mme, de la subtilit de ses sensations, et le moins
fait songer  ses auteurs: dtail notable chez une personne qui  la
lettre coule ses jours parmi les auteurs, n'ayant pas  subir le seul
rythme officiel et consacr des morts, mais les cadences autrement
dangereuses des vivants. Parmi ses titres, c'est,  mon sens, celui
qui compte le plus; j'y vois la dcisive preuve, la ceinture de
flammes qu'elle sut traverser et dont elle sortit vivante... Trop de
littrature, trop de musique autour d'une enfance, autour d'une me
qui s'veille  la vie, cela peut tre plus redoutable qu'aucune
littrature, aucune musique du tout. Il subsiste encore la chance que
cette me porte en soi sa littrature et sa musique, auquel cas rien
au monde ne saurait les empcher d'en sortir, tandis que les
rminiscences d'une mmoire trop fidle risquent d'anantir toute
spontanit.

Je ne voudrais pas abuser des comparaisons, qui toujours font
suspecter notre partialit. Mais celle-ci vraiment s'impose trop pour
que j'y rsiste: ds qu'on lit une phrase de Mme de Noailles--je parle
de son oeuvre romanesque, non de ses vers--on discerne les matres
qu'elle voque, auxquels elle tend la main pour rconforter sa
faiblesse. Il semble qu'elle soit oblige de prendre  tmoin
quelqu'un de ceux qui contriburent  la formation de son esprit. Et,
je ne prtends pas que toujours elle souligne ses rfrences. Mais
c'est  nous qu'il appartient de les retrouver. On connat cette image
de Franois de Sales, charmante, tout embaume de senteurs empruntes
 la nature, par laquelle le gracieux saint conseille  ses ouailles
de faire comme les petits enfants qui, de l'une des mains se tiennent
 leur pre, et de l'autre cueillent des fraises ou des mres le long
des haies.--Excellente mthode de discipline chrtienne, qui donc y
contredirait? Mais moins bonne attitude pour la production littraire,
c'est quelque peu l'image de Mme de Noailles. Vraiment elle pense 
travers ses auteurs, car la sensation initiale elle-mme, matire
originale de toute pense, elle la transforme et la transpose, en
l'avivant d'un accent grce auquel s'voque le souvenir de celui qui
tout d'abord le donna.

Chose curieuse, on en conviendra, que prcisment la plante de serre
chaude ait produit  la lumire du jour les fruits les plus savoureux!
Il n'est pas habituel que les plantes de serre chaude produisent le
moindre fruit. Mais lorsqu'elles en donnent, ils ne ressemblent  nul
autre. Qu'on y prenne garde cependant et qu'on ne soit pas dupe des
apparences! Des traits essentiels, que nous ne saurions retrouver dans
l'empreinte des influences extrieures, s'expliqueront suffisamment
par la plus immdiate hrdit! Le pre de Mme Henri de Rgnier, le
parfait artisan de rimes Jos Maria de Hrdia, tait Cubain. Bien que
frapp avant la vieillesse, il vcut assez pour voir s'panouir chez
une enfant de son sang des dons littraires qui venaient confirmer le
sens du dicton: Bon sang ne peut mentir. Croit-on qu'en dehors de
cette circonstance, que l'on peut qualifier  son gr heureuse ou
malheureuse, mais qui n'est qu'un des lments d'une destine,
l'auteur d'_Esclave_ et pu composer ce pome de la servitude
amoureuse?

... Je voudrais voquer ici un souvenir de ma premire jeunesse, dont
la principale image se rattache d'invincible faon  l'hrone de Mme
Henri de Rgnier. C'tait  Venise, un aprs-midi de printemps. Je
revenais de Padoue. J'avais pris le bateau  vapeur qui fait le
service du Grand-Canal, et comme la pluie faisait rage sur le pont,
j'tais descendu  l'tage infrieur. Tout d'un coup mes yeux
tombrent sur une figure de femme qui fora mon attention pour
l'absorber dans une de ces contemplations qui vous arrachent  la vie
extrieure. La grande beaut seule exerce ce magique pouvoir de couper
tout lien de communication avec la terre, parce que soudain et pour
une minute trop brve, elle isole l'tre des vulgarits qui
l'oppriment et brusquement dchire le voile qui lui cachait un pan du
ciel. Nul visage crole plus ardent et plus doux  la fois... des yeux
qui composaient toute l'me de ce visage, qui l'emplissaient et le
dvoraient tout, et pourtant s'arrtaient sur vous comme une caresse!
Un corps de rythme et d'harmonie, o chaque organe contribuait  la
perfection de l'ensemble, et donnait ainsi l'impression, pris  part,
d'une chose parfaite! Comment l'imagination n'et-elle pas recompos
un pome d'amour sur ce thme initial! C'est la secousse indispensable
qui branle en nous les cordes sensibles, et suscite la vibration par
o tout l'organisme est exalt!... Quelle n'est pas sa puissance sur
l'artiste, pour qui elle devient le secret, le mystrieux secret de
son inspiration! Je ne doute pas, pourrions-nous douter que Mme Henri
de Rgnier l'ait vue aussi, dans sa ralit tangible, celle qui allait
devenir l'_Esclave_ de son inspiration?

Fugace beaut qui disparut de mes yeux pour toujours au ponton de la
Ca d'Oro, elle devait y laisser une ineffaable image, puisqu'aprs
tant d'annes coules celle-ci reconquit sa vitalit, quand je pris
contact avec la Grce Mirbel de Mme Henri de Rgnier. Il me devenait
impossible de me reprsenter l'hrone d'_Esclave_ sous d'autres
traits que ceux de mon apparition vnitienne. Par bonheur, aucun des
traits physiques que lui prte le romancier ne venait contrarier ceux
que ressuscitait ma mmoire. Mais je crois bien que si, par aventure,
une telle contradiction se ft produite, j'aurais t contraint de
substituer mes souvenirs personnels  l'image que l'auteur me venait
proposer. Et c'est un trange appui pour un personnage imaginaire
d'veiller en nous des analogies avec quelque pisode de notre vie
motive, comme pour l'auteur qui le cra de le pouvoir rattacher  son
exprience personnelle.

Si la qualit d'un ouvrage de l'esprit se mesure  la persistance des
images qu'il imprime dans notre cerveau, _Esclave_ de Mme Henri de
Rgnier est assure d'un rang qui ne saurait tre mdiocre: Grce
Mirbel n'est pas seulement une statue vivante, de qui les souples
contours viennent se rflchir en nos yeux pour y laisser une trace
durable... Elle est encore une chair vivante, pulpe sature d'aromes,
pareille  un beau fruit de ces rgions fortunes, dont la senteur
monte au cerveau. On se rappelle l'affabulation du livre, qui vaut
avant tout par sa condensation et sa brivet, dont l'ordonnance est
bien dans la pure tradition franaise, parce qu'il dblaie
soigneusement les circonstances accessoires inhabiles  renforcer
l'intrt, et que, suivant l'esthtique d'une mise en scne bien
compose, nulle figure ne s'avance au-del du plan qui tout d'abord
lui fut indiqu.

Il faut aimer ces ouvrages, qui par la sagesse de leur ordonnance, par
l'harmonie de leurs proportions, se rattachent  ce qu'il y a de plus
pur dans la tradition de notre gnie. Il faut les aimer, non seulement
parce qu'ils vivifient en nous la notion de Beaut, mais d'une
_certaine_ Beaut, qui n'est qu' nous, et par laquelle nous avons
exerc sur les esprits ce long prestige que seul put affaiblir le flot
des importations de l'tranger et ce cosmopolitisme malsain venant
composer de toutes les esthtiques un trange amalgame. On se dfend
comme l'on peut, et la meilleure faon de se dfendre, c'est encore
d'obir aux suggestions de son temprament. D'avoir retrouv dans ce
bref rcit: _Esclave_, si ramass dans sa forme, toutes les vertus de
notre gnie franais, ce fut pour nous la plus vive satisfaction.
Pareillement,  distance, avant mme de mettre un nom sur un visage,
on distingue la silhouette et l'accent national qu'il rvle. J'en
sais qui viendront le taxer de scheresse. Laissons dire: il n'est
rien comme les esprits brouillons pour mettre sur le compte de
l'impuissance ce qui n'est qu'ordre et mthode dans l'art de composer.
Comment sauraient-ils discerner ce qu'il entre d'art dans une telle
sobrit de dtails, quand chez eux tout est prtexte  sortir du
sujet,  faire craquer le cadre du tableau[5].

[5] Souvent il advient que, dans nos analyses, nous utilisons des
comparaisons empruntes aux arts plastiques. On voudra bien ne pas
s'en tonner, puisqu' vrai dire les mthodes de composition sont
identiques et qu'il serait ais de classer, par catgories d'esprits,
tous ceux qui, munis d'un outil distinct, appartiennent pourtant au
mme type psychologique.

Mme Henri de Rgnier se rattache, par des liens que nul ne pourrait
lui contester,  la pure tradition classique. C'est, avant tout, ce
que nous gotons dans ce roman: _Esclave_. Un minimum de personnages:
Grce Mirbel, qui subit une premire fois le despotisme amoureux,
puis, s'tant reprise, lutte  nouveau contre le matre de son
coeur et de ses sens... Antoine Ferlier qui marche, avec la
certitude d'une nouvelle victoire, vers la conqute de celle qui une
fois dj fut  lui... Charlie, le doux et tendre Charlie, qui livre
toute son me, et se trouve broy entre les deux! Les figures
d'arrire-plan ne valent que comme touches complmentaires, qui
viennent prciser et vivifier le dcor d'un drame tout intrieur.

Grce Mirbel est la trouvaille de Mme Henri de Rgnier, et si c'est
une trouvaille littraire par l'art dont furent assembls les traits
qui composent sa physionomie, dj nous avons admis que leurs lments
essentiels en doivent tre recherchs plus haut, dans une inconsciente
hrdit. Par un mcanisme assez identique  celui qui confrontait
notre rencontre vnitienne aux traits de la figure venant s'ordonner
sous la plume de notre auteur, les images cubaines emmagasines dans
le cerveau du scrupuleux artisan Jos Maria de Hrdia, que celui-ci
n'utilisa que pour renforcer la puissance de ses rimes, ressuscitrent
chez sa fille en _valeur d'motion_, d'o Grce Mirbel tire sa vivante
posie. Vous sentez le mcanisme et avec quelle rigueur il prcise les
lois de la composition. A parler franc, si nous poussons l'analyse
jusqu' ses consquences extrmes, nous ne produisons  la lumire du
jour que ce qui est en nous,  tel point que les mmes sries
d'images, enregistres en des cerveaux si proches par le sang que ceux
d'un pre et d'une fille, puis renforces encore par l'hrdit,
peuvent donner naissance  deux formes d'art aussi diffrentes que
celles de ce pre et de cette fille: d'une part, la posie la plus
voulue, la plus purement extrieure, la plus froide qui fut jamais; de
l'autre, une prose, colore sans doute, riche d'images empruntes  la
vie objective, mais qui sans trve voque les mouvements passionns
de l'me, et nous les rend prsents par l'ardeur dont elle les dcrit.
Un seul point leur est commun: le souci de la Forme, qui donne la
dure aux oeuvres de l'esprit, par o tous deux relvent d'une mme
cole et sont disciples des mmes matres. Et si ce n'tait froisser
les justes sentiments d'une fille pour un pre auquel elle doit tant,
je n'hsiterais pas  indiquer une prfrence sur laquelle je me
reprocherais d'insister davantage. Il est de justes louanges qui
peuvent blesser, fussent-elles marques au coin de la plus vidente
sincrit.

Pourquoi d'ailleurs instituer des comparaisons et des rangs? J'ai dit
que Grce Mirbel m'apparaissait la trouvaille de Mme Henri de Rgnier.
Trouvaille... c'est--dire chose unique, qui vous appartient en
propre, dont on cherche en vain l'quivalent dans le pass. Et
pourtant elle a de fermes assises dans la ralit observe. On
connat cette fin d'un _petit Pome en prose_: Il y a des femmes qui
inspirent l'envie de les vaincre et de jouir d'elles. Mais celle-ci
donne le dsir de mourir lentement sous son regard. Beaut pliante et
soumise, Grce Mirbel est de la race des premires. Des pieds  la
tte, elle n'est que sensibilit amoureuse, subordonne  la
sensualit. Voil ce que Mme Henri de Rgnier nous illumine d'un vif
clat, ce qui donne sa pleine signification  cette figure fminine:
la prdominance, l'absorption de la sensation, ne laissant subsister
aucune place dans cette me d'instinct, pour quoi que ce soit d'autre
qu'une existence d'amante! Petit animal clin, qui ne saura se
soustraire au despotisme des caresses, elle a connu celles d'Antoine
Ferlier, et c'est pour elle un joug dont rien ne la saurait librer:
coutez, avoue-t-elle  Charlie, pendant des annes, j'ai t sa
pauvre, sa misrable esclave, le jouet de tous ses caprices, la
complice de toutes ses fantaisies, la victime de ses cruauts presque
inconscientes... Il avait cent matresses, me les montrait, me parlait
des beauts de leur corps, les comparait aux miennes qu'il exaltait ou
rabaissait selon son humeur. Il jouissait de mon pauvre visage
convuls, quand je le voyais baucher quelque aventure, poursuivre
quelque caprice, ou s'acharner  une tentative amoureuse qui ne lui
et peut-tre pas paru si dlectable, si je n'en avais t le tmoin
averti, impuissant et dchir. Et je l'aimais! comme je l'aimais!

Ce n'est l qu'un trait, entre tant d'autres qu'il nous faut ngliger,
le plus expressif parce qu'il s'agit de choisir, et que toujours on
fait son choix dans le sens de la thse que l'on veut dmontrer. Mais
on en trouverait cent autres, et pas un seul parmi eux qui ne
contribut  l'unit d'accent du personnage! L'affabulation du roman
nous marque un conflit, une lutte dans l'me de Grce Mirbel, lutte o
nous savons trop que la malheureuse est vaincue d'avance. Je ne pense
pas qu'on ait jamais mieux rendu, par la seule magie des mots,
l'abandon morbide, alangui, toujours prt, de celle qui s'tant laiss
marquer,  cette profondeur de chair, par la griffe aigu de la
volupt, ne pourra plus que s'abandonner encore, renonant  tout
espoir de jamais se reprendre[6].

[6] J'ai parl plus haut de _trouvaille_, en commentant Grce Mirbel.
Ce n'est pas qu'on ne rencontre, dans notre littrature contemporaine,
des figures fminines issues d'une mme veine potique. Chez la fille
de Hrdia, l'originalit d'auteur est plus encore dans l'assemblage
des traits qui contribuent  l'unit du personnage que dans la
conception mme de ce personnage. L'artiste littraire y apparat
suprieure  l'observatrice.

Libre au moraliste de faire telle rserve qu'il jugera bonne sur cet
affaissement, sur ce perptuel abandon de soi-mme qui rend possible
une cration comme celle-ci. Il est clair que, si la socit comptait
un grand nombre de Grce Mirbel, les rapports sexuels, rgls en vue
du mariage, et qui sont dj difficiles, deviendraient tout  fait
impossibles. Encore une fois, c'est affaire au moraliste et nous la
retenons pour nos conclusions. Qu'elle constitue une ralit dans la
vie qui nous entoure en nous proposant ses spectacles, c'est assez
pour justifier chez l'artiste le dsir de peindre. Qui de nous ne
pourrait retrouver, dans ce magnifique rpertoire de souvenirs que
cre une exprience personnelle subordonne  l'observation, quelque
figure s'apparentant  l'hrone de Mme Henri de Rgnier? Il sera
d'ailleurs d'autant plus vaste, ce point de vue du moraliste, qu'il
embrassera plus d'objets: comme s'tend la perspective du voyageur 
mesure qu'il s'lve davantage, la porte d'une observation crot 
proportion des documents qu'elle assembla...

La nature mme de cette amoureuse appelait par contraste, et si j'ose
dire, par ncessit de logique intrieure, un amant dtermin. Il y a
ainsi des voix littraires qui s'appellent et se rpondent l'une 
l'autre, comme un cho dans la fort. En face de Grce Mirbel, Mme
Henri de Rgnier ne pouvait que nous restituer la figure illustre du
_Dominateur_, de l'_Homme  femmes_, du matre de l'esclave amoureuse,
esclave lui-mme de ses instincts, et riv  ses apptits. Thme
ternel et tant de fois repris, depuis Don Juan jusqu' Priola, le
plus original des crateurs ne saurait qu'ajouter quelques variations
 la donne premire, et d'ailleurs sa ligne conductrice s'impose avec
une telle rigueur que celles-ci ne pourraient s'en carter. Antoine
Ferlier ne pouvait se soustraire aux exigences de son type littraire,
quand ses yeux, traduisant son dsir, disent  Grce, aprs trois
annes d'abandon: Eh bien oui, je vous ai trompe, je vous ai
trahie, je vous ai humilie, je vous ai dteste, je vous ai quitte,
je vous ai oublie, autant qu'un tre humain peut oublier un autre
tre... A prsent je ne dsire plus que vous... Je veux vous faire
souffrir encore: en ce moment moi-mme je souffre d'une profonde
jalousie... Je suis votre matre, car vous ne chrirez plus personne
comme vous m'avez chri. Et je veux que vous m'aimiez toujours, moi
qui depuis de longues annes n'ai pas eu pour votre dtresse lointaine
le plus petit regret pitoyable ou attendri!

A cet accent vous pourrez reconnatre la srie des gnrateurs
immdiats, ceux  l'influence de qui la facult inventive de l'auteur
n'avait pas licence d'chapper, puisque ces voix d'ge en d'ge se
rpondent avec une vibration qui prolonge en nous leur cho: Juan de
Marana, Valmont, Richelieu, Effrena, Priola, et nous entendons encore
les intonations du dernier en date, le marquis, distribuant des
conseils  son fils.... quels conseils, et  qui donns! C'est la
morale du Crulisme dans l'amour,  laquelle il faut tout ramener, car
si les instincts nobles, ou _conservateurs_ de l'ordre social,
spontanment s'rigent en lois pour constituer un corps de doctrines,
il en ira pareillement des _destructeurs_, qui s'opposent aux premiers
de toute l'nergie des rvolts. Pas plus que Valmont, pas plus que
Priola, Antoine Ferlier n'oublie ce trait de leur commun anctre Juan,
qui est de _thoriser_, de formuler des vues d'ensemble sur la vie...
et comme pour eux la vie se rduit toute  l'amour, sur la conqute de
la Femme.

Pourtant, avons-nous dit, on y peut rattacher quelque variation
nouvelle. Et je crois que notre auteur en a dcouvert une qui pourrait
faire envie  M. d'Annunzio lui-mme. C'est quand, durant une soire
masque, Antoine dclare sa passion  celle qu'il croit tre une amie
de Grce, vtue des mmes dominos et des mmes capuchons rabattus sur
des loups  longues dentelles: Antoine m'avait reconnue, s'crie la
jeune femme, il me parlait malgr moi, sa bouche sur ma bouche. Il
murmurait: Eh bien, oui, je t'ai prise pour une autre. C'est bien 
elle que s'adressait mon dsir, qu'allaient mes paroles et mes
baisers. Mais elles n'auraient pu tre si brlantes, ils n'auraient
pas t si profonds, si je ne t'avais pressentie sous ce velours
obscur, comme on devine la lune argente sous le nuage qui passe.

Voil l'lment intellectuel qui vient s'ajouter au sensible, en
manire de raffinement, et pour pousser jusqu'au dernier degr de
l'aigu les pointes extrmes de la volupt. Par del cet pisode, on ne
saurait rien imaginer qui demeurt du domaine littraire. C'est peu
que possder l'objet convoit, et d'un regard scrutateur observer les
frmissements de ses nerfs, car rptition engendre monotonie, et,
suivant une loi trop souvent vrifie, la possession teint la
passion. A ce risque d'affaissement qui menace son amour, Antoine
Ferlier viendra donc opposer le rehaut des complications sensuelles,
et la plus active de toutes, celle des larmes qui emplissent de beaux
yeux, larmes verses pour son amour! Ici, par une interversion des
lois naturelles, l'amant ne poursuit plus le bonheur, mais la torture
de son objet, et si les sanglots viennent aviver le frmissement de la
machine nerveuse, c'est encore un tmoignage nouveau, ajout  tant
d'autres, de sa main-mise sur elle. Il serait logique qu'un tel
enchanement d'tats morbides trouvt sa conclusion dans la plus
farouche des haines, et nul doute qu'avant peu Grce Mirbel n'arrive 
dtester celui qu'elle enveloppe de son mpris. Mais l'auteur n'a pas
voulu pousser jusqu' cette suprme tape le dveloppement de ses
personnages, et leur histoire s'achve sur une treinte plus
passionne encore que les prcdentes...

Domination... Servitude amoureuse... Esclavage des sens... c'est donc
ce que dcrit, d'un bout  l'autre de ces pages, le roman de Mme Henri
de Rgnier. Affaissement de l'tre moral, prdominance de l'instinct,
pourrait-on ajouter, car la servitude amoureuse  ce degr ne se
diffrencie gure du pur instinct animal que par les nuances
d'expression qu'y surajoute le conteur. Somme toute, c'est la mme
ide, mais traduite par des moyens diffrents, que chez Mme de
Noailles. Antoine Ferlier est tout aussi esclave de la sensation
qu'Antoine Arnault, galement ligot par l'impulsion, non moins
victime de l'instinctivit. Les circonstances sont diffrentes, le
dcor est autre... surtout l'accent; mais la psychologie foncire est
identique. Grce Mirbel, qui pourtant lutte, mais d'avance est
vaincue, nous apparat  la merci de ses instincts, tout autant que
Donna Marie ou l'institutrice milie. Aux prises avec l'amour, les uns
comme les autres n'ont gure que des rflexes, de soudaines dtentes,
et certes nous n'ignorons pas que la plupart des hommes sont ainsi.
Mais le piquant, c'est de voir une jeune plume fminine noter avec ce
crulisme dsabus l'impulsivit virile. De tout autre, sans doute,
n'en aurions-nous aucune surprise, et j'en sais qui souponneront
quelque attitude  cet obstin parti pris. Il est si tentant de donner
une image de soi-mme diffrente de celle qu'on attendait. La seule
excuse de Mme Henri de Rgnier est d'avoir tendu  son hrone
l'empreinte dont elle n'hsite pas  marquer son hros.

Seul chappe  l'treinte de la sensation exclusive le soupirant Charlie,
de qui le dsir s'ennoblit de courage et de dvouement--dvouement,
parce que, si jeune, on s'oublie volontiers soi-mme... courage, parce
qu'il s'agit de prouver  l'adore qu'au prix de son amour nul risque
ne saurait compter; Charlie, qui serait une figure unique, s'il ne
descendait en ligne directe de trop illustres modles: Charlie-Chrubin,
filleul d'une belle marraine, et plus encore, Charlie-Fortunio, cousin
d'une si tendre cousine; Charlie, le cavalier servant, cet enfant
inoccup qui, entre l'ducation finie et une carrire  choisir,
passait son temps  ramasser l'ventail de sa belle cousine ou  lui
plier son chle  franges... Charlie, toujours prsent et qui irrite
les nerfs d'Antoine-Clavaroche. Familires images ressuscitant dans
nos songes avec les traits prcis de ceux qui, au temps de notre
adolescence, dposrent en nous le charme de leur premire empreinte!
Ce sont illustres rpondants, sous l'invocation desquels l'auteur
d'_Esclave_ place son jeune hros--car il est impossible que Mme Henri
de Rgnier, qui d'autre part se rattache si videmment  la tradition
de notre gnie franais, n'ait point voulu par l rendre hommage 
deux noms qui en sont les reprsentants immortels.

En prsence de tels hros, si dlicats et si sensibles, tout soupon
de violence ou de froissement brutal se trouve cart de la notion
d'amour, par o justement, dans les habituelles rencontres, elle nous
parat avilie, et pour tout dire empreinte d'une grossiret tant soit
peu rpulsive. Chez eux la part d'instinct se trouve rduite au
minimum. Transpos dans le domaine exclusif du sentiment, il aura tt
fait d'y perdre cette brusque violence, cette impriosit, ce
despotisme, qui d'ordinaire rgissent les impulsions passionnelles.
Pourtant la diffrence de mridien fait couler dans ses veines un sang
plus imptueux et, quand il traduit son dsir, c'est en des termes
qui de deux tons au moins montent Fortunio: J'ai dix-neuf ans et je
voudrais vous protger, me dvouer pour vous: voil bien Fortunio.
Puis, Je voudrais que vous m'aimiez... que vous m'aimiez,
pardonnez-moi... de tout votre corps.--Ah, cela, c'est du Charlie
tout pur, car jamais tel aveu ne ft sorti de la bouche qui murmurait
ses dclarations  Jacqueline. De quoi lui serviront d'ailleurs et le
dvouement, et la sincrit de cet amour? A l'issue du duel qui met
face  face les deux adversaires, c'est pour Antoine seul que tremble
Grce Mirbel, et c'est dans ses bras qu'elle s'effondre, dcidment
vaincue!

Gardons-nous des apparences et dfions-nous des catgories o, d'aprs
leur forme, on enferme les oeuvres de l'art. Au-dessous d'un titre
comme cette _Esclave_, l'diteur qui fait appel au public et se
proccupe des meilleurs moyens en vue d'atteindre son objet, inscrit
dlibrment ce sous-titre: _Roman_. Sait-il pas en effet que, parmi
les quelques centaines ou quelques milliers de lecteurs qui forment la
clientle d'un auteur d'imagination, la grande majorit vient chercher
dans ses livres _l'histoire_ qui la pourra divertir un instant? Donc
il importe de souligner le genre o se classe le livre qu'on lui vient
proposer. Mais la critique, qui ne saurait tenir compte d'un tel point
de vue, qui justement fut invente pour donner aux oeuvres de
l'esprit leur vritable cote, non d'aprs leur succs, mais d'aprs
leur valeur, se tient un autre raisonnement, en analysant le genre de
plaisir que lui procure _Esclave_:

Qu'y a-t-il de commun, songe-t-elle, entre cette _Esclave_ et la
multitude des ouvrages qu'on nous prsente revtus de la mme
estampille? Sans doute y voyons-nous comme ailleurs des personnages
en rapport de conflit passionnel, car il faut bien, de toute rigueur,
donner son affabulation  un dveloppement littraire. Mais, tandis
que chez la plupart les faits extrieurs dominent, et oppriment les
faits psychologiques qu'ils sont destins  traduire, ici c'est une
esthtique en tous points conforme  celle que formulait Renan dans
une page de ses _Cahiers de Jeunesse_: Je ne sais pas pourquoi les
faits et incidents extrieurs, les pripties survenant sans tre un
pur dveloppement psychologique, me choquent dans le Roman et le
Drame. Je voudrais que ce ft le simple dveloppement de la passion se
peignant par des faits extrieurs.--Dj cette sobrit qui dblaie
tout accessoire, et subordonne le dehors au dedans, c'est un des
premiers mrites de notre gnie latin, auquel plus haut nous rendions
hommage. C'est la conception classique de l'oeuvre imaginative,
telle qu'elle sortit de notre dix-septime sicle franais,
et--rapprochement qui prend toute sa valeur quand il s'agit d'une
femme--de la plume de Mme de La Fayette.

Condensation des effets, sobrit de l'accent: vertus rares que nous
admirons d'autant plus qu'elles portent ici la signature d'un sexe
ayant tendance  se distinguer par les dfauts contraires. C'est peu
encore, au prix de l'lgance du style, de la beaut formelle, qui
donne  cet ouvrage un rang  part parmi les productions fminines de
ce temps. Je dtache, en le soulignant avec intention pour qu'on s'y
arrte, ce portrait de Grce Mirbel,  l'poque o Antoine la revoit,
dcouvre en elle une beaut nouvelle, donc une femme nouvelle: Le nez
fin, trs peu busqu, respirait la rose panouie, et les cils noirs et
courbes voilaient les longs yeux baisss. Il savait, sans les voir,
combien ces yeux taient beaux. Vert sombre ou clair, ou gristre,
selon l'humeur de Grce ou le temps, ils contrastaient si bien avec sa
chevelure fonce, toujours abondante et onde, qu'elle portait ce soir
tordue sur le cou en un lourd chignon! Il voyait incline la nuque
fire, dont la peau tait plus ambre que celle des joues. Jadis il
avait aim mordre ce cou frmissant, par une sorte de frocit
amoureuse. Les formes du buste lui parurent plus pleines, mais encore
d'une minceur lance. Et le bras qui sortait, nu et arrondi des
dentelles courtes de la manche, tait ce mme bras si blanc, si lisse
et si dlicatement charnu, qu'on dsirait le respirer comme une fleur
encore en bouton.

Vous suivez les scrupules de l'excution chez l'artiste. Dans un temps
o la plupart des oeuvres d'imagination dnotent la hte avec
laquelle elles furent crites, o de plus en plus on mconnat le
principe fondamental de toute esthtique: que la Forme seule peut
imprimer la dure aux oeuvres de l'esprit, c'est dj un mrite
singulier que d'en connatre la vertu. Mais lui rendre tmoignage en
un livre o prcisment l'excution correspond au double principe de
notre gnie franais, rsum dans ces deux mots: _sobrit_ du dtail,
_puret_ de la forme, c'est assez pour qu' ce premier sous-titre:
Roman, nous puissions substituer celui de _Pome en Prose_, qui plus
exactement fait justice  son mrite.




MADAME MARCELLE TINAYRE


Quand Victor Hugo, _pater familias_ et pontife de plusieurs
gnrations, prononait ses fameuses paroles sur l'indfectible
rigueur des haines littraires, c'tait en un temps o la production
fminine ne se manifestait que comme fait isol, d'autant plus
remarqu peut-tre, mais qui n'inspire nulle crainte de concurrence.
L'attitude d'une George Sand passant la culotte du sexe fort pour
mieux rehausser de virilit sa coquetterie fminine, en dit long sur
la Femme-auteur aux belles annes du Roi Citoyen... et la Gloire
elle-mme qui lui rservait des statues l o tant d'autres n'eurent
mme pas leur buste, par ses faveurs marquait assez qu'il n'est pas de
limite  ses caprices. Devenue vieille et chtelaine de Nohant,
l'auteur d'_Indiana_ voulut bien reconnatre que la Fortune avait
souri  sa carrire. Aussi n'existait-il alors qu'une George Sand. La
Femme venant s'offrir au jugement public une plume  la main, c'tait
un peu, comme de nos jours, celle qui, vtue de la toge, erre 
travers les corridors du Palais; on braque les yeux sur le phnomne,
pour voir si tant de plis superposs sont agrables au regard.
Volontiers les confrres s'arrtent pour coqueter avec elle, parce
qu'il est reposant d'agrmenter de quelque diversion les dmarches
professionnelles. Mais on sait bien que le temps n'est pas proche o
les dossiers rmunrateurs viendront arrondir sa serviette d'avocat.
Le jour o cette hypothse menacerait de devenir ralit, on verrait
alors ce qui subsisterait de la lgendaire galanterie franaise.

Tous les groupes sociaux sont, en effet, construits sur un plan  peu
prs identique. C'est dire qu'ils relvent du mme principe
conomique: ds que la concurrence est organise, les mesures de
protection interviennent. Qu'une femme bnficit de la renomme
littraire, on l'avait dj vu, on l'admettait parfaitement. Mais
qu'elle connt du mme coup et la rputation et les succs de
librairie, cette fois c'en tait trop: il importait d'y mettre ordre.
Non qu'il existt, mme dans la pense des moins habiles, une
corrlation ncessaire entre la valeur d'un ouvrage de l'esprit et le
chiffre de ses ditions: on pourrait citer tel manoeuvre, tel
spcialiste du feuilleton, dont les tirages sont considrables, et que
nul cependant, sauf lui sans doute, ne songe  faire rentrer dans le
genre littraire, tandis que la clientle payante des oeuvres
critiques d'un Barbey d'Aurevilly, monument durable dans l'avenir, ne
suffit pas  couvrir les frais d'impression. Pourtant ce qui parut le
moins acceptable, ce fut que, sur le march littraire, la femme pt
devenir la concurrente de l'homme, et cette hypothse sembla
plausible, ds l'instant que la femme-auteur ne se manifesta plus
comme un fait isol, mais comme un phnomne collectif.

Voyez plutt, interrogez diteurs, libraires, aux vitrines desquels
couvertures jaunes et bleues sollicitent le regard du passant. Ils
vous diront--vous pourrez constater d'ailleurs--que les signatures
fminines se prsentent en imposant bataillon. Nous avons de jeunes
potesses pour qui le lancement du premier volume concide avec
l'abandon des jupes courtes, et qui, le plus gravement du monde,
analysent les mouvements de l'me avant mme de les avoir pu
ressentir. Effrayante prcocit! Miracle du petit prodige! Dieu sait
les monstres qu'elle nous prpare! Je ne vois rien de plus inquitant
que le dsenchantement de la maturit sur de jeunes visages, et ces
traits dj fltris par les rides, quand les joies de la vie les
devraient seules illuminer. Comme jadis les tudes de notaires se
passaient hrditairement, suivant une tradition consacre, ce sera
bientt l'critoire de l'auteur qui constituera l'hritage, et la
transmission se fera plus naturellement encore dans l'ordre du sexe
faible.

Je reviens  cette forme particulire de la lutte pour la vie qu'est
un livre imprim. On se rappelle les incidents qui accompagnrent le
projet de dcoration en faveur de Mme Marcelle Tinayre, menus faits
parisiens, comme chaque jour nous en voyons surgir, sans importance
apparente, mais trangement expressifs parfois et curieusement
rvlateurs par leurs prolongements sur l'me humaine. Bien plus que
le signe, ce qui importe ici, c'est la chose signifie. Il tait
difficile d'admettre qu'un simple ruban dont nous voyons  chaque
promotion fleurir la boutonnire de tel plumitif n'ayant d'autre titre
que l'appui de ses recommandations politiques, et soudain le pouvoir
de provoquer tant de clameurs. Cette distinction n'tait, comme on dit
couramment, que la goutte d'eau grce  quoi dborde le vase, le vase
des jalousies et des rancoeurs, et l'auteur de la _Maison du Pch_
allait tre le bouc missaire de tant de rancoeurs accumuls. Basses
besognes, pour lesquelles s'entendirent, comme larrons en foire, les
plus mprisables plumes du Journalisme! Il est telle circonstance o
l'on est assur de rencontrer certains noms, comme tels lieux de
runion ne se peuvent mme concevoir sans le groupement de certaines
ttes. Faut-il ajouter que ce qu'il y a de plus mdiocre dans la
littrature fminine se garda bien de manquer  l'appel? La Haine
emporte tout, observa-t-on justement, puisque la haine est entre les
hommes un lien plus fort encore que l'amour.

Pour une fois ils ne se trompaient pas d'adresse et leur trait portait
juste--_juste_, entendons-nous bien, par l'importance du point vis,
car Mme Marcelle Tinayre est sans conteste, par la qualit et la
formation du talent, la plus vigoureuse, la plus virile des plumes
fminines qui se sont rvles dans ces dernires annes. Ce fut un de
mes tonnements, je ne le cache pas,  la premire lecture de la
_Maison du Pch_, qu'une femme et pu concevoir avec cette force,
raliser avec cette vigueur. Un tel ouvrage m'apparut d'abord une
sorte de dmenti apport  l'habituelle psychologie de la femme. D'un
tel point de vue, je ne pouvais me dfendre de lui attribuer un
intrt suprieur, en dehors mme du sujet trait, et qui dpassait de
beaucoup la personnalit de son auteur, pour s'tendre  toute une
catgorie d'esprits similaires. Et ce n'tait pas l seulement besoin
de gnraliser, que connaissent ceux qui voient avant tout dans
l'oeuvre d'art une psychologie en action... C'tait aussi
constatation de la plus vidente ralit.

Mme Marcelle Tinayre n'est pas de celles qui, tant femmes et pourvues
du don littraire, entendent se limiter  un domaine spcial, plus
particulirement rserv  la femme, de celles qui, penches sur
elles-mmes et mettant la main sur leur coeur pour en suivre les
battements, ne font  vrai dire que transposer leurs motions. Nous en
avons vu des exemples o s'affirme avec clat la psychologie de la
Femme-auteur. Mme Marcelle Tinayre a d'autres ambitions--et c'est peu
d'avoir les ambitions... elle a encore le talent de ses ambitions.
Sous une enveloppe fminine elle dissimule un temprament viril, le
seul rellement viril que nous comptions dans notre littrature
fminine, et la meilleure preuve que j'en puisse apporter, c'est que
son art littraire, aussi bien dans sa conception premire que dans sa
ralisation, prsente ce double caractre de la virilit cratrice: il
est _objectif_, trangement objectif, et il sait tre _intellectuel_.

Ne sort pas de soi-mme qui veut! Et sortir de soi-mme, c'est la
condition premire de tout art objectif. Se reprsenter des tats
d'me diffrents de ceux que l'on prouve, des suites de ractions
opposes  celles qui constituent notre mentalit, ce n'est pas
seulement la condition de tout art objectif, mais encore de toute
comprhension intgrale de la vie!... Un grand critique de ce temps, 
la fois illustre et mconnu, celui de qui tout  l'heure nous
prononcions le nom, a crit ces paroles mmorables: Si le mot de
Pascal: Le Moi est hassable, tait vrai, il emporterait du coup toute
la littrature personnelle et savez-vous ce qu'on y perdrait?
Savez-vous de quoi elle se compose? Elle se compose de tout ce qui est
lyrique et lgiaque, la plus immense part de la posie humaine. Beau
mouvement par o se traduit une vrit  laquelle nul plus que nous ne
saurait rendre hommage, quelle rplique aussitt vient s'inscrire sous
notre plume? Un instant, imaginons par contraste que se trouve
restreint  la littrature personnelle le domaine de la cration
littraire... qu'est-ce alors qu'on en supprimerait? le Thtre... qui
est de tous les temps, et le Roman presque entier. Je sais qu'il est
assez de mode et d'attitude aujourd'hui, parmi les artistes de
lettres, de marquer un ddain pour un genre qui, plus que tous les
autres, se subordonne aux gots du public. Encore serait-ce une
question de savoir lequel des deux ragit le plus nergiquement sur
l'autre et si l'autorit d'un seul venant s'affirmer  ce public avec
la marque du gnie, ne le mterait pas d'un despotisme au moins gal 
celui dont il s'impose  ses fournisseurs attitrs.....

La littrature objective, cette forme d'art o l'imagination de
l'auteur lui permet de dresser debout des personnages parfaitement
diffrents de lui-mme, et s'opposant entre eux par la stature
physique autant que par la contexture morale, c'est tout simplement
l'oeuvre balzacienne, triomphe de la virilit cratrice et qui gale
en majest les plus riches monuments du pass. Balzac,...
Shakespeare... voil une quation[7] qui tout d'abord scandalisa,
mais aujourd'hui ne fait plus difficult. Il fallut des annes pour
que l'on s'y accoutumt, car la Gloire durable ne s'acquiert pas tout
d'un coup: c'est seulement par le lent et progressif travail de
l'opinion que la statue d'un grand homme prend les proportions qu'elle
doit garder dans l'avenir, alors mme que les hommages officiels l'ont
dj dresse sur son socle. Maintenant nous sommes fixs sur elle, et
nous avons pris sa mesure qui l'apparente aux plus grands des humains.
Qui voudrait, en effet, sacrifier ce Balzac et sa merveilleuse
puissance objective au gnie le plus fminin, le plus personnel de la
littrature contemporaine, un Musset, de qui tous les hros ne sont
qu'une transposition de lui-mme?

[7] Nous n'avons pas os y insister dans nos _Essais sur Balzac_ qui
remontent dj  une quinzaine d'annes. Mais plus le recul se fait,
plus cette quation apparat lgitime.

Inversement, et pour nous tenir  des noms moins illustres, que sont
donc les personnages de Mme de Noailles sinon une altration de sa
propre sensibilit, vue et repense  travers ses auteurs? Une
analyse abondante autant que minutieuse nous permit de reconstituer en
elle la chane des influences romantiques directes et de leurs
succdanes, qui contriburent  ce miracle d'artifice littraire que
reprsente un roman comme la _Domination_. A quel point, mais d'autre
faon, Mme Henri de Rgnier est objective aussi, nous avons pu le voir
 l'examen de son roman: _Esclave_. Elle ne l'est pas par assimilation
d'influences et de culture, mais par la concentration d'un art o
trois figures en contraste suffisent  crer l'intrt[8].

[8] On ne saurait imaginer deux talents plus divers que Mme de
Noailles et Mme Henri de Rgnier, bien que leur point de rencontre
soit l'exaltation de l'art personnel dans la transposition du roman.

Combien diffrente la mthode de Mme Marcelle Tinayre! et quand
j'inscris ce mot: Mthode, je sens toute l'insuffisance, toute
l'improprit d'un terme qui semble marquer je ne sais quoi de voulu,
d'artificiel, contraire  la ralit des faits. Une mthode, c'est
quelque chose de froid, de rgl, comme toute discipline d'esprit se
subordonnant  la logique, tandis que _cration d'art_, chez un tre
vraiment dou, est synonyme d'impulsivit, d'ardeur o se manifeste
une part d'inconscience. Malheur  celui qui ne se sent pas, 
certaines heures, entran par une force suprieure  la raison, qui
se flatte de pouvoir constamment tenir en main ces rnes intrieures
qui gouvernent l'imagination! Si l'auteur de la _Maison du Pch_
compose  la faon d'un Balzac ou d'un Flaubert, c'est que les
exigences de sa nature littraire l'y entranent invinciblement. Sans
doute trouve-t-on dans ce vigoureux roman des figures centrales sur
qui se concentre l'intrt: quel est le tableau compos o, sur les
premiers plans, la lumire ne vienne irradier les personnages? Ainsi
toute l'motion, tout le pathtique du drame, c'est de savoir ce
qu'il adviendra du conflit passionnel o sont engags Augustin et
Fanny, mes adverses, toutes passionnes qu'elles soient l'une de
l'autre: en voil assez pour crer un intrt d'intrigue qui nous
tient en haleine. Mais ce n'est pas une raison de ngliger le second
plan, et comme Mme Marcelle Tinayre aime  sortir d'elle-mme, que
d'ailleurs elle y excelle, voici des figures accessoires qui ne sont
gure moins attirantes. Elles ne se trouvent pas l par obligation de
crer un milieu, et parce qu'il faut de toute ncessit expliquer ses
personnages. Non point: elles vivent d'une existence distincte,
individuelle, et bien que se rattachant au groupe central par cette
solidarit qui fait l'unit d'un ouvrage, on les pourrait concevoir
comme autant de petites esquisses dtaches, se suffisant 
elles-mmes.

Lorsque le peintre de Drame et d'Histoire prpare une de ces vastes
compositions que Delacroix appelait les _Grandes Machines_[9], il
s'applique, aprs l'esquisse d'ensemble,  raliser sparment chacune
des figures qui doivent collaborer  la totalit de l'impression. Il
peut advenir alors que, cdant  ces tentations qui suivent les
trouvailles du pinceau, il s'attache  l'une d'elles plus qu'il ne
conviendrait, quand elles seront reportes au plan qu'exige leur
valeur propre. Plus tard en effet, dans la ralisation dfinitive, la
beaut du tableau sera faite, non seulement de l'expression de
chacune, mais aussi de l'harmonie des rapports qui les unissent entre
elles. Pareillement dans la _Maison du Pch_, tous ces personnages
accessoires, Marie-Anglique, la mystique et implacable
Marie-Anglique, Forgerus l'ultra-jansniste, Vitalis, Jacquine, tout
 la fois si tendre et si rude, les Courdimanche, Barral, ont bien
l'empreinte et l'accent de la vie pour quiconque se plat  les
considrer isolment. Je n'en veux qu'une preuve, c'est que nous ne
les oublions plus, qu'une fois silhouetts par le crayon aigu du
dessinateur, qui fait saillir leur mimique expressive, ils
reparaissent,  chaque allusion, dans leur ralit de chair. Si
personnel est leur accent qu'un nouvelliste  la Franaise, dou du
pittoresque concis qui fit un Maupassant, pourrait en chacun d'eux
trouver la matire d'un de ces contes o se reflte toute une
existence. Combien plus vive apparatra cette empreinte, combien plus
marqu cet accent, si nous les rattachons au groupe central, qu'ils
compltent sans doute, mais dont ils tirent galement leur clat.

[9] Dans notre Prface au _Journal d'Eugne Delacroix_, nous avons
dvelopp l'ide qui n'est ici qu'indique.

Pour fortifier mon raisonnement, je vais prendre un exemple illustre,
dont j'entends qu'on veuille bien ne pas dduire plus de consquences
que je n'en vois moi-mme. Comparer n'est pas galer, et ce n'est pas
un motif, si nous tablissons une analogie entre la facture d'un
ouvrage moderne et celle de quelque devancier fameux, pour que
ncessairement on en dduise une quivalence: affaire de nuances que
chacun comprendra! C'est ainsi que, dans _Madame Bovary_, les figures
de second ordre: Homais, Bournisien, le pre Rouault, sans pourtant
dpasser le plan o sut les maintenir un merveilleux instinct de
composition, prsentent l'intense relief qui les rend inoubliables,
presque au mme titre que les protagonistes de l'oeuvre: Emma,
Rodolphe et Lon.

Je ne regrette pas d'avoir cit ce roman fameux, car s'il est ouvrage
d'imagination ayant exerc quelque influence sur Mme Marcelle Tinayre,
c'est,  n'en pas douter, _Madame Bovary_. Il serait ais de montrer,
citations en mains, que la technique de la _Maison du Pch_ est
sensiblement analogue  celle de Gustave Flaubert. C'est le mme
procd de composition par _Portraits_ dtachs o s'affirme un
extraordinaire don visuel, par _Descriptions_ de nature, isoles en
apparence, mais lies intimement aux minutes pathtiques du drame,
enfin par _Morceaux_, excuts avec ce souci de leur donner une
exceptionnelle importance[10]. Et je ne prtends pas--chacun me
comprendra--qu'il existe le moindre parti pris chez notre auteur de
plier son esthtique  celle d'un matre admir, ou qu'une
frquentation trop assidue ait marqu une de ces empreintes par o
s'accuse la plasticit fminine. Nullement, c'est simplement analogie
d'esthtique, rencontre de tempraments, qui fait qu' cinquante
annes de distance, deux natures bien franaises et qui toutes deux
mritaient d'tre normandes, associrent leurs images en obissant 
d'identiques exigences. La grande loi de la _Liaison des Ides_
commande tous les cerveaux humains, celui de l'artiste avec une
rigueur plus vidente encore. Doue de qualits visuelles qui
l'apparentent d'trange faon  Gustave Flaubert, Mme Marcelle Tinayre
associe ses images conformment  l'esthtique de _Madame Bovary_.
Cette simple constatation n'a rien qui la puisse diminuer. Il n'est
pas jusqu'au style qui, par son accent, sa musique et certains rythmes
ou faons de conduire la phrase, ne dcouvre de saisissantes
analogies, surtout pour une oreille qui, dans sa premire jeunesse,
fut berce au son de ces cadences.

[10] Je dtache ce simple passage--mais on en pourrait joindre dix
autres d'identique ralisation: Il rentrait au pavillon, ouvrait la
fentre, et, pench sur le balustre, contemplait le prcipice noir,
les yeux errants dans la profondeur, une grande toile immobile et
scintillant  l'horizon. Des imaginations bizarres, coupables
peut-tre, lui venaient. Il songeait aux jeunes hommes de son ge,
tout fivreux d'ambition et d'amour,  ceux qui veillaient, courbs
sur des livres,  ceux qui pressaient des femmes pmes dans leurs
bras. Il se trouvait si gauche, si mdiocre, il tait si ridicule sans
doute aux yeux de Fanny. L'aimerait-elle jamais?--Que ceux-l qui ont
eu le culte de Flaubert se rappellent certains repliements d'Emma
Bovary et de Frdric Moreau: dans l'_ducation Sentimentale_... Ils
sentiront aussitt l'analogie.

Pour rendre tmoignage de vigueur cratrice, il n'est pas que ce
pouvoir de s'extrioriser. Prenons les plus illustres entre les
ouvrages de l'esprit, ceux o nous avons voulu voir les garanties de
cette virilit; pas un qui n'ait un puissant support intellectuel.
D'un tel point de vue, la loi de production va se formuler ainsi:
toute grande oeuvre apparat comme la combinaison des deux lments
qui crent la personne humaine: Intelligence et Sensibilit. Jadis,
l'esprit classique, model par la discipline purement logique des
dix-septime et dix-huitime sicles franais, attribuait 
l'intelligence la place prpondrante: la littrature de ces deux
sicles nous en est une preuve suffisante. Aujourd'hui les travaux des
psychologues, fonds sur l'observation directe de la vie, sur l'veil
de la conscience chez l'enfant, et trouvant d'ailleurs leur meilleure
justification littraire dans l'panouissement romantique du
dix-huitime sicle, reconnaissent, dans la vie motive, l'assise de
toute personnalit, comme le tuf o l'intelligence vient plonger les
racines qui fortifieront son dveloppement.

Encore une fois, je prie qu'on ne me fasse pas dpasser ma pense,
dire ce que je n'ai pas voulu dire. Je n'ai voulu que marquer des
analogies pour prciser cette pense. De ce qu'un ouvrage sign d'un
nom fminin comme la _Maison du Pch_, prsente, dans l'excution et
dans la conception mme, quelques traits communs avec telle oeuvre
fameuse consacre par le temps, il n'en faut pas tirer plus de
consquences que cette analogie n'en comporte. Je tiens seulement 
souligner les raisons pour quoi Mme Marcelle Tinayre est la plus
virile des plumes fminines d'aujourd'hui.

Qu'est-ce en somme que ce roman: _la Maison du Pch_? Un problme de
psychologie amoureuse, dont la solution se subordonne  des donnes si
prcises et si fortes, qu'il devient impossible de les modifier, si
peu soit-il, sans altrer la vraisemblance des crises passionnelles
qui vont se succder, donnes o les lments intellectuels font
quilibre  ceux de la sensibilit. Et ceci encore est une preuve de
virilit chez notre auteur, que se trouvent requises, pour goter la
pleine saveur de son oeuvre, des facults n'ayant d'habitude qu'un
rapport loign avec les ouvrages de pure imagination.

Voici un jeune homme lev par une mre ultra-jansniste, suivant les
principes de la plus svre discipline morale, celle qui voit dans
l'oeuvre de chair l'irrparable souillure, la cause d'ternelle
damnation.--Chaste entre les chastes--c'est le principal portrait de
la mre d'Augustin--reste vierge de coeur, Thrse-Anglique
conservait du mariage et de la maternit un dgot invincible pour
l'oeuvre de chair. Elle ne voyait dans l'amour qu'une fonction basse
et ridicule, la marque de la bte que le sacrement mme n'efface pas
tout  fait? Son fils Augustin a atteint l'ge viril sans perdre sa
fleur d'innocence, lev par les soins du jansniste Forgerus, mais
sans souponner--car l'occasion ne s'en est point offerte--les sources
vives de tendresse qui se dissimulent en lui. L'esprit sceptique du
Boulevard a pu sourire de cette conception sans marquer autre chose
par ce sourire qu'une parfaite mconnaissance de l'me humaine, car il
a de tout temps exist, aujourd'hui mme il existe encore plus
d'Augustins qu'on n'imagine: Un jeune homme, fervent chrtien,
rencontre une jeune femme belle et dsirable, il ne voit pas sa
beaut, il ne la dsire pas. Il souffre de la sentir rticente,
rfractaire, et par d'innocents subterfuges, il s'efforce de lui
arracher un aveu. Bientt le salut de cette crature lui devient plus
cher que sa propre vie. Il veut la jeter dans le giron de l'glise,
l'associer  la communion des Saints. Et ce proslytisme ingnu, cette
sollicitude qui s'ignore, cet inconscient apptit du sacrifice, c'est
l'amour!

En face d'Augustin, la voici donc cette jeune femme qui, par une rude
exprience et ds le premier ge d'aimer, a connu les tourments de la
vie. Cette vie, elle la sait, autant que lui l'ignore, et bien qu'elle
en ait souffert, elle ne l'a pas prise en dgot. Son unique dsir,
c'est de la recommencer au point mme o ses malheurs l'ont laisse.
Comme Fanny est une nature noble, elle ne la conoit qu'illumine du
sentiment qui vraiment l'ennoblira. Mais en mme temps, c'est une me
profondment anti-religieuse, ou plutt a-religieuse, pour qui demeure
lettre morte toute notion d'au-del.

Tels Augustin de Chanteprie et Fanny Manol, vivantes donnes d'un
passionnant problme. Il faut souligner cette pithte:
_vivantes_.--Car il ne s'agit pas ici d'tres abstraits, imagins pour
mettre une thse en valeur. De l'un  l'autre intervient la
souveraine, l'inluctable fatalit d'amour. Nous avons alors la suite
rigoureuse, dduite avec une force trange chez une femme, force
_intellectuelle_, non plus seulement sensible, des tats passionnels
et des crises qu'elle comporte, prsentant un caractre de logique
auquel on ne saurait rien modifier sans altrer du mme coup la porte
comme la signification de l'ouvrage.

Et c'est d'abord l'enchantement des premires initiations, tout le
ct mystique et tendre, exclusivement tendre, d'une me vierge qui
pour la premire fois s'ouvre  l'amour. C'est la rvlation de la
grce, de la beaut fminine, du charme puissant et doux qui se dgage
du _mundus muliebris_, surtout pour l'homme demeur longtemps chaste.
Mme Marcelle Tinayre, l'a senti et dlicatement rendu. Non, ce n'est
pas un vain symbole, celui de la force inhrente  la chastet, de la
puissance de prise que donne sur le monde une nergie qui ne s'est pas
disperse aux dpenses sexuelles. En ce sens, le beau mythe de
Parsifal n'est que la plus glorieuse illustration contemporaine d'une
vrit qui persiste  travers les ges, dont nous sentons l'immortelle
porte ds la premire dfaillance du hros, quand les bras souples de
l'Enchanteresse inclinent cette tte juvnile sur son sein parfum...
Ce sont ensuite les joies de former une me, de la plier  son idal,
de croire du moins qu'on atteindra  la convaincre: dcevant espoir,
car on ne transforme pas l'essence d'un tre... on ne saurait qu'y
ajouter, et la visite  Port-Royal, le plus beau morceau du livre 
mon avis, n'est qu'un dlicieux tableau psychique, o deux mes se
confrontent entre elles, sans aucune chance de se pntrer. De toutes
les formes de pense, la forme religieuse est la plus incommunicable,
celle qui exige le plus de don pour tre entendue dans son sens
intime, et quand le jeune homme exalte devant sa bien-aime les
dlices de la communion en Dieu, comment toucherait-il de son idal
supra-terrestre une me dont les apptitions se restreignent toutes  la
terre. Vient enfin la rvlation foudroyante de l'homme _complet_,
avec ses exigences qui se manifestent ds la premire possession... et
c'est vraiment d'une profonde connaissance de la psychologie virile,
cette brusque audace succdant  tant de timidit, cet imprieux
accent que commande la voix de l'instinct ds que la beaut dvtue de
Fanny lui vient proposer ses attraits: soudaine interversion des rles
que je n'eusse point tant admire sous la plume d'un crivain de mon
sexe, mais qui force mon admiration, venant de Mme Marcelle Tinayre.
Je sais peu de tableaux comparables  cette scne d'abandon dans la
_Maison du Pch_, pour nous convaincre que cet abandon est un instant
de brve folie.

Folie, n'en doutez pas, chez tout homme, diront les adversaires
dclars des sens, les disciples de Forgerus et de Thrse-Anglique,
combien plus grave, irrparable  vrai dire, chez ces amants
exceptionnels, puisque de cet instant datent leurs intimes tortures!
Pour eux dsormais, il n'y aura plus que tortures, douleur d'aimer
succdant aux premires dlices, et si jamais oeuvre d'art pouvait
servir  l'dification morale de qui la voit ou l'entend, on ne
saurait imaginer tableau plus propre  dtourner du mal sacr deux
tres qu'un invincible attrait rapprocha pour les mieux tenailler par
la suite. Tortures de la solitude morale et du contraste des natures
qui se rvle mme dans l'amour..... que dis-je? surtout dans l'amour
et aprs la possession! Rancoeur de la possession o s'ajoute cette
certitude de l'impntrabilit des mes, d'autant plus impntrables
que les tres physiques se confondent plus souvent! Images de rivalit
et de jalousie du pass, cette jalousie plus froce parfois que celle
du prsent, qui vient aviver chez l'homme le dsir physique que tout
exaspre!... Enfin cette volupt des sens, o de moins en moins
participent les mouvements de l'me, atteignant  crer une
dsagrgation de l'tre moral qui va presque jusqu' la dmence, par
o l'oeuvre de Mme Marcelle Tinayre rejoint celles de Mme de
Noailles et de Mme Henri de Rgnier, en marquant une fois de plus
cette domination, cet esclavage des sens, ngation du profond
amour--car s'il est une loi dmontre en psychologie amoureuse, c'est
que la tendresse dont se nourrit le sentiment se manifeste toujours en
raison inverse de la volupt qui l'annihile! Aurai-je atteint 
marquer la forte assise intellectuelle qui permet des dductions de
cette rigueur, et que par l du moins, le don littraire de Mme
Marcelle Tinayre s'affirme en un saisissant contraste avec celui de
ses rivales?

Pourquoi faut-il qu'intervienne cette notion de rivalit, ds que deux
talents sont en face et s'opposent? Tellement inhrente  notre race
que cette douce Terre de France se prsente  nos yeux sous l'aspect
d'un vaste champ d'entranement, o concurrents de catgories diverses
prennent leur mesure et prparent leur victoire. L'heure du concours
commence avec le premier ge pour ne finir qu'avec la Vie. En vrit,
c'est un perptuel concours que la vie, o nul n'est assur, si
brillants que soient ses succs, de tenir le premier rang. Ce mot dont
on use, dont on abuse  notre poque: Un tel est arriv, n'a pas de
sens  y regarder de prs, puisqu'il implique ngation du mouvement,
et que par dfinition la vie est un perptuel mouvement, une lutte
ininterrompue. Aussi sommes-nous conduits  transposer dans l'art les
conditions mmes de la vie, et comme c'est une question vitale,
suffisant  crer l'intrt d'un ouvrage, de savoir qui sera le plus
fort, qui triomphera dans la passion qui l'anime. Antoine Ferlier ou
Grce Mirbel, Augustin de Chanteprie ou Fanny Manol, pareillement
c'est une manire de concours, organis entre les deux talents, qui
nous proposent la formule de leur art.

Il nous suffira de constater qu'elles atteignent toutes deux  leur
but, chacune avec ses moyens propres, son genre de sensibilit
particulire, celle-ci transposant tout uniment dans ses personnages
imaginaires les plus raffines, les plus subtiles de ses sensations,
celle-l sortant franchement d'elle-mme, pour crer la forme
romanesque la plus objective qui jusqu'alors nous ait t propose par
une plume fminine. Et si je voulais, d'un dernier trait, souligner la
virilit cratrice de Mme Marcelle Tinayre, je la trouverais encore
dans ce fait qu'elle intervertit l'habituelle fonction des sexes en
amour, pour donner  la Femme rle et fonction _d'Initiatrice_. Avec
elle il faut retourner le mot de Nietzsche: L'Homme se donne, la
Femme prend. Par les expriences de sa vie antrieure, par les rudes
preuves qu'elle eut  traverser, par la connaissance des troubles
passionnels en face du jeune homme qui jusqu'alors les ignora, c'est
elle l'ducatrice. Peu importe qu' l'heure du suprme abandon,
lorsqu'en face de sa beaut dvtue Augustin de Chanteprie obit au
seul rflexe du dsir, peu importe que Fanny Manol retrouve le geste
de ses premires pudeurs... elle n'en fut pas moins _l'Initiatrice_,
et cette seule interversion des rles suffit  lui prter une attitude
qui la distingue entre toutes et dans notre esprit  jamais
l'individualise.....




MADAME RENE VIVIEN


Cette fois, c'est nous qui devrons sortir de nous-mmes. Il nous
faudra oublier nos habituelles faons de sentir et de penser, si nous
voulons atteindre  reconstituer cette exceptionnelle personnalit de
notre littrature fminine, Mme Rene Vivien.

    Je reviens chercher l'illusion des choses
    D'autrefois, afin de gmir en secret
    Et d'ensevelir notre amour sous les roses
              Blanches du regret.

Cette pice intitule _Atthis_, qui clbre la mlancolie d'un amour,
pourrait servir d'pigraphe  l'oeuvre de notre jeune potesse, car
elle traduit l'irrparable tristesse d'apptitions vers un pass que
le rve seul est habile  revivre. De notre existence contemporaine,
avec ses inquitudes, ses tourments, ses angoisses, sa beaut
aussi--car tout ce qui lutte a sa beaut propre--voici donc une jeune
femme qui se refuse  rien connatre, parce que dlibrment elle
plaa son amour dans la contemplation d'un rve. Le mpris ou la haine
n'est jamais en nous que la contrepartie de l'amour: l'horreur du
prsent sera donc faite en elle de tous les regrets du pass. Doctrine
qui pourra amener le sourire aux lvres du philosophe, puisqu'elle
s'insurge contre l'acceptation ncessaire, convient-elle pas
merveilleusement au pote qui suit les impulsions de son temprament,
qui s'abandonne aux exigences de sa nature?

Je ne sais rien des gots, des habitudes, de tout ce qui constitue la
personnalit effective de notre auteur, et d'ailleurs, conformment
aux principes d'une critique qui s'attache uniquement aux oeuvres,
je me suis interdit d'en rien rechercher. Pourtant je l'imagine, je la
restitue assez bien, et mme j'accepterais difficilement que des
documents authentiques vinssent contredire l'ide que je m'en fais.
Dans une demeure somptueuse, isole autant que possible des grossiers
contacts de la vie contemporaine, je me la reprsente cultivant avec
amour les sensations les plus curieuses et les plus raffines dont
notre machine nerveuse est capable: sensations de la vue, de l'oue,
de l'odorat, magnifiques correspondances qui nous furent rvles par
nos matres, Gautier, Baudelaire, j'allais en oublier d'autres, dont
elle-mme nous vante les surprises:

    L'art du toucher, complexe et curieux, gale
    Le rve des parfums, le miracle des sons.

Tapis moelleux qui amortissent les pas, lourdes draperies qui se
relvent  volont, s'abattent, assourdissant tout bruit autour
d'elles, miroirs qui refltent et prolongent la beaut, statues et
peintures qui fixent le geste et l'immobilisent en son rythme le plus
expressif... ce sont l les images, quelques-unes du moins parmi
celles qui dans ma pense viennent s'ordonner harmonieusement autour
du nom de Mme Rene Vivien. Si toutefois la ralit de la vie ne
rpondait pas pour elle au tableau que j'en fais, j'en demanderais
pardon  notre auteur, et j'ajouterais: Telle n'en fut pas moins la
_ralit de son rve_. Or, pour le pote, ne le savons-nous pas? de
l'une  l'autre moins grande est la distance que de la coupe aux
lvres pour les autres mortels qui s'acharnent  la poursuite du
bonheur?

Pourtant, ne faut-il pas toujours rabattre de nos rves[11]? Ah!
comme elle en dut rabattre, celle qui, dans l'horreur du prsent,
poursuit les images du pass, et tente de les fixer sous la forme
harmonieuse du rythme! Du fond de la demeure solitaire o sa fantaisie
sut grouper quelques tmoignages de son culte, son regard intrieur
pousse au del des objets qui lui rappellent un temps trop rapproch
de nous. Statues, miroirs, tentures, tapis, qu'est-ce que tout cela?
vains et artificiels tmoignages, auprs du dsir qui se reprsente la
vie entire comme une harmonie, o chaque geste est expressif et
contribue  la perfection du tout! S'tre figur l'idal sous ce
gracieux symbole: un groupe de vierges enlaces, esquissant un pas
rythmique  l'ombre des lauriers-roses, sous l'immortel azur du ciel
hellnique, et couler ses jours sous l'affreux ciel parisien, et-on
pris soin par avance d'orner sa demeure de tous les objets propres 
en faire oublier la noirceur, c'est quand mme un rude contraste! Pour
qui possde la facult d'expression verbale, il ne reste plus qu'
fixer son rve dans la forme imprieuse du rythme, unique compensation
de qui ne peut se satisfaire des quotidiens spectacles que la vie lui
prsente:

    Douceur de mes chants, allons vers Mitylne.
    Voici que mon me a repris son essor
    Nocture et craintive ainsi qu'une phalne
          Aux prunelles d'or!
    Allons vers l'accueil des vierges adores!
    Nos yeux connatront les larmes des retours!
    Nous verrons enfin s'loigner les contres
          Des ternes amours!

[11] Formule heureuse de M. Maurice Barrs.

C'est l'_Invitation au Voyage_... C'est l'_embarquement_, non pour
Cythre, mais pour Lesbos. Comme si elle voulait nous montrer que,
sous sa plume d'or, la prose franaise peut avoir des caresses et des
douceurs d'accent gales  celles de la plus suave posie, l'lve de
Sapho dcrit en prose rythme le berceau de son hrone,--La terre
d'o jaillit une fleur sans pareille est en vrit la patrie de la
volupt et du Dsir, une le amoureuse que berce une mer sans reflux,
au fond de laquelle s'empourprent les algues.--Que de tendresse et de
regrets dans ces quelques lignes! Voici donc une me qui vint  la
lumire du jour deux mille ans trop tard! Jugez-en d'aprs ces
soupirs! Que seront-ils pour l'hrone elle-mme?--L'oeuvre du
divin pote fait songer  la Victoire de Samothrace, ouvrant dans
l'infini ses ailes mutiles. Comme elles s'allient profondment avec
l'aube et le silence, ces paroles trempes dans le parfum des nuits
mitylniennes: Les toiles autour de la belle lune voilent aussitt
leur clair visage lorsque, dans son plein, elle illumine la terre de
sa lueur d'argent... En face de l'insondable nuit qui enveloppe cette
mystrieuse beaut, nous ne pouvons que l'entrevoir, la deviner, 
travers les strophes et les vers qui nous restent d'elle. Et nous n'y
trouvons pas le moindre frisson tendre de ses vers pour un homme! Ses
parfums, elle les a verss aux pieds dlicats de ses amantes. Ses
frmissements et ses pleurs, les vierges de Lesbos furent seules  les
recevoir. N'a-t-elle point prononc ces paroles, si profondment
imprgnes de ferveur et de souvenir: Envers vous, belles, ma pense
n'est point changeante. Je vous le disais bien que notre prose
franaise enferme une musicalit sans gale, qui ne le cde en rien 
celle de la plus suave posie, quand l'archet qui la fait vibrer
frmit sur de certaines cordes. Pourtant j'y veux joindre encore ce
fragment lyrique, digne  tous gards d'Andr Chnier:

    O parfum de Paphos! O pote,  prtresse,
    Apprends-nous le secret des divines douleurs.
    Apprends-nous les soupirs, l'implacable caresse
    O pleure le plaisir, fltri parmi les fleurs!
    O langueur de Lesbos! Charme de Mitylne,
    Apprends-nous le ver d'or que ton rle touffa.
          De ton harmonieuse haleine
          Inspire-nous, Psappha!
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

On suit l'accent, comme on voit l'Idal auquel il se subordonne. Un
Idal qui dlibrment repousse tout ce qui est de ce temps.
Soutiendra-t-on qu'un tel art soit artificiel, artificiel tant
synonyme d'insincre, c'est--dire conu  froid, et ne rpondant pas
aux mouvements spontans de l'tre. Mon Dieu non, pas plus qu'un pome
de cet Andr Chnier que nous citions tout  l'heure, pas plus qu'une
aquarelle de Gustave Moreau, o ces mes, mal satisfaites du prsent,
et qui avaient leurs raisons intrieures de l'tre, clbrent leur
puissance de rve et leurs regrets des temps disparus!

Il est des esprits myopes, irrmdiablement, pour qui nulle sincrit
n'existe, en dehors de la reprsentation des objets immdiats:
conception basse et bien digne d'une poque qui subit le joug
avilissant de trente annes de ralisme. Gardons-nous d'en partager
l'illusion. Parce que telle nature rpugne, de faon invincible, aux
images que lui viennent proposer les spectacles de la vie
contemporaine, allons-nous en conclure qu'elle ne saurait trouver
l'veil de sa sensibilit? Il suffit qu'elle dcouvre le point de
contact entre cette sensibilit et son vritable objet. Quand, aprs
avoir contempl les merveilles naturelles de la baie de Naples,
lesquelles  vrai dire ne se sont gure modifies depuis l'heure o
s'y dveloppait une civilisation en tout contraire  la ntre, nous
venons nous recueillir dans la petite salle du muse qui enferme les
fragments pars des fresques pompiennes, nous n'avons pas besoin d'un
vif effort d'intuition sympathique pour ressusciter en vivantes images
les groupes humains qui jadis les animaient: il n'y faut qu'un peu de
culture aide d'une facult d'abstraction qui pour quelques instants
abolit le prsent. Chez celle qu'inclinait dj une prdisposition
naturelle, les rives parfumes de Lesbos et l'enchantement des nuits
mitylniennes suscitrent le dcor incomparable o les strophes de
Sapho, l'antique potesse, mutiles sans doute, mais radieuses encore
de vie comme un beau marbre antique, allaient voquer des groupements
harmonieux.

Lger de poids, mais lourd de substance, le petit volume de _Sapho_
nous donne la mesure et la qualit de cette inspiration. Comme un
prcieux flacon qui longtemps enferma dans son cristal cisel le plus
capiteux des aromes, ses vers dgagent la senteur de l'Idal qui tout
entier s'exprime par eux: Les Lesbiens avaient l'attrait bizarre et
un peu pervers des races mles. La chevelure de Psappha, o l'ombre
avait effeuill ses violettes, tait imprgne du parfum tenace de
l'Orient. Ses pomes sont asiatiques par la violence de la passion,
et grecs par la ciselure rare et le charme sobre de la strophe.--Mlange
subtil que nous gotons aux vers de Mme Rene Vivien. A vrai dire je
ne sais pas d'exemple plus saisissant de retour en arrire, ni qui
montre mieux ce phnomne singulier: un crivain de notre race, vivant
parmi nous, et que nous pouvons coudoyer, sautant  pieds joints
par-dessus deux mille annes de culture, pour nous faire respirer une
me tout imprgne des senteurs de Lesbos! Les plus fameuses
reconstitutions de la vie antique, depuis la _Salammb_ de Gustave
Flaubert jusqu' l'_Aphrodite_ de M. Pierre Lous, en passant par la
_Thas_ de M. France, ne sont au prix de ces vers qu'artifice o le
travail de l'rudit vient alourdir l'inspiration du pote: on y sent
le coup de dictionnaire de l'archologue, et tout justement cet effort
qui est le contraire mme de la vie. Rien de pareil chez l'auteur de
_Sapho_. J'imagine qu'un long sommeil de vingt sicles ait appesanti
ses membres, les ait maintenus dans cette sorte de lthargie qui se
confond avec la mort, tout en laissant subsister la vie:  son rveil
elle n'et pu restituer, avec plus de fidlit, les tats antrieurs
qui constiturent sa premire conscience. Je prononais tout  l'heure
le beau nom de Chnier: je ne vois pas de meilleur exemple, en effet,
ni qui soit plus frappant, d'assimilation de substance, pour la
transformer en posie. De quel art incomparable elle sait se plier au
modle qui rgla cette inspiration? Plasticit... dira-t-on... Et
certes j'y souscris, mais plasticit d'ordre unique et vraiment
merveilleuse puisque, tout en pousant la forme de qui rgla cette
inspiration, elle fait passer dans une langue diffrente l'essentiel
de celle-ci. Comme un musicien, docile au gnie du matre qu'il
admire, plie les mouvements de son rythme au thme initial dont il
tirera ses variations, ainsi notre jeune potesse subordonne les
accents de sa lyre  toutes les nuances que lui propose son modle.
J'en citerai un seul exemple, qui vaut pour le reste. Voici le thme,
ou fragment saphique: Et toi,  Dika, ceins de guirlandes ta
chevelure aimable; tresse les tiges du fenouil de tes tendres mains.
Car les vierges aux belles fleurs sont de beaucoup les premires dans
la faveur des Bienheureuses: celles-ci se dtournent des jeunes jeunes
filles qui ne sont pas couronnes.--Aprs le thme, coutez
maintenant la variation:

    Va jusqu'au jardin clair o tu te reposes,
    Pare tes cheveux de verdure et de fleurs.
    Choisis les parfums, Dika, tresse les roses,
                Mle les couleurs.

    Et si tu veux plaire aux sereines Desses,
    Entoure l'autel des souffles de l't.
    Elles souriront, ainsi que leurs prtresses,
                A ta pit.

    Porte  l'Artmis les sombres violettes,
    A l'Aphrodite la pourpre des Iris,
    A Persphona, vierge aux lvres muettes,
                La langueur des lys.

C'est bien comme un tout aux lments indissociables qu'il faut
envisager cette conception de la vie que dans ses vers recre Mme
Rene Vivien, en y subordonnant les forces vives de son tre. Et
j'admire la souplesse du geste servant  recomposer l'attitude que
tant de sicles nous avaient fait oublier: geste qu'auparavant nous
vmes esquiss par d'autres, mais qui sentait son acteur et la
proccupation de tenir un rle, il est chez elle si spontan qu'il
rejette dlibrment dans le lointain la vie prsente, pour faire
surgir au premier plan les images d'autrefois. Tandis qu'un auteur
comme Mme de Noailles emprunte aux civilisations disparues certaines
de ses images pour les situer dans un dcor contemporain, Mme Rene
Vivien ferait plus volontiers le contraire. Pourtant il est telle
pice signe d'elle qui, par son caractre d'universalit, ne saurait
s'inscrire sous aucune date. Veut-elle par exemple dvelopper les
variations qu'enferme ce thme immortel: la douleur de vieillir, sans
doute on n'y trouvera pas les contractions d'un pote  l'inspiration
toute moderne, comme Mme Lucie Delarue-Mardrus, qui prend ses images 
porte de sa main et n'a nul souci du rythme antique. Seule la puret
de la forme nous rappellera chez Mme Rene Vivien les prdilections
inhrentes  sa nature:

    Puisque telle est la loi lamentable et stupide,
    Tu te fltriras un jour, ah! mon lys!
    Et le dshonneur hideux de la ride
    Marquera ton front de ce mot: Jadis!
    Tes pas oublieront le rythme de l'onde;
    Ta chair sans dsir, tes membres perclus,
    Ne frmiront plus dans l'ardeur profonde.
    L'amour dsenchant ne te connatra plus.

Si ces vers, d'une trange perfection formelle, n'ont pas l'accent
dchirant et contract de tels autres, qui pareillement se lamentent
sur la dchance de la beaut, il n'en reste pas moins qu'ils
associent, dans une imbrisable unit, la Beaut au Dsir, et par
consquent affirment leur conception de l'amour. Mais c'est ici que
nous touchons  la vritable originalit de Mme Rene Vivien, celle
qui la diffrencie nettement de ses rivales littraires.

Quelles que puissent tre en effet les divergences d'excution qui
sont lies  la diversit de leur temprament, ces rivales s'accordent
sur un point: l'amour est conu dans leur oeuvre comme une
servitude, comme une domination, o l'lment viril exerce une sorte
de main-mise dont l'unique contrepoids est la ruse, la duplicit,
armes naturelles, moyens de dfense que l'instinct du sexe disposa en
leur faveur: conception que symbolisa magnifiquement Alfred de Vigny,
leur anctre, dans ce puissant raccourci: _La Colre de Samson_! Les
femmes de Mme de Noailles cdent avec dlice au joug du mal sacr,
tendres corps qui se penchent et avancent, tendus vers les mains des
hommes. Le dcor toujours voulu, cherch avec un raffinement
intentionnel, au milieu duquel elle nous les prsente, n'est  vrai
dire qu'une vaste alcve, o nous les voyons tour  tour succomber en
proclamant leur croyance, leur unique croyance  l'invincible pouvoir
du Dieu qui les treint. Les Femmes de Mme Henri de Rgnier y font
plus de faons peut-tre: elles ont un mouvement de rvolte contre la
force qui va les soumettre. Mais dans l'instant prcis o nous
percevons leur plainte, nous les sentons vaincues par avance, et dj
tremblantes de leur dfaite. C'est peu dire qu'elles acceptent. Tous
leurs gestes s'humilient devant la loi de Nature qui cra la
hirarchie des sexes en amour. Et cela, c'est proprement la conception
moderne issue d'une culture o se rencontrrent tant d'lments
divers emprunts aux Littratures et aux Religions,  laquelle vient
s'opposer l'antique conception de l'lve de Sapho. De toute son
nergie nous la voyons qui rejette la servitude, car la grossiret du
Dsir rpugne  ses sens dlicats, et le geste d'amour esquiss par
une main virile implique des froissements qu'elle refuse d'accepter.
Ce n'est pas seulement amour d'indpendance qui sent ce qu'elle va
perdre en se remettant aux mains d'un autre... c'est encore
raffinement d'esthtique qui repousse les exigences d'un matre.

Tout aussi bien que notre monde moderne, le monde antique avait senti
la valeur de la virginit, ce qu'elle maintient  l'me de vigueur et
d'nergie, en lui permettant de canaliser dans une mme direction
l'ensemble des forces qui sont latentes en elle. Seulement, n'ayant
pas ce souci de moralit insparable de la conception chrtienne, il
n'en pouvait suivre les prolongements dans la conduite de la vie. En
condensant son ide dans le mythe des _Amazones_, il lui avait impos
des limites o s'enferme strictement notre auteur. Elle ne veut voir
dans la virginit que l'horreur de toute dpendance et la fiert de
l'me qui a refus le joug:

    Leur regard de dgot enveloppe les mles
    Engloutis sous les flots nocturnes du sommeil.
    . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
    Elles gardent une me clatante et sonore
    O le rve s'mousse, o l'amour s'abolit,
    Et ressentent, dans l'air affranchi de l'aurore,
    Le mpris du baiser et le ddain du lit.
    Leur chastet tragique et sans faiblesse abhorre
    Les poux de hasard que le rut avilit.

Pourtant les froideurs de la virginit s'accordent mal avec l'air
embaum que l'on respire sous le ciel hellnique, avec les
enchantements des nuits mitylniennes, et ce serait par trop
mconnatre les gracieux enseignements de la potesse Psappha que s'en
tenir au seul exemple des Amazones. Dans les bosquets de Lesbos, je
vois circuler des groupes entrelacs o l'oeil ne discerne plus bien
les intentions formelles de la Nature quand elle cra la dualit des
sexes. La conception de _l'Androgyne_ est le fruit de cette
complaisance secrte, et nous sentons pareillement de quel prix elle
peut tre aux yeux de notre auteur. De lui nous rpterons ce que
jadis nous disions du suave Luini[12]. Ce qu'il aima, ce qu'il
traduisit aussi, comme on peut rendre cela seul  quoi l'on attache un
prix infini, il parat bien que ce furent la grce _indcise_ et la
beaut fuyante de cet ge o le jeune homme, encore  peine sorti de
l'adolescence, entend les premiers appels de sa timide virilit. Il y
a, dans ces strophes, tels visages aux contours suaves, telles lignes
pliantes du corps, qui ne laissent aucun doute sur la vraie
complaisance de l'artiste. Comment s'murent ces mains gracieuses, de
quelle douceur ardente et contenue elles esquissrent le geste par o
nous imaginons qu'elles furent infiniment sensibles  qui les sut
lire... nous le percevons  travers ces pomes. Mais que peut valoir
notre commentaire au prix des vers mmes du pote clbrant le charme
de l'Androgyne!

    Ta royale jeunesse a la mlancolie
    Du Nord, o le brouillard efface les couleurs.
    Tu mles la discorde et le dsir aux pleurs,
    Grave comme Hamlet, ple comme Ophlie.

    Souris, amante blonde, ou rve, sombre amant,
    Ton tre double attire, ainsi qu'un double aimant,
    Et ta chair brle avec l'ardeur froide d'un cierge.

    Mon coeur dconcert se trouble, quand je vois
    Ton front pensif de prince, et tes yeux bleus de vierge,
    Tantt l'un, tantt l'autre et les deux  la fois.

[12] Voir nos _Figures de Rve_: Les _Jeunes-Hommes de Luini_.




CONCLUSIONS


J'estime qu'il y a quelque attitude, et, si j'ose dire, quelque
inconvenance,  prtendre indiquer, ds ses pages liminaires, les
conclusions d'un livre. C'est douter en quelque faon de la subtilit
du lecteur, croire ou paratre croire qu'il n'y a pas assez de
pntration en lui pour dgager  mesure les intentions de l'auteur,
ce que Stendhal appelait sa pense de derrire la tte. Pareil 
l'enfant qui ne supporte pas d'tre tenu en lisire pass un certain
ge, celui-ci ne veut pas que trop nergiquement on mette les points
sur les _i_. Et d'ailleurs ne serait-ce pas la condamnation mme d'un
livre qu'il exiget trop de prliminaires? Comme un paysage matinal
envelopp de brumes, sous la pousse d'une brise lgre dcouvre  nos
regards la diversit de ses aspects, les perspectives morales d'un
ouvrage doivent se dgager progressivement des brouillards qui les
isolaient de la vue.

Mon but serait atteint si l'image que je propose avait pu rencontrer
ici son application, si les intentions et les limites du livre
s'taient dgages du seul accent de ces pages. Je voudrais en un mot
que le travail de synthse, qui reconstitue une pense, se ft opr
peu  peu,  mesure de l'analyse qui le dcompose en ses multiples
lments. Car ce serait une pauvre analyse, bien vaine et indigne de
fixer l'attention, celle qui se restreindrait  son rle de
dissociation, sans souci de prparer l'effort qui permet d'embrasser
les ensembles. La poitrine ne se dilate compltement que sur les
sommets, et le travail de l'analyste, en plus d'un point semblable 
celui de l'archologue qui poursuit ses fouilles, est un travail de
plaine.

On chercherait  tort ici un tableau de la littrature fminine telle
qu'elle se prsente aux environs de l'anne 1908. Un mouvement auquel
correspondent tant d'efforts, et dans des sens si diffrents, assez
imposant d'ailleurs pour avoir suscit l'ombrage des jalousies
viriles, ne saurait se rflchir en cinq Portraits, quand mme ces
Portraits seraient ceux des Femmes-auteurs qui par la vigueur du
talent s'imposent au premier rang. Ce serait donc un point de vue tout
 fait faux, celui du critique qui regretterait de ne pas trouver ici
ce qu'il a l'habitude de chercher, c'est--dire de la critique
littraire et l'analyse des principales oeuvres rpondant  tel nom
dtermin. Je vais faire une comparaison qui mettra mon ide en
pleine lumire: lorsque le peintre d'expression a rencontr la figure
qui le plus nergiquement parle  son me, et suscit le plaisir de
peindre en lui donnant ce petit coup au coeur qui ne saurait
tromper, il attend pour la fixer que les mouvements spontans de cette
figure atteignent  leur plus intense qualit expressive. Pareillement
nous avons choisi nos modles, et fort peu soucieux de l'accessoire,
c'est--dire de tout ce qui ne pouvait contribuer  mettre leur
physionomie en valeur, nous avons attendu que d'eux-mmes ils prissent
la pose la plus propre  dgager leur intimit.

Grouper des documents prcis sur la femme littraire, tel fut l'objet
de notre analyse, et si, dans une mesure quelconque nous y avons
atteint, du mme coup nous aurons assembl les matriaux de la
synthse qui lui doit succder, puisque les personnages de ces romans
avec les sentiments qu'ils traduisent, puisque l'accent intime ou
lyrique de ces pomes avec les nuances qui leur sont propres,
deviennent autant de tmoignages irrcusables sur l'me qui s'exprima
par eux. La question du talent dpens est dsormais hors de cause:
seuls le pourraient contester ceux qu'animerait le plus injuste parti
pris et qui tiendraient les yeux ferms devant l'vidence mme. Quand
deux romanciers comme Mme Henri de Rgnier et Mme Marcelle Tinayre
sont arrivs, par des moyens si diffrents,  dresser debout des
figures vivantes, agissantes, laissant dans notre pense une durable
image; que de plus elles ont atteint  leur donner une forme qui, pour
se rattacher  la tradition des matres, n'en garde pas moins son
accent propre; quand deux potes comme Mme Lucie Delarue-Mardrus et
Mme Rene Vivien ont su traduire certains mouvements de l'me avec
une sincrit et une perfection plastique que n'galrent mme pas
leurs contemporains du sexe fort, ceux-ci ne marqueraient-ils pas la
plus mauvaise grce du monde en venant contester ces mrites? Ils
n'aboutiraient qu' dcouvrir au grand jour les sentiments de rivalit
dont tendent  se dfendre tous leurs efforts apparents. Non moins
vainement pourraient-ils objecter  ces talents certains les
prcdents du gnie, car elles auraient toujours la facult de leur
rpondre: O sont donc vos Balzac? O sont vos Victor Hugo?... De
quel droit le talent vient-il  talent gal opposer l'exemple du
gnie?

Oui, sans doute, faut-il dire avec celles qui le rptent mentalement,
quand une trop vive attaque les invite  rappeler leurs adversaires 
l'ordre, en leur restituant le sens des ralits: O sont nos Balzac?
O sont nos Victor Hugo?... Si nous interrogeons du regard l'horizon
littraire, nous discernons bien quelques hauteurs, nous n'apercevons
pas un sommet, aucun de ces hommes chez qui la fcondit d'invention
et ce bouillonnement intrieur qui correspond au jaillissement de la
source soient l'irrcusable tmoignage de la virilit cratrice et le
signe non moins certain de la grandeur. Depuis longtemps, dans le
domaine de la cration artistique et littraire, cette espce d'hommes
n'a plus de reprsentants, la seule devant laquelle la Femme soit
oblige de s'incliner sans lui pouvoir rien opposer, car, nous le
disions au dbut de notre Prface, sur ces hauteurs sacres par le
gnie mle flotte une atmosphre irrespirable  de certains poumons,
et comme il est peu d'intelligences pour embrasser dans leur plnitude
l'intime signification de leurs oeuvres, on en trouve moins encore
pour leur susciter des quivalents. C'est donc vainement que nous en
chercherions: depuis longtemps dj, le sexe fort n'affirme sa
domination par le despotisme d'aucun gnie, et comme il advient dans
l'ordre des ralits, quand nulle main puissante ne fait sentir la
vigueur de son treinte, les forces adverses redressent la tte. Point
de gnie, avons-nous dit, mais un groupe de dlicieux talents... Quoi
d'tonnant si, de valeur presque gale, quelques-unes sont venues
rclamer leur place dans la lumire que projette la Renomme?

Elles obissent simplement aux exigences spontanes de l'tre:
utiliser la facult d'expression que la Nature mit en elles. Encore ce
mot: _utiliser_ ne rend-il qu'un des aspects de la vrit, car il
apparat trop pratique, trop positif, prcisant ces seules dmarches
par o l'on tente d'imposer son nom  l'attention, de la plus sre
faon qui chez nous russisse: en faisant figure littraire. Qui ne
reconnatrait  cette attitude le meilleur trait de la mentalit
latine? Et ce sont de parfaites latines, en effet, Mme Lucie
Delarue-Mardrus et Mme Rene Vivien, ces Femmes-potes, disciples de
Baudelaire, le plus latin des matres de notre posie contemporaine,
qui atteignent  condenser comme lui, dans le raccourci d'une brve
pice, tout l'aigu d'une motion rare, aprs s'tre meurtries aux
pointes extrmes de la sensation. Une telle posie serait impossible
en terre germanique, et j'imagine qu'elle doit paratre
incomprhensible  ceux qui n'y furent pas prpars par une identique
formation. Parfaites latines galement ces romancires, Mme Henri de
Rgnier, Mme Marcelle Tinayre, qui surent unir de si frappantes
qualits plastiques  la notation prcise, implacable et cruellement
dsabuse des ralits de l'amour, et cette Mme de Noailles elle-mme
qui, pour avoir pris son bien un peu partout, pour avoir braconn sur
tous les territoires, gards ou non, de la littrature romantique n'en
russit pas moins  composer un amalgame fort divertissant pour le
got. Ce n'est plus l simple parti pris de faire figure dans le monde
littraire, mais ambition justifie par des mrites correspondants.

Je me reprsente le plus dtermin des Misogynes, et, pour n'en citer
qu'un, le plus illustre, Schopenhauer, revenant sur cette terre, et
choisissant dans son critoire la plus aigu de ses plumes pour juger
la production fminine de ce temps. Peut-tre ne paratra-t-il pas
sans intrt de se poser la question suivante: ses conclusions s'en
trouveraient-elles modifies, et dans quelle mesure? De lui nous
n'avons gure retenu que le mot fameux qui se grave dans la
mmoire--tel un profil de mdaille--sur le sexe aux cheveux longs et
aux ides courtes, premier trait d'un ddain qui dduit ses raisons
de l'observation des faits, pour aboutir au jugement motiv: Que
peut-on attendre des femmes, si l'on rflchit que dans le monde
entier ce sexe n'a pu produire un seul esprit vritablement grand, ni
une oeuvre complte et originale dans les Beaux-Arts? Songez que le
matre de Franckfort notait ses aphorismes au temps o la femme-auteur
se manifestait comme le phnomne le plus rare et le plus isol, vingt
annes avant que son disciple Nietzsche, qui partageait ses
sentiments, fltrt en George Sand l'ambition populacire qui aspire
aux sentiments gnreux.

Et d'abord on peut bien croire que le seul groupement de tant de
plumes fminines saurait retenir son attention: le passage du fait
individuel au phnomne collectif lui serait un suffisant tmoignage,
quant  l'intrt d'un mouvement qui mobilise des forces
correspondantes  celles dont la socit se trouve travaille. Car
c'est ici que nous touchons au point central de notre effort, celui o
les conclusions du moraliste viennent se dduire logiquement de
l'enqute du psychologue. Sont-ils pas comme les deux volets d'un
dyptique qui s'expliquent et se commentent naturellement? Du point de
vue littraire, le philosophe de Franckfort aurait tt fait de
dblayer le terrain, de renvoyer  leurs magazines celles qui brassent
des besognes en contribuant pour leur bonne part  ce que Sainte-Beuve
appelait dj, voici cinquante annes, l'industrie littraire. Mais
une fois termin ce premier travail liminatoire, quand il aurait, de
son clair regard d'observateur, fouill l'me de chacune en plongeant
ses yeux dans leurs yeux, quand il aurait sond les reins et auscult
les coeurs de celles qui reprsentent une _valeur_, quel serait son
diagnostic? Je vous le demande et me le demande  moi-mme en tentant
de le reconstituer.

Point de gnie sans doute, si l'on entend par l le jaillissement
spontan d'une me qui, grce  la puissance de ses moyens
d'expression, ne trouve d'image adquate que dans les forces de la
nature s'imposant tout autour d'elle. C'est bien le sens de son
premier jugement, quand il parle d'oeuvre complte et originale
dans les Beaux-Arts. Mais que de talent dpens et comment demeurer
insensible, si l'on connat la tradition franaise,  tant d'art mis
en oeuvre pour renouveler nos sensations? Comment y demeurerait-il
insensible, lui surtout qui ne saurait manquer de reconnatre en
celles qu'il va juger tout un groupe de jeunes inities? Ici, en
effet, l'impartialit du juge se complique et s'affaiblit de
l'indulgence du matre pour des disciples en qui il retrouve un miroir
 ses plus chres doctrines. Il faut tenir compte de cette nuance:
avoir conu, en s'en crant un premier titre  la gloire, une
mtaphysique de l'amour qui repose toute sur l'observation
dsenchante de ses exigences physiologiques; en avoir dduit, dans
une langue aussi claire qu'imprieuse, des servitudes qui s'imposent 
l'humanit suivant la rigueur implacable de l'antique destine... puis
rencontrer soudain dans l'oeuvre rapproche de cinq auteurs femmes
qui n'eurent gure entre elle que ce point commun, je ne dis pas
seulement la confirmation, mais une manire d'hymne enthousiaste  vos
plus solides croyances, n'est-ce pas l de quoi brouiller le meilleur
regard, intervertir les opinions du plus robuste misogyne?

Je veux supposer qu'il n'ait rien perdu de cette lucidit premire qui
fit son indpendance. Le groupe aimable et sympathique de ces jeunes
femmes qui spontanment lui viennent rendre hommage et s'avouent ses
disciples en rendant tmoignage  son oeuvre, n'a point entam sa
libert d'apprciation. A son tour il s'incline devant cette
saisissante facult d'assimilation, et la souplesse de talents qui,
tout en continuant la meilleure tradition de notre gnie latin,
gardent pourtant leur accent propre. Il s'tonne qu'une mme pousse
de sve ait produit ces fleurs rares  la lumire du jour. Mais dans
le mme instant qu'il en admire l'clat et qu'il en respire le parfum,
il dmle ce qu'il y a d'artifice en elles. Il ne se laisse pas
blouir, il ne perd pas un instant la tte. Je l'aperois mme qui
prpare sa volte-face et opre son mouvement de retraite. Toutes les
concessions qu'il a faites comme crivain, il va revenir sur elles,
comme psychologue et moraliste. Tout le terrain qu'il a abandonn
comme artiste, il va le reprendre au nom d'un intrt suprieur. J'ai
beau faire, je ne puis m'empcher d'entendre ses conclusions: les
voici, brivement rsumes, avant mme que nous les dveloppions: La
Femme littraire est un _monstre_, au sens latin du mot. Elle est un
monstre, parce qu'elle est anti-naturelle. Elle est anti-naturelle
parce qu'elle est anti-sociale, et si elle est anti-sociale, dernier
terme du raisonnement, c'est qu'elle reproduit, comme en un saisissant
microcosme, la plupart des ferments de dgnrescence qui travaillent
notre monde moderne.

Voici, je pense, comment pourrait s'difier un raisonnement qui
n'apparat pas seulement celui que tiendrait le philosophe de
Franckfort, mais aussi celui de tous les esprits fondant leurs
dductions sur l'observation des lois de la nature. Partant de l'ide
spinoziste qui envisage le monde comme un ensemble de forces
hirarchises entre elles suivant un plan inluctable, on aboutit  ce
principe: Tout tre doit se dvelopper dans l'ordre de ses tendances,
et chaque fois qu'il contredit sa loi, ce n'est pas seulement au
dpens de sa destine personnelle, c'est encore pour le plus grand
dommage du groupe social dont il fait partie. Ainsi s'affirme
l'universel principe de solidarit des forces qui tablit un rapport
de mutuelle dpendance entre chaque mouvement individuel, si bien
qu'il n'est pas un de ces mouvements qui n'ait son retentissement sur
le voisin, par un jeu de tous points identique  celui des flots de la
mer, o nous voyons chaque courbure de la vague qui s'avance vers le
visage ragissant sur la courbure la plus proche et collaborant par l
 l'immensit du flux. Magnifique et bienfaisante image, la plus
hautement symbolique que je sache de la loi de solidarit, son premier
mrite n'est-il pas de substituer sa vertu ducatrice  ce que l'ide
toute nue pourrait avoir de trop abstrait? Dans l'immense flux
d'intrts en conflit et de puissances rivales que reprsente une
socit, quel est le rle, quelle est la mission de la femme? Notre
seul instinct suffit  les prciser: ils sont tout de _cration_ et de
_conservation_.

Prenons-la ds sa petite enfance, pour observer dans l'oeuf les
traits primordiaux que la Nature en elle dposa, comme le germe d'o
sortira tout l'avenir... ce sera l'ensemble des instincts qui, d'abord
embryonnaires, mais non moins prcis pour cela, composeront plus tard
sa dcisive personnalit. Voyez ce groupe d'enfants o se trouvent
confondus les deux sexes! Tandis que les garons se dpensent en
gnreux efforts, dj les filles ne livrent qu'une partie
d'elles-mmes, et de leurs regards en coulisse observent si l'intrt
s'attache sur elles. Coquetterie... prononce la langue vulgaire. Ah!
que les mots sont donc troits, et dans leur brutale prcision
expriment insuffisamment les nuances dont se compose une me humaine,
ft-elle en formation! C'est bien le fait qu'ils signifient, mais,
sous le fait que nos yeux constatent, qui dira l'intention cache, le
trait inconscient qui n'en est que plus fort, par o le psychologue
fortifie en l'expliquant la notation de l'observateur? Coquetterie,
dites-vous. Je le veux bien, mais plutt encore: besoin de plaire,
premire esquisse du geste qui sera celui de toute la vie; hommage
rendu par l'instinct  sa destination future, au rle, au rle unique
que lui assigna la nature. Il n'est presque rien d'insignifiant dans
les propos que le vulgaire traite de purils, et, pour ma part, j'aime
 la folie ce mot d'une petite fille entendu dans les alles d'un
jardin public qui, par ses prolongements sur l'me fminine, vaut 
mon sens les plus mdullaires lgendes de Gavarni: Maman,
soupire-t-elle  sa mre qui la tient encore par la main, repassons,
dans cette alle.--Pourquoi, mon enfant?--Parce qu'il y a une dame qui
a dit que j'tais jolie!

Plaire! il n'est pour elles nulle autre raison d'exister. Depuis les
poques lointaines o ce leur tait l'unique moyen d'chapper  la
mort en cartant, par l'veil du dsir, les brutalits du mle
primitif, jusqu'aux temps d'extrme civilisation o ce devint leur
meilleur gage de domination sur le citoyen polic, elles ne
poursuivent pas d'autre but; tous leurs efforts vont  prparer les
armes qui assureront leur pouvoir. D'o leur propension aux larmes...
les larmes, signe de faiblesse, qui dans leurs yeux deviennent un
instrument de force... les larmes dont Jean Paul disait: C'est leur
sang de saint Janvier avec lequel elles accomplissent leurs
miracles... les larmes,  propos desquelles un vque, qui dans la
pratique de la confession avait pris d'excellentes vues sur la
psychologie fminine, faisait cette observation: Les petites filles
aiment tant  pleurer que j'en ai connu qui allaient pleurer devant
un miroir pour _jouir doublement_ de leur tat. Faut-il insister sur
ce qu'il y a de saisissant dans cette notation, propre  ravir un
psychologue? Elle nous en dit long sur la puissance de ddoublement de
l'me fminine. La voyez-vous, la fille d've? elle pleure et se
regarde pleurer: c'est l'actrice qui va jouer son rle et prpare ses
effets. C'est peu d'utiliser les moyens d'action dont on dispose, il
faut encore les tudier par le dtail pour saisir l'infinit de leurs
nuances.

Qui donc a prtendu que les pleurs enlaidissent? Dans nos yeux
d'hommes peut-tre, qu'ils boursoufflent et tumfient. Mais elles,
savent-elles pas s'arrter  temps pour en dgager une sduction?
C'est toujours l'image immortelle dont Shakespeare caractrise le
charme de Cloptre, et partant, de toute femme qui obit  son
instinct: Je l'ai vue une fois dans la rue sauter quarante pas 
cloche-pied. Ayant perdu haleine, elle voulut parler et s'arrta
palpitante, si gracieuse _qu'elle faisait d'une dfaillance une
beaut_. Don des larmes, besoin de plaire, les deux sont lis
ensemble, comme un effet  sa cause. C'est pour elles la part
srieuse, j'allais dire tragique, de la vie, puisque leur destine en
dpend et qu'il n'y a rien de plus srieux pour l'tre que d'accomplir
sa destine. D'o leur crainte de l'ironie. Volontiers moqueuses, les
petites filles ont la terreur d'tres moques, car elles sentent dj
que c'est la suprme atteinte au prestige par o elles s'imposeront.

Ces premiers traits marquent bien chez la femme la prdominance
affective et son corollaire, la passionnalit, o nous allons trouver
les puissances de cration et de conservation que la nature lui
assigna comme rle et comme fonction vitale. Un des amis de Mme de la
Sablire disait d'elle: Elle n'a jamais pens, elle n'a fait que
sentir. Paradoxe vident, o il nous fait voir l'exagration du mot
qui s'ingnie  souligner une vrit. Corrigeons ce qu'il y a
d'excessif dans la formule: La femme est l'ennemie ne de l'abstrait.
Quand elle pense, c'est toujours  travers sa sensibilit,  l'tat
secondaire peut-on dire. Pour elle, plus strictement que pour l'autre
moiti du monde, le mot n'est que le substitut de l'image, d'o le
succs de la littrature d'imagination qui n'est pas prs de
disparatre ni mme de diminuer, tant que les femmes composeront une
moiti de ce monde. Il n'y faut voir qu'une consquence de cette
personnalit au sujet de laquelle Fnelon observe: Un dfaut bien
plus ordinaire chez les filles, c'est celui de se passionner mme pour
les choses les plus indiffrentes. Elles ne sauraient voir deux
personnes qui sont mal ensemble sans prendre parti dans leur coeur
pour l'une ou contre l'autre.

Ah! celui-l connaissait bien un sexe pour qui l'ide de justice toute
nue correspond prcisment  l'abstraction ennemie de sa nature, et
tellement hostile  son temprament qu'elle aime mieux la ngliger de
parti pris que d'y plier les prdilections de son coeur.

Ainsi s'affirme, par des indices certains, s'esquissant au premier
ge, la parfaite unit de constitution mentale chez celle dont la vie
a ce double but: _crer_, _conserver_. Petite fille, dj nous la
voyons qui mime son rle, puisqu' vrai dire le sens de sa destine
tient tout en ces deux gestes symboliques: le regard dont elle qute
l'assentiment de qui l'approche, premier signe d'lection amoureuse,
et l'treinte dont elle presse sur son coeur le hochet de bois qui
figure sa maternit  venir. C'est bien le rle qu'elle rpte dans la
coulisse avant de revtir le costume et de passer  l'avant-scne.
Plus tard en effet les circonstances multiples de la vie individuelle
se chargeront de diversifier le geste, mais toujours, en dfinitive,
il pourra se ramener  ces lments essentiels. Un vague instinct lui
rvla que, pour sa tche de cration, la Nature exige la dualit des
sexes, et plus tard le regard passionn de l'amante ne sera que
l'affirmation consciente du sentiment qui cherche  fixer ce que le
premier regard de la petite fille s'tait appliqu  conqurir. Car il
ne suffit pas de crer; encore faut-il conserver, et ce geste est
encore plus expressif de l'me fminine, qui enserre de ses bras et
presse sur sa poitrine la tte de celui qui assurera la dure du
foyer.

Tous les instincts de la Femme vont donc spontanment  cette forme de
conservatisme social qui d'avance accepte une hirarchie de forces 
laquelle elle se soumet. C'est peu dire qu'elle accepte l'autorit
virile: elle la demande, elle la requiert de tout son amour, forme
insparable du besoin de protection auquel elle dut de pouvoir
subsister aux premiers ges. Il faut voir un expressif symbole, et de
qui s'y connaissait en amour, dans l'attirance de la _brebis blanche_
Desdemone vers le _blier noir_ Othello. Ce n'est pas seulement notre
amour des contrastes qui trouve sa satisfaction dans ces deux images
rapproches. N'a-t-on pas toujours observ que les plus faibles et les
plus femmes inclinaient  l'amour des plus robustes et des plus
virils? C'est comme une loi d'harmonie qui veut que deux tres, en se
rapprochant, cherchent  se complter l'un l'autre. Certains y verront
une suite de la tendance ancestrale  laquelle la Femme fut redevable
de subsister, elle et ses enfants, et sans laquelle ne se serait pas
opre la slection indispensable  la race. C'est, en tout cas, le
principe, ayant son origine dans ce qu'il y a de plus fort en nous:
la sexualit, de ce conservatisme social qui d'avance accepte
l'autorit, ses formes diverses et ses symboles, comme autant de gages
d'une _dure_ correspondante  son besoin de fixit.

Tel est donc le type normal. Crer, Conserver... ce sont les deux
termes o vient aboutir l'effort du sexe qui nous donna nos mres, nos
soeurs, nos amantes et nos pouses. Si puissante l'unit de
constitution mentale qui les rgit, que cherchons en chacune les mmes
traits fondamentaux, diversifis seulement dans le dtail par les
exigences de notre nature subordonne elle-mme  la volont de vie
qui se perptue par elles. J'admire  quel point nous restons, suivant
la fconde pense du philosophe de Franckfort, les instruments
aveugles d'une force qui poursuit son but en nous pliant  ses lois,
car, de quelque nom qu'on l'appelle: Dieu, Nature, Fatalit, on ne
fait que marquer par l une prdilection mtaphysique, et elle n'en
demeure pas moins l'unique rgulatrice de nos destines. Qui de nous
voudrait, pour la serrer dans ses bras, pour imprimer sur ses lvres
le baiser d'amour prludant  la fusion des tres, qui d'entre nous
voudrait d'une femme en qui il ne retrouvt pas quelques-unes des
vertus essentielles admires chez sa mre, chez ses soeurs!
L'instinct du futur chef de famille qui va fonder un foyer s'oriente
vers les qualits qui lui paraissent le plus sr gage de sa dure,
assez semblable  celui du citoyen qui participe  la vie de la
nation, dont il se sent un membre actif et responsable.

Conservatisme social... avons-nous dit. Il est au confluent de tous
les instincts de la Femme, envisage comme type normal et
continuatrice de la vie. Il rpond aux besoins intimes de l'homme qui
la veut perptuer. Nous le voyons qui s'appuie sur un ensemble de
garanties ou de forces qui ne se sont gure modifies depuis que le
monde se dveloppe en socits organises, et auxquelles il parat
bien, d'aprs de rcentes expriences, que l'on aura du mal  trouver
des supplantes. Faut-il les nommer, ces vertus cardinales,
authentiques soutiens de la socit? Ce sont l'Ordre, reposant tout
entier sur le principe d'autorit, qui maintient entre les divers
membres du groupe, comme entre les pices d'un organisme savamment
assembles, les rapports de dpendance et de hirarchie propres 
assurer leur fonctionnement... La Morale, qui envisage l'tre
individuel, comme un compos d'instincts bons et mauvais, entre
lesquels se poursuit une lutte sans trve, les uns conservateurs, les
autres destructeurs de la personnalit, rpondant de faon frappante
d'ailleurs  cette thorie biologique de la _Phagocytose_, ou lutte
entre les bons et mauvais microbes qui constituent l'tre physique et
rivalisent entre eux pour la destruction ou la dure de celui-ci... La
Religion, enfin, qui reposant au fond sur l'ide kantienne, perue
bien avant Kant, de la relativit de la connaissance, propose
l'hypothse d'une Destine supra-terrestre, laquelle peut seule donner
un sens  la vie... la Religion, le plus puissant de tous les freins,
assise mme de l'ordre social, sur laquelle durant tant de sicles
s'appuya l'difice, et dont un penseur de nos jours a pu dire, en
termes d'autant plus saisissants qu'il n'y voyait que le dernier
soutien de cet ordre compromis: On peut valuer son apport dans nos
socits modernes, ce qu'elle y a introduit de pudeur, de douceur et
d'humanit, ce qu'elle y entretient d'honntet, de bonne foi et de
justice.

Veut-on maintenant qu'au type normal nous opposions son contraire? Ce
sera la _Femme de lettres_, telle que nous la propose, en groupement
serr, la production contemporaine. Si j'atteins  l'tablir, j'aurai
termin mon effort de synthse, en recomposant le monstre. Mais dj
les lments pars que nous fournit l'analyse ne furent-ils pas
difiants? Ds l'instant qu'elle prend en main la plume, elle se
rvle comme un ferment d'anarchie, si bien que nous la pouvons
concevoir dans l'ordre priv excellente pouse, mre accomplie, puis
dmentant comme de parti pris, dans ses constructions imaginatives, la
valeur des vertus dont personnellement elle donna l'exemple. Je
renonce  en chercher l'ultime raison, laissant ce soin  des
psychologues plus pntrants ou plus patients que moi, et me contente
de grouper mes conclusions.

Faites ce dernier effort de rapprocher, dans une vue d'ensemble, les
hros qu'avec tant d'amour leur pinceau caressa: ce sont membres
d'une mme famille avec qui vous ftes individuellement connaissance,
et qui se trouvent maintenant  porte de votre main. Quelle
ressemblance psychique entre eux, si toutefois les qualits du talent
qui les fixa diversifient leurs traits apparents! De toute leur
nergie nous les avons vus dmentir et repousser les instincts
conservateurs de vie. Quel instinct d'ordre pourrions-nous attendre de
celles qui sont  ce point esclaves et victimes de la sensation
exclusive, qu'elle est devenue la Divinit devant laquelle elles
s'humilient? L'instinct d'ordre nous enseigne  tablir une hirarchie
dans nos apptits, comme la morale  exalter les uns et  rabaisser
les autres au nom d'un principe directeur. Qu'adviendra-t-il chez
celles dont l'unique principe directeur est l'abandon de tout l'tre?

Ah! j'entends assez ce que l'on peut objecter, et qui tient tout en
ceci: les _Droits_ _de la passion_. Nul plus que nous ne les saurait
admettre,  une condition pourtant: c'est qu'on leur reconnaisse un
contrepoids ncessaire. videmment l'adultre n'est pas prs de
disparatre, la plus riche matire littraire o s'exera et
continuera de s'exercer utilement l'imagination des crivains, pour en
dgager des conflits propres  passionner l'intrt. Mais ce sera
prcisment  raison de ces luttes o sont engages les destines de
l'me, par la mise en jeu des forces, conservatrices ou destructrices,
qui se combattent en elle. Les plus grands chefs-d'oeuvre de la
Littrature d'imagination ne prennent leur relief  nos yeux que par
l'existence de ces conflits, et sans remonter aux ouvrages que
consacra le recul des annes, la _Femme de trente ans_ par exemple ne
garde son prestige littraire, que dans la phase _morale_ si je puis
dire, celle o l'instinct du devoir poursuit sa lutte avec les
mouvements de la passion[13]. Mme Bovary elle-mme, dont toute une
gnration fit un symbole d'immortalit, connat galement la lutte,
puisqu'elle ne glisse entre les bras de Rodolphe qu'aprs avoir
cherch un refuge au confessionnal et s'tre heurte aux insuffisances
du prtre incomptent. Qui sait ce qu'il ft advenu d'elle, si le
pauvre cur Bournisien avait sympathis avec ses angoisses, et ne lui
avait somme toute fait la rponse: Puisque vous tes malade, pourquoi
n'allez-vous pas trouver votre mari?...

[13] Sainte-Beuve observe justement que Balzac a gt par sa
conclusion cette merveille, que reprsente la premire partie du
roman.

Par la plus trange interversion, qui modifie sa nature en l'levant
au rang littraire, la Femme-auteur a chang tout cela[14]; aussi
bien, la voulant caractriser, sera-ce peu que dire _antimorale_.
C'est _amorale_ qu'il faut substituer. Si la prdestination de la
Femme, envisage comme elle l'est par nos auteurs,  la faon d'une
antique Fatalit, est bien de succomber ds l'instant qu'on l'attaque;
si toujours elle doit, en vertu de la faiblesse inhrente  son tre,
comme le fruit mr tomber sur la prairie, qui ne voit que du mme
coup s'affaisse le ressort d'intrt qui nous attachait  ses actes?
Peut-tre nous arrterons-nous encore  quelques sujets de ces trop
spciales nosographies. Mais, du simple point de vue littraire, en
admettant que nous cartions des consquences morales pourtant si
attachantes, nous ne pouvons que regretter les anciennes complications
sentimentales, qui faisaient contrepoids  l'instinct et craient un
rempart de toutes leurs dfenses assembles. Pour ce qui est du point
de vue social, on voit assez maintenant quel ferment leur oeuvre
reprsente dans la dissolution des ides morales qui jadis ont men le
monde, et vers lesquelles il faudra bien qu'il se retourne un jour,
faute d'une meilleure lumire pour le guider!

[14] Ma seule rserve est pour Mme Marcelle Tinayre, de qui l'art
objectif se rapproche si trangement de la conception virile. Nous
l'avons montr dans notre tude: Des Pomes comme ceux de Mme Lucie
Delarue-Mardrus et de Mme Rene Vivien sont aussi rigoureusement
amoraux que la _Domination_ ou _Esclave_.


    FIN


2241-08.--Tours, Imp. E. ARRAULT et Cie.

       *       *       *       *       *

Au lecteur:

Cette version lectronique reprend l'intgralit du texte de la
version papier.

Les mots entours de = sont en gras dans l'original.

La ponctuation n'a pas t modifie, hormis quelques erreurs mineures.

Concernant l'orthographe, quelques mots ont t corrigs:

page VI: fmine remplace par fminine

page 41: trouve par trouv (qu'ils ne t'ont point trouv)

page 73: d'un par d'une (d'une motion snile)

page 74: nsus par nous (nous le savons)

page 90: vint par vnt (nul accent d'artifice ne vnt se mler)
         Delarus par Delarue

page 107 (note 4): Loys par Lous

page 108: traverer par traverser (flammes qu'elle sut traverser)

page 122: en par on (on en trouvrait cent autres)

page 169: junvile par juvnile

page 170: resteignent par restreignent (les apptitions se restreignent)

page 172: Tynaire par Tinayre

page 190: Louys par Lous

page 193: poupre par pourpre (A l'Aphrodite la pourpre des Iris)

page 203: conculsions par conclusions

page 230: vertues par vertus






End of the Project Gutenberg EBook of Nos femmes de lettres, by Paul Flat

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NOS FEMMES DE LETTRES ***

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page at http://pglaf.org

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     Chief Executive and Director
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