The Project Gutenberg EBook of La cour et la ville de Madrid vers la fin
du XVIIe sicle, by Marie-Catherine de Berneville, c d' Aulnoy

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Title: La cour et la ville de Madrid vers la fin du XVIIe sicle
       Relation du voyage d'Espagne par la comtesse d'Aulnoy

Author: Marie-Catherine de Berneville, c d' Aulnoy

Editor: Mme B. Carey

Release Date: June 13, 2009 [EBook #29114]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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LA COUR

ET

LA VILLE DE MADRID

VERS LA FIN DU XVIIe SICLE

RELATION DU VOYAGE D'ESPAGNE

PAR

LA COMTESSE D'AULNOY

DITION NOUVELLE, REVUE ET ANNOTE

PAR

Mme B. CAREY

PARIS

E. PLON ET Cie, IMPRIMEURS-DITEURS

10, RUE GARANCIRE

1874

_Tous droits rservs_




RELATION

DU

VOYAGE D'ESPAGNE

PAR

LA COMTESSE D'AULNOY

L'auteur et l'diteur dclarent rserver leurs droits de traduction et
de reproduction  l'tranger.

Ce volume a t dpos au ministre de l'intrieur (section de la
librairie) en avril 1874.

PARIS.--TYPOGRAPHIE E. PLON ET Cie, 8, RUE GARANCIRE.

[Illustration]




AVIS AU LECTEUR.


Ce livre mritait,  notre sens, d'tre tir de l'oubli o, depuis
longtemps, il tait tomb. Diverses circonstances ont contribu  le
discrditer. Le nom de l'auteur, entre autres, n'a pas t sans
influence  cet gard. En effet, madame d'Aulnoy s'est fait connatre
surtout par des contes de fes et autres fadaises qui ne donnent point
ide du vritable tour de son esprit. Elle ne manquait pas de finesse,
savait observer et peindre, mais elle ne s'en doutait pas et, fort 
tort, se croyait doue d'imagination. Nous ne saurions nous expliquer
autrement la forme bizarre qu'elle a donne  la relation de son sjour
en Espagne. La fiction s'y mle sans cesse  la ralit. Ainsi madame
d'Aulnoy nous raconte en termes qui ne manquent pas d'agrment ses
aventures de voyage. A chaque pas elle a maille  partir avec les gens
du pays; les muletiers, les hteliers s'efforcent  l'envi de la piller
en sa qualit d'trangre. Elle rsiste  leurs exigences et finit par
s'en dbarrasser. Elle arrive  Saint-Sbastien. Jusque-l, rien que de
fort naturel; mais, au moment de se coucher, elle aperoit un rayon de
lumire qui filtre  travers la muraille; elle regarde et voit deux
jeunes filles qu'un vieillard maltraite cruellement. Elle s'en tonne,
va les trouver, et apprend ainsi leur lamentable histoire. A quelques
jours de l, elle se trouve mle  des vnements non moins
romanesques. Le lecteur, surpris, se demande ce qu'il doit en croire. A
la fin, il s'aperoit, non sans humeur, que madame d'Aulnoy lui fait des
contes.

Est-ce une raison de jeter le livre? Nous ne le pensons pas. Ces contes
sont de simples intermdes, destins dans la pense de l'auteur 
dlasser l'attention de son public. Tournez la page, et vous verrez
qu'elle en revient  ses propres affaires sans plus se souvenir des
personnages qu'elle a mis en scne. Elle parle des mchants gtes
qu'elle trouve, de la chre abominable qu'on lui fait faire, de
l'accueil qu'elle reoit  Madrid. Elle va visiter les dames de la Cour,
assiste  leur toilette, s'enquiert avec un intrt bien naturel de
leurs ajustements, de leur genre de vie, de leurs affaires de mnage.
Elle recueille, en passant, les histoires scandaleuses du jour. Elle a
l'honneur d'tre prsente aux deux Reines, et, comme elle parle le
castillan, elle ne tarde pas  se mettre au fait de toutes les
intrigues du palais. A ce point de vue quelque peu frivole, elle observe
bien, mais il ne faut point l'en tirer. Ne lui demandez pas son opinion
sur la politique de Philippe II, ni sur les causes de la dcadence de
l'Espagne. Elle n'en sait rien et ne s'en soucie gure. En revanche,
elle saisit au vol les physionomies, les rend nettement, et arrive
ainsi, sans y songer,  composer un tableau fort curieux de la Cour et
de la ville de Madrid. Nous devons l'avouer, les dtails qu'elle nous
donne sur les moeurs des Espagnols sont parfois tellement extraordinaires
qu'on hsite  la croire sur parole. Ce doute nous laissait un devoir 
remplir. Il fallait, nous assurer du degr de confiance que mritaient
ses assertions.

Nous avons consult, dans cette pense, les relations de voyage, les
mmoires et les ouvrages qui se rapportent  cette poque. L'impression
qui nous en est reste est favorable  madame d'Aulnoy. Nanmoins, nous
n'oserions point nous prononcer si nous n'avions encore une autre preuve
de sa vracit. En effet, ces moeurs, qui nous semblent si fort tranges,
se sont perptues jusqu' nos jours; du moins, nous en trouvons encore
maints vestiges. Les tmoignages de nos contemporains ne nous laissent
aucun doute  cet gard. Nous citerons, entre autres, celui du vicomte
de Saint-Priest, ambassadeur de Sa Majest Charles X en Espagne. Nous
avons recueilli dans des notes ces divers renseignements, qui
non-seulement confirment, mais encore accentuent souvent les traits les
plus piquants de ces rcits. Nous avons corrig quelques erreurs, ajout
des claircissements qui nous semblaient indispensables.

Nous avons, d'ailleurs, conserv au livre sa physionomie, nous avons
ainsi respect jusqu'aux ngligences de style. Les contes de madame
d'Aulnoy ne mritaient assurment pas de tels mnagements. A tout hasard
nous les avons conservs, seulement nous en donnons le texte entre
guillemets. Nous avertissons ainsi le lecteur et l'engageons  se
contenter de les feuilleter. Madame d'Aulnoy ne nous pardonnerait
vraisemblablement pas la libert de ce conseil, mais les curieux de
notre temps nous en sauront gr, nous l'esprons, du moins.




LETTRES

DE

LA COMTESSE D'AULNOY

RELATION DU VOYAGE D'ESPAGNE




PREMIRE LETTRE.


Puisque vous voulez tre informe de tout ce qui m'arrive et de tout ce
que je remarque dans mon voyage, il faut vous rsoudre, ma chre
cousine, de lire bien des choses inutiles, pour en trouver quelques-unes
qui vous plaisent. Vous avez le got si bon et si dlicat, que vous ne
voudriez que des aventures choisies et des particularits agrables. Je
voudrais bien aussi ne vous en point raconter d'autres: mais quand on
rapporte fidlement les choses telles qu'elles se sont passes, il est
difficile de les trouver toujours comme on les souhaite.

Je vous ai marqu par ma dernire lettre tout ce qui m'est arriv
jusqu' Bayonne. Vous savez que c'est une ville de France, frontire du
royaume d'Espagne. Elle est arrose par les rivires de l'Adour et de
la Nive qui se joignent ensemble, et la mer monte jusque-l; le port et
le commerce y sont considrables. J'y vins de Dax par eau, et je
remarquai que les bateliers de l'Adour ont la mme habitude que ceux de
la Garonne; c'est--dire, qu'en passant  ct les uns des autres, ils
se chantent pouille, et ils aimeraient mieux n'tre point pays de leur
voyage que de manquer  se faire ces sortes de hues, quoiqu'elles
tonnent ceux qui n'y sont pas accoutums. Il y a deux chteaux assez
forts pour bien dfendre la ville, et l'on y trouve en plusieurs
endroits des promenades trs-agrables.

Lorsque je fus arrive, je priai le baron de Castelnau, qui m'avait
accompagne depuis Dax, de me donner la connaissance de quelques jolies
femmes avec lesquelles je pusse attendre sans impatience les litires
qu'on devait m'envoyer de Saint-Sbastien.

Il n'eut pas de peine  me satisfaire, parce que, tant homme de qualit
et de mrite, on le considre fort  Bayonne; il ne manqua pas, ds le
lendemain, de m'amener plusieurs dames me rendre visite; c'est la
coutume, en ce pays, d'aller voir les dernires venues, lorsqu'on est
inform quelles elles sont.

Elles commencent l de se ressentir des ardeurs du soleil; leur teint
est un peu brun; elles ont les yeux brillants; elles sont aimables et
caressantes; leur esprit est vif, et je vous rendrais mieux raison de
leur enjouement si j'eusse entendu ce qu'elles disaient. Ce n'est pas
qu'elles ne sachent toutes parler franais, mais elles ont tant
d'habitude au langage de leur province, qu'elles ne peuvent le quitter,
et comme je ne le savais point, elles faisaient entre elles d'assez
longues conversations o je n'entendais rien.

Quelques-unes, qui vinrent me voir, avaient un petit cochon de lait sous
le bras, comme nous portons nos petits chiens; il est vrai qu'ils
taient fort dcrasss et qu'il y en avait plusieurs avec des colliers
de rubans de diffrentes couleurs; mais, vous conviendrez que c'est une
inclination fort bizarre, et je suis persuade qu'il y en a beaucoup
entre elles dont le got est trop bon pour s'accommoder de cette
coutume. Il fallut, lorsqu'elles dansrent, laisser aller dans la
chambre ces vilains animaux, et ils firent plus de bruit que des lutins.
Ces dames dansrent  ma prire, le baron de Castelnau ayant envoy
querir les fltes et les tambourins. Pour vous faire entendre ce que
c'est, il faut vous dire qu'un homme joue en mme temps d'une espce de
fifre et du tambourin, qui est un instrument de bois fait en triangle et
fort long,  peu prs comme une trompette marine, monte d'une seule
corde, qu'on frappe avec un petit bton; cela rend un son de tambour
assez singulier.

Les hommes, qui taient venus accompagner les dames, prirent chacun
celle qu'il avait amene, et le branle commena en rond, se tenant tous
par la main; ensuite, ils se firent donner des cannes assez longues, ne
se tenant plus que deux  deux avec des mouchoirs qui les loignaient
les uns des autres. Leurs airs ont quelque chose de gai et de fort
particulier, et le son aigu de ces fltes se mlant  celui des
tambourins, qui est assez guerrier, inspire un certain feu qu'ils ne
pouvaient modrer; il me semblait que c'tait ainsi que devait se danser
la Pyrrhique, dont parlent les anciens, car ces messieurs et ces dames
faisaient tant de tours, de sauts et de cabrioles, leurs cannes se
jetaient en l'air et se reprenaient si adroitement, que l'on ne peut
dcrire leur lgret et leur souplesse. J'eus aussi beaucoup de plaisir
 les voir, mais cela dura un peu trop longtemps; je commenais  me
lasser de ce bal mal ordonn, lorsque le baron de Castelnau, qui s'en
aperut, fit apporter plusieurs bassins de trs-belles confitures
sches. Ce sont des juifs qui passent pour Portugais et qui demeurent 
Bayonne, qui les font venir de Gnes; ils en fournissent tout le pays.
On servit quantit de limonades et d'autres eaux glaces, dont ces
belles dames burent  longs traits, et la fte finit ainsi.

On me mena le lendemain voir la synagogue des juifs, au faubourg du
Saint-Esprit; je n'y trouvai rien de remarquable. M. de Saint-P[1],
lieutenant du roi, qui m'tait venu voir, quoiqu'il ft fort incommod
de la goutte, me convia de dner chez lui. J'y fis un repas trs-dlicat
et magnifique, car c'est un pays admirable pour la bonne chre; tout y
est en abondance et  trs-grand march. J'y trouvai des femmes de
qualit extrmement bien faites qu'il avait pries pour me tenir
compagnie. La vue du chteau, qui donne sur la rivire, est fort belle;
il y a toujours une bonne garnison.

Lorsque je fus de retour chez moi, je demeurai surprise d'y trouver
plusieurs pices de toile qu'on m'avait apportes de la part des dames
qui m'taient venues voir, avec des caisses pleines de confitures sches
et de bougies. Ces manires me parurent fort honntes pour une dame
qu'elles ne connaissaient que depuis trois ou quatre jours; mais il ne
faut pas que j'oublie de vous dire qu'on ne peut voir de plus beau linge
que celui que l'on fait en ce pays-l, il y en a d'ouvr et d'autre qui
ne l'est point. La toile en est faite d'un fil plus fin que les cheveux,
et le beau linge y est si commun, qu'il me souvient qu'en passant par
les landes de Bordeaux, qui sont des dserts o l'on ne rencontre que
des chaumires et des paysans qui font compassion par leur extrme
pauvret, je trouvai qu'ils ne laissaient pas d'avoir d'aussi belles
serviettes que les gens de qualit en ont  Paris.

Je ne manquai pas de renvoyer  ces dames de petits prsents que je crus
qui leur feraient plaisir. Je m'tais aperue qu'elles aimaient
passionnment les rubans, et elles en mettaient quantit sur leur tte
et  leurs oreilles; je leur en envoyai beaucoup; je joignis  cela
plusieurs beaux ventails; en revanche, elles me donnrent des gants et
des bas de fil d'une finesse admirable.

En me les envoyant, elles me convirent d'aller au salut aux Frres
Prcheurs, qui n'taient pas loigns de ma maison. Elles savaient que
j'ai quelque got pour la musique, et elles voulurent me rgaler de ce
qu'il y avait de plus excellent dans la ville. Mais encore qu'il y et
de trs-belles voix, l'on ne pouvait gure avoir du plaisir  les
entendre, parce qu'ils n'ont ni la mthode ni la belle manire du chant.
J'ai remarqu dans toute la Guyenne et vers Bayonne que l'on y a de la
voix naturellement et qu'il n'y manque que de bons matres.

Les litires que l'on devait m'envoyer d'Espagne tant arrives, je
songeai  mon dpart: mais je vous assure que je n'ai jamais rien vu de
plus cher que ces sortes d'quipages, car chacune des litires a son
matre qui l'accompagne. Il garde la gravit d'un snateur romain, mont
sur un mulet et son valet sur un autre, dont ils relaient de temps en
temps ceux qui portent les litires; j'en avais deux, je pris la plus
grande pour moi et mon enfant; j'avais outre cela quatre mules pour mes
gens et deux autres pour mon bagage. Pour les conduire, il y avait
encore deux matres et deux valets; voyez quelle misre de payer cette
quantit de gens inutiles pour aller jusqu' Madrid et pour en revenir
aussi, parce qu'ils comptent leur retour au mme prix: mais il faut
s'accommoder  leur usage et se ruiner avec eux, car ils traitent les
Franais ce qui s'appelle de Turc  Maure.

Sans sortir de Bayonne, je trouvai des Turcs et des Maures, et je crois
mme quelque chose de pis: ce sont les gens de la douane. J'avais fait
plomber mes coffres  Paris tout exprs pour n'avoir rien  dmler
avec eux; mais ils furent plus fins, ou pour mieux dire, plus opinitres
que moi, et il leur fallut donner tout ce qu'ils demandrent. J'en tais
encore dans le premier mouvement de chagrin, lorsque les tambours, les
trompettes, les violons, les fltes et les tambourins de la ville me
vinrent faire dsesprer; ils me suivirent bien plus loin que la porte
Saint-Antoine, qui est celle par o l'on sort quand on va en Espagne par
la Biscaye; ils jouaient chacun  leur mode et tous  la fois sans
s'accorder; c'tait un vrai charivari. Je leur fis donner quelque
argent, et comme ils ne voulaient que cela, ils prirent promptement
cong de moi. Aussitt que nous emes quitt Bayonne, nous entrmes dans
une campagne strile, o nous ne vmes que des chtaigniers; mais nous
passmes ensuite le long du rivage de la mer, dont le sable fait un beau
chemin, et la vue est fort agrable en ce lieu.

Nous arrivmes d'assez bonne heure  Saint-Jean de Luz. Il ne se peut
rien voir de plus joli, c'est le plus grand bourg de France et le mieux
bti; il y a bien des villes beaucoup plus petites. Son port de mer est
entre deux hautes montagnes qu'il semble que la nature a places exprs
pour le garantir des orages; la rivire de Nivelle s'y dgorge, la mer y
remonte fort haut et les grandes barques viennent commodment dans le
quai. On dit que les matelots en sont trs-habiles  la pche de la
baleine et de la morue. On nous y fit fort bonne chre et telle que la
table tait couverte de pyramides de gibier; mais les lits ne
rpondaient point  cette bonne chre, il leur manque des matelas; ils
mettent deux ou trois lits de plumes de coq les uns sur les autres, et
les plumes sortant de tous les cts font fort mal passer le temps. Je
croyais, lorsqu'il fallut payer, que l'on m'allait demander beaucoup;
mais ils ne me demandrent qu'un demi-louis, et assurment il m'en
aurait cot plus de cinq pistoles  Paris.

La situation de Saint-Jean de Luz est extrmement agrable. On trouve
dans la grande place une belle glise btie  la moderne. L'on passe en
ce lieu la rivire de Nivelle sur un pont de bois d'une extraordinaire
longueur. Il y a l des pagers qui font payer le droit des marchandises
et des bardes que l'on porte avec soi. Ce droit n'est rgl que par leur
volont, et il est excessif quand ils voient des trangers. Je me tuais
de parler franais et de protester que je n'tais pas Espagnole, ils
feignaient de ne me pas entendre, ils me riaient au nez: et s'enfonant
la tte dans leurs capes de Barn, il me semblait voir des voleurs
dguiss en capucins. Enfin, ils me taxrent  dix-huit cus; ils
trouvaient que c'tait grand march, et pour moi je trouvais bien le
contraire: mais je vous l'ai dj dit, ma chre cousine, quand on voyage
en ce pays-ci, il faut faire provision de bonne heure de patience et
d'argent.

Je vis le chteau d'Artois qui parat assez fort; et un peu plus loin
Orognes, o l'on ne parle que biscayen, sans se servir de la langue
franaise ni de l'espagnole. Je n'avais dessein que d'aller coucher 
Irun, qui n'est loign de Saint-Jean de Luz que de trois petites
lieues, et j'tais partie aprs midi. Mais la dispute que nous avions
eue avec les gardes du pont, la peine que nous emes  passer les
montagnes de Bobie, et le mauvais temps joint  d'autres petits
embarras qui survinrent, furent cause que nous n'arrivmes qu' la nuit
au bord de la rivire de Bidassoa qui spare la France de l'Espagne. Je
remarquai le long du chemin, depuis Bayonne jusque-l, des petits
chariots sur lesquels on met toutes les choses que l'on transporte; il
n'y a que deux roues qui sont de fer, et le bruit en est si grand, qu'on
les entend d'un quart de lieue lorsqu'il y en a plusieurs ensemble, ce
qui arrive toujours, car on en rencontre soixante et quatre-vingts  la
fois[2]. Ce sont des boeufs qui les tranent. J'en ai vu de pareils dans
les landes de Bordeaux, et particulirement du ct de Dax.

La rivire de Bidassoa est d'ordinaire fort petite: mais les neiges
fondues l'avaient grossie  tel point, que nous n'emes pas peu de peine
 la passer, les uns en bateau et les autres  la nage sur leurs mulets.
Il faisait un grand clair de lune,  la faveur duquel on me fit
remarquer  main droite l'le de la Confrence, o s'est fait le mariage
de notre roi avec Marie-Thrse, infante d'Espagne. Je vis peu aprs la
forteresse de Fontarabie qui est au Roi d'Espagne; elle est 
l'embouchure de cette petite rivire. Le flux et le reflux de la mer y
entrent. Nos rois prtendaient autrefois qu'elle leur appartenait, et
ceux d'Espagne le prtendaient aussi; il y a eu de si grandes
contestations l-dessus, particulirement entre les habitants de
Fontarabie et ceux d'Andaye, qu'ils en sont venus plusieurs fois aux
mains. Cette raison obligea Louis XII et Ferdinand de rgler qu'elle
serait commune aux deux nations. Les Franais et les Espagnols partagent
les droits de la barque; ces derniers tirent le payement de ceux qui
passent en Espagne, et les premiers le reoivent de ceux qui vont en
France, mais des deux cts l'on ranonne galement.

La guerre n'empche point le commerce sur cette frontire; il est vrai
que c'est une ncessit dont leur vie dpend; ils mourraient de misre,
s'ils ne s'entr'assistaient[3]. Ce pays appel la Biscaye est plein de
hautes montagnes, o l'on trouve beaucoup de mines de fer. Les Biscayens
grimpent sur les rochers aussi vite et avec autant de lgret que
ferait un cerf. Leur langue (si l'on peut appeler langue un tel
baragouin) est si pauvre, qu'un mme mot signifie plusieurs choses. Il
n'y a que les naturels du pays qui se puissent entendre; l'on m'a dit
qu'afin qu'elle leur soit plus particulire, ils ne s'en servent pas
pour crire; ils font apprendre  leurs enfants  lire et  crire en
franais ou espagnol, selon le roi duquel ils sont sujets[4]. Il est
vrai qu'aussitt que j'eus pass la petite rivire de Bidassoa, on ne
m'entendait plus  moins que je ne parlasse castillan; et ce qui est de
singulier, c'est qu'un demi-quart d'heure auparavant on ne m'aurait pas
entendue si je n'avais parl franais.

Je trouvai de l'autre ct de cette rivire un banquier de
Saint-Sbastien  qui j'tais recommande; il m'attendait avec deux de
ses parents. Les uns et les autres taient vtus  la Schomberg, c'est
proprement  la manire de France, mais d'une manire ridicule; les
justaucorps sont courts et larges, les manches ne passent pas le coude
et sont ouvertes par devant; celles de leurs chemises sont si amples,
qu'elles tombent plus bas que le justaucorps. Ils ont des rabats sans
avoir de collets au pourpoint, des perruques o il y a plus de cheveux
qu'il n'en faut pour en faire quatre autres bien faites, et ces cheveux
sont plus friss que du crin bouilli; l'on ne peut voir des gens plus
mal coiffs. Ceux qui ont leurs cheveux les portent fort longs et fort
plats; ils les sparent sur le ct de la tte, et en passent une partie
derrire les oreilles: mais quelles oreilles, bon Dieu! je ne crois pas
que celles de Midas fussent plus grandes, et je suis persuade que, pour
les allonger, ils se les tirent tant encore petits; ils y trouvent sans
doute quelque sorte de beaut.

Mes trois Espagnols me firent en mauvais franais de trs-grands et
trs-ennuyeux compliments. Nous passmes le bourg de Tran, qui est  peu
prs  un quart de lieue de la rivire, et nous arrivmes ensuite 
Irun, qui en est loign d'un autre quart de lieue. Cette petite ville
est la premire d'Espagne que l'on trouve en sortant de France. Elle est
mal btie. Les rues en sont ingales, et il n'y a rien dont on puisse
parler. Nous entrmes dans l'htellerie par l'curie, o donne le pied
du degr par o l'on monte  la chambre: c'est l'usage du pays. Je
trouvai cette maison fort claire par une quantit de chandelles qui
n'taient gure plus grosses que des allumettes; il y en avait bien
quarante dans ma chambre, attaches sur des petits morceaux de bois;
l'on avait mis au milieu un brasier plein de noyaux d'olives en charbon
pour ne pas faire mal  la tte.

L'on me servit un grand souper que les galants Espagnols m'avaient fait
prparer; mais tout tait si plein d'ail, de safran et d'pice, que je
ne pus manger de rien; et j'aurais fait fort mauvaise chre si mon
cuisinier ne m'et accommod un petit ragot de ce qu'il put trouver le
plus tt prt.

Comme je ne voulais aller le lendemain qu' Saint-Sbastien, qui n'est
loign que de sept  huit lieues, je crus que je devais dner avant que
de partir. J'tais encore  table, lorsqu'une de mes femmes m'apporta ma
montre pour la monter  midi, comme c'tait ma coutume; c'tait une
montre d'Angleterre de Tampion, qui me rappelait les heures et qui me
cotait cinquante louis. Mon banquier, qui tait auprs de moi, me
tmoigna quelque envie de la voir; je la lui donnai avec la civilit que
l'on a d'ordinaire, lorsque l'on prsente ces sortes de choses; c'en
fut assez: mon homme se lve, me fait une profonde rvrence et me dit
qu'il ne mritait pas un prsent si considrable; mais qu'une dame
comme moi n'en pouvait faire d'autre; qu'il m'engageait sa foi et sa
parole qu'il garderait ma montre toute sa vie et qu'il m'en avait la
dernire obligation. Il la baisa en achevant ce beau compliment, et
l'enfona dans une poche plus creuse qu'une besace. Vous m'allez trouver
bien sotte de ne rien dire  tout cela; j'en tombe d'accord, mais je
vous avoue que je demeurai si surprise de son procd, que la montre
avait dj disparu avant que je pusse bien dterminer ce que je voulais
faire. Mes femmes et ceux de mes gens qui se trouvrent prsents me
regardaient, je les regardais aussi, toute rouge de honte et de chagrin
d'tre prise pour dupe. Je ne l'aurais pas t longtemps; car, grce 
Dieu, je sais fort bien comme on refuse ce que l'on ne veut pas donner,
mais je fis rflexion que cet homme devait me compter une grosse somme
pour achever mon voyage et pour renvoyer de l'argent  Bordeaux o j'en
avais pris; que j'avais des lettres de crdit pour lui, sur lesquelles,
en cas de fcheries, il pouvait me faire attendre et dpenser deux fois
la valeur de la montre. Enfin, je la lui laissai, et j'essayai de me
faire honneur d'une chose qui me faisait grand dpit.

J'ai su depuis cette petite aventure que c'est la mode en Espagne,
lorsqu'on prsente quelque chose  quelqu'un et qu'on baise la main, que
ce quelqu'un peut l'accepter s'il en a envie. Voil une assez plaisante
mode, et comme je ne l'ignore plus, ce sera ma faute si j'y suis
rattrape[5].

Je partis de cette htellerie, o l'on acheva de me ruiner; car tout est
gueux en ce pays-l, et tout y voudrait tre riche aux dpens du
prochain. Peu aprs que nous fmes sortis de la ville, nous entrmes
dans les montagnes des Pyrnes qui sont si hautes et si droites, que
lorsqu'on regarde en bas, l'on voit avec frayeur les prcipices qui les
environnent. Nous allmes de cette manire jusqu' Rentery. Don Antonio
(c'est le nom de mon banquier) prit les devants, et pour me faire aller
plus commodment, il m'obligea de quitter ma litire, parce qu'encore
que nous eussions travers beaucoup de montagnes, il en restait de plus
difficiles  passer. Il me fit entrer dans un petit bateau qu'il avait
fait prparer pour descendre sur la rivire d'Andaye, jusqu' ce que
nous fussions proche de l'embouchure de la mer o nous vmes d'assez
prs les galions du roi d'Espagne. Il y en avait trois d'une grandeur et
d'une beaut considrables. Nos petits bateaux taient orns de
plusieurs petites banderoles peintes et dores; ils taient conduits par
des filles d'une habilet et d'une gentillesse charmantes: il y en a
trois  chacun, deux qui rament et une qui tient le gouvernail.

Ces filles sont grandes, leur taille est fine, le teint brun, les dents
admirables, les cheveux noirs et lustrs comme du jais; elles les
nattent et les laissent tomber sur leurs paules avec quelques rubans
qui les attachent; elles ont sur la tte une espce de petit voile de
mousseline brod de fleurs d'or et de soie qui voltige et couvre la
gorge; elles portent des pendants d'oreilles d'or et de perles et des
colliers de corail: elles ont des espces de justaucorps comme nos
bohmiennes, dont les manches sont fort serres. Je vous assure qu'elles
me charmrent. L'on me dit que ces filles au pied marin nageaient comme
des poissons et qu'elles ne souffraient entre elles ni femmes, ni
hommes; c'est une espce de petite rpublique o elles viennent de tous
cts, et les parents les y envoient jeunes.

Quand elles veulent se marier, elles vont  la messe  Fontarabie; c'est
la ville la plus proche du lieu qu'elles habitent, et c'est l que les
jeunes gens se viennent choisir une femme  leur gr; celui qui veut
s'engager dans l'hymne va chez les parents de sa matresse leur
dclarer ses sentiments, rgler tout avec eux; et cela tant fait, l'on
en donne avis  la fille; si elle est contente, elle se retire chez eux
o les noces se font.

Je n'ai jamais vu un plus grand air de gaiet que celui qui parat sur
leurs visages. Elles ont des petites maisonnettes qui sont le long du
rivage, elles sont sous de vieilles filles auxquelles elles obissent
comme si elles taient leurs mres; elles nous contaient toutes ces
particularits en leur langage, et nous les coutions avec plaisir,
lorsque le diable qui ne dort point nous suscita noise.

Mon cuisinier, qui est Gascon et de l'humeur vive des gens de ce
pays-l, tait dans un de nos bateaux de suite, assis proche d'une jeune
Biscayenne qui lui parut trs-jolie; il ne se contenta pas de le lui
dire, il voulut lever son voile et le voulut bien fort; elle n'entendit
point de raillerie, et sans autre compliment, elle lui cassa la tte
avec un aviron arm d'un croc qui tait  ses pieds. Quand elle eut fait
cet exploit, la peur la prit, elle se jeta promptement  l'eau,
quoiqu'il ft un froid extrme; elle nagea d'abord avec beaucoup de
vitesse, mais comme elle avait tous ses habits et qu'il y avait loin
jusqu'au rivage, les forces commencrent  lui manquer; plusieurs filles
qui taient sur la grve entrrent vite dans leurs bateaux pour la
secourir: cependant celles qui taient restes avec le cuisinier,
craignant la perte de leur compagne, se jetrent sur lui comme deux
furies, elles voulaient rsolument le noyer; et le petit bateau n'en
allait pas mieux, car il pensa deux ou trois fois se renverser; nous
voyions du ntre toute cette querelle, et mes gens taient bien empchs
 les sparer et  les apaiser.

Je vous assure que l'indiscret Gascon fut si cruellement battu, qu'il en
tait tout en sang; et mon banquier me dit que quand on irritait ces
jeunes Biscayennes, elles taient plus farouches et plus  craindre que
des petits lions. Enfin, nous prmes terre, et nous tions  peine
dbarqus, que nous vmes cette fille que l'on avait sauve bien 
propos, car elle commenait  boire lorsqu'on la tira de l'eau; elle
venait  notre rencontre avec plus de cinquante autres, chacune ayant
une rame sur l'paule; elles marchaient sur deux longues files, et il y
en avait trois  la tte qui jouaient parfaitement bien du tambour de
basque; celle qui devait porter la parole s'avana, et me nommant
plusieurs fois _Andria_, qui veut dire madame (c'est tout ce que j'ai
retenu de la harangue), elles me firent entendre que la peau de mon
cuisinier leur resterait ou que les habits de leur compagne seraient
pays  proportion de ce qu'ils taient gts. En achevant ces mots, les
joueuses de tambour commencrent  les frapper plus fort; elles
poussrent de hauts cris, et ces belles pirates firent l'exercice de la
rame en sautant et dansant avec beaucoup de disposition et de bonne
grce[6].

Don Antonio, pour m'indemniser du prsent qu'il m'avait escamot (j'en
parle souvent, mais il me tient encore au coeur), voulut pacifier toute
chose; il trouvait que mon cuisinier, qui se croyait suffisamment battu,
aurait raison de ne vouloir rien donner, et ce fut lui qui distribua
quelques patagons[7]  la troupe maritime. A cette vue, elles firent des
cris encore plus grands et plus longs que ceux qu'elles avaient dj
faits, et elles me souhaitrent un heureux voyage et un prompt retour,
chacune dansant et chantant avec les tambours de basque.

Nous entrmes dans un chemin trs-rude et nous montmes longtemps par
des sentiers si troits, au bas desquels il y a des prcipices, que
j'avais grand peur que les mulets qui portaient ma litire ne fissent un
faux pas. Nous passmes ensuite sur une campagne sablonneuse. Je
m'arrtai quelque temps au couvent de Saint-Franois; il est bti proche
de la rivire d'Andaye; nous la traversmes sur un pont de bois
extrmement long, et bien que nous fussions fort proche de
Saint-Sbastien, nous ne l'apercevions point encore, parce qu'une butte
de sable assez haute cachait cette ville. Elle est situe au pied d'une
montagne qui sert d'un ct comme de digue  la mer; elle en est si
proche, qu'elle y forme un bassin, et les vaisseaux viennent jusqu'au
pied de cette montagne pour se mettre  l'abri des orages, car il y a
quelquefois l des temptes extraordinaires et des ouragans si affreux,
que les navires  l'ancre prissent dans le port. Il est profond et
ferm par deux mles qui ne laissent qu'autant de place qu'il en faut
pour passer un seul navire. On a lev en cet endroit une grosse tour
carre, o il y a toujours une bonne garnison pour se dfendre en cas de
surprise. Le jour tait beau pour la saison o nous sommes; je trouvai
la ville assez jolie, elle est ceinte d'un double mur. Il y a plusieurs
pices de canon sur celui qui donne du ct de la mer, avec des bastions
et des demi-lunes; elle est situe dans une province de l'Espagne nomme
Guipuscoa; les dehors en plaisent infiniment  cause que la mer, comme
je viens de vous le dire, lui sert de canal. Les rues de cette ville
sont longues et larges, paves d'une grande pierre blanche qui est fort
unie et toujours nette; les maisons en sont assez belles et les glises
trs-propres, avec des autels de bois chargs depuis la vote jusqu'au
bas, de petits tableaux grands comme la main. Les mines de fer et
d'acier se trouvent trs-facilement dans tout le pays, on y en voit de
si pur, que l'on tient qu'il n'y en a point de pareil en Europe; c'est
leur plus grand trafic. On y embarque des laines qui viennent de la
Vieille-Castille et il s'y fait un gros commerce. Bilbao et
Saint-Sbastien sont les deux ports les plus considrables que le roi
d'Espagne ait sur l'Ocan; le chteau est trs-lev et d'une mdiocre
dfense. J'y ai pourtant vu d'assez belles pices de canon et il y en a
quantit le long des remparts; mais la garnison est si faible, que des
femmes la battraient avec leurs quenouilles[8].

Tout est aussi cher dans cette ville qu' Paris; on y fait trs-bonne
chre, le poisson est excellent, et l'on me dit que les fruits y taient
d'un got et d'une beaut admirables. Je descendis dans la meilleure
htellerie, et quelque temps aprs que j'y fus, Don Fernand de Tolde
m'envoya un gentilhomme savoir s'il pourrait me voir sans m'incommoder.
Mon banquier, qui le connaissait et qui tait pour lors dans ma chambre,
me dit que c'tait un Espagnol de grande qualit, neveu du duc d'Albe,
qu'il venait de Flandre et qu'il allait  Madrid[9].

Je le reus avec l'honntet qui tait due  sa naissance et j'y ajoutai
bientt des gards particuliers pour son propre mrite. C'est un
cavalier qui est bien fait de sa personne, qui a de l'esprit et de la
politesse; il est complaisant et agrable, il parle aussi bien franais
que moi; mais comme je sais l'espagnol et que je serais bien aise de le
savoir encore mieux, nous ne parlmes qu'en cette langue.

Je restai trs-satisfaite de ses manires; il me dit qu'il tait venu en
poste depuis Bruxelles et que si je le trouvais bon, il augmenterait mon
train et serait de ma suite. Je crus qu'il raillait et je lui rpondis
en plaisantant; mais il ajouta que les chemins taient si remplis de
neige qu'effectivement il lui serait impossible d'aller en poste, qu'il
pourrait bien faire sur des chevaux de plus grandes traites que s'il
allait en litire, mais que l'honneur de m'accompagner, etc... Enfin, je
connus qu'il tait fort honnte et qu'il ne dmentait point la
galanterie naturelle aux cavaliers espagnols; je regardai comme un
trs-grand secours d'avoir un homme de cette qualit et du pays qui
saurait se faire entendre et encore mieux obir par les muletiers, qui
ont des ttes de fer et des mes de boue.

Je lui dis que j'tais fort aise de l'avoir rencontr et que les
fatigues du chemin me seraient bien adoucies par une aussi bonne
compagnie que la sienne. Il commanda aussitt son gentilhomme d'aller
chercher une litire pour lui. Il tait dj tard, il prit cong de moi
et je me couchai aprs avoir fort bien soup; car, ma chre cousine, je
ne suis pas une hrone de roman, qui ne mange point.

Je commenais  peine  m'endormir, lorsque j'entendis quelqu'un parler
franais si proche de moi, que je crus d'abord que c'tait dans ma
chambre; mais ayant cout avec plus d'attention, je connus que c'tait
dans une chambre qui n'tait spare de la mienne que par une cloison
d'ais assez mal joints. J'ouvris mon rideau du ct de la ruelle,
j'aperus de la lumire au travers des planches, et je vis deux filles
dont la plus ge paraissait avoir dix-sept  dix-huit ans; ni l'une ni
l'autre n'taient pas de ces beauts sans dfauts, mais elles avaient
tant d'agrments, le son de la voix si beau et une si grande douceur sur
le visage, que j'en fus charme.

La plus jeune, qui semblait continuer la conversation, disait 
l'autre: Non, ma soeur, il n'y a point de remdes  nos maux, il faut
mourir ou les tirer des mains de cet indigne vieillard. Je suis rsolue
 tout, dit l'autre en poussant un profond soupir, m'en dt-il coter la
vie; qu'avons-nous  mnager? n'avons-nous pas tout sacrifi pour eux?
Alors, faisant rflexion sur leurs infortunes, elles s'embrassrent et
se mirent  pleurer fort douloureusement, et aprs avoir consult et dit
encore quelques paroles dont je perdais la plus grande partie  cause de
leurs sanglots, elles conclurent qu'il fallait qu'elles crivissent;
chacune le fit de son ct, et voici  peu prs ce qu'elles se lurent
l'une  l'autre:

Ne juge pas de mon amour et de ma douleur par mes paroles, je n'en sais
point t'exprimer l'un et l'autre; mais souviens-toi que tu vas me perdre
si tu ne te portes aux dernires extrmits contre celui qui nous
perscute.

Il vient de me faire dire que si je tarde  partir, il nous fera
arrter. Juge par cet indigne traitement de ce qu'il mrite et
souviens-toi que tu me dois tout, puisque tu me dois mon coeur.

       *       *       *       *       *

Il me semble que l'autre billet tait en ces termes:

Si je pouvais assurer ton repos en perdant le mien, je t'aime assez
pour t'en faire le sacrifice. Oui, je te fuirais si tu pouvais tre
heureux sans moi, mais je connais trop ton coeur pour t'en croire
capable. Cependant tu restes aussi tranquille dans ta prison que si tu
me voyais sans cesse; romps tes chanes sans diffrer, punis l'ennemi de
notre amour, mon coeur en sera la rcompense.

       *       *       *       *       *

Aprs avoir ferm ces billets, elles sortirent ensemble, et je vous
avoue que j'eus de l'inquitude pour elles et beaucoup d'envie de savoir
ce qui pouvait tre arriv  deux si jolies personnes. Cela m'empcha de
me rendormir et j'attendais qu'elles revinssent, quand tout d'un coup,
l'on entendit un grand bruit dans la maison. Dans ce moment, je vis un
vieillard qui entrait dans cette chambre, suivi de plusieurs valets; il
tenait les cheveux d'une de ces belles filles tortills autour de son
bras et la tirait aprs lui comme une misrable victime; sa soeur n'tait
pas traite avec moins de cruaut par ceux qui la menaient. Perfides,
leur disait-il, vous n'tes pas contentes du tort irrparable que vous
faites  mes neveux; vous voulez leur persuader d'tre mes bourreaux: si
je ne vous avais surprises avec ces billets sducteurs, qu'en pouvait-il
arriver? Quelles suites funestes n'aurais-je pas eu lieu d'en craindre?
Mais vous me paierez tout pour une bonne fois. Ds que le jour paratra,
je vous ferai punir comme vous le mritez.--Ah! seigneur, dit celle
des deux qu'il tenait encore, considrez que nous sommes des filles de
qualit et que notre alliance ne peut vous dshonorer; que vos neveux
nous ont donn leur foi et reu la ntre; que dans un ge si peu avanc
nous avons tout quitt pour les suivre; que nous sommes trangres et
abandonnes de tout le monde. Que deviendrons-nous? Nous n'oserions
retourner chez nos parents, et si vous voulez nous y contraindre ou nous
mettre en prison, donnez-nous plutt la mort tout d'un coup. Les larmes
qu'elle versait en abondance achevrent de me toucher sensiblement, et
si le vieillard avait t aussi attendri que moi, il leur aurait bientt
rendu le repos et la joie.

Mes femmes, qui avaient entendu un si grand bruit et si proche de ma
chambre, se levrent dans la crainte qu'il ne me ft arriv quelque
accident; je leur fis signe de s'approcher doucement et de regarder 
travers les planches ce triste spectacle.

Nous coutions ce qu'ils disaient, lorsque deux hommes, l'pe  la
main, entrrent dans ma chambre, dont mes femmes avaient laiss la porte
ouverte; ils avaient le dsespoir peint sur le visage et la fureur dans
les yeux; j'en eus une si grande frayeur, que je ne vous la puis bien
exprimer; ils se regardrent sans rien dire, et ayant entendu la voix du
vieillard, ils coururent de ce ct-l.

Je ne doutai point que ce ft les deux amants, et c'tait eux, en
effet, qui entrrent comme deux lions dans cette chambre; ils
inspirrent une si grande terreur  ces marauds de valets, qu'il n'y en
eut aucun qui ost s'approcher de son matre pour le dfendre, quand ses
neveux s'avancrent vers lui et lui mirent l'pe sur la gorge.
Barbare, lui dirent-ils, pouvez-vous traiter ainsi des filles de
qualit que nous devons pouser? Pour tre notre tuteur, avez-vous droit
d'tre notre tyran? Et n'est-ce pas nous arracher la vie que de nous
sparer de ce que nous aimons? Nous pourrions bien  prsent vous en
faire porter une juste punition, mais nous sommes incapables de nous
venger d'un homme de votre ge qui n'est pas en tat de se dfendre.
Donnez-nous votre parole et nous jurez sur ce qu'il y a de plus saint,
qu'en reconnaissance de la vie que nous vous laissons, vous contribuerez
 notre bonheur et que vous souffrirez que nous excutions ce que nous
avons promis.

Le pauvre vieillard tait si transi que les paroles lui mouraient dans
la bouche; il jura plus qu'on ne le voulait; il se mit  genoux, il
baisa plus de cent fois son pouce mis en croix sur un autre de ses
doigts,  la manire d'Espagne. Il leur dit nanmoins qu'en tout ce
qu'il avait fait, il n'avait envisag que leurs propres intrts; que
sans cette vue, il devait lui tre fort indiffrent qu'ils se mariassent
 leur fantaisie, et qu'enfin cela tait rsolu, qu'il ne s'y opposerait
de sa vie. Deux de ses domestiques le prirent sous le bras et
l'emportrent plutt qu'ils ne lui aidrent  marcher. Alors les
cavaliers se voyant libres, se jetrent entre les bras de leurs
matresses; ils se dirent les uns aux autres tout ce que la douleur,
l'amour et la joie peuvent inspirer dans de pareilles occasions. Mais,
en vrit, il faudrait avoir le coeur aussi touch et aussi content
qu'tait le leur pour redire toutes ces choses. Elles ne sont propres
qu'aux personnes plus tendres que vous ne l'tes, ma chre cousine;
dispensez-moi donc de vous en fatiguer. J'tais si fatigue moi-mme de
n'avoir pas encore dormi, que je ne les entendais plus que confusment;
mais pour ne plus les entendre du tout, je m'enfonai dans mon lit et je
me couvris la tte de ma couverture.

Le lendemain, Don Fernand de Tolde m'envoya des vins de liqueur avec
une grande quantit de confitures et d'oranges. Ds qu'il crut que l'on
me pouvait voir, il y vint. Aprs l'avoir remerci de son prsent, je
lui demandai s'il n'avait rien entendu de ce qui s'tait pass pendant
la nuit; il me dit que non, parce qu'il tait dans un autre corps de
logis, mais qu'il en avait dj appris quelque chose. J'allais lui
raconter ce que j'en savais, lorsque notre htesse entra dans ma
chambre. Elle me venait prier de la part des deux cavaliers qui
m'avaient fait si grand'peur, l'pe  la main, de vouloir bien recevoir
leurs excuses. Elle me dit aussi que deux demoiselles qui taient proche
de Blaye souhaitaient de me faire la rvrence. Je rpondis  ces
honntets comme je devais, et ils ne tardrent gure sans venir.

Que le retour de la joie produit des effets charmants! Je trouvai ces
messieurs fort bien faits et ces demoiselles trs-aimables; ni les uns
ni les autres n'avaient plus sur leurs visages les caractres du
dsespoir; un air de gaiet tait rpandu dans leurs actions et dans
leurs paroles. L'an des deux frres me dit tout ce qu'on peut dire de
plus honnte sur la bvue qu'ils avaient faite d'entrer dans ma chambre:
il ajouta qu'il avait bien remarqu la peur qu'il m'avait cause; mais
qu'il m'avouait que dans ce moment il se possdait si peu, qu'il n'avait
su penser  autre chose qu' secourir sa matresse. Vous auriez t
blmable, lui dis-je, si vous aviez pens  autre chose; cependant, s'il
est vrai que vous ayez l'envie de rparer l'alarme que vous m'avez
donne, ne refusez pas de satisfaire ma curiosit, et si ces belles
personnes y veulent consentir, apprenez-moi ce qui vous a rduits les
uns et les autres aux extrmits o vous avez t. Il les regarda comme
pour demander leur approbation, et elles la donnrent de fort bonne
grce  ce que je souhaitais; il commena ainsi:

Nous sommes deux frres, madame, ns  Burgos et d'une des meilleures
maisons de cette ville. Nous tions encore fort jeunes lorsque nous
restmes sous la conduite d'un oncle qui prit soin de notre ducation et
de notre bien, qui est assez considrable pour n'envier pas celui
d'autrui. Don Digue (c'est le nom de notre oncle) avait li depuis
longtemps une trs-troite amiti avec un gentilhomme qui demeure proche
de Blaye, dont le mrite est beaucoup au-dessus de sa fortune; on
l'appelle M. de Messignac. Comme notre oncle avait rsolu de nous
envoyer quelque temps en France, il l'crivit  son ami qui lui offrit
sa maison; il l'accepta avec joie. Il nous fit partir, et il y a un an
qu'on nous y reut avec beaucoup de bont. Madame de Messignac nous
traita comme ses propres enfants; elle en a plusieurs, mais de ses
quatre filles, celles que vous voyez, madame, sont les plus aimables. Il
aurait t bien difficile de les voir tous les jours, de demeurer avec
elles et de se dfendre de les aimer perdument.

Mon frre me cacha d'abord sa passion naissante: je lui cachai aussi la
mienne; nous tions tous deux dans une mlancolie extrme; l'inquitude
d'aimer sans tre aims et la crainte de dplaire  celles qui causaient
notre passion, tout cela nous tourmentait cruellement; mais une nouvelle
peur augmenta encore celle que nous avions dj: ce fut une jalousie
effroyable que nous prmes l'un contre l'autre. Mon frre voyait bien
que j'tais amoureux; il crut que c'tait de sa matresse: je le
regardais aussi comme mon rival, et nous avions une haine l'un contre
l'autre qui nous aurait ports aux dernires extrmits, si un jour que
je m'tais trouv dans un tat  ne pouvoir plus ignorer ma destine
sans mourir de douleur, je ne me fusse dtermin  dcouvrir mes
sentiments  mademoiselle de Messignac; mais comme je n'tais pas assez
hardi pour lui parler moi-mme, j'crivis sur des tablettes quelques
vers que j'avais faits pour elle et je les glissai dans sa poche; elle
ne s'en aperut point. Mon frre, qui m'observait toujours, le remarqua,
et badinant avec elle, il les prit adroitement et trouva que c'tait une
dclaration d'amour timide et respectueuse que je lui faisais. Il les
garda jusques au soir, que m'tant retir dans ma chambre avec la
dernire inquitude, il vint m'y trouver, et m'embrassant tendrement, il
me dit qu'il venait me tmoigner l'excs de sa joie de me savoir
amoureux de mademoiselle de Messignac.

Je demeurai comme un homme frapp de la foudre; je voyais mes tablettes
entre ses mains, je me persuadais qu'elle lui en avait fait un sacrifice
et qu'il venait insulter  mon malheur. Il connut  mon air et dans mes
yeux une partie de ce que je pensais. Dtrompez-vous, continua-t-il,
elle ne m'a point confi vos tablettes; je les ai prises sans qu'elle
ait eu le temps de les voir. Je veux vous servir auprs d'elle; mais,
mon cher frre, servez-moi aussi prs de sa soeur ane. Je l'embrassai
alors et je lui promis tout ce qu'il voulait; ainsi, mutuellement, nous
nous rendions de bons offices l'un  l'autre, et nos matresses, qui ne
connaissaient point encore le pouvoir de l'amour, commencrent 
s'accoutumer  en entendre parler.

Ce serait abuser de votre patience de vous dire, madame, comme nous
parvnmes enfin par nos soins et nos assiduits  gagner leurs coeurs.
Que d'heureux moments! que de beaux jours! de voir sans cesse ce que
l'on aime, d'en tre aim, de se trouver ensemble  la campagne o la
vie innocente et champtre laisse goter sans trouble les plaisirs d'une
passion naissante! C'est une flicit que l'on ne peut exprimer.

Comme l'hiver approchait, madame de Messignac fut  Bordeaux, o elle
avait une maison; nous l'y accompagnmes: mais cette maison n'tant pas
assez grande pour nous loger avec toute sa famille, nous en prmes une
proche de la sienne.

Bien que cette sparation ne ft que pour la nuit, nous ne laissmes
pas de la ressentir vivement; ce n'tait plus se trouver  tous moments,
nos visites avaient un certain air de crmonies qui nous alarmait; mais
nos alarmes redoublrent beaucoup lorsque nous vmes deux hommes riches
et bien faits s'attacher  mesdemoiselles de Messignac et attaquer la
place en forme; cela s'appelle qu'ils dclarrent qu'ils prtendaient 
l'hymne et qu'ils furent agrablement couts du pre et de la mre.
O Dieu! que devnmes-nous? Leurs affaires allaient fort vite et nos
chres matresses, qui partageaient notre dsespoir, mlaient tous les
jours leurs larmes avec les ntres. Enfin, aprs nous tre bien
tourments et avoir cherch mille moyens inutiles, je me rsolus d'aller
trouver M. de Messignac. Je lui parlai et je lui dis tout ce que ma
passion me put inspirer, pour lui persuader de diffrer ces mariages. Il
me dit qu'il recevait avec reconnaissance les offres que mon frre et
moi lui faisions; que n'tant point encore en ge, ce que nous ferions 
prsent pourrait tre cass dans la suite; qu'il aimait l'honneur; que
sa fortune tait mdiocre, mais qu'il s'estimerait toujours heureux tant
qu'il pourrait vivre sans reproche; que mon oncle qui nous avait confis
 lui serait en droit de l'accuser de nous avoir sduits, et qu'en un
mot, il n'y fallait pas penser.

Je me retirai dans une affliction inconcevable, je la partageai avec
mon frre, et ce fut un trouble affreux parmi nous. M. de Messignac,
pour mettre le comble  nos malheurs, crivit  mon oncle ce qui se
passait et le conjura de nous donner des ordres prcis de partir. Il le
fit aussitt; et ne voyant plus de remdes  nos maux, nous fmes, mon
frre et moi, trouver mesdemoiselles de Messignac; nous nous jetmes 
leurs pieds, nous leur dmes ce qui peut persuader des coeurs dj
prvenus, nous leur donnmes notre foi et des promesses signes de notre
sang; enfin, l'amour acheva de les vaincre, elles consentirent  leur
enlvement. Il ne nous fut pas malais de prendre des mesures justes,
et notre voyage avait t heureux jusqu' notre arrive cans; mais il y
a deux jours, entrant dans cette maison, la premire personne qui se
prsenta  nous, ce fut Don Digue. Il tait impatient de notre retour,
et, pour se tirer de peine, il venait nous qurir lui-mme. Que
devnmes-nous  cette vue? Il nous fit arrter comme des criminels, et
oubliant que mesdemoiselles de Messignac taient les filles de son
meilleur ami et personnes de qualit, il les chargea d'injures et les
accabla de reproches aprs qu'il eut appris d'un de mes gens que nous
avions rsolu d'aller incognito jusqu' Madrid, chez des parents que
nous y avons, pour attendre en ce lieu que nous eussions une entire
libert de dclarer notre mariage. Il nous enferma dans une chambre
proche de la sienne, et nous y tions lorsque ces demoiselles sont
venues cette nuit, au clair de la lune, tousser sous nos fentres. Nous
les avons entendues et nous y sommes courus. Elles nous ont fait voir
leurs lettres et nous cherchions quelque chose pour les tirer, quand mon
oncle a t averti de ce qui se passait. Il est descendu sans bruit avec
tous ses gens, et  nos yeux il a outrag ces aimables personnes. Dans
l'excs de notre dsespoir, nos forces ont sans doute augment, nous
avons enfonc les portes que l'on avait fermes sur nous et nous
courions pour les secourir, lorsque imprudemment, madame, nous sommes
entrs dans votre chambre.

Le cavalier se tut en cet endroit; je trouvai qu'il avait racont sa
petite histoire avec esprit. Je le remerciai, et j'offris  ces
demoiselles mes soins et ceux de mes amis pour apaiser leur famille.
Elles les acceptrent et m'en tmoignrent beaucoup de reconnaissance.

Quelques dames de la ville, qui me sont venues voir, veulent m'arrter;
elles me proposent d'aller chez des religieuses dont le couvent est au
haut de la cte. Elles m'offrent de m'y faire entrer, et me disent que
la vue de ce lieu n'a point de bornes, que l'on dcouvre tout  la fois
la mer, des vaisseaux, des villes, des bois et des campagnes; elles
vantent fort la voix, la beaut et les agrments de ces religieuses.
Ajoutez  cela que le mauvais temps est augment d'une telle manire, et
que la neige est tombe en si grande abondance, que personne ne me
conseille de me mettre en chemin.

J'ai balanc un peu, mais l'impatience que j'ai de me rendre  Madrid
l'emporte sur toutes ces considrations, et je pars demain; j'ai reu de
mon banquier l'argent dont j'avais besoin. Il ne faut pas, au reste, que
j'oublie de vous dire que les habitants de cette ville ont un privilge
assez particulier, et dont aussi ils se vantent beaucoup. C'est que,
lorsqu'ils traitent de quelques affaires avec le roi d'Espagne, et que
c'est directement avec lui, il est oblig de leur parler la tte
dcouverte; on ne m'en a pu dire la raison[10].

On m'a avertie qu'il faut faire une grosse provision pour ne pas mourir
de faim en quelques endroits par o nous devons passer. Comme les
jambons et les langues de porc sont en rputation dans le pays, j'en ai
fait prendre une bonne quantit, et,  l'gard du reste, nous n'avons
rien oubli[11]. Cependant c'est aujourd'hui le jour du courrier, je ne
veux pas laisser passer cette occasion de vous donner de mes nouvelles,
ma chre cousine, et de vous assurer de toute ma tendresse.

A Saint-Sbastien, ce 20 fvrier 1679.




DEUXIME LETTRE.


Je reprends sans compliment la suite de mon voyage, ma chre cousine. En
sortant de Saint-Sbastien, nous entrmes dans un chemin fort rude qui
aboutit  des montagnes si affreuses et si escarpes, que l'on ne peut
les monter qu'en grimpant; on les appelle _sierra de San Andrian_. Elles
ne montrent que des prcipices et des rochers, sur lesquels un amant
dsespr se tuerait  coup sr, pour peu qu'il en et envie. Des pins
d'une hauteur extraordinaire couronnent la cime de ces montagnes: tant
que la vue peut s'tendre, on ne voit que des dserts coups de
ruisseaux plus clairs que du cristal. Vers le haut du mont San Andrian,
on trouve un rocher fort lev qui semble avoir t mis au milieu du
chemin pour enfermer le passage, et sparer ainsi la Biscaye de la
Vieille-Castille.

Un long et pnible travail a perc cette masse de pierre en faon de
vote: on marche quarante ou cinquante pas dessous, sans recevoir de
jour que par les ouvertures qui sont  chaque entre. Elles sont fermes
par de grandes portes. On trouve sous cette vote une htellerie que
l'on abandonne l'hiver  cause des neiges. On y voit aussi une petite
chapelle de saint Adrian et plusieurs cavernes o, d'ordinaire, les
voleurs se retirent; de sorte qu'il est dangereux d'y passer sans tre
en tat de se dfendre. Lorsque nous emes travers le roc, nous
montmes encore un peu pour arriver jusqu'au sommet de la montagne, que
l'on tient la plus haute des Pyrnes; elle est toute couverte de grands
bois de htre. Il n'a jamais t une si belle solitude; les ruisseaux y
coulent comme dans les vallons; la vue n'est borne que par la faiblesse
des yeux; l'ombre et le silence y rgnent, et les chos rpondent de
tous cts. Nous commenmes ensuite  descendre autant que nous avions
mont: l'on voit en quelques endroits des petites plaines peu fertiles,
beaucoup de sable et, de temps en temps, des montagnes couvertes de gros
rochers. Ce n'est pas sans raison, qu'en passant si proche l'on
apprhende qu'il ne s'en dtache quelqu'un dont on serait assurment
cras, car on en voit qui sont tombs du sommet et qui se sont arrts
dans la pente sur d'autres rochers; et ceux-l, ne trouvant rien en leur
chemin, feraient mal passer le temps aux voyageurs. Je faisais toutes
ces rflexions  mon aise, car j'tais seule dans ma litire avec mon
enfant, et la conversation d'une petite fille n'est pas d'un grand
secours. Une rivire, nomme Urrola, assez grosse, mais qui tait
beaucoup augmente par les torrents et les neiges fondues, coule le long
du chemin et forme d'espace en espace des nappes d'eau et des cascades
qui tombent avec un bruit et une imptuosit sans pareille; cela donne
beaucoup de plaisir  la vue.

On ne trouve pas l ces beaux chteaux qui bordent la Loire, et qui
font dire aux voyageurs que c'est le pays des fes. Il n'y a, sur ces
montagnes, que des cabanes de bergers et quelques petits hameaux si
reculs, que pour y arriver, il faut les chercher longtemps; cependant
tous ces objets naturels, quoique affreux, ne laissent pas que d'avoir
quelque chose de trs-beau. Les neiges taient si hautes, que nous
avions toujours vingt hommes qui nous frayaient les chemins avec des
pelles. Vous allez peut-tre croire qu'il m'en cotait beaucoup: mais
les ordres sont si bien tablis et si bien observs, que les habitants
d'un village sont obligs de venir au-devant des voyageurs, et de les
conduire jusqu' ce qu'on trouve les habitants d'un autre village; et
comme l'on n'a aucun engagement de leur rien donner, la plus petite
libralit les satisfait. On ajoute  ce premier soin celui de sonner
les cloches sans cesse, pour avertir les voyageurs des lieux o ils
peuvent faire retraite dans un si mauvais temps; il est trs-rare d'en
voir un pareil dans ce pays; et l'on m'assura que, depuis quarante ans,
les neiges n'y avaient pas t si hautes que nous les trouvions: ainsi
on les regardait comme une espce de prodige, et il se passe beaucoup
d'hivers sans qu'il gle dans cette province.

Notre troupe tait si grosse, que nous l'aurions bien disput  ces
fameuses caravanes qui vont  la Mecque; car, sans compter mon train et
celui de Don Fernand de Tolde, il se joignit  nous, proche de
Saint-Sbastien, trois chevaliers avec leurs gens qui revenaient d'une
commanderie de Saint-Jacques. Ils taient deux de cet ordre et un de
celui d'Alcantara. Ceux-l portaient leurs croix rouges, faites en
forme d'pe brode, sur l'paule, et celui d'Alcantara en avait une
verte: un des deux premiers est d'Andalousie, l'autre de Galice, et le
troisime de Catalogne. Ils sont d'une naissance distingue: celui
d'Andalousie se nomme Don Estve de Carvajal; celui de Galice s'appelle
Don Sanche de Sarmiento; et celui de Catalogne, Don Frdric de
Cardonne. Ils sont bien faits et savent fort le monde. J'en reois
toutes les honntets possibles, et je leur trouve quelque chose de nos
manires franaises. Il est vrai aussi qu'ils ont voyag dans toute
l'Europe et que cela les a rendus fort polis. Nous allmes coucher 
Galareta; c'est un bourg peu distant du mont Saint-Adrian, situ dans la
petite province d'Espagne dont je viens de parler, nomme Alava, qui
fait partie de la Biscaye. Nous y fmes trs-mal. L'on compte, de l 
Saint-Sbastien, onze lieues.

Nous emes un plus beau chemin depuis Galareta jusqu' Vittoria, que
nous ne l'avions eu le jour prcdent. La terre y rapporte beaucoup de
bls et de raisins, et les villages y sont fort prs les uns des autres.
Nous trouvmes les gardes de la douane, qui font payer les droits du roi
lorsqu'on passe d'un royaume  l'autre, et les royaumes en Espagne sont
d'une mdiocre tendue. Ces droits se prennent sur les hardes et sur
l'argent que l'on porte. Ils ne nous dirent rien par une raison assez
naturelle, c'est que nous tions les plus forts[12]. Don Fernand de
Tolde m'avait racont, le soir, que l'on voyait proche de notre chemin
le chteau de Quebare, o l'on disait qu'il revenait un lutin. Il me dit
cent extravagances que les habitants croyaient, et dont ils taient si
bien persuads, qu'effectivement personne n'y voulait demeurer. Je
sentis un grand dsir d'y aller; car, encore que je sois naturellement
aussi poltronne qu'une autre, je ne crains pas les esprits; et, quand
bien mme j'aurais t peureuse, notre troupe tait si grosse, que je
comprenais assez qu'il n'y avait rien  risquer. Nous prmes un peu sur
la gauche et nous fmes au bourg de Quebare. Le matre de l'htellerie
o nous entrmes avait les clefs du chteau; il disait, en nous y
menant, que le Duende, c'est--dire l'esprit follet, n'aimait pas le
monde, que, quand nous serions mille ensemble, si l'envie lui en
prenait, il nous battrait tous  nous laisser pour morts. Je commenai 
trembler; Don Fernand de Tolde et Don Frdric de Cardonne qui me
donnaient la main, s'aperurent bien de ma frayeur, et s'en clatrent
de rire. J'en eus honte, je feignis d'tre rassure, et nous entrmes
dans le chteau, qui aurait pass pour un des plus beaux si l'on avait
pris soin de l'entretenir. Il n'y avait aucun meuble, except dans une
grande salle une tapisserie fort ancienne qui reprsentait les amours de
Don Pedro le Cruel et de Dona Maria de Padilla. On la voyait dans un
endroit, assise comme une reine au milieu des autres dames, et le roi
lui mettait sur la tte une couronne de fleurs. Dans un autre, elle
tait  l'ombre d'un bois, le roi lui montrait un pervier qu'il tenait
sur le poing. Dans un autre encore, elle paraissait en habit de
guerrire, et le roi tout arm lui prsentait une pe, ce qui m'a fait
croire qu'elle avait t  quelque expdition de guerre avec lui. Elle
tait trs-mal dessine, et Don Fernand disait qu'il avait vu de ses
portraits, qu'elle avait t la plus belle et la plus mauvaise personne
de son sicle, et que les figures de cette tapisserie ne ressemblaient
point ni  elle ni au roi. Son nom, son chiffre et ses armes, taient
partout. Nous montmes dans une tour, au haut de laquelle tait le
donjon, et c'est l que l'esprit follet demeurait. Mais apparemment il
tait en campagne, car assurment nous ne vmes et n'entendmes rien qui
et aucun rapport avec lui. Aprs avoir parcouru ce grand btiment, nous
en sortmes pour reprendre notre chemin. En approchant de Vittoria, nous
traversmes une plaine trs-agrable; elle est termine par la ville que
l'on trouve au bout, et qui est situe dans cette province d'Espagne
dont je viens de parler, nomme Alava; c'est la ville capitale, aussi
bien que la premire de Castille. Elle est forme de deux enceintes de
murailles, dont l'une est vieille et l'autre moderne; du reste, il n'y a
aucune fortification. Aprs que je me fus un peu dlasse de la fatigue
du chemin, l'on me proposa d'aller  la comdie. Mais, en attendant
qu'elle comment, j'eus un vrai plaisir de voir arriver dans la grande
place quatre troupes de jeunes hommes prcds de tambours et de
trompettes; ils firent plusieurs tours, et enfin, tout d'un coup, ils
commencrent la mle  coups de pelotes de neige avec tant de vigueur,
qu'il n'a jamais t si bien pelot; ils taient plus de deux cents qui
se faisaient cette petite guerre. De vous dire ceux qui tombaient, qui
se relevaient, qui culbutaient, qui taient culbuts, et le bruit et la
hue du peuple: en vrit cela ne se peut. Mais je fus oblige de les
laisser dans ce ridicule combat pour me rendre au lieu o se devait
reprsenter la comdie. Quand j'entrai dans la salle, il se fit un grand
cri de _mira! mira!_ qui veut dire: regarde! regarde! La dcoration du
thtre n'tait pas magnifique. Il tait lev sur des tonneaux et des
planches mal ranges; les fentres tout ouvertes: car on ne se sert
point de flambeaux, et vous pouvez penser tout ce que cela drobe  la
beaut du spectacle. On jouait la _Vie de Saint-Antoine_; et lorsque les
comdiens disaient quelque chose qui plaisait, tout le monde criait:
_Victora! victora!_ J'ai appris que c'est la coutume de ce pays-ci. J'y
remarquai que le diable n'tait pas autrement vtu que les autres, et
qu'il avait seulement des bas couleur de feu et une paire de cornes pour
se faire reconnatre[13]. La comdie n'tait que de trois actes, et
elles sont toutes ainsi. A la fin de chaque acte srieux, on en
commenait un autre de farce et de plaisanteries, o paraissait celui
qu'ils nommaient _el gracioso_, c'est--dire le bouffon, qui, parmi un
grand nombre de choses assez fades, en dit quelquefois qui sont un peu
moins mauvaises[14]. Les entr'actes taient mls de danses au son des
harpes et des guitares. Les comdiennes avaient des castagnettes et un
petit chapeau sur la tte, c'est la coutume quand elles dansent; et,
lorsque c'est la sarabande, il ne semble pas qu'elles marchent, tant
elles courent lgrement. Leur manire est toute diffrente de la ntre:
elles donnent trop de mouvement  leurs bras, et passent souvent la main
sur leurs chapeaux et sur leurs visages, avec une certaine grce qui
plat assez; elles jouent admirablement bien des castagnettes.

Au reste, ne pensez pas, ma chre cousine, que ces comdiens, pour tre
dans une petite ville, soient fort diffrents de ceux de Madrid. L'on
m'a dit que ceux du roi sont un peu meilleurs; mais, enfin, les autres
jouent ce que l'on appelle la _comedias famosas_; je veux dire les plus
belles et les plus fameuses comdies; et en vrit la plupart sont
trs-ridicules. Par exemple, quand saint Antoine disait son _Confiteor_,
ce qu'il faisait assez souvent, tout le monde se mettait  genoux et se
donnait des _mea culpa_ si rudes, qu'il y avait de quoi s'enfoncer
l'estomac[15].

Ce serait ici un endroit  vous parler de leurs habits, mais il faut,
s'il vous plat, que vous attendiez que je sois  Madrid; car,
description pour description, il vaut mieux choisir ce qui est plus
beau. Je ne puis pourtant pas m'empcher de vous dire que toutes les
dames que je vis dans cette assemble avaient une si prodigieuse
quantit de rouge, qui commence juste sous l'oeil, et qui passe du menton
aux oreilles et aux paules et dans les mains, que je n'ai jamais vu
d'crevisses cuites d'une si belle couleur.

La gouvernante de la ville s'approcha de moi; elle touchait mes habits
et retirait vite sa main comme si elle s'tait brle. Je lui dis, en
espagnol, qu'elle n'et point de peur. Elle s'apprivoisa aisment, et me
dit que ce n'tait pas par crainte, mais qu'elle avait apprhend de me
dplaire; qu'il ne lui tait pas nouveau de voir des dames franaises,
et que, s'il lui tait permis, elle aimerait fort  prendre leurs modes.
Elle fit apporter du chocolat, dont elle me prsenta, et l'on ne peut
disconvenir qu'on ne le fasse ici meilleur qu'en France. La comdie
tant finie, je pris cong d'elle aprs l'avoir remercie de toutes ses
honntets.

Le lendemain, comme j'entrais dans l'glise pour entendre la messe, je
vis un ermite qui avait l'air d'un homme de qualit et qui me demanda
l'aumne si humblement, que j'en fus surprise. Don Fernand, l'ayant
remarqu, s'approcha de moi et me dit: La personne que vous regardez,
Madame, est d'une illustre maison et d'un grand mrite; mais sa destine
a t bien malheureuse.--Vous me faites natre, lui dis-je, une forte
curiosit d'en savoir davantage, voudrez-vous bien la satisfaire?--Je
voudrai toujours ce qui dpendra de moi pour vous plaire, me dit-il;
mais je ne suis pas assez bien inform de ses aventures pour
entreprendre de vous les raconter, et je crois qu'il vaut mieux que je
l'engage de vous en faire le rcit lui-mme. Il me quitta et s'en fut
aussitt l'embrasser, comme l'on s'embrasse quand on se connat. Don
Frdric de Cardonne et Don Estve de Carvajal l'avaient dj abord,
parce qu'ils le connaissaient, et lorsque Don Fernand les eut joints,
ils le prirent tous trs-instamment de venir avec eux quand on aurait
dit la messe. Il s'en dfendit un peu; mais lui ayant dit que j'tais
trangre et qu'ils le conjuraient que je puisse apprendre de lui-mme
ce qui l'avait oblig de se faire ermite, il y consentit enfin, 
condition que je lui permettrais d'amener un de ses amis qui tait
parfaitement bien inform de tout ce qui le regardait.--Rendons-nous
justice, continua-t-il, et jugez si je pourrais raconter de telles
particularits avec l'habit que je porte. Ils trouvrent qu'il avait
raison, et le prirent de vouloir amener son ami; c'est ce qu'il fit
peu aprs que je fus revenue chez moi. Il me prsenta un cavalier
trs-bien fait; et prenant cong de nous fort civilement, il lui dit
qu'il lui serait oblig de satisfaire la curiosit que Don Fernand de
Tolde m'avait donne, de connatre la source de ses malheurs; ce
gentilhomme prit place auprs de moi et commena en ces termes:

Je me trouve fort heureux, Madame, que mon ami m'ait choisi pour
satisfaire l'envie que vous avez de savoir ses aventures; mais
j'apprhende de ne pas m'en acquitter aussi bien que je le voudrais.
Celui dont vous voulez apprendre l'histoire a t un des hommes du monde
le mieux faits; il serait difficile d'en bien juger,  prsent qu'il est
comme enseveli dans son habit d'ermite. Il avait la tte belle, l'air
grand, la taille aise, toutes les manires d'un homme de qualit; avec
cela, un esprit charmant, beaucoup de bravoure et de libralit. Il est
n  Cagliari, capitale de l'le de Sardaigne, d'une des plus illustres
et des plus riches maisons de tout ce pays.

On l'leva avec un de ses cousins germains, et la sympathie qui se
trouva dans leur humeur et dans leurs inclinations fut si grande, qu'ils
taient bien plus troitement unis par l'amiti que par le sang: ils
n'avaient rien de secret l'un pour l'autre, et lorsque le marquis de
Barbaran fut mari (c'est le nom de son cousin), leur tendresse continua
de la mme force.

Il pousa la plus belle personne du monde et la plus accomplie: elle
n'avait que quatorze ans, elle tait hritire d'une trs-grande maison;
le marquis dcouvrait tous les jours de nouveaux charmes dans l'esprit
et dans la personne de sa femme, qui augmentaient aussi tous les jours
sa passion. Il parlait sans cesse de son bonheur  Don Louis de
Barbaran; c'est le nom, Madame, de mon ami, et lorsque quelques affaires
obligeaient le marquis de s'loigner, il le conjurait de rester auprs
de la marquise et de la consoler de son absence. Mais,  Dieu! qu'il est
malais, quand on est dans un ge incapable de rflexions srieuses, de
voir sans cesse une personne si belle, si jeune et si aimable, et de la
voir avec indiffrence. Don Louis aimait dj perdument la marquise et
croyait encore ne l'aimer qu' cause de son mari. Pendant qu'il tait
dans cette erreur, elle tomba dangereusement malade: il en eut des
inquitudes si violentes, qu'il connut alors, mais trop tard, qu'elles
taient causes par une passion qui devait faire tous les malheurs de sa
vie. Se trouvant dans cet tat et n'y pouvant plus rsister, il se fit
la dernire violence, et se rsolut enfin de fuir et de s'loigner d'un
lieu o il risquait de mourir d'amour ou de trahir les devoirs de
l'amiti. La plus cruelle mort lui aurait sembl plus douce que
l'excution de ce dessein; cependant, lorsque la marquise commena de se
porter mieux, il fut chez elle pour lui dire adieu et ne la plus voir.

Elle tait occupe  choisir, parmi plusieurs pierreries de grand prix,
celles qui taient les plus belles, dont elle voulait ordonner un
nouvel assortiment. Don Louis tait  peine entr dans sa chambre,
qu'elle le pria, avec cet air de familiarit que l'on a pour ses
proches, de lui aller qurir d'autres pierreries qu'elle avait encore
dans son cabinet. Il y courut, et par un bonheur auquel il ne
s'attendait point, il trouva, parmi ce qu'il cherchait, le portrait de
la marquise fait en mail, entour de diamants et rattach d'un cordon
de ses cheveux; il tait si ressemblant, qu'il n'eut pas la force de
rsister au dsir pressant qu'il eut d'en faire un larcin. Je vais la
quitter, disait-il, je ne la verrai plus, je sacrifie tout mon repos 
son mari. Hlas! n'en est-ce point assez, et ne puis-je point sans crime
chercher dans mes peines une consolation aussi innocente que celle-ci.
Il baisa plusieurs fois ce portrait; il le mit  son bras, il le cacha
avec soin, et, retournant vers elle avec ses pierreries, il lui dit en
tremblant la rsolution qu'il avait prise de voyager. Elle en parut
tonne; elle en changea de couleur. Il la regardait en ce moment; il
eut le plaisir de s'en apercevoir, et leurs yeux d'intelligence en
disaient plus que leurs paroles.--H! qui peut vous obliger, Don Louis,
lui disait-elle, de nous quitter? Votre cousin vous aime si tendrement;
je vous estime; nous sommes ravis de vous voir; il ne pourra vivre sans
vous. N'avez-vous pas dj voyag? Vous avez sans doute quelque autre
raison pour vous loigner; mais au moins ne me le cachez pas. Don Louis,
pntr de douleur, ne put s'empcher de pousser un profond soupir, et
prenant une des belles mains de cette charmante personne, sur laquelle
il attacha sa bouche: Ah! Madame, que me demandez-vous, lui dit-il; que
voulez-vous que je vous dise et que puis-je en effet vous dire dans
l'tat o je suis? La violence qu'il se faisait pour cacher ses
sentiments lui causa une si grande faiblesse, qu'il tomba demi-mort 
ses pieds. Elle resta trouble et confuse  cette vue; elle l'obligea de
s'asseoir auprs d'elle; elle n'osait lever les yeux sur lui, mais elle
lui laissait voir des larmes qu'elle ne pouvait s'empcher de rpandre
ni se rsoudre de lui cacher.

A peine taient-ils remis de cette premire motion o le coeur n'coute
que ses mouvements, lorsque le marquis entra dans la chambre. Il vint
embrasser Don Louis avec tous les tmoignages d'une parfaite amiti; il
fut inconsolable quand il apprit qu'il partait pour Naples. Il n'omit
rien pour l'en dissuader; il lui montra inutilement toute sa douleur, il
ne s'y rendit point; il prit cong de la marquise sur-le-champ et ne la
revit plus. Le marquis sortit avec lui, il ne le quitta point jusqu'au
moment de son dpart. C'tait une augmentation de peine pour Don Louis,
il aurait bien voulu rester seul pour avoir une entire libert de
s'affliger.

La marquise fut sensiblement touche de cette sparation; elle s'tait
aperue qu'il l'aimait avant qu'il l'et bien connu lui-mme, et elle
lui trouvait un mrite si distingu, qu' son tour elle l'avait aim
sans le savoir; mais elle ne le sut que trop aprs son dpart. Comme
elle sortait d'une grande maladie dont elle n'tait pas encore bien
remise, ce surcrot de chagrin la fit tomber dans une langueur qui la
rendit bientt mconnaissable; son devoir, sa raison, sa vertu la
perscutaient galement; elle sentait avec une extrme reconnaissance
les bonts de son mari, et elle ne pouvait souffrir qu'avec beaucoup de
douleur qu'un autre que lui occupt ses penses et remplt sa tendresse;
elle n'osait plus prononcer le nom de Don Louis; elle ne s'informait
jamais de ses nouvelles; elle s'tait fait un devoir indispensable de
l'oublier. Cette attention qu'elle avait sur elle-mme lui faisait
souffrir un continuel martyre; elle en fit la confidence  une de ses
filles qu'elle aimait chrement.--Ne suis-je pas bien malheureuse, lui
dit-elle? il faut que je souhaite de ne jamais revoir un homme pour
lequel je ne suis plus en tat d'avoir de l'indiffrence; son ide m'est
toujours prsente; trop ingnieux  me nuire, je crois mme le voir en
la personne de mon poux; la ressemblance qui est entre eux ne sert qu'
entretenir ma tendresse. Ah! Marianne, il faut que je meure pour expier
ce crime, bien qu'il soit involontaire; il ne me reste que ce moyen de
me dfaire d'une passion dont je n'ai pu jusqu'ici tre matresse.
Hlas! que n'ai-je point fait pour l'touffer, cette passion qui ne
laisse pas que de m'tre chre! Elle accompagnait ces paroles de mille
soupirs; elle fondait en larmes, et bien que cette fille et de l'esprit
et beaucoup d'attachement pour sa matresse, elle ne pouvait lui rien
dire qui ft capable de la consoler.

Cependant le marquis reprochait tous les jours  sa femme son
indiffrence pour Don Louis. Je ne puis souffrir, lui disait-il, que
vous ne pensiez plus  l'homme du monde que j'aime davantage et qui
avait pour vous tant de complaisance et tant d'amiti. Je vous avoue que
c'est une espce de duret qui fait mal juger de la bont de votre coeur;
mais convenez au moins, Madame, qu'il n'tait pas encore parti que vous
l'aviez dj oubli.--De quoi lui servirait mon souvenir? disait la
marquise avec une langueur charmante; ne voyez-vous point qu'il nous
fuit? Ne serait-il pas encore avec nous s'il nous avait vritablement
aims? Croyez-moi, Seigneur, il mrite un peu qu'on l'abandonne  son
tour. Tout ce qu'elle pouvait dire ne rebuta point le marquis; il la
perscutait sans cesse pour qu'elle crivt  Don Louis de revenir. Un
jour, entre autres, qu'elle tait entre dans son cabinet pour lui
parler de quelques affaires, elle le trouva occup  lire une lettre de
Don Louis qu'il venait de recevoir.

Elle voulut se retirer, mais il prit ce moment pour l'obliger de faire
ce qu'il souhaitait. Il lui dit fort srieusement, qu'il ne pouvait plus
supporter l'absence de son cousin; qu'il tait rsolu de l'aller
trouver; qu'il y avait dj deux ans qu'il tait parti sans tmoigner
aucun dsir de revoir son pays et ses amis; qu'il tait persuad qu'il
aurait plus de dfrence pour ses prires que pour les siennes; qu'il la
conjurait de lui crire, et qu'enfin elle pouvait choisir ou de lui
donner cette satisfaction ou de se rsoudre  le voir partir pour
Naples, o Don Louis devait faire quelque sjour. Elle demeura surprise
et embarrasse de cette proposition; mais connaissant qu'il attendait
avec une extrme inquitude qu'elle se ft dtermine: Que voulez-vous
que je lui mande, Seigneur? lui dit-elle d'un air triste. Dictez-moi
cette lettre, je l'crirai; c'est tout ce que je puis, et je crois mme
que c'est plus que je ne dois. Le marquis, transport de joie,
l'embrassa tendrement; il la remercia de sa complaisance et lui fit
crire ces paroles devant lui:

Si vous avez de l'amiti pour nous, ne diffrez pas votre retour, j'ai
des raisons pressantes pour le souhaiter; je vous veux du mal que vous
songiez si peu  revenir, et c'est payer les sentiments que l'on a pour
vous d'une indiffrence qui n'est pas ordinaire. Revenez, Don Louis, je
le souhaite, je vous en prie, et s'il m'tait permis de me servir de
termes plus pressants, je dirais peut-tre que je vous l'ordonne.

Le marquis fit un paquet seul de cette fatale lettre, afin que Don
Louis ne pt croire que c'tait par son ordre que la marquise la lui
avait crite; et l'ayant envoy au courrier, il en attendait le succs
avec une impatience qui n'est pas concevable. Que devint cet amant  la
vue d'un ordre si cher et si peu espr? Bien qu'il et remarqu des
dispositions de tendresse dans les regards de cette belle personne, il
n'aurait os se promettre qu'elle et souhait son retour, sa raison se
rvoltait contre sa joie. Que je suis malheureux! disait-il; j'adore la
plus aimable de toutes les femmes et je n'ose lui vouloir plaire; elle a
de la bont pour moi; l'honneur et l'amiti me dfendent d'en profiter.
Que ferai-je donc,  ciel! que ferai-je? Je m'tais flatt que l'absence
me pourrait gurir; hlas! c'est un remde que j'ai tent inutilement;
je n'ai jamais jet les yeux sur son portrait, que je ne me sois trouv
plus amoureux et plus misrable que lorsque je la voyais tous les jours.
Il faut lui obir: elle ordonne mon retour, elle veut bien me revoir et
elle ne peut ignorer ma passion. Lorsque je pris cong d'elle, mes yeux
lui dclarrent le secret de mon coeur, et quand je me souviens de ce que
je vis dans les siens en ce moment, toutes mes rflexions deviennent
inutiles, et je me rsous plutt  mourir  ses pieds que de vivre
loign d'elle.

Il partit sans diffrer d'un seul jour et sans dire adieu  ses amis;
il laissa un gentilhomme pour l'excuser auprs d'eux et pour rgler ses
affaires. Il avait tant d'empressement de revoir la marquise, qu'il fit,
pour se rendre auprs d'elle, une diligence que personne que lui
n'aurait pu faire. En arrivant  Cagliari, capitale de la Sardaigne, il
apprit que le marquis et sa femme taient  une magnifique maison de
campagne, o le vice-roi les tait all voir avec toute sa cour. Il sut
encore que le marquis de Barbaran lui prparait une grande fte o il se
devait faire une course de caas,  l'ancienne manire des Maures. Il
tait le tenant et devait soutenir avec sa quadrille: qu'un mari aim
est plus heureux qu'un amant.

Bien des gens qui n'taient pas de cette opinion se prparaient pour
lui aller disputer le prix que la marquise,  la prire de la
vice-reine, devait donner au victorieux: c'tait une charpe qu'elle
avait brode elle-mme et seme de ses chiffres. L'on ne devait y
paratre qu'en habit de masque, pour que tout y ft plus libre et plus
galant.

Don Louis eut un secret dpit de comprendre le marquis si satisfait.
Il est aim, disait-il, je ne puis m'empcher de le regarder comme un
rival et comme un rival heureux; mais il faut essayer de troubler sa
flicit en triomphant de sa vaine gloire. Ayant form ce dessein, il
ne voulut point paratre dans la ville; il se fit faire un habit de
brocart vert et or; il avait des plumes vertes, et toute sa livre tait
de la mme couleur pour marquer ses nouvelles esprances.

Lorsqu'il entra dans la lice o l'on devait courre, tout le monde
attacha les yeux sur lui; sa magnificence et son air donnrent de
l'mulation aux cavaliers, et beaucoup de curiosit aux dames. La
marquise en sentit une motion secrte dont elle ne put dmler la
cause; il tait plac fort proche du balcon o elle tait avec la
vice-reine; mais il n'y avait l aucune dame qui ne perdt tout son
clat auprs de celui de la marquise: son air de jeunesse qui ne passait
pas encore dix-huit ans, son teint de lis et de rose, ses yeux si beaux
et si touchants, sa bouche incarnate et petite, un sourire agrable, et
sa taille qui commenait  passer les plus avantageuses, la rendaient
l'admiration de tout le monde.

Don Louis fut tellement ravi de la revoir si belle et de remarquer, 
travers de ses charmes, un air triste et abattu, qu'il se flatta d'y
avoir quelque part; et ce fut le premier moment o il se trouva heureux.
Quand son tour vint, il courut contre le marquis et lui lana ses cannes
avec tant d'adresse, qu'il n'y en eut aucune qui manqut son coup. Il ne
fut pas moins habile  se parer de celles qu'il lui jeta; et enfin il
gagna le prix avec un applaudissement gnral.

Il se rendit aux pieds de la marquise pour le recevoir de ses mains; il
dguisa le son de sa voix, et lui parlant avec son masque assez bas pour
n'tre entendu que d'elle: Divine personne, lui dit-il, veuillez
remarquer ce que la fortune dcide en faveur des amants. Il n'osa lui
en dire davantage; et, sans le connatre, elle lui donna le prix avec
cette grce naturelle dont toutes ses actions taient accompagnes.

Il se retira promptement, de peur d'tre connu, car 'aurait t un
sujet de querelle entre le marquis et lui; et sans doute il ne lui
aurait pardonn qu'avec peine la victoire qu'il venait de remporter.
Cela l'obligea de se tenir encore cach pendant quelques jours. Le
vice-roi et sa femme revinrent  Cagliari; et monsieur et madame de
Barbaran les y accompagnrent avec toute la Cour.

Don Louis se fit voir alors; il feignit d'arriver et ne fit pas mme
semblant d'avoir appris ce qui s'tait pass  la campagne. Le marquis
de Barbaran fut transport de joie en le voyant, et l'absence n'avait en
rien altr la tendresse qu'il avait pour ce cher parent. Il ne fut pas
malais de se mnager un moment favorable pour entretenir son aimable
marquise; il avait autant de libert dans sa maison que dans la sienne
propre, et vous jugerez bien, Madame, qu'il n'oublia pas de lui parler
du prix qu'il avait reu de ses belles mains. Que je suis malheureux,
lui disait-il, que vous ne m'ayez pas reconnu! Hlas! je me flattais,
Madame, que quelques secrets pressentiments vous apprendraient qu'un
autre que moi ne pouvait soutenir, avec tant de passion, la cause des
amants contre les maris.--Non, Seigneur, lui dit-elle d'un air assez
fier pour ne lui laisser aucune esprance, je ne voulais pas deviner que
vous fussiez partisan d'une si mauvaise cause, et je n'aurais pas cru
que vous eussiez pris des engagements si forts  Naples, que vous
fussiez venu jusqu'en Sardaigne triompher d'un ami qui soutenait mes
intrts aussi bien que les siens.--Je mourrais de douleur, Madame,
interrompit Don Louis, si je vous avais dplu dans ce que j'ai fait; et
si vous aviez des dispositions un peu plus favorables et que j'osasse
vous prendre pour ma confidente, il ne me serait pas difficile de vous
persuader que ce n'est point  Naples que j'ai laiss l'objet de mes
voeux. Comme la marquise apprhenda qu'il ne lui en dt plus qu'elle
n'en voulait entendre, et qu'il lui paraissait vivement touch du
reproche qu'elle lui avait fait, elle prit un air enjou et, tournant la
conversation sur un ton de raillerie, elle lui rpondit qu'il prenait
trop srieusement ce qu'elle lui avait dit. Il n'osa profiter de cette
occasion pour lui dclarer son amour. S'il l'aimait plus que toutes
choses au monde, il ne la respectait pas moins.

Lorsqu'il l'eut quitte, il commena de se reprocher sa timidit. Eh
quoi! disait-il, souffrirai-je toujours sans chercher quelque
soulagement  mes peines? Il se passa assez de temps sans qu'il pt
rencontrer une occasion favorable, parce que la marquise prenait soin de
l'viter. Mais tant venu un soir chez elle, il la trouva seule dans son
cabinet. Le plafond en tait tout peint et dor; il y avait, depuis le
haut jusqu'en bas, de grandes glaces jointes ensemble; un lustre de
cristal et des girandoles de mme taient remplis de bougies, qui
rassemblaient toutes leurs lumires autour d'elle, et la faisaient
paratre la plus belle personne du monde. Elle tait couche sur un lit
d'ange, le plus galant que l'on eut jamais vu; son dshabill tait
magnifique, et ses cheveux, rattachs de quelques noeuds de pierreries,
tombaient ngligemment sur sa gorge. Le trouble qu'elle sentit, en
voyant Don Louis, parut sur son visage et la rendit encore plus belle.
Il s'approcha d'un air timide et respectueux; il se mit  genoux auprs
d'elle; il la regarda quelque temps sans oser lui parler; mais devenant
un peu plus hardi: Si vous considrez, Madame, lui dit-il, l'tat
pitoyable o vous m'avez rduit, vous comprendrez sans peine qu'il
n'est plus en mon pouvoir de garder le silence; je n'ai pu parer des
coups aussi invitables que sont les vtres, je vous ai adore ds que
je vous ai vue, j'ai essay de me gurir en vous fuyant, je me suis
arrach  moi-mme en m'arrachant au plaisir d'tre auprs de vous: ma
passion n'en a pas eu moins de violence. Vous m'avez rappel, Madame, de
mon exil volontaire, et je meurs mille fois le jour, incertain de ma
destine. Si vous tes assez cruelle pour me refuser votre piti,
souffrez au moins qu'aprs avoir appris ma passion je meure de douleur 
vos pieds. La marquise fut quelque temps sans se pouvoir rsoudre de
lui rpondre. Enfin, se rassurant: Je vous l'avoue, lui dit-elle, Don
Louis, j'ai dj connu une partie de vos sentiments, mais je voulais me
persuader que c'tait les effets d'une tendresse innocente; ne me rendez
point complice de votre crime; vous en faites un quand vous trahissez
l'amiti que vous devez  mon poux; mais, bon Dieu! vous n'en serez que
trop puni; je sais que le devoir vous dfend de m'aimer;  mon gard il
ne me dfend pas seulement de vous aimer, il m'ordonne de vous fuir. Je
le ferai, Don Louis, je vous fuirai, je ne sais mme si je ne devrais
point vous har; mais, hlas! il me semble qu'il serait impossible de le
faire.--H! que faites-vous donc, Madame, interrompit-il d'un air de
douleur et de dsespoir, que faites-vous, cruelle, quand vous prononcez
l'arrt de ma mort! Vous ne pourriez me har, dites-vous: ne me
hassez-vous pas, et ne me faites-vous point tout le mal dont vous tes
capable, lorsque vous prenez la rsolution de me fuir? Achevez, Madame;
achevez, ne laissez pas votre vengeance imparfaite; sacrifiez-moi 
votre devoir et  votre poux, aussi bien la vie m'est odieuse si vous
m'tez l'espoir de vous plaire. Elle le regarda dans ce moment avec des
yeux pleins de langueur. Don Louis, lui dit-elle, vous me faites des
reproches que je voudrais bien mriter. En achevant ces mots elle se
leva; elle craignait trop que la tendresse triompht de sa raison, et,
malgr l'effort qu'il fit pour la retenir, elle passa dans la chambre o
toutes ses femmes taient.

Elle crut avoir beaucoup gagn sur elle d'tre sortie de cette
conversation sans rpondre aussi favorablement que son coeur l'aurait
souhait; mais l'amour est un sducteur qu'il ne faut point du tout
couter, si l'on veut s'en dfendre. Depuis ce jour, Don Louis commena
de se croire heureux, quoiqu'il manqut beaucoup de choses  sa parfaite
flicit: la marquise avait, en effet, un principe de vertu qui
s'opposait toujours avec succs aux dsirs de son amant.

Il n'avait plus ces scrupules d'amiti pour le marquis de Barbaran, qui
avaient si fort troubl son repos. L'amour avait entirement banni
l'amiti; il le hassait mme en secret.

Enfin, Don Louis se flattant que, peut-tre, il pourrait trouver un
moment favorable pour toucher le coeur de la marquise de quelque piti,
il le cherchait avec soin, et pour le trouver, un jour qu'il faisait
excessivement chaud, sachant bien que la marquise avait la coutume de se
retirer pour dormir l'aprs-midi, comme c'est un usage que chacun suit
en ce pays-l, il vint chez elle, ne doutant pas que tout le monde ne
ft endormi.

Elle tait dans un appartement bas qui donnait sur le jardin; tout
tait ferm, et ce ne fut qu' la faveur d'un faux jour qu'il vit sur
son lit cette charmante personne; elle dormait d'un profond sommeil.
Elle tait  demi dshabille, et il eut le temps de dcouvrir des
beauts qui augmentaient encore la force de sa passion. Il s'approcha si
doucement d'elle, qu'elle ne s'veilla point; il y avait dj quelques
moments qu'il la regardait avec tous les transports d'un homme qui ne se
possde plus, lorsque, voyant sa gorge nue, il ne put s'empcher de lui
faire un larcin amoureux. Elle se rveilla en sursaut, elle n'avait pas
encore les yeux bien ouverts, la chambre tait sombre, et elle n'aurait
jamais pu croire que Don Louis et t si tmraire. Je vous ai dit,
Madame, qu'il ressemblait beaucoup au marquis de Barbaran; elle ne douta
donc point que ce ft lui, et le nommant plusieurs fois mon cher marquis
et mon cher poux, elle l'embrassa tendrement. Il connut bien son
erreur; quelque plaisir qu'elle lui procurt, il aurait souhait n'en
tre redevable qu'aux bonts de sa matresse. Mais,  ciel! quel
contre-temps! le marquis vint dans ce dangereux moment, et ce ne fut pas
sans la dernire fureur qu'il vit la libert que Don Louis prenait
auprs de sa femme. Au bruit qu'il avait fait en entrant, elle avait
tourn les yeux vers la porte, et voyant entrer son mari qu'elle croyait
auprs d'elle, l'on ne peut rien ajouter  sa surprise et  son
affliction de se trouver entre les bras d'un autre. Don Louis, dsespr
de cette aventure, se flatta que peut-tre il ne l'aurait pas reconnu;
il passa promptement dans la galerie; et trouvant une fentre ouverte
qui donnait sur le jardin, il s'y jeta et sortit aussitt par une porte
de derrire. Le marquis le poursuivit sans pouvoir le joindre. En
revenant sur ses pas, il trouva malheureusement le portrait de la
marquise qui tait tomb du bras de Don Louis comme il courait. Il fit
sur-le-champ de trs-cruelles rflexions; un tte--tte de Don Louis et
de sa femme  une heure o les dames ne voient personne, ce portrait
rattach de ses cheveux qu'il venait de laisser tomber, enfin avoir vu
la marquise l'embrasser, tout cela ensemble lui donna lieu de souponner
sa vertu. Je suis trahi, s'cria-t-il, je suis trahi par tout ce que
j'aimais au monde; qui peut tre aussi malheureux que moi? En achevant
ces mots, il rentra dans la chambre de sa femme. Elle se jeta d'abord 
ses pieds, et, fondant en larmes, elle voulut se justifier et lui faire
connatre son innocence; mais le dmon de la jalousie le possdait  un
tel point, qu'il la repoussa avec violence, il n'couta plus que les
transports de sa rage et de son dsespoir, et dtournant les yeux, pour
ne pas voir un objet aussi aimable et qu'il avait tant aim, il eut la
barbarie d'enfoncer son poignard dans le sein de la plus belle et de la
plus vertueuse femme du monde. Elle se laissa gorger comme une
innocente victime, et son me sortit avec un ruisseau de sang.

O Dieu! m'criai-je, trop imprudent Don Louis, pourquoi
abandonniez-vous cette charmante personne aux fureurs d'un mari
amoureux, emport et jaloux? Vous l'auriez arrache de ses cruelles
mains.--Hlas! Madame, reprit ce gentilhomme, il sortit sans rflexion,
et s'il avait pu prvoir un tel malheur, que n'aurait-il pas fait?

Aussitt que l'infortune marquise eut rendu les derniers soupirs, son
bourreau ferma son appartement, prit tout ce qu'il avait de pierreries
et d'argent, monta  cheval et s'enfuit avec une diligence extrme. Don
Louis, inquiet et plus amoureux qu'il ne l'avait jamais t, revint le
soir chez elle, au hasard de tout ce qui pourrait lui arriver. Il fut
surpris quand on lui dit qu'elle avait toujours dormi, que sa chambre
tait encore ferme et que le marquis tait mont  cheval. Un
pressentiment secret commena de lui faire tout craindre; il fut vite
dans le jardin, et par la mme fentre qu'il avait trouve ouverte, il
entra dans la galerie et de l dans la chambre. Il y faisait si sombre,
qu'il marchait  ttons, lorsqu'il sentit quelque chose qui faillit le
faire tomber. Il se baissa et connut bien que c'tait un corps mort. Il
poussa un grand cri, et ne doutant point que ce ft celui de sa chre
matresse, il tomba pm de douleur. Quelques-unes des femmes de la
marquise se promenaient sous les fentres de son appartement; elles
entendirent les cris de Don Louis; elles montrent aisment par la mme
fentre et entrrent. Quel triste spectacle, bon Dieu! peut-on se le
figurer! l'amante morte, l'amant prt  mourir; je ne trouve point de
paroles qui vous puissent bien exprimer l'tat o il tait. Il ne fut
pas plutt revenu  soi par la force des remdes, que sa douleur, sa
rage et son dsespoir clatrent avec tant de violence, que l'on croyait
qu'il n'y aurait jamais rien qui pt le consoler, et je suis persuad
qu'il n'aurait point survcu  celle dont il venait de causer la perte,
si le dsir de la venger ne l'avait encore anim.

Il partit comme un furieux  la qute du marquis de Barbaran, il le
chercha partout sans pouvoir le trouver. Il parcourut l'Italie, passa
par l'Allemagne, il revint en Flandre, il se rendit en France. On
l'assura que le marquis tait  Valence, en Espagne. Il y fut et ne l'y
rencontra point. Enfin, trois ans s'tant couls sans qu'il pt trouver
les moyens de sacrifier son ennemi aux mnes de sa matresse; la grce
qui peut tout, et particulirement sur les grandes mes, toucha la
sienne si efficacement, que tout  coup il changea ses dsirs de
vengeance en des dsirs srieux de faire son salut et de sortir du
monde.

tant rempli de cet esprit, il retourna en Sardaigne: il vendit tout
son bien, qu'il distribua  quelques-uns de ses amis, qui avec beaucoup
de mrites taient fort pauvres, et par ce moyen il se rendit si pauvre
lui-mme, qu'il voulut tre rduit  demander l'aumne.

Il avait vu, en allant autrefois  Madrid, un lieu tout propre  faire
un ermitage (c'est vers le Mont-Dragon). Cette montagne est presque
inaccessible, et l'on n'y passe que par une ouverture qui est au milieu
d'un grand rocher. Elle se ferme lorsqu'il tombe de la neige, et
l'ermitage est enseveli plus de six mois dessous. Don Louis en fit btir
un en ce lieu; il avait accoutum d'y passer des annes entires sans
voir qui que ce soit. Il y faisait les provisions ncessaires, il a de
bons livres et il demeurait seul dans cette affreuse solitude; mais
cette anne, on l'a forc de venir ici  cause d'une grande maladie dont
il a pens mourir. Il y a dj quatre ans qu'il mne une vie toute
spirituelle et si diffrente de celle pour laquelle il tait n, que ce
n'est qu'avec peine qu'il voit les personnes qui le connaissent.

A l'gard du marquis de Barbaran, il a quitt pour jamais l'le de
Sardaigne, o il n'a pas la libert de retourner. J'ai appris qu'il
s'est remari  Anvers,  la veuve d'un Espagnol nomm Fonceca.

Et c'est lui-mme qui a racont  un de mes amis les particularits de
son crime; il en est si furieusement bourrel, qu'il croit toujours voir
sa femme mourante qui lui fait des reproches, et son imagination en est
si blesse, qu'il en a contract une noire mlancolie dont on apprhende
qu'il ne meure bientt ou qu'il ne perde tout  fait l'esprit.

Ce cavalier se tut  cet endroit, et comme je n'avais pu m'empcher de
pleurer la fin tragique d'une si aimable personne, Don Fernand de
Tolde, qui l'avait remarqu et qui n'avait pas voulu m'en parler,
crainte d'interrompre le fil de l'histoire, m'en fit la guerre et me dit
galamment, qu'il tait ravi de me connatre sensible a la piti, et que
je pourrais n'tre pas longtemps sans trouver des sujets dignes de
l'exercer. Je m'arrtai moins  lui rpondre, qu' remercier ce
gentilhomme qui avait bien voulu me raconter une aventure aussi
extraordinaire. Je le priai de faire mes compliments  Don Louis et de
lui donner de ma part deux pistoles, puisqu'il recevait des aumnes. Don
Fernand et chacun des chevaliers en donnrent autant. Voil, nous dit
ce cavalier, de quoi enrichir les pauvres de Vittoria, car Don Louis ne
s'approprie pas des charits si fortes. Nous dmes qu'il en tait le
matre et qu'il en ferait tel usage qu'il jugerait  propos; mais pour
en revenir  mes aventures.

Bien que j'aie un passe-port du roi d'Espagne le mieux spcifi et le
plus gnral qu'il est possible, j'ai t oblige de prendre un billet
de la douane, car, sans cette prcaution, on aurait confisqu toutes mes
hardes. De quoi me sert le passe-port du roi? leur ai-je dit.--De rien
du tout, ont-ils rpliqu; les commis et les gardes des douanes ne
daignent pas mme jeter les yeux dessus; ils disent qu'il faut que le
roi vienne les assurer que cet ordre vient de lui; lorsque l'on manque 
la formalit de prendre ce billet, l'on vous confisque tout ce que vous
avez. Il est inutile de s'excuser sur ce que l'on est tranger et qu'on
est mal inform des coutumes du pays. Ils rpondent schement que
l'ignorance de l'tranger fait le profit de l'Espagnol[16]. Le mauvais
temps m'a retenue encore deux jours ici, pendant lesquels j'ai vu la
Gouvernante et la Comdie. La principale place de cette ville est orne
d'une fort belle fontaine, qui est au milieu; elle est entoure de la
Maison de Ville, de la prison, de deux couvents et de plusieurs maisons
assez bien bties. Il y a la ville neuve et la vieille; tout le monde
quitte cette dernire pour venir demeurer dans l'autre. On y trouve des
marchands fort riches; leur commerce se fait  Saint-Sbastien ou 
Bilbao. Ils envoient beaucoup de fer  Grenade, en Estramadure, en
Galice et dans les autres parties du royaume. Je remarquai que les
grandes rues sont bordes de beaux arbres, et ces arbres arross de
ruisseaux d'eau vive. Du Mont Saint-Adrian ici, il y a sept lieues;
enfin je vais partir et finir cette longue lettre; il est tard, et je
vous ai tant parl de ce que j'ai vu, que je ne vous ai rien dit de ce
que je sens pour vous. Croyez au moins, ma chre cousine, que ce n'est
pas manque d'avoir bien des choses  vous dire; votre coeur m'en sera
caution s'il est encore  mon gard ce que vous m'avez promis.

De Vittoria, ce 24 fvrier 1679.




TROISIME LETTRE.


Mes lettres sont si longues qu'il est difficile de croire, quand je les
finis, que j'aie encore quelque chose  vous dire; cependant, ma chre
cousine, je n'en ferme jamais aucune qu'il ne me reste toujours de quoi
vous en crire une autre. Quand je n'aurais  vous parler que de mon
amiti, c'est un chapitre inpuisable. Vous en jugerez aisment par le
plaisir que je trouve  faire ce que vous souhaitez. Vous avez voulu
savoir toutes les particularits de mon voyage: je vais continuer de
vous les raconter.

Je partis assez tard de Vittoria,  cause que je m'tais arrte chez la
Gouvernante dont je vous ai parl, et nous fmes coucher  Miranda. Le
pays est fort agrable jusqu' Arigny. Nous arrivmes ensuite par un
chemin difficile au bord de la rivire d'Urola, dont le bruit est
d'autant plus grand qu'elle est remplie de gros rochers sur lesquels
l'eau frappe, bondit, retombe et forme des cascades naturelles en
plusieurs endroits. Nous continumes de monter les hautes montagnes des
Pyrnes o nous courmes, mille dangers diffrents. Nous y vmes les
restes antiques d'un vieux chteau, o l'on ne fait pas moins revenir de
lutins qu' celui de Guebare; il est proche de Garganon, et comme il
nous y fallut arrter pour montrer mon passe-port, parce que l'on paye
l les droits du Roi, j'appris de l'alcade du bourg, qui s'approcha de
ma litire pour lier conversation avec moi, que l'on disait dans le pays
qu'il y avait autrefois un roi et une reine qui avaient pour fille une
princesse si belle et si charmante, qu'on la prenait plutt pour une
divinit que pour une simple mortelle. On l'appelait Mira, et c'est de
son nom qu'est venu le _Mira_ des Espagnols, qui veut dire regarde;
parce que, aussitt qu'on la voyait, tout le monde attentif s'criait:
Mira, Mira; voil l'tymologie d'un nom tire d'assez loin. On ne voyait
point cette princesse sans en devenir perdument amoureux; mais sa
fiert et son indiffrence faisaient mourir tous ses amants. Le basilic
n'avait jamais tant tu de monde que la belle et trop dangereuse Mira.
Elle dpeupla ainsi le royaume de son pre et toutes les contres
d'alentour. Ce n'tait que morts et mourants. Aprs s'tre adress
inutilement  elle, on s'adressait au ciel pour demander justice de sa
rigueur. Les dieux s'irritrent enfin, et les desses ne furent pas les
dernires  se fcher; de sorte que, pour la punir, les flaux du ciel
achevrent de ravager le royaume de son pre. Dans cette affliction
gnrale, il consulta l'oracle, qui dit que tant de malheurs ne
cesseraient point jusqu' ce que Mira et expi les maux que ses yeux
avaient faits, et qu'il fallait qu'elle partt; que les destins la
conduiraient dans le lieu fatal o elle devait perdre son repos et sa
libert. La princesse obit, croyant qu'il tait impossible qu'elle ft
touche de tendresse. Elle ne mena avec elle que sa nourrice; elle
tait vtue en simple bergre, de peur qu'on la remarqut, soit par mer,
soit par terre. Elle parcourut les deux tiers du monde, faisant chaque
jour trois o quatre douzaines d'homicides, car sa beaut n'tait point
diminue par les fatigues du voyage. Elle arriva proche de ce vieux
chteau qui tait  un jeune comte appel Nios, dou de mille
perfections, mais le plus farouche de tous les hommes. Il passait sa vie
dans les bois; ds qu'il apercevait une femme, il la fuyait, et, de
toutes les choses qu'il voyait sur la terre, c'tait celle qu'il
hassait davantage. La belle Mira se reposait un jour au pied de
quelques arbres, lorsque Nios vint  passer, vtu de la peau d'un lion,
un arc  sa ceinture et une massue sur l'paule. Il avait ses cheveux
tout mls et il tait barbouill comme un charbonnier (cette
circonstance est du conte). La princesse ne laissa pas que de le trouver
le plus beau et le plus charmant des hommes. Elle courut aprs lui comme
une folle; il s'enfuit comme un fou. Elle le perdit de vue; elle ne sut
o le trouver; la voil au dsespoir, pleurant jour et nuit avec sa
nourrice. Nios revint  la chasse; elle le vit encore, elle voulut le
suivre; ds qu'il l'eut aperue, il fit comme la premire fois, et Mira
de pleurer amrement. Mais sa passion lui donnant des forces, elle
courut mieux que lui, elle l'arrta par ses longs cheveux et le pria de
la regarder; elle croyait que cela suffisait pour le toucher. Il jeta
les yeux sur elle avec autant d'indiffrence que si elle et t de
bois. Jamais fille n'a t si surprise; elle ne voulut point le
quitter; elle vint malgr lui  son chteau. Ds qu'elle y fut entre,
il l'y laissa et ne parut plus. La pauvre Mira, inconsolable, mourut de
douleur, et depuis, l'on dit que l'on entend de longs gmissements qui
sortent du chteau de Nios. Les jeunes filles de la contre y allaient
et lui portaient de petits prsents de fruits, de lait et d'oeufs,
qu'elles posaient  la porte d'une cave o personne ne veut entrer.
Elles disaient que c'tait pour la consoler; mais cette coutume a t
abolie comme une superstition. Bien que je n'aie rien cru de tout ce que
l'on me dit  Garganon de Mira et de Nios, je ne laissai pas de prendre
plaisir au rcit de ce conte dont j'omets mille particularits, dans la
crainte de vous ennuyer par sa longueur.

Ma fille tait si aise qu'il ne tint pas  elle que nous ne
retournassions sur nos pas, pour mettre  la porte de la cave quelques
perdrix rouges que mes gens venaient d'acheter. Elle comprenait que les
mnes de la princesse seraient fort consoles de recevoir ce tmoignage
de notre bonne volont; mais pour moi je compris que je serais plus
contente qu'elle d'avoir ces perdrix  mon souper. Nous passmes la
rivire d'Urola sur un grand pont de pierre; et, aprs en avoir travers
un autre  gu assez difficilement,  cause des neiges fondues, nous
arrivmes  Miranda d'Ebro. C'est un gros bourg ou une fort petite
ville. Il y a une grande place orne de fontaines. La rivire de l'bre,
qui est une des plus considrables de l'Espagne, la traverse; l'on voit
sur le haut d'une montagne le chteau avec plusieurs tours. Il parat
tre de quelque dfense, et il sort une si grosse fontaine d'un rocher
sur lequel il est bti, que ds sa source elle fait moudre des moulins.
Du reste, je n'y remarquai rien qui mrite de vous tre crit. Les trois
chevaliers, dont je vous ai dj parl, taient arrivs avant moi et ils
avaient donn tous les ordres ncessaires pour le souper. Ainsi nous
mangemes ensemble, et bien que la nuit part avance, parce que les
jours sont courts en cette saison, il n'tait pas tard. De sorte que ces
Messieurs, qui ont beaucoup d'honntet et de complaisance pour moi, me
demandrent ce que je voulais faire. Je leur proposai de jouer 
l'hombre, et dis que je me mettrais de moiti avec Don Fernand de
Tolde. Ils acceptrent la partie. Don Frdric de Cardone dit qu'il
aimerait mieux m'entretenir que de jouer. Ainsi les trois autres
commencrent, et je m'arrtai quelque temps  les voir avec beaucoup de
plaisir, car leurs manires sont tout  fait diffrentes des ntres. Ils
ne prononcent jamais un mot, je ne dis pas pour se plaindre (cela serait
indigne de la gravit espagnole), mais je dis pour demander un gano,
pour couper de plus haut ou pour faire entendre que l'on peut prendre
quelque autre avantage. Enfin il semble des statues qui agissent par le
moyen d'un ressort, et il est vrai qu'ils se reprocheraient  eux-mmes
le moindre geste.

Aprs les avoir examins, je passai vers le brasier et Don Frdric s'y
plaa prs de moi; il me demanda en quel tat taient les affaires
lorsque j'tais partie de Paris; qu'il m'avouait que les grandes
qualits du roi de France faisaient bien souvent le sujet de ses plus
agrables rflexions; qu'il avait eu l'honneur de le voir, que son ide
lui tait toujours prsente et que, depuis ce temps-l, il en avait
parl comme d'un monarque digne de l'amour de ses sujets et de la
vnration de tout le monde. Je lui rpliquai que les sentiments qu'il
avait pour le Roi me confirmaient la bonne opinion que j'avais dj de
son esprit et de ses lumires; qu'il tait certain que nos ennemis et
les trangers ne pouvaient, sans admiration, entendre parler des grandes
actions de ce monarque, de sa conduite, de sa bont pour ses peuples et
de sa clmence. Que, quelque temps avant mon dpart, on avait reu les
nouvelles de la ratification de la paix avec la Hollande; qu'il savait
assez combien la guerre, qui avait commenc en 1672, avait intress de
princes; que les Hollandais, mieux conseills que les autres, avaient
fait leur paix, et que le trait qui venait d'tre conclu  Nimgue
tait su de toute l'Europe, et lui rendait la tranquillit qu'elle avait
perdue.

J'ajoutai  cela que le roi venait de rduire ses compagnies de
cavalerie  trente-sept matres et celles de dragons  quarante-cinq;
que cette rforme allait  quatre mille chevaux, et que celle qu'il
avait encore faite de quinze soldats par compagnie d'infanterie, montait
 quarante-cinq mille hommes; qu'il avait aussi retranch dix hommes par
chaque compagnie de cavalerie, ce qui allait  douze mille chevaux; que
tout cela faisait voir ses dispositions pour entretenir les traits de
bonne foi.

Il me rpondit que le Roi son matre n'y tait pas moins dispos; qu'il
l'en avait entendu parler plusieurs fois, et qu'il y avait peu qu'il
l'avait quitt; qu'il s'tait rendu auprs de lui parce qu'il avait t
dput par la principaut de Catalogne, avec ceux du royaume de Valence,
pour le supplier de faire sortir de leur pays les troupes qui y sont en
quartier d'hiver; que bien loin de l'obtenir, ils s'estimaient heureux
qu'on ne leur et pas donn quelques-unes de celles qui taient venues
de Naples et de Sicile; qu'ils avaient par les coups avec bien de la
peine; qu'on les avait envoyes sur les frontires du Portugal et dans
les royaumes de Galice et de Lon. Mais, continua-t-il, si on nous avait
seconds, ce ne serait pas,  prsent, au roi d'Espagne que nous nous
adresserions pour tre soulags. Les peuples de Catalogne, accabls de
l'oppression et de la violence inoue des Castillans, cherchrent, en
1640, les moyens de s'en affranchir. Ils se mirent sous la protection du
Roi Trs-Chrtien et, pendant l'espace de douze ans, ils s'y trouvrent
fort heureux. Les guerres civiles qui troublrent le repos dont la
France jouissait, lui trent les moyens de nous secourir contre le roi
d'Espagne. Il sut bien profiter de la conjoncture, et il runit
Barcelone, avec la plus grande partie de cette principaut, sous son
obissance[17]. Je lui demandai s'il retournerait bientt en ce
pays-l; il me dit que la duchesse de Medina-Celi, sa proche parente,
venait de gagner un grand procs contre la duchesse de Frias, sa
belle-mre, femme du conntable de Castille; qu'il s'agissait du duch
de Segorbe, dans le royaume de Valence, et du duch de Cardone, dans la
principaut de Catalogne; que madame de Medina-Celi prtendait  ces
deux terres, comme fille ane et hritire du duc de Cardone; que la
duchesse de Frias, l'ayant pous en premires noces, en tait en
possession par le testament de son mari, qui lui en avait laiss la
jouissance sa vie durant; mais qu'enfin madame de Frias avait t
condamne  rendre les terres  la duchesse de Medina-Celi, avec les
jouissances de neuf ans, qui montaient  quarante mille cus par an[18];
qu'elle voulait l'engager d'aller, en son nom, prendre possession du
duch de Cardone et qu'il ne pensait pas qu'il pt la refuser.

Il me dit ensuite qu'il y avait deux choses assez singulires dans ce
duch, dont l'une est une montagne de sel, en partie blanche comme la
neige, et l'autre plus claire et plus transparente que du cristal; qu'il
y en a de bleu, de vert, de violet, d'incarnat, d'orang et de mille
couleurs diffrentes, qui ne laisse pas de perdre sa teinture et de
devenir tout blanc quand on le lave; il s'y forme et y crot
continuellement, et bien qu'il soit sal, et que d'ordinaire les
endroits o l'on trouve le sel soient si striles que l'on n'y voit pas
mme de l'herbe, il y a dans ce lieu-l des pins d'une grande hauteur et
des vignobles excellents. Lorsque le soleil darde ses rayons sur cette
montagne, il semble qu'elle soit compose des plus belles pierreries du
monde, et le meilleur, c'est qu'elle est d'un revenu considrable[19].

L'autre particularit dont il me parla, c'est d'une fontaine dont l'eau
est trs-bonne et la couleur pareille  du vin clairet. On ne m'a rien
dit de celle-l, interrompis-je; mais un de mes parents, qui a t en
Catalogne, m'a assur qu'il y en a une, prs de Balut, dont l'eau est de
sa couleur naturelle, et cependant tout ce que l'on y met est comme de
l'or. Je l'ai vue, Madame, continua Don Frdric, et je me souviens
qu'un homme fort avare et encore plus fou y allait tous les jours jeter
son argent, parce qu'il croyait qu'il se changerait en or; mais il se
ruinait, bien loin de s'enrichir, car quelques paysans plus fins et plus
habiles que lui, ayant aperu ce qu'il faisait, attendaient un peu plus
bas, et le coulant de l'eau leur conduisait cet argent. Si vous
retourniez en France par la Catalogne, ajouta-t-il, vous verriez cette
fontaine. Ce ne serait pas elle qui pourrait m'y attirer, lui dis-je,
mais l'envie de passer par le Montserrat me ferait faire un plus long
voyage. Il est situ, dit-il, proche de Barcelone, et c'est un lieu
d'une grande dvotion: il semble que le rocher est sci par la moiti;
l'glise est un peu plus haut, petite et obscure. A la clart de
quatre-vingt-six lampes d'argent, on aperoit l'image de la Vierge qui
est fort brune, et que l'on tient pour miraculeuse. L'autel a cot
trente mille cus  Philippe second, et l'on y voit chaque jour des
plerins de toutes les parties du monde. Ce saint lieu est rempli de
plusieurs ermitages, habits par des solitaires d'une grande pit.

Ce sont, pour la plupart, des personnes de naissance, qui n'ont quitt
le monde qu'aprs l'avoir bien connu et qui paraissent charms des
douceurs de leur retraite, bien que le sjour en soit affreux et qu'il
et t impossible d'y aborder si l'on n'avait pas taill un chemin dans
les rochers. On ne laisse pas d'y trouver plusieurs beauts, une vue
admirable, des sources de fontaine, des jardins trs-propres, cultivs
de la main de ces bons religieux, et partout un certain air de solitude
et de dvotion qui touche ceux qui s'y rendent. Nous avons encore une
autre dvotion fort renomme, ajouta-t-il: c'est _Nuestra Seora del
Pilar_. Elle est  Saragosse, dans une chapelle, sur un pilier de
marbre; elle tient le petit Jsus entre ses bras. On prtend que la
Vierge apparut sur ce mme pilier  saint Jacques, et l'on en vnre
l'image avec beaucoup de respect. On ne peut la remarquer fort bien,
parce qu'elle est leve et dans un lieu si obscur que, sans les flammes
qui l'clairent, on ne s'y verrait pas. Il y a toujours plus de
cinquante lampes allumes; l'or et les pierreries brillent de tous
cts, et les plerins y viennent en foule[20]. Mais, continua-t-il, je
puis dire, sans prtention pour Saragosse, que c'est une des plus belles
villes qu'on puisse voir. Elle est situe le long de l'bre, dans une
vaste campagne; elle est orne de grands btiments, de riches glises,
d'un pont magnifique, de belles places et des plus jolies femmes du
monde, agrables, vives, qui aiment la nation franaise et qui
n'oublieraient rien pour vous obliger  dire du bien d'elles, si vous y
passiez. Je lui dis que j'en avais dj entendu parler d'une manire
trs-avantageuse. Mais, continuai-je, ce pays est fort strile, et les
soldats n'y subsistent qu'avec beaucoup de peine. En effet,
rpliqua-t-il, soit que l'air n'y soit pas sain, ou qu'il leur manque
quelque chose, les Flamands et les Allemands n'y peuvent vivre; et s'ils
n'y meurent pas tous, ils tchent de trouver les moyens de dserter. Les
Espagnols et les Napolitains sont encore plus ports qu'eux  cet esprit
de dsertion. Ces derniers passent par la France et retournent en leur
pays; les autres ctoient les Pyrnes, le long du Languedoc et rentrent
dans la Castille par la Navarre ou par la Biscaye. C'est une route que
les vieux soldats ne manquent gure de tenir; pour les nouveaux, ils
prissent dans la Catalogne, parce qu'ils n'y sont pas accoutums, et
l'on peut assurer qu'il n'y a pas de lieu o la guerre embarrasse tant
le Roi d'Espagne qu'en celui-l. Il ne s'y soutient qu'avec beaucoup de
dpense, et les avantages que les ennemis y remportent sur lui ne
peuvent tre petits. Je sais aussi que l'on est plus sensible  Madrid
sur la moindre perte qui se fait en Catalogne, qu'on ne le serait sur la
plus grande qui se ferait en Flandre,  Milan ou ailleurs. Mais 
prsent, continua-t-il, nous allons tre plus tranquilles que nous ne
l'avons t; l'on espre,  la Cour, que la paix sera de dure, parce
que l'on y parle fort d'un mariage qui ferait une nouvelle alliance; et
comme le marquis de Los Balbazes, plnipotentiaire  Nimgue, a reu
ordre de se rendre promptement auprs du Roi Trs-Chrtien, pour
demander Mademoiselle d'Orlans, l'on ne doute point que le mariage ne
se fasse, et l'on pense dj aux charges de sa maison. Il est vrai que
l'on est surpris que don Juan d'Autriche consente  ce mariage. Vous me
feriez un plaisir singulier, lui dis-je en l'interrompant, de
m'apprendre quelques particularits de ce prince; il est naturel d'avoir
de la curiosit pour les personnes de son caractre; et quand on se
trouve dans une Cour o l'on n'a jamais t, pour n'y paratre pas trop
neuve, on a besoin d'tre un peu instruite. Il me tmoigna que ce serait
avec plaisir qu'il me dirait les choses qui taient venues  sa
connaissance, et il commena ainsi:

Vous ne serez peut-tre pas fche, Madame, que je prenne les choses ds
leur source, et que je vous dise que ce prince tait fils d'une des plus
belles filles qui ft en Espagne, nomme Maria Calderona. Elle tait
comdienne, et le duc de Medina-de-las-Torres en devint perdument
amoureux. Ce cavalier avait tant d'avantages au-dessus des autres, que
la Calderona ne l'aima pas moins qu'elle en tait aime. Dans la force
de cette intrigue, Philippe IV la vit et la prfra  une fille de
qualit qui tait  la Reine et qui demeura si pique du changement du
Roi, qu'elle aimait de bonne foi et dont elle avait eu un fils, qu'elle
se retira  Las Descalzas Reales, o elle prit l'habit de religieuse.
Pour la Calderona, comme son inclination se tournait toute du ct du
duc de Medina, elle ne voulut point couter le Roi qu'elle ne st
auparavant si le duc y consentirait. Elle lui en parla et lui offrit de
se retirer secrtement en quelque lieu qu'il voudrait; mais le duc
craignit d'encourir la disgrce du Roi, et il lui rpondit qu'il tait
rsolu  cder  Sa Majest un bien qu'il n'tait pas en tat de lui
disputer. Elle lui en fit mille reproches; elle l'appela tratre  son
amour, ingrat pour sa matresse, et elle lui dit encore que s'il tait
assez heureux pour disposer de son coeur comme il le voulait, elle
n'tait pas dans les mmes circonstances, et qu'il fallait absolument
qu'il continut de la voir, ou qu'il se prpart  la voir mourir de
dsespoir. Le duc, touch d'une si grande passion, lui promit de feindre
un voyage en Andalousie et de rester chez elle, cach dans un cabinet.
Effectivement, il partit de la Cour et fut ensuite s'enfermer chez elle,
comme il en tait convenu, quelque risque qu'il y et  courir par une
conduite si imprudente[21]. Le Roi, cependant, en tait fort amoureux et
fort satisfait. Elle eut dans ce temps-l don Juan d'Autriche, et la
ressemblance qu'il avait avec le duc de Medina-de-las-Torres a persuad
qu'il pouvait tre son fils; mais, bien que le Roi et d'autres enfants,
et particulirement l'vque de Malaga, la bonne fortune dcida en sa
faveur, et il a t le seul reconnu.

Les partisans de Don Juan disent que c'tait en raison de l'change qui
avait t fait du fils de Calderona avec le fils de la reine lizabeth,
et voici comme ils tablissent cet change, qui est un conte fait
exprs pour imposer aux peuples, et qui, je crois, n'a aucun fondement
de vrit. Ils prtendent que le Roi tait perdument amoureux de cette
comdienne; elle devint grosse en mme temps que la Reine, et voyant que
la passion du monarque tait si forte qu'elle en pouvait tout esprer,
elle fit si bien, qu'elle l'engagea de lui promettre que si la Reine
avait un fils et qu'elle en et un aussi, il mettrait le sien  sa
place. Que risquez-vous, lui disait-elle, Sire? ne sera-ce pas toujours
votre fils qui rgnera, avec cette diffrence que, m'aimant comme vous
me le dites, vous l'en aimerez aussi davantage[22]? Elle avait de
l'esprit, et le Roi avait beaucoup de faiblesse pour elle. Il consentit
 ce qu'elle voulait; et, en effet, l'affaire fut conduite avec tant
d'adresse, que la Reine tant accouche d'un fils et Calderona d'un
autre, l'change s'en fit; celui qui devait rgner et qui portait le nom
de Balthazar mourut  l'ge de quatorze ans. L'on dit au Roi que c'tait
de s'tre trop chauff en jouant  la paume; mais la vrit est qu'on
laissait conduire ce prince par de jeunes libertins qui lui procuraient
de fort mchantes fortunes. On prtend mme que Don Pedro d'Aragon, son
gouverneur et premier gentilhomme de sa chambre, y contribua plus
qu'aucun autre, lui laissant la libert de faire venir dans son
appartement une fille qu'il aimait. Aprs cette visite, il fut pris
d'une violente fivre: il n'en dit point le sujet. Les mdecins, qui
l'ignoraient, crurent le soulager par de frquentes saignes qui
achevrent de lui ter le peu de force qui lui restait, et, par ce
moyen, ils avancrent la fin de sa vie. Le Roi sachant, mais trop tard,
ce qui s'tait pass, exila Don Pedro pour n'avoir pas empch cet
excs, ou pour ne pas l'avoir dcouvert assez tt.

Cependant Don Juan d'Autriche, qui tait lev comme fils naturel, ne
changea point d'tat, bien que cela et d tre, si effectivement il
avait t fils lgitime. Malgr cela, ses cratures soutiennent qu'il
ressemble si parfaitement  la reine lisabeth, que c'est son portrait;
et cette opinion ne laisse pas de faire impression dans l'esprit du
peuple qui court volontiers aprs les nouveauts, et qui aimait cette
grande Reine si passionnment qu'il la regrette encore comme si elle
venait de mourir; trs-souvent mme, l'on prononce son pangyrique, sans
autre engagement que celui de la vnration que l'on conserve pour sa
mmoire. Il est vrai que si Don Juan d'Autriche avait voulu profiter des
favorables dispositions du peuple, il a trouv bien des temps propres 
pousser sa fortune fort loin. Mais son unique but est de servir le Roi
et de tenir ses sujets dans les sentiments de fidlit qu'ils lui
doivent.

Pour en revenir  la Calderona, le Roi surprit un jour le duc de
Medina-de-las-Torres avec elle, et dans l'excs de sa colre il courut 
lui, son poignard  la main. Il allait le tuer, lorsque cette fille se
mit entre eux deux, lui disant qu'il pouvait la frapper s'il voulait.
Comme il avait la dernire faiblesse pour elle, il ne put s'empcher de
lui pardonner, et il se contenta d'exiler son amant. Mais ayant appris
qu'elle continuait  l'aimer et  lui crire, il ne songea plus qu'
faire une nouvelle passion. Quand il en eut une assez forte pour
n'apprhender point les charmes de la Calderona, il lui fit dire de se
retirer dans un monastre, ainsi que c'est la coutume, lorsque le Roi
quitte sa matresse. Celle-ci ne diffra point; elle crivit une lettre
au duc pour lui dire adieu, et elle reut le voile de religieuse de la
main du nonce apostolique, qui fut depuis Innocent X[23]. Il y a
beaucoup d'apparence que le Roi ne crut pas que Don Juan ft  un autre
qu' lui, puisqu'il l'aima chrement. Une chose qui vous paratra assez
singulire, c'est qu'un roi d'Espagne ayant des fils qu'il a reconnus ne
peut les laisser entrer dans Madrid tant qu'il vit. Ainsi, Don Juan a
t lev  Ocaa, qui en est loign de quelques lieues. Le roi son
pre s'y rendait souvent, et il le faisait mme venir aux portes de la
ville, o il l'allait trouver. Cette coutume vient de ce que les grands
d'Espagne disputent le rang que ces princes veulent tenir. Celui-ci,
avant qu'il allt en Catalogne, demeurait d'ordinaire au _Buen-Retiro_,
qui est une maison royale  l'une des extrmits de Madrid, un peu hors
la porte. Il se communiquait si peu, qu'on ne l'a jamais vu  aucune
fte publique pendant la vie du feu Roi; mais, depuis, les temps ont
chang, et sa fortune est sur un pied fort diffrent.

Pendant que la reine Marie-Anne d'Autriche, soeur de l'Empereur et mre
du Roi, gouvernait l'Espagne, et que son fils n'tait pas encore en ge
de tenir les rnes de l'tat, elle voulut toujours que Don Juan ft
loign de la cour; et d'ailleurs elle se sentait si capable de
gouverner, qu'elle avait aussi fort grande envie de soulager longtemps
le Roi du soin de ses affaires. Elle n'tait point trop fche qu'il
ignort tout ce qui donne le dsir, de rgner: mais bien qu'elle
apportt les dernires prcautions pour l'empcher de sentir qu'il tait
dans une tutelle un peu gnante, et qu'elle tcht de ne laisser
approcher de lui que les personnes dont elle pouvait s'assurer, cela
n'empcha pas que quelques-uns des fidles serviteurs du Roi ne
hasardassent tout pour lui faire comprendre ce qu'il pouvait faire pour
sa libert. Il voulut suivre les avis qu'on lui donnait, et enfin, ayant
pris des mesures justes, il se droba une nuit et fut au _Buen-Retiro_.
Il envoya aussitt un ordre  la Reine, sa mre, de ne point sortir du
palais.

Don Juan est d'une taille mdiocre, bien fait de sa personne; il a tous
les traits rguliers, les yeux noirs et vifs, la tte trs-belle; il est
poli, gnreux et fort brave. Il n'ignore rien des choses convenables 
sa naissance, et de celles qui regardent toutes les sciences et tous les
arts. Il crit et parle fort bien en cinq sortes de langues, et il en
entend encore davantage. Il a tudi longtemps l'astrologie judiciaire.
Il sait parfaitement bien l'histoire. Il n'y a pas d'instrument qu'il
ne sache et qu'il ne touche comme les meilleurs matres; il travaille au
tour, il forge des armes, il peint bien. Il prenait fort grand plaisir
aux mathmatiques, mais, tant charg du gouvernement de l'tat, il a
t oblig de se dtacher de toutes ses autres occupations.

Il arriva au Buen-Retiro au commencement de l'anne 1677, et aussitt
qu'il y fut, il fit envoyer la reine-mre  Tolde, parce qu'elle
s'tait dclare contre lui et qu'elle empchait son retour auprs du
Roi. Don Juan eut une joie extrme de recevoir, par le Roi lui-mme,
l'ordre de pourvoir  tout et de conduire les affaires du royaume; et ce
n'tait pas sans sujet qu'il s'en dchargeait sur lui, puisqu'il
ignorait encore l'art de rgner. On apportait pour raison d'une
ducation si tardive, que le roi son pre tait mourant quand il lui
donna la vie; que mme, lorsqu'il vint au monde, l'on fut oblig de le
mettre dans une bote pleine de coton, car il tait si dlicat et si
petit qu'on ne pouvait l'emmaillotter; qu'il avait t lev sur les
bras et sur les genoux des dames du palais jusqu' l'ge de dix ans,
sans mettre une seule fois les pieds  terre pour marcher[24]; que dans
la suite, la reine sa mre, qui tait engage par toutes sortes de
raisons  conserver l'unique hritier de la branche espagnole,
apprhendant de le perdre, n'avait os le faire tudier de peur de lui
donner trop d'application et d'altrer sa sant qui, dans la vrit,
tait fort faible; et l'on a remarqu que ce nombre de femmes avec
lesquelles le Roi tait toujours et qui le reprenaient trop aigrement
des petites fautes qu'il commettait, lui avait inspir une si grande
aversion pour elles que, ds qu'il savait qu'une dame l'attendait en
quelque endroit sur son passage, il passait par un degr drob, ou se
tenait enferm tout le jour dans sa chambre. La marquise de Los-Velez,
qui a t sa gouvernante, m'a dit qu'elle a cherch l'occasion de lui
parler six mois de suite fort inutilement. Mais, enfin, quand le hasard
faisait qu'elles parvenaient  le joindre, il prenait le placet de leurs
mains et tournait la tte, de crainte de les voir. Sa sant s'est si
bien affermie, que son mariage avec l'archiduchesse, fille de
l'Empereur, ayant t rompu par Don Juan,  cause que c'tait l'ouvrage
de la reine-mre, il a souhait d'pouser Mademoiselle d'Orlans. Les
circonstances de la paix qui vient d'tre conclue  Nimgue lui firent
jeter les yeux sur cette princesse, dont les belles qualits, Madame,
vous sont encore mieux connues qu' moi.

Il aurait t difficile de croire qu'ayant des dispositions si loignes
de la galanterie, il ft devenu tout  coup aussi amoureux de la Reine
qu'il le devint sur le seul rcit qu'on lui fit de ses bonnes qualits,
et sur son portrait en miniature qu'on lui apporta. Il ne veut plus le
quitter et le met toujours sur son coeur; il lui dit des douceurs qui
tonnent tous les courtisans, car il parle un langage qu'il n'a jamais
parl; sa passion pour la princesse lui fournit mille penses qu'il ne
peut confier  personne; il lui semble que l'on n'entre pas assez dans
ses impatiences, et dans le dsir qu'il a de la voir; il lui crit sans
cesse, et il fait partir presque tous les jours des courriers
extraordinaires pour lui porter ses lettres, et lui rapporter de ses
nouvelles. Lorsque vous serez  Madrid, ajouta Don Frdric, vous
apprendrez, Madame, plusieurs particularits qui, sans doute, se seront
passes depuis que j'en suis parti et qui satisferont peut-tre plus
votre curiosit que ce que je vous ai dit. Je vous suis trs-oblige,
rpliquai-je, de votre complaisance; mais faites-moi la grce encore de
me dire quel est le vritable caractre des Espagnols. Vous les
connaissez, et je suis persuade que rien n'est chapp  vos lumires;
comme vous m'en parlerez sans passion et sans intrt, je pourrai m'en
tenir  ce que vous m'en direz. Pourquoi croyez-vous, Madame, reprit-il
en souriant, que je vous en parle plus sincrement qu'un autre? il y a
des raisons qui pourraient me rendre suspect; ils sont mes matres, je
devrais les mnager, et si je ne suis pas assez politique pour le faire,
le chagrin d'tre contraint de leur obir serait propre  me donner sur
leur chapitre des ides contraires  la vrit. Quoi qu'il en soit,
dis-je en l'interrompant, je vous prie de m'apprendre ce que vous en
savez.

Les Espagnols, dit-il, ont toujours pass pour tre fiers et glorieux:
cette gloire est mle de gravit, et ils la poussent si loin, qu'on
peut l'appeler un orgueil outr. Ils sont braves sans tre tmraires:
on les accuse mme de n'tre pas assez hardis. Ils sont colres,
vindicatifs sans faire paratre d'emportement, libraux sans
ostentation, sobres pour le manger, trop prsomptueux dans la
prosprit, trop rampants dans la mauvaise fortune. Ils adorent les
femmes, et ils sont si fort prvenus en leur faveur que l'esprit n'a
point assez de part au choix de leurs matresses. Ils sont patients avec
excs, opinitres, paresseux, particuliers, philosophes; du reste, gens
d'honneur et tenant leur parole au pril de leur vie. Ils ont beaucoup
d'esprit et de vivacit, comprennent facilement, s'expliquent de mme et
en peu de paroles. Ils sont prudents, jaloux sans mesure, dsintresss,
peu conomes, cachs, superstitieux, fort catholiques, du moins en
apparence. Ils font bien les vers et sans peine. Ils seraient capables
des plus belles sciences, s'ils daignaient s'y appliquer. Ils ont de la
grandeur d'me, de l'lvation d'esprit, de la fermet, un srieux
naturel, et un respect pour les dames qui ne se rencontre point
ailleurs. Leurs manires sont composes, pleines d'affectation; ils sont
entts de leur propre mrite, et ne rendent presque jamais justice 
celui des autres. Leur bravoure consiste  se tenir vaillamment sur la
dfensive, sans reculer et sans craindre le pril; mais ils n'aiment
point  le chercher et ils ne s'y portent pas naturellement, ce qui
vient de leur jugement plutt que de leur timidit. Ils connaissent le
pril et ils l'vitent; leur plus grand dfaut, selon moi, c'est la
passion de se venger et les moyens qu'ils y emploient. Leurs maximes,
l-dessus, sont absolument opposes au christianisme et  l'honneur:
lorsqu'ils ont reu un affront, ils font assassiner celui qui le leur a
fait. Ils ne se contentent pas de cela, car ils font assassiner aussi
ceux qu'ils ont offenss dans l'apprhension d'tre prvenus, sachant
bien que s'ils ne tuent ils seront tus. Ils prtendent s'en justifier
quand ils disent que leur ennemi ayant pris le premier avantage, ils
doivent s'assurer du second; que s'ils y manquaient, ils feraient tort 
leur rputation; que l'on ne se bat point avec un homme qui vous a
insult; qu'il se faut mettre en tat de l'en punir, sans courre la
moiti du danger. Il est vrai que l'impunit autorise cette conduite:
car le privilge des glises et des couvents d'Espagne est de donner une
retraite assure aux criminels, et, tout autant qu'ils le peuvent, ils
commettent leurs mauvaises actions prs du sanctuaire, pour n'avoir
gure de chemin  faire jusqu' l'autel; on le voit souvent embrass par
un sclrat, le poignard encore  la main, tout sanglant du meurtre
qu'il vient de commettre[25].

A l'gard de leur personne, ils sont fort maigres, petits, la taille
fine, la tte belle, les traits rguliers, les yeux beaux, les dents
assez bien ranges, le teint jaune et basan. Ils veulent que l'on
marche lgrement, que l'on ait la jambe grosse et le pied petit, que
l'on soit chauss sans talon, que l'on ne mette point de poudre, qu'on
se spare les cheveux sur le ct de la tte et qu'ils soient coups
tout droits et passs derrire les oreilles, avec un grand chapeau
doubl de taffetas noir, une golille plus laide et plus incommode qu'une
fraise, un habit toujours noir; au lieu de chemise des manches de
taffetas ou de tabis noir, une pe trangement longue, un manteau de
frise noire par l-dessus, des chausses trs-troites, des manches
pendantes et un poignard. En vrit, tout cela gte  tel point un
homme, quelque bien fait qu'il puisse tre d'ailleurs, qu'il semble
qu'ils affectent l'habillement le moins agrable de tous, et les yeux ne
peuvent s'y accoutumer.

Don Frdric aurait continu de parler, et j'avais tant de plaisir 
l'entendre que je ne l'aurais point interrompu; mais il s'interrompit
lui-mme, ayant remarqu que la reprise d'hombre venait de finir, et
comme il eut peur que je ne voulusse me retirer, et que nous devions
partir le lendemain de bonne heure, il sortit avec les autres messieurs.
Je me levai, en effet, fort matin, parce que nous avions une grande
journe  faire pour aller coucher  Birbiesca. Nous suivmes la rivire
pour viter les montagnes, et nous passmes,  Oron, un gros ruisseau
qui se jette dans l'bre. Nous entrmes, peu aprs, dans un chemin si
troit qu' peine nos litires pouvaient y passer. Nous montmes le long
d'une cte fort droite jusqu' Pancorvo, dont je vis le chteau sur une
minence voisine. Nous traversmes une grande plaine, et c'tait une
nouveaut pour nous de voir un pays uni. Celui-ci est environn de
plusieurs montagnes, qui semblent se tenir comme une chane, et
particulirement la chane d'Occa; il fallut passer encore une petite
rivire avant que d'arriver  Birbiesca. Ce n'est qu'un bourg qui n'a
rien de remarquable que son collge et quelques jardins assez jolis le
long de l'eau; mais je puis dire que nous nous y rendmes par le plus
mauvais temps que nous eussions encore eu. J'en tais si fatigue, qu'en
arrivant je me mis au lit; ainsi je ne vis Don Fernand de Tolde et les
autres chevaliers que le lendemain  Castel de Peones; mais il faut bien
vous dire, comme l'on est dans les htelleries, et comptez qu'elles sont
toutes semblables. Lorsqu'on y arrive fort las et fort fatigu, rti par
les ardeurs du soleil ou gel par les neiges (car il n'y a gure de
milieu entre ces deux extrmits), l'on ne trouve ni pot-au-feu, ni
plats lavs; l'on entre dans l'curie et de l l'on monte en haut.
Cette curie est d'ordinaire pleine de mulets et de muletiers qui se
font des lits des bts de leurs mulets pendant la nuit, et le jour ils
leur servent de tables. Ils mangent de bonne amiti avec leurs mulets et
fraternisent beaucoup ensemble.

L'escalier par o l'on monte est fort troit et ressemble  une mchante
chelle. La Seora de la casa vous reoit en robe dtrousse et en
manches abattues; elle a le temps de prendre ses habits du dimanche
pendant que l'on descend de la litire, et elle n'y manque jamais, car
elles sont toutes pauvres et glorieuses.

L'on vous fait entrer dans une chambre dont les murailles sont assez
blanches, couvertes de mille petits tableaux de dvotion fort mal faits;
les lits sont sans rideaux, les couvertures de coton  houppes
passablement propres, les draps grands comme des serviettes et les
serviettes, comme de petits mouchoirs de poche; encore faut-il tre dans
une grosse ville pour en trouver trois ou quatre, car ailleurs il n'y en
a point du tout, non plus que de fourchettes. Il n'y a qu'une tasse dans
toute la maison, et si les muletiers la prennent les premiers, ce qui
arrive toujours s'ils le veulent (car on les sert avec plus de respect
que ceux qu'ils conduisent), il faut attendre patiemment qu'elle ne leur
soit plus ncessaire, ou boire dans une cruche. Il est impossible de se
chauffer au feu des cuisines sans touffer; elles n'ont point de
chemine. Il en est de mme de toutes les maisons que l'on trouve sur la
route. On fait un trou au haut du plancher et la fume sort par l. Le
feu est au milieu de la cuisine. L'on met ce que l'on veut faire rtir
sur des tuiles par terre, et quand cela est bien grill d'un ct on le
tourne de l'autre. Lorsque c'est de la grosse viande, on l'attache au
bout d'une corde suspendue sur le feu, et puis on la fait tourner avec
la main, de sorte que la fume la rend si noire, qu'on a peine seulement
de la regarder.

Je ne crois pas qu'on puisse mieux reprsenter l'enfer qu'en
reprsentant ces sortes de cuisines et les gens que l'on trouve dedans;
car, sans compter cette fume horrible, qui aveugle et suffoque, ils
sont une douzaine d'hommes et autant de femmes, plus noirs que des
diables, puants et sales comme des cochons, et vtus comme des gueux. Il
y en a toujours quelqu'un qui racle impudemment une mchante guitare, et
qui chante comme un chat enrou. Les femmes sont tout cheveles: on les
prendrait pour des Bacchantes; elles ont des colliers de verre, dont les
grains sont aussi gros que des noix; ils font cinq ou six tours  leur
col et servent  cacher la plus vilaine peau du monde.

Ils sont tous plus voleurs que des chouettes, et ils ne s'empressent 
vous servir que pour vous prendre quelque chose, quoi que ce soit, ne
ft-ce qu'une pingle, elle est prise de bonne guerre quand on la prend
 un Franais.

Avant toutes choses, la matresse de la maison nous amne ses petits
enfants, qui sont nu-tte au coeur de l'hiver, n'eussent-ils qu'un jour.
Elle leur fait toucher vos habits, elle leur en frotte les yeux, les
joues, la gorge et les mains. Il semble que l'on soit devenu relique et
que l'on gurit tous les maux. Ces crmonies acheves, l'on vous
demande si vous voulez manger, et, ft-il minuit, il faut envoyer  la
boucherie, au march, au cabaret, chez le boulanger, enfin, de tous les
cts de la ville, pour assembler de quoi faire un trs-mchant repas.
Car, encore que le mouton y soit fort tendre, leur manire de le frire
avec de l'huile bouillante n'accommode pas tout le monde; c'est que le
beurre y est trs-rare. Les perdrix rouges s'y trouvent en quantit et
fort grosses; elles sont un peu sches, et,  cette scheresse
naturelle, l'on y en ajoute une autre qui est bien pire; je veux dire
que, pour les rtir, on les rduit en charbon.

Les pigeons y sont excellents; et, en plusieurs endroits, on trouve de
bon poisson, particulirement des bessugos, qui ont le got de la truite
et dont on fait des pts qui seraient fort bons, s'ils n'taient pas
remplis d'ail, de safran et de poivre.

Le pain est fait de bl d'Inde que nous appelons en France bl de
Turquie. Il est assez blanc, et l'on croirait qu'il est ptri avec du
sucre, tant il est doux; mais il est si mal fait et si peu cuit, que
c'est un morceau de plomb que l'on se met sur l'estomac. Il a la forme
d'un gteau tout plat et n'est gure plus pais que d'un doigt; le vin
est assez bon, et dans la saison des fruits l'on a tout sujet d'tre
content, car les muscats sont d'une grosseur et d'un got admirables;
les figues ne sont pas moins excellentes. L'on peut alors se retrancher
 coup sr sur le dessert. L'on y mange encore des salades faites d'une
laitue si douce et si rafrachissante, que nous n'en avons point qui en
approche.

Ne pensez pas, ma chre cousine, qu'il suffise de dire: allez qurir
telles choses pour les avoir, trs-souvent on ne trouve rien du tout.
Mais supposez que l'on trouve ce que l'on veut, il faut commencer par
donner de l'argent; de manire que, sans avoir encore rien mang, votre
repas est compt et pay, car on ne permet au matre de l'htellerie que
de vous donner le logement. Ils disent pour raison qu'il n'est pas juste
qu'un seul profite de l'arrive des voyageurs, et qu'il vaut mieux que
l'argent se rpande en plusieurs endroits[26].

L'on n'entre en aucun lieu pour dner; l'on porte sa provision, et l'on
s'arrte au bord de quelque ruisseau o les muletiers font manger leurs
mulets. C'est de l'avoine ou de l'orge avec de la paille hache qu'ils
ont dans de grands sacs; car pour du foin, on ne leur en donne point. Il
n'est pas permis  une femme ou  une fille de demeurer plus de deux
jours dans une htellerie sur les chemins,  moins qu'elle n'ait des
raisons trs-apparentes. En voil assez pour que vous soyez informe des
htelleries, et de la manire dont on y est reu.

Aprs le souper, ces messieurs jourent  l'hombre, et, comme je ne
suis pas assez forte pour jouer contre eux, je m'intressai avec Don
Frdric de Cardone, et Don Fernand de Tolde se mit prs du brasier
avec moi. Il me dit qu'il aurait bien souhait que j'eusse eu le temps
de passer par Valladolid; que c'est la plus agrable ville de la vieille
Castille; qu'elle avait t longtemps la demeure des rois d'Espagne et
qu'ils y ont un palais digne de leur grandeur; que, pour lui, il y avait
des parentes qui se feraient un plaisir de m'y rgaler, et qu'elles
n'auraient pas manqu de me faire voir l'glise des Dominicains, que les
ducs de Lerme ont fonde; qu'elle tait fort riche, et le portail d'une
singulire beaut,  cause des figures et des bas-reliefs qui
l'enrichissent; que, dans le collge du mme couvent, les Franais y
voyaient avec satisfaction toutes les murailles semes de fleurs de lis,
et que l'on disait qu'un vque qui appartenait au roi de France les
avait fait peindre. Il ajouta qu'elles m'auraient mene aux religieuses
de Sainte-Claire, pour voir, dans le choeur de leur glise, le tombeau
d'un chevalier castillan, dont on prtend qu'il sort des accents et des
plaintes toutes les fois que quelqu'un de sa famille doit mourir. Je
souris  cela, comme tant dans le doute d'une chose  laquelle
effectivement je ne crois point. Vous n'ajoutez pas foi  ce que je vous
dis, continua-t-il, et je ne voudrais pas non plus vous l'assurer comme
une vrit incontestable, bien que tout le monde en soit persuad en ce
pays-ci. Mais il est certain qu'il y a une cloche en Aragon, dans un
bourg appel Vililla, sur l'bre, laquelle a dix brasses de tour; et il
arrive qu'elle sonne quelquefois toute seule, sans que l'on puisse
remarquer qu'elle soit agite par les vents ni par aucun tremblement de
terre, en un mot, par rien de visible. Elle tinte d'abord, et ensuite,
d'intervalle en intervalle, elle sonne  vole tant le jour que la nuit.
Lorsqu'on l'entend, on ne doute point qu'elle n'annonce quelque sinistre
accident. C'est ce qui arriva en 1601, le jeudi 13 de juin jusqu'au
samedi 15 du mme mois. Elle cessa alors de sonner et elle recommena le
jour de la Fte-Dieu, comme on tait sur le point de faire la
procession. Elle sonna aussi quand Alphonse, cinquime Roi d'Aragon,
alla en Italie pour prendre possession du royaume de Naples. On
l'entendit  la mort de Charles-Quint. Elle marqua le dpart pour
l'Afrique du Roi de Portugal Don Sbastien, l'extrmit du Roi Philippe
second et le trpas de sa dernire femme, la Reine Anne. Vous voulez que
je vous croie, Don Fernand, lui dis-je, il semble que je suis trop
opinitre de ne me pas rendre encore; mais vous conviendrez qu'il est
des choses dont il est permis de douter. Avouez plutt, Madame,
reprit-il d'un air enjou, que c'est manque de foi pour moi; car je ne
vous ai rien dit qui ne soit su de tout le monde; mais peut-tre
croiriez-vous davantage Don Estve de Carvajal, sur une chose aussi
extraordinaire qui est en son pays. Il l'appela en mme temps, et lui
demanda s'il n'tait pas vrai qu'il y avait, au couvent des Frres
Prcheurs de Cordoue, une cloche qui ne manquait pas de sonner toutes
les fois qu'il doit mourir un religieux, et qu'ainsi l'on en sait le
temps  un jour prs. Don Estve confirma ce que disait Don Fernand, et
si je m'en suis pas demeure absolument convaincue, j'en ai, tout au
moins, fait semblant.

Vous passez si vite dans la Vieille-Castille, continua Don Fernand, que
vous n'aurez pas le temps d'y rien voir de remarquable. On y parle
partout du portrait de la sainte Vierge qui s'est trouv miraculeusement
empreint sur un rocher[27]. Il est aux religieuses Augustines d'Avila,
et beaucoup de personnes s'y rendent par dvotion; mais on n'a gure
moins de curiosit pour certaines mines de sel qui sont proches de l,
dans un village appel Mangraville; l'on descend plus de deux cents
degrs sous terre, et l'on entre dans une vaste caverne, forme par la
nature, dont le haut est soutenu par un seul pilier de sel cristallin
d'une grosseur et d'une beaut surprenantes. Assez proche de ce lieu,
dans la ville de Soria, on voit un grand pont sans rivire et une
grande rivire sans pont, parce qu'elle a chang de lit par un
tremblement de terre.

Mais si vous veniez jusqu' Mdina-del-Campo, ajouta-t-il, je suis sr
que les habitants vous y feraient une entre, par la seule raison que
vous tes Franaise, et qu'ils se piquent d'aimer les Franais, pour se
distinguer un peu des sentiments des autres Castillans. Leur ville est
tellement privilgie, que le Roi d'Espagne n'a pas le pouvoir d'y crer
des officiers, ni le Pape mme d'y confrer des bnfices. Ce droit
appartient aux bourgeois, et trs-souvent ils se battent pour l'lection
des ecclsiastiques et des magistrats.

Une des choses que les trangers trouvent la plus belle dans ce pays-ci,
c'est l'aqueduc de Sgovie, qui est long de cinq lieues; il a plus de
deux cents arches d'une hauteur extraordinaire, bien qu'en plusieurs
endroits il y en ait deux l'une sur l'autre, et il est tout bti de
pierres de taille, sans que pour les joindre on y ait employ ni mortier
ni ciment. On le regarde comme un ouvrage des Romains, ou du moins qui
est digne de l'tre. La rivire qui est au bout de la ville entoure le
chteau et lui sert de foss: il est bti sur le roc. Entre plusieurs
choses remarquables, on y voit les portraits des Rois d'Espagne qui ont
rgn depuis plusieurs sicles et de toutes les villes du royaume. On ne
bat monnaie qu' Sville et  Sgovie; l'on tient les pices de huit
qu'on y fait pour plus belles que les autres. C'est par le moyen de la
rivire que certains moulins tournent, lesquels servent  battre la
monnaie. On y trouve aussi des promenades charmantes le long d'une
prairie plante d'ormeaux dont le feuillage est si pais, que les plus
grandes ardeurs du soleil ne le peuvent pntrer. Je ne manque pas de
curiosit, lui dis-je, pour toutes les choses qui le mritent, mais je
manque  prsent de temps pour les voir; je serais nanmoins bien aise
d'arriver d'assez bonne heure  Burgos pour me promener dans la ville.
C'est--dire, Madame, reprit Don Fernand, qu'il faut vous laisser en
tat de vous retirer. Il en avertit les chevaliers, qui quittrent le
jeu, et nous nous sparmes.

Je me suis leve ce matin avant le jour et je finis cette lettre 
Burgos o je viens d'arriver. Ainsi, ma chre cousine, je ne vous en
manderai rien aujourd'hui; mais je profiterai de la premire occasion
pour vous donner de mes nouvelles.

A Burgos, le 27 fvrier 1679.




QUATRIME LETTRE.


Nous emes lieu de nous apercevoir, en arrivant  Burgos, que cette
ville est plus froide que toutes celles par o nous avions pass; l'on
dit aussi que l'on n'y ressent jamais ces grandes et excessives chaleurs
qui tuent dans les autres endroits de l'Espagne. La ville est sur la
pente de la montagne et s'tend dans la plaine, jusqu'au bord de la
rivire qui mouille le pied des murailles. Les rues sont fort troites
et ingales; le chteau, qui n'est pas grand, mais assez fort, se voit
sur le haut de la montagne; un peu plus bas est l'arc de triomphe de
Fernando Gonzals, que les curieux trouvent extrmement beau. Cette
ville a t la premire reconquise sur les Maures, et les Rois d'Espagne
y ont demeur longtemps; c'est la capitale de la Vieille-Castille. Elle
tient le premier rang dans les deux tats des deux Castilles, bien que
Tolde le lui dispute. On y voit de beaux btiments, et le palais des
Velasco est un des plus magnifiques[28]. L'on trouve, dans tous les
carrefours et dans les places publiques, des fontaines jaillissantes,
avec des statues dont quelques-unes sont bien faites; mais ce qui est le
plus beau, c'est l'glise cathdrale; elle est tellement grande et
vaste, que l'on y chante la messe en cinq chapelles diffrentes sans
s'interrompre les uns les autres; l'architecture en est si dlicate et
d'un travail si exquis, qu'elle peut passer entre les btiments
gothiques pour un chef-d'oeuvre de l'art; cela est d'autant plus
remarquable que l'on btit assez mal en Espagne: en quelques endroits
c'est par pauvret, et en quelques autres, manque de pierre et de chaux.
On m'a dit qu' Madrid mme on y voyait des maisons de terre, et que les
plus belles sont faites de briques lies avec de la terre au lieu de
chaux. Pour passer de la ville au faubourg de Bga, on traverse trois
ponts de pierre; la porte qui rpond  celui de Santa-Maria est fort
leve, avec l'image de la Vierge au-dessus; ce faubourg contient la
plus grande partie des couvents et des hpitaux: on y en voit un fort
grand fond par Philippe II, pour recevoir les plerins qui vont 
Saint-Jacques, et les garder un jour; l'abbaye de Mille-Flores, dont le
btiment est trs-magnifique, n'en est pas trs-loigne. On voit encore
dans ce faubourg plusieurs jardins qui sont arross de fontaines et de
ruisseaux d'eaux vives; la rivire leur sert de canal, et l'on trouve,
dans un grand parc entour de murailles, des promenoirs en tous temps.

Je voulus voir le saint crucifix qui est au couvent des Augustins; il
est plac dans une chapelle du clotre assez grande et si sombre, qu'on
ne l'aperoit qu' la lueur des lampes, qui sont sans cesse allumes; il
y en a plus de cent; les unes sont d'or et les autres d'argent, d'une
grosseur si extraordinaire, qu'elles couvrent toute la vote de cette
chapelle; il y a soixante chandeliers d'argent plus hauts que les plus
grands hommes, et si lourds, qu'on ne les peut remuer  moins de se
mettre deux ou trois ensemble. Ils sont rangs  terre des deux cts de
l'autel; ceux qui sont dessus sont d'or massif. L'on voit, entre deux,
des croix de mme garnies de pierreries, et des couronnes qui sont
suspendues sur l'autel, ornes de diamants et de perles d'une beaut
parfaite. La chapelle est tapisse d'un drap d'or fort pais; elle est
si charge de rarets et de voeux, qu'il s'en faut bien qu'il n'y ait
assez de place pour les mettre tous; de sorte que l'on en garde une
partie dans le trsor.

Le saint crucifix est lev sur l'autel,  peu prs de grandeur
naturelle; il est couvert de trois rideaux les uns sur les autres, tous
brods de perles, et de pierreries: quand on les ouvre, ce que l'on ne
fait qu'aprs de trs-grandes crmonies, et pour des personnes
distingues, l'on sonne plusieurs cloches; tout le monde est prostern 
genoux, et il faut demeurer d'accord que ce lieu et cette vue inspirent
un trs-grand respect. Le crucifix est de sculpture et ne peut tre
mieux fait, sa carnation est trs-naturelle; il est couvert, depuis
l'estomac jusqu'aux pieds, d'une toile fine fort plisse, qui fait comme
une espce de jupe; ce qui ne lui convient gure, du moins  mon sens.

On tient que c'est Nicodme qui l'a fait; mais ceux qui aiment toujours
le merveilleux prtendent qu'il a t apport du ciel miraculeusement.
On m'a cont que de certains religieux de cette ville le volrent
autrefois et l'emportrent, et qu'il fut retrouv le lendemain dans sa
chapelle ordinaire; qu'alors ces bons moines le remportrent  force
ouverte une autre fois, et qu'il revint encore. Quoi qu'il en soit, il
fait plusieurs miracles, et c'est une des plus grandes dvotions de
l'Espagne; les religieux disent qu'il sue tous les vendredis[29].

J'allais rentrer dans l'htellerie, lorsque nous vmes le valet de
chambre du chevalier de Cardone qui accourait de toute sa force aprs
nous. Il tait bott, et trois religieux le suivaient fort chauffs.
Je fis dans ce moment un jugement fort tmraire, car je ne pus
m'empcher de croire que c'est qu'il avait vol quelque chose dans cette
riche chapelle et qu'on l'avait pris sur le fait. Mais son matre, qui
tait avec moi, lui ayant demand ce qui le faisait aller si vite, il
lui dit qu'il tait entr avec ses perons dans la chapelle du
Saint-Crucifix, qu'il y tait demeur le dernier, et que les religieux
l'avaient enferm pour lui faire donner de l'argent; qu'il s'tait
chapp de leurs mains aprs en avoir reu quelques gourmades, et qu'ils
le poursuivaient encore, comme nous venions de voir. C'est la vrit que
l'on n'y porte point d'perons, ou que tout au moins il en cote quelque
chose. La ville n'est pas extrmement grande; elle est orne d'une belle
place, o il y a de hauts piliers qui soutiennent de fort jolies
maisons; l'on y fait souvent des courses de taureaux, car le peuple aime
beaucoup cette sorte de divertissement. Il y a aussi un pont trs-bien
bti, fort long et fort large. La rivire qui passe dessous arrose une
prairie, au bord de laquelle on voit des alles d'arbres qui forment un
bocage trs-riant; le commerce autrefois y tait considrable, mais il
est bien diminu. On y parle mieux castillan qu'en aucun autre lieu de
l'Espagne, et les hommes y sont naturellement soldats; de manire que
lorsque le Roi en a besoin, il en trouve l de plus braves et en plus
grand nombre qu'ailleurs.

Aprs le souper, on se mit au jeu  l'ordinaire; Don Sanche Sarmiento
dit qu'il cdait sa place  qui la voudrait, et qu'il lui semblait que
c'tait  lui de m'entretenir ce soir-l. Je savais qu'il y avait
trs-peu qu'il tait de retour de Sicile. Je lui demandai s'il avait t
un de ceux qui avaient aid  chtier ce peuple rebelle. Hlas! Madame,
dit-il, le marquis de Las-Navas[30] suffisait pour les punir au del de
leur crime. J'tais  Naples dans le dessein de passer en Flandre, o
j'ai des parents du mme nom que moi. Le marquis de Los-Velez, Vice-Roi
de Naples, m'engagea  quitter mon premier projet et  m'embarquer avec
le marquis de Las-Navas, que le Roi envoyait Vice-Roi en Sicile. Nous
fmes voile sur deux btiments de Majorque, et nous nous rendmes 
Messine, le 6 de janvier. Comme il n'avait point fait avertir de sa
venue et que personne n'y tait prpar, on n'eut pas le temps de le
recevoir avec les honneurs que l'on rend d'ordinaire aux Vice-Rois;
mais, en vrit, ses intentions taient si contraires  ces pauvres
gens, que son entre n'aurait t accompagne que de larmes.

Il fut  peine arriv qu'il fit mettre en prison deux jurats, nomms
Vicenzo Zuffo et Don Diego; il tablit deux Espagnols  leur place; il
cassa rigoureusement l'Acadmie des Chevaliers de l'toile et commena
d'excuter les ordres que Don Vicenzo Gonzaga avait reus depuis
longtemps et qu'il avait luds par bont ou par faiblesse. Il fit
publier aussitt un rglement par lequel le Roi changeait toute la forme
du gouvernement de Messine, tait  la ville les revenus dont elle
jouissait, lui dfendait de porter  l'avenir le titre glorieux
d'_Exemplaire_, cassait le Snat et mettait  la place des six jurats,
six lus, dont deux seraient Espagnols; que ces lus ne pourraient plus
 l'avenir aller en public avec leurs habits de magistrats; que les
tambours et les trompettes ne marcheraient plus devant eux; qu'ils
n'iraient pas ensemble dans un mme carrosse  quatre chevaux, comme ils
avaient accoutum; qu'au lieu du _Stratico_, qui demeurait aboli, le Roi
nommerait un gouverneur espagnol qu'il pourrait rvoquer  sa volont;
qu'ils ne seraient plus assis que sur un banc; qu'on ne les encenserait
plus dans les glises; qu'ils seraient habills  l'espagnole; qu'ils ne
pourraient s'assembler pour les affaires publiques que dans une chambre
du palais du vice-roi, et qu'ils n'auraient plus de juridiction sur le
plat pays[31].

Chacun demeura constern, comme si les carreaux de la foudre taient
tombs du ciel pour les craser. Mais leur douleur augmenta bien le
cinquime du mme mois, lorsque le mestre de camp gnral fit enlever
tous les privilges en original, et jusqu'aux copies qu'il trouva dans
le palais de la ville, et le bourreau brla publiquement ces papiers.
L'on arrta ensuite le prince de Condro: et la dsolation de sa famille,
mais particulirement de la princesse lonore, sa soeur, avait quelque
chose de si touchant, que l'on ne pouvait se dfendre de mler ses
larmes aux siennes. Cette jeune personne n'a pas encore dix-huit ans; sa
beaut et son esprit sont de ces miracles qui surprennent toujours. Don
Sanche s'attendrit au souvenir de la princesse, et je connus aisment
que la piti n'avait pas toute seule part  ce qu'il m'en disait. Il
continua, cependant,  me parler de Messine.

Le Vice-Roi, ajouta-t-il, fit publier une ordonnance par laquelle il
tait enjoint  tous les bourgeois, sous peine de dix ans de prison et
de cinq mille cus d'amende, d'apporter leurs armes dans son palais. Il
fit en mme temps ter la grosse cloche de l'htel de ville, qui servait
 faire prendre les armes aux habitants, et, devant lui, on la brisa en
mille morceaux. Il dclara peu aprs qu'il allait faire btir une
citadelle qui contiendrait le quartier appel _Terra-Nova_ jusqu' la
mer. On fondit par son ordre toutes les cloches de l'glise cathdrale,
pour faire la statue du Roi d'Espagne, et les enfants du prince de
Condro furent arrts. Mais leur crainte devint extrme, lorsque le
Vice-Roi fit couper la tte  Don Vicenzo Zuffo, l'un des jurats. Cet
exemple de svrit alarma tout le monde, et ce qui parut plus terrible,
c'est que, dans les derniers troubles, quelques familles de Messinois
s'tant retires en plusieurs endroits, le marquis de Liche, ambassadeur
d'Espagne  Rome, leur conseilla de bonne foi de retourner en leur pays;
il les assura que tout y tait calme et que l'amnistie gnrale y devait
tre dj publie; et pour leur faciliter le passage, il leur donna des
passe-ports. Ces pauvres gens, qui n'avaient pas pris les armes et qui
n'taient pas du nombre des rvolts, ne se reprochaient rien et ne
croyaient pas aussi qu'on dt les traiter en coupables; ils se rendirent
 Messine. Mais ils avaient  peine pris terre au port, que la joie de
se revoir dans leur pays natal et au milieu de leurs amis, fut
trangement trouble lorsqu'on les arrta; et, sans aucun quartier, ds
le lendemain, le Vice-Roi les fit tous pendre, n'ayant point d'gards ni
pour l'ge ni pour le sexe[32]. Il envoya renverser la grosse tour de
Palerme; et les principaux bourgeois de cette ville ayant voulu
s'opposer aux impts excessifs que le marquis de Las-Navas venait de
mettre sur le bl, les soies et les autres marchandises, il les envoya
aux galres, sans se laisser toucher par les larmes de leurs femmes et
par le besoin que tant de malheureux enfants pouvaient avoir de leurs
pres[33].

Je vous avoue, continua Don Sanche, que mon caractre est si oppos aux
rigueurs qu'on exerce chaque jour sur ce misrable peuple, qu'il me fut
impossible de rester plus longtemps  Messine. Le marquis de Las-Navas
voulait envoyer  Madrid pour informer le Roi de ce qu'il avait fait. Je
le priai de me charger de cette commission; et, en effet, il me donna
ses dpches que j'ai rendues  Sa Majest, et, en mme temps, je
parlai pour le comte de Condro. J'ose croire que mes offices ne lui
seront pas tout  fait inutiles. Je suis persuade, lui dis-je, que 'a
t le principal motif de votre voyage. Je ne suis pas pntrante, mais
il me semble que vous prenez un tendre intrt dans les affaires de
cette famille. Il est vrai, Madame, continua-t-il, que l'injustice que
l'on fait  ce malheureux prince me touche sensiblement. S'il n'tait
pas frre de la princesse lonore, lui dis-je, peut-tre que vous
seriez plus tranquille sur ce qui le regarde; mais n'en parlons plus. Je
remarque que ce souvenir vous afflige; veuillez plutt m'apprendre
quelque chose de ce qu'on trouve de plus remarquable dans votre pays.
Ah! Madame, s'cria-t-il, vous me voulez insulter, car je ne doute pas
que vous sachiez que la Galice est si pauvre et d'une beaut si
mdiocre, qu'il n'y a pas lieu de la vanter; ce n'est pas que la ville
de Saint-Jacques de Compostelle ne soit considrable; elle est capitale
de la province, et il n'y en a gure, en Espagne, qui lui puisse tre
suprieure en grandeur ni en richesses. Son archevch vaut soixante-dix
mille cus de rente, et le chapitre en a autant. Elle est situe dans
une agrable plaine entoure de coteaux dont la hauteur est mdiocre, et
il semble que la nature ne les a mis en ce lieu que pour garantir la
ville des vents mortels qui viennent des autres montagnes. Il y a une
universit; on y voit de beaux palais, de grandes glises, des places
publiques, et un hpital des plus considrables et des mieux servis de
l'Europe. Il est compos de deux cours, d'une grandeur extraordinaire,
bties chacune de quatre cts avec des fontaines au milieu; plusieurs
chevaliers de Saint-Jacques demeurent dans cette ville; et la mtropole,
qui est ddie  ce saint, conserve son corps. Elle est extrmement
belle et prodigieusement riche. On prtend que l'on entend au tombeau de
saint Jacques un cliquetis, comme si c'tait des armes que l'on frappt
les unes contre les autres, et ce bruit ne se fait que lorsque les
Espagnols doivent souffrir quelque grande perte. Sa figure est
reprsente sur l'autel, et les plerins la baisent trois fois, et lui
mettent leurs chapeaux sur la tte, car cela est de la crmonie. Ils en
font encore une autre assez singulire; ils montent au-dessus de
l'glise qui est couverte de grandes pierres plates; en ce lieu est une
croix de fer o les plerins attachent toujours quelques lambeaux de
leurs habits[34]. Ils passent sous cette croix par un endroit si petit,
qu'il faut qu'ils se glissent sur l'estomac contre le pav, et ceux qui
ne sont pas menus sont prts  crever. Mais il y en a eu de si simples
et de si superstitieux qu'ayant omis de le faire, ils sont revenus
exprs de quatre ou cinq cents lieues, car on voit l des plerins de
toutes les contres du monde. Il y a la chapelle de France dont on a
beaucoup de soin. L'on assure que les Rois de France y font du bien de
temps en temps. L'glise qui est sous terre est plus belle que celle
d'en haut. On y trouve des tombeaux superbes et des pitaphes
trs-anciennes qui exercent la curiosit des voyageurs. Le palais
archipiscopal est grand, vaste, bien bti, et son antiquit lui donne
des beauts au lieu de lui en ter. Un homme de ma connaissance, grand
chercheur d'tymologies, assurait que la ville de Compostelle se nommait
ainsi, parce que saint Jacques devait souffrir le martyre dans le lieu
o il verrait paratre une toile  Campo-Stella. Il est vrai,
reprit-il, que quelques gens le prtendent ainsi, mais le zle et la
crdulit du peuple vont bien plus loin, et l'on montre  Padion, proche
de Compostelle, une pierre creuse, et l'on prtend que c'tait le petit
bateau dans lequel saint Jacques arriva aprs avoir pass dedans tant de
mers, o, sans un continuel miracle, la pierre aurait bien d aller au
fond. Vous n'avez pas l'air d'y ajouter foi, lui dis-je. Il se prit 
sourire, et, continuant son discours: Je ne puis m'empcher, dit-il, de
vous faire la description de nos milices; on les assemble tous les ans
au mois d'octobre, et tous les jeunes hommes, depuis l'ge de quinze
ans, sont obligs de se montrer; car s'il arrivait qu'un pre ou qu'un
parent celt son fils ou son cousin, et que ceux qui les assemblent le
sussent, ils feraient condamner celui qui cache son enfant  demeurer
toute sa vie en prison. L'on en a vu quelquefois des exemples; mais, 
la vrit, ils ne sont pas frquents, et les paysans ont une si grande
joie de se voir armer et de se voir traiter de _cavalleros_ et de
_nobles soldados del Rey_, qu'ils ne voudraient pour rien perdre cette
occasion. Il est rare que dans tout un rgiment il se trouve deux
soldats qui aient plus d'une chemise; leurs habits sont d'une toffe si
paisse, qu'il semble qu'elle soit faite avec de la ficelle. Leurs
souliers sont de corde; les jambes nues; chacun porte quelques plumes de
coq ou de paon  son petit chapeau, qui est retrouss par derrire avec
une fraise de guenilles au cou; leur pe, bien souvent sans fourreau,
ne tient qu' une corde; le reste de leurs armes n'est gure en meilleur
ordre, et, dans cet quipage, ils vont gravement  Tuy o est le
rendez-vous gnral, parce que c'est une place frontire au
Portugal[35]. Il y en a trois de cette manire: celle-l, Ciudad-Rodrigo
et Badajoz; mais Tuy est la mieux garde, parce qu'elle est vis--vis de
Valencia, place considrable du royaume de Portugal et que l'on a
fortifie avec soin. Ces deux villes sont si proches, qu'elles peuvent
se battre  coups de canon; et, si les Portugais n'ont rien oubli pour
mettre hors d'insulte Valencia, les Espagnols prtendent que Tuy n'est
pas moins en tat de se dfendre. Elle est btie sur une montagne, dont
la rivire de Minho mouille le pied, avec de bons remparts, de fortes
murailles et beaucoup d'artillerie. C'est l, dis-je, que nos Gallegos
demandent  combattre les ennemis du Roi et qu'ils assurent, d'un air un
peu fanfaron, qu'ils ne les craignent pas. Il en est peut-tre quelque
chose; car, dans la suite des temps, on en forme d'aussi bonnes troupes
qu'il s'en puisse trouver dans toute l'Espagne. Cependant c'est un mal
pour le royaume que l'on en prenne ainsi toute la jeunesse. Les terres,
pour la plupart, y demeurent incultes, et, du ct de
Saint-Jacques-de-Compostelle, il semble que ce soit un dsert; de celui
de l'Ocan, le pays tant meilleur et plus peupl, il y a beaucoup de
choses utiles  la vie et mme agrables, comme des grenades, des
oranges, des citrons, de plusieurs sortes de fruits, d'excellent
poisson, et particulirement des sardines plus dlicates que celles qui
viennent de Royan  Bordeaux.

Une des choses,  mon gr, les plus singulires de ce royaume, c'est la
ville d'Orense, dont une partie jouit toujours des douceurs du printemps
et des fruits de l'automne  cause d'une quantit de sources d'eau
bouillante qui chauffent l'air par leurs exhalaisons, pendant que
l'autre partie de cette mme ville prouve la rigueur des plus longs
hivers, parce qu'elle est au pied d'une montagne trs-froide; ainsi,
l'on y trouve, dans l'espace d'une seule saison, toutes celles qui
composent le cours de l'anne.

Vous ne me parlez point, interrompis-je, de cette merveilleuse fontaine
appele Louzana. H! qui vous en a parl  vous-mme, Madame, dit-il
d'un air enjou? Des personnes qui l'ont vue, ajoutai-je. On vous a donc
appris, continua-t-il, que dans la haute montagne de Cebret, on trouve
cette fontaine  la source du fleuve Lours, laquelle a son flux et son
reflux comme la mer, bien qu'elle en soit loigne de vingt lieues; que
plus les chaleurs sont grandes, plus elle jette d'eau, et que cette eau
est quelquefois froide comme de la glace, et quelquefois aussi chaude
que si elle bouillait, sans que l'on en puisse allguer aucune cause
naturelle. Vous m'en apprenez des particularits que j'ignorais, lui
dis-je, et c'est me faire un grand plaisir, car j'ai assez de curiosit
pour les choses qui ne sont pas communes. Je voudrais, reprit-il, qu'il
ft moins tard, je vous rendrais compte de plusieurs rarets qui sont en
Espagne et que vous seriez bien aise, peut-tre, de savoir. Je vous en
tiens quitte pour ce soir, lui dis-je, mais j'espre qu'avant que nous
soyons arrivs  Madrid nous trouverons le temps d'en parler. Il me le
promit fort honntement, et le jour tant fini, nous nous dmes adieu.

Quand je voulus me coucher, l'on me conduisit dans une galerie pleine de
lits comme on les voit dans les hpitaux. Je dis que cela tait ridicule
et que, n'en ayant besoin que de quatre, il n'tait pas ncessaire de
m'en donner trente et de me mettre dans une halle o j'allais geler. On
me rpondit que c'tait le lieu le plus propre de la maison, et il
fallut en passer par l. Je fis dresser mon lit, mais j'tais  peine
couche que l'on frappa doucement  ma porte. Mes femmes l'ouvrirent et
demeurrent bien surprises de voir le matre et la matresse suivis
d'une douzaine de misrables si dshabills qu'ils taient presque nus.
J'ouvris mon rideau au bruit qu'ils faisaient, et j'ouvris encore plus
les yeux  la vue de cette noble compagnie. La matresse s'approcha de
moi et me dit que c'taient d'honntes voyageurs qui allaient coucher
dans les lits qui taient de reste. Comment! coucher ici! lui dis-je; je
crois que vous perdez l'esprit? Je le perdrais, en effet, dit-elle, si
je laissais tant de lits inutiles. Il faut, Madame, que vous les payiez
ou que ces Messieurs y demeurent. Je ne puis vous exprimer ma colre; je
fus tente d'envoyer qurir Don Fernand et mes chevaliers, qui les
auraient plutt fait passer par les fentres que par la porte. Mais, au
fond, cela aurait t un beau sujet de vacarme pour une douzaine de
mchants grabats. Je m'apaisai donc et je tombai d'accord de payer vingt
sols pour chacun de ces lits. Ils ne sont gure plus chers 
Fontainebleau quand la cour y est. Ces illustres Espagnols, ou, pour
parler plus juste, ces marauds, qui avaient eu l'insolence d'entrer dans
cette galerie, se retirrent aussitt, aprs m'avoir fait beaucoup de
rvrences.

Le lendemain, je pensai pmer de rire, bien que ce ft  mes dpens,
quand je connus l'habilet de mes htes pour me ruiner; car vous saurez,
en premier lieu, que ces prtendus voyageurs taient leurs voisins et
qu'ils sont accoutums  ce mange lorsqu'ils voient des trangers; mais
quand je voulus compter les lits pour les payer, on les roula tous au
milieu de la galerie, et l'on commena de tirer des ais qui taient le
long de la muraille et qui cachaient de certains trous pleins de paille
qui auraient pu servir  coucher des chiens; je les payai pourtant aussi
chacun vingt sols. Quatre pistoles terminrent notre petite dispute. Je
n'eus pas la force de m'en fcher, tant je trouvai la chose singulire.
Je ne vous raconterais pas ce petit incident, sans qu'il pt servir 
vous faire connatre le caractre de cette nation.

Nous ne partmes de Burgos que bien tard. Le temps tait si mauvais, et
il tait tomb pendant la nuit une si grande abondance de pluie, que
j'attendis le plus longtemps que je pus, esprant toujours qu'elle
cesserait. Enfin je me dterminai, et je montai dans ma litire. Je
n'tais pas encore loigne de la ville, que je me repentais dj d'en
tre partie. On ne voyait aucun chemin, particulirement celui d'une
grande montagne fort haute et fort roide, par laquelle il fallait de
ncessit passer. Un de nos muletiers qui allait devant prit trop sur le
penchant de cette montagne, et il tomba avec son mulet dans une espce
de prcipice o il se cassa la tte et se dmit le bras. Comme c'tait
le fameux Philippe, de Saint-Sbastien, lequel est plus intelligent que
tous les autres, et qui conduit d'ordinaire les personnes de qualit 
Madrid, il s'attira une compassion gnrale, et nous demeurmes
trs-longtemps  le tirer du trs-haut endroit o il tait tomb; Don
Fernand de Tolde eut la charit de lui donner sa litire. La nuit vint
promptement, et nous nous en serions consols si nous eussions pu
revenir  Burgos, mais il tait impossible; les chemins n'taient pas
moins couverts de neige de ce ct-l que de tous les autres. Ainsi nous
nous arrtmes  Madrigalesco, qui n'a pas douze maisons, et je puis
dire que nous y fmes assigs sans avoir des ennemis. Cette aventure ne
laissa pas de nous donner quelque inquitude, bien que nous eussions
apport des provisions pour plusieurs jours.

La plus considrable maison du village tait  demi dcouverte, et il y
avait peu que j'y tais loge lorsqu'un vnrable vieillard me demanda
de la part d'une dame qui venait d'arriver. Il me fit un compliment et
me dit qu'elle avait appris que c'tait le seul lieu o l'on pouvait
tre moins incommod; qu'ainsi elle me priait de lui permettre qu'elle
s'y retirt avec moi. Il ajouta, que c'tait une personne de qualit
d'Andalousie; qu'elle tait veuve depuis peu, et qu'il avait l'honneur
d'tre  elle.

Un de nos chevaliers nomm Don Estve de Carvajal, qui est du mme pays,
ne manqua pas de demander son nom au vieux gentilhomme, qui lui dit que
c'tait la marquise de Los-Rios[36]. A ce nom, il se tourna vers moi et
m'en parla comme d'une personne dont le mrite et la naissance taient
galement distingus; j'acceptai avec plaisir cette bonne compagnie.
Elle vint aussitt dans sa litire, dont elle n'tait pas descendue,
parce qu'elle n'avait trouv aucune maison o l'on pt la recevoir.

Son habit me parut fort singulier. Il fallait tre aussi belle qu'elle
tait pour y conserver des charmes. Elle avait une coiffe d'une toffe
noire, la jupe de mme, et par-dessus une manire de surplis de toile de
batiste qui lui descendait plus bas que les genoux; les manches taient
longues, serres au bras, et tombaient jusque sur les mains. Ce surplis
s'attachait sur le corps, et comme il n'tait pas pliss par devant, il
semblait que c'tait une bavette. Elle portait sur sa tte un morceau de
mousseline qui lui entourait le visage, et l'on aurait cru que c'tait
une guimpe de religieuse, sauf qu'il tait trop chiffonn et trop clair.
Il couvrait sa gorge et descendait plus bas que le bord du corps de
jupe.

Il ne lui paraissait aucuns cheveux, ils taient tous cachs sous cette
mousseline. Elle portait une grande mante de taffetas noir, qui la
couvrait jusqu'aux pieds; et, par-dessus cette mante, elle avait un
chapeau dont les bords taient fort larges, attach sous le menton avec
des rubans de soie. On me dit qu'elles ne portent ce chapeau que
lorsqu'elles sont en voyage.

Tel est l'habit des veuves et des dueas, habit qui n'est pas
supportable  mes yeux; et si l'on rencontrait la nuit une femme vtue
ainsi, je suis persuade que l'on pourrait en avoir peur, sans tre trop
poltron. Cependant il faut avouer que cette jeune dame tait d'une
beaut admirable avec ce vilain deuil. On ne le quitte jamais,  moins
que l'on ne se remarie, et par toutes les choses qu'il faut que les
veuves observent en ce pays-ci, on les contraint de pleurer la mort d'un
poux qu'elles n'ont quelquefois gure aim vivant[37].

J'ai appris qu'elles passent la premire anne de leur deuil dans une
chambre toute tendue de noir, o l'on ne voit pas un seul rayon de
soleil; elles sont assises les jambes en croix sur un petit matelas de
toile de Hollande. Quand cette anne est finie, elles se retirent dans
une chambre tendue de gris. Elles ne peuvent avoir ni tableaux, ni
miroirs, ni cabinets, ni belles tables, ni aucuns meubles d'argent.
Elles n'osent porter de pierreries, et moins encore de couleurs. Quelque
modestes qu'elles soient, il faut qu'elles vivent si retires, qu'il
semble que leur me est dj dans l'autre monde. Cette grande contrainte
est cause que plusieurs dames qui sont trs-riches, et particulirement
en beaux meubles, se remarient pour avoir le plaisir de s'en servir.

Aprs les premiers compliments, je m'informai de la belle veuve o elle
allait; elle me dit qu'il y avait longtemps qu'elle n'avait vu une amie
de sa mre qui tait religieuse  Las Huelgas de Burgos, qui est une
abbaye clbre o il y a cent cinquante religieuses, la plupart filles
de princes, de ducs et de titulados[38]. Elle ajouta que l'abbesse est
dame de quatorze grosses villes, et de plus de cinquante autres places
o elle tablit des gouvernements et des magistrats; qu'elle est
suprieure de dix-sept couvents, confre plusieurs bnfices et dispose
de douze commanderies, en faveur de qui il lui plat. Elle me dit
qu'elle avait dessein de passer quelque temps dans un monastre.
Pourrez-vous, Madame, lui dis-je, vous accoutumer  une vie aussi
retire que l'est celle d'un couvent? Il ne me sera pas difficile,
dit-elle, je crois mme que je voyais moins de monde chez moi que je
n'en verrai l; et en effet, except la clture, ces religieuses ont
beaucoup de libert. Ce sont d'ordinaire les plus belles filles d'une
maison qu'on y met. Ces pauvres enfants y entrent si jeunes, qu'elles ne
connaissent, ni ce qu'on leur fait quitter, ni ce qu'on leur fait
prendre ds l'ge de six  sept ans, et mme plus tt. On leur fait
faire des voeux: bien souvent c'est le pre ou la mre, ou quelque proche
parente, qui les prononcent pour elles, pendant que la petite victime
s'amuse avec des confitures et se laisse habiller comme on veut. Le
march tient nanmoins, il ne faut pas songer  s'en ddire: mais  cela
prs, elles ont tout ce qu'elles peuvent souhaiter dans leur condition.
Il y en a,  Madrid, que l'on appelle les Dames de Saint-Jacques. Ce
sont proprement des chanoinesses qui font leurs preuves comme les
chevaliers de cet ordre. Elles portent, comme eux, une pe faite en
forme de croix, brode de soie cramoisie; elles en ont sur leurs
scapulaires et sur leurs grands manteaux qui sont blancs. La maison de
ces Dames est magnifique; toutes celles qui les vont voir y entrent sans
difficult. Leurs appartements sont trs-beaux; elles ne sont pas moins
bien meubles qu'elles le seraient dans le monde. Elles jouissent de
trs-grosses pensions, et chacune d'elles a trois ou quatre femmes pour
la servir. Il est vrai qu'elles ne sortent jamais, et ne voient leurs
plus proches parents qu'au travers de plusieurs grilles. Cela ne
plairait peut-tre pas dans un autre pays, mais en Espagne on y est
accoutum[39].

Il y a mme des couvents o les religieuses voient plus de cavaliers que
les femmes qui sont dans le monde. Elles ne sont aussi gure moins
galantes. L'on ne peut avoir plus d'esprit et de dlicatesse qu'elles en
ont: et comme je vous l'ai dit, Madame, la beaut y rgne plus
qu'ailleurs; mais il faut convenir qu'il s'en trouve parmi elles qui
ressentent bien vivement d'avoir t sacrifies de si bonne heure. Elles
regardent les plaisirs qu'elles n'ont jamais gots comme les seuls qui
peuvent faire le bonheur de la vie. Elles passent la leur dans un tat
digne de piti, disant toujours qu'elles ne sont l que par force, et
que les voeux qu'on leur fait prononcer  cinq ou six ans, doivent tre
regards comme des jeux d'enfants.

Madame, lui dis-je, il aurait t grand dommage que vos proches vous
eussent destine  vivre ainsi; et l'on peut juger, en vous voyant, que
toutes les belles Espagnoles ne sont pas religieuses. Hlas! Madame,
dit-elle, en poussant un soupir, je ne sais ce que je voudrais tre. Il
semble que j'aie l'esprit fort mal tourn de n'tre pas contente de ma
fortune; mais on a quelquefois des peines que toute la raison ne saurait
surmonter. En achevant ces mots, elle attacha ses yeux contre terre, et
elle s'abandonna tout  coup  une si profonde rverie, qu'il me fut
ais de juger qu'elle avait de grands sujets de dplaisir; quelque
curiosit que j'eusse de les apprendre; il y avait si peu que nous
tions ensemble, que je n'osai la prier de me donner ce tmoignage de sa
confiance, et, pour la tirer de la mlancolie o elle tait, je la priai
de me dire des nouvelles de la cour d'Espagne, puisqu'elle venait de
Madrid. Elle fit effort sur elle-mme pour se remettre un peu; elle nous
dit que l'on avait fait de grandes illuminations et beaucoup de
rjouissances  la fte de la Reine mre; que le Roi avait envoy un des
gentilshommes de sa chambre  Tolde pour lui faire des compliments de
sa part; mais que ces belles apparences n'avaient pas empch que le
marquis de Mancera, majordome de la Reine, n'et reu ordre de se
retirer  vingt lieues de la cour, ce qui avait fort chagrin cette
princesse. Elle nous apprit que la flotte qui portait des troupes en
Galice avait malheureusement pri sur les ctes du Portugal; que la
petite duchesse de Terra-Nova devait pouser Don Nicolo de Pignatelli,
prince de Monteleon, son oncle[40]; que le marquis de Leganez avait
refus la vice-royaut de Sardaigne, parce qu'il tait amoureux d'une
belle personne qu'il ne pouvait se rsoudre  quitter; que Don Carlos
Omode, marquis d'Almonazid, tait malade  l'extrmit, de dsespoir de
ce qu'on lui refusait le traitement de grand d'Espagne qu'il prtend,
pour avoir pous l'hritire de la maison et du grandat de
Castel-Rodrigue[41]; et que, ce qui l'affligeait le plus sensiblement,
c'est que Don Aniel de Gusman, premier mari de cette dame, avait joui de
cet honneur, de manire qu'il regardait les difficults que l'on faisait
comme attaches  sa personne, et que c'tait un nouveau sujet de
chagrin pour lui. En vrit, Madame, lui dis-je, il m'est difficile de
comprendre comme un homme de coeur peut s'abattre si fortement pour des
choses de cette nature; tout ce qui n'attaque ni l'homme ni la
rputation ne doit point tre mortel. L'on n'a pas une ambition si
rgle en Espagne, reprit la belle veuve en souriant; et, comme vous
voyez, Madame, en voil une preuve.

Don Frdric de Cardone, qui s'intressait beaucoup pour le duc de
Medina-Celi, lui en demanda des nouvelles. Le Roi, lui dit-elle, vient
de le faire prsident du Conseil des Indes. La Reine mre a crit au
Roi, sur le bruit qui court qu'il se veut marier, qu'elle est surprise
que les choses soient dj aussi avoues qu'elles le sont, et qu'il ne
lui en ait point fait part. Elle ajoute, dans sa lettre, qu'elle lui
conseillait, en attendant que tout ft prt pour cette crmonie,
d'aller faire un voyage en Catalogne et en Aragon: Don Juan d'Autriche
en comprend assez la ncessit, et il presse le Roi de partir pour
contenter les peuples d'Aragon, en leur promettant, par serment, selon
la coutume des nouveaux Rois, de leur conserver leurs anciens
privilges. Est-ce, Madame, lui dis-je en l'interrompant, que les
Aragonais ont d'autres privilges que les Castillans? Oui, reprit-elle,
ils en ont d'assez particuliers; et comme vous tes trangre, je crois
que vous serez bien aise que je vous en informe. Voici ce que j'en ai
appris.

La fille du comte Julien, nomme Cava, tait une des plus belles
personnes du monde. Le roi Don Rodrigue prit une passion si violente
pour elle, que son amour n'ayant plus de bornes, son emportement n'en
eut point aussi. Le pre, qui tait alors en Afrique, inform de
l'outrage fait  sa fille, qui ne respirait que vengeance, traita avec
les Maures, et leur fournit les moyens d'entrer dans l'Espagne (cela
arriva en 1214, aprs la bataille donne le jour de Saint-Martin, o Don
Rodrigue perdit la vie; d'autres disent qu'il s'enfuit en Portugal, et
qu'il y mourut dans une ville appele Viscii)[42], et d'y faire, pendant
le cours de plusieurs sicles, tous les dsordres dont l'histoire parle
amplement.

Les Aragonais furent les premiers qui secourent le joug de ces
barbares, et ne trouvant plus parmi eux aucun prince de la race des Rois
goths, ils convinrent d'en lire un, et jetrent les yeux sur un
seigneur du pays, appel Garci Ximens. Mais, comme ils taient les
matres de lui imposer des lois, et qu'il se trouvait encore trop
heureux de leur commander sous quelque condition qu'ils voulussent lui
obir, ces peuples donnrent des bornes bien troites  son pouvoir.

Ils convinrent entre eux qu'aussitt que le monarque drogerait 
quelques-unes des lois, il perdrait absolument son pouvoir, et qu'ils
seraient en droit d'en choisir un autre, quand bien mme il serait
paen; et pour l'empcher de violer leurs privilges et les dfendre
contre lui au pril de la vie, ils tablirent un magistrat souverain
qu'ils nommrent le Justicia, lequel devait tre commis pour veiller 
la conduite du Roi, des juges et du peuple; mais, la puissance d'un
souverain tant propre  intimider un simple particulier, ils voulurent,
pour affermir le Justicia dans ses fonctions, qu'il ne put tre condamn
ni en sa personne, ni en ses biens, que par une assemble complte des
tats qu'on nomme les Corts.

Ils ajoutrent encore que, si le Roi oppressait quelqu'un de ses sujets,
les grands et les notables du royaume pourraient s'assembler pour
empcher qu'on ne lui payt rien de ses domaines, jusqu' ce que
l'innocent ft justifi, ou qu'il ft rentr dans son bien. Le Justicia
devait tenir la main  toutes ces choses; et pour faire sentir de bonne
heure  Garci Ximens le pouvoir que cet homme avait sur lui, ils
l'levrent sur une espce de trne et voulurent que le Roi, ayant la
tte nue, se mt  genoux devant lui, pour faire serment, entre ses
mains, de garder leurs privilges. Cette crmonie acheve, ils le
reconnurent pour leur souverain, mais d'une manire aussi bizarre que
peu respectueuse; car au lieu de lui promettre fidlit et obissance,
ils lui dirent: Nous qui valons autant que vous, nous vous faisons notre
Roi et Seigneur,  condition que vous garderez nos privilges et
franchises, autrement nous ne vous reconnaissons point[43].

Le Roi Don Pedro, dans la suite du temps, tant parvenu  la couronne,
trouva que cette coutume tait indigne de la grandeur royale, et elle
lui dplut  tel point que par son autorit, par ses prires et par les
offres qu'il fit d'accorder plusieurs beaux privilges au royaume, il
obtint que celui-l serait aboli dans l'assemble des tats. L'on en
passa le consentement gnral, que l'on crivit, et qui lui fut
prsent. Aussitt qu'il eut le parchemin, il tira son poignard et se
pera la main, disant qu'il tait bien juste qu'une loi qui donnait aux
sujets la libert d'lire leur souverain s'effat avec le sang du
souverain. On voit encore aujourd'hui sa statue dans la salle de la
Dputation de Saragosse. Il tient le poignard d'une main, le privilge
de l'autre[44]. Les derniers Rois n'en ont pas t si religieux
observateurs que les premiers.

Mais il y a une loi qui subsiste encore, et qui est fort singulire;
c'est la loi de la manifestation: elle porte que, si un Aragonais a t
mal jug, en consignant cinq cents cus, il ne peut faire sa plainte
devant le Justicia, lequel est oblig, aprs une exacte perquisition, de
faire punir celui qui n'a pas jug quitablement; et, s'il manque,
l'oppress a recours aux tats du royaume, qui s'assemblent et nomment
neuf personnes de leurs corps, c'est--dire des grands, des
ecclsiastiques, de la petite noblesse, et des communauts. On en prend
trois du premier corps et deux de chacun des autres: mais il est 
remarquer qu'ils choisissent les plus ignorants pour juger les plus
habiles de la robe, soit pour leur faire plus de honte de leur faute,
ou, comme ils le disent, que la justice doit tre si claire, que les
paysans mmes, et ceux qui en savent le moins, puissent la connatre
sans le secours de l'loquence. On assure aussi que les juges tremblent
quand ils prononcent un arrt, craignant que ce n'en soit un pour
eux-mmes, pour la perte de leur vie ou de leurs biens, s'ils y
commettent la moindre erreur, soit par malice ou par inapplication.
Hlas! que si cette coutume tait tablie partout, on verrait de
changements avantageux!

Cependant, ce qui n'est pas moins singulier, c'est que la justice
demeure toujours souveraine, et, bien que l'on punisse rigoureusement le
mauvais juge de son arrt, il ne laisse pas de subsister dans toute sa
force et d'tre excut. S'il s'agit de la mort d'un malheureux, malgr
son innocence reconnue, on le fait mourir; les juges sont excuts  ses
yeux. Voil une faible consolation. Si le juge accus a bien fait sa
charge, celui qui s'en tait plaint laisse les cinq cents cus qu'il
avait consigns: mais, dt-il perdre cent mille livres de rente par
l'arrt dont il se plaint, l'arrt, dis-je, demeure pour bon, et l'on ne
condamne le juge qu' lui payer cinq cents cus; le reste du bien de ce
juge est confisqu au profit du Roi, ce qui est,  mon avis, une autre
injustice; car, enfin, l'on devrait avant toutes choses rcompenser
celui qui perd par un mchant arrt.

Ces mmes peuples ont la coutume de distinguer par le supplice le crime
qu'on a commis. Par exemple, un cavalier qui en a tu un autre en duel
(car il est dfendu de s'y battre), on lui tranche la tte par devant,
et celui qui a assassin, on la lui tranche par derrire; c'est pour
faire connatre celui qui s'est conduit en galant homme ou en
tratre[45].

Elle ajouta qu' parler en gnral des Aragonais, ils avaient un orgueil
naturel qu'il tait difficile de rprimer; mais aussi que, pour leur
rendre justice, on devait convenir qu'il se trouvait parmi eux une
lvation d'esprit, un bon got et des sentiments si nobles, qu'ils se
distinguaient avec avantage de tous les autres sujets du Roi d'Espagne;
qu'ils n'avaient jamais manqu de grands hommes, depuis leur premier Roi
jusqu' Ferdinand, et qu'ils en comptaient un nombre si surprenant,
qu'il paraissait y entrer beaucoup d'exagration; qu'il tait vrai
cependant qu'ils s'taient rendus fort recommandables par leur valeur et
par leur esprit.

Qu'au reste, leur terrain tait si peu fertile, qu'except quelques
valles qu'on arrosait avec des canaux, dont l'eau venait de l'bre, le
reste tait si sec et si sablonneux, que l'on n'y trouvait que de la
bruyre et des rochers; que la ville de Saragosse tait grande, les
maisons plus belles qu' Madrid, les places publiques ornes d'arcades;
que la rue Sainte, o l'on faisait le cours, tait si longue et si
large, qu'elle pouvait passer pour une grande et vaste place; que l'on y
voyait les palais de plusieurs seigneurs; que celui de Castelmorato
tait un des plus agrables; que la vote de l'glise de Saint-Franois
surprenait tout le monde, parce qu'tant d'une largeur extraordinaire,
elle n'est soutenue d'aucun pilier; que la ville n'tait pas forte, mais
que les habitants en taient si braves, qu'ils suffisaient pour la
dfendre; qu'elle n'a point de fontaine, et que c'est un de ses plus
grands dfauts; que l'bre n'y portait point de bateaux,  cause que
cette rivire est remplie de rochers trs-dangereux: qu'au reste,
l'archevch valait soixante mille cus de rente; que la vice-royaut
n'tait d'aucun revenu, et que c'tait un poste fort honorable, o il ne
fallait que de grands seigneurs en tat de faire de la dpense pour
soutenir leur rang, et pour soumettre des peuples qui taient
naturellement fiers et imprieux, point affables aux trangers, et si
peu prvenants, qu'ils aimeraient mieux rester seuls toute leur vie dans
leurs maisons, que de faire les premires dmarches pour s'attirer
quelque connaissance nouvelle; qu'il y avait une svre Inquisition dont
le btiment tait magnifique, et un parlement trs-rigide; que cela
n'empche pas qu'il ne sorte de ce royaume des compagnies de voleurs,
appels _bandoleros_[46], qui se rpandent par toute l'Espagne et qui
font peu de quartier aux voyageurs; qu'ils enlvent quelquefois des
filles de qualit, qu'ils mettent ensuite  ranon, pour que leurs
parents les rachtent; mais que, lorsqu'elles sont belles, ils les
gardent, et que c'est le plus grand malheur qui puisse leur arriver,
parce qu'elles passent leur vie avec les plus mchantes gens du monde,
qui les retiennent dans des cavernes effroyables, ou qui les mnent 
cheval avec eux; qu'ils en ont une jalousie si furieuse, qu'un de leurs
capitaines, ayant t attaqu depuis peu par des soldats que l'on avait
envoys dans les montagnes pour les prendre, tant bless  mort, et
ayant avec lui sa matresse, qui tait de la maison du marquis de
Camaraza, grand d'Espagne; lorsqu'elle le vit si mal, elle ne songea
qu' profiter de ce moment pour se sauver; mais que, s'en tant aperu,
tout mourant qu'il tait, il l'arrta par les cheveux et lui plongea son
poignard dans le sein, ne voulant pas, disait-il, qu'un autre possdt
un bien qui lui avait t si cher: c'est ce qu'il avoua lui-mme aux
soldats qui le trouvrent et qui virent ce triste spectacle.

La belle marquise de Los-Rios se tut en cet endroit, et je la remerciai
autant que je devais, de la bont qu'elle avait eue de m'apprendre des
choses si curieuses, et que j'aurais peut-tre ignores toute ma vie
sans elle. Je ne pensais pas, Madame, me dit-elle, que vous me dussiez
des remercments, et je craignais bien plutt d'avoir mrit des
reproches pour une conversation si longue et si ennuyeuse; mais c'est un
dfaut dans lequel on tombe, mme sans s'en apercevoir, lorsqu'on
raconte quelque vnement extraordinaire.

Je ne voulus point souffrir qu'elle me quittt pour manger ailleurs, et
je l'obligeai de coucher avec moi, parce qu'elle n'avait pas son lit. Un
procd si franc et si honnte l'engagea de me vouloir du bien. Elle
m'en assura en des termes si tendres, que je n'en pus douter; car je
dois vous dire que les Espagnoles sont plus caressantes que nous, et
qu'elles ont, pour ce qu'il leur plat, des manires bien plus
touchantes et bien plus dlicates que les ntres.

Enfin, je ne puis m'empcher de lui dire que si elle avait pour moi
l'amiti dont elle me flattait, elle aurait aussi la complaisance de
m'informer de ce qui lui faisait de la peine, que je l'avais entendue
soupirer la nuit; qu'elle tait rveuse et mlancolique, et que si elle
pouvait trouver quelque soulagement  partager ses chagrins avec moi, je
m'offrais de lui servir de fidle amie. Elle m'embrassa d'un air fort
tendre, et me dit, que sans diffrer d'un moment, elle allait satisfaire
ma curiosit; c'est ce qu'elle fit en ces termes:

Puisque vous me voulez connatre, Madame, il faut que, sans rien vous
dguiser, je vous avoue toutes mes faiblesses, et que par ma sincrit
je mrite une curiosit aussi obligeante qu'est la vtre.

Je ne suis pas d'une naissance qui me distingue dans le monde; mon pre
se nommait Davila, il n'tait que banquier; mais il tait estim et il
avait du bien. Nous sommes de Sville, capitale de l'Andalousie, et nous
y avons toujours demeur. Ma mre savait le monde, elle voyait beaucoup
de personnes de qualit, et, comme elle n'avait que moi d'enfant, elle
m'levait avec de grands soins; on trouvait que j'y rpondais assez, et
j'avais le bonheur que l'on ne me voyait gure sans me vouloir du bien.

Nous avions deux voisins qui venaient fort souvent dans notre maison;
ils taient agrablement reus de mon pre et de ma mre. Leur condition
n'avait aucun rapport: l'un tait le marquis de Los-Rios, homme riche et
de grande naissance, il tait veuf et d'un ge avanc; l'autre tait le
fils d'un gros marchand qui trafiquait aux Indes; il tait jeune et bien
fait; il avait de l'esprit, et toutes ses manires le distinguaient
avantageusement. Il s'appelait Mendez. Il ne fut pas longtemps sans
s'attacher  moi avec une si forte passion, qu'il n'y avait rien qu'il
ne ft pour me plaire et pour m'engager  quelque retour.

Il se trouvait dans tous les endroits o j'allais; il passait des nuits
entires sous mes fentres, pour y chanter des paroles qu'il avait
composes pour moi, qu'il accompagnait fort bien de sa harpe, ou pour
m'y donner des concerts; en un mot, il ne ngligeait rien de tout ce qui
pouvait me faire connatre sa passion.

Mais voyant que ses empressements n'avaient pas tout l'effet qu'il en
attendait, et ayant pass un assez long temps de cette manire, sans
oser me parler de sa tendresse, il rsolut enfin de profiter de la
premire occasion qu'il pourrait rencontrer pour m'en entretenir.

Je l'vitais depuis une conversation que j'avais eue avec une de mes
amies, qui avait bien plus d'exprience et d'usage du monde que moi.
J'avais senti que la prsence de Mendez me donnait de la joie, que mon
coeur avait une motion pour lui qu'il n'avait point pour les autres; que
lorsque ses affaires ou nos visites l'empchaient de me voir, j'tais
inquite, et comme j'aimais cette belle fille tendrement et que je lui
tais chre, elle avait remarqu que j'tais moins gaie qu'
l'ordinaire, et que mes yeux quelquefois s'attachaient avec attention
sur Mendez. Un jour qu'elle m'en faisait la guerre, je lui dis avec une
navet assez agrable: Ne me refusez pas, ma chre Henriette, de me
dfinir les sentiments que j'ai pour Mendez. Je ne sais encore si je
dois les craindre et si je ne dois point m'en dfendre; mais je sens
bien que j'y aurais beaucoup de peine, et qu'ils me font du plaisir.
Elle se prit  rire, elle m'embrassa et me dit: Ma chre enfant, n'en
doutez point, vous aimez.--J'aime, m'criai-je avec effroi. Ah! vous me
trompez, je ne veux point aimer, je ne veux point aimer.--Cela ne dpend
pas toujours de nous, continua-t-elle d'un air plus srieux, notre
toile en dcide avant notre coeur; mais au fond, qu'est-ce qui vous
pouvante si fort? Mendez est d'une condition proportionne  la vtre,
il a du mrite, il est bien fait, et si ses affaires continuent d'avoir
un succs aussi favorable qu'elles ont eu jusqu' prsent, vous pouvez
esprer d'tre heureuse avec lui.--Et qui m'a dit, repris-je en
l'interrompant, qu'il sera heureux avec moi, et mme qu'il y pense?--Oh!
je vous en rponds, me dit-elle; tout ce qu'il fait a ses vues, et l'on
ne passe pas les nuits sous les fentres et les jours  suivre une
personne indiffrente.

Aprs quelque autre discours de cette nature, elle me quitta, et je fis
dessein, malgr la rpugnance que j'y sentais, de ne plus donner lieu 
Mendez de me parler en particulier.

Mais un soir que je me promenais dans le jardin, il vint m'y trouver.
Je fus embarrasse, de me voir seule avec lui, et il eut lieu de le
remarquer sur mon visage et  la manire dont je le recevais. Cela ne
put le dtourner du dessein qu'il avait fait de m'entretenir. Que je
suis heureux, belle Marianne, me dit-il, de vous trouver seule: mais que
dis-je, heureux! Peut-tre que je me trompe, et que je dois craindre que
vous ne vouliez pas apprendre un secret que je veux vous confier.--Je
suis encore si jeune, lui dis-je en rougissant, que je ne vous conseille
pas de me rien dire,  moins que vous ne vouliez que j'en fasse part 
mes amis.--H quoi! continua-t il, si je vous avais dit que je vous
adore, que tout mon repos dpend des dispositions que vous avez pour
moi; que je ne saurais plus vivre sans quelque certitude que je pourrai
vous plaire un jour, le diriez-vous  vos amies?--Non, lui dis-je avec
beaucoup d'embarras, je regarderais cette confidence comme une
raillerie, et ne voulant pas la croire, je ne voudrais pas hasarder de
la laisser croire  d'autres.

L'on nous interrompit comme j'achevais ces mots; il me parut qu'il
n'tait gure content de ce que je lui avais rpondu, et, peu de temps
aprs, il trouva l'occasion de m'en faire des reproches.

Je ne pus les soutenir, et j'coutai favorablement le penchant que
j'avais pour lui; tout avait  mon gr une grce particulire dans sa
bouche, et il n'eut gure de peine  me persuader qu'il m'aimait plus
que toutes les choses du monde.

Cependant le marquis de Los-Rios me trouvait si bien leve, et toutes
mes manires lui revenaient si fort, qu'il s'attacha uniquement  me
plaire. Il avait de la dlicatesse et ne pouvait se rsoudre de ne me
devoir qu' la seule autorit de mes parents. Il comprenait assez qu'ils
recevraient comme un honneur les intentions qu'il avait pour moi; mais
il voulait que j'y consentisse avant que de s'adresser  eux.

Dans cette pense, il me parla un jour, et me dit tout ce qu'il put
imaginer de plus engageant. Je lui tmoignai que je me ferais toujours
un devoir indispensable d'obir  mon pre, que cependant nos ges
taient si diffrents, que je lui conseillais de ne point songer  moi;
que j'aurais une ternelle reconnaissance des sentiments avantageux
qu'il avait pour moi; que je lui accorderais toute mon estime, mais que
je ne pouvais disposer que de cela en sa faveur. Aprs m'avoir entendue,
il fut quelque temps sans parler, et prenant tout d'un coup une
rsolution fort gnreuse: Aimable Marianne, me dit-il, vous auriez pu
me rendre le plus heureux homme du monde, et si vous aviez de
l'ambition, je pourrais aussi la satisfaire; cependant vous me refusez,
vous souhaitez d'tre  un autre, j'y consens; j'ai trop d'amour pour
balancer entre votre satisfaction et la mienne; je vous en fais donc un
entier sacrifice, et je me retire pour jamais. En achevant ces mots, il
me quitta, et me parut si afflig, que je ne pus m'empcher d'en tre
touche.

Mendez arriva peu aprs et me trouva triste. Il me pressa si fort de
lui en apprendre la cause, que je ne pus lui refuser cette preuve de ma
complaisance. Un autre que lui m'aurait eu une sensible obligation de
l'exclusion que je venais de donner  son rival; mais bien loin de m'en
tenir compte, il me dit qu'il voyait dans mes yeux que je regrettais
dj un amant qui pouvait me mettre dans un rang plus lev que lui, et
qu'il y avait bien de la cruaut dans mon procd. J'essayai inutilement
de lui faire connatre l'injustice du sien; quoi que je puisse lui dire,
il continua de me reprocher mon inconstance. Je restai surprise et
chagrine de cette manire d'agir, et je demeurai plusieurs jours sans
vouloir lui parler.

Il fit enfin rflexion qu'il n'avait pas de sujet de se plaindre; il
vint me trouver, il me demanda pardon et me tmoigna beaucoup de
dplaisir de n'avoir pas t le matre de sa jalousie. Il s'excusa,
comme font tous les amants, sur la force de sa passion. J'eus tant de
faiblesse, que je voulus bien oublier la peine qu'il m'avait cause.
Nous nous raccommodmes, et il continua de me rendre des soins fort
empresss.

Son pre ayant appris la passion qu'il avait pour moi, crut qu'il ne
pourrait lui procurer un mariage plus convenable; il lui en parla et
vint ensuite trouver mon pre pour lui en faire la proposition. Ils
taient amis depuis longtemps, il fut agrablement cout, et il lui
accorda avec plaisir ce qu'il souhaitait.

Mendez vint m'en apprendre la nouvelle avec des transports qui auraient
sembl ridicules  tout autre qu' une matresse. Ma mre m'ordonna
d'avoir pour lui des gards; elle me dit que cette affaire m'tait
avantageuse, et qu'aussitt que la flotte des Indes serait arrive, o
il avait un intrt trs-considrable, on conclurait le mariage.

Pendant que ces choses se passaient, le marquis de Los-Rios tait
retir dans une de ses terres, o il ne voyait presque personne. Il
menait une vie languissante qui le tuait; il m'aimait toujours, et
s'empchait de me le dire et de se soulager par cet innocent remde.
Enfin, son corps ne put rsister  l'accablement de son esprit, il tomba
dangereusement malade; et sachant des mdecins qu'il n'y avait pas
d'esprance pour lui, il fit un effort pour m'crire la lettre du monde
la plus touchante, et il m'envoya en mme temps une donation de tout son
bien, au cas qu'il mourt. Ma mre se trouva dans ma chambre lorsqu'un
gentilhomme me prsenta ce paquet de sa part; elle voulut savoir ce
qu'il contenait.

Je ne pus donc,  ce moment, m'empcher de lui dire ce qui s'tait
pass, et nous fmes l'une et l'autre dans la dernire surprise de
l'extrme gnrosit du marquis. Elle lui manda que j'irais, avec ma
famille, le remercier d'une libralit que je n'avais point mrite, et
en particulier elle me reprit fortement de lui avoir fait un mystre
d'une chose que j'aurais d lui dire sur-le-champ. Je me jetai  ses
genoux, je m'excusai le moins mal qu'il me fut possible, et je lui
tmoignai tant de douleur de lui avoir dplu, qu'elle me pardonna
facilement. Au sortir de ma chambre, elle fut trouver mon pre, et lui
ayant appris tout ce qui s'tait pass, ils rsolurent d'aller, le
lendemain, voir le marquis, et de m'y mener.

Je le dis le soir  Mendez, et la crainte que j'avais qu'enfin mes
parents ne me voulussent faire pouser ce vieillard, si par hasard il
chappait de sa maladie; quelque touche que je lui parusse, il
s'emporta si fort, et il me fit de si grands reproches, qu'il fallait
l'aimer autant que je l'aimais pour ne pas rompre avec lui. Mais il
avait un tel ascendant sur mes volonts, qu'encore qu'il ft le plus
injuste de tous les hommes, je croyais qu'il ft le plus raisonnable.

Nous fmes chez le marquis de Los-Rios; sa maison de campagne n'est
qu' deux lieues de Sville. Tout mourant qu'il tait, il nous reut
avec tant de joie, qu'il nous fut ais de la remarquer. Mon pre lui
tmoigna son dplaisir de le trouver dans un tat si pitoyable; il lui
fit ses remercments pour la donation qu'il m'avait faite et l'assura
que s'il trouvait quelque prtexte honnte et plausible, il romprait
avec Mendez, auquel il avait donn sa parole; que s'il pouvait y
russir, il la lui engageait; que je ne serais jamais  d'autre qu'
lui. Il reut cette assurance comme il aurait pu recevoir sa parfaite
flicit; mais il connut bien la douleur que j'en ressentais. Je devins
ple, mes yeux se couvrirent de larmes, et lorsque nous le quittmes, il
me pria de m'approcher de lui. Il me dit d'une voix mourante: Ne
craignez rien, belle Marianne, je vous aime trop pour vous dplaire;
vous serez  Mendez, puisque Mendez a touch votre coeur. Je lui dis que
je n'avais point de penchant particulier pour lui, que l'on m'avait
ordonn de le regarder comme un homme qui devait tre mon poux, et
qu'enfin je le priais de gurir.

Il me semble que c'tait la moindre dmarche que je pouvais faire pour
une personne  qui j'avais de si grandes obligations. Il en parut assez
satisfait, et faisant un effort pour prendre ma main et la baiser:
Souvenez-vous, au moins, me dit-il, que vous m'ordonnez de vivre, et
que ma vie tant votre ouvrage, vous serez oblige de la conserver.

Nous revnmes le soir, et l'impatient Mendez nous attendait pour me
faire de nouveaux reproches. Je les pris,  mon ordinaire, comme des
preuves de sa passion; et aprs m'tre justifie, je lui demandai si
l'on n'avait point quelque nouvelle de la flotte. Hlas! me dit-il, mon
pre en a reu qui me dsesprent; je n'ose vous les
apprendre.--Avez-vous quelque chose de cach pour moi, lui dis-je en le
regardant tendrement, et pouvez-vous croire que je me dmente  votre
gard?--Je suis trop heureux, reprit-il, que vous ayez des dispositions
si favorables, et comme, en effet, je ne puis avoir rien de secret pour
vous, il faut que je vous avoue que le galion dans lequel nous avions
tout notre bien s'est entr'ouvert et a chou contre la cte.

La plus grande partie de sa charge est perdue; mais j'y serais bien
moins sensible, quelque intrt que j'y aie, si je n'envisageais pas la
suite des malheurs que cette perte me prpare. Votre prsence aura rendu
la sant au marquis de Los-Rios; l'on sait dans votre famille ses
sentiments pour vous: il est riche et grand seigneur; je deviens
misrable, et si vous m'abandonnez, ma chre Marianne, je n'aurai plus
d'espoir que dans une prompte mort. Je fus pntre de douleur  des
nouvelles si affligeantes; je pris une de ses mains, et la serrant dans
les miennes, je lui dis: Mon cher Mendez, ne croyez point que je sois
capable de vous aimer et de changer par les effets de votre bonne ou de
votre mauvaise fortune. Si vous tes capable de faire un effort pour
lui rsister, croyez aussi que j'en serai capable. J'en atteste le ciel,
continuai-je, et pourvu que vous m'aimiez et que vous me soyez fidle,
je veux bien qu'il me punisse si jamais je change.

Il me tmoigna toute la sensibilit qu'il devait  des assurances si
touchantes, et nous rsolmes de ne pas divulguer cet accident.

Je me retirai fort triste, et m'enfermai dans mon cabinet, rvant aux
suites que pourrait avoir la perte de tant de biens. J'y tais encore,
lorsque j'entendis frapper doucement contre les jalousies qui fermaient
ma fentre (car j'tais loge dans un appartement bas); je m'approchai,
et je vis Mendez au clair de la lune. Que faites-vous ici  l'heure
qu'il est, lui dis-je?--Hlas! me dit-il, je veux essayer de vous parler
avant que de m'en aller.

Mon pre vient encore de recevoir des nouvelles du galion; il veut que
je parte tout  l'heure, et que j'aille o il est chou, pour tcher
d'en sauver quelque chose; il y a fort loin d'ici et je vais tre un
temps considrable sans vous voir. Ah! ma chre Marianne, pendant tout
ce temps, me tiendrez-vous ce que vous m'avez promis? Puis-je esprer
que ma chre matresse me sera fidle?--Si vous le pouvez esprer,
dis-je en l'interrompant. Mendez, que vous ai-je fait pour le mettre en
doute? Oui, continuai-je, je vous aimerai, fussiez-vous le plus
infortun de tous les hommes.

Ce serait abuser de votre patience, Madame, que de vous raconter tout
ce que nous nous dmes dans cette douloureuse sparation; et bien qu'il
n'y part aucun danger, nos coeurs se saisirent  tel point, que nous
avions dj un pressentiment des disgrces qui nous devaient arriver. Le
jour approchait, et il fallut enfin nous dire adieu; je lui vis rpandre
des larmes, et j'tais toute mouille des miennes.

Je me jetai sur mon lit, roulant dans mon esprit mille tristes penses,
et je parus le lendemain si abattue, que mon pre et ma mre eurent peur
que je ne tombasse dangereusement malade.

Le pre de Mendez les vint voir, pour excuser son fils de ce qu'il
tait parti sans prendre cong d'eux. Il ajouta qu'il s'agissait d'une
affaire si presse, qu'elle ne lui avait pas laiss un moment  sa
disposition. A mon gard, Madame, je n'avais plus de joie, je n'tais
sensible  rien, et si quelque chose pouvait me soulager, c'tait la
conversation de ma chre Henriette, avec qui je me plaignais en libert
de la longue absence de Mendez.

Cependant le marquis de Los-Rios tait hors de danger, et mon pre
l'allait voir souvent. Je remarquai un jour beaucoup d'altration sur le
visage de ma mre: elle et mon pre furent longtemps enferms avec des
religieux qui les taient venus trouver, et aprs avoir confr
ensemble, ils me firent appeler, sans que je pusse en deviner la cause.

J'entrai dans leur cabinet si mue, que je ne me connaissais pas
moi-mme. Un de ces bons pres, vnrable par son ge et par son habit,
me dit plusieurs choses sur la rsignation que nous devons aux ordres
de Dieu, sur sa providence dans tout ce qui nous regarde, et la fin de
son discours fut que Mendez avait t pris par les Algriens, qu'il
tait esclave, et que par malheur ces corsaires avaient su qu'il tait
fils d'un riche marchand, ce qui avait t cause qu'ils l'avaient mis 
une furieuse ranon; qu'ils taient  Alger dans le temps qu'il y
arriva; qu'ils auraient bien voulu le ramener, mais que l'argent qu'ils
avaient port pour tous n'aurait pas suffi pour lui seul: qu' leur
retour, ils taient alls chez son pre pour lui apprendre ces fcheuses
nouvelles, mais qu'ils avaient su qu'il s'tait absent, et que la perte
d'un galion sur lequel il avait tous ses effets, sans en avoir pu rien
sauver, l'avait rduit  fuir des cranciers qui le cherchaient pour le
faire mettre en prison; que les choses tant en cet tat, ils ne
voyaient gure de remde aux maux du pauvre Mendez; qu'il tait entre
les mains de Meluza, le plus renomm et le plus intress de tous les
corsaires, et que, si je suivais leur conseil et celui de mes parents,
je songerais  prendre un autre parti. J'avais cout jusque-l ces
funestes nouvelles si transie, que je n'avais pu les interrompre que par
de profonds soupirs; mais quand il m'eut dit qu'il fallait penser  un
autre parti, j'clatai et fis des cris et des regrets si pitoyables, que
je touchai de compassion mon pre, ma mre et ces bons religieux.

L'on m'emporta dans ma chambre, comme une fille plus prs de la mort
que de la vie; l'on envoya qurir Doa Henriette, et ce ne fut pas sans
douleur qu'elle me vit si malheureuse et si afflige. Je tombai dans une
mlancolie inconcevable; je me tourmentais nuit et jour, rien n'tait
capable de m'ter le souvenir de mon cher Mendez.

Le marquis de Los-Rios ayant appris ce qui se passait, conut de si
fortes esprances, qu'il se trouva bientt en tat de venir demander 
mon pre, de mme  moi, l'effet des paroles que nous lui avions
donnes. Je voulus lui faire entendre que la mienne n'tait point
dgage  l'gard de Mendez, qu'il tait malheureux, mais que je ne lui
tais pas moins promise. Il m'couta sans se laisser persuader, et me
dit que j'avais autant d'envie de me perdre que les autres en ont de se
sauver; que c'tait moins son intrt que le mien qui le faisait agir.
Et ravi d'avoir un prtexte qui lui semblait plausible, il pressa mon
pre avec tant de chaleur, qu'il consentit  tout ce qu'il souhaitait.

Je ne puis vous reprsenter, Madame, dans quelle douleur j'tais
abme. Qu'est devenue, Seigneur, disais-je au marquis, cette
scrupuleuse dlicatesse qui vous empchait de vouloir mon coeur d'une
autre main que de la mienne? Si vous me laissiez au moins le loisir
d'oublier Mendez, peut-tre que son absence et ses disgrces me le
rendraient indiffrent; mais dans le temps o je suis, tout occupe du
cruel accident qui me l'arrache, vous ajoutez de nouvelles peines 
celles que j'ai dj, et vous croyez qu'avec ma main je pourrais vous
donner ma tendresse!

Je ne sais ce que je crois, me disait-il, ni ce que j'espre, je sais
bien que ma complaisance a pens me coter la vie; que si vous n'tes
point destine pour moi, un autre vous possdera; que Mendez, par l'tat
de sa fortune, n'y doit plus prtendre, et qu'enfin, puisque l'on veut
vous rtablir, vous avez bien de la duret de refuser que ce soit avec
moi. Vous n'ignorez pas ce que j'ai fait jusqu'ici pour vous plaire, mon
procd vous doit tre caution de mes sentiments; et qui vous rpondra
d'un autre coeur fait comme le mien?

Les jours se passaient ainsi dans les disputes, dans les prires et
dans une affliction continuelle.

Le marquis faisait bien plus de progrs sur l'esprit de mon pre que
sur le mien. Enfin, ma mre m'ayant envoy qurir un jour, elle me dit
qu'il n'y avait plus  balancer, et que mon pre voulait absolument que
j'obisse  ses ordres. Ce que je pus dire pour m'en dispenser, mes
larmes, mes remontrances, ma douleur, mes peines, tout cela fut inutile
et ne m'attira que des durets.

L'on prpara toutes les choses ncessaires  mon mariage, le marquis
voulut que tout et un air de magnificence convenable  sa qualit; il
m'envoya une cassette pleine de bijoux et pour cent mille livres de
pierreries. Le jour fatal pour notre hymen fut arrt. Me voyant rduite
dans cette extrmit, je pris une rsolution qui vous surprendra,
Madame, et qui marque une grande passion. J'allai chez Doa Henriette,
cette amie m'avait toujours t fidle, et je me jetai  ses pieds; je
la surpris par une action si extraordinaire. Ma chre Henriette, lui
dis-je, fondant en larmes, il n'y a plus de remdes  mes maux, si vous
n'avez piti de moi; ne m'abandonnez pas, je vous en conjure, dans le
triste tat o je suis; c'est demain que l'on veut que j'pouse le
marquis de Los-Rios. Il n'est plus possible que je l'vite. Si l'amiti
que vous m'avez promise est  toute preuve et vous rend capable d'une
rsolution gnreuse, vous ne me refuserez point de suivre ma fortune et
de venir avec moi  Alger payer la ranon de Mendez, et le tirer du
cruel esclavage o il est. Vous me voyez  vos genoux, continuai-je en
les embrassant (car quelques efforts qu'elle et pu faire, je n'avais
pas voulu me lever), je ne les quitterai point que vous ne m'ayez donn
votre parole de faire ce que je souhaite. Elle me tmoigna tant de
peine de me voir  ses pieds, que je me levai pour l'obliger  me
rpondre. Aussitt, elle m'embrassa avec de grands tmoignages de
tendresse. Je ne vous refuserai jamais rien, ma chre Marianne, me
dit-elle, ft-ce ma propre vie; mais vous allez vous perdre et me perdre
avec vous. Comment deux filles pourront-elles excuter ce que vous
projetez? Votre ge, notre sexe et votre beaut nous exposeront  des
aventures dont la seule imagination me fait frmir. Ce qu'il y a de bien
certain, c'est que nous allons combler nos familles de honte; or si vous
y aviez fait de srieuses rflexions, il n'est pas possible que vous
pussiez vous y rsoudre.--Ah! barbare, m'criai-je, plus barbare que
celui qui retient mon amant, vous m'abandonnez; mais bien que je sois
seule, je ne laisserai pas de prendre mon parti; aussi bien, le secours
que vous pourriez me donner ne me pourrait tre fort utile: restez,
restez, j'y consens, il est juste que j'aille sans aucune consolation
affronter tout le pril; j'avoue mme qu'une telle dmarche ne convient
qu' une fille dsespre.

Mes reproches et mes larmes murent Henriette; elle me dit que mon
intrt l'avait oblige, autant que le sien propre, de me parler comme
elle avait fait; mais qu'enfin, puisque je persistais dans mon premier
sentiment et que rien ne pouvait m'en dtourner, elle tait rsolue de
ne me point abandonner; que si je l'en voulais croire, nous nous
travestirions, qu'elle se chargeait d'avoir deux habits d'homme, et que
c'tait  moi de pourvoir  tout le reste. Je l'embrassai avec mille
tmoignages de reconnaissance et de tendresse.

Je lui demandai ensuite si elle avait vu les pierreries que le marquis
m'avait envoyes; je les porterai, lui dis-je, pour en payer la ranon
de Mendez. Nous rsolmes de profiter de tous les moments, parce qu'il
n'y en avait aucun  perdre, et nous ne manqumes, ni l'une ni l'autre,
 rien de ce que nous avions projet.

Jamais deux filles n'ont t mieux dguises que nous le fmes, sous
l'habit de deux cavaliers. Nous partmes cette mme nuit et nous nous
embarqumes sans avoir trouv le moindre obstacle; mais aprs quelques
jours de navigation, nous fmes surprises d'une tempte si violente,
que nous crmes qu'il n'y avait point de salut pour nous. Dans tout ce
dsordre et ce pril, je sentais bien moins de crainte pour moi que de
douleur de n'avoir pu mettre mon cher Mendez en libert, et d'avoir
engag Henriette dans ma mauvaise fortune. C'est moi, lui disais-je en
l'embrassant, c'est moi, ma chre compagne, qui excite cet orage; si je
n'tais pas sur la mer elle serait calme; mon malheur me suit en quelque
lieu que j'aille, j'y entrane tout ce que j'aime. Enfin, aprs avoir
t un jour et deux nuits dans des alarmes continuelles, le temps
changea et nous arrivmes  Alger.

J'tais si aise de me voir en tat de dlivrer Mendez, que je ne
comptais pour rien tous les dangers que j'avais courus. Mais,  Dieu!
que devins-je en dbarquant, lorsqu'aprs toute la perquisition que l'on
put faire, je connus qu'il n'y avait point d'esprance de retrouver la
cassette o j'avais mis tout ce que j'avais de plus prcieux; je me
sentis presse d'une si violente douleur que je pensai expirer avant de
sortir du vaisseau. Sans doute cette cassette, qui tait petite et dont
je pris peu de soin pendant la tempte, tomba dans la mer ou fut vole;
lequel que ce soit des deux, je fis une perte considrable, et il ne me
restait plus que deux mille pistoles de pierreries que j'avais gardes 
tout vnement et que je portais sur moi.

Je rsolus avec cela de faire une tentative prs du patron de Mendez.
Aussitt que nous fmes dans la ville, nous nous informmes de sa
maison; et l'ayant apprise sans peine (car Meluza tait fort connu),
nous nous y fmes conduire vtues encore en cavaliers.

Je ne puis vous exprimer, Madame, dans quel trouble j'tais en
approchant de cette maison o je savais que mon cher amant languissait
dans les fers; quelles tristes rflexions ne faisais-je point! Hlas!
qu'est-ce que je devins, lorsqu'en entrant chez ce corsaire, je vis
Mendez enchan avec plusieurs autres que l'on allait mener  la
campagne pour les faire travailler  polir le marbre? Je serais tombe 
ses pieds si Henriette ne m'avait soutenue. Je ne savais plus ni o
j'tais, ni ce que je faisais; je voulus lui parler, mais la douleur
m'avait si fort serr le coeur et li la langue que je ne pus profrer
une seule parole. Pour lui, il ne me regarda pas; il tait si triste et
si abattu qu'il n'avait des yeux pour personne, et il fallait l'aimer
autant que je l'aimais pour le pouvoir reconnatre, tant il tait
chang.

Aprs avoir t quelque temps  me remettre de cette violente
agitation, j'entrai dans une salle basse, o l'on me dit que Meluza
tait. Je le saluai et je lui dis le sujet de mon voyage, que Mendez
tait mon proche parent, qu'il avait t ruin par la perte d'un galion
et par sa captivit, et que c'tait sur mon propre bien que je prenais
de quoi payer sa ranon. Le Maure me parut fort indiffrent  tout ce
que je lui disais; et, me regardant ddaigneusement, il me dit qu'il ne
s'informait point o je prendrais cet argent, mais qu'il savait, de
science certaine, que Mendez tait riche; que, cependant, pour me
marquer qu'il ne voulait pas se servir de tous ses avantages, il ne le
mettait qu' vingt mille cus.

Hlas! que 'aurait t peu si je n'avais pas perdu mes pierreries!
mais que c'tait trop en l'tat o je me trouvais. Enfin, aprs avoir
longtemps disput inutilement, je pris tout d'un coup une rsolution qui
ne pouvait tre inspire que par un amour extrme.

Voil tout ce que j'ai, dis-je au corsaire en lui donnant mes diamants,
cela ne vaut pas ce que tu demandes; prends-moi pour ton esclave, et
sois bien persuad que tu ne me garderas pas longtemps. Je suis fille
unique d'un riche banquier de Sville; retiens-moi pour otage et laisse
aller Mendez, il reviendra bientt pour me retirer. Le barbare fut
surpris de me trouver capable d'une rsolution si gnreuse et si
tendre.--Tu es digne, me dit-il, d'une meilleure fortune. Va, j'accepte
le parti que tu m'offres, j'aurai soin de toi et te serai bon patron. Il
faut que tu quittes l'habit que tu portes pour en prendre un convenable
 ton sexe; tu garderas mme tes pierreries si tu veux, j'attendrai
aussi bien pour le tout que pour une partie.

Doa Henriette tait si confuse et si perdue du march que je venais
de conclure, qu'elle ne pouvait assez m'exprimer son dplaisir; mais,
enfin, malgr toutes ses remontrances et ses prires, je tins ferme, et
Meluza me fit apporter un habit d'esclave dont je m'habillai. Il me
conduisit dans la chambre de sa femme  laquelle il me donna, aprs lui
avoir racont ce que je faisais pour la libert de mon amant.

Elle en parut touche et me promit qu'elle adoucirait le temps de ma
servitude par tous les bons traitements qu'elle me pourrait faire.

Le soir, quand Mendez fut de retour, Meluza le fit appeler et lui dit
que, comme il tait de Sville, il lui voulait faire voir une esclave
qu'il avait achete, parce qu'il la connatrait peut-tre.

Aussitt on me fit entrer. Mendez,  cette vue, perdant toute
contenance, vint se jeter  mes genoux, et prenant mes mains qu'il
baisait tendrement et qu'il mouillait de ses larmes, il me dit tout ce
qui se peut penser de plus touchant et de plus tendre. Meluza et sa
femme se divertirent de voir les diffrents mouvements de joie et de
tristesse, d'amour et de peine dont nous tions agits; enfin ils
apprirent  Mendez les obligations qu'il m'avait, qu'il tait libre et
que je resterais  sa place. Il fit tout ce que l'on put faire pour me
dtourner de prendre un tel parti.--H quoi! me disait-il, vous voulez
que je vous charge de mes chanes, ma chre matresse, pourrai-je tre
libre quand vous ne le serez pas? Je vais donc faire pour vous ce que
vous venez de faire pour moi; je me vendrai et je vous rachterai de cet
argent; car, enfin, considrez que quand mme je serais en tat,
aussitt que j'arriverai  Sville, d'y trouver des secours et de
revenir sur mes pas pour vous ramener, je ne pourrais cependant me
rsoudre de vous quitter; jugez donc si je le pourrai dans un temps o
ma fortune ne me promet rien et que je suis le plus malheureux de tous
les hommes.--J'opposai  toutes ses raisons la tendresse de mon pre qui
ne me laisserait pas esclave aussitt qu'il le saurait. Enfin j'employai
tout le pouvoir que j'avais sur son esprit, pour qu'il profitt de ce
que je faisais en sa faveur.

Que vous dirai-je, Madame, de notre sparation? Elle fut si douloureuse
que les paroles ne peuvent exprimer ce que nous sentmes. J'obligeai
Henriette de partir avec lui, afin qu'elle allt solliciter et presser
mes parents de faire leur devoir  mon gard.

Cependant mon pre et ma mre taient dans une affliction inconcevable;
et, lorsqu'ils s'aperurent de ma fuite, ils en pensrent mourir de
douleur.

Ils se reprochaient sans cesse ce qu'ils avaient fait pour m'obliger 
pouser le marquis de Los-Rios; il n'tait pas, de son ct, dans un
moindre dsespoir; ils me faisaient chercher inutilement dans tous les
endroits o ils pouvaient s'imaginer que je serais cache.

Deux annes entires s'coulrent sans que je reusse ni nouvelles ni
secours de Mendez; ce qui me fit croire, avec beaucoup d'apparence,
qu'Henriette et lui taient pris sur mer. Je leur avais donn toutes
les pierreries que Meluza m'avait laisses; mais ce n'tait pas leur
perte ni celle de ma libert que je regrettais, c'tait mon cher amant
et ma fidle amie, dont le souvenir m'occupait sans cesse et me causait
une affliction sans gale. Je n'avais plus de repos ni de sant, je
pleurais nuit et jour; je refusais de sortir d'esclavage en ngligeant
d'crire  mon pre ma triste destine. Je ne souhaitais qu'une prompte
mort et j'aurais voulu la rencontrer pour finir mes peines et mes
malheurs.

Meluza et sa femme avaient piti de moi: ils ne doutaient point que
Mendez ne ft pri. Ils me traitaient moins cruellement que ces gens-l
n'ont accoutum de traiter les malheureux qui tombent entre leurs mains.

Un jour que Meluza revenait de course, il ramena plusieurs personnes de
l'un et l'autre sexe qu'il avait prises, mais entre autres une jeune
fille de condition, qui tait de Sville et que je connaissais. Cette
vue renouvela toutes mes douleurs; elle fut fort surprise de me trouver
dans ce triste lieu. Nous nous embrassmes tendrement, et comme je
gardais un profond silence: Comment, belle Marianne, me dit-elle,
tes-vous si indiffrente pour vos proches et pour votre patrie, que
vous n'ayez aucune curiosit d'en apprendre des nouvelles? Je levai les
yeux vers le ciel, et poussant un profond soupir, je la priai de me dire
si l'on ne savait point en quel lieu Mendez et Henriette taient
pris.--Qui vous a dit qu'ils soient pris? reprit-elle. Ils sont 
Sville, o ils mnent une vie fort heureuse.

Mendez a rtabli ses affaires, et s'est fait un plaisir et un honneur
de publier partout les extrmes obligations qu'il avait  Henriette.
Peut-tre ignorez-vous, continua-t-elle, que Mendez avait t pris et
fait esclave par les Algriens? Cette gnreuse fille se travestit et
vint le racheter jusqu'ici; mais il n'en a pas t ingrat, il l'a
pouse. C'est une union charmante entre eux, l'hymen n'en a point banni
l'amour. Comme elle parlait encore, elle s'aperut tout d'un coup que
j'tais si change, qu'il semblait que j'allais mourir. Mes forces
m'abandonnrent, mes yeux se fermrent et je tombai vanouie entre ses
bras. Elle s'effraya extrmement, elle appela mes compagnes qui me
mirent au lit, et tchrent de me tirer d'un tat si pitoyable.

Cette belle fille s'y empressa plus qu'aucune autre; et lorsque je fus
revenue  moi, je commenai  me plaindre, je poussai des soupirs et des
sanglots capables d'mouvoir quelque chose de plus barbare qu'un
corsaire.

Meluza, en effet, fut touch du rcit d'une trahison si inconcevable,
et, sans m'en rien dire, il s'informa de sa nouvelle esclave du nom de
mon pre; il lui crivit aussitt tout ce qu'il savait de mes malheurs.

Ces lettres pensrent faire mourir ma mre. Elle ne pouvait s'imaginer
qu' dix-huit ans je fusse dans les fers, sans verser un torrent de
larmes; mais ce qui augmenta tous ses dplaisirs, c'tait le dsordre
des affaires de mon pre. Plusieurs banqueroutes considrables l'avaient
ruin; il n'tait plus dans le commerce, et c'tait une chose
impossible de trouver les vingt mille cus que Meluza voulait avoir
pour ma ranon.

Le gnreux marquis de Los-Rios apprit ces nouvelles et vint trouver
mon pre pour lui offrir tout ce qui tait  son pouvoir. Je ne le fais
point, lui dit-il, en vue de violenter les inclinations de votre fille
lorsqu'elle sera ici; je l'aimerai toujours, mais je ne la chagrinerai
jamais. Comme mon pre n'avait point d'autre parti  prendre, il accepta
ce qui lui tait prsent de si bon coeur, et aprs lui avoir tmoign sa
reconnaissance pour des obligations si peu communes, il s'embarqua et
arriva heureusement  Alger dans le temps o je ne songeais qu' mourir.

Il m'pargna tous les reproches que je mritais; il me racheta et
racheta,  ma prire, cette aimable fille de Sville: la ranon tait
mdiocre. Nous retournmes ensemble, et ma mre me reut avec tant de
joie, qu'il ne s'en peut ressentir une plus parfaite. J'y rpondis
autant qu'il me fut possible: mais, Madame, je portais toujours dans mon
coeur le trait fatal qui m'avait blesse. Tout ce que ma raison me
pouvait reprsenter n'tait pas capable d'effacer de mon souvenir
l'image du tratre Mendez.

Je vis le marquis de Los-Rios; il n'osa me parler des sentiments qu'il
avait conservs pour moi, mais je lui avais des obligations si
pressantes, que la reconnaissance me fit faire pour lui ce que
l'inclination m'aurait fait faire pour un autre.

Je lui offris ma main, et il me donna la sienne avec autant de passion
que s'il n'avait pas eu des sujets essentiels de se plaindre de moi.

Je l'pousai enfin; et comme j'apprhendais de revoir Mendez, cet
ingrat auquel je devais tant d'horreur, et pour lequel j'en avais si
peu, je priai le marquis que nous demeurassions  la maison de campagne
qu'il avait prs de Sville.

Il voulait toujours ce que je voulais avec la dernire complaisance. Il
souhaita mme que mon pre et ma mre s'y retirassent. Il adoucit le
mchant tat de leur fortune par des libralits essentielles; et je
puis dire qu'il ne s'est jamais trouv une me plus vritablement
grande. Jugez, Madame, de tous les reproches que je faisais  mon coeur
de n'tre pas pour lui aussi tendre qu'il le devait; mais c'tait un
crime o mon malheur seul avait part; il ne dpendait pas de moi
d'oublier Mendez, et je sentais toujours de nouveaux dplaisirs, lorsque
j'apprenais sa flicit avec l'infidle Henriette.

Aprs avoir pass deux ans dans une continuelle attention sur moi-mme
pour ne rien faire qui ne ft agrable  mon poux, le ciel me l'ta, ce
gnreux poux; et il fit pour moi, dans ces derniers moments, ce qu'il
avait toujours fait jusqu'alors, c'est--dire qu'il me donna tout son
bien avec des tmoignages d'estime et de tendresse qui relevaient
beaucoup un don si considrable. Il me rendit la plus riche veuve
d'Andalousie, mais il ne sut me rendre la plus heureuse.

Je ne voulus point retourner  Sville, o mes parents me
souhaitaient, et, pour m'en loigner, je pris le prtexte qu'il fallait
que j'allasse dans mes terres y donner les ordres ncessaires. Je
partis; mais comme il y a une fatalit particulire dans tout ce qui me
regarde, en arrivant  une htellerie, le premier objet qui frappa ma
vue, ce fut l'infidle Mendez. Il tait en grand deuil, et il n'avait
rien perdu de tout ce qui me l'avait fait trouver trop aimable. Je
frissonnai, je plis, et voulant m'loigner promptement, je me sentis si
faible et si tremblante que je tombai  ses pieds. Quoi qu'il ne me
connt pas encore, il s'empressa pour m'aider  me relever; mais la
grande mante dans laquelle j'tais cache, s'tant ouverte, que
devint-il, en me voyant? Il ne resta gure moins perdu que moi. Il
voulut s'approcher; mais jetant un regard furieux sur lui: Oseras-tu,
parjure, lui dis-je, oseras-tu t'approcher de moi? Ne crains-tu point la
juste punition de tes perfidies? Il fut quelque temps sans rpondre, et
j'allais le quitter, lorsqu'il s'y opposa.--Accablez-moi de reproches,
Madame, me dit-il; donnez-moi les noms les plus odieux, je suis digne de
toute votre haine; mais ma mort va bientt vous venger. Oui, je mourrai
de douleur de vous avoir trahie et de vous avoir dplu, et si je
regrette quelque chose en mourant, c'est de n'avoir qu'une vie  perdre,
pour expier les crimes dont vous pouvez justement m'accuser. Il me
parut fort touch en achevant ces mots; et plt au ciel que l'on pt se
promettre un vritable repentir d'un tratre! Je ne voulus pas hasarder
une plus longue conversation avec lui. Je le quittai sans daigner lui
rpondre, et cette marque de mpris et d'indiffrence lui fut sans doute
plus sensible que tous les reproches que j'aurais pu lui faire.

Il avait perdu sa femme depuis quelque temps, cette infidle qui lui
avait aid  se rvolter contre tous les devoirs de l'amour, de
l'honneur et de la reconnaissance, et, depuis ce jour-l, il me suivit
partout. Il tait comme une ombre plaintive attache  mes pas, car il
devint si maigre, si ple et si chang, qu'il n'tait plus
reconnaissable. O Dieu! Madame, quelle violence ne me faisais-je point
pour continuer de le maltraiter? Je sentis enfin que je n'avais pas le
courage de rsister  la faiblesse de mon coeur et  l'ascendant que ce
malheureux a sur moi. Plutt que de faire une faute si honteuse et de
lui pardonner, je partis pour Madrid; j'y ai des parents, je cherchai
parmi eux un asile contre mes propres mouvements.

Je n'y fus pas longtemps que Mendez ne l'apprit et ne m'y vint
chercher. Je vous avoue que je n'tais point fche de ce qu'il faisait
encore pour me plaire; mais, malgr le penchant que j'ai pour lui, je
fis une forte rsolution de l'viter, puisque je ne pouvais le har; et
sans que personne l'ait su, j'ai pris le chemin de Burgos, o je vais
m'enfermer avec une de mes amies qui y est religieuse.

Je me flatte, Madame, d'y trouver plus de repos que je n'en ai eu
jusqu' prsent. La belle marquise se tut en cet endroit, et je lui
tmoignai une reconnaissance particulire de la grce qu'elle m'avait
faite. Je l'assurai de la part que je prenais  ses dplaisirs; je la
conjurai de m'crire et de me donner de ses nouvelles  Madrid, et elle
me le promit le plus obligeamment du monde.

Nous apprmes le lendemain qu'il tait impossible de partir, parce qu'il
avait neig toute la nuit et que l'on ne voyait aucun sentier battu dans
la campagne; mais nous avions une assez bonne compagnie pour nous
consoler, et nous passions une partie du temps  jouer  l'hombre et
l'autre en conversation. Aprs avoir t trois jours avec la marquise de
Los-Rios, sans m'tre aperue de la longueur du temps, par le plaisir
que j'prouvais  l'entendre et  la voir (car elle est une des plus
aimables femmes du monde), nous nous sparmes avec une vritable peine,
et ce ne fut pas sans nous tre encore promis de nous crire et de nous
revoir.

Le temps s'est adouci, j'ai continu mon voyage pour arriver  Lerma.
Nous avons trouv des montagnes effroyables qui portent le nom de Sierra
de Cogollos; ce n'a t qu'avec beaucoup de peine que nous nous y sommes
rendus. Cette ville est petite; elle a donn son nom au fameux cardinal
de Lerma, premier ministre de Philippe III. C'est celui  qui Philippe
IV ta les grands biens qu'il avait reus du Roi, son matre. Il y a un
chteau que je verrai demain, et dont je vous pourrai parler dans ma
premire lettre. L'on m'avertit qu'un courrier extraordinaire vient
d'arriver et qu'il partira cette nuit. Je profite de cette occasion pour
vous donner de mes nouvelles et finir cette longue lettre; car, en
vrit, je suis lasse du chemin et lasse d'crire; mais je ne le serai
jamais de vous aimer, ma chre cousine, soyez-en bien persuade.

Adieu, je suis tout  vous.

De Lerme, ce 5 mars 1679.




CINQUIME LETTRE.


Ma dernire lettre tait si grande, et j'tais si lasse quand je la
finis, qu'il me fut impossible d'y ajouter quelques particularits qui
ne vous auraient peut-tre pas dplu. Je vais, ma chre cousine,
continuer de vous dire celles de mon voyage, puisque vous le souhaitez.

J'arrivai tard  Lerma, et je rsolus d'attendre jusqu'au lendemain pour
aller voir le chteau. Les Espagnols l'estiment  tel point, qu'ils le
vantent comme une merveille aprs l'Escurial; et vritablement, c'est un
fort beau lieu. Le cardinal de Lerma, favori de Philippe III, l'a fait
btir. Il est sur le penchant d'un coteau; pour y arriver, on passe sur
une grande place entoure d'arcades et de galeries au-dessus. Le chteau
consiste en quatre gros corps de logis, qui composent un carr parfait
de deux rangs de portiques en dedans de la cour: ils ne s'lvent gure
moins haut que le toit, et empchent que les appartements aient des vues
de ce ct-l. Ces portiques fournissent les passages ncessaires par
les vestibules, les offices et l'entre des cours. Les fentres donnent
en dehors et regardent sur la campagne. Mais ce qui dshonore le
btiment, ce sont des petits pavillons qui sont aux cts de ces grands
corps de logis. Ils sont faits en forme de petites tours, qui se
terminent en pointe de clocher, et qui, bien loin de servir d'ornement,
servent  gter tout le reste. C'est la coutume, en ce pays-ci, de
mettre partout ces sortes de colifichets. Les salles sont spacieuses,
les chambres sont belles et fort dores. Il y en a un nombre prodigieux,
et tout y parat assez bien entendu. Ce chteau est accompagn d'un
grand parc qui s'tend dans la plaine. Il est travers d'une rivire et
arros de plusieurs ruisseaux; de grands arbres, qui forment les alles,
bordent la rivire, et l'on y trouve aussi un bois trs-agrable. Je
crois que c'est un sjour charmant dans la belle saison[47].

Le concierge me demanda si je voulais voir les religieuses dont le
couvent est attach au chteau. Je lui dis que j'en serais trs-aise, de
sorte qu'il nous fit passer dans une galerie, au bout de laquelle on
trouve une grille, qui prend depuis le haut jusqu'au bas. L'abbesse,
ayant t avertie, s'y rendit avec plusieurs religieuses plus belles que
l'astre du jour, caressantes, enjoues, jeunes et parlant fort juste de
toutes choses. Je ne me lassais point d'tre avec elle, lorsqu'une
petite fille entra; elle vint parler bas  l'abbesse, qui me dit ensuite
qu'il y avait dans la maison une dame de grande qualit qui s'y tait
retire; que c'tait la fille de Don Manrique de Lara, comte de Valence,
et fils an du duc de Najera; qu'elle tait veuve de Don Francisco
Fernandez de Castro, comte de Lemos, grand d'Espagne et duc de
Tauresano[48]; que lorsqu'elle savait qu'il passait par Lerma des dames
franaises ou quelqu'un de cette nation, elle les envoyait prier de la
venir voir, et que, si je le trouvais bon, elle m'entretiendrait
quelques moments. Je lui dis qu'elle me ferait beaucoup d'honneur. Cette
jeune enfant qui s'tait fort bien acquitte de la commission, fut lui
rendre ma rponse.

Cette dame vint peu aprs, vtue comme les Espagnoles taient il y a
cent ans; elle avait des chapins, qui sont des espces de sandales o
l'on passe le soulier, et qui haussent prodigieusement, mais l'on ne
peut marcher avec sans s'appuyer sur deux personnes. Elle s'appuyait sur
deux filles du marquis del Carpio; l'une est blonde, ce qui est assez
rare dans ce pays-ci, et l'autre a les cheveux noirs comme du jais. En
vrit, leur beaut me surprit, et il ne leur manque  mon gr que
l'embonpoint. Ce n'est pas un dfaut dans ce pays, o ils aiment que
l'on soit maigre  n'avoir que la peau et les os. La singularit des
habits de la comtesse de Lemos me parut si extraordinaire, que je m'en
occupais comme d'une nouveaut. Elle avait une espce de corset de satin
noir, dcoup sur du brocart d'or et boutonn par de gros rubis d'une
valeur considrable. Ce corset prenait aussi juste au col qu'un
pourpoint; ses manches taient troites, avec de grands ailerons autour
des paules, et des manches pendantes aussi longues que sa jupe, qui
s'attachaient au ct avec des roses de diamants. Un affreux vertugadin,
qui l'empchait de s'asseoir autrement que par terre, soutenait une jupe
assez courte de satin noir, taillade en btons rompus sur du brocart
d'or. Elle portait une fraise et plusieurs chanes de grosses perles et
de diamants, avec des enseignes attaches qui tombaient par tage devant
son corps. Ses cheveux taient tout blancs; ainsi elle les cachait sous
un petit voile avec de la dentelle noire. Toute vieille qu'elle tait,
car elle a plus de soixante-quinze ans, il me sembla qu'elle devait
avoir t extraordinairement belle; son visage n'a pas une ride, ses
yeux sont encore brillants, le rouge qu'elle met, et qui ranime son
teint, lui sied assez bien, et l'on ne peut avoir plus de dlicatesse et
de vivacit qu'elle en a; son esprit et sa personne,  ce qu'on m'a dit,
ont fait grand bruit dans le monde; je la regardais comme une belle
antiquit.

Elle me dit qu'elle avait eu l'honneur d'accompagner l'Infante
lorsqu'elle pousa le Roi Louis XIII; qu'elle tait une de ses menines,
et des plus jeunes qui fussent auprs d'elle; mais qu'elle avait
conserv une ide si avantageuse de la cour de France, et qu'elle aimait
si fort tout ce qui en venait, qu'elle tait toujours ravie quand elle
en pouvait parler. Elle me pria de lui dire des nouvelles du Roi, de la
Reine, de Monseigneur et de Mademoiselle d'Orlans. Nous allons voir
cette princesse, ajouta-t-elle avec un air de joie; elle va devenir la
ntre, et l'on peut dire que la France va enrichir l'Espagne. Je
rpondis  toutes les choses qui pouvaient satisfaire  sa curiosit, et
elle m'en parut contente. Elle me demanda comment se portait la veuve du
comte de Fiesque. Je ne la connaissais pas par elle-mme,
continua-t-elle, mais j'tais amie particulire de son mari, lorsqu'il
tait  Madrid pour les intrts du prince de Cond. Il tait n galant,
je n'ai pas connu de cavalier dont l'esprit ft mieux tourn; il faisait
bien les vers, et je me souviens mme qu'il commena,  ma prire, une
comdie o des personnes plus capables d'en juger que moi trouvrent de
fort beaux endroits: elle aurait t admirable, s'il et voulu se donner
la peine de la finir; mais une fivre lente, une profonde mlancolie et
une vritable dvotion, l'arrachrent tout d'un coup  l'amour et  tous
les plaisirs de la vie. Je lui appris que la comtesse de Fiesque tait
toujours l'une des plus aimables femmes de la cour, et qu'elle n'avait
pas moins de mrite que feu son mari.--Vous dites beaucoup, reprit-elle,
et l'estime que le prince de Cond avait pour lui fait seule son
pangyrique. J'ai eu l'honneur de connatre le prince dans le temps
qu'il tait en Flandre, et que la Reine de Sude y vint.--Vous avez vu
cette Reine, dis-je en l'interrompant; eh! Madame, veuillez, de grce,
m'informer de quelques particularits de son humeur.--J'en sais,
dit-elle, d'assez singulires, et je me ferai un plaisir de vous les
raconter.

Le Roi d'Espagne envoya Don Antonio Pimentel[49] en qualit
d'ambassadeur,  Stockholm, pour dcouvrir les intentions des Sudois,
autant que cela lui serait possible. Ils taient depuis longtemps
opposs  la Maison d'Autriche, et l'on ne doutait pas qu'ils ne fissent
de nouveaux efforts pour la traverser, dans le dessein de faire lire
pour roi des Romains le fils de l'Empereur. On chargea Pimentel de
conduire cette affaire dlicatement. Il tait bien fait, galant,
spirituel, et il russit beaucoup mieux que l'on n'aurait os se le
promettre. Il connut d'abord le gnie de la Reine, il entra aisment
dans sa confidence. Il dmla que la nouveaut avait des charmes
puissants sur elle; que, de cette foule d'trangers qu'elle attirait 
sa cour, le dernier venu tait le plus favoris. Il se fit un plan pour
lui plaire, et il gagna si bien ses bonnes grces, qu'il tait inform
par elle-mme des choses les plus secrtes et qu'elle devait le moins
lui dire; mais on peut prendre tous ces avantages quand une fois on a
trouv le chemin du coeur. Celui de la Reine le prvint  tel point pour
lui, qu'il se rendit le souverain arbitre des volonts de cette
Princesse, et, par ce moyen, il se mit bientt en tat d'crire 
l'Empereur et aux lecteurs des choses si positives et si agrables,
qu'il lui fut ais de juger que le conseil de la Reine de Sude n'avait
aucune part,  la dclaration qu'elle faisait en faveur du Roi de
Hongrie.

Cette intrigue tait consomme; on croyait que le Roi rappellerait
Pimentel, parce qu'il ne paraissait aucune affaire qui demandt la
prsence d'un ambassadeur. Mais s'il tait inutile au Roi d'Espagne
qu'il demeurt  Stockholm, la chose n'tait point gale du ct de la
Reine, et elle ne ngligea rien pour le conserver auprs d'elle. Il la
suivit dans tous les lieux o elle alla depuis, et bien des gens qui
sont toujours la dupe des apparences, jugrent, lorsqu'elle quitta la
couronne  son cousin, qu'elle le faisait avec plaisir, parce qu'elle
avait les yeux secs, et qu'elle eut le courage de haranguer les tats
avec beaucoup de force et d'loquence. Mais, le public tait dans
l'erreur sur les mouvements secrets de cette princesse. Son me, dans le
mme moment, tait pntre de la plus vive douleur; elle tait au
dsespoir de cder au prince Palatin un sceptre qu'elle se trouvait
digne de porter toute seule, et dont elle tait lgitime hritire.

Ce prince eut l'adresse de faire dclarer que, si elle voulait se
marier, elle le choisirait pour poux. Aussitt que cette dclaration
fut faite, elle commena  souffrir de l'assujettissement dans lequel on
la mettait; d'un autre ct, le peuple ne s'accommodait pas d'tre
gouvern par une fille. Il tudiait plus ses dfauts que ses belles
qualits. Le Prince y contribuait sous main; la Reine, qui tait
pntrante, s'en aperut; elle remarqua l'inclination que l'on avait
pour lui, et les voeux que l'on faisait pour le voir sur le trne: elle
en eut de la jalousie, et de ce premier mouvement, elle passa  ceux
d'une haine secrte dont elle ne pouvait arrter le cours. La prsence
du Prince lui devint si insupportable que, s'en tant aperu, il se
retira dans une le qu'on lui avait donne pour son apanage; mais il ne
fit cette dmarche qu'aprs avoir laiss de bons mmoires  ses
cratures contre la conduite de la Reine.

Lorsqu'elle se vit dlivre d'un objet dont la vue la blessait, elle ne
mnagea plus les grands ni les officiers de son royaume. Elle suivit le
penchant qu'elle avait pour les belles-lettres. Elle s'appliqua tout
entire  l'tude. Son esprit merveilleux faisait des progrs admirables
dans les sciences les plus profondes, mais elles lui taient moins
ncessaires qu'une bonne conduite pour mnager sa gloire et ses
intrts. Il arrivait souvent qu'aprs avoir pass dans son cabinet un
certain nombre de jours, elle en paraissait ensuite dgote; qu'elle
traitait les auteurs d'ignorants, qui avaient l'esprit gt, et qui
gtaient celui des autres; et quand les seigneurs de sa cour la voyaient
dans cette disposition, ils l'approchaient avec plus de familiarit, et
il n'tait plus question que de goter les plaisirs que l'amour, les
comdies, le bal, les tournois, la chasse et les promenades fournissent.
Elle s'y donnait tout entire; rien ne pouvait plus l'en tirer, mais
elle ajoutait  ce dfaut celui d'enrichir les trangers aux dpens de
son tat.

Les Sudois commencrent d'en murmurer; la Reine en fut avertie. Leurs
plaintes lui parurent injustes et peu respectueuses; elle en eut du
dpit contre eux, et elle fut si malhabile qu'on s'en vengea contre
elle-mme. En effet,  l'heure que l'on s'y attendait le moins, et dans
un temps o elle tait encore en tat de trouver des remdes moins
violents, elle abandonna tout d'un coup sa couronne et son royaume  son
cousin;  ce cousin, dis-je, qu'elle n'aimait point, auquel elle
souhaitait tant de mal, et auquel elle fit tant de bien. Elle ne croyait
point que l'on pt en pntrer les motifs; elle prtendait, par ce grand
trait de gnrosit, se distinguer entre les hrones des premiers
sicles; mais, en effet, la conduite qu'elle tint dans la suite ne la
distingua qu' son dsavantage.

On la vit partir de Sude, vtue d'une manire bizarre, avec une espce
de justaucorps, une jupe courte, des bottes, un mouchoir nou au col, un
chapeau couvert de plumes, une perruque; et, derrire cette perruque, un
rond de cheveux natts, tels que les dames en portent en France
lorsqu'elles sont coiffes, ce qui faisait un effet ridicule. Elle
dfendit  toutes ses femmes de la suivre; elle ne choisit que des
hommes pour la servir et l'accompagner. Elle disait ordinairement
qu'elle n'aimait pas les hommes parce qu'ils taient hommes, mais
qu'elle les aimait parce qu'ils n'taient pas femmes. Il semblait
qu'elle avait renonc  son sexe en abandonnant ses tats, quoiqu'elle
eut quelquefois des faiblesses qui auraient fait honte aux moindres
femmes.

Le fidle Pimentel passa en Flandre avec elle; et comme j'y tais alors,
continua-t-elle, je l'y vis arriver. Il me procura l'honneur de lui
baiser la main, et il ne fallait pas moins que son crdit pour y
parvenir, car elle fit dire  toutes les dames de Bruxelles et d'Anvers
qu'elle ne souhaitait point qu'elles allassent chez elle. Elle ne laissa
point de me recevoir fort bien, et le peu qu'elle me dit me parut plein
d'esprit et d'une vivacit extraordinaire; mais elle jurait  tous
moments comme un soldat; ses paroles et ses actions taient si libres,
pour ne pas dire si peu honntes, que si l'on n'avait pas respect son
rang, on ne se serait gure souci de sa personne.

Elle disait  tout le monde qu'elle souhaitait passionnment de voir le
prince de Cond; qu'il tait devenu son hros; que ses grandes actions
l'avaient charme; qu'elle avait envie d'aller apprendre le mtier de la
guerre sous lui. Le prince n'avait pas moins de curiosit de la voir
qu'elle en tmoignait pour lui. Au milieu de cette commune impatience,
la Reine s'arrta tout d'un coup sur quelques formalits et sur
quelques dmarches qu'elle refusa de faire, lorsqu'il viendrait la
saluer. Ces raisons l'empchrent de le voir avec les crmonies
accoutumes; mais un jour que la chambre de la Reine tait pleine de
courtisans, le prince s'y glissa; soit qu'elle et vu son portrait, ou
que son air martial le distingut entre tous les autres, elle le dmla
et le reconnut: elle voulut aussitt le lui tmoigner par des civilits
extraordinaires. Il se retira sur-le-champ; elle le suivit pour le
conduire. Alors, il s'arrta et se contenta de lui dire: Ou tout, ou
rien. Peu de jours aprs, on mnagea une entrevue entre eux au Mail,
qui est le parc de Bruxelles; ils s'y parlrent avec beaucoup
d'honntet et beaucoup de froideur.

A l'gard de Don Antonio Pimentel, les bonts qu'elle a eues pour lui
ont fait assez de bruit pour aller jusqu' vous, et si vous les ignorez,
Madame, je crois que je ne dois pas vous en apprendre le dtail, dont
j'ai peut-tre t moi-mme mal informe. Elle se tut, et je profitai de
ce moment pour la remercier de la complaisance qu'elle avait eue de me
parler d'une Reine qui m'avait toujours donn tant de curiosit. Elle me
dit civilement que je la remerciais sans avoir lieu de le faire, et elle
s'informa ensuite si j'avais vu tout le chteau de Lerma. Celui qui l'a
fait btir, dit-elle, tait favori de Philippe III, dont les
circonspections de la cour d'Espagne causrent la mort. J'ai toujours
dit qu'une telle aventure ne serait jamais arrive au Roi de France.

Philippe III, dont je vous parle, continua-t-elle, faisait des dpches
dans son cabinet; comme il faisait froid ce jour-l, on avait mis
proche de lui un grand brasier, dont la rverbration lui donnait si
fort au visage, qu'il tait tout en eau, comme si on lui en et jet sur
la tte: la douceur de son esprit l'empcha de s'en plaindre, et mme
d'en parler, car il ne trouvait jamais rien de mal fait. Le marquis de
Pobar ayant remarqu l'incommodit que le Roi recevait par cette extrme
chaleur, en avertit le duc d'Albe, gentilhomme de la chambre, pour qu'il
fit ter le brasier; celui-ci dit que cela n'tait pas de sa charge,
qu'il fallait s'adresser au duc d'Uzeda, sommelier du corps. Le marquis
de Pobar, inquiet de voir souffrir le Roi et n'osant lui-mme le
soulager, crainte d'entreprendre trop sur la charge d'un autre, laissa
toujours le brasier dans sa place; mais il envoya chercher le duc
d'Uzeda, qui tait par malheur all, proche de Madrid, voir une maison
magnifique qu'il y faisait btir. On vint le redire au marquis de Pobar,
qui proposa encore au duc d'Albe d'ter le brasier. Il le trouva
inflexible l-dessus, et il aima mieux envoyer  la campagne qurir le
duc d'Uzeda; de sorte qu'avant qu'il ft arriv, le Roi tait presque
consomm; et dans la nuit mme, son temprament chaud lui causa une
grosse fivre, avec un rsiple qui s'enflamma; l'inflammation dgnra
en pourpre, et le pourpre le fit mourir[50].

Je vous avoue, ajouta-t-elle, qu'ayant vu dans mes voyages d'autres
cours que la ntre, je n'ai pu m'empcher de blmer ces airs de
crmonie et d'arrangement qui empchent de faire un pas plus vite que
l'autre dans des occasions ncessaires, comme tait, par exemple, celle
dont je viens de vous entretenir; et je loue le Ciel de ce que nous
aurons une Reine franaise, qui pourra tablir parmi nous des coutumes
plus raisonnables. J'ai mme quitt mes habits de veuve pour en prendre
de _bizarros_ et de _gala_, afin d'en tmoigner ma joie. Je vous dirai,
ma chre cousine, que ces termes de _bizarros_ et de _gala_, signifient
galants et magnifiques. La vieille comtesse de Lemos aimait  parler, et
continua son discours. Qui pourrait aussi manquer de se rjouir,
dit-elle, de l'esprance de voir sur le trne une seconde reine
lisabeth, dont la bont avait rendu ses sujets dignes de l'envie de
toutes les autres nations? j'avais un proche parent qui connaissait bien
la grandeur de son mrite: c'tait le comte de Villamediana[51]. Ce
nom-l, Madame, ne m'est pas inconnu, dis-je en l'interrompant, et j'ai
ou raconter qu'tant un jour dans l'glise de Notre-Dame d'Atocha, et y
ayant trouv un religieux qui demandait pour les mes du Purgatoire, il
lui donna une pice de quatre pistoles. Ah! Seigneur, dit le bon pre,
vous venez de dlivrer une me. Le comte tira encore une pareille pice,
et la mit dans sa tasse. Voil, continua le religieux, une autre me
dlivre; il lui en donna de cette manire six de suite, et  chaque
pice, le moine se rcriait: l'me vient de sortir du Purgatoire.--M'en
assurez-vous? dit le comte.--Oui, Seigneur, reprit le moine
affirmativement, elles sont  prsent au Ciel.--Rendez-moi donc mes six
pices de quatre pistoles, dit-il; car il serait inutile qu'elles vous
restassent, et puisque les mes sont au Ciel, il ne faut pas craindre
qu'elles retournent au Purgatoire.--La chose se passa comme vous venez
de le dire, ajouta la comtesse, mais il ne reprit pas son argent, car on
s'en ferait un vrai scrupule parmi nous. La dvotion au mrite des
messes et aux mes du Purgatoire nous parat la plus recommandable; cela
est mme quelquefois pouss trop loin, et j'ai connu un homme de grande
naissance qui, tant fort mal dans ses affaires, ne laissa pas de
vouloir en mourant, qu'on lui dt quinze mille messes. Sa dernire
volont fut excute, de sorte que l'on prit cet argent prfrablement 
celui qu'il devait  ses pauvres cranciers; car, quelque lgitimes que
soient leurs dettes, ils ne sauraient rien recevoir jusqu' ce que
toutes les messes qui sont demandes par le testament soient dites.
C'est ce qui a donn lieu  cette manire de parler dont on se sert
ordinairement: _Fulano a dejado su alina heredera_, ce qui veut dire: Un
tel a fait son me hritire; et l'on entend par l qu'il a laiss son
bien  l'glise pour faire prier Dieu pour lui.

Le Roi Philippe IV ordonna que l'on dt cent mille messes  son
intention, voulant que, s'il cessait d'en avoir besoin, elles fussent
pour son pre et pour sa mre, et que s'ils taient au Ciel, on les
appliqut pour les mes de ceux qui sont morts dans les guerres
d'Espagne.

Mais ce que je vous ai dj dit du comte de Villamediana me fait
souvenir qu'tant un jour dans l'glise avec la Reine lisabeth, dont je
viens de vous parler, il vit beaucoup d'argent sur l'autel, que l'on
avait donn pour les mes du Purgatoire; il s'en approcha et les prit en
disant: Mon amour sera ternel; mes peines seront aussi ternelles;
celles des mes du Purgatoire finiront; hlas! les miennes ne finiront
point; cette esprance les console; pour moi, je suis sans esprance et
sans consolation: ainsi, ces aumnes qu'on leur destine me sont mieux
dues qu' elles. Il n'emporta pourtant rien, et il ne dit ces mots que
pour avoir lieu de parler de sa passion devant cette belle Reine qui
tait prsente; car, en effet, il en avait une si violente pour elle,
qu'il y a quelque sujet de croire qu'elle en aurait t touche, si son
austre vertu n'avait garanti son coeur contre le mrite du comte. Il
tait jeune, beau, bien fait, brave, magnifique, galant et spirituel;
personne n'ignore qu'il parut, pour son malheur, dans un carrousel qui
se fit  Madrid, avec un habit brod de pices d'argent toutes neuves,
que l'on nommait des rales, et qu'il portait pour devise: _Mis amores
son reales_, faisant une allusion au mot de _reales_, qui veut dire
royales, avec la passion qu'il avait pour la Reine; cela est du plus fin
espagnol et veut dire: Mes amours sont royales.

Le comte d'Olivarez, favori du Roi, et l'ennemi secret de la Reine et
du comte, fit remarquer  son matre la tmrit d'un sujet qui osait
jusqu'en sa prsence dclarer les sentiments qu'il avait pour la Reine,
et dans ce moment mme, il persuada au Roi de se venger. On en attendait
une occasion qui ne ft point d'clat; mais voici ce qui avana sa
perte: Comme il n'appliquait son esprit qu' divertir la Reine, il
composa une comdie que tout le monde trouva si belle, et la Reine, plus
particulirement que les autres, y dcouvrit des traits si touchants et
si dlicats, qu'elle voulut la jouer elle-mme le jour qu'on clbrait
la naissance du Roi. C'tait l'amoureux comte qui conduisait toute cette
fte; il prit soin de faire faire des habits, et il ordonna des machines
qui lui cotrent plus de trente mille cus. Il avait fait peindre une
grande nue, sous laquelle la Reine tait cache dans une machine. Il en
tait fort proche; et  certain signal qu'il fit  un homme qui lui
tait fidle, il mit le feu  la toile de la nue. Toute la maison, qui
valait cent mille cus, fut presque brle; mais il s'en trouva consol,
lorsque, profitant d'une occasion si favorable, il prit sa souveraine
entre ses bras et l'emporta dans un petit escalier; il lui droba l
quelques faveurs, et ce qu'on remarque beaucoup en ce pays-ci, il toucha
mme  son pied. Un petit page qui le vit en informa le Comte-Duc, qui
n'avait pas dout, quand il aperut cet incendie, que ce ft l un effet
de la passion du Comte. Il en fit une perquisition si exacte, qu'il en
donna des preuves certaines au Roi; et ces preuves rallumrent si fort
sa colre, que l'on prtend qu'il le fit tuer d'un coup de pistolet, un
soir qu'il tait dans son carrosse avec Don Louis de Haro. On peut dire
que le comte de Villamediana tait le cavalier le plus parfait de corps
et d'esprit que l'on ait jamais vu, et sa mmoire est encore en
recommandation parmi les amants malheureux[52].

Voil une fin bien funeste, dis-je, en l'interrompant; je ne pensais pas
mme que les ordres du Roi y eussent contribu, et j'avais entendu dire
que ce coup avait t fait par les parents de Doa Francisca de Tavara,
Portugaise, laquelle tait dame du palais et fort aime du Comte. Non,
continua la comtesse de Lemos, la chose s'est passe comme je viens de
vous le dire et, pendant que je vous parle de Philippe IV, dit-elle, je
ne puis m'empcher de vous conter qu'une des personnes qu'il a aime
avec le plus de passion, c'tait la duchesse d'Albuquerque; il ne
pouvait trouver un moment favorable pour l'entretenir. Le Duc, son mari,
faisait bonne garde sur elle; et, plus le Roi rencontrait d'obstacles,
plus ses dsirs augmentaient; mais un soir qu'il jouait fort gros jeu,
il feignit de se souvenir qu'il avait une lettre  crire de la dernire
consquence. Il appela le duc d'Albuquerque qui tait dans sa chambre,
et lui dit de tenir son jeu. Aussitt, il passa dans son cabinet, prit
un manteau, sortit par un degr drob et fut chez la jeune duchesse
avec le Comte-Duc, son favori. Le duc d'Albuquerque, qui songeait  ses
intrts domestiques plus qu'au jeu du Roi, crut aisment qu'il ne lui
en aurait pas donn la conduite sans quelque dessein particulier. Il
commena donc de se plaindre d'une colique horrible, et faisant des cris
et des grimaces  faire peur, il donna les cartes  un autre et sans
tarder il courut chez lui. Le Roi ne faisait que d'y arriver, sans
aucune suite; il tait mme encore dans la cour et, voyant venir le Duc,
il se cacha; mais il n'y a rien de si clairvoyant qu'un mari jaloux.
Celui-ci apercevant le Roi, et ne voulant point qu'on apportt des
flambeaux pour n'tre pas oblig de le reconnatre, il fut  lui avec
une grosse canne qu'il portait ordinairement: Ha! ha! maraud, lui
dit-il, tu viens pour voler mes carrosses; et sans autre explication, il
le battit de toute sa force. Le Comte-Duc ne fut pas non plus pargn,
et celui-ci, craignant qu'il n'arrivt pis, s'cria plusieurs fois que
c'tait le Roi, afin que le Duc arrtt sa furie: Bien loign, il en
redoubla ses coups et sur le Prince et sur le Ministre, s'criant  son
tour, que c'tait l un trait de la dernire insolence, d'employer le
nom de Sa Majest et de son favori dans une telle occasion: qu'il avait
envie de les mener au palais, parce qu'assurment le Roi le ferait
pendre. A tout ce vacarme, le Roi ne disait pas un mot, et il se sauva
enfin demi-dsespr d'avoir reu tant de coups et de n'avoir eu aucune
faveur de sa matresse. Cela n'eut pas mme de suites fcheuses pour le
duc d'Albuquerque; au contraire, le Roi, n'aimant plus la duchesse, en
plaisanta au bout de quelque temps. Je ne sais si je n'abuse point votre
patience par la longueur de cette conversation, ajouta la comtesse de
Lemos, et je tombe insensiblement dans le dfaut des personnes de mon
ge, qui s'oublient lorsqu'elles parlent de leur temps. Je vis bien
qu'elle voulait se retirer; et aprs l'avoir remercie de l'honneur
qu'elle m'avait fait, je pris cong d'elle et je retournai dans mon
htellerie. Le temps se trouva si mauvais, que nous emes de la peine 
nous mettre en chemin; mais ayant pris une bonne rsolution, nous
marchmes tant que la journe dura, tombant et nous relevant comme nous
pouvions. On ne voyait pas  quatre pas devant soi. La tempte tait si
grande, qu'il tombait des quartiers de rocher du haut des montagnes, qui
venaient jusque dans le chemin, et qui blessrent mme un de nos gens;
il en aurait t tu, s'il n'avait esquiv une partie du coup. Enfin,
aprs avoir fait plus de huit lieues,  notre compte, nous fmes bien
tonns de nous retrouver aux portes de Lerma, sans avoir avanc ni
recul; nous avions tourn autour de la ville sans l'apercevoir, comme
par enchantement, tantt plus loin, tantt plus prs, et nous pensmes
nous dsesprer d'avoir pris tant de peines inutilement.

L'htesse, ravie de nous revoir, elle qui aurait voulu que nous
eussions march ainsi tous les jours de notre vie, pour revenir coucher
chez elle toutes les nuits, m'attendait au bout de son petit degr. Elle
me dit qu'elle tait bien fche de ne me pouvoir rendre ma chambre,
mais qu'elle m'en donnerait une autre qui me serait aussi commode, et
que la mienne tait occupe par une seora des plus grandes seoras
d'Espagne. Don Fernand lui en demanda le nom; elle lui dit qu'elle
s'appelait Doa lonor de Tolde[53]; il m'apprit aussitt que c'tait
sa proche parente. Il ne pouvait comprendre par quel hasard il la
trouvait en ce lieu.

Pour en tre promptement clairci, et pour satisfaire aux devoirs de la
proximit, il envoya son gentilhomme lui faire un compliment et savoir
s'il ne l'incommoderait point de la voir. Elle rpondit qu'elle avait
une grande satisfaction de cette heureuse rencontre, et qu'il lui ferait
beaucoup d'honneur. Il passa aussitt dans sa chambre, et il apprit
d'elle plusieurs particularits qui la regardaient. Il vint ensuite me
trouver, et il me dit fort civilement que si Doa lonor n'tait pas
malade et trs-fatigue, elle me viendrait voir. Je crus que je devais
faire les premiers pas  l'gard d'une femme de cette qualit, et si
proche parente d'un cavalier dont je recevais tant d'honntets. Ainsi
je le priai de me conduire dans sa chambre; elle me reut de la manire
du monde la plus agrable, et je remarquai dans les premiers moments de
notre conversation, qu'elle avait beaucoup d'esprit et de politesse.
Elle tait dans une ngligence magnifique (si cela se peut dire); elle
n'avait rien sur sa tte; ses cheveux, qui sont noirs et lustrs,
taient spars des deux cts et faisaient deux grosses nattes qui se
rattachaient par derrire  une troisime. Elle avait une camisole de
Naples broche d'or et mle de diffrentes couleurs, fort juste par le
corps et par les manches, garnie de boutons d'meraudes et de diamants;
sa jupe tait de velours vert couvert de point d'Espagne. Elle portait
sur ses paules une mantille de velours couleur de feu, double
d'hermine. C'est de cette manire que les dames espagnoles sont en
dshabill. Ces mantilles font le mme effet que nos charpes de
taffetas noir, except qu'elles sient mieux; elles sont plus larges et
plus longues, de sorte que, quand elles veulent, elles les mettent sur
leur tte et s'en couvrent le visage.

Je la trouvais parfaitement belle; ses yeux taient si vifs et si
brillants, que l'on n'en soutenait l'clat qu'avec peine. Don Fernand
lui dit qui j'tais, et que j'allais voir une de mes proches parentes 
Madrid. Son nom ne lui tait pas inconnu non plus que sa personne; elle
me dit mme qu'il y avait peu que le Roi l'avait faite _titulada_ et
marquise de Castille. Que je vous serais oblige, Madame, dis-je en
l'interrompant, de m'apprendre ce que signifie ce titre-l, parce
qu'elle m'en a parl dans ses lettres sans me l'expliquer, non plus que
celui de grandat et de majorasque. J'en ai entendu dire  plusieurs
personnes; mais soit qu'elles l'ignorassent elles-mmes ou qu'elles ne
voulussent pas se donner la peine de me le dire, je n'en ai jamais t
bien instruite.

Je vous apprendrai avec plaisir ce que j'en sais, reprit Doa lonor;
et j'ai toujours entendu dire que, du temps des premiers rois d'Ovido,
de Galice et d'Asturie, ils taient toujours lus par les prlats du
royaume et par les ricos-hombres. Ces seigneurs n'ayant point encore
obtenu les titres de ducs, de marquis et de comtes, qui les distinguent
d'avec les gentilshommes, on les appelle ricos-hombres, ce qui tait
comme les grands d'Espagne d'aujourd'hui. C'tait l'ordre qu'ils
choisissent toujours pour rgner les plus proches parents des Rois qui
venaient de mourir. Mais cette coutume ne fut observe que depuis Plage
jusqu' Ramire. En 843, on le dclara successeur d'Alphonse le Chaste,
roi d'Asturie, et l'on admit sous son rgne la succession du pre au
fils en ligne directe, ou du frre au frre, en ligne collatrale, pour
la couronne; que ce consentement devint ds lors une loi municipale, qui
s'est toujours depuis observe en Espagne. Vous remarquerez que le mot
de ricos-hombres n'a pas la mme signification que hombres ricos, qui
veut dire hommes riches en franais. Les ricos-hombres se couvraient
devant le Roi, entraient aux tats, y avaient leur voix active et
passive. Sa Majest leur accordait toutes ces prrogatives par des actes
authentiques, et les titulados d' prsent sont les mmes que l'on
appelait alors ricos-hombres; mais leurs privilges ne sont pas si
tendus, et la plupart de ces honneurs, ainsi que je vous le dirai, ont
t rservs aux grands d'Espagne[54]. Les titulados peuvent avoir un
dais dans leur chambre, un carrosse dans Madrid  quatre chevaux, avec
_los tiros largos_; ce sont de longs traits de soie, qui attachent les
derniers chevaux aux premiers. Quand il y a des ftes de taureaux, on
leur donne des balcons dans la grande place, o leurs femmes sont
rgales de corbeilles remplies de gants, de rubans, d'ventails, de bas
de soie et de pastilles, avec une magnifique collation de la part du Roi
ou de la ville, selon que c'est le Roi ou la ville qui donne ces ftes
au public. Ils ont leur banc marqu dans les crmonies; et quand le Roi
fait un titulados marquis de Castille, d'Aragon ou de Grenade, il entre
aux tats de ces royaumes-l[55].

A l'gard des grands, il y en a de trois classes diffrentes; et la
manire dont le Roi leur parle en les faisant, les distinguent. Les uns
sont ceux  qui il dit de se couvrir, sans y rien ajouter, la grandesse
n'est attache qu' leur personne et n'est point conserve dans leur
maison.

Les autres que le Roi qualifie du titre d'une de leurs terres, comme
par exemple, duc ou marquis d'un tel lieu: _Couvrez-vous pour vous et
pour les vtres_, sont grands d'une manire plus avantageuse que les
premiers, parce que la grandesse tant attache  leur terre passe 
leur fils an; et s'ils n'en ont point,  leur fille ou  leur
hritier. Cela fait que dans une seule maison il peut y avoir plusieurs
grandesses, et que l'on voit des hritires qui en portent jusqu' six
ou sept  leurs maris, lesquels sont grands  cause des terres de leurs
femmes.

Les derniers ne se couvrent qu'aprs avoir parl au Roi, et l'on fait
la diffrence des uns aux autres en disant: Ils sont grands  vie ou 
race. Il faut encore remarquer qu'il y en a que le Roi fait couvrir
avant qu'ils lui parlent en leur disant: _Cubrios_, et ils parlent et
coutent parler le Roi toujours couverts. D'autres qui ne se couvrent
qu'aprs lui avoir parl et qu'il leur a rpondu. Et les troisimes qui
ne se couvrent qu'aprs s'tre retirs d'auprs du Roi vers la muraille;
mais, lorsqu'ils sont tous ensemble dans des fonctions publiques ou  la
chapelle, il n'y a aucune diffrente entre eux: ils s'assoient et se
couvrent devant lui; et, lorsqu'il leur crit, il les traite comme s'ils
taient princes, ou leur donne le titre d'Excellence. Ce n'est pas que
quelques grands seigneurs se contentent de les traiter de Votre
Seigneurie; mais cela est moins honnte et trs-peu usit. Quand leurs
femmes vont chez la Reine, elle les reoit debout; et, au lieu d'tre
seulement assises sur le tapis de pied, on leur prsente un carreau[56].

Pour les mayorasques, c'est une espce de substitution qui se fait de
la plupart des grandes terres qui appartiennent  des personnes de
naissance; car celui qui ne serait pas noble et qui possderait une de
ces terres ne jouirait pas du privilge de mayorazgo; mais lorsque c'est
un homme de qualit, quelques dettes qu'il ait, on ne saurait lui faire
vendre ses terres en mayorasque s'il ne le veut bien, et il ne le veut
presque jamais, de sorte que ses cranciers n'ont que la voie d'arrter
son revenu; et ce n'est pas encore la plus courte, parce qu'avant qu'ils
en touchent un sol, les juges ordonnent une pension convenable, selon le
rang de celui sur qui on vient de faire la saisie, tant pour ses
enfants que pour sa table, ses habits, ses domestiques, ses chevaux et
mme ses menus plaisirs. D'ordinaire, tout le revenu est employ  cela
sans que les cranciers soient en droit de s'en plaindre, bien qu'ils en
souffrent beaucoup.

Voil, Madame, continua Doa lonor, ce que vous avez souhait de
savoir, et je me trouve heureuse d'avoir eu lieu de satisfaire votre
curiosit. Je lui tmoignai qu'elle avait ajout extrmement au plaisir
que je pouvais trouver dans le simple rcit des choses dont je m'tais
informe, et que je mettrais toujours une grande diffrence entre ce que
j'apprendrais d'elle, ou ce que j'apprendrais d'une autre.

Elle me demanda si je savais celui que le Roi venait de nommer pour tre
son ambassadeur en Espagne; je lui dis qu'on ne me l'avait pas encore
crit. Je n'ai pu apprendre qui c'est, ajouta-t-elle, avant que je sois
partie de Madrid; mais j'ose dire que tout le monde ne nous convient
pas. Nous souhaitons que l'on ait de bonnes qualits personnelles et de
la naissance. Nous ne souffrons qu'avec peine qu'un homme d'un mrite et
d'une condition mdiocres soit revtu d'une dignit qui l'lve si fort
au-dessus des autres, lorsqu'il reprsente un grand monarque et qu'il
traite de sa part avec le ntre. Nous voulons, dis-je, qu'il honore son
caractre autant que son caractre l'honore.

Elle apprit ensuite  Don Fernand de Tolde que la marquise de la Garde,
sa tante, tait morte il y avait peu, et que le comte de Mdelin, frre
de cette dame, tait mort le lendemain; que, plusieurs personnes
croyaient que c'tait de douleur de la mort de sa soeur.--H quoi!
Madame, dis-je en l'interrompant, les Espagnols ont-ils un si bon
naturel? Il me semble que leur gravit s'accorde mal avec la tendresse.
Elle se prit  rire de ma question, et elle me dit que j'tais comme
toutes les autres dames franaises qui se prviennent aisment contre
les Espagnols; mais qu'elle esprait que lorsque je les connatrais,
j'en aurais meilleure opinion. Elle eut l'honntet de me prier de venir
me reposer quelques jours, proche de Lerma, dans une maison dont elle
tait la matresse. Je la remerciai de ses offres obligeantes, et lui
dis que j'en aurais profit avec plaisir si j'avais des raisons moins
pressantes d'aller  Madrid; mais que je l'assurais que lorsqu'elle y
serait, je ne manquerais pas de la voir. Nous demeurmes le reste du
soir ensemble, et l'heure de se retirer tant venue, je lui dis adieu et
la priai de m'accorder son amiti.

Je me levai avant le jour parce que nous avions une furieuse journe 
faire pour aller coucher  Aranda de Duero. Le temps s'tant adouci, il
faisait un grand brouillard ml de pluie, et, en arrivant le soir,
l'hte nous dit que nous serions fort bien chez lui, mais que nous
n'aurions point du tout de pain. C'est pourtant une chose dont on se
passe difficilement, rpondis-je. Et, en effet, cette nouvelle me
chagrina. Je m'informai d'o venait cette disette; Il me fut dit que
l'alcalde-mayor de la ville (c'est celui qui ordonne de tout, et qui
est tout ensemble le gouverneur et le juge), avait envoy qurir le pain
et la farine qui taient chez les boulangers et les avait fait apporter
dans sa maison, pour en faire une distribution proportionne aux besoins
de chaque particulier; et que, ce qui avait donn lieu  cela, c'tait
que la rivire de Duero, qui passe autour de la ville, tait gele, et
les rivires de Leon, de Suegra, de Burgos, de Termes et de Salamanque,
qui s'y jettent et s'y perdent, avaient aussi cess leurs cours;
qu'ainsi, aucun moulin ne pouvait moudre, ce qui faisait apprhender la
famine. Cela nous obligea de nous adresser  lui pour avoir le pain qui
nous tait ncessaire. Don Fernand lui envoya un gentilhomme de sa part,
de celle des trois chevaliers et de la mienne. Aussitt on nous envoya
tant de pain, que nous en emes assez pour en donner  notre hte et 
sa famille qui en avait grand besoin.

Nous n'tions pas encore  table, lorsque mes gens apportrent dans ma
chambre plusieurs paquets de lettres qu'ils avaient trouvs sur les
degrs de l'htellerie. Celui qui les portait, ayant bu plus qu'il ne
fallait, s'y tait endormi, et tous ses paquets taient exposs  la
curiosit des passants. Il y a, dans ce pays, un trs-mchant ordre pour
le commerce; et, lorsque le courrier de France arrive  Saint-Sbastien,
on donne toutes les lettres qu'il apporte  des hommes qui vont fort
bien  pied et qui se relayent les uns les autres. Ils mettent ces
paquets dans un sac attach avec de mchantes cordes sur leurs paules,
de manire qu'il arrive souvent que les secrets de votre coeur et de
votre maison sont en proie au premier curieux qui fait boire ce
misrable piton. C'est ce qui arriva dans cette occasion, car Don
Frdric de Cardone, ayant regard plusieurs dessus de lettres, reconnut
l'criture d'une dame  laquelle il prenait apparemment intrt; du
moins je le jugeai ainsi par l'motion de son visage et par
l'empressement avec lequel il ouvrit le paquet. Il lut la lettre et
voulut bien me la montrer, sans vouloir me dire ni de qui elle venait,
ni pour qui elle tait, mais il me promit de m'en informer  Madrid.
Comme je la trouvai bien crite, il me vint dans l'esprit que vous
seriez peut-tre bien aise de voir le style d'une Espagnole quand elle
crit  ce qu'elle aime; je priai le chevalier de m'en laisser prendre
une copie, mais il est vrai que la traduction te beaucoup d'agrment 
cette lettre; la voici:

       *       *       *       *       *

Tout contribue  m'affliger dans la malheureuse ambassade o vous
allez, sans compter que l'loignement est le poison des plus fortes
amitis. Je ne puis me flatter que quelque rupture entre les souverains
ne puisse abrger le temps de votre absence et me rendre un bien sans
lequel je ne saurais vivre. De tous les princes de l'Europe, celui  qui
l'on vous envoie est le plus uni avec nous; je ne prvois point de
guerre contre lui; et ce flau, dont le ciel punit les coupables, serait
pour moi mille fois plus doux que la paix. Oui, je consentirais d'en
porter seule tous les dsastres, de voir mes terres ruines, mes maisons
en feu, de perdre mon bien et ma libert, pourvu que nous fussions
ensemble, et que, sans vous faire partager mes disgrces, je puisse
jouir du plaisir de vous voir. Vous devez juger, par de telles
dispositions, de l'tat o je suis, quand je pense qu'effectivement vous
allez partir, que je reste  Madrid, que je n'ose vous suivre; que mon
devoir touffe tout d'un coup les projets que je pourrais faire pour me
consoler, et que je vous perds enfin, dans le temps o je vous trouve le
plus digne de ma tendresse; o j'ai plus de sujet d'tre persuade de la
vtre, et o je sens davantage les marques que vous m'en donnez. Je
devrais vous cacher ma douleur et ne rien ajouter  la vtre; mais quel
moyen de pleurer et de pleurer sans vous! Hlas! hlas! je serai bientt
rduite  pleurer toute seule. Ne craignez-vous point qu'une affliction
si vive ne me tue, et ne pourriez-vous pas feindre d'tre malade pour ne
me point quitter? Songez  tous les biens qui sont renferms dans cette
proposition. Mais je suis folle de vous la faire; vous prfrez les
ordres du Roi aux miens, et c'est me vouloir attirer de nouveaux
chagrins que de vous mettre  une telle preuve. Adieu, je ne vous
demande rien, parce que j'ai trop  vous demander; je n'ai jamais t si
afflige.

       *       *       *       *       *

Comme j'achevais de traduire la lettre que je vous envoie, le fils de
l'alcalde vint me voir; c'tait un jeune homme qui avait une bonne
opinion de lui-mme et qui tait un vrai _guap_[57]. Que ce mot ne vous
embarrasse pas, ma chre cousine; _guap_ veut dire, en espagnol, brave,
galant et mme fanfaron. Ses cheveux taient spars sur le milieu de la
tte et nous, par derrire, avec un ruban bleu, large de quatre doigts
et long de deux aunes, qui tombait de toute sa longueur; il avait des
chausses de velours noir qui se boutonnaient de cinq ou six boutons
au-dessus du genou, et sans quoi il serait impossible de les ter sans
les dchirer en pices, tant elles sont troites en ce pays. Il avait
une veste si courte qu'elle ne passait pas la poche, et un pourpoint 
longues basques de velours noir cisel, avec des manches pendantes,
larges de quatre doigts; les manches du pourpoint taient de satin blanc
bordes de jais, et au lieu d'avoir des manches de chemise de toile, il
en portait de taffetas noir fort bouffantes avec des manchettes de mme;
son manteau tait de drap noir, et comme c'tait un _guap_, il l'avait
entortill autour de son bras, parce que cela est plus galant, avec un
_broquel_  la main; c'est une espce de bouclier fort lger et qui a au
milieu une pointe d'acier: ils le portent quand ils vont la nuit en
bonne ou en mauvaise fortune. Il tenait, de l'autre main, une pe plus
longue que demi-pique, et le fer qu'il y avait  la garde aurait pu
suffire  faire une petite cuirasse; comme ces pes sont si longues
qu'on ne pourrait les tirer du fourreau  moins que l'on ne ft aussi
grand qu'un gant, ce fourreau s'ouvre en appuyant le doigt sur un petit
ressort. Il avait aussi un poignard dont la lame tait troite; il tait
attach  sa ceinture contre son dos; sa golille de carton, couverte
d'un petit quintin, lui tenait le col si droit, qu'il ne pouvait ni
baisser ni tourner la tte[58]. Rien n'est plus ridicule que ce
hausse-col; car ce n'est ni une fraise, ni un rabat, ni une cravate;
cette golille, enfin, ne ressemble  rien, incommode beaucoup et
dfigure de mme. Son chapeau tait d'une grandeur prodigieuse, la forme
basse et double de taffetas noir avec un gros crpe autour, comme un
mari le porterait pour le deuil de sa femme. L'on m'a dit que ce crpe
est le titre le plus incontestable de la plus fine galanterie. Ceux qui
se piquent de se mettre bien ne portent ni chapeaux bords, ni plumes,
ni noeuds de rubans d'or et d'argent; c'est un crpe bien large et bien
pais dont ils se parent, et il n'y a point de Chimne qui puisse tenir
contre cette vision. Ses souliers taient d'un maroquin aussi fin que
les peaux dont on fait les gants, et tout dcoups, malgr le froid, si
justes aux pieds qu'il semblait qu'ils fussent colls dessus, et
n'avaient point de talon. Il me fit, en entrant, une rvrence 
l'espagnole, les deux jambes croises l'une sur l'autre et se baissant
gravement comme font les femmes lorsqu'elles saluent quelqu'un[59]. Il
tait fort parfum, et ils le sont tous beaucoup; sa visite ne fut pas
longue; il savait assez son monde; il n'oublia pas de me dire qu'il
allait souvent  Madrid, et qu'il ne se faisait pas de courses de
taureaux o il n'expost sa vie. Comme j'avais sur le coeur le peu de
soin qu'on prend des lettres, je lui parlai du courrier que mes gens
avaient trouv endormi sur le degr; il me dit que cela venait de la
ngligence du grand matre des postes, ou, pour mieux dire, de ce qu'il
voulait trop gagner; et que, si le Roi en tait inform, il ne le
souffrirait pas. Ce nom de grand matre des postes fit que je lui
demandai si l'on allait quelquefois en poste en Espagne; il me dit que
oui, pourvu qu'on et la permission du Roi ou du grand matre, qui est
toujours un homme d'une naissance distingue, et qu' moins d'un ordre
bien sign et en bonne forme, on ne donnait point de chevaux. Mais, lui
dis-je, un homme qui vient de se battre ou qui a d'autres raisons de
vouloir faire diligence, que fait-il? Rien, Madame, me dit-il; s'il a de
bons chevaux il s'en sert, et, s'il n'en a pas, il est assez embarrass;
mais lorsque l'on veut aller en poste et que l'on ne part pas
directement de Madrid, il suffit de prendre un billet de l'alcalde, qui
veut dire gouverneur des villes par o l'on passe. Ma curiosit tant
satisfaite sur ce chapitre, le galant Espagnol se retira, et nous
soupmes tous ensemble  notre ordinaire.

Il y avait dj du temps que j'tais couche et endormie, quand je fus
rveille par un son de cloches et par un bruit confus de voix
effroyables. Je ne savais encore ce qui le causait, lorsque Don Fernand
de Tolde et Don Frdric de Cardone, sans frapper  ma porte,
l'enfoncrent, et m'appelant de toutes leurs forces pour me trouver
(car ils n'avaient point de lumire), vinrent l'un et l'autre  mon lit,
et jetant ma robe sur moi, ils m'emportrent avec ma fille au plus vite
jusqu'au haut de la maison. Je ne peux vous reprsenter mon tonnement
et ma crainte; je leur demandai enfin ce qui tait arriv. Ils me dirent
que le dgel tait venu tout d'un coup avec tant de violence, que les
rivires, grossies par les torrents qui tombaient de tous cts des
montagnes dont la ville est entoure, s'taient dbordes et
l'inondaient; qu'au moment qu'ils m'taient venus prendre, l'eau tait
dj dans ma chambre, et que le dsordre tait horrible. Il n'tait pas
ncessaire qu'ils m'en dissent davantage, car j'entendais des cris
affreux et l'eau branlait toute la maison. Je n'ai jamais eu si
grand'peur, je regrettais tendrement ma chre patrie. Hlas! disais-je,
j'ai bien fait du chemin pour me venir noyer au quatrime tage d'une
htellerie d'Aranda. Toute mauvaise plaisanterie  part, je croyais
mourir, et j'tais si trouble que je fus prte vingt fois de prier MM.
de Tolde et de Cardone de m'entendre en confession. Je crois que dans
la suite ils en auraient plus ri que moi. Nous fmes jusqu'au jour dans
les alarmes continuelles; mais l'alcalde et les habitants de la ville
travaillrent si promptement et si utilement  dtourner les torrents,
et  faire couler les eaux, que nous n'en emes que la peur. Deux de
nos mulets furent noys, mes litires et mes hardes si pntres d'eau,
que, pour les faire scher, il a fallu rester un jour tout entier: et ce
n'tait pas une chose trop facile, car il n'y a pas de chemine aux
htelleries. L'on chauffa le four et l'on mit toutes mes hardes dedans.
Je vous assure que je n'ai point gagn  cette malheureuse inondation;
je me couchai aprs cela, o pour mieux dire, je me mis dans le bain,
mon lit tant aussi mouill que tout le reste.

Nos voyageurs ont jug qu'il fallait me laisser un peu en repos; j'ai
employ une partie de ma journe  vous crire. Adieu, ma chre cousine,
il est temps de finir. Je suis toujours plus  vous que personne au
monde.

A Aranda de Duero, ce 9 de mars.




SIXIME LETTRE.


L'exactitude que j'ai  vous apprendre les choses que je crois dignes de
votre curiosit m'oblige trs-souvent de m'informer de plusieurs
particularits que j'aurais ngliges, si vous ne m'aviez pas dit
qu'elles vous font plaisir, et que vous aimez  voyager sans sortir de
votre cabinet.

Nous partmes d'Aranda par un temps de dgel qui rendait l'air bien plus
chaud, mais qui rendait aussi les chemins plus mauvais. Nous trouvmes
peu aprs la montagne de Somosierra, qui spare la Vieille-Castille de
la nouvelle, et nous ne la traversmes pas sans peine, tant pour sa
hauteur que pour la quantit de neige dont les fonds taient remplis, et
o nous tombions quelquefois comme dans des prcipices, croyant le
chemin uni. L'on appelle ce passage _Puerto_[60]. Il semble que ce nom
ne devrait tre donn qu' un port o l'on s'embarque sur la mer ou sur
la rivire, mais c'est ainsi qu'on explique le passage d'un royaume dans
un autre; et toujours en faisant son chemin il en cote, car les gardes
des douanes, qui font payer les droits du Roi, attendent les voyageurs
sur les grands chemins, et ne les laissent point en repos, qu'ils ne
leur aient donn quelque chose.

En arrivant  Buitrago, nous tions aussi mouills que la nuit
d'inondation  Aranda, et encore que je fusse en litire, je ne
m'apercevais gure moins du mauvais temps que si j'eusse t  pied ou 
cheval, parce que les litires sont si mal faites en ce pays, et si mal
fermes, que lorsque les mulets passent quelque ruisseau, ils jettent
avec leurs pieds une partie de l'eau dans la litire, et quand elle y
est une fois, elle y demeure, de sorte que je fus oblige, en arrivant,
de changer de linge et d'habits. Ensuite Don Fernand, les trois
cavaliers, ma fille et mes femmes, vinrent avec moi au chteau dont on
m'avait beaucoup parl.

Il me parut aussi rgulirement bti que celui de Lerma, un peu moins
grand, mais plus agrable. Les appartements en sont mieux tourns, et
les meubles ont quelque chose de fort riche et mme de singulier, tant
par leur antiquit que par leur magnificence. Ce chteau est, comme
celui de Lerma,  Don Rodrigo de Silva de Mendoza, duc de Pastrana et de
l'Infantado. Sa mre se nomme Doa Catalina de Mendoza et Sandoval,
hritire des duchs de l'Infantado et de Lerma. Il vient de pre en
fils de Ruy Gomes de Silva, qui fut fait duc de Pastrana et prince
d'Eboli par le Roi Philippe II. Cette princesse d'Eboli, dont il a t
tant parl pour sa beaut, tait sa femme, et le Roi en tait
trs-amoureux. On me montra son portrait, qui doit avoir t fait par un
excellent peintre; elle est reprsente toute de sa grandeur, assise
sous un pavillon attach  quelques branches d'arbre; il semble qu'elle
se lve, car elle n'a sur elle qu'un linge fin qui laisse voir une
partie de son corps. Si elle l'avait aussi beau qu'il parat dans son
portrait, et si ses traits taient aussi rguliers, on doit croire
qu'elle tait la plus charmante de toutes les femmes; ses yeux sont si
vifs et si remplis d'esprit qu'il semble qu'elle va vous parler. Elle a
la gorge, les bras, les pieds et les jambes nus; ses cheveux tombent sur
son sein, et des petits amours, qui paraissent dans tous les coins du
tableau, s'empressent pour la servir: les uns tiennent son pied et lui
mettent un brodequin, les autres passent des fleurs dans ses cheveux, il
y en a qui soutiennent son miroir. On en voit plus loin qui lui
aiguisent des flches, pendant que les autres en emplissent son carquois
et bandent son arc. Un faune la regarde au travers des branches, elle
l'aperoit et elle le montre  un petit Cupidon qui est appuy sur ses
genoux, et qui pleure, comme s'il en avait peur ce qui la fait sourire.
Toute la bordure est d'argent cisel et dor en beaucoup d'endroits. Je
demeurai longtemps  la regarder avec un extrme plaisir, mais on me fit
passer dans une autre galerie o je la vis encore. Elle tait peinte
dans un trs-grand tableau,  la suite de la Reine lisabeth, fille de
Henri II, Roi de France, que Philippe II, Roi d'Espagne, pousa au lieu
de la donner au prince Don Carlos son fils, avec qui elle avait t
accorde. La Reine faisait son entre  cheval, comme c'est la coutume,
et je trouvai la princesse d'Eboli moins brillante auprs d'elle qu'elle
ne m'avait paru tant seule. Il faut juger par l des charmes de cette
jeune Reine; elle tait vtue d'une robe de satin bleu, mais du reste
tout de mme que je vous ai reprsent la comtesse de Lemos. Le Roi la
regardait passer de dessus un balcon. Il tait habill de noir avec le
collier de la Toison; ses cheveux roux et blancs, le visage long, ple,
vieux, rid et laid. L'infant Don Carlos accompagnait la Reine; il tait
fort blanc, la tte belle, les cheveux blonds, les yeux bleus, et il
regardait la Reine avec une langueur si touchante, qu'il parat que le
peintre a pntr le secret de son coeur, et qu'il a voulu l'exprimer.
Son habit tait blanc et brod de pierreries; il tait en pourpoint
taillad, avec un petit chapeau relev par le ct, couvert de plumes
blanches. Je vis dans la mme galerie un autre tableau qui me toucha
fort: c'tait le prince Don Carlos mourant. Il tait assis dans un
fauteuil, son bras appuy sur une table qui tait devant lui, et sa tte
penche sur sa main; il tenait une plume comme s'il et voulu crire, il
y avait devant lui un vase o il paraissait quelque reste d'une liqueur
brune, et apparemment que c'tait un poison. Un peu plus loin, l'on
voyait prparer le bain, o l'on devait lui ouvrir les veines; le
peintre avait reprsent parfaitement bien l'tat o l'on se trouve
dans une occasion si funeste; et comme j'avais lu son histoire et que
j'en avais t attendrie, il me sembla qu'effectivement je le voyais
mourir[61]. On me dit que tous ces tableaux taient de grand prix. On me
conduisit dans une chambre dont l'ameublement avait appartenu 
l'archiduchesse Marguerite d'Autriche, gouvernante des Pays-Bas, et l'on
prtend qu'elle y a travaill elle-mme; c'est un petit lit de gaze sur
lequel on a appliqu des plumes d'oiseaux de toutes les couleurs, et
cela forme des grotesques, des plumes, des fleurs, des petits animaux.
La tapisserie est pareille, et les diffrentes nuances des plumes font
un effet trs-agrable. Voil ce que je remarquai de plus singulier au
chteau de Buitrago; et comme il tait dj tard, nous en sortmes.

Il y avait plusieurs jours que je n'avais eu le plaisir de voir jouer 
l'hombre, je fis apporter des cartes. Don Fernand avec deux des
chevaliers commencrent une reprise; je m'intressai  mon ordinaire,
et Don Estve de Carvajal en fit autant; de sorte qu'aprs avoir regard
jouer quelques moments, je lui demandai auquel des trois chevaliers
tait la commanderie, d'o ils revenaient lorsque je les rencontrai. Il
me dit qu'elle n'tait pas  un d'eux; qu'ils y taient alls voir un de
leurs amis communs, sur un accident trs-fcheux qui lui tait arriv 
la chasse. Me trouvant sur le chapitre des commanderies, je le priai de
m'apprendre si les ordres de Saint-Jacques, de Calatrava et d'Alcantara
taient anciens. Il me dit qu'il y avait plus de cinq cents ans qu'ils
subsistaient; que l'on appelait autrefois l'ordre de Calatrava, le
Galant; celui de Saint-Jacques, le Riche; celui d'Alcantara, le Noble.
Ce qui les faisait nommer ainsi, c'est que, d'ordinaire, il n'entrait
dans Calatrava que des jeunes cavaliers; que Saint-Jacques tait plus
riche que les deux autres; et que, pour tre reu chevalier d'Alcantara,
il fallait faire ses preuves de quatre races; au lieu que pour entrer
dans les autres, il ne faut les faire que de deux. Dans les premiers
temps que ces ordres furent tablis, les chevaliers faisaient des voeux,
vivaient trs-rgulirement en communaut et ne portaient des armes que
pour combattre les Maures; mais, ensuite, il y entra les plus grands
seigneurs du royaume, qui obtinrent la libert de se marier, sous cette
condition qu'ils seraient obligs d'en demander une dispense expresse au
Saint-Sige. Il faut avoir un brevet du Roi, faire ses preuves de
noblesse et prouver aussi que l'on vient de Cristianos Viejos,
c'est--dire qu'il n'est entr dans la famille du pre ni de la mre
aucun Juif ni Maure. Le Pape Innocent VIII donna, en 1489, au Roi
Ferdinand et  ses successeurs la disposition de toutes les commanderies
de ces trois ordres, que l'on nomme militaires. Le Roi d'Espagne en
dispose, en effet, sous le titre d'administrateur perptuel, et il jouit
des trois grandes matrises, qui lui valent plus de quatre cent mille
cus de rente. Lorsqu'il tient chapelle comme grand matre de l'ordre ou
qu'il fait quelque assemble, les chevaliers ont le privilge d'tre
assis et couverts devant lui. Don Estve ajouta que l'ordre de Calatrava
avait trente-quatre commanderies et huit prieurs, qui valaient cent
mille ducats de revenu; qu'Alcantara avait trente-trois commanderies,
quatre alcaldies et quatre prieurs, qui rapportaient quatre-vingt mille
ducats, et que les quatre-vingt-sept commanderies de Saint-Jacques, tant
en Castille qu'au royaume de Leon, valaient plus de deux cent
soixante-douze mille ducats. Vous pouvez juger par l, Madame,
continua-t-il, qu'il y a des ressources pour les pauvres gentilshommes
espagnols[62].

Je conviens, lui dis-je, que ce serait une chose trs-avantageuse pour
eux, s'ils taient les seuls que l'on voult admettre dans ces trois
ordres; mais il me semble que vous venez de me dire que les plus grands
seigneurs en possdent les plus belles commanderies. C'est par une
rgle gnrale, interrompit-il, qui veut toujours que les biens aillent
aux plus riches, quoiqu'il y et de la justice d'en faire part aux
autres; et les ans de grande qualit auraient encore de quoi se
satisfaire en obtenant l'ordre de la Toison, qui distingue extrmement
ceux que le Roi en honore. Cependant, comme c'est une faveur qui n'est
accompagne d'aucun revenu et qu'elle ne se donne pas mme aisment, peu
de gens la recherchent et l'on ne voit, d'ordinaire, l'ordre de la
Toison qu' des princes. Si vous savez qui l'a institue, lui dis-je,
vous m'obligerez de m'en informer. On prtend, reprit-il, que dans le
temps que les Maures possdaient la plus grande et la meilleure partie
de l'Espagne, un villageois, qui vivait selon Dieu, le priant avec
ferveur de dlivrer le royaume de ces infidles, aperut un ange qui
descendait du ciel, lequel lui donna une toison d'or et lui commanda de
s'en servir pour amasser des troupes, parce que,  cette vue, on ne
refuserait pas de le suivre et de combattre les ennemis de la foi. Ce
saint homme obit, et plusieurs gentilshommes prirent les armes sur ce
qu'il leur dit.

Le succs de cette entreprise rpondit  l'esprance que l'on en avait
conue; de manire que Philippe le Bon, duc de Bourgogne, institua
l'ordre de la Toison d'or en l'honneur de Dieu, de la Vierge et de saint
Andr, l'an 1429, et le propre jour de ses noces avec Isabeau, fille du
roi de Portugal, fut choisi pour cette crmonie. Elle se fit  Bruges;
il ordonna que le duc de Bourgogne serait chef personnel de l'ordre,
parce que saint Andr est patron de la Bourgogne. On appelle ceux qui
l'ont _Cavalleros del Tuzon_, c'est--dire chevaliers de la Toison, et
l'on peut remarquer par l que l'on fait une diffrence  l'gard de cet
ordre, disant, quand on parle des autres: _Fulano es cavallero de la
orden de Santiago, ou de la orden de Calatrava_, qui veut dire un tel
est chevalier de l'ordre de Saint-Jacques ou de l'ordre de Calatrava.

Dans le temps que nous parlions ainsi, nous entendmes un assez grand
bruit, comme d'un quipage qui s'arrtait. Au bout d'un moment, le valet
de chambre de Don Frdric de Cardone entra dans ma chambre, pour
avertir son matre que M. l'archevque de Burgos venait d'arriver.

C'est une rencontre heureuse pour moi, me dit-il, car j'tais parti de
Madrid pour le voir, et, ne l'ayant pas trouv  Burgos, j'en tais fort
chagrin.

La fortune est toujours dans vos intrts, lui dit Don Sanche en
souriant; mais, pour ne pas vous retarder le plaisir de voir cet
illustre parent, nous allons quitter notre reprise. Don Frdric
tmoigna qu'il l'achverait volontiers, et que son impatience cderait
toujours  leur satisfaction.

Don Fernand et Don Sanche se levrent. Apparemment, dit Don Estve, que
Don Frdric ne sera pas des ntres de ce soir. J'en juge d'une autre
manire, interrompit Don Fernand; l'archevque est l'homme du monde le
plus honnte; ds qu'il saura qu'il y a ici une dame franaise, il
voudra la venir voir. Il me ferait beaucoup d'honneur, dis-je; mais
avec tout cela j'en serais un peu embarrasse, car il faut souper et se
coucher de bonne heure. J'achevais  peine ces paroles quand Don
Frdric revint sur ses pas. Ds que M. l'archevque a su qu'il y avait
une dame trangre  Buitrago, me dit-il, il n'a plus song  moi; et,
si vous le voulez bien, Madame, il viendra vous offrir tout ce qui
dpendra de lui en ce pays-ci.

Je rpondis  cette civilit comme je le devais, et Don Frdric, tant
retourn vers lui, l'amena un moment aprs dans ma chambre. Je lui
trouvai beaucoup de civilit; il parla peu et garda la gravit
convenable  son caractre et  la nation espagnole. Il me plaignit fort
de faire un si long voyage dans une saison si rigoureuse; il me pria de
lui commander quelque chose en quoi il me pt obir. C'est le compliment
qu'on fait d'ordinaire en ce pays. Il avait par-dessus ses habits une
soutanelle en velours violet, avec des hauts de manches tout plisss qui
lui allaient jusqu'aux oreilles, et une paire de lunettes sur le nez.

Il fit apporter  ma fille un petit sagouin qu'il voulut lui donner; et,
bien que j'en eusse de la peine, il fallut bien y consentir, par les
instances qu'il m'en fit et par l'envie que mon enfant avait de
l'accepter. Toutes les fois que M. l'archevque prenait du tabac, ce
qu'il faisait assez souvent, le petit singe lui tendait la patte et il
en mettait dessus qu'il feignait de prendre. Ce prlat me dit que le Roi
d'Espagne attendait avec une extrme impatience la rponse du marquis de
Los Balbazes, sur les ordres qu'il lui avait donns de demander, de sa
part, Mademoiselle au Roi Trs-Chrtien. S'il ne l'obtenait pas,
ajouta-t-il, je ne sais ce qui en arriverait, car il est sensiblement
touch de son mrite; mais toutes les apparences veulent que, si l'on
considre bien la grandeur du Roi Trs-Catholique, on souhaitera ce
mariage. Quand le soleil se couche sur une partie de ses royaumes, il se
lve sur l'autre; et ce monarque ne jouit pas seul de sa grandeur, il a
le plaisir de la partager avec ses sujets; il est en tat de les
rcompenser, de les rendre heureux, de les mettre dans des postes levs
o toute ambition est remplie, o ils reoivent les mmes honneurs que
des souverains; et n'est-ce pas aussi ce que doit souhaiter un Roi,
d'tre en tat de rcompenser magnifiquement les services qu'on lui
rend, de prvenir par ses bienfaits, et de forcer un ingrat  devenir
reconnaissant? C'est une chose surprenante que le nombre d'emplois dans
l'pe, de dignits dans l'glise et de charges de judicature que Sa
Majest donne tous les jours[63].

M. l'archevque se retira en me priant de permettre qu'il m'envoyt son
oille, parce qu'elle tait toute prte et que je n'aurais rien de
meilleur  mon souper. Je l'en remerciai et je lui dis que la mme
raison m'engageait  la refuser, puisque, sans elle, il ferait aussi
mauvaise chre que nous.

Cependant Don Frdric de Cardone l'tait dj all qurir, et il revint
charg d'une grande marmite d'argent; mais il fut bien attrap de la
trouver ferme avec une serrure; c'est la coutume en Espagne. Il voulut
avoir la clef du cuisinier qui, trouvant mauvais que son matre ne
manget pas son oille, rpondit qu'il en avait malheureusement perdu la
clef dans les neiges et qu'il ne savait plus o la prendre. Don
Frdric, fch, voulut, malgr moi, l'aller dire  l'archevque qui
ordonna  son majordome de la faire trouver; il menaa le cuisinier, et
la scne se passait si prs de ma chambre, que je l'entendais tout
entire. Mais, ce que j'y trouvai de meilleur, c'tait les rponses du
cuisinier qui disait: _No puedo padecer la ri, sendo Cristiano viejo,
hidalgo como el Rey, y proco mas_, ce qui veut dire: Je ne puis souffrir
qu'on me querelle, tant de race de vieux chrtiens, nobles comme le
Roi, et mme un peu plus[64].

C'est ordinairement de cette manire que les Espagnols se prisent.
Celui-ci n'tait pas seulement glorieux, il tait opinitre, et, quoi
que l'on pt faire et dire, il ne voulut point donner la clef de la
marmite, de sorte que l'oille y demeura sans que nous y eussions got.
Nous nous couchmes assez tard; et, comme je n'ai pas t matinale, tout
ce que j'ai pu faire avant de partir a t de finir cette lettre, et,
ds demain, j'en recommencerai une autre, o vous serez informe de la
suite de mon voyage. Continuez, ma chre cousine, d'y prendre un peu
d'intrt; c'est le moyen de me le rendre heureux et agrable.

A Buitrago, ce 13 mars 1679.




SEPTIME LETTRE.


Il est bien ais de s'apercevoir que nous ne sommes pas loin de Madrid;
le temps est beau malgr la saison, et nous n'avons plus besoin de feu.
Mais une chose assez surprenante, c'est que, dans les htelleries qui
sont les plus proches de cette grande ville, on y est trait bien plus
mal que dans celles qui en sont loignes de cent lieues. L'on croirait
bien plutt arriver dans des dserts que d'approcher d'une ville o
demeure un puissant roi, et je vous assure, ma chre cousine, que, dans
toute notre route, je n'ai pas vu une maison qui plaise ni un beau
chteau. J'en suis tonne, car je croyais qu'en ce pays-ci, comme au
ntre, je trouverais de belles promenades et des petits palais
enchants; mais l'on y voit  peine quelques arbres qui croissent en
dpit du terrain; et  l'heure qu'il est, bien que je ne sois qu' dix
lieues de Madrid, ma chambre est de plain-pied avec l'curie; c'est un
trou o il faut apporter de la lumire,  midi. Mais, bon Dieu! quelle
lumire! il vaudrait mieux n'en point avoir du tout; car c'est une lampe
qui te la joie, par sa triste lueur, et la sant, par sa fume puante.
L'on est all partout, et mme chez le cur, pour avoir une chandelle;
il ne s'en est point trouv, et je doute qu'il y ait des cierges dans
son glise. Il rgne ici un fort grand air de pauvret[65]. Don Fernand
de Tolde, qui s'aperoit de ma surprise, m'assure que je verrai de
trs-belles choses  Madrid; mais je ne puis m'empcher de lui dire que
je n'en suis gure persuade. Il est vrai que les Espagnols soutiennent
leur indigence par un air de gravit qui impose. Il n'est pas jusqu'aux
paysans qui ne marchent  pas compts. Ils sont, avec cela, si curieux
de nouvelles, qu'il semble que tout leur bonheur en dpend. Ils sont
entrs sans crmonie dans ma chambre, la plupart sans souliers, et
n'ayant sous les pieds qu'un mchant feutre rattach par des cordes. Ils
m'ont prie de leur apprendre ce que je savais de la cour de France.
Aprs que je leur en eus parl, ils ont examin ce que je venais de
dire, et puis ils ont fait leurs rflexions entre eux, laissant paratre
un fonds d'esprit et de vivacit surprenant. Constamment cette nation a
quelque chose de suprieur  bien d'autres. Il est venu parmi les autres
femmes une manire de bourgeoise assez jolie: elle portait son enfant
sur ses bras; il est d'une maigreur affreuse, et avait plus de cent
petites mains, les unes de jais, les autres de terre cisele, attaches
 son col et sur lui de tous les cts[66]. J'ai demand  la mre ce
que cela signifiait; elle m'a rpondu que cela servait contre le mal des
yeux. Comment, lui ai-je dit, est-ce que ces petites mains empchent d'y
avoir mal? Assurment, Madame, a-t-elle rpliqu, mais ce n'est pas
comme vous l'entendez; car vous saurez, si cela vous plat, qu'il y a
des gens en ce pays qui ont un tel poison dans les yeux, qu'en regardant
fixement une personne, et particulirement un jeune enfant, ils le font
mourir en langueur. J'ai vu un homme qui avait un oeil malin, c'est le
nom qu'on lui donne, et comme il faisait du mal lorsqu'il regardait de
cet oeil, on l'obligea de le couvrir d'une grande empltre. Pour son
autre oeil, il n'avait aucune malignit, mais il arrivait quelquefois
qu'tant avec ses amis, lorsqu'il voyait beaucoup de poules ensemble, il
disait: Choisissez celle que vous voulez que je tue: on lui en montrait
une, il tait son empltre, il regardait fixement la poule, et peu
aprs, elle tournait plusieurs tours, tourdie, et tombait morte. Elle
prtend aussi qu'il y a des magiciens, qui, regardant quelqu'un avec une
mauvaise intention, leur donnent une langueur qui les fait devenir
maigres comme des squelettes; et son enfant, m'a-t-elle dit, en est
frapp. Le remde  cela, ce sont ces petites menottes, qui viennent
d'ordinaire du Portugal. Elle m'a dit encore que c'est la coutume,
lorsqu'on voit qu'une personne nous regarde attentivement, et qu'elle a
assez mchante mine pour craindre qu'elle donne le mal d'_ojos_ (on
l'appelle ainsi, parce qu'il se fait par les yeux), de leur prsenter
une de ces petites mains de jais, ou la sienne mme ferme, et de lui
dire: _toma la mano_, ce qui veut dire, prends cette main. A quoi il
faut que celui qu'on souponne rponde: _Dios te bendiga_, Dieu te
bnisse; et s'il ne le dit pas, l'on juge qu'il est malintentionn, et
l-dessus on peut le dnoncer  l'Inquisition, ou, si l'on est plus
fort, on le bat jusqu' ce qu'il ait dit _Dios te bendiga_.

Je ne vous assure pas, comme une chose certaine, que le conte de la
poule soit positivement vrai; mais ce qui est de vrai, c'est qu'ici l'on
est fortement persuad qu'il y a des gens qui vous font du mal en vous
regardant, et mme il y a des glises o l'on va en plerinage pour en
tre guri. J'ai demand  cette jeune femme s'il ne paraissait rien
d'extraordinaire dans ce qu'ils appellent les yeux malins. Elle m'a dit
que non, si ce n'est qu'ils sont remplis d'une vivacit et d'un tel
brillant, qu'il semble qu'ils soient tout de feu, et qu'on dirait qu'ils
vont vous pntrer comme un dard. Elle m'a dit encore que, depuis peu,
l'Inquisition avait fait arrter une vieille femme que l'on accusait
d'tre sorcire, et qu'elle croyait que c'tait elle qui avait mis son
enfant dans le pitoyable tat o je le voyais. Je lui ai demand ce que
l'on ferait de cette femme. Elle m'a dit que, s'il y avait des preuves
assez fortes, on la brlerait infailliblement, ou qu'on la laisserait
dans l'Inquisition, et que le meilleur parti pour elle, c'tait d'en
sortir avec le fouet dans les rues; qu'on attache ces sorcires  la
queue d'un ne, ou qu'on les monte dessus, coiffes d'une mitre de
papier peint de toutes les couleurs, avec des criteaux qui apprennent
les crimes qu'elles ont commis; qu'en ce bel quipage on les promne par
la ville, o chacun a la libert de les frapper ou de leur jeter de la
boue. Mais, lui ai-je dit, par o trouvez-vous que si elle restait en
prison, leur condition serait pire? Oh! Madame, m'a-t-elle dit, je vois
bien que vous n'tes pas encore informe de ce que c'est que
l'Inquisition. Tout ce que l'on en peut dire n'approche point des
rigueurs que l'on y exerce. L'on vous arrte et l'on vous jette dans un
cachot, vous y passez deux ou trois mois, quelquefois plus ou moins,
sans que l'on vous parle de rien. Au bout de ce temps, on vous mne
devant les juges, qui, d'un air svre, vous demandent pourquoi vous
tes l; il est assez naturel de rpondre que vous n'en savez rien. Ils
ne vous en disent pas davantage, et vous renvoient dans cet affreux
cachot, o l'on souffre tous les jours des peines mille fois plus
cruelles que la mort mme. L'on n'en meurt pourtant point et l'on est
quelquefois un an en cet tat. Au bout de ce temps, on vous ramne
devant les mmes juges, ou devant d'autres, car ils changent et vont en
diffrents pays. Ceux-l vous demandent encore pourquoi vous tes
dtenu; vous rpondez que l'on vous a fait prendre et que vous en
ignorez le sujet. On vous renvoie dans le cachot, sans parler davantage.
Enfin l'on y passe quelquefois sa vie. Et comme je lui ai demand si
c'tait la coutume qu'on s'accust soi-mme, elle me dit que pour
certaines gens, c'tait assurment le meilleur et le plus court; mais
que les juges ne tenaient cette conduite que contre ceux contre lesquels
il n'y avait pas de peines assez fortes, car, d'ordinaire, lorsque
quelqu'un accuse une personne de crimes capitaux, il faut que le
dnonciateur reste en prison avec le criminel, et cela est cause que
l'on y est un peu plus modr. Elle m'a cont des particularits, des
supplices de toutes les manires, dont je ne veux point remplir cette
lettre; rien n'est plus effroyable. Elle m'a dit encore qu'elle a connu
un Juif, nomm Ismal, qui fut mis dans la prison de l'Inquisition de
Sville, avec son pre, qui tait un rabbin de leur loi. Il y avait
quatre ans qu'ils y taient, lorsqu'Ismal, ayant fait un trou, grimpa
jusqu'au plus haut d'une tour, et se servant des cordes qu'il avait
prpares, il se laissa couler le long du mur avec beaucoup de pril.
Mais, lorsqu'il fut descendu, il se reprocha qu'il venait d'abandonner
son pre, et, sans considrer le risque qu'il courait de plus d'une
manire, puisque son pre et lui taient jugs et devaient tre conduits
dans peu de jours  Madrid avec plusieurs autres, pour y souffrir le
dernier supplice, il ne laissa pas de se dterminer; il remonta
gnreusement sur la tour, descendit dans son cachot, en tira son pre,
le fit sauver avant lui et se sauva ensuite[67]. J'ai trouv cette
action fort belle, et digne d'tre donne pour exemple aux chrtiens,
dans un sicle o le coeur se rvolte aisment contre les devoirs les
plus indispensables de la nature.

Je continuais d'entretenir avec plaisir cette bonne Espagnole, lorsque
Constance, celle de mes femmes que vous connaissez, m'est venue dire,
avec beaucoup d'empressement, qu'elle venait de voir M. Daucourt, et
que, si je voulais, elle l'irait appeler. C'est un gentilhomme qui est
riche et que j'ai connu  Paris. Il est honnte garon, homme d'esprit
et bien fait de sa personne. Je sais qu'il a  Madrid son frre, lequel
est auprs de Don Juan d'Autriche. Ayant tmoign que je serais bien
aise de lui parler, Constance l'est alle chercher et me l'a amen.
Aprs les premires honntets, et m'tre informe des nouvelles de ma
parente, que je croyais bien qu'il connaissait, je lui ai demand de ses
nouvelles particulires et s'il tait bien content de son voyage. Ah!
Madame, ne me parlez pas de mon voyage, s'est-il cri, il n'en a jamais
t un plus malheureux, et si vous tiez venue quelques jours plus tt,
vous m'auriez vu pendre. Comment, lui ai-je dit, qu'entendez-vous par
l? J'entends, m'a-t-il dit; que tout au moins j'en ai eu la peur
entire, et que voici bien le pays du monde le plus dplaisant pour les
trangers. Mais, Madame, si vous avez assez de loisir, et que vous en
vouliez savoir davantage, je vous conterai mon aventure. Elle est
singulire, et vous prouvera bien ce que j'ai l'honneur de vous dire.
Vous me ferez beaucoup de plaisir, lui ai-je dit, nous sommes ici dans
un lieu o quelque nouvelle, agrablement conte, nous sera d'un grand
secours. Il la commena aussitt de cette manire:

Quelques affaires qui me regardent et l'envie de revoir un frre dont
j'tais loign depuis plusieurs annes, m'obligrent, Madame, de faire
le voyage de Madrid. Je ne savais gure les coutumes de cette ville-l;
je croyais que l'on allait chez les femmes sans faon, que l'on jouait,
que l'on mangeait avec elles; mais je fus tonn d'apprendre que chacune
d'elles est plus retire dans sa maison qu'un chartreux ne l'est dans sa
cellule, et qu'il y avait des gens qui s'aimaient depuis deux ou trois
ans, qui ne s'taient encore jamais parl. Des manires si singulires
me firent rire; je dis l-dessus toutes les bonnes et les mauvaises
plaisanteries qui me vinrent en l'esprit; mais je traitai la chose plus
srieusement, lorsque j'appris que ces femmes, si bien enfermes,
taient plus aimables que toutes les autres femmes ensemble; qu'elles
avaient une dlicatesse, une vivacit et des manires que l'on ne
trouvait que chez elles; que l'amour y paraissait toujours nouveau, et
que l'on ne changeait jamais une Espagnole que pour une autre Espagnole.
J'tais au dsespoir des difficults qu'il y avait pour les aborder; un
de mes amis, appel Belleville, qui avait fait le voyage avec moi, et
qui est un joli garon, n'enrageait gure moins de son ct que je
faisais du mien. Mon frre, qui craignait qu'il ne nous arrivt quelque
fcheux accident, nous disait sans cesse que les maris en ce pays-ci
taient trs-jaloux, grands tueurs de gens, et qui ne faisaient pas plus
de difficult de se dfaire d'un homme que d'une mouche. Cela
n'accommodait gure deux hommes qui n'taient pas encore las de vivre.

Nous allions dans tous les endroits o nous croyions voir des dames;
nous en voyions en effet, mais ce n'tait pas contentement; toutes les
rvrences que nous leur faisions ne nous produisaient rien, chacun de
nous revenait tous les soirs fort las et fort dgot de nos inutiles
promenades.

Une nuit que Belleville et moi fmes veiller au Prado (c'est une
promenade plante de grands arbres, orne de plusieurs fontaines
jaillissantes, dont l'eau, qui tombe  gros bouillons dans des bassins,
coule, quand on le veut, dans le cours pour l'arroser et le rendre plus
frais et plus agrable), cette nuit-l, dis-je, tait la plus belle que
l'on pouvait souhaiter. Aprs avoir mis pied  terre et renvoy notre
carrosse, nous nous promenmes doucement. Or, nous avions dj fait
quelques tours d'alles, lorsque nous nous assmes sur le bord d'une
fontaine; nous commenmes l de faire nos plaintes ordinaires. Mon cher
Belleville, dis-je  mon ami, ne serons-nous jamais assez heureux pour
trouver une Espagnole qui soit de ces spirituelles et engageantes tant
vantes? Hlas! dit-il, je le dsire trop pour l'esprer; nous n'avons
trouv jusqu'ici que ces laides cratures qui courent aprs les gens
pour les faire dsesprer, et qui sont, sous leurs mantilles blanches,
plus jaunes et plus dgotantes que des bohmiennes; je vous avoue que
celles-l ne me plaisent point, et que, malgr leur vivacit, je ne puis
me rsoudre  lier une conversation avec elles.

Dans le moment qu'il achevait ces mots, nous vmes sortir d'une porte
voisine deux femmes; elles avaient quitt leurs jupes de dessus, qui
sont toujours fort unies; et, quand elles entr'ouvraient leurs mantes,
le clair de la lune nous les faisait voir toutes brillantes d'or et de
pierreries. Vrai Dieu! s'cria Belleville, voici tout au moins deux
fes. Parlez mieux, lui dis-je, ce sont tout au moins deux anges. En les
voyant approcher, nous nous levmes et leur fmes la plus profonde
rvrence que nous eussions jamais faite. Elles passrent doucement et
nous regardrent, tantt d'un oeil et tantt de l'autre, avec les petites
minauderies qui sient si bien aux Espagnoles. Elles s'loignrent un
peu; nous tions en doute si elles reviendraient sur leurs pas, ou si
nous devions les suivre; et pendant que nous dlibrions ensemble, nous
les vmes approcher; elles s'arrtrent quand elles furent proche de
nous; une d'elles prit la parole et nous demanda si nous savions
l'espagnol. Je vois  vos habits, continua-t-elle, que vous tes
trangers; mais dites-moi, je vous prie, de quel pays vous tes? Nous
lui rpondmes que nous tions Franais, que nous savions assez mal
l'espagnol, mais que nous avions grande envie de le bien apprendre; que
nous tions persuads que, pour y russir, il fallait aimer une
Espagnole, et qu'il ne tiendrait pas  nous, si nous en trouvions
quelqu'une qui voult tre aime. L'affaire est dlicate, reprit l'autre
dame qui n'avait point encore parl, et je plaindrais celle qui s'y
embarquerait; car l'on m'a dit que les Franais ne sont pas fidles. Ha!
Madame, s'cria Belleville, on a eu dessein de leur rendre un mauvais
office auprs de vous, mais c'est une mdisance qu'il est ais de
dtruire; et bien que je donnasse mon coeur  une jolie femme, je sens
bien que je ne pourrais pas le reprendre de mme. Eh quoi! interrompit
celle qui m'avait dj parl, tes-vous capable de vous engager sans
rflexion et  une premire vue? j'en aurais un peu moins bonne opinion
de vous. Ha! pourquoi, s'cria-t-il, Madame, perdre un temps qui doit
tre si prcieux. S'il est bon d'aimer, il est bon de commencer tout le
plus tt que l'on peut; les coeurs qui sont ns pour l'amour s'usent et
se gtent quand ils n'en ont point. Vos maximes sont galantes, dit-elle,
mais elles me paraissent dangereuses; il ne faut pas seulement viter de
les suivre, je tiens qu'il faut viter de les entendre. Et, en effet,
elles voulaient se retirer, lorsque nous les primes, avec beaucoup
d'instance, de rester encore quelques moments au Prado, et nous leur
dmes tout ce qui pouvait les obliger de se faire connatre et de nous
donner la satisfaction de les voir sans leurs mantes. La conversation
tait assez vive et assez agrable; elles avaient infiniment d'esprit;
et comme elles savaient mnager leurs avantages, elles nous montraient
leurs mains en raccommodant sans affectation leurs coiffures; et ces
mains taient plus blanches que la neige: malgr le soin apparent
qu'elles prenaient de se cacher, nous les voyions assez pour remarquer
qu'elles avaient le teint fort beau, les yeux vifs et les traits assez
rguliers. Nous les quittmes le plus tard que nous pmes, et nous les
conjurmes de revenir  la promenade, ou de nous accorder la permission
d'aller chez elles. Elles ne convinrent de rien; et, en effet, nous
fmes plusieurs fois de suite au Prado, et toujours proche de la
fontaine o nous les avions vues la premire fois, sans que nous
pussions les apercevoir. Voil bien du temps perdu, disions-nous; quel
moyen de passer sa vie dans cette grande oisivet! il faut renoncer 
des dames d'un accs si difficile. C'tait bien aussi notre dessein,
mais il ne dura gure; car,  peine l'avions-nous form, que nous vmes
sortir de la mme porte les deux inconnues. Nous les abordmes
respectueusement, et nos manires honntes ne leur dplurent pas.
Belleville donna la main  la plus petite et moi  la plus grande. Je
lui fis des reproches auxquels elle ne me parut point indiffrente, et,
devenant plus hardi, je lui parlai des sentiments qu'elle m'avait
inspirs, et je l'assurai qu'il ne tiendrait qu' elle de m'engager pour
le reste de ma vie; elle me parut fort rserve sur la plus petite
marque de bont. Dans la suite de notre conversation, elle me dit
qu'elle tait hritire d'un assez grand bien, qu'elle s'appelait Ins,
que son pre avait t chevalier de Saint-Jacques et qu'il tait d'une
qualit distingue; que celle qui l'accompagnait se nommait Isabelle, et
qu'elles taient cousines. Toutes ces particularits me firent plaisir,
parce que je trouvais en elle une personne de naissance, et que cela
flattait ma vanit. Je la priai, en la quittant, de m'accorder la
permission de l'aller voir. Ce que vous dsirez est en usage dans votre
pays, me dit-elle, et si j'en tais, je me ferais un plaisir d'en suivre
les coutumes; mais les ntres sont diffrentes, et, bien que je ne
comprenne aucun crime en ce que vous me demandez, je suis oblige de
garder des mesures de biensance auxquelles je ne veux point manquer. Je
chercherai quelque moyen de vous voir sans cela, reposez-vous-en sur
moi, et ne me sachez pas mauvais gr de vous refuser une chose dont je
ne suis pas absolument la matresse. Adieu, continua-t-elle, je
penserai  ce que vous souhaitez, et je vous informerai de ce que je
puis. Je lui baisai la main, et me retirai fort touch de ses manires,
de son esprit et de sa conduite.

Aussitt que je me trouvai seul avec Belleville, je lui demandai s'il
tait content de la conversation qu'il venait d'avoir. Il me dit qu'il
avait sujet de l'tre, et qu'Isabelle lui paraissait douce et aimable.
Vous tes bien heureux, lui dis-je de lui avoir dj trouv de la
douceur. Ins ne m'a pas donn lieu de croire qu'elle en a, son
caractre est enjou, elle tourne tout ce que je lui dis en raillerie,
et je dsespre de lier une affaire srieuse avec elle. Nous demeurmes
quelques jours sans les voir, ni personne de leur part; mais un matin
que j'entendais la messe, une vieille femme, cache sous sa mante,
s'approcha de moi, et me prsenta un billet, o je lus ces mots:

       *       *       *       *       *

Vous me paraissez trop aimable pour vous voir souvent, et je vous avoue
que je me dfie un peu de mon coeur; si le vtre est vritablement touch
pour moi, il faut songer  l'hymen. Je vous ai dit que je suis riche et
je vous ai dit vrai. Le parti que je vous offre n'est point mauvais 
prendre. Pensez-y, je me trouverai ce soir aux bords du Mananarez, o
vous me pourrez dire vos sentiments.

       *       *       *       *       *

Comme je n'tais pas en lieu o j'eusse de quoi lui faire rponse, je
me contentai de lui crire sur mes tablettes:

Vous tes en tat de me faire faire le voyage que vous voudrez. Je sens
bien que je vous aime trop pour mon repos, et que je devrais me dfier
beaucoup plus de ma faiblesse que vous n'avez sujet de vous dfier de la
vtre. Cependant je me trouverai au Mananarez, rsolu de vous obir,
quoi que vous vouliez de moi.

       *       *       *       *       *

Je donnai mes tablettes  cette honnte messagre, qui avait la mine
d'en voler les plaques et les fermoirs avant que de les rendre. Je priai
Belleville de me laisser aller seul  mon rendez-vous. Il me dit qu'il
en avait de la joie, parce qu'Isabelle l'avait fait avertir qu'elle lui
voulait parler en particulier  la Floride. Nous attendmes avec
impatience l'heure marque, et nous nous sparmes tous deux, aprs nous
tre souhait une heureuse aventure.

Ds que je fus arriv au bord de l'eau, je regardai avec soin tous les
carrosses qui passrent; mais il m'aurait t difficile d'y rien
connatre, parce qu'ils taient ferms avec des doubles rideaux. Enfin,
il en vint un qui s'arrta, et j'aperus des femmes qui me faisaient
signe de m'approcher. Je le fis promptement; c'tait Ins, qui tait
encore plus cache qu' son ordinaire, et que je ne pouvais discerner
d'avec les autres qu'au son de sa voix. Que vous tes mystrieuse, lui
dis-je; pensez-vous, Madame, qu'il n'y ait pas de quoi me faire mourir
de chagrin de ne vous voir jamais et d'en avoir toujours tant d'envie?
Si vous voulez venir avec moi, me dit-elle, vous me verrez, mais je veux
ds ici vous bander les yeux. En vrit, lui dis-je, vous m'avez paru
fort aimable jusqu' prsent; mais ces airs mystrieux, qui ne mnent 
rien et qui font souffrir, ne me conviennent gure. Si je suis assez
malheureux pour que vous me croyiez un malhonnte homme, vous ne devez
jamais vous fier en moi; mais, au contraire, si vous m'avez donn votre
estime, vous me la devez tmoigner par un procd plus franc. Vous devez
tre persuad, interrompit-elle, que j'ai de puissantes raisons d'en
user comme je fais, puisque, malgr ce que vous venez de me dire, je ne
change point de rsolution: la chose cependant dpend de vous; mais 
mon gard, je ne souffrirai point que vous montiez dans mon carrosse
qu' cette condition. Comme les Espagnoles sont naturellement
opinitres, je choisis plutt de me laisser bander les yeux que de
rompre avec elle. J'avoue que j'avais quelque sorte de vanit de ces
apparences de bonne fortune, et je m'imaginais tre avec quelque
princesse qui ne voulait pas que je la connusse en ce moment, mais que
je trouverais dans la suite une des plus parfaites et des plus riches de
l'Espagne. Cette vision m'empcha de m'opposer plus longtemps  ce
qu'elle voulait. Je lui dis qu'elle tait la matresse de me bander les
yeux, et mme de me les crever, si elle y trouvait quelque plaisir. Elle
m'attacha un mouchoir autour de la tte, si serr, qu'elle me fit
d'abord une douleur effroyable: je me mis ensuite auprs d'elle; il
tait dj nuit, je ne savais point o nous allions, et je m'abandonnai
absolument  sa conduite.

Ins avait avec elle deux autres filles; le carrosse fit tant de tours,
que nous courmes la plus grande partie des rues de Madrid. Ins
m'entretenait avec trop d'esprit pour que je m'aperusse de la longueur
du chemin; et j'tais charm de l'entendre, lorsque notre malheureux
carrosse, qui tait assez mal attel, fut accroch par un autre, et
renvers tout d'un coup. Ainsi nous nous trouvmes dans ce que l'on
appelle la mare, c'est--dire dans un des plus grands et des plus
vilains ruisseaux de la ville. Je n'ai jamais t si chagrin que je le
fus; les trois seoras taient tombes sur moi, elles m'touffaient par
leur pesanteur et me rendaient sourd par leurs cris. Mes yeux taient
toujours bands, et mon visage se trouvait tourn d'une certaine manire
que je ne pouvais crier  mon tour, sans avaler de cette eau puante.
C'est l que je fis quelques rflexions sur les contre-temps de la vie,
et quoique j'aimasse beaucoup Ins, je sentais que je m'aimais encore
davantage, et que j'aurais souhait de ne l'avoir jamais vue. Sans que
j'aie positivement su ce qui se passa, je me sentis dlivr du fardeau
qui m'accablait, et lorsque je me fus relev  l'aide de quelques gens
qui me tirrent de l, je ne trouvai plus Ins ni ses compagnes. Ceux
qui taient autour de moi riaient comme des fous de me voir les yeux
bands, et si mouill de cette eau noire, qu'il semblait que l'on m'et
tremp dans de l'encre. Je demandai au cocher o tait sa matresse. Il
me dit que la dame avec qui j'tais n'tait point sa matresse, et
qu'elle s'en tait alle en me maudissant; qu'elle tait fort crotte,
qu'il ne la connaissait point, et qu'elle lui avait seulement dit en
partant que c'tait moi qui le payerais. Et o l'as-tu donc prise, lui
dis-je? A la porte de las Delcalas Reales, me dit-il; une vieille m'est
venue qurir et m'a men prendre celle-l. Je l'obligeai pour mon argent
de me conduire chez moi. J'attendis Belleville avec une impatience mle
de chagrin; il revint fort tard et fort content d'Isabelle,  laquelle
il trouvait assez de bont et bien de l'esprit.

Je lui racontai mon aventure, il ne put s'empcher d'en rire de tout
son coeur; et comme il avait un fonds de joie extraordinaire, il me fit
cent plaisanteries qui achevrent de me mettre de trs-mauvaise humeur.
Nous ne nous couchmes qu'au jour, et je me levai seulement pour aller
faire un tour au Prado avec lui. Comme nous passions sous des fentres
assez basses, j'entendis Ins qui me dit: Cavalier, n'allez pas si vite,
il est bien juste de vous demander comment vous vous trouvez de la chute
d'hier au soir. Mais vous-mme, belle Ins, lui dis-je en approchant de
la fentre, que devntes-vous? Et n'tais-je pas dj assez  plaindre
sans avoir le malheur de vous perdre? Vous ne m'auriez pas perdue,
continua-t-elle, sans qu'une dame de mes parentes qui passa dans ce
moment, reconnt le son de ma voix; je fus oblige, malgr moi, de
monter avec elle dans son carrosse, car je ne voulais pas qu'elle vt
que nous tions ensemble. Bien que le cocher m'en et parl d'une autre
manire, je n'osais entrer dans un plus grand claircissement, crainte
de lui faire quelque peine, et je lui demandai, avec beaucoup de
tendresse, quand je pourrais lui dire sans obstacles jusqu'o allaient
ma passion et mon respect pour elle. Ce sera bientt, me dit-elle, car
je commence  croire que vous-m'aimez, mais il faut que le temps
confirme cette opinion. Ah! cruelle, lui dis-je, vous ne m'aimez gure,
de diffrer toujours ce que je vous demande avec tant d'instance. Avouez
la vrit, continua-t-elle, et dites-moi si vous me voulez pouser. Je
veux vous pouser si vous le voulez, lui dis-je; cependant je ne vous ai
encore jamais bien vue, et je n'ai point l'avantage de vous connatre.
Je suis riche, ajouta-t-elle, j'ai de la naissance, et l'on me flatte
d'avoir quelque mrite personnel. Vous avez tout ce qu'il faut avoir,
lui dis-je, pour me plaire plus que personne du monde: votre esprit m'a
enchant, mais vous me mettez au dsespoir, et j'aimerais mieux mourir
tout d'un coup que de tant souffrir. Elle se prit  rire, et depuis ce
soir-l, il ne s'en passa point que je ne l'entretinsse au Prado, au
Mananarez, ou dans des maisons qui m'taient inconnues, et o elle
prenait soin de me faire conduire. A la vrit, je n'entrais point dans
la chambre avec elle, et je lui parlais seulement au travers des
jalousies, o je faisais, pendant quatre heures durant, le plus
impertinent personnage du monde. J'avoue qu'il faut tre en Espagne pour
s'accommoder de ces manires, mais effectivement j'aimais Ins, je lui
trouvais quelque chose de vif et d'engageant qui m'avait surpris et
touch.

Je l'avais t trouver dans un jardin o elle m'avait mand de venir,
et o elle m'avait fait plus d'amitis qu' son ordinaire. Comme elle
vit qu'il tait tard, elle m'ordonna de me retirer. Je lui obis avec
peine, et je passais dans une rue fort troite, lorsque j'aperus trois
hommes qui, l'pe  la main, en attaquaient un tout seul et qui se
dfendait vaillamment. Je ne pus souffrir une partie si ingale; je
courus pour le seconder; mais, dans le moment que je l'abordais, on lui
porta un coup qui le fit tomber sur moi comme un homme mort. Ces
assassins prirent la fuite avec une grande diligence; et le bruit ayant
attir beaucoup de gens qui me virent encore l'pe  la main, on ne
douta point que je ne fusse du nombre des coupables. Ils se disposaient
 me prendre, mais, m'tant aperu de leurs mauvaises intentions, je
cherchai plutt mon salut dans ma fuite que dans mon innocence. J'tais
poursuivi de prs, et, de quelque ct que je pusse aller, l'on me
coupait chemin. Dans cette extrmit, j'entrevis une porte entr'ouverte,
je me glissai dedans sans que l'on m'et vu entrer, et, tout  ttons,
je montai jusque dans une salle fort obscure; j'aperus de la lumire au
travers d'une porte, j'tais bien en peine si je devais l'ouvrir, et, au
cas qu'il y et du monde, ce que j'avais  dire. J'ai l'air effray,
disais-je en moi-mme, et l'on me prendra peut-tre pour un homme qui
vient de faire un mauvais coup et qui cherche les moyens d'en faire
encore un autre. Je consultai longtemps; j'coutai avec grande attention
si l'on ne parlait point, et, n'ayant rien entendu, enfin je me
hasardai. J'ouvris doucement la porte, je ne vis personne; je regardai
promptement o je pourrais me cacher, il me sembla que la tapisserie
avanait en quelques endroits, et, en effet, je me mis derrire dans un
petit coin. Il y avait peu que j'y tais, lorsque je vis entrer Ins et
Isabelle. Je ne puis vous reprsenter, Madame, combien je fus
agrablement surpris de connatre que j'tais dans la maison de ma
matresse; je ne doutai point que la fortune ne se ft mise dans mes
intrts, je n'apprhendais plus rien de ceux qui pouvaient encore me
chercher, et j'tais prt  m'aller jeter  ses pieds lorsque j'entendis
Isabelle commencer la conversation.--Qu'as-tu fait aujourd'hui,
dit-elle, ma chre Ins? As-tu vu Daucourt?--Oui, dit Ins, je l'ai vu
et j'ai lieu de croire qu'il m'aime perdument, ou toutes mes rgles
seraient bien fausses; il parle trs-srieusement de m'pouser. Ce qui
m'embarrasse, c'est qu'il veut me voir et me connatre.--Et comment
pourras-tu te dfendre de l'un et de l'autre? poursuivit Isabelle.--Je
ne prtends pas aussi m'en dfendre, reprit Ins; mais je mnagerai mes
avantages autant que je le pourrai. Je n'irai pas m'aviser de me mettre
au grand jour avec tous les rideaux ouverts, je prtends qu'ils soient
bien ferms et que les fentres ne laissent passer que de faibles rayons
du soleil qui servent  embellir. A l'gard de ma naissance, j'ai fait
dresser une gnalogie authentique; il n'en cote qu'un peu de parchemin
demi-us et rong des souris, et, pour l'argent comptant, tu sais que
mon amant, le fidle Don Diego, m'en doit prter. Lorsque Daucourt
l'aura compt et reu, il ne s'avisera pas de souponner que des voleurs
doivent lui enlever la mme nuit de notre mariage. J'ai lou aujourd'hui
un bel appartement tout meubl; ainsi tu conviendras que je n'ai rien
nglig de tout ce qui peut faire russir une affaire qui m'est si
avantageuse et que je souhaite tant.--Ces prcautions paraissent justes,
dit Isabelle; nanmoins je crains le dnoment de la pice.--Mais
toi-mme, ma chre, interrompit Ins, que fais-tu?--Bien moins de
progrs du ct de l'hymen, dit Isabelle; mais,  la vrit, ce n'est
point mon but. Je trouve que Belleville est un honnte homme, je sens
que je l'aime; je ne souhaite que la possession de son coeur, et je crois
que je serais fche qu'il voult m'pouser.--Ton got est bizarre, dit
Ins, tu l'aimes, ta fortune n'est pas des meilleures, tu serais
heureuse avec lui; et, cependant, tu ne serais pas bien aise d'tre sa
femme.--Et qui t'a dit que je serais heureuse avec lui? interrompit
Isabelle. L'amour est si capricieux, qu' peine les premiers moments de
l'hymen en sont agrables; l'amour, dis-je, veut quelque chose qui le
rveille et qui le pique. Il se fait un ragot de la nouveaut, et quel
moyen qu'une femme soit toujours nouvelle?--Et quel moyen aussi, s'cria
Ins, qu'une matresse le soit toujours? Va, mon Isabelle, tes maximes 
la mode ne sont pas raisonnables.--Ce que tu prtends, reprit Isabelle,
l'est bien moins  mon gr, et, si tu m'en veux croire, tu feras de
srieuses rflexions sur ton ge; car, pour te parler naturellement, tu
es vieille et fort vieille; est-il permis,  soixante ans, de vouloir
tromper un homme de trente? Il sera enrag contre toi, il te quittera
trs-assurment, ou bien il te rouera de coups; il arrivera mme qu'il
ne te laissera qu'aprs t'avoir assomme. Ins tait vive et prompte,
elle prit pour un reproche sanglant ce qu'Isabelle lui disait sur son
ge, et elle lui donna le plus furieux soufflet qui s'tait peut-tre
jamais donn. L'autre, peu patiente de son naturel, lui en rendit deux.
Ins riposta d'une douzaine de coups de poing qui ne lui furent pas dus
longtemps. Ainsi nos deux championnes entrrent dans le champ de
bataille; elles commencrent un si plaisant combat entre elles, que j'en
touffais de rire dans mon coin et que j'avais beaucoup de peine 
m'empcher d'clater, car je n'y prenais plus d'intrt, comme vous le
pouvez bien penser, Madame, aprs ce que j'avais entendu de la pice que
l'on me prparait avec tant de malice, et il m'tait bien naturel de ne
regarder plus Ins que comme une insigne friponne. Isabelle, qui savait
les endroits faibles de son ennemie, s'en prvalut si  propos, qu'tant
plus jeune et plus forte, elle lui arracha sa coiffure et la laissa
toute pele. Je n'ai, de ma vie, t plus surpris que de voir tomber
ainsi des cheveux qui m'avaient paru si beaux et que je croyais  elle;
mais ce ne fut qu'un prlude, car, d'un coup de poing, elle lui fit
sauter quelques dents de la bouche et deux petites boules de lige qui
aidaient  soutenir ses joues creuses. La noise finit l, parce que
leurs femmes de chambre, qui avaient entendu ce vacarme, accoururent et
les sparrent avec beaucoup de peine; elles se dirent les dernires
durets, jusqu' se menacer de rvler  l'Inquisition des crimes
affreux qu'elles se reprochaient.

Ins, se trouvant seule avec celle qui la servait, se regarda longtemps
dans un grand miroir, et elle protesta qu'il n'y avait point d'outrages
qu'elle ne ft  Isabelle pour se venger de ceux qu'elle venait d'en
recevoir. Ensuite elle s'assit et prit un peu de repos; on apporta une
petite table devant elle sur laquelle elle mit un oeil d'mail qui
remplissait la place de celui qui lui manquait; elle s'ta aussitt tant
de blanc et tant de rouge que, sans exagration, on en et bien fait un
masque. Il serait difficile, Madame, de vous exprimer la laideur
extraordinaire de cette femme qui m'avait sembl fort belle jusqu' ce
moment. Je me frottais les yeux; je faisais comme un homme qui croit
rver et faire un mauvais songe. Enfin elle se dshabilla et se mit
presque nue; c'est ici que je ne vous reprsenterai rien de cette
affreuse carcasse; mais, assurment, il n'a jamais t un pareil remde
d'amour: elle avait des concavits partout o les autres ont des
lvations. Il semblait que c'tait un squelette qui courait dans la
chambre par le moyen de quelque ressort. Elle tait en jupe avec une
mantille blanche sur les paules, la tte chauve, et ses petits bras
maigres tout dcouverts. Elle se souvint que, pendant le combat, ses
bracelets de perles s'taient dfils, elle voulut les ramasser et elle
eut beaucoup de peine  les retrouver, sa femme de chambre lui aidait 
les chercher; elles les comptaient ensemble et elles les avaient toutes,
 la rserve de deux qui furent bien maudites pour moi. Ins jura par
saint Jacques, patron d'Espagne, qu'elle ne se coucherait point avant
qu'elle ne les et retrouves. Sa femme de chambre et elle regardrent
partout, tirant les tables, renversant les chaises, et jetant, de et
del, tout ce qu'elles rencontraient sous leurs mains, car Ins tait de
fort mauvaise humeur. Comme je la vis venir devers mon coin, la crainte
d'tre trouv par une telle furie m'obligea de me reculer tout le plus
loin que je pus; mais, par malheur, en reculant, je fis tomber plusieurs
bouteilles qui taient l sur des planches et qui firent beaucoup de
bruit. Ins, qui crut que son chat venait de faire ce dsordre, cria de
toute sa force _gato_, _gato_; et, levant aussitt la tapisserie pour
punir le chat, elle m'aperut, avec un tonnement et une rage qui
faillirent  la faire mourir sur-le-champ. Elle se jeta  mes cheveux et
me les arracha, elle me dit mille injures; elle tait comme forcene,
les veines de son col taient tellement enfles et ses rides taient si
affreuses, qu'il me semblait voir la tte de Mduse, et, dans ma juste
frayeur, je mditais ma retraite, lorsqu'un grand bruit que j'entendis
dans l'escalier me causa une nouvelle alarme. Ins me laissa et courut
pour savoir ce qui se passait; en mme temps toute la maison fut
remplie de cris et de pleurs. La justice, qui avait trouv ce jeune
homme dont je vous ai parl, Madame, tendu sur le carreau, et qui avait
t cause que l'on m'avait poursuivi avec tant de chaleur, sut, aprs
quelque perquisition, que c'tait le fils d'une dame qui demeurait dans
ce mme lieu; on le lui rapportait perc de coups et tout sanglant; elle
se dsesprait  cette triste vue; et, comme j'avais dit quelque chose
de mon aventure  Ins, pour lui rendre raison de ce qui m'avait fait
venir dans sa chambre, cette mgre ne voulut pas me garder le secret,
et, pour se venger et me punir de ce que j'avais dcouvert ses
artifices, elle s'avisa de me dnoncer.--J'ai le meurtrier en mon
pouvoir, s'cria-t-elle, venez, venez avec moi, je vais le remettre
entre vos mains. Aussitt elle ouvre la porte de sa chambre, et, suivie
d'une troupe d'alguazils, ce sont ceux qui servent de sergents en ce
pays-ci, elle me livra avec tous les tmoignages ncessaires pour me
faire faire diligemment mon procs. J'ai vu ce misrable, disait-elle,
qui tenait encore son pe nue toute sanglante du coup qu'il venait de
faire; il est entr dans ma chambre pour se sauver et il m'a menace de
la mort si je le dcelais. Tout ce que je pus dire pour ma justification
ne servit  rien, l'on ne voulut pas m'entendre; on me lia les mains
avec des cordes et l'on me tranait en prison comme un malheureux
criminel pendant que la charitable Ins, avec la mre et la soeur du
bless, me chargeaient de maldictions et de coups. Elles me firent
mettre dans un cachot o je demeurai plusieurs jours sans avoir la
libert d'avertir mon frre et mes amis de ce qui se passait; ils
taient, de leur ct, dans une peine inconcevable, ne doutant plus que
l'on ne m'et assassin dans quelque coin de rue ou  quelques-uns de
mes rendez-vous nocturnes.

Enfin Belleville, qui continuait de voir Isabelle, lui fit part de son
dplaisir, et la pria de lui aider  dcouvrir tout au moins ce que l'on
aurait fait de mon corps; elle fut si soigneuse de s'en informer, que la
femme de chambre d'Ins, qui avait reu d'assez mauvais traitements de
sa matresse, lui apprit le secret de l'histoire, bien que cette bonne
dame le lui et fort dfendu. A cette nouvelle, mon frre alla supplier
le Roi d'avoir piti de moi et d'ordonner que l'on me retirt de ce
cachot qui ressemblait plutt  l'enfer qu' une prison. Je m'vanouis
aussitt que j'aperus le jour, j'tais si faible et si extnu que je
faisais peur; cependant je ne pus sortir de prison de quelque temps 
cause des formalits, et je vous laisse  penser, Madame, ce que je
mditais contre la perfide Ins; mais j'ignorais encore si je serais en
tat d'excuter tous les projets de ma juste vengeance,  cause que le
gentilhomme que l'on avait bless tait toujours fort mal, et que l'on
dsesprait de sa vie; la mienne en dpendait  un tel point que je
faisais des voeux ardents pour lui, et je passais bien des mauvais quarts
d'heure dans une si fcheuse incertitude; mais mon frre, qui tait
persuad de mon innocence, n'omettait rien pour dcouvrir ceux qui
avaient fait cet assassinat.

Il apprit enfin que ce jeune cavalier bless avait un rival, et il
suivit la chose avec tant de soin qu'il sut, de certitude, que c'tait
de cette part que le coup avait t fait; il fut assez heureux pour le
faire prendre, et cet homme avoua son crime, ce qui me tira d'affaire.
Je sortis donc et j'en eus une si grande joie, qu'elle me rendit malade
pendant plusieurs jours, ou, pour mieux dire, ce fut l'effet du mchant
air que j'avais pris dans la prison.

La mchante Ins, qui n'tait pas, de son ct, trop en repos sur ce
qui pouvait lui arriver d'un tour aussi gaillard que celui qu'elle
m'avait fait, ayant appris que j'tais en libert et en tat de lui
faire perdre la sienne, plia bagage et partit une nuit sans que l'on st
quel chemin elle avait pris, de sorte que lorsqu'il fut question de la
trouver pour en faire, tout au moins, un exemple parmi les friponnes,
cela me fut impossible. Je m'en consolai parce que, naturellement, je
n'aime point  faire du mal aux femmes; mais la crainte qu'elles ne m'en
fissent davantage m'a fait partir de Madrid, afin d'viter, tout au
moins, celles d'Espagne. Je retourne en France, Madame, continua-t-il,
o je porterai vos ordres si vous me faites l'honneur de m'en charger.

Bien que j'aie eu du chagrin de ce qui est arriv  ce gentilhomme, je
n'ai pu m'empcher de rire des circonstances de son aventure, et j'ai
cru, ma chre cousine, que vous ne seriez point fche que je vous en
fisse part. Je ne vous crirai plus que je ne sois arrive  Madrid;
j'espre y voir des choses plus dignes de votre curiosit que celles que
je vous ai mandes jusqu'ici.

De Saint-Augustin, ce 15 mars 1679.




HUITIME LETTRE.


Ne grondez point, s'il vous plat, ma chre cousine, de n'avoir pas eu
de mes nouvelles aussitt que j'ai t arrive  Madrid. J'ai cru qu'il
valait mieux attendre que je fusse en tat de vous dire des choses plus
particulires. Je savais que ma parente devait venir au-devant de moi
jusqu' Alcovendas, qui n'est loign de Madrid que de six lieues. Comme
elle n'y tait pas encore, je voulus l'attendre, et Don Frdric de
Cardone me proposa d'aller dner dans une fort jolie maison, dont il
connaissait particulirement le matre. Ainsi, au lieu de descendre dans
la petite ville, nous la traversmes, et par une assez belle avenue, je
me rendis chez Don Augustin Pacheco. Ce gentilhomme est vieux. Il a
pous depuis peu en troisimes noces Doa Teresa de Figueroa, qui n'a
que dix-sept ans, si agrable et si spirituelle que nous demeurmes
charms de son esprit et de sa personne. Il n'tait que dix heures quand
nous arrivmes. Les Espagnoles sont naturellement paresseuses; elles
aiment  se lever tard, et celle-ci tait encore au lit. Son mari nous
reut avec tant de franchise et de civilit, qu'il marquait assez le
plaisir que nous lui avions fait d'aller chez lui. Il se promenait dans
ses jardins, dont la propret ne cde en rien aux ntres. J'y entrai
d'abord, car le temps tait fort beau, et les arbres sont aussi avancs
en ce pays au mois de mars qu'ils le sont en France  la fin de juin.
C'est mme la saison la plus charmante pour jouir de ce qu'ils appellent
_la Primavera_, c'est--dire le commencement du printemps, car lorsque
le soleil devient plus fort et plus chaud, il brle et sche les
feuilles, comme si le feu y passait. Les jardins dont je parle taient
orns de boulingrins, de fontaines et de statues; Don Augustin ne
ngligea pas de nous en faire voir toutes les beauts. Il s'y attache
beaucoup, et il y fait aisment de la dpense, parce qu'il est fort
riche. Il nous fit entrer dans une galerie o il y avait des tablettes
de bois de cdre pleines de livres. Il me conduisit d'abord prs de la
plus grande, et nous dit qu'elle contenait des trsors d'un prix
inestimable, et qu'il y avait ramass toutes les comdies des meilleurs
auteurs. Autrefois, continua-t-il, les personnes vertueuses ne se
pouvaient rsoudre d'aller  la comdie; on n'y voyait que des actions
opposes  la modestie, on y entendait des discours qui blessaient la
libert, les acteurs faisaient honte aux gens de bien, on y flattait le
vice, on y condamnait la vertu; les combats ensanglantaient la scne, le
plus faible tait toujours opprim par le plus fort, et l'usage
autorisait le crime. Mais depuis que Lope de Vega a travaill avec
succs  rformer le thtre espagnol, il ne s'y passa plus rien de
contraire aux bonnes moeurs, et le confident, le valet, ou le villageois,
gardant leur simplicit naturelle et la rendant agrable par un
enjouement naf, trouvent le secret de gurir nos princes, et mme nos
rois, de la maladie de ne point entendre les vrits o leurs dfauts
peuvent avoir part. C'est lui qui prescrivit les rgles  ses lves et
leur enseigna de faire des comdies en trois jornadas, qui veut dire en
trois actes. Nous avons vu depuis briller les Montalvanes, Mendozas,
Rojas Alarcones, Velez, Mira de Mescuas, Coellos, Villaizanes; mais,
enfin, Don Pedro Calderon excella dans le srieux et dans le comique, et
il passa tous ceux qui l'avaient prcd. Je ne pus m'empcher de lui
dire que j'avais vu  Vittoria une comdie qui m'avait sembl assez
mauvaise, et que s'il m'tait permis de dire mon sentiment, je ne
voudrais point que l'on mlt dans des tragdies saintes qui demandent
du respect, et qui par rapport au sujet doivent tre traites dignement,
des plaisanteries fades et inutiles. Il rpliqua qu'il connaissait,  ce
que je lui disais, le gnie de mon pays, qu'il n'avait gure vu de
Franais approuver ce que les Espagnols faisaient; et comme cette pense
le fit passer  des rflexions chagrinantes, je l'assurai que
naturellement nous n'avions pas d'antipathie pour aucune nation, que
nous nous piquions mme de rendre justice  nos ennemis; et qu' l'gard
de la comdie, que je n'avais point trouve  mon gr, ce n'tait point
une consquence pour les autres qui pouvaient tre beaucoup meilleures.
La manire dont je lui parlai le remit un peu, de sorte qu'il me pria de
passer dans l'appartement de sa femme au bout de la galerie.

Don Fernand de Tolde et les trois chevaliers demeurrent l, parce que
ce n'est pas la coutume en Espagne d'entrer dans la chambre des dames
pendant qu'elles sont au lit. Un frre n'a ce privilge que lorsque sa
soeur est malade. Doa Teresa me reut avec un accueil aussi obligeant
que si nous avions t amies depuis longtemps. Mais il faut dire,  la
louange des Espagnoles, qu'il n'entre point dans leurs caresses un
certain air de familiarit qui vient du manque d'ducation, car, avec
beaucoup de civilit et mme d'empressement, elles savent fort bien
observer ce qu'elles doivent aux autres et ce qu'elles se doivent 
elles-mmes. Elle tait couche sans bonnet et sans cornette, ses
cheveux spars sur le milieu de la tte, nous par derrire d'un ruban,
et mis dans du taffetas incarnat qui les enveloppait. Sa chemise tait
fort fine, et d'une si grande largeur, qu'il semblait d'un surplis. Les
manches en taient aussi larges que celles des hommes, boutonnes au
poignet avec des boutons de diamants. Au lieu d'arrire-points de fil au
col et aux manches, il y en avait de soie bleue et couleur de chair,
travaills en fleurs. Elle avait des manchettes de taffetas blanc
dcoup, et plusieurs petits oreillers lacs de rubans et garnis de
dentelle haute et fine. Un couvre-pied  fleurs de point d'Espagne d'or
et de soie, qui me sembla fort beau. Son lit tait tout de cuivre dor
avec des pommettes d'ivoire et d'bne; le chevet garni de quatre rangs
de petites balustres de cuivre trs-bien travailles.

Elle me demanda permission de se lever; mais quand il fut question de se
chausser, elle fit ter la clef de sa chambre et tirer les verrous. Je
m'informai de quoi il s'agissait pour se barricader ainsi; elle me dit
qu'elle savait qu'il y avait des gentilshommes espagnols avec moi, et
qu'elle aimerait mieux avoir perdu la vie qu'ils eussent vu ses pieds.
Je m'clatai de rire, et je la priai de me les montrer, puisque j'tais
sans consquence. Il est vrai que c'est quelque chose de rare pour la
petitesse, et j'ai bien vu des enfants de six ans qui les avaient aussi
grands. Ds qu'elle fut leve, elle prit une tasse pleine de rouge avec
un gros pinceau, et elle s'en mit non-seulement aux joues, au menton,
sous le nez, au-dessus des sourcils et au bout des oreilles, mais elle
s'en barbouilla aussi le dedans des mains, les doigts et les paules.
Elle me dit que l'on en mettait tous les soirs en se couchant, et le
matin en se levant; qu'elle ne se fardait point et qu'elle aurait assez
voulu laisser l'usage du rouge, mais qu'il tait si commun, que l'on ne
pouvait se dispenser d'en avoir, et que quelques belles couleurs que
l'on et, on paraissait toujours ple et malade auprs des autres quand
on ne mettait point du rouge. Une de ses femmes la parfuma depuis la
tte jusqu'aux pieds, avec d'excellentes pastilles, dont elle faisait
aller la fume sur elle; une autre la _roussia_[68], c'est le terme, et
cela veut dire qu'elle prit de l'eau de fleur d'orange dans sa bouche,
et qu'en serrant les dents, elle la jetait sur elle, comme une pluie;
elle me dit que rien au monde ne gtait tant les dents que cette-manire
d'arroser, mais que l'eau en sentait bien meilleur: c'est de quoi je
doute, et je trouverais bien dsagrable qu'une vieille telle qu'tait
celle que je vis l vnt me jeter au nez l'eau qu'elle aurait dans la
bouche.

Don Augustin ayant su par une des _criadas_ de sa femme qu'elle tait
habille, voulut bien passer par-dessus la coutume, et il amena Don
Fernand de Tolde et les chevaliers dans sa chambre. La conversation ne
fut pas longtemps gnrale, chacun se cantonna; pour moi, j'entretins
Doa Teresa. Elle m'apprit qu'elle tait ne  Madrid, mais qu'elle
avait t leve  Lisbonne prs de sa grand'mre, qui tait soeur de Don
Augustin Pacheco, de sorte qu'elle tait petite-nice de son mari, et
ces alliances se font souvent en Espagne. Elle me parla fort de la jeune
Infante de Portugal dont elle vanta l'esprit; elle ajouta que si je
voulais entrer dans son cabinet, je jugerais de sa beaut, parce qu'elle
avait son portrait. J'y passai aussitt; et je demeurai surprise des
charmes que je remarquai  cette Princesse. Elle avait ses cheveux
coups et friss comme une perruque d'abb, et un guard-infant si grand,
qu'il y avait dessus deux corbeilles avec des fleurs, et des petits
vases de terre sigille, dont on mange beaucoup en Portugal et en
Espagne, bien que ce soit une terre qui n'a que trs-peu de got. Doa
Teresa me montra la peau d'un serpent que son mari, me dit-elle, avait
tu dans les Indes, et tout mort qu'il tait il ne laissait pas de me
faire peur. Ceux de cette espce sont extrmement dangereux; mais il
semble que la Providence a voulu en garantir les hommes, car ces
serpents ont  la tte une espce de clochette qui sonne quand ils
marchent, et c'est un avertissement qui fait retirer les voyageurs.

Cette jeune dame qui aime fort le Portugal, m'en parla
trs-avantageusement. Elle me dit que la mer qui remonte dans le Tage
rend cette rivire capable de porter les plus gros galions et les plus
beaux vaisseaux de l'Ocan, que la ville de Lisbonne est sur le penchant
d'une colline, et qu'elle descend imperceptiblement jusqu'au bord du
Tage; qu'ainsi les maisons tant leves les unes au-dessus des autres,
on les voit toutes du premier coup d'oeil, et que c'est un objet
trs-agrable. Les anciens murs dont les Maures l'avaient entoure
subsistent encore. Il y en a quatre enceintes, faites en divers temps;
la dernire peut avoir six lieues de tour. Le chteau, qui est sur une
montagne, a ses beauts particulires. L'on y trouve des palais, des
glises, des fortifications, des jardins, des places d'armes et des
rues, il y a toujours bonne garnison avec un gouverneur; cette
forteresse commande  la ville, et de ce lieu on pourrait la foudroyer,
si elle ne demeurait pas dans le devoir. Le palais o demeure le Roi est
plus considrable, si ce n'est pas dans sa force, c'est dans la
rgularit de ses btiments. Tout y est grand et magnifique, les vues
qui donnent sur la mer ajoutent beaucoup aux soins que l'on a pris de
l'embellir. Elle me parla ensuite des places publiques qui sont ornes
d'arcades, avec de grandes maisons autour du couvent des Dominicains, o
est l'Inquisition, et devant le portail il y a une fontaine o l'on voit
des figures de marbre blanc qui jettent l'eau de tous les cts. Elle
ajouta que la foire du Roucio se tient les mardis de chaque semaine sur
une place que l'on pourrait prendre pour un amphithtre, parce qu'elle
est environne de petites montagnes sur lesquelles on a bti plusieurs
grands palais. Il y a un autre endroit au bord du Tage, o l'on tient le
march, et l'on y trouve tout ce que le got saurait dsirer de plus
exquis, tant en gibier et en poisson qu'en fruits et en lgumes. La
douane est un peu plus haut, o sont des richesses et des rarets
infinies; on a fait quelques fortifications pour les garder. L'glise
mtropolitaine n'est recommandable que par son anciennet, elle est
ddie  saint Vincent. On prtend qu'aprs lui avoir fait souffrir le
martyre, on lui dnia la spulture, et que les corbeaux le gardrent
jusqu' ce que quelques personnes pieuses l'enlevassent et le portassent
 Valence, en Espagne, pour le faire rvrer; de sorte que l'on nourrit
des corbeaux dans cette glise, et qu'il y a un tronc pour eux, o l'on
met des aumnes pour leur avoir de la mangeaille.

Bien que Lisbonne soit un beau sjour, continua-t-elle, nous demeurions
 Alcantara; ce bourg n'est loign de la ville que d'un quart de lieue;
il y a une maison royale, moins belle par ses btiments que par sa
situation. La rivire lui sert de canal, on y voit des jardins
admirables tout remplis de grottes, de cascades et de jets d'eau. Belem
en est proche: c'est le lieu destin  la spulture des rois de Portugal
dans l'glise des Hironymites. Elle est tout incruste de marbre
blanc, les colonnes et les figures en sont aussi. Les tombeaux se
trouvent rangs dans trois chapelles diffrentes, entre lesquelles il y
en a de fort bien travailles. Belem, Feriera, Sacavin, et quelques
autres endroits autour de la ville, sont remarquables par le grand
nombre d'orangers et de citronniers dont ils sont remplis; l'air qu'on y
respire est tout parfum, l'on est  peine assis au pied des arbres, que
l'on se trouve couvert de leurs fleurs. L'on voit couler prs de soi
mille petits ruisseaux, et l'on peut dire que rien n'est plus agrable
pendant la nuit que d'entendre les concerts qui s'y font trs-souvent.
Il y a de grands magasins  Belem remplis d'oranges douces et aigres, de
citrons, de poncirs et de limes. On les charge dans des barques pour les
transporter dans la plus grande partie de l'Europe.

Elle me parla des chevaliers _del habito del Cristo_, dont la quantit
rendait l'ordre moins considrable, et des comtes du royaume, qui ont
les mmes privilges que les grands d'Espagne. Ils possdent _las
Comarcas_, ce sont des terres qui appartiennent  la couronne, et
divises en comts d'un revenu considrable. Elle me dit que, lorsque le
Roi devait sortir du palais pour aller en quelque lieu, le peuple en
tait averti par une trompette qui sonnait ds le matin dans tous les
endroits o Sa Majest devait passer. Pour la Reine, c'taient un fifre
et un tambour, et pour l'Infante, un hautbois. Quand ils sortaient, tous
ensemble, la trompette, le fifre, le tambour et le hautbois marchaient
de compagnie, et, par ce moyen, si quelqu'un ne pouvait entrer au palais
pour prsenter son placet, il n'avait qu' attendre le Roi sur son
passage. L'on trouve,  huit lieues de Combre, une fontaine dans un
lieu appel Cedima, laquelle attire et engloutit tout ce qui touche son
eau. On en fait souvent l'exprience sur de gros troncs d'arbres et,
quelquefois, sur des chevaux qu'on en fait approcher et que l'on n'en
retire qu'avec beaucoup de difficult.

Mais ce qui cause plus d'tonnement, ajouta-t-elle, c'est le lac de la
montagne de Strella, o l'on trouve quelquefois des dbris de navires,
de mts rompus, d'ancres et de voiles, bien que la mer en soit  plus de
douze lieues et qu'il soit sur le sommet d'une haute montagne. On ne
comprend pas par o ces choses peuvent y entrer. J'coutais avec un
grand plaisir Doa Teresa, lorsque son mari et le reste de la compagnie
vinrent nous interrompre. Don Augustin avait de l'esprit, et, malgr sa
vieillesse, il l'avait fort agrable. Si ma curiosit n'est pas
indiscrte, me dit-il, apprenez-moi, Madame, de quoi cette enfant vous a
entretenue. _Mi tio_, reprit-elle (_tio_ veut dire oncle), vous pouvez
bien croire que c'est du Portugal. Oh! je m'en doutais dj,
s'cria-t-il, c'est toujours l qu'elle prend son champ de bataille. Mon
Dieu! dit-elle, nous avons chacun le ntre; et quand vous tes une fois
 votre Mexique, l'on ne saurait vous en arracher. Vous avez t aux
Indes, repris-je, Doa Teresa m'a montr un serpent qu'elle m'a dit que
vous y avez tu. Il est vrai, Madame, continua-t-il, et je vous
entretiendrais avec plaisir de ce que j'y ai vu, s'il n'tait temps de
vous faire dner. Mais, ajouta-t-il, je dois aller  Madrid, et, si vous
le permettez, je vous mnerai Doa Teresa. C'est l, en effet, que je
prendrai mon champ de bataille, et que je vous apprendrai des choses que
vous ne serez pas fche de savoir. Je l'assurai qu'il me ferait un
sensible plaisir de me donner un tmoignage, de son souvenir si
obligeant, que je serais ravie de voir la belle Doa Teresa, et de
l'entendre parler des Indes, lui qui parlait si bien de toutes choses.
Il me prit par la main, et me fit descendre dans un salon pav de
marbre, o il n'y avait que des tableaux au lieu de tapisseries et des
carreaux rangs autour. Le couvert tait mis sur une table pour les
hommes, et il y avait  terre, sur le tapis, une nappe tendue avec
trois couverts, pour Doa Teresa, moi et ma fille.

Je demeurai surprise de cette mode, car je ne suis pas accoutume 
dner ainsi. Cependant, je n'en tmoignai rien, et je voulus y essayer,
mais je n'ai jamais t plus incommode; les jambes me faisaient un mal
horrible; tantt je m'appuyais sur le coude, tantt sur la main; enfin,
je renonais  dner, et mon htesse ne s'en apercevait point, parce
qu'elle croyait que les dames mangent par terre en France comme en
Espagne. Mais Don Fernand de Tolde, qui remarqua ma peine, se leva avec
Don Frdric de Cardone, et ils me dirent l'un et l'autre qu'absolument
je me mettrais  table. Je le voulais assez, pourvu que Doa Teresa s'y
mt; elle ne l'osait  cause qu'il y avait des hommes, et elle ne levait
les yeux sur eux qu' la drobe. Don Augustin lui dit de venir sans
faon, et qu'il fallait me tmoigner qu'ils taient bien aises de me
voir chez eux: mais ce fut quelque chose de plaisant quand cette petite
dame fut assise sur un sige, elle n'y tait pas moins embarrasse que
je l'avais t sur le tapis; elle nous avoua, avec une ingnuit
trs-agrable, qu'elle ne s'tait jamais assise dans une chaise, et que
la pense ne lui en tait mme pas venue[69]. Le dner se passa fort
gaiement, et je trouvai qu'il ne se pouvait rien ajouter  la manire
obligeante dont j'avais t reue dans cette maison. Je donnai  Doa
Teresa des rubans, des pingles et un ventail. Elle tait ravie, et
elle fit plus de remercments qu'elle n'aurait d m'en faire pour un
gros prsent. Ses remercments n'taient pas communs, et l'on n'y
remarquait rien de bas ni d'intress. En vrit, l'on a bien de
l'esprit en ce pays; il parat jusque dans les moindres bagatelles.

Il n'y avait pas une heure que j'tais partie de cette maison, lorsque
je vis venir deux carrosses attels chacun de six mules, qui allaient au
grand galop, et plus vite que les meilleurs chevaux ne pourraient faire.
J'aurais eu peine  croire que des mules eussent couru de cette force;
mais, ce qui me surprit davantage, c'tait la manire dont elles taient
atteles. Ces deux carrosses et leur attirail tenaient presque un quart
de lieue de pays. Il y en avait un avec six glaces assez grandes, et
fait comme les ntres, except que l'impriale tait fort basse, et,
par consquent, incommode. Il y a dedans une corniche de bois dor, si
grosse, qu'il semble que ce soit celle d'une chambre. Il tait dor par
le dehors, ce qui n'est permis qu'aux ambassadeurs et aux trangers.
Leurs rideaux sont de damas et de drap cousus ensemble. Le cocher est
mont sur une des mules de devant. Ils ne se mettent point sur le sige,
quoiqu'il y en ait un, et, comme j'en demandai la raison  Don Frdric
de Cardone, il me rpondit qu'on lui avait assur que cette coutume
tait venue depuis que le cocher du comte-duc d'Olivares, menant son
matre, entendit un secret important qu'il disait  un de ses amis; que
ce cocher le rvla, et que la chose ayant fait grand bruit  la cour,
parce que le comte accusait son ami d'indiscrtion, bien qu'il ft
innocent, l'on a toujours pris la prcaution de faire monter les cochers
sur la premire mule. Leurs traits sont de soie ou de corde, si
extraordinairement longs, que, d'une mule  l'autre, il y a plus de
trois aunes. Je ne comprends pas comment tout ne se rompt point en
courant comme ils font. Il est vrai que, s'ils vont bien vite par la
campagne, ils vont bien doucement par la ville: c'est la chose du monde
la plus ennuyeuse, que d'aller ainsi  pas compts. Quoique l'on n'ait
que quatre mules dans Madrid, l'on se sert toujours d'un postillon. Ma
parente tait dans ce premier carrosse avec trois dames espagnoles. Les
cuyers et les pages taient dans l'autre qui n'tait pas fait de mme.
Il avait des portires comme  nos anciens carrosses; elles se dfont,
et le cuir en est ouvert par en bas; de telle sorte que, quand les dames
veulent descendre (elles qui ne veulent pas montrer leurs pieds), on
baisse cette portire jusqu' terre pour cacher le soulier. Il y avait
des glaces deux fois grandes comme la main, attaches aux mantelets,
avec une autre devant, et une autre derrire, pour appeler par l les
laquais. Rien ne ressemble mieux  nos petites lucarnes de grenier.
L'impriale du carrosse est couverte d'une housse de bouracan gris, avec
de grands rideaux de mme qui pendent en dehors sur le cuir, tirs tout
autour fort longs et rattachs par de gros boutons  houppes; cela fait
un trs-vilain effet, et l'on est enferm l dedans comme dans un
coffre.

Ma parente tait habille, moiti  la franaise, moiti  l'espagnole;
elle parut ravie de me voir, et ma joie ne cdait en rien  la sienne.
Je ne la trouvai point change quant  sa personne; mais je ne pus
m'empcher de rire de sa manire de parler; elle ne sait plus gure le
franais, quoiqu'elle le parle toujours, et qu'elle l'aime tant, qu'il
lui a t impossible d'apprendre parfaitement aucune autre langue; de
sorte qu'elle mle l'italien, l'anglais et l'espagnol avec la sienne
naturelle, et cela fait un langage qui surprend ceux qui savent comme
moi qu'elle a possd la langue franaise dans toute sa puret, et
qu'elle pouvait en faire des leons aux plus habiles. Elle ne veut pas
qu'on lui dise qu'elle l'a oublie, et, en effet, elle ne peut le
croire, parce qu'elle n'a pas discontinu de la parler chez elle avec
quelques-unes de ses femmes, ou avec les ambassadeurs et les trangers
qui la savent presque tous. Cependant elle parle fort mal; car, si l'on
n'est pas  la source, l'on ne saurait gure bien parler une langue qui
change tous les jours, et dans laquelle il se fait sans cesse de
nouveaux progrs.

Je trouvai les dames qui taient avec elle extrmement jolies; je vous
assure qu'il y en a ici de fort belles et de fort aimables. Nous nous
embrassmes beaucoup, et nous revnmes  Madrid. Avant d'y arriver, nous
passmes par une plaine sablonneuse d'environ quatre lieues, si peu unie
que l'on se trouve  tous moments dans de grands creux qui font cahoter
le carrosse, et qui l'empchent de pouvoir aller vite. Ce chemin ingal
continue jusqu' un petit village nomm Mandis, qui n'est loign de
Madrid que d'une demi-lieue. Tout le pays est sec et fort dcouvert,
vous voyez  peine un arbre de quelque ct que la vue puisse s'tendre.
La ville est situe au milieu de l'Espagne dans la Nouvelle-Castille. Il
y a plus d'un sicle que les Rois d'Espagne la choisirent pour y tablir
leur cour,  cause de la puret de l'air et de la bont des eaux, qui,
en effet, sont si bonnes et si lgres, que le Cardinal-Infant, tant en
Flandre, n'en voulait point boire d'autre, et il en faisait apporter par
mer dans des cruches de grs bien bouches. Les Espagnols prtendent que
le fondateur de Madrid tait un prince nomm Ogno Biano, fils de
Tibrino, roi des Latins, et de Menta, qui tait une Reine plus clbre
par la science de l'astrologie, qu'elle possdait merveilleusement, que
par son rang. L'on remarque que Madrid doit tre au coeur de l'Europe,
parce que la petite ville de Pinto, qui n'en est loigne que de trois
lieues, s'appelait en latin _Punctum_, et qu'elle est au centre de
l'Europe.

La premire chose que je remarquai, c'est que la ville n'est pas
entoure de murailles ni de fosss; les portes, pour ainsi dire, se
ferment au loquet. J'en ai dj vu plusieurs toutes rompues. Il n'y a
aucun endroit qui parle de dfense, ni chteau, ni rien enfin que l'on
ne puisse forcer  coups d'oranges et de citrons. Mais aussi, il serait
assez inutile de fortifier cette ville; les montagnes qui l'environnent
lui servent de dfense, et j'ai travers, dans les montagnes, des
endroits que l'on peut fermer avec un quartier de roche et en dfendre
avec cent hommes le passage  toute une arme. Les rues sont longues et
droites, d'une fort belle largeur, mais il ne se peut rien de plus mal
pav; quelque doucement que l'on aille, l'on est rou de cahots, et il y
a des ruisseaux et des boues plus qu'en ville du monde. Les chevaux en
ont toujours jusqu'aux sangles; les carrosses vont au milieu, de sorte
qu'il en rejaillit partout sur vous, et l'on en est perdu,  moins de
hausser les glaces ou de tirer ces grands rideaux dont je vous ai parl.
L'eau entre bien souvent dans les carrosses par le bas des portires qui
ne sont pas fermes.

Il n'y a aucune porte cochre, du moins sont-elles bien rares, et les
maisons o il y en a ne laissent pas d'tre sans cour. Les portes sont
assez grandes, et, pour ce qui est des maisons, elles sont fort belles,
spacieuses et commodes, quoiqu'elles ne soient bties que de terre et de
briques. Je les trouve pour le moins aussi chres qu' Paris. Le premier
tage que l'on lve appartient au Roi, et il peut le louer ou le
vendre,  moins que le propritaire de la maison ne l'achte, ce qu'il
fait presque toujours, et c'est un revenu considrable pour le Roi.

L'on a ordinairement dans toutes les maisons dix ou douze grandes pices
de plain pied. Il y en a, dans quelques-unes, jusqu' vingt et mme
davantage. L'on a son appartement d't et d'hiver, et souvent celui de
l'automne et du printemps. De sorte qu'ayant une prodigieuse quantit de
domestiques, il faut ncessairement qu'on les loge dans des maisons
voisines qu'on loue exprs pour eux.

Il ne faut pas que vous soyez surprise, ma chre cousine, qu'il y ait un
si grand nombre de domestiques. Deux raisons y contribuent. La premire
est que, pour la nourriture et les gages, les Espagnols ne leur donnent
que deux raux par jour, qui ne valent pas plus de sept sols et demi les
deux. Je dis que ce sont les Espagnols, car les trangers les payent sur
le pied de quatre raux, qui font quinze sous de notre monnaie, et les
Espagnols ne donnent  leurs gentilshommes que quinze cus par mois, sur
quoi il faut qu'ils s'entretiennent et s'habillent de velours en hiver,
et de taffetas en t. Aussi ne vivent-ils que d'oignons, de pois et
d'autres viles denres, ce qui rend les pages plus larrons que des
chouettes. Mais je ne dois pas parler des pages plutt que des autres
domestiques; car, l-dessus, ils ont tous la mme inclination, quelques
gages qu'on leur donne. La chose va si loin, qu'en apportant les plats
sur la table, ils mangent la moiti de ce qui est dedans; ils avalent
les morceaux si brlants qu'ils ont les dents toutes gtes. Je
conseillai  ma parente de faire faire une marmite d'argent, ferme 
cadenas, comme celle que j'avais vue  l'archevque de Burgos, et elle
n'y manqua pas; de manire qu'aprs que le cuisinier l'a remplie, il
regarde par une petite grille si la soupe se fait bien. Les pages, 
prsent, n'ont plus que la fume. Avant cet expdient, il arrivait cent
fois que lorsqu'on voulait tremper le potage, l'on ne trouvait ni viande
ni bouillon; car il faut que vous sachiez que si les Espagnols sont
sobres quand ils font leurs dpenses, ils ne le sont point quand ils
vivent chez autrui. J'ai vu des personnes de premire qualit manger
avec nous comme des loups, tant ils taient affams; ils y faisaient
rflexion eux-mmes et nous priaient de n'en tre point surprises, que
cela venait de ce qu'ils trouvaient les ragots,  la mode de France,
excellents.

Il y a des cuisines publiques presqu' tous les coins de rues. Ce sont
de grands chaudrons qui bouillent sur des trpieds. L'on y va acheter
toutes sortes de mchantes choses, des fves, de l'ail, de la ciboule et
un peu de bouillon dans lequel ils trempent leur pain. Les gentilshommes
d'une maison et les demoiselles y vont comme les autres, car on ne fait
point d'ordinaire que pour le matre, la matresse et les enfants. Ils
sont d'une retenue surprenante sur le vin. Les femmes n'en boivent
jamais, et les hommes en usent si peu, que la moiti d'un demi-setier
leur suffit pour un jour. L'on ne saurait leur faire un plus sensible
outrage que de les accuser d'tre ivres. En voil beaucoup pour une des
raisons qui engage d'avoir tant de domestiques. Voici l'autre:

Lorsqu'un grand seigneur meurt, s'il a cent domestiques, son fils les
garde sans diminuer le nombre de ceux qu'il avait dj dans sa maison.
Si la mre vient  mourir, ses femmes, tout de mme, entrent au service
de sa fille ou de sa bru, et cela s'tend jusqu' la quatrime
gnration; car on ne les renvoie jamais. On les met dans ces maisons
voisines dont je vous ai parl et on leur paye ration. Ils viennent de
temps en temps se montrer, plutt pour faire voir qu'ils ne sont pas
morts que pour rendre aucun service[70]. J'ai t chez la duchesse
d'Ossone (c'est une trs-grande dame). Je demeurai surprise de la
quantit de filles et de dueas, dont toutes les salles et les chambres
taient pleines. Je lui demandai combien elle en avait. Je n'en ai plus
que trois cents, me dit-elle, mais il y a peu que j'en avais encore cinq
cents. Si les particulires ont la coutume de garder ainsi tant de
monde, le Roi, qui en use de mme, doit en avoir infiniment davantage.
Cela lui cote extrmement et mme incommode fort les affaires. L'on m'a
dit que, dans Madrid seulement, il donnait ration  plus de dix mille
personnes, en comptant les pensions qu'il paye.

Il y a chez le Roi des dpenses o l'on va querir chaque jour une
certaine provision qui est rgle selon la qualit des personnes. L'on
distribue l de la viande, de la volaille, du gibier, du poisson, du
chocolat, des fruits, de la glace, du charbon, de la bougie, de l'huile,
du pain; en un mot, de tout ce qui est ncessaire pour la vie.

Les ambassadeurs ont des dpenses, et quelques grands d'Espagne aussi.
Ils ont certaines personnes qui vendent, chez eux, tout ce que je viens
de nommer, sans payer aucun droit. Cela leur rapporte un revenu
considrable, car les droits d'entre sont excessifs.

Il n'y a que les ambassadeurs et les trangers qui puissent avoir un
grand nombre de pages et de laquais  leur suite; car, par la
Pragmatique (c'est ainsi qu'ils appellent les dits de rformation), il
est dfendu de mener plus de deux laquais. Ainsi ils nourrissent quatre
et cinq cents personnes chez eux pour n'tre accompagns que de trois.
La troisime est un palefrenier qui va  pied, et qui se tient auprs
des chevaux pour empcher qu'ils ne s'embarrassent les pieds dans leurs
longs traits. Il ne porte point d'pe comme les laquais, mais il faut
avouer que ces trois hommes-l sont assez vieux pour se rendre au moins
recommandables par leur ge. J'ai vu des laquais de cinquante ans, et
je n'en ai pas vu qui en eussent moins de trente. Ils sont dsagrables,
la couleur jaune, l'air malpropre. Ils se coupent les cheveux sur le
haut de la tte et n'en gardent qu'un petit tour, un peu longs, bien
gras et rarement peigns. Les cheveux qu'ils coupent leur font une
espce de hure de sanglier sur le haut de la tte. Ils portent de
grandes pes avec des baudriers et un manteau par-dessus. Ils sont tous
vtus de bleu ou de vert, et souvent leurs manteaux de drap vert sont
doubls de velours bleu cisel; leurs manches sont de velours, de satin
ou de damas. Il semble que cela devrait faire de beaux habits; et,
cependant, rien n'est plus mal entendu, et leur mauvaise mine dshonore
la livre qu'ils portent. Ils mettent des rabats sans collet de
pourpoint, ce qui est ridicule. Ils ne portent, sur leurs habits, ni
galons, ni boutonnires houppes; ils n'ont aucune chamarrure.

Les gentilshommes et les pages vont toujours dans le carrosse de suite,
et sont habills de noir en toutes saisons. Ils ont, en hiver, du
velours avec des manteaux de drap assez longs, mais qui tranent  terre
quand ils sont en deuil. Ils ne portent point d'pe tant qu'ils sont
pages; la plupart ont un petit poignard cach sous leurs vestes. Ils
sont vtus de damas ou de taffetas pour l't, avec des manteaux d'une
toffe de laine fort lgre.

Il n'y a que les grands seigneurs et les titulados qui puissent aller
dans la ville avec quatre mules atteles de ces longs traits de soie ou
de corde. Si une personne qui n'est pas distingue voulait aller de
mme, quelque riche qu'elle ft, on lui ferait l'insulte, en pleine rue,
de lui couper ses traits et de lui faire payer une grosse amende. Il ne
suffit pas ici d'tre riche, il faut aussi tre de qualit. Le Roi seul
peut avoir six mules  son carrosse et six  ses carrosses de suite[71].
Ils ne sont pas semblables aux autres, et on les distingue parce qu'ils
sont couverts d'une toile cire verte, et ronds par-dessus comme nos
grands coches de voiture, except qu'ils ne sont pas d'osier; mais la
sculpture en est grossire et mal faite; ils ont des portires qui
s'abaissent, et cela est extrmement laid. Je ne sais comment un si
grand Roi peut s'en servir. On m'a dit que cette manire de faire des
carrosses tait en usage, en Espagne, avant Charles-Quint; que les siens
taient pareils, et qu' l'imitation d'un si grand empereur, tous les
Rois qui ont rgn depuis n'en veulent pas avoir d'autres. Il faut bien
qu'il y ait quelques raisons trs-fortes; car il ne laisse pas d'avoir
les carrosses les plus beaux du monde, les uns faits en France, les
autres en Italie et ailleurs. Les grands seigneurs en ont aussi de
magnifiques; mais,  l'exemple du Roi, ils ne les font pas sortir
quatre fois l'anne. Tous les carrosses se mettent dans de grandes cours
o il y a des remises fermes. L'on en voit ainsi jusqu' deux cents
dans un seul endroit. Il y a plusieurs de ces cours en chaque quartier.
Ce qui fait que l'on envoie les carrosses hors de chez soi, c'est qu'il
n'y a pas o les mettre et que les maisons comme je viens de vous le
dire, n'ont ni cours, ni portes cochres. Le mode est venue, depuis
quelque temps, de se servir de chevaux au lieu de mules. On peut dire
qu'ils sont d'une beaut admirable. Rien ne leur manque, et il semble
que les meilleurs peintres n'en sauraient peindre de plus parfaits.
C'est un meurtre de les atteler  ces grands carrosses qui sont lourds
comme des maisons, et le pav est si mchant qu'ils s'usent les pieds en
moins de deux ans. Ils cotent trs-cher et ne sont pas assez forts pour
le carrosse; mais j'en ai vu  de petites calches trs-jolies, toutes
peintes et dores, et  des soufflets comme on les fait en Hollande.
Rien n'est plus agrable  voir, on dirait des cerfs, tant ils vont vite
et portent bien leur tte. Ds que l'on est sorti de la ville, on peut
mettre six chevaux  son carrosse. Leurs harnais sont fort propres, et
l'on attache leurs crins, qui tranent  terre, avec des rubans de
diffrentes couleurs, et quelquefois on leur fait tomber du col
plusieurs bouillons de gaze d'argent, ce qui fait un trs-bon effet.
Pour les harnais de mules, ce sont des bandes de cuir toutes plates,
fort larges, et dont elles sont presque couvertes.

Il y a deux jours que j'allai, avec ma parente, me promener hors la
porte Sainte-Bernardine, c'est o l'on va l'hiver. Don Antoine de
Tolde, fils du duc d'Albe, y tait avec le duc d'Uzeda et le comte
d'Altamire. Il avait un attelage isabelle qui me parut si beau, que je
ne pus m'empcher de lui en parler lorsque son carrosse approcha du
ntre. Il me dit, selon la coutume, qu'il les mettait  mes pieds; et,
le soir, quand nous fmes revenues, l'on vint me dire qu'un gentilhomme
me demandait de sa part. Il me fit un compliment, et me dit que les six
chevaux de son matre taient dans mon curie. Ma parente se prit 
rire, et lui rpondit, pour moi, que j'tais si nouvelle dbarque 
Madrid, que je ne savais pas encore qu'il ne fallait rien louer de ce
qui tait  un cavalier aussi galant que Don Antoine; mais que ce
n'tait pas la mode de recevoir des prsents de cette consquence, et
qu'elle le priait de les ramener. C'est ce qu'il ne voulut point faire;
on les renvoya sur-le-champ, il les renvoya encore. Enfin je vis l'heure
que l'on passerait la nuit en alles et en venues. Aprs tout cela, il
fallut lui crire et mme se fcher, pour lui faire trouver bon qu'on ne
les acceptt point[72].

L'on m'a dit que lorsque le Roi s'est servi d'un cheval, personne par
respect ne le monte jamais. Il arriva que le duc de Medina-de-las-Torres
avait achet un cheval de vingt-cinq mille cus, qui tait le plus beau
et le plus noble que l'on et jamais vu. Il le fit peindre; le Roi
Philippe IV vit le tableau, et voulut voir le cheval. Le duc le supplia
de l'agrer; mais le Roi refusa, parce qu'il l'exercerait peu, dit-il,
et que, comme personne ne s'en servirait aprs lui, ce cheval perdrait
toute sa vigueur.

L'on met des jeunes filles de bonne maison et fort jolies auprs des
dames. Elles s'occupent d'ordinaire  faire de la broderie d'or et
d'argent, ou de soie de diffrentes couleurs au bord du col et des
manches de leurs chemises. Mais si on leur laisse suivre leur
inclination naturelle, elles travaillent fort peu et parlent beaucoup.
L'on a aussi des nains et des naines qui sont trs-dsagrables. Les
naines particulirement sont d'une laideur affreuse; leur tte est plus
grosse que tout leur corps; elles ont toujours leurs cheveux pars qui
tombent jusqu' terre. On ne sait d'abord ce que l'on voit, quand ces
petites figures se prsentent aux yeux. Elles portent des habits
magnifiques; elles sont les confidentes de leurs matresses, et, par
cette raison, elles en obtiennent tout ce qu'elles veulent[73].

Dans chaque maison,  certaines heures marques, toutes les femmes se
rendent avec la dame du logis dans la chapelle, pour y rciter le
rosaire tout haut. Elles ne se servent point de livres pour prier Dieu,
ou si elles en ont, cela est fort rare. Le comte de Charny[74], qui est
Franais, bien fait, homme de mrite et gnral de la cavalerie en
Catalogne pour le Roi d'Espagne, m'a cont qu'tant l'autre jour  la
messe, il lisait dans ses Heures, lorsqu'une vieille Espagnole les lui
arracha, et les jetant  terre avec beaucoup d'indignation: Laissez
cela, lui dit-elle, et prenez votre chapelet. C'est une chose  voir que
l'usage continuel qu'elles font de ce chapelet. Toutes les dames en ont
un attach  leur ceinture, si long, qu'il ne s'en faut gure qu'il ne
trane  terre. Elles le disent sans fin, dans les rues, en jouant 
l'hombre, en parlant, et mme en faisant l'amour, des mensonges ou des
mdisances, car elles marmottent toujours sur ce chapelet, et quand
elles sont en grande compagnie cela n'empche qu'il n'aille son train.
Je vous laisse  penser comme il est dvotement dit; mais l'habitude a
beaucoup de force en ce pays[75].

Les femmes portaient, il y a quelques annes, des guard-infants d'une
grandeur prodigieuse; cela les incommodait et incommodait les autres. Il
n'y avait point de portes assez grandes par o elles pussent passer.
Elles les ont quitts, et ne les portent plus que lorsqu'elles vont chez
la Reine ou chez le Roi, mais ordinairement, dans la ville, elles
mettent des sacristains, qui sont,  proprement parler, les enfants des
vertugadins. Ils sont faits de gros fils d'archal, qui forment un rond
autour de la ceinture; il y a des rubans qui y tiennent, et qui
attachent un autre rond de mme, qui touche plus bas et qui est plus
large. L'on a ainsi cinq ou six cerceaux qui descendent jusqu' terre et
qui soutiennent les jupes. L'on en porte une quantit surprenante, et
l'on aurait peine  croire que des cratures aussi petites que sont les
Espagnoles, pussent tre si charges. La jupe de dessus est toujours de
gros taffetas noir, ou de poil de chvre gris tout uni, avec un grand
troussis, un peu plus haut que le genou, autour de la jupe; et quand on
leur demande  quoi cela sert, elles disent que c'est pour la rallonger
 mesure qu'elle s'use. La Reine mre en a comme les autres  toutes ses
jupes, et les carmlites mmes en portent aussi bien en France qu'en
Espagne. Mais,  l'gard des dames, c'est plutt une mode qu'elles
suivent qu'une pargne qu'elles veulent faire, car elles ne sont ni
avares ni mnagres, et elles en font faire deux ou trois fois la
semaine de neuves. Ces jupes sont si longues par devant et par les
cts, qu'elles tranent beaucoup, et elles ne tranent jamais par
derrire. Elles les portent  fleur de terre; mais elles veulent
marcher dessus, afin qu'on ne puisse voir leurs pieds, qui sont la
partie de leur corps qu'elles cachent le plus soigneusement[76]. J'ai
entendu dire qu'aprs qu'une dame a eu toutes les complaisances
possibles pour un cavalier, c'est en lui montrant son pied qu'elle lui
confirme sa tendresse, et c'est ce qu'on appelle ici la dernire faveur.
Il faut convenir aussi que rien n'est plus joli en son espce. Je vous
l'ai dj dit, elles ont les pieds si petits que leurs souliers sont
comme ceux de nos poupes. Elles les portent en maroquin noir, dcoup
sur du taffetas de couleur, sans talons et aussi justes qu'un gant.
Quand elles marchent, il semble qu'elles volent. En cent ans nous
n'apprendrions pas cette manire d'aller. Elles serrent leurs coudes
contre leurs corps, et vont sans lever les pieds comme lorsqu'on glisse.
Mais pour revenir  leur habillement, sous cette jupe unie elles en ont
une douzaine plus belles les unes que les autres, d'toffes fort riches,
et chamarres de galons, de dentelles d'or et d'argent jusqu' la
ceinture. Quand je vous dis une douzaine, ne croyez pas au moins que
j'exagre; pendant les excessives chaleurs de l't, elles n'en mettent
que sept ou huit, parmi lesquelles il y en a de velours et de gros
satin. Elles ont en tout temps une jupe blanche sous toutes les autres,
qu'elles nomment _sabenagua_; elle est de ces belles dentelles
d'Angleterre, ou de mousseline brode d'or pass, et si amples qu'elles
ont quatre aunes de tour. J'en ai vu de cinq ou six cents cus. Elles ne
portent point de sacristain chez elles, ni de chapins. Ce sont des
espces de petites sandales de brocart ou de velours, garnies d'une
plaque d'or qui les hausse d'un demi-pied. Quand elles les ont, elles
marchent fort mal et sont toujours prtes  tomber. Il n'y a gure de
baleines dans leurs corps, les plus larges sont d'un tiers. On ne voit
point ailleurs de femmes si menues. Le corps est assez haut par devant,
mais par derrire on leur voit jusqu' la moiti du dos, tant il est
dcouvert, et ce n'est pas une chose trop charmante, car elles sont
toutes d'une maigreur effroyable, et elles seraient bien fches d'tre
grasses; c'est un dfaut essentiel parmi elles. Avec cela elles sont
fort brunes, de sorte que cette petite peau noire, colle sur des os,
dplat naturellement  ceux qui n'y sont pas accoutums. Elles mettent
du rouge  leurs paules comme  leurs joues qui en sont toutes
couvertes. Le blanc n'y manque pas, et, quoiqu'il soit fort beau, il y
en a peu qui le sachent bien mettre. On le dcouvre du premier coup
d'oeil. J'en ai vu quelques-unes dont le teint est trs-vif et
trs-naturel. Elles ont presque toutes les traits dlicats et rguliers;
leur air et leurs manires ont une petite affectation de coquetterie
que leur humeur ne dment point. C'est une beaut parmi elles, de
n'avoir point de gorge, et elles prennent des prcautions de bonne heure
pour l'empcher de venir. Lorsque le sein commence  paratre, elles
mettent dessus de petites plaques de plomb et se bandent comme les
enfants qu'on emmaillotte. Il est vrai qu'il s'en faut peu qu'elles
n'aient la gorge aussi unie qu'une feuille de papier,  la rserve des
trous que la maigreur y creuse, et ils sont toujours en grand nombre.
Leurs mains n'ont point de dfaut, elles sont petites, blanches et bien
faites. Leurs grandes manches, qu'elles attachent juste au poignet,
contribuent encore  les faire paratre plus petites. Ces manches sont
de taffetas de toutes couleurs, comme celles des gyptiennes, avec des
manchettes d'une dentelle fort haute. Le corps est d'ordinaire d'toffe
d'or et d'argent, mle de couleurs vives; les manches en sont troites,
et celles de taffetas paraissent au lieu de la chemise. Les personnes de
qualit ont cependant de fort beau linge, mais toutes les autres n'en
ont presque point. Il est cher et rare; avec cela les Espagnols ont la
sotte gloire de le vouloir fin, et tel qui pourrait avoir six chemises
un peu grosses, aime mieux n'en acheter qu'une fort-belle, et rester au
lit pendant qu'on la blanchit, ou s'habiller quelquefois  cru, ce qui
arrive assez souvent. Ce linge fin est bien maltrait, quand on le
blanchit. Les femmes le mettent sur des pierres pointues et le battent 
grands coups de bton, de sorte que les pierres le coupent en cent
morceaux. Il n'y a pas de choix  faire entre la plus habile
blanchisseuse et celle qui l'est le moins; toutes sont galement
maladroites.

Je reviens  l'habillement des dames, que j'ai quitt plusieurs fois,
pour faire des digressions sur diverses choses dont je me suis souvenue.
Je vous dirai qu'elles ont autour de la gorge une dentelle de fil
rebrode de soie rouge ou verte, d'or ou d'argent. Elles portent des
ceintures entires de mdailles et de reliquaires. Il y a bien des
glises o il n'y en a pas tant. Elles ont aussi le cordon de quelque
ordre, soit de saint Franois, des Carmlites ou d'autres. C'est un
petit cordon de laine noire, blanche ou brune, qui est par-dessus leurs
corps, et tombe devant jusqu'au bord de la jupe. Il y a plusieurs noeuds,
et d'ordinaire ces noeuds sont marqus par des boutons de pierreries. Ce
sont des voeux qu'elles font aux saints de porter leur cordon, mais bien
souvent quel est le sujet de ces voeux?

Elles ont beaucoup de pierreries, des plus belles que l'on puisse voir.
Ce n'est pas pour une garniture, comme en ont la plupart de nos dames de
France. Celles-ci vont jusqu' huit ou dix; les unes de diamants, les
autres de rubis, d'meraudes, de perles, de turquoises, enfin de toutes
les manires. On les met trs-mal en oeuvre: on couvre presque tous les
diamants, l'on n'en voit qu'une petite partie. Je leur en ai demand la
raison, et elles m'ont dit que l'or leur semblait aussi beau que les
pierreries. Mais, pour moi, je pense que c'est que leurs lapidaires ne
les savent pas mieux mettre en oeuvre. J'en excepte Verbec, qui le
ferait fort bien s'il voulait s'en donner la peine.

Les dames portent de grandes enseignes de pierreries au haut de leurs
corps, d'o il tombe une chane de perles, ou dix ou douze noeuds de
diamants qui se rattachent sur un des cts du corps. Elles ne mettent
jamais de collier, mais elles portent des bracelets, des bagues et des
pendants d'oreilles qui sont bien plus longs que la main, et si pesants,
que je ne comprends pas comment elles peuvent les porter sans s'arracher
le bout de l'oreille. Elles y attachent tout ce qui leur semble de joli.
J'en ai vu qui y mettaient des montres assez grandes; d'autres, des
cadenas de pierres prcieuses, et jusqu' des clefs d'Angleterre fort
bien travailles, ou des sonnettes. Elles mettent des agnus et des
petites images sur leurs manches, sur leurs paules et partout. Elles
ont la tte toute charge de poinons, les uns faits en petites mouches
de diamants, et les autres en papillons dont les pierreries marquent les
couleurs. Elles se coiffent de diffrentes manires, mais c'est toujours
la tte nue. Elles sparent leurs cheveux sur le ct de la tte, et les
couchent de travers sur le front; ils sont si luisants que, sans
exagration, l'on s'y pourrait mirer. D'autres fois, elles mettent une
tresse de faux cheveux, la plus mal faite que l'on saurait voir; ils
tombent pars sur leurs paules, et c'est de peur de mler les leurs qui
sont admirablement beaux. Elles se font d'ordinaire cinq nattes
auxquelles elles attachent des noeuds de ruban, ou qu'elles cordonnent de
perles. Elles les nouent toutes ensemble  la ceinture, et l't,
lorsqu'elles sont chez elles, elles les enveloppent dans un morceau de
taffetas de couleur, garni de dentelle de fil. Elles ne portent point de
bonnet, ni le jour, ni la nuit. J'en ai vu qui avaient des plumes
couches sur la tte comme les petits enfants. Ces plumes sont fort
fines et mouchetes de diffrentes couleurs, ce qui les rend beaucoup
plus belles. Je ne sais pourquoi l'on n'en fait pas de mme en France.

Les jeunes filles ou les nouvelles maries ont des habits
trs-magnifiques, et leurs jupes de dessus sont de couleur, brodes
d'or. J'ai t voir la princesse de Monteleon. C'est une petite personne
qui n'a pas treize ans; on vient de la marier  son cousin germain nomm
Don Nicolo Pignatelli. Sa mre est fille de la duchesse de Terranova,
nomme pour tre la camareria-major de la nouvelle Reine. Elles
demeurent toutes ensemble, c'est--dire les duchesses de Terranova,
d'Hijar et de Monteleon, avec la jeune princesse de ce nom et ses
petites soeurs[77]. La duchesse de Terranova peut avoir soixante ans; ma
parente est fort de ses amies, et elle nous reut avec une honntet qui
ne lui est pas ordinaire, car elle est la plus fire personne du monde,
et elle en a bien l'air. Le son de sa voix est rude; elle parle peu,
elle affecte quelque bont. Mais si ce que l'on dit est vrai, elle n'en
a point du tout dans le coeur. On ne peut avoir plus d'esprit et plus de
pntration qu'elle en a. Elle nous parla fort de la charge qu'elle
allait remplir dans la maison de la Reine. Je n'oublierai rien,
disait-elle, pour lui tre agrable, j'entrerai dans tout ce qui pourra
lui faire quelque plaisir. Je sais qu'une jeune princesse, qui est ne
Franaise, doit avoir un peu plus de libert que n'en aurait une infante
d'Espagne leve  Madrid. Ainsi il ne tiendra pas  moi qu'elle ne
trouve aucune diffrence entre son pays et celui-ci. Elle me donna un
chapelet de _Palo d'Aguila_; c'est un bois rare qui vient des Indes. En
vrit, quand je le tiens, il tombe jusqu' terre. Il y a deux touffes
de petits rubans de taffetas vert, et  chacune environ trois cents
aunes. Elle me donna aussi des _bucaros_ de Portugal, ce sont des vases
de terre sigille, garnis de filigrane, et elle me rgala encore de
plusieurs petits bijoux fort jolis.

Il serait difficile de rien voir de plus somptueux que leur maison.
Elles occupent des appartements hauts qui sont tendus de tapisseries
toutes releves d'or. On voit, dans une grande chambre plus longue que
large, des portes vitres qui entrent dans des cabinets ou cellules. Il
y a d'abord celle de la duchesse de Terranova, tapisse de gris avec un
lit de mme et le reste fort uni. A ct, tait couche sa fille, la
duchesse de Monteleon, laquelle est veuve, et meuble comme la mre.
Ensuite, on trouve la chambre de la princesse de Monteleon, qui n'est
pas plus grande que les autres, mais dont le lit est de damas or et
vert, doubl de brocart d'argent avec du point d'Espagne. Il y avait,
autour des draps, un passement d'Angleterre d'une demi-aune de hauteur.
Vis--vis taient les chambres des petites de Monteleon et d'Hijar,
toutes meubles de damas blanc. Elles sont nommes pour tre menines de
la Reine. Ensuite tait la petite chambre de la duchesse d'Hijar,
meuble de velours cramoisi  fond d'or. Elles n'taient toutes spares
les unes des autres que par des cloisons de bois de senteur, et elles me
dirent que six de leurs femmes couchaient dans la chambre sur des lits
qu'elles y mettaient le soir.

Les dames taient dans une grande galerie couverte de tapis de pied
trs-riches. Il y a, tout autour, des carreaux de velours cramoisi en
broderie d'or; ils sont tous plus longs que larges. On voit encore de
grands cabinets de pices de rapport enrichis de pierreries, lesquels ne
sont pas faits en Espagne; des tables d'argent entre-deux et des miroirs
admirables, tant par leur grandeur que par leurs riches bordures, dont
les moins belles sont d'argent. Ce que j'ai trouv de plus beau, ce sont
des _escaparates_. C'est une espce de petit cabinet ferm d'une grande
glace et rempli de tout ce qu'on peut se figurer de plus rare, soit en
ambre gris, porcelaines, cristal de roche, pierre de bzoard, branches
de corail, nacre de perle, filigrane d'or, et mille autres choses de
prix. J'y vis la tte d'un poisson sur laquelle il y avait un petit
arbre; il n'est ni de bois, ni de mousse. Il tient au crne du poisson
qui est assez petit; cela me parut fort curieux.

Nous tions plus de soixante dames dans cette galerie, et pas un pauvre
chapeau. Elles taient toutes assises par terre, les jambes en croix
sous elles. C'est une ancienne habitude qu'elles ont garde des Maures.
Il n'y avait qu'un fauteuil de maroquin piqu de soie et fort mal fait.
Je demandai  qui il tait destin. On me dit que c'tait pour le prince
de Monteleon, qui n'entrait qu'aprs que toutes les dames taient
retires. Je ne pouvais demeurer assise  leur mode, et je me mis sur
les carreaux. Elles taient cinq ou six ensemble, ayant au milieu
d'elles un petit brasier d'argent plein de noyaux d'olives pour ne pas
entter. Quand il arrivait quelque dame, la naine ou le nain le venait
dire, mettant un genou en terre. Aussitt elles se levaient toutes, et
la petite princesse allait la premire, jusqu' la porte, recevoir celle
qui venait la voir sur son mariage[78]. Elles ne se baisent point en se
saluant. Je crois que c'est pour ne pas emporter le pltre qu'elles ont
sur le visage; mais elles se prsentent la main dgante; et, en se
parlant, elles se disent tu et toi, et elles ne s'appellent ni madame,
ni mademoiselle, ni Altesse, ni Excellence, mais seulement, Doa Maria,
Doa Clara, Doa Teresa. Je me suis informe d'o vient qu'elles en
usent si familirement, et j'ai appris que c'est pour n'avoir aucun
sujet de se fcher entre elles; et que, comme il y a beaucoup de
manires de se parler qui marquent, quand elles veulent, une entire
diffrence de qualit et de rang, et que toutes ces diffrences ne sont
pas aises  faire sans se chagriner quelquefois, pour l'viter, elles
ont pris le parti de se parler sans crmonie[79]. Il faut ajouter 
cela qu'elles ne se msallient point, et qu'ainsi ce sont toujours des
personnes de condition. Les femmes de la robe ne vont pas mme chez les
femmes de la cour, et un homme de naissance pouse toujours une fille de
naissance. On ne voit pas l de roture ente sur la noblesse comme en
France; ainsi elles ne risquent gure quand elles se familiarisent
ensemble. S'il vient cent dames de suite, on se lve autant de fois, et
l'on marche comme  une procession pour les aller recevoir jusque dans
l'antichambre. J'en fus si fatigue ce jour-l, que j'en tais d'assez
mchante humeur.

Elles taient toutes fort pares; et, comme je vous l'ai dj dit, elles
ont des habits magnifiques et des pierreries d'une grande beaut. Il y
avait deux tables d'hombre o l'on jouait gros jeu sans bruit. Je ne
connais rien  leurs cartes; elles sont aussi minces que du papier, et
peintes tout autrement que les ntres. Il semble que l'on ne tient
qu'une lettre plie quand on a un jeu dans la main. Il serait bien ais
 un filou d'escamoter plusieurs cartes, ou un jeu tout entier.

L'on parlait de toutes les nouvelles de la cour et de la ville. Leur
conversation est libre et agrable. Il faut convenir qu'elles ont une
vivacit dont nous ne pouvons approcher. Elles sont caressantes, elles
aiment  louer, elles louent d'une manire noble, pleine d'esprit et de
discernement. Je suis surprise qu'elles aient tant de mmoire avec un si
grand feu d'esprit. Leur coeur est tendre de mme, et, beaucoup plus
qu'il ne le faudrait. Elles lisent peu, elles n'crivent gure;
cependant le peu qu'elles lisent leur profite, et le peu qu'elles
crivent est juste et concis.

Leurs traits sont fort rguliers et dlicats, mais leur grande maigreur
choque ceux qui n'y sont point accoutums. Elles sont brunes, leur teint
est fort uni. Il faut que la petite vrole ne les gte pas tant ici
qu'elle gte ailleurs, car je n'en ai gure vu qui soient marques.

Leurs cheveux sont plus noirs que l'bne et fort lustrs, bien qu'il y
ait quelque apparence qu'elles se peignent longtemps avec le mme
peigne. En effet, je vis l'autre jour chez la marquise d'Alcaizas[80]
(c'est la soeur du conntable de Castille qui avait pous en premires
noces le comte duc d'Olivares), sa toilette mise, et, bien que cette
dame soit une des plus propres et des plus riches, cette toilette tait
sur une petite table d'argent, et consistant en un monceau de toile des
Indes, un miroir de la grandeur de la main, deux peignes avec une
pelote, et dans une tasse de porcelaine, du blanc d'oeuf battu avec du
sucre candi. Je demandai  une de ses femmes ce qu'elle en faisait. Elle
me dit que c'tait pour se dcrasser et se rendre le visage luisant.
J'en ai vu qui avaient le front si lustr que cela surprenait. L'on
dirait qu'elles ont un vernis pass sur le visage, et, la peau en est
tendue et tire d'une telle manire, que je ne doute pas qu'elle ne leur
fasse mal. La plupart des femmes se font les sourcils, elles n'en
laissent qu'un filet. Rien n'est plus vilain,  mon gr, mais ce qui
l'est bien davantage, c'est qu'elles se peignent le milieu du front afin
que leurs sourcils paraissent joints, c'est,  leur gr, une beaut
incomparable.

Il y en a beaucoup cependant qui n'ont pas cette inclination, et j'ai
trouv des Espagnoles plus rgulirement belles que nos Franaises,
malgr leur coiffure de travers et le peu d'accompagnement qu'elles
donnent  leur visage. L'on peut dire qu'il est comme hors-d'oeuvre, sans
aucuns cheveux dessus, ni cornettes ni rubans, mais aussi en quel pays
y a-t-il des yeux semblables aux leurs? Ils sont si vifs, si spirituels;
ils parlent un langage si tendre et si intelligible, que, quand elles
n'auraient que cette seule beaut, elles pourraient passer pour belles
et drober les coeurs. Leurs dents sont bien ranges et seraient assez
blanches si elles en prenaient soin; mais elles les ngligent, outre que
le sucre et le chocolat les leur gtent. Elles ont la mauvaise habitude,
et les hommes aussi, de les nettoyer avec un cure-dents, en quelque
compagnie qu'ils soient. C'est une de leurs contenances ordinaires. On
ne sait ce que c'est ici que de les faire accommoder par des gens du
mtier; il n'y en a point, et, quand il en faut arracher, les
chirurgiens le font comme ils peuvent.

Je demeurai surprise, en entrant chez la princesse de Monteleon, de voir
plusieurs dames fort jeunes avec une grande paire de lunettes sur le
nez, attaches aux oreilles, et, ce qui m'tonnait encore davantage,
c'est qu'elles ne faisaient rien o des lunettes leur soient
ncessaires. Elles causaient et ne les taient point. L'inquitude m'en
prit, et j'en demandai la raison  la marquise de la Rosa, avec qui j'ai
li une grande amiti. C'est une jolie personne, qui sait vivre et dont
l'esprit est bien tourn; elle est Napolitaine. Elle se prit  rire de
ma question, et elle me dit que c'tait pour la gravit, et qu'on ne les
mettait pas par besoin, mais seulement pour s'attirer du respect.
Voyez-vous cette dame, me dit-elle, en m'en montrant une qui tait
assez proche de nous, je ne crois pas que depuis dix ans elle ne les
ait quittes que pour se coucher. Sans exagration, elles mangent avec,
et vous rencontrerez, dans les rues et dans les compagnies, beaucoup de
femmes et d'hommes qui ont toujours leurs lunettes[81]. Il faut  ce
propos, continua-t-elle, que je vous dise qu'il y a quelque temps que
les Jacobins avaient un procs de la dernire consquence; ils en
craignaient assez l'vnement pour n'y rien ngliger. Un jeune Pre de
leur couvent avait des parents de la premire qualit, qui,  sa prire,
sollicitrent trs-fortement. Le prieur l'avait assur qu'il n'y avait
rien qu'il ne dt se promettre de sa reconnaissance, si, par son crdit,
le procs se gagnait. Enfin, le procs se gagna. Le jeune Pre,
transport de joie, courut lui en dire la nouvelle, et se prparait en
mme temps  lui demander une grce qu'il avait envie d'obtenir; mais le
prieur, aprs l'avoir embrass, lui dit d'un ton grave: _Hermano, ponga
las ojalas_; cela veut dire: mon Frre, mettez des lunettes. Cette
permission combla le jeune moine d'honneur et de joie. Il se trouva trop
bien pay de ses soins et il ne demanda rien davantage. Le marquis
d'Astorga, ajouta-t-elle, tant Vice-Roi de Naples, fit tirer son buste
en marbre, et il ne manqua pas d'y faire mettre ses belles lunettes. Il
est si commun d'en porter, que j'ai entendu dire qu'il y a des
diffrences dans les lunettes comme dans les rangs;  proportion que
l'on lve sa fortune, l'on fait grandir le verre de sa lunette et on
la hausse sur son nez. Les grands d'Espagne en portent de larges comme
la main, que l'on appelle _ojalas_, pour les distinguer. Ils se les font
attacher derrire les oreilles, et les quittent aussi peu que leur
golille. Ils en faisaient autrefois venir les verres de Venise; mais,
depuis que le marquis de la Cueva[82] fit cette entreprise qui fut
nomme le triumvirat, parce qu'ils taient trois qui voulaient mettre le
feu dans l'arsenal de Venise avec des miroirs ardents, afin de rendre,
par ce moyen, le Roi d'Espagne matre de cette ville; les Vnitiens, 
leur tour, firent faire un grand nombre d'ojalas qu'ils envoyrent 
leur ambassadeur  Madrid. Il en rgala toute la cour, et tous ceux qui
les mirent pensrent devenir aveugles. C'taient des miroirs ardents
trs-bien travaills et enchsss dans une matire si combustible, que
les moindres rayons de soleil mettaient tout en feu. Il arriva qu'un
jour de conseil, on avait laiss une fentre ouverte dans le lieu o ils
taient assembls, de manire que le soleil, tombant d'aplomb sur les
lunettes, il se fit tout  coup une espce de feu d'artifice fort
dangereux pour les sourcils et les cheveux. Tout fut brl, et on ne
peut s'imaginer jusqu'o alla l'pouvante de ces vnrables vieillards.
Je voudrais bien, dis-je  la marquise, pouvoir croire  cette aventure,
car elle me parat fort plaisante. Comme je ne l'ai pas vue, reprit-elle
en souriant, je ne veux pas vous assurer positivement qu'elle soit
vraie, mais ce que j'ai d'original, c'est l'affaire des Jacobins que je
vous ai raconte. J'ai remarqu depuis des personnes de qualit dans
leurs carrosses, quelquefois seules, quelquefois plusieurs ensemble, le
nez charg de ces lunettes qui font peur  mon gr.

Nous fmes collation chez la princesse; les femmes vinrent, au nombre de
dix-huit, tenant chacune de grands bassins d'argent remplis de
confitures sches, tout enveloppes de papier coup exprs et dor. Il y
a une prune dans l'un, une cerise ou un abricot dans l'autre, et ainsi
du reste. Cela me parut fort propre, car au moins on peut en prendre et
en emporter sans salir ses mains ni sa poche. Il y a de vieilles dames
qui, aprs s'tre creves d'en manger, ont cinq ou six mouchoirs
qu'elles apportent exprs, et elles les remplissent de confitures. Bien
qu'on les voie, on n'en fait pas semblant. On a l'honntet de leur en
laisser prendre tant qu'elles veulent, et mme d'en aller encore querir.
Elles attachent ces mouchoirs avec des cordons tout autour de leur
sacristain. Cela ressemble au crochet d'un garde-manger o l'on pend du
gibier. L'on prsenta ensuite le chocolat, chaque tasse de porcelaine
sur une petite soucoupe d'agate garnie d'or, avec du sucre dans une
bote de mme. Il y avait du chocolat  la glace, d'autre chaud, et
d'autre avec du lait et des oeufs. On le prend avec du biscuit, ou du
petit pain aussi sec que s'il tait rti et que l'on fait exprs. Il y a
des femmes qui en prennent jusqu' six tasses de suite, et c'est souvent
deux et trois fois par jour. Il ne faut pas s'tonner si elles sont si
sches, puisque rien n'est plus chaud. Outre cela, elles mangent tout si
poivr et si pic, qu'il est impossible qu'elles n'en soient point
brles. Il y en avait plusieurs qui mangeaient des morceaux de terre
sigille. Je vous ai dit qu'elles ont une grande passion pour cette
terre, qui leur cause ordinairement une opilation; l'estomac et le
ventre leur enflent et deviennent durs comme une pierre, et elles sont
jaunes comme des coings. J'ai voulu tter de ce ragot, tant estim et
si peu estimable; j'aimerais mieux manger du grs. Si on veut leur
plaire, il faut leur donner de ces _bucaros_ qu'elles nomment _barros_;
et souvent leurs confesseurs ne leur imposent pas d'autre pnitence que
d'tre un jour sans en manger. On dit qu'elle a beaucoup de proprits.
Elle ne souffre point le poison, et elle gurit de plusieurs maladies.
J'en ai une grande tasse qui tient une pinte, le vin n'y vaut rien,
l'eau y est excellente. Il semble qu'elle bouille quand elle est dedans,
au moins on la voit agite et qui frissonne (je ne sais si cela se peut
dire), mais quand on l'y laisse un peu de temps, la tasse se vide toute,
tant cette terre est poreuse; elle sent fort bon[83]. On nous donna des
eaux trs-bien faites. L'on peut dire qu'il n'y a point de lieux o l'on
boive plus frais. Ils ne se servent que de la neige, et tiennent qu'elle
rafrachit bien mieux que la glace. C'est la coutume ici, avant de
prendre du chocolat, de boire de l'eau fort frache; on tient qu'il est
malsain autrement.

Aprs que la collation fut finie, on apporta des flambeaux. Il entra un
petit bonhomme tout blanc, qui tait le gouverneur des pages. Il avait
une grande chane d'or au col avec une mdaille. C'tait le prsent
qu'il eut aux noces du prince de Monteleon. Il mit un genou en terre au
milieu de la galerie, et dit tout haut: Lou soit le Trs-Saint
Sacrement;  quoi tout le monde rpondit: A jamais. On a cette coutume
quand on apporte de la lumire. Ensuite vingt-quatre pages entrrent
deux  deux, et vinrent, les uns aprs les autres, mettre de mme un
genou en terre; ils portaient chacun deux grands flambeaux ou un
_belon_, et quand ils les eurent poss sur les tables et sur les
escaparates, ils se retirrent avec la mme crmonie. Alors, toutes les
dames se firent les unes aux autres une grande rvrence, l'accompagnant
d'un souhait, comme quand on ternue. Il faut vous dire que ces belons
sont des lampes leves sur une colonne d'argent, qui a son pied fort
large. Il y a huit ou douze canaux  la lampe, quelquefois moins, par
lesquels la mche passe, de sorte que cela fait une clart surprenante.
Pour qu'elle soit encore plus grande, on y attache une plaque d'argent
sur laquelle elle rflchit. On n'est point incommod de la fume, et
l'huile qu'on y brle vaut l'huile de Provence que l'on mange en salade.
J'ai trouv cette mode fort jolie[84]. Lorsque tous les flambeaux eurent
t poss dans la galerie o ils devaient tre, la jeune princesse de
Monteleon dit  ses femmes d'apporter ses habits de noces pour que je
les visse. Elles allrent querir trente corbeilles d'argent, aussi
grandes et aussi profondes que celles que nous appelons des mannes, dans
lesquelles on porte le couvert. Elles taient si lourdes, qu'elles se
mirent quatre  chacune. Il y avait dedans tout ce qui se peut voir de
plus beau et de plus riche, selon la mode du pays. Entre autres, six
justaucorps de brocart d'or et d'argent, faits en petites vestes pour
s'habiller le matin, avec des boutons, les uns de diamants, les autres
d'meraudes, et ainsi chacun en avait six douzaines. Le linge et les
dentelles n'taient pas moins propres que tout le reste. Elle me montra
ses pierreries, qui sont admirables, mais si mal mises en oeuvre, que les
plus gros diamants ne paraissaient pas tant qu'un de trente louis que
l'on aurait mis en oeuvre  Paris.

Je ne vous crirai pas souvent, parce que je veux avoir toujours une
provision de nouvelles  vous mander. C'est une rcolte qu'on ne fait
pas ici tout d'un coup. Pardonnez-moi la longueur de cette lettre, et le
peu d'ordre que j'y ai gard. Je vous dis les choses  mesure qu'elles
me viennent dans l'esprit, et je les dis toutes fort mal; mais comme
vous m'aimez, ma chre cousine, cela me rassure contre mes fautes.

De Madrid, ce 29 mars 1679.




NEUVIME LETTRE.


J'apprhende que vous ne soyez fche de ce que j'ai laiss passer un
ordinaire sans vous crire; mais, ma chre cousine, je voulais tre
informe de plusieurs choses dont je vais vous rendre compte.

Je vous parlerai d'abord des glises de Madrid. Je les trouve fort
belles et trs-propres. Les femmes de qualit n'y vont gure, parce
qu'elles ont toutes des chapelles dans leurs maisons; mais il y a
certains jours de l'anne o elles ne manquent pas d'y aller. Ceux de la
semaine sainte en sont; elles y font leurs stations et quelquefois elles
vont s'y confesser.

L'glise de Notre-Dame d'Atocha, c'est--dire Notre-Dame du Buisson, est
fort belle. Elle est dans l'enceinte d'un vaste couvent, o il y a un
grand nombre de religieux qui ne sortent presque jamais; c'est une de
leurs observances. Leur vie est fort austre. L'on y vient en dvotion
de toutes parts. Lorsque les rois d'Espagne ont quelque heureux
vnement, c'est le lieu o ils font chanter le _Te Deum_. Il y a une
Vierge qui tient le petit Jsus. On la dit miraculeuse. Elle est noire;
on l'habille souvent en veuve, mais aux grandes ftes, elle est
richement vtue et si couverte de pierreries, qu'il ne se peut rien voir
de plus magnifique. Elle a particulirement un soleil autour de la
tte, dont les rayons jettent un clat admirable. Elle a toujours un
grand chapelet dans sa main ou  sa ceinture. Cette chapelle est  ct
de la nef de l'glise, dans un lieu qui semblerait fort sombre, s'il n'y
avait plus de cent grosses lampes d'or et d'argent toujours allumes. Le
Roi y a son balcon avec une jalousie devant. L'on se sert dans toutes
les glises de certains ronds de jonc fort propres, que l'on met sous
ses genoux, et lorsqu'il arrive une personne de qualit ou une dame
trangre, le sacristain apporte un grand tapis devant elle, sur lequel
il met un prie-Dieu et des carreaux, ou bien, il la fait entrer dans de
petits cabinets tout peints et dors, avec des vitres autour, o l'on
est fort commodment. Il n'est pas de dimanche que l'autel ne soit
clair de plus de cent cierges. Il est par d'une prodigieuse quantit
d'argenterie, et cela est ainsi dans toutes les glises de Madrid. L'on
y fait des parterres de gazon orns de fleurs; on les embellit de
fontaines dont l'eau retombe dans des bassins, les uns d'argent, les
autres de marbre ou de porphyre. L'on met autour un grand nombre de gros
orangers aussi hauts que des hommes et qui sont dans de fort belles
caisses. On y laisse aller des petits oiseaux qui font des manires de
petits concerts. Cela est presque toute l'anne, comme je viens de vous
le reprsenter, et les glises ne sont jamais sans orangers et sans
jasmins, qui les parfument bien plus agrablement que l'encens[85].

On voit dans la chapelle de Nuestra Seora de Alucinada, une Vierge que
l'on dit que saint Jacques apporta de Jrusalem et qu'il cacha dans une
tour, laquelle tait dans l'enceinte de Madrid. Les Maures ayant assig
la ville, les habitants se trouvrent rduits  une grande famine: de
sorte qu'ils dlibraient pour se rendre, lorsqu'on trouva cette tour
pleine de bl. Une telle abondance ne pouvait qu'tre l'effet d'un
miracle; le peuple ravi prit courage, et se dfendit si bien, que les
Maures, fatigus de la longueur du sige, se retirrent. On trouva
ensuite l'image de la Vierge, et en reconnaissance on lui btit une
chapelle o l'on peignit cette histoire  fresque sur les tours.
L'autel, le balustre et toutes les lampes sont d'argent massif.

Les Minimes ont une glise proche de l dans laquelle est la chapelle de
Nuestra Seora de la Soledad, o l'on dit le salut tous les soirs. C'est
un lieu de grande dvotion, j'entends pour les vritables dvots, car
il y a bien des personnes qui s'y donnent rendez-vous.

La chapelle de Saint-Isidore passe toutes les autres en beaut. C'est le
patron de Madrid, qui n'tait qu'un pauvre laboureur. Les murailles de
la chapelle sont tout incrustes de marbre de plusieurs couleurs, avec
des colonnes de mme, et des figures de quelques saints. Son tombeau est
au milieu et quatre colonnes de porphyre soutiennent au-dessus une
couronne de marbre qui reprsente des fleurs avec les couleurs qui leur
sont naturelles. Rien ne peut tre mieux travaill, et l'on peut dire
que l'art a surpass la nature. Les figures des douze aptres ornent au
dehors le dme de la chapelle.

J'ai vu  Saint-Sbastien (qui est  prsent une paroisse) une chaise
que la Reine mre a fait faire, pour porter le Saint-Sacrement aux
malades quand il fait mauvais temps. Elle est de velours cramoisi en
broderie d'or, couverte de chagrin et garnie de clous d'or. Le tour est
orn de grandes glaces, et du milieu de son impriale il s'lve une
manire de petit clocher rempli de plusieurs clochettes d'or. Quatre
prtres la portent, lorsque quelque personne de qualit est malade et
demande  recevoir Notre-Seigneur. Il est suivi de tous les gens de la
Cour. Plus de mille flambeaux de cire blanche clairent, avec divers
instruments, et l'on s'arrte dans les grandes places qui sont sur le
chemin, pendant que le peuple,  genoux, reoit la bndiction et que
les musiciens chantent et jouent de la harpe et de la guitare. C'est
ordinairement le soir qu'on le porte ainsi avec beaucoup de crmonie et
de respect.

Lorsqu'on doit clbrer quelque fte dans une glise, ds la veille l'on
fiche de grandes perches en terre au haut desquelles sont des espces de
rchauds assez profonds, que l'on emplit de copeaux de bois avec du
soufre et de l'huile. Cela brle trs-longtemps et rend une fort grande
clart. On forme des alles avec ces perches; c'est une sorte
d'illumination trs-agrable. L'on s'en sert aussi dans toutes les
rjouissances publiques.

Les femmes qui vont  la messe, hors de chez elles, en entendent une
douzaine et marquent tant de distractions, que l'on voit bien qu'elles
sont occupes d'autre chose que de leurs prires. Elles portent des
manchons qui ont plus d'une grande demi-aune de long. Ils sont de la
plus belle martre zibeline que l'on puisse voir et valent jusqu' quatre
et cinq cents cus. Il faut qu'elles tendent leurs bras autant qu'elles
peuvent pour mettre seulement le bout de leurs doigts  l'entre de
leurs manchons. Il me semble que je vous ai dj dit qu'elles sont
extrmement petites, et ces manchons ne sont gure moins grands
qu'elles. Elles portent toujours un ventail, et, soit l'hiver ou l't,
tant que la messe dure, elles s'ventent sans cesse. Elles sont assises,
dans l'glise, sur leurs jambes et prennent du tabac  tous moments,
sans se barbouiller comme on fait d'ordinaire, car elles ont pour cela,
aussi bien qu'en toute autre chose, des petites manires propres et
adroites. Lorsqu'on lve Notre-Seigneur, les femmes et les hommes se
donnent chacun une vingtaine de coups de poing dans la poitrine, ce qui
fait un tel bruit que la premire fois que je l'entendis, j'eus une
grande frayeur, et je crus que l'on se battait.

Quant aux cavaliers (je veux parler de ceux qui sont galants de
profession et qui portent un crpe autour de leur chapeau), lorsque la
messe tait finie, ils allaient se ranger autour du bnitier; toutes les
dames s'y rendaient, ils leur prsentaient de l'eau bnite et leur
disaient en mme temps des douceurs. Elles y rpondaient fort juste en
peu de mots, car il faut convenir qu'elles disent prcisment ce qu'il
faut, et elles n'ont pas la peine de le chercher, leur esprit y fournit
sur-le-champ. Mais M. le nonce a dfendu, sous peine d'excommunication,
que les hommes prsentent de l'eau bnite aux femmes. On dit que cette
dfense est intervenue  la prire de quelques maris jaloux. Quoi qu'il
en soit, on l'observe, et mme elle porte que les cavaliers ne se
donneront point d'eau bnite entre eux[86].

De quelque qualit que soient les Espagnoles, elles n'ont jamais de
carreau dans l'glise, et l'on ne leur porte point la robe. Pour nous,
quand nous y entrons avec nos habits  la franaise, tout le monde
s'assemble et nous environne; mais ce qui m'incommode fort, ce sont les
femmes grosses qui sont beaucoup plus curieuses que les autres, et pour
lesquelles on a ici les dernires complaisances, parce que l'on prtend
que lorsqu'elles veulent quelque chose et qu'on leur refuse, il leur
prend aussitt un certain mal qui les fait accoucher d'un enfant mort.
De sorte qu'elles sont en droit de tirailler, de dganter et de faire
tourner les gens comme il leur plat.

Les premiers jours que cela m'arriva, je n'y entendais point raillerie,
et je leur parlai si schement qu'il y en eut qui se mirent  pleurer et
qui n'osrent y revenir. Mais il y en avait d'autres qui ne se
rebutaient point; elles voulaient voir mes souliers, mes jarretires, ce
que j'avais dans mes poches; et, sur ce que je ne le souffrais point, ma
parente me dit que si le peuple voyait cela, il vous jetterait des
pierres, et qu'il fallait que je les laissasse faire. Les filles qui me
servent en sont encore plus tourmentes que moi. Je n'oserais vous dire
jusqu'o va la curiosit de ces femmes grosses.

L'on m'a cont qu'un jeune homme de la Cour tant perdument amoureux
d'une fort belle dame que son mari gardait  vue, et ne pouvant trouver
moyen de lui parler, se dguisa en femme grosse et fut chez elle. Il
s'adressa au jaloux et lui dit qu'il avait _l'antojo_ (c'est le terme)
d'entretenir sa femme en particulier. Le mari, du par la figure, ne
mit point en doute que ce ne ft une jeune femme grosse, et aussitt il
lui fit donner par son pouse une longue et trs-agrable audience.

Quand il prend envie  ces femmes grosses de voir le Roi, elles le lui
font dire, et il a la bont de venir sur un grand balcon qui donne sur
la cour du palais, et s'y tient autant qu'elles le veulent.

Il y a quelque temps qu'une Espagnole, nouvellement arrive de Naples,
fit prier le Roi qu'elle pt le voir, et quand elle l'eut assez regard,
transporte de son zle, elle lui dit en joignant les mains: _Je prie
Dieu, Sire, qu'il vous fasse la grce de devenir un jour Vice-Roi de
Naples._ L'on prtend que l'on fit jouer cette pice pour informer le
Roi que la magnificence du Vice-Roi d'alors, qui n'tait pas aim,
passait de beaucoup la sienne. Il vient trs-souvent des dames au logis
que nous ne connaissons point, et auxquelles ma parente fait beaucoup
d'honntets, parce qu'elles sont grosses et qu'il ne faut pas les
fcher.

Grces au ciel, le carme est pass, et bien que je n'aie fait maigre
que la semaine sainte, ce temps-l m'a paru plus long que tout le carme
n'aurait fait  Paris, parce qu'il n'y a point de beurre ici. Celui que
l'on y trouve vient de plus de trente lieues, envelopp comme des
petites saucisses dans des vessies de cochon. Il est plein de vers et
plus cher que celui de Vanvre. On peut se retrancher sur l'huile, car
elle est excellente; mais tout le monde ne l'aime pas, et moi, par
exemple; je n'en mange point sans m'en trouver fort mal.

Ajoutez  cela que le poisson est trs-rare; il est impossible d'en
avoir de frais qui vienne de la mer, car elle est loigne de Madrid de
plus de quatre-vingts lieues. Quelquefois on apporte des saumons dont on
fait des pts qui se mangent  la faveur de l'pice et du safran. Il y
a peu de poisson d'eau douce, et, l'on ne s'embarrasse gure de tout
cela, puisque personne ne fait carme, ni matres, ni valets,  cause de
la difficult qu'il y a de trouver de quoi le faire. On prend la bulle
chez M. le nonce; elle cote quinze sous de notre monnaie[87]. Elle
permet de manger du beurre et du fromage pendant le carme, et les
issues les samedis de toute l'anne. Je trouve assez singulier que l'on
mange, ce jour-l, les pieds, la tte, les gsiers, et que l'on n'ose
pas manger autre chose du mme animal.

La boucherie est ouverte le carme comme le carnaval. C'est quelque
chose de bien incommode que la manire dont on y vend la viande. Elle
est enferme chez le boucher,  qui on parle au travers d'une petite
fentre; on lui demande la moiti d'un veau, et le reste  proportion;
il ne daigne ni vous rpondre, ni vous donner quoi que ce soit; vous
vous retranchez  une longe de veau; il vous fait payer d'avance et puis
vous donne, par sa lucarne, un gigot de mouton; vous le lui rendez, en
disant que ce n'est point cela que vous voulez; il le reprend et vous
donne  la place un aloyau de boeuf. On crie encore plus fort pour avoir
la longe, il ne s'en meut pas davantage, jette votre argent et vous
ferme la fentre au nez. On s'impatiente, on va chez un autre qui en
fait tout autant et quelquefois pis. De sorte que le meilleur est de
leur demander la quantit de viande que l'on veut et de les laisser
faire  leur tte. Cette viande fait mal au coeur, tant elle est maigre,
sche et noire; mais, telle qu'elle est, il en faut moins qu'en France
pour faire une bonne soupe. Tout est si nourrissant ici, qu'un oeuf vous
profite plus qu'un pigeon ailleurs. Je crois que c'est un effet du
climat.

Quant au vin, il ne me semble point bon. Ce n'est pas de ce pays-ci que
l'on boit l'excellent vin d'Espagne. Il vient de l'Andalousie et des
les Canaries, encore faut-il qu'il passe la mer pour prendre cette
force et cette douceur qui le rendent bon. A Madrid, il est assez fort
et mme un peu trop, mais il n'a point le got agrable. Ajoutez  cela
qu'on le met dans des peaux de bouc qui sont apprtes, et il sent
toujours la poix ou le brl. Je ne suis pas surprise que les hommes
fassent si peu de dbauche avec une telle liqueur. On en vend pour si
peu d'argent que l'on en veut, pour un double ou pour deux; mais celui
qui se dbite ainsi aux pauvres gens devient encore plus mauvais, parce
qu'on le laisse dans de grandes terrines de terre, tout le jour  l'air,
et l'on en prend l pour ceux qui en veulent. Il s'aigrit et sent si
fort, qu'en passant devant ces sortes de cabarets, l'odeur en fait mal 
la tte.

Le carme ne change rien aux plaisirs; ils sont toujours si modrs, ou,
du moins, ceux que l'on prend font si peu de bruit, qu'ils sont de
toutes les saisons.

Personne ne se dispense, pendant la semaine sainte, d'aller en station;
particulirement depuis le mercredi jusqu'au vendredi. Il se passe, ces
trois jours-l, des choses bien diffrentes entre les vritables
pnitents, les amants et les hypocrites. Il y a des dames qui ne
manquent point d'aller, sous prtexte de dvotion, en de certaines
glises o elles savent, depuis un an entier, que celui qu'elles aiment
se trouvera; et, bien qu'elles soient accompagnes d'un grand nombre de
dueas, comme la presse est toujours grande, l'amour leur donne tant
d'adresse, qu'elles se drobent en dpit des argus et vont dans une
maison prochaine, qu'elles connaissent  quelque enseigne et qui est
loue exprs sans servir  personne que dans ce seul moment. Elles
retournent ensuite  la mme glise o elles trouvent leurs femmes
occupes  les chercher. Elles les querellent de leur peu de soin pour
les suivre; et le mari, qui a gard pendant toute l'anne sa chre
pouse, la perd dans le temps o elle lui devrait tre la plus fidle.
La grande contrainte o elles vivent leur inspire le dsir de
s'affranchir, et leur esprit, soutenu de beaucoup de tendresse, leur
donne le moyen de l'excuter[88].

C'est une chose bien dsagrable de voir les disciplinants. Le premier
que je rencontrai pensa me faire vanouir. Je ne m'attendais point  ce
beau spectacle, qui n'est capable que d'effrayer; car, enfin,
figurez-vous un homme qui s'approche si prs qu'il vous couvre toute de
son sang: c'est l un de leurs tours de galanterie. Il y a des rgles
pour se donner la discipline de bonne grce, et les matres en
enseignent l'art comme on montre  danser et  faire des armes. Ils ont
une espce de jupe de toile de batiste fort fine qui descend jusque sur
le soulier; elle est plisse  petits plis et si prodigieusement ample
qu'ils y emploient jusqu' cinquante aunes de toile. Ils portent sur la
tte un bonnet trois fois plus haut qu'un pain de sucre et fait de mme;
il est couvert de toile de Hollande; il tombe de ce bonnet un grand
morceau de toile qui couvre tout le visage et le devant du corps; il y a
deux petits trous par lesquels ils voient; ils ont derrire leur
camisole deux grands trous sur leurs paules; ils portent des gants et
des souliers blancs, et beaucoup de rubans qui attachent les manches de
la camisole et qui pendent sans tre nous. Ils en mettent aussi un 
leur discipline; c'est d'ordinaire leur matresse qui les honore de
cette faveur. Il faut, pour s'attirer l'admiration publique, ne point
gesticuler des bras, mais seulement que ce soit du poignet et de la
main; que les coups se donnent sans prcipitation, et le sang qui en
sort ne doit point gter leurs habits. Ils se font des corchures
effroyables sur les paules, d'o coulent deux ruisseaux de sang; ils
marchent  pas compts dans les rues; ils vont devant les fentres de
leurs matresses o ils se fustigent avec une merveilleuse patience. La
dame regarde cette jolie scne au travers des jalousies de sa chambre,
et, par quelque signe, elle l'encourage  s'corcher tout vif, et elle
lui fait comprendre le gr qu'elle lui sait de cette sotte galanterie.
Quand ils rencontrent une femme bien faite, ils se frappent d'une
certaine manire qui fait ruisseler le sang sur elle. C'est l une fort
grande honntet, et la dame reconnaissante les en remercie. Quand ils
ont commenc de se donner la discipline, ils sont obligs, pour la
conservation de leur sant, de la prendre tous les ans, et, s'ils y
manquent, ils tombent malades. Ils ont aussi de petites aiguilles dans
des ponges, et ils s'en piquent les paules et les cts avec autant
d'acharnement que s'ils ne se faisaient point de mal[89]. Mais voici
bien autre chose: c'est que le soir, les personnes de la Cour vont
aussi faire cette promenade. Ce sont, d'ordinaire, de jeunes fous qui
font avertir tous leurs amis du dessein qu'ils ont. Aussitt on va les
trouver, fort bien arms. Le marquis de Villahermosa[90] en a t cette
anne, et le duc de Vejar a t l'autre. Ce duc sortit de la maison sur
les neuf heures du soir; il avait cent flambeaux de cire blanche que
l'on portait deux  deux devant lui. Il tait prcd de soixante de ses
amis, et suivi de cent autres qui avaient tous leurs pages et leurs
laquais. Cela faisait une fort belle procession. On sait quand il doit y
avoir des gens de cette qualit. Toutes les dames sont aux fentres avec
des tapis sur des balcons et des flambeaux attachs aux cts, pour
mieux voir et pour tre mieux vues. Le chevalier de la discipline passe
avec son escorte et salue la bonne compagnie; mais, ce qui fait souvent
le fracas, c'est que l'autre disciplinant qui se pique de bravoure et de
bon air, passe par la mme rue avec grand monde. Cela est arriv de
cette manire  ceux que je viens de vous nommer. Chacun d'eux voulut
avoir le haut du pav, et aucun ne le voulut cder. Les valets qui
tenaient les flambeaux se les portrent au visage et se grillrent la
barbe et les cheveux. Les amis de l'un tirrent l'pe contre les amis
de l'autre. Nos deux hros qui n'avaient point d'autres armes que cet
instrument de pnitence, se cherchrent; et s'tant trouvs, ils
commencrent entre eux un combat singulier. Aprs avoir us leurs
disciplines sur les oreilles l'un de l'autre, et couvert la terre de
petits bouts de corde dont elles taient faites, ils s'entre-donnrent
des coups de poing comme auraient pu faire deux crocheteurs. Cependant
il n'y a pas toujours de quoi rire  cette momerie-l, car l'on s'y bat
fort bien, l'on s'y blesse, l'on s'y tue, et les anciennes inimitis
trouvent lieu de se renouveler et de se satisfaire. Enfin le duc de
Vejar cda au marquis de Villahermosa. On ramassa les disciplines
rompues que l'on raccommoda comme on put; le bonnet qui tait tomb dans
le ruisseau fut dcrott et remis sur la tte du pnitent; on emporta
les blesss chez eux. La procession commena de marcher plus gravement
que jamais et parcourut la moiti de la ville.

Le duc avait bien envie le lendemain de reprendre sa revanche, mais le
Roi lui envoya dfendre, ainsi qu'au marquis, de sortir de leurs
maisons. Pour revenir  ce que l'on fait dans ces occasions, vous saurez
que lorsque ces grands serviteurs de Dieu sont de retour chez eux, il y
a un repas magnifique prpar avec toutes sortes de viandes; vous
remarquerez que c'est un des derniers jours de la semaine sainte. Mais
aprs une si bonne oeuvre, ils croient qu'il leur est permis de faire un
peu de mal. D'abord, le pnitent se fait frotter fort longtemps les
paules avec des ponges trempes dans du sel et du vinaigre, de peur
qu'il n'y reste du sang meurtri; ensuite il se met  table avec ses amis
et reoit d'eux les louanges et les applaudissements qu'il croit avoir
bien mrits. Chacun lui dit,  son tour, que de mmoire d'homme on n'a
vu prendre la discipline de si bonne grce. On exagre toutes les
actions qu'il a faites; et surtout le bonheur de la dame pour laquelle
il a fait cette galanterie. La nuit entire s'coule en ces sortes de
contes, et quelquefois celui qui s'est si bien trill en est tellement
malade, que le jour de Pques il ne peut pas aller  la messe. Ne croyez
pas, au moins, que je m'avise d'embellir l'histoire pour vous rjouir.
Tout cela est vrai  la lettre et je ne vous mande rien que vous ne
puissiez vrifier par toutes les personnes qui ont t  Madrid.

Mais il y a de vritables pnitents qui font une extrme peine  voir.
Ils sont vtus tout de mme que ceux qui se disciplinent, except qu'ils
sont nus depuis les paules jusqu' la ceinture et qu'une natte troite
les emmaillotte et les serre  tel point, que ce qu'on voit de leur peau
est tout bleu et tout meurtri, leurs bras sont entortills dans la mme
natte et tout tendus. Ils portent jusqu' sept pes passes dans leur
dos et dans leurs bras[91]. Ces pes leur font des blessures ds qu'ils
se remuent trop fort ou qu'ils viennent  tomber, ce qui leur arrive
souvent, car ils vont nu-pieds, et le pav est si pointu que l'on ne
peut se soutenir dessus sans se couper les pieds. Il y en a d'autres
qui, au lieu de ces pes, portent des croix si pesantes qu'ils en sont
accabls. Ne pensez pas que ce soit des personnes du commun, il y en a
de la premire qualit. Ils, sont obligs de se faire accompagner par
plusieurs de leurs domestiques qui sont dguiss et dont le visage est
couvert, de peur qu'on ne les reconnaisse. Ces gens portent du vin, du
vinaigre et d'autres choses pour en donner, de temps en temps,  leur
matre, qui tombe bien souvent comme mort de la peine et de la fatigue
qu'il souffre. Ce sont, d'ordinaire, les confesseurs qui enjoignent ces
pnitences, et l'on tient qu'elles sont si rudes que celui qui les fait
ne passe point l'anne. M. le nonce m'a dit qu'il avait fait dfense 
tous les confesseurs de les ordonner. Cependant j'en ai vu plusieurs;
apparemment cela venait de leur propre dvotion.

Depuis les premiers jours de la semaine sainte jusqu' la Quasimodo, on
ne peut sortir sans trouver un nombre infini de pnitents de toutes les
sortes, et le vendredi saint, ils se rendent tous  la procession. Il
n'y en a qu'une gnrale dans la ville, compose de toutes les paroisses
et de tous les religieux. Ce jour-l, les dames sont plus pares qu'
celui de leurs noces. Elles se mettent sur leurs balcons, qui sont orns
de riches tapis et de beaux carreaux; elles sont quelquefois cent dans
une seule maison. La procession se fait sur les quatre heures du soir,
et  huit, elle n'est pas finie, car je ne vous puis dire la quantit
innombrable de monde que j'y ai vu,  compter depuis le Roi, Don Juan,
les cardinaux, les ambassadeurs, les grands, les courtisans et toutes
les personnes de la Cour et de la ville. Chacun tient un cierge, et
chacun a ses domestiques en trs-grand nombre, qui portent des torches
ou des flambeaux. On voit  cette procession toutes les bannires et les
croix couvertes de crpe. Il y a un trs-grand nombre de tambours qui en
sont couverts de mme et qui battent comme  la mort d'un gnral. Les
trompettes sonnent des airs tristes. La garde du Roi, compose de quatre
compagnies de diffrentes nations, savoir: de Bourguignons, d'Espagnols,
d'Allemands et de la Lancilla, porte ses armes couvertes de deuil, et
les trane par terre. Il y a de certaines machines qui sont leves sur
des thtres, et qui reprsentent les mystres de la vie et de la mort
de Notre-Seigneur. Les figures sont de grandeur naturelle, trs-mal
faites et trs-mal habilles. Il y en a de si pesantes, qu'il faut cent
hommes pour les porter, et il en passe un nombre surprenant, car chaque
paroisse a les siennes. Je remarquai la Sainte Vierge qui fuyait en
gypte. Elle tait monte sur un ne trs-bien caparaonn. La housse
tait toute brode de belles perles; la machine tait grande et fort
lourde[92].

L'on apprhende ici qu'on ne manque quelquefois  faire ses dvotions 
Pques; c'est pourquoi un prtre de chaque paroisse va dans les maisons
savoir du matre combien il y a de communiants chez lui. Lorsqu'il en
est inform, il l'crit sur son registre. Quand on a communi, l'on vous
donne un billet qui en fait foi. A la Quasimodo, on va dans toutes les
maisons querir les billets que l'on doit avoir, suivant le premier
mmoire, et si l'on ne peut les fournir, on fait une exacte perquisition
de celui ou de celle qui n'a pas communi. En ce temps-l, les pauvres
qui sont malades mettent un tapis  leurs portes et on leur apporte la
communion avec une procession fort belle et fort dvote.

Depuis que je suis  Madrid, je n'ai gure vu d'enterrements
magnifiques, except celui d'une fille du duc de Medina-Celi. Son
cercueil tait d'un bois rare des Indes, mis dans un sac de velours
bleu, crois de bandes d'argent, et les glands de mme attachaient le
sac par les deux bouts, comme une valise faite d'toffe. Le cercueil
tait dans un chariot couvert de velours blanc, avec des festons et des
couronnes de fleurs artificielles tout autour. On la portait ainsi 
Medina-Celi, ville capitale du duch de ce nom.

Ordinairement, on habille les morts des habits de quelque ordre
religieux, et on les porte le visage dcouvert jusque dans l'glise o
ils doivent tre inhums. Si ce sont des femmes, on leur met l'habit de
carmlite. Cet ordre est en grande vnration ici; les princesses du
sang s'y retirent. Les Reines mme, lorsqu'elles deviennent veuves, sont
obliges d'y passer le reste de leur vie,  moins que le Roi en ait
ordonn autrement avant sa mort, comme fit Philippe IV en faveur de la
Reine Marie-Anne d'Autriche, sa femme. Et  l'gard d'une Reine
rpudie, il faut aussi qu'elle se mette en religion, car, rpudies ou
non, elles n'ont pas la libert de se remarier.

Les Rois d'Espagne se tiennent si fort au-dessus des autres rois, qu'ils
ne veulent pas qu'une princesse qui a t leur pouse le devienne jamais
d'un autre, en et-elle la plus grande passion du monde.

Don Juan a une fille naturelle, religieuse carmlite de Madrid. Elle est
d'une beaut admirable, et l'on dit qu'elle n'avait aucune envie de
prendre le voile; mais c'tait sa destine, et c'est celle de bien
d'autres de sa qualit qui n'en sont gure plus contentes qu'elle.

On les nomme les Descalzas Reales, ce qui veut dire les demoiselles
royales. Cela s'tend mme jusqu'aux matresses du Roi, soit qu'elles
soient filles ou veuves. Quand il cesse de les aimer, il faut qu'elles
se fassent religieuses.

J'ai vu quelques-unes des oeuvres de sainte Thrse, crites de sa propre
main; son caractre est lisible, grand et mdiocrement beau. Doa
Batrix Carillo, qui est sa petite-nice, les garde fort prcieusement.
C'est elle qui me les a montres. Ce sont des lettres dont on a fait un
recueil; je ne crois pas qu'on les ait jamais imprimes. Elles sont
parfaitement belles, et on voit dans toutes un certain air de gaiet et
de douceur qui marque beaucoup le caractre de cette grande sainte.

Pendant le Carme et mme dans les autres temps, on trouve des
prdicateurs  chaque coin de rue, qui font l des sermons fort mal
tudis et qui font aussi fort peu de fruit; mais, du moins, ils
contentent et leur zle et leur dsir de prcher. Leurs plus fidles
auditeurs sont les aveugles, qui tiennent lieu ici de nos chanteurs du
Pont-Neuf. Chacun d'eux, conduit par un petit chien, qui les mne fort
bien, va chantant des romances et des jacara (ce sont de vieilles
histoires, ou des vnements modernes que le peuple est bien aise de
savoir); ils ont un petit tambour et une flte dont ils jouent. Ils
disent souvent la chanson du _Roi Franois Ier_: Quand le Roi partit
de France,  malheur il en partit..... Vous la savez assurment, ma
chre cousine, car qui ne la sait pas? Cette chanson est chante en fort
mauvais franais par des gens qui n'en entendent pas un seul mot; tout
ce qu'ils en savent, c'est que le Roi fut pris par les Espagnols, et,
comme cette prise est fort  leur gloire, ils en veulent faire passer le
souvenir  leurs enfants.

Il y a une fleur de lis toute dore sur le haut de la chambre o ce Roi
tait prisonnier, et je ne dois pas oublier de vous dire que la prison
est un des plus beaux btiments de Madrid; les fentres en sont aussi
larges que celles des autres maisons. A la vrit, il y a des barreaux
de fer, mais ils sont tous dors et d'une distance assez loigne pour
ne pas faire souponner qu'on les a mis l pour empcher qu'on ne se
sauve[93]. Je demeurai surprise de la propret apparente d'un lieu si
dsagrable en effet, et je pensai que l'on voulait dmentir en Espagne
le proverbe franais qui dit: Qu'il n'y a pas de belles prisons, ni de
laides amours. Pardonnez-moi ce proverbe, je ne les aime pas assez pour
vous en tourdir souvent.

Tous les meubles que l'on voit ici sont extrmement beaux, mais ils ne
sont pas faits si proprement que les ntres, et il s'en faut du tout
qu'ils ne soient si bien entendus. Ils consistent en tapisseries,
cabinets, peintures, miroirs et argenteries. Les vice-rois de Naples et
les gouverneurs de Milan ont rapport d'Italie de trs-excellents
tableaux; les gouverneurs des Pays-Bas ont eu des tapisseries
admirables; les vice-rois de Sicile et de Sardaigne des broderies et
des statues; ceux des Indes des pierreries et de la vaisselle d'or et
d'argent. Ainsi, chacun revenant de temps en temps charg des richesses
d'un royaume, ils ne peuvent pas manquer d'avoir enrichi cette ville de
quantit de choses prcieuses.

On change de meubles plusieurs fois l'anne. Les lits d'hiver sont de
velours chamarrs de gros galons d'or; mais ils sont si bas et les
pentes si hautes, que l'on est comme enseveli dedans. On n'a l't ni
rideau, ni quoi que ce soit autour de son lit; cela est de fort mchante
grce. L'on y met quelquefois de la gaze de couleur pour garantir des
moucherons.

On passe l'hiver dans les appartements hauts, et l'on monte quelquefois
jusqu'au quatrime tage, selon le froid qu'il fait, pour s'en garantir.
On occupe  prsent les appartements d't qui sont bas et fort
incommodes. Toutes les maisons ont beaucoup de plain-pied, on traverse
douze ou quinze salles ou chambres tout de suite. Ceux qui sont les
moins bien logs en ont six ou sept. Les pices sont d'ordinaire plus
longues que larges; les plafonds ne sont ni peints ni dors, ils sont de
pltre et tout unis, mais d'une blancheur  blouir, car tous les ans on
les gratte et on les reblanchit aussi bien que les murailles, qui
semblent tre de marbre, tant elles sont polies. Le carreau des
appartements d't est fait d'une certaine matire qui, aprs que l'on a
jet dessus dix seaux d'eau, sche au bout d'une demi-heure et laisse
une fracheur agrable, de sorte que le matin on arrose tout, et peu
aprs on tend des tapis d'un jonc fort fin, ml de diffrentes
couleurs, qui couvrent le pav. L'appartement est tapiss de ce mme
jonc, de la hauteur d'une aune, pour empcher que la fracheur des
murailles n'incommode ceux qui s'y appuient. Il y a au-dessus de ce jonc
des tableaux et des miroirs. Les carreaux de brocart d'or et d'argent
sont placs sur les tapis avec des tables et des cabinets trs-beaux, et
d'espace en espace, des caisses d'argent remplies d'orangers et de
jasmins. L'on met des paillassons aux fentres, qui garantissent du
soleil, et l'on se promne sur le soir dans les jardins. Il y a
plusieurs maisons qui en ont de fort beaux o l'on trouve des grottes et
des fontaines en grande quantit, car les eaux sont ici en abondance et
fort bonnes. On compte dans le nombre de ces belles maisons celles du
duc d'Ossone, de l'amirante de Castille, de la comtesse d'Oate et du
conntable de Castille. Mais j'ai tort de vouloir vous les spcifier,
car il est constant qu'il y en a une quantit considrable[94].

Au reste, il me semble qu'aprs toutes les prcautions que je vois
prendre, la chaleur, quelque excessive qu'elle soit, ne peut incommoder,
nous le verrons. Ne pensez pas, s'il vous plat, qu'il n'y ait que les
grands seigneurs qui occupent des appartements bas, chacun veut avoir le
sien,  la vrit selon son pouvoir; mais ne ft-ce qu'une petite cave,
ils y demeurent de bon coeur.

Il y a peu de menu peuple dans Madrid, et l'on n'y voit gure que des
personnes de qualit. Si l'on en excepte sept ou huit rues pleines de
marchands, vous ne trouvez aucune boutique dans cette ville, si ce ne
sont celles o se vendent les confitures et les liqueurs, les eaux
glaces et la ptisserie.

Je ne veux pas omettre de vous dire que mille gens ont des dais ici;
car, sans compter les princes et les ducs, les titrs (qui sont en grand
nombre) en ont aussi. Les titrs sont ce qu'on appelle les grands
d'Espagne: les vrais marquis, les vrais comtes. S'il y a trente chambres
de plain-pied chez eux, vous y trouverez trente dais. Ma parente en a
vingt chez elle. Le Roi l'a faite marquise de Castille. Vous ne sauriez
croire, comme je tiens bien ma gravit sous un dais, particulirement
quand on m'apporte mon chocolat; car trois ou quatre pages vtus de
noir, comme de vrais notaires, me servent  genoux. C'est une coutume 
laquelle j'ai peine  m'accoutumer, parce qu'il me semble que ce respect
ne devrait tre rendu qu' Dieu. Mais cela est tellement d'usage ici,
que si un apprenti savetier prsentait une savate  son matre, il
mettrait un genou en terre. Cette qualit de titulos donne beaucoup de
privilges, dont je vous ai dj parl, et particulirement celui
d'avoir un dais. On ne met point de balustres autour du lit.

Je vous l'ai dj dit, ma chre cousine, il s'en faut beaucoup que nous
ne soyons si bien meubls en France que les personnes de qualit le sont
ici, principalement en vaisselle d'argent. C'est une diffrence si
notable, qu'on ne la croirait pas si on ne la voyait. L'on ne se sert
point de vaisselle d'tain, celle d'argent ou de terre sont les seules
qui soient en usage; et vous saurez que les assiettes ici ne sont gure
moins pesantes que les plats en France; car tout est d'une pesanteur
surprenante.

Le duc d'Albuquerque est mort il y a dj quelque temps. On m'a dit
qu'on avait employ six semaines  crire sa vaisselle d'or et d'argent
et  la peser; pendant ce temps, on y passait chaque jour deux heures
entires; cela ne se faisait qu' gros frais. Il y avait, entre autres
choses, quatorze cents douzaines d'assiettes, cinquante grands plats et
sept cents petits. Tout le reste  proportion, et quarante chelles
d'argent pour monter jusqu'au haut de son buffet, qui tait par gradins
comme un autel, plac dans une grande salle. Quand on me dit cette
opulence d'un particulier, je crus qu'on se moquait de moi; j'en
demandai la confirmation  Don Antoine de Tolde, fils du duc d'Albe,
qui tait au logis. Il m'assura que c'tait la vrit, et que son frre,
qui ne s'estimait pas riche en vaisselle d'argent, avait six cents
douzaines d'assiettes d'argent et huit cents plats. C'est une chose qui
ne leur est gure ncessaire pour les grands repas qu'ils font,  moins
que l'on ne soit aux mariages o tout est fort magnifique. Mais ce qui
cause cette abondance de vaisselle, c'est qu'on l'apporte toute faite
des Indes, et qu'elle ne paye point de droits au Roi. Il est vrai
qu'elle n'est gure mieux faite que les pices de quatre pistoles, que
l'on frappe dans les galions, en revenant de ce pays-l[95].

C'est une chose digne de compassion que le mauvais mnage des grands
seigneurs. Il y en a beaucoup qui ne veulent point aller dans leurs
tats (c'est ainsi qu'ils nomment leurs terres, leurs villes et leurs
chteaux). Ils passent leur vie  Madrid, et se rapportent de tout  un
intendant qui leur fait croire ce qu'il juge le plus  propos pour son
profit. Ils ne daignent pas seulement s'informer s'il dit vrai ou s'il
ment; cela serait trop exact et, par consquent, au-dessous d'eux. Voil
dj une faute bien considrable; cette profusion de vaisselle pour
mettre deux oeufs et un pigeon en est une autre.

Mais ce n'est pas seulement sur ces choses-l qu'ils manquent, c'est
aussi sur la dpense journalire de leur maison. On ne sait ce que c'est
que de faire des provisions de quoi que ce puisse tre. On va querir
chaque jour ce qu'il faut, et le tout  crdit, chez le boulanger, le
rtisseur, le boucher, et ainsi des autres. On ignore mme ce qu'ils
crivent sur leurs livres; et ce qu'ils donnent, ils le mettent au prix
qu'ils veulent; cela n'est ni examin, ni contrari. Il y a souvent
cinquante chevaux dans une curie qui n'ont ni paille, ni avoine; ils
prissent de faim. Et lorsque le matre est couch, s'il se trouvait mal
la nuit, on y serait bien empch, car il ne reste chez lui ni vin, ni
eau, ni pain, ni viande, ni charbon, ni bougie; en un mot, rien du tout,
parce que encore on ne prend les choses si justes qu'il n'en demeure.
Les domestiques ont la coutume d'emporter ces choses chez eux, et le
lendemain on recommence la mme provision.

On ne tient pas une meilleure conduite avec les marchands. Un homme ou
une femme de qualit aimerait mieux mourir que de marchander une toffe,
des dentelles ou des bijoux, ni de reprendre le reste d'une pice d'or;
ils le donnent encore au marchand pour la peine de leur avoir vendu dix
pistoles ce qui n'en vaut pas cinq. S'ils ont un prix raisonnable, c'est
que celui qui leur vend a la conscience assez bonne pour ne se prvaloir
pas de leur facilit  donner tout ce qu'on leur demande, et comme ils
ont crdit des dix annes de suite, sans penser  payer, ils se trouvent
 la fin accabls de leurs dettes.

Il est fort rare qu'ils s'embarquent dans de longs procs, et qu'ils
laissent dcrter leurs biens; ils s'excutent eux-mmes. Ils assemblent
leurs cranciers, et ils leur donnent une certaine quantit de terres,
dont ils jouissent pendant un temps. Quelquefois ils cdent tout, et
gardent une pension viagre, qui ne peut tre arrte par les cranciers
qui pourraient dans la suite leur prter quelque chose. Mais afin qu'ils
n'y soient pas tromps, on affiche les conventions du seigneur et de ses
cranciers.

Tout le papier de chicane est marqu et cote plus que le commun. Il y a
un certain temps o l'on fait la distribution des procs. On les
instruit  Madrid, et l'on n'y en juge gure. On met toutes les pices
d'une partie dans un sac; celles de l'autre dans un autre; l'instruction
dans un troisime. Et quand le temps de distribuer un procs est venu,
on les envoie aux parlements loigns, de manire qu'on est bien souvent
jug sans en savoir rien. On crit sur un registre o le procs a t
envoy, et on le tient fort secret. Quand l'arrt est prononc, on le
renvoie  Madrid, et on le signifie aux parties. Cela pargne bien des
peines et des sollicitations, qui devraient tre toujours dfendues.
Quant aux affaires que l'on a ici, elles sont d'une longueur mortelle,
soit  la cour, soit  la ville, et ruinent en peu de temps. Les
praticiens espagnols sont grands fripons de leur mtier.

Il y a plusieurs conseils diffrents, tous composs de personnes de
qualit, et la plupart sont conseillers d'pe. Le premier est le
conseil d'tat, les autres s'appellent conseil suprme de guerre,
conseil royal de Castille, alcaldes de cour, conseil de la
Sainte-Inquisition, conseil des ordres, conseil sacr suprme et royal
d'Aragon, conseil royal des Indes, conseil de la chambre de Castille,
conseil d'Italie, conseil des Finances, conseil de la Croisade, conseil
de Flandre, chambres pour le droit des maisons, chambres pour les bois
de Sa Majest, chambre des millions.

On a si peu d'conomie ici, que lorsqu'un pre meurt et qu'il laisse de
l'argent comptant et des pupilles, l'on enferme l'argent dans un bon
coffre sans le faire profiter. Par exemple, le duc de Frias, dont la
veuve est remarie au conntable de Castille[96], a laiss trois filles,
et six cent mille cus comptants. On les a mis dans trois coffres, avec
le nom de chacune des petites filles. L'ane n'avait pas sept ans; elle
est marie  prsent, en Flandre, au comte de Ligne. Les tuteurs ont
toujours gard les clefs de ces coffres, et n'ont ouvert celui de
l'ane que pour en compter l'argent  son mari. Voyez quelle perte
d'intrts; mais ils disent que ce serait bien pis s'ils venaient 
perdre le principal; qu'on croit quelquefois l'avoir bien plac, et
qu'il l'est fort mal; qu'une banqueroute fait tout perdre, et qu'ainsi
il vaut mieux ne rien gagner que de hasarder le bien des pupilles.

Il est temps que je finisse, ma chre cousine, je craindrais de vous
fatiguer par une plus longue lettre. Je vous supplie de faire rendre
toutes celles que je vous envoie et de me pardonner la libert que je
prends. Adieu, je vous embrasse et je vous aime toujours de tout mon
coeur.

A Madrid, ce 17 avril 1679.




DIXIME LETTRE.


Vous m'avez fait un grand plaisir de m'apprendre que vous recevez toutes
mes lettres, car j'tais en peine des deux dernires. Et puisque vous le
voulez, ma chre cousine, je continuerai de vous informer de tout ce qui
se passe ici et de tout ce que j'y vois.

Le palais royal est situ sur une minence dont la pente va jusqu'aux
bords de la rivire nomme Mananarez. Ses vues s'tendent sur la
campagne qui, en ce lieu-l, est assez agrable. L'on y va par la Calle
Mayor, c'est--dire par la Grand'Rue. En effet, elle est fort longue et
fort large. Plusieurs maisons considrables en augmentent la beaut. Une
place spacieuse est devant le palais. Les personnes, de quelque qualit
qu'elles soient, n'entrent point en carrosse dans la cour. On arrte
sous la grande vote de la porte,  moins qu'on y fasse des feux de joie
ou quelque course de masques, car alors les carrosses y entrent. Un fort
petit nombre de hallebardiers se tiennent  la porte. Lorsque je
demandai pourquoi un si grand Roi avait si peu de monde  le garder:
Comment, Madame, me dit un Espagnol, ne sommes-nous pas tous ses gardes?
Il rgne trop bien dans le coeur de ses sujets pour en devoir rien
craindre, et pour s'en dfier. Le palais est  l'extrmit de la ville,
vers le midi. Il est bti de pierres fort blanches. Deux pavillons de
briques terminent la faade; le reste n'est point rgulier. Il y a
derrire deux cours carres, bties chacune des quatre cts. La
premire est orne de deux grandes terrasses qui rgnent tout du long.
Elles sont leves sur de hautes arcades; des balustres de marbre
bordent ces terrasses, et des bustes de la mme matire ornent la
balustrade. Ce que j'y ai trouv d'assez singulier, c'est que les
statues des femmes ont du rouge aux joues et aux paules. On entre par
de beaux portiques qui conduisent au degr, lequel est extrmement
large. On trouve des appartements remplis d'excellents tableaux, de
tapisseries admirables, de statues trs-rares, de meubles magnifiques,
en un mot de toutes les choses qui conviennent  un palais royal[97].
Mais il y a plusieurs chambres qui sont obscures. J'en ai vu qui ne
reoivent de jour que par la porte, et auxquelles l'on n'a pas fait de
fentres. Celles qui en ont ne sont gure plus claires, parce que les
ouvertures sont fort petites. Ils disent que les chaleurs sont si
grandes, qu'il faut viter, tant que l'on peut, de laisser entrer le
soleil. Il est encore vrai que le verre est rare et fort cher, de sorte
qu' l'gard des autres maisons, il y a beaucoup de fentres sans
vitres, et lorsqu'on vient  parler d'une maison o il ne manque rien,
l'on dit: En un mot, elle est vitre. Ce dfaut de vitre ne parat point
au dehors  cause des jalousies. Le palais est orn de plusieurs balcons
dors qui font un trs-bel effet. Tous les conseils s'y tiennent, et
lorsque le Roi y veut aller, il passe par des galeries et des corridors
sans tre aperu[98]. Il y a bien du monde persuad que le chteau de
Madrid, que Franois Ier fit btir proche du bois de Boulogne, a t
pris sur le modle du palais du Roi d'Espagne; mais c'est une erreur,
rien n'est moins ressemblant. Les jardins ne rpondent pas  la dignit
de ce lieu. Ils ne sont ni aussi tendus ni aussi bien cultivs qu'ils
devraient tre. Le terrain, comme je l'ai marqu, s'tend jusqu'au bord
du Mananarez. Tout est enclos de murailles, et si ces jardins ont
quelque beaut, elle vient toute de la nature. On travaille avec
application  mettre l'appartement de la jeune Reine en tat de la
recevoir. Tous ses officiers ont t nomms, et le Roi l'attend avec la
dernire impatience.

Le Buen-Retiro est une maison royale  l'une des portes de la ville. Le
comte-duc y fit faire d'abord une petite maison qu'il nomma Galinera,
pour mettre des poules fort rares qu'on lui avait donnes, et comme il
allait les voir assez souvent, la situation de ce lieu, qui est sur le
penchant d'une colline et dont la vue est trs-agrable, l'engagea
d'entreprendre un btiment considrable. Quatre gros corps de logis et
quatre gros pavillons font un carr parfait. On trouve au milieu un
parterre rempli de fleurs et une fontaine dont la statue, qui jette
beaucoup d'eau, arrose, quand on veut, les fleurs et les contre-alles
par lesquelles on passe d'un corps de logis  l'autre. Ce btiment a le
dfaut d'tre trop bas. Les appartements en sont vastes, magnifiques et
embellis de bonne peinture. Tout y brille d'or et de couleurs vives dont
les plafonds et les lambris sont orns[99]. Je remarquai dans une
grande galerie l'entre de la Reine lisabeth, mre de la feue Reine.
Elle est  cheval, vtue de blanc, avec une fraise au cou et un
guard-infant. Elle a un petit chapeau garni de pierreries avec des
plumes et une aigrette. Elle tait grasse, blanche et trs-agrable; les
yeux beaux, l'air doux et spirituel. La salle pour les comdies est d'un
beau dessin, fort grande, tout orne de sculpture et de dorure. L'on
peut tre quinze dans chaque loge sans s'incommoder. Elles ont toutes
des jalousies, et celle o se met le Roi est fort dore. Il n'y a ni
orchestre ni amphithtre; on s'assoit dans le parterre sur des bancs.
On voit, au bord de la terrasse, la statue de Philippe II, sur un cheval
de bronze. Cette pice est d'un prix considrable. Les curieux se font
un plaisir de dessiner le cheval. Le parc a plus d'une grande lieue de
tour. On y trouve plusieurs pavillons dtachs fort jolis et dans
lesquels il y a assez de logement. Ce n'a pas t sans beaucoup de
frais, que l'on a fait venir des sources d'eau vive dans un canal et
dans un carr d'eau sur lequel le Roi a de petites gondoles peintes et
dores. Il y va pendant les grandes chaleurs de l't, parce que les
fontaines, les arbres et les prairies rendent cet endroit plus frais et
plus agrable que les autres. Il y a des grottes, des cascades, des
tangs, du couvert, et mme quelque chose de champtre en certains
endroits, qui conserve la simplicit de la campagne et qui plat
infiniment.

La Casa del Campo sert de mnagerie. Elle n'est pas grande, mais sa
situation est belle, tant au bord du Mananarez. Les arbres y sont fort
hauts, et fournissent de l'ombre en tout temps. Je parle des arbres de
ce pays-ci, parce que l'on n'y en trouve que trs-peu. Il y a de l'eau
en divers endroits, particulirement un tang qui est entour de grands
chnes. La statue de Philippe IV est dans le jardin. Ce lieu est un peu
nglig. J'y ai vu des lions, des ours, des tigres et d'autres animaux
froces, lesquels vivent longtemps en Espagne, parce que le climat n'est
gure diffrent de celui d'o ils viennent. Bien des gens y vont rver,
et les dames choisissent ordinairement cet endroit pour s'y promener,
parce qu'il est moins frquent que les autres. Mais j'en reviens au
Mananarez. C'est une rivire qui n'entre point dans la ville. En de
certains temps, ce n'est ni une rivire ni un ruisseau, quoiqu'elle
devienne quelquefois si grosse et si rapide, qu'elle entrane tout ce
qu'elle trouve sur son passage. Pendant l't, on s'y promne en
carrosse. Les eaux en sont tellement basses dans cette saison, qu'
peine pourrait-on s'y mouiller le pied, et cependant en hiver elle
inonde tout d'un coup les campagnes voisines[100]. Cela tient de ce que
les neiges qui couvrent les montagnes, venant  se fondre, les torrents
d'eau entrent avec abondance dans le Mananarez. Philippe II fit btir
un pont dessus, que l'on nomme le pont de Sgovie. Il est superbe, et
pour le moins aussi beau que le Pont-Neuf, qui traverse la Seine 
Paris. Quand les trangers le voient, ils s'clatent de rire. Ils
trouvent qu'il est ridicule d'avoir fait un tel pont dans un lieu o il
n'y a point d'eau. Il y en eut un qui dit plaisamment l-dessus, qu'il
conseillerait de vendre le pont pour acheter de l'eau.

La Floride est une maison trs-agrable et dont les jardins plaisent
infiniment. Des statues d'Italie, et de la main des meilleurs matres, y
sont en grand nombre. Les eaux y font un doux murmure qui charme avec
l'odeur des fleurs, dont on a pris soin de rassembler les plus rares et
les plus odorifrantes. On descend de l au Prado Nuevo, o il y a des
fontaines jaillissantes, et les arbres y sont extrmement hauts. C'est
une promenade qui, pour n'tre pas unie, n'en est gure moins agrable,
sa pente tant si douce que l'on ne s'aperoit gure de l'ingalit de
ce lieu.

Il y a encore la Carzuela, qui n'a que des beauts champtres, et
quelques salles assez fraches, o le Roi passe et se repose au retour
de la chasse. Mais la vue en fait le plaisir, et l'on aurait pu y
mnager de grandes beauts.

Pour vous parler d'autre chose que des maisons du Roi, je vous dirai, ma
chre cousine, que le premier jour de mai, l'on fait le cours hors la
porte de Tolde. Cela se nomme _el sotillo_, et personne ne se dispense
d'y aller. J'y ai donc t, bien plus pour y voir que pour tre vue,
quoique mes habits  la franaise me rendent assez remarquable et
m'attirent bien des regards. Les femmes de grande qualit ne se vont
promener en toute leur vie que la premire anne de leur mariage,
j'entends aux promenades publiques, et encore c'est tte--tte, avec
leur poux, la dame au fond, le mari au-devant, les rideaux tout
ouverts, et elle est fort pare. Mais c'est une sotte chose  voir que
ces deux figures droites comme des cierges, qui se regardent sans se
dire en une heure un seul mot. Il y a de certains jours destins  la
promenade; tout Madrid y va, le Roi s'y trouve rarement[101]; mais
except Sa Majest et un petit nombre de gens qui font leur cour, tout
le reste du monde n'y manque jamais. Ce qui incommode fort, ce sont ces
longs traits qui tiennent un si grand espace de pays, que tous les
chevaux s'y embarrassent. Il y a beaucoup de dames qui ne sont pas de
celles du premier rang, qui vont  ces promenades, leurs rideaux tout
ferms. Elles ne voient que par de petites vitres qui sont attaches aux
mantelets du carrosse. Le soir, il y vient aussi de grandes dames
_incognito_. Elles se font mme un plaisir d'aller au Prado  pied quand
la nuit est venue. Elles mettent des mantilles blanches sur leur tte.
Ce sont des espces de capes d'une toffe de laine, qui les couvrent.
Elles les bordent de soie noire. Il n'y a que les femmes du commun et
celles qui cherchent des aventures qui en portent; mais quelquefois,
comme je vous le dis, il y a des dames de la cour qui vont en cet
quipage. Les cavaliers, de leur ct, mettent pied  terre et leur
disent des mots nouveaux; mais  bien attaqu, bien dfendu.

Le comte de Berka, envoy d'Allemagne, m'a cont que, comme il soupait
l'autre jour, ses fentres fermes  cause du froid, l'on frappa assez
fort contre les jalousies de la salle. Il envoya voir qui c'tait: on
trouva trois femmes en mantilles blanches qui prirent qu'on leur ouvrt
les fentres afin qu'elles pussent le voir. Il leur manda qu'elles
seraient plus commodment dans la salle. Elles entrrent toutes caches
et se mirent dans un coin, se tenant debout tant qu'il fut  table. Il
les pria inutilement de s'asseoir et de manger des confitures, elles ne
voulurent faire ni l'un ni l'autre, et, aprs lui avoir dit beaucoup de
plaisanteries o la vivacit de leur esprit parut tout entire, elles
sortirent. Il avait reconnu que c'taient les duchesses de Medina-Celi,
d'Ossone et d'Uzeda (il les avait vues chez elles, car les ambassadeurs
ont la libert d'aller quelquefois chez les grandes dames en visite
d'audience); mais il en voulut avoir une plus forte certitude et il les
fit suivre. On les vit rentrer chez elles par une fausse porte o
quelques-unes de leurs femmes les attendaient. Ces petits dguisements
ne se passent pas toujours avec autant d'innocence.

Pour les hommes, lorsqu'il est nuit, ils se promnent  pied dans le
Prado. Ils abordent les carrosses o ils voient des dames, s'appuyant
sur la portire, et jetant des fleurs et des eaux parfumes sur elles.
Quand on le leur permet, ils entrent dans le carrosse avec elles.

A l'gard de la promenade du premier de mai; c'est un vrai plaisir de
voir les bourgeois et le peuple assis, les uns dans les bls, les autres
sur le bord du Mananarez; quelques-uns  l'ombre, quelques autres au
soleil, avec leurs femmes, leurs enfants, leurs amis ou leurs
matresses. Les uns mangent une salade d'ail et d'oignons; les autres,
des oeufs durs; quelques-uns du jambon et mme des _Galinas de leche_ (ce
sont des poulardes excellentes). Tous buvant de l'eau comme des canes,
et jouant de la guitare ou de la harpe[102]. Le Roi y vint avec Don
Juan, le duc de Medina-Celi, le conntable de Castille et le duc de
Pastrane. Je vis seulement son carrosse de toile cire verte, tir par
six chevaux pies, les plus beaux de l'univers, tout chargs de petites
papillotes d'or et de noeuds de ruban couleur de rose. Les rideaux du
carrosse taient de damas vert avec une frange d'or; mais si bien ferms
que l'on ne pouvait rien remarquer que par les petites glaces des
mantelets. C'est la coutume que lorsque le Roi passe on s'arrte, et,
par respect, on tire les rideaux; mais nous en usmes  la mode
franaise, et nous laissmes les ntres ouverts, nous contentant de
faire une profonde rvrence. Le Roi remarqua que j'avais sur moi une
pagneule que la marquise d'Alhuye, qui est une fort aimable dame,
m'avait prie de porter  la conntable Colonne, et, comme je l'aimais
fort, elle me l'envoyait de temps en temps. Le Roi me la fit demander
par le comte de Los Arcos, capitaine de la garde espagnole, lequel
marchait  cheval  ct de la portire. Je la donnai aussitt, et elle
eut l'honneur d'tre caresse par Sa Majest, qui trouva les petites
sonnettes qu'elle avait au cou et les boucles de ses oreilles fort  son
gr. Il a une chienne qu'il aime fort, et il envoya savoir si je voulais
bien qu'il les prt pour Daraxa; c'est ainsi qu'elle s'appelle.

Vous jugez bien, ma chre cousine, ce que je rpondis. Il me renvoya
l'pagneule sans collier et sans boucles, et il chargea le comte de Los
Arcos de me donner une bote d'or tout unie, pleine de pastilles qu'il
avait sur lui, souhaitant que je la gardasse. Elle est d'un prix fort
mdiocre, mais je l'estime infiniment venant d'une telle main.

Ce fut Don Juan, qui est un des amis de ma parente, qui m'attira cette
marque de la bont du Roi; car il savait que j'tais  Madrid, bien que
je n'eusse pas encore eu l'honneur de le voir.

Deux jours aprs, comme j'tais seule dans mon appartement, occupe 
peindre un petit ouvrage, je vis entrer un homme que je ne connaissais
point, mais qui me parut d'assez bonne mine, pour juger  sa physionomie
qu'il tait de qualit. Il me dit que, n'ayant pas trouv ma parente, il
avait rsolu de l'attendre, parce qu'il avait une lettre  lui donner.
Aprs quelques moments de conversation, il la fit tomber sur Don Juan,
et il me dit qu'il ne doutait point que je ne le visse souvent. Je
rpliquai qu'il tait bien vrai que depuis que j'tais arrive, ce
prince tait venu voir ma parente, mais qu'il ne m'avait pas demande.
C'est, peut-tre, ajouta-t-il, que vous tiez malade ce jour-l. Je n'ai
point t malade, rpliquai-je, et j'aurais t bien aise de le voir et
de l'entendre, parce qu'on m'en a dit du bien et du mal, et que je
voudrais dmler si on lui fait tort ou justice. Ma parente,  qui je
l'ai tmoign, m'a dit qu'il n'y avait pas moyen, et qu'il est si dvot
qu'il ne veut parler  aucune dame. Serait-il possible, dit-il en
souriant, que la dvotion lui et si fort renvers l'esprit? Pour moi,
je me persuade qu'il vous a demande, et qu'on lui a assur que vous
aviez la fivre. La fivre, repris-je, voil qui me parat bien positif.
H! de grce, comment le savez vous? Ma parente arriva dans ce moment.
Elle demeura fort surprise de trouver Don Juan avec moi, et je ne le fus
pas moins qu'elle, car je ne savais point que ce ft lui. Il lui dit
plusieurs fois qu'il ne lui pouvait pardonner l'ide qu'elle m'avait
donne de lui; qu'il n'tait point un bigot, et qu'il tait persuad que
la dvotion ne rendait personne sauvage.

Je le trouvai fort bien fait, l'air galant, les manires polies et
civiles, extrmement d'esprit et de vivacit. Comme ma parente en a
beaucoup, elle se dfendit fort bien du reproche qu'il lui faisait; mais
lorsqu'il fut parti, elle me pensa manger de lui avoir dit que je
n'avais point la fivre. Je voulus m'excuser sur ce que j'ignorais
qu'elle lui et dit elle-mme, et que je ne savais point deviner. Elle
me rpliqua qu'il fallait deviner  la cour, et que,  moins de cela,
l'on y faisait le personnage d'une bte.

Elle demanda au prince s'il tait vrai que la Reine-mre et crit au
Roi pour le prier qu'elle pt le voir et qu'il l'et refus. Il en
convint, et que c'tait aussi la seule raison qui empchait Sa Majest
d'aller  Aranjuez, de peur qu'elle vnt l'y trouver malgr la dfense
qui lui tait faite de sortir de Tolde. Quoi! seigneur, m'criai-je, le
Roi ne veut pas voir la Reine sa mre? Dites plutt, reprit-il, que
c'est la politique de l'tat qui dfend aux souverains de suivre leurs
inclinations quand elles ne s'accordent pas avec le bien public. Nous
avons pour maxime, dans le conseil d'tat, de consulter toujours
l'esprit du grand Charles-Quint dans toutes les affaires difficiles;
nous examinons ce qu'il aurait fait dans telle ou telle rencontre, et
nous tchons de le faire  notre tour. Pour moi, j'ai trouv, avec bien
d'autres, qu'il n'aurait pas vu sa mre, aprs avoir eu lieu de
l'exiler; et, le Roi en est si persuad, qu'il lui a rpondu que cela
ne se pouvait. Il ne me fut pas malais de connatre que Don Juan
accommodait le gnie de Charles-Quint au sien propre.

Le Roi est all au Buen-Retiro, o j'ai eu l'honneur de le voir pour la
premire fois  la comdie, car il ouvrit les jalousies de sa loge pour
nous regarder dans la ntre, parce que nous tions vtues  la
franaise. L'ambassadrice de Danemark y tait habille de mme, et si
belle, qu'il dit au prince de Monteleon que nous tions toutes  son
gr, mais que c'tait dommage que nous ne fussions coiffes et mises 
l'espagnole; que plus il regardait l'habit des dames franaises, plus il
lui semblait choquant; que celui des hommes ne l'tait pas tant. On
jouait devant lui l'opra d'Alcine; j'y eus peu d'attention, parce que
je regardais toujours le Roi pour vous le dpeindre. Je vous dirai qu'il
a le teint dlicat et blanc, le front grand, les yeux beaux et doux, le
visage fort long et troit, les lvres trs-grosses comme tous ceux de
la maison d'Autriche, et la bouche grande, le nez extrmement aquilin,
le menton pointu et relev, les cheveux blonds en quantit, tout plats
et passs derrire les oreilles; la taille assez haute, droite et
dlie, les jambes menues et presque tout unies[103]. Il a naturellement
beaucoup de bont, il est enclin  la clmence, et, de plusieurs
conseils qu'on lui donne, il prend celui qu'il croit le plus utile pour
ses peuples; car il les aime fort. Il n'est point vindicatif; il est
sobre, il aime  donner, il est pieux; ses inclinations sont portes au
bien, son humeur gale et d'un accs facile. Il n'a pas eu toute
l'ducation qui sert  former l'esprit. Il n'en manque pourtant point.
Je vais vous en marquer quelques traits que l'on m'a raconts, et encore
qu'ils ne soient pas importants, cela fait toujours plaisir  savoir.

Il n'y a pas longtemps que madame la conntable Colonne, qui tait en
religion  San-Domingo, tant sortie de cette abbaye o elle tait
rentre et sortie plusieurs fois, les religieuses, fatigues de son
procd, rsolurent de ne la plus recevoir; et, en effet, la dernire
fois qu'elle y voulut rentrer, elles lui dirent nettement qu'elle
pouvait rester dans le monde, ou choisir une autre retraite que leur
maison. Elle se sentit fort offense de ce refus, qui ne convenait point
 une personne de sa qualit et de son mrite. Elle fit agir ses amis
auprs du Roi, et il envoya dire  l'abbesse qu'elle et  ouvrir sa
porte  la conntable. L'abbesse et toutes les religieuses, s'obstinant
dans leur refus, dirent qu'elles voulaient reprsenter leurs raisons 
Sa Majest, et qu'elles l'iraient trouver. Lorsqu'on rapporta au Roi la
rponse de ces religieuses, il s'clata de rire et dit: J'aurai bien du
plaisir de voir cette procession de nonnes, qui viendront en chantant:
_Libera nos, Domine, de la condestabile._

Elles n'y allrent pourtant pas, et elles prirent le parti de
l'obissance, qui est toujours le meilleur[104].

Il pleuvait, il y a quelques jours, le tonnerre tait effroyable; le
Roi, qui se divertit quelquefois  faire des petites malices  ses
courtisans, commanda au marquis d'Astorga d'aller l'attendre sur la
terrasse du palais. Le bon vieillard lui dit en riant: Sire, serez-vous
longtemps  venir? Pourquoi, dit le Roi? C'est, rpliqua-t-il, que Votre
Majest n'aura qu' faire apporter un cercueil pour me mettre dedans,
car il n'y a pas d'apparence que je rsiste  un temps comme celui-ci.
Allez, allez, marquis, dit le Roi, j'irai vous trouver. Le marquis
sortit, et, sans balancer, il monta dans son carrosse et s'en alla chez
lui. Au bout de deux heures, le Roi dit: Assurment, le bonhomme est
pntr jusqu'aux os; qu'on le fasse descendre, je veux le voir en cet
tat. On dit au Roi qu'il ne s'y tait pas expos; sur quoi il dit,
qu'il n'tait pas seulement vieux, mais qu'il tait fort sage.

On prit, il y a peu, une des plus belles courtisanes de Madrid, dguise
en homme auprs du palais; elle avait attaqu son amant, dont elle
croyait avoir sujet de se plaindre. Celui-ci, l'ayant reconnue au son de
sa voix et  la manire dont elle se servait de son pe, ne voulut
point employer la sienne pour se dfendre; bien loin de l, il ouvrit
son _jubon_, qui est une veste, et lui laissa l'entire libert de le
frapper. Il croyait peut-tre qu'elle n'aurait pas assez de colre ou de
courage pour le faire; mais il se trompa, et elle lui porta un coup de
toute sa force qui le fit tomber trs-bless. A peine eut-elle vu couler
son sang, qu'elle se jeta par terre et fit des cris effroyables; elle se
dchira le visage avec ses ongles et s'arracha les cheveux. Le peuple,
s'tant amass autour d'elle, vit bien,  son air et  ses longs
cheveux, que c'tait une femme. Ainsi la justice l'arrta, et quelques
seigneurs qui passaient dans ce mme moment, l'ayant vue, contrent au
Roi ce qui venait d'arriver. Il voulut lui parler, on l'amena devant
lui. Est-ce toi, lui dit-il, qui a bless un homme prs du palais? Oui,
Sire, rpondit-elle, j'ai voulu me venger d'un ingrat. Il m'avait promis
de me garder son coeur, j'ai su qu'il l'a donn  une autre. Et pourquoi
donc, reprit-il, es-tu si afflige puisque tu t'es venge? Ah! Sire,
continua-t-elle, je me suis punie en cherchant  me venger. Je suis au
dsespoir, je supplie Votre Majest d'ordonner qu'on me fasse mourir,
car je mrite le dernier chtiment. Le Roi en eut compassion, et se
tournant vers ceux qui l'environnaient: En vrit, dit-il, j'ai peine 
croire qu'il y ait au monde un tat plus malheureux que celui d'aimer
sans tre aim. Va, continua-t-il, tu as trop d'amour pour avoir de la
raison. Tche d'tre plus sage que tu ne l'as t et n'abuse point de la
libert que je te fais rendre. Elle se retira, sans tre mene, dans le
lieu o l'on enferme les misrables qui ont une mauvaise conduite[105].

Tout ce que je vous ai dit du Roi m'a loigne de l'opra d'Alcine. Je
le vis le premier jour avec tant de distraction que lorsque j'y
retournai il me parut tout nouveau. Il n'a jamais t de si pitoyables
machines. On faisait descendre les dieux  cheval sur une poutre qui
tenait d'un bout du thtre  l'autre. Le soleil tait brillant par le
moyen d'une douzaine de lanternes de papier huil, dans chacune
desquelles il y avait une lampe. Lorsque Alcine faisait des
enchantements et qu'elle invoquait les dmons, ils sortaient commodment
des enfers avec des chelles; le _gracioso_, c'est--dire le bouffon,
dit cent impertinences. Les musiciens ont la voix assez belle, mais ils
chantent trop de la gorge. On avait autrefois l'indulgence de laisser
entrer beaucoup de gens dans la salle, quoique le Roi y ft. Cette
coutume est change, il n'y entre plus que de grands seigneurs, et, tout
au moins, des titrs ou des chevaliers des trois ordres militaires.
Cette salle est assurment fort belle, elle est toute peinte et dore;
les loges, ainsi que je vous l'ai marqu, sont toujours grilles de
jalousies comme celles que nous avons  l'Opra; mais elles tiennent
depuis le haut jusqu'en bas, et il semble que ce soient des chambres. Le
ct o le Roi se met est magnifique. Au reste, la plus belle comdie du
monde, j'entends de celles que l'on joue dans la ville, est bien souvent
approuve ou blme selon le caprice de quelque misrable. Il y a, entre
autres, un cordonnier qui en dcide, et qui s'est acquis un pouvoir si
absolu de le faire, que lorsque les auteurs les ont acheves, ils vont
chez lui pour briguer son suffrage. Ils lui lisent leurs pices; le
cordonnier prend son air grave, dit cent impertinences qu'il faut
pourtant essuyer. Au bout de tout cela, quand il se trouve  la premire
reprsentation, tout le monde a les yeux attachs sur le geste et les
actions de ce faquin. Les jeunes gens, de quelque qualit qu'ils soient,
l'imitent. S'il bille, ils billent; s'il rit, ils rient. Enfin
l'impatience le prend quelquefois, il a un petit sifflet, il se met 
siffler. En mme temps, cent autres sifflets font retentir la salle d'un
ton si aigu, qu'il rompt la tte aux spectateurs. Voil mon pauvre
auteur au dsespoir, et toutes ses veilles et ses peines  la merci de
la bonne ou de la mchante humeur d'un maraud[106].

Il y a, dans la salle de ces comdiens, un certain endroit que l'on
nomme la _casuela_ (c'est comme l'amphithtre); toutes les dames d'une
mdiocre vertu s'y mettent, et tous les grands seigneurs y vont pour
causer avec elles. Il s'y fait quelquefois tant de bruit, que l'on
n'entendrait point le tonnerre, et elles disent des choses si
plaisantes, qu'elles font mourir de rire, car leur vivacit n'est
arrte par aucune biensance. Elles savent, de plus, les aventures de
tout le monde; et, s'il y avait un bon mot  dire sur Leurs Majests,
elles aimeraient mieux tre pendues un quart d'heure aprs que d'avoir
manqu  le dire.

On peut dire que les comdiennes sont adores dans cette cour. Il n'y en
a aucune qui ne soit la matresse d'un fort grand seigneur, et pour
laquelle il ne se soit fait plusieurs combats, o il y a eu bien des
gens tus. Je ne sais pas ce qu'elles disent de si joli; mais, en
vrit, ce sont les plus vilaines carcasses du monde. Elles font une
dpense effroyable, et on laisserait plutt prir toute sa maison de
faim et de soif que de souffrir qu'une gueuse de comdienne manqut des
choses les plus superflues[107].

Nous sommes dans une saison assez incommode, parce que c'est l'usage de
faire prendre le vert aux mules, et presque tout le monde est  pied. On
ne voit, dans ce temps, que de l'herbe qu'on porte de tous les cts, et
les plus grands seigneurs gardent  peine deux mules pour les mener; ils
prennent,  cause de cela, le parti d'aller souvent  cheval.

Les chevaux qui ont paru aux courses de taureaux, et qui sont adroits
pour ces sortes de ftes, augmentent beaucoup de prix, et sont fort
recherchs. Le Roi, se voulant divertir, en ordonna une pour le 22 de
ce mois. J'en eus de la joie, parce qu'encore que j'en eusse entendu
parler, je n'en avais point vu jusqu' prsent, et le jeune comte de
Koenigsmarck, qui est Sudois, voulut tauriser pour une fille de mes
amies, de sorte que je fus encore plus empresse  me rendre  la Plaza
Major, o ma parente, en qualit de titulada de Castille, avait son
balcon marqu et par d'un dais, avec des tapis et des carreaux du
garde-meuble de la couronne. Pour vous informer bien de tout ce qui se
passe  ces sortes de ftes, je dois vous dire que lorsque le Roi
ordonne que l'on en fasse, l'on mne dans les montagnes et dans les
forts de l'Andalousie, des vaches que l'on nomme des _mandarines_. On
sait que les plus furieux taureaux sont dans ces endroits-l. Et comme
elles sont faites au badinage (s'il m'est permis de parler ainsi), elles
s'enfoncent dans la montagne, les taureaux les voient et s'empressent de
leur faire la cour. Elles fuient, ils les suivent; et elles les engagent
dans certaines palissades que l'on met exprs le long des chemins, qui
sont quelquefois de trente  quarante lieues. Plusieurs hommes arms de
demi-piques et bien monts, chassent ces taureaux et les empchent de
retourner sur leurs pas; mais quelquefois ils sont obligs de les
combattre dans ces barrires, et souvent l'on y est tu ou bless.

Des gens qui sont posts exprs sur les chemins, viennent donner avis du
jour que les taureaux arrivent  Madrid; et l'on met de mme des
palissades dans la ville, afin qu'ils ne puissent faire du mal 
personne. Les mandarines, qui sont de vraies tratresses, marchent
toujours devant, et ces pauvres taureaux les suivent bonnement jusqu'
la place destine pour la course, o l'on dresse exprs une grande
curie avec des ais propres  les enfermer. Il y en a quelquefois
trente, quarante et jusqu' cinquante. Cette curie a deux portes, les
mandarines entrent par l'une et se sauvent par l'autre, et quand les
taureaux veulent continuer de les suivre, l'on baisse une trappe, et ils
se trouvent pris.

Aprs qu'ils se sont reposs quelques heures, on les fait sortir de
l'curie, les uns aprs les autres, dans la grande place, o il vient
quantit de jeunes paysans, forts et robustes, dont les uns prennent le
taureau par les cornes, les autres l'arrtent par la queue; parce qu'ils
le marquent  la cuisse d'un fer chaud, et qu'ils lui fendent les
oreilles, on les nomme _herradores_. Ceci ne se passe pas si
paisiblement qu'il n'y ait quelquefois plusieurs personnes tues, et
c'est un prlude de la fte qui fait toujours beaucoup de plaisir au
peuple, soit qu'il aime  voir rpandre du sang, ou qu'il aime seulement
les choses extraordinaires, qui le surprennent d'abord et qui lui
donnent lieu de faire ensuite de longues rflexions. Mais s'il en fait
sur ce qui arrive de fcheux dans cette fte, il ne parat pas qu'il en
profite, car il est toujours prt  s'exposer dans toutes les courses
que l'on fait.

On donne  manger aux taureaux; on choisit les meilleurs pour la course,
et mme on les connat pour les fils ou les frres de ceux qui ont bien
fait du carnage aux ftes prcdentes. On attache  leurs cornes un
long ruban;  la couleur du ruban tout le monde les reconnat et cite
l'histoire de leurs anctres: que l'aeul ou le trisaeul de ces
taureaux turent courageusement tels et tels, et l'on ne se promet pas
moins de ceux qui paraissent.

Quand ils sont suffisamment reposs, on sable la Plaza Major, et l'on
met tout autour des barrires de la hauteur d'un homme, qui sont peintes
des armes du Roi et de celles de ses royaumes. Cette place est, ce me
semble, plus grande que la place Royale. Elle est plus longue que large,
avec des portiques, sur lesquels les maisons sont bties, et sont toutes
semblables, faites en manire de pavillons,  cinq tages, et  chacun
un rang de balcon sur lequel on entre par de grandes portes vitres.
Celui du Roi est plus avanc que celui des autres, plus spacieux et tout
dor. Il est au milieu d'un des cts avec un dais au-dessus. Vis--vis,
sont les balcons des ambassadeurs qui ont sance quand il tient
chapelle, c'est--dire M. le nonce, l'ambassadeur de l'Empereur,
l'ambassadeur de France, et ceux de Pologne, de Venise et de Savoie:
ceux d'Angleterre, de Hollande, de Sude, de Danemark, et des autres
princes protestants, ne tiennent pas de rang l. Les conseils de
Castille, d'Aragon, de l'Inquisition, d'Italie, de Flandre, des Indes,
des Ordres, de Guerre, de la Croisade et des Finances, sont  la droite
du Roi.

On les reconnat aux armes qui sont sur leurs tapis de velours cramoisi
tout brods d'or. Ensuite le corps de ville, les juges, les grands et
les titulados, sont placs chacun son rang, et aux dpens du Roi ou de
la ville, qui louent les balcons de divers particuliers qui demeurent
l.

On donne de la part du Roi,  tous ceux que je viens de marquer, une
collation dans des corbeilles fort propres, et l'on apporte aux dames
avec cette collation, qui consiste en fruits, confitures sches et des
eaux glaces, des gants, des rubans, des ventails, des pastilles, des
bas de soie et des jarretires. De sorte que ces ftes-l cotent
toujours plus de cent mille cus. Cette dpense se prend sur les amendes
qui sont adjuges au Roi ou  la ville. C'est un fonds auquel on ne
toucherait pas pour tirer le royaume du plus grand pril, et, si on le
faisait, il en pourrait arriver une sdition, tant le peuple est
enchant de cette sorte de plaisir.

Depuis le niveau du pav jusqu'au premier balcon, l'on fait des
chafauds, pour placer tout le monde. On loue un balcon jusqu' quinze
et vingt pistoles, et il n'y en a aucun qui ne soit occup et par de
riches tapis et de beaux dais. Le peuple ne se met point sous le balcon
du Roi, cet endroit est rempli par ses gardes. Il y a seulement trois
portes ouvertes, par lesquelles les personnes de qualit viennent dans
leurs plus beaux carrosses, particulirement les ambassadeurs; et l'on y
fait plusieurs tours quelque temps avant que le Roi arrive. Les
cavaliers saluent les dames qui sont sur les balcons, sans tre
couvertes de leurs mantes. Elles sont pares de toutes leurs pierreries
et de ce qu'elles ont de plus beau. On ne voit que des toffes
magnifiques, des tapisseries, des carreaux et des tapis tout relevs
d'or. Je n'ai jamais rien vu de plus blouissant. Le balcon du Roi est
entour de rideaux vert et or, qu'il tire quand il ne veut pas qu'on le
voie.

Le Roi vint sur les quatre heures, et aussitt tous les carrosses
sortirent de la place. C'est ordinairement l'ambassadeur de France qu'on
y remarque le plus, parce que lui et tout son train sont habills  la
franaise, et c'est le seul ambassadeur qui ait ici ce privilge, car
les autres se mettent  l'espagnole. Mais le marquis de Villars n'est
pas encore arriv. Le carrosse du Roi est prcd de cinq ou six autres
o sont les officiers, les menins et les pages de la chambre, et le
carrosse de respect, o il n'y a personne dedans, marche immdiatement
devant celui de Sa Majest, dont le cocher et le postillon vont toujours
tte nue, et un valet de pied porte leur chapeau. Le carrosse est
entour de gardes  pied. Ceux que l'on nomme gardes du corps ont des
pertuisanes et marchent fort prs du carrosse. Aux portires sont en
grand nombre les pages du Roi, habills de noir, et sans pe, qui est
la seule marque qui les fasse connatre pour tre des pages. Comme les
dames destines  tre prs de la jeune Reine ont dj t nommes,
elles venaient toutes sous la conduite de la duchesse de Terranova, dans
les carrosses du Roi; et des hommes de la premire qualit marchaient 
la portire, les uns  pied pour en tre plus proche, et les autres
monts sur les plus beaux chevaux du monde, qui sont dresss exprs, et
que l'on appelle chevaux de mouvement. Pour faire cette galanterie, il
faut en avoir obtenu permission de sa matresse; autrement on s'en
attirerait de grands reproches, et mme une affaire avec les parents de
la dame, qui prendraient cette libert au point d'honneur. Lorsqu'elle
le trouve bon, on peut faire toutes les galanteries dont ces sortes de
ftes fournissent l'occasion. Mais bien qu'ils n'aient rien  craindre
de la part des dames qu'ils servent, ni de leurs familles, toutes les
difficults ne sont pas leves pour cela: car les _dueas de honor_,
dont il y a une provision incommode dans chaque carrosse, et les
_guardadamas_ qui vont  cheval, sont de fcheux surveillants. A peine
a-t-on commenc un peu de conversation, que les vieilles tirent le
rideau, et les _guardadamas_ vous disent que l'amour le plus respectueux
est le plus discret. Ainsi, il faut bien souvent se contenter de se
parler avec les yeux et de faire des soupirs si hauts qu'ils s'entendent
de fort loin.

Toutes les choses tant ainsi disposes, les capitaines des gardes et
les autres officiers entrent dans la place, monts sur de trs-beaux
chevaux et suivis des gardes espagnole, allemande et bourguignonne. Ils
sont vtus de velours ou de satin jaune, qui sont les livres du Roi,
avec des galons velouts cramoisi, or et argent. Les archers de la
garde, que je nomme gardes du corps, ont seulement un petit manteau de
la mme livre sur des habits noirs. Les Espagnols ont des chausses
retrousses  l'antique, les Allemands, appels Tudesques, en ont comme
les Suisses. Ils se rangent l'un auprs de l'autre, du ct du balcon du
Roi, pendant que les deux capitaines et les deux lieutenants, ayant
chacun un bton de commandement  la main, et suivis d'une nombreuse
livre, marchent tous quatre de front  la tte des gardes, et font
plusieurs tours dans la place pour donner les ordres ncessaires, et
pour saluer les dames de leur connaissance. Leurs chevaux font cent
courbettes et cent bonds. Ils sont couverts de noeuds de ruban et de
housses en broderie. On les nomme _picadores_ pour les distinguer.
Chacun de ces seigneurs affecte de porter ces jours-l les couleurs que
sa matresse aime davantage.

Aprs que le peuple est sorti des barrires et s'est rang sur les
chafauds, on arrose la place avec quarante ou cinquante tonneaux d'eau
qui sont tirs chacun par une charrette. Les capitaines des gardes
reviennent alors prendre leurs postes sous le balcon du Roi, o tous les
gardes se mettent aussi, et font une espce de haie, se tenant fort
serrs; et quoique les taureaux soient quelquefois prts  les tuer, il
ne leur est pas permis de reculer ni de sortir de leur place. Ils leur
prsentent seulement la pointe de leurs hallebardes, et se dfendent
avec beaucoup de pril de leur part. Lorsqu'ils en tuent un, il est 
eux.

Je vous assure que cette foule innombrable de peuple (car tout en est
plein, et les toits des maisons comme tout le reste), ces balcons si
bien pars, avec tant de belles dames, cette grande cour, ces gardes et
enfin toute cette place, donnent un des plus beaux spectacles que j'aie
jamais vus.

Aussitt que les gardes occupent le quartier du Roi, il entre dans la
place six alguazils ou huissiers de ville, tenant chacun une grande
baguette blanche. Leurs chevaux sont excellents, harnachs  la
morisque, chargs de petites sonnettes. L'habit des alguazils est noir.
Ils ont des plumes et tiennent la meilleure contenance qu'ils peuvent
dans l'extrme crainte dont ils sont saisis,  cause qu'il ne leur est
pas permis de sortir de la lice; et ce sont eux qui vont querir les
cavaliers qui doivent combattre.

Je dois vous dire, avant de continuer cette petite description, qu'il y
a des lois tablies pour cette sorte de course, que l'on nomme _Duelo_,
c'est--dire duel, parce qu'un cavalier attaque le taureau et le combat
en combat singulier. Voici quelques-unes des choses que l'on y observe.
Il faut tre n gentilhomme et connu pour tel pour combattre 
cheval[108]. Il n'est pas permis de tirer l'pe contre le taureau,
qu'il ne vous ait fait insulte. On appelle insulte, quand il vous
arrache de la main le _garrochon_, c'est--dire la lance, ou qu'il a
fait tomber votre chapeau, ou votre manteau; ou qu'il vous a bless vous
ou votre cheval, ou quelqu'un de ceux qui vous accompagnent. En ce cas,
le cavalier est oblig de pousser son cheval droit au taureau, car
c'est un _empeo_, cela veut dire un affront qui engage  le venger ou 
mourir; et il faut lui donner _una cuchillada_, c'est--dire un coup du
revers de son pe  la tte ou au cou. Mais si le cheval sur lequel le
cavalier est mont rsiste  avancer, l'on met aussitt pied  terre, et
l'on marche courageusement contre ce fier animal. On est arm d'un pieu
fort court et large de trois doigts. Il faut que les autres cavaliers
qui sont l pour combattre descendent aussi de cheval, et accompagnent
celui qui est dans l'empeo: mais ils ne le secondent point pour lui
procurer aucun avantage contre son ennemi. Lorsqu'ils vont tous de cette
manire vers le taureau, s'il s'enfuit  l'autre bout de la place, au
lieu de les attendre ou de venir  eux; aprs l'avoir poursuivi quelque
temps, ils ont satisfait aux lois du duel.

Lorsqu'il y a dans la ville des chevaux qui ont servi  tauriser, et qui
sont adroits, bien que l'on ne connaisse point celui  qui ils sont, on
les lui emprunte, soit qu'il ne souhaite pas les vendre, soit qu'on ne
soit pas en tat de les acheter; et l'on n'en est jamais refus. Si par
malheur le cheval est tu, et qu'on le veuille payer, on ne le souffre
pas, et ce serait manquer  la gnrosit espagnole que de recevoir de
l'argent en telle rencontre. Il est, cependant, assez dsagrable
d'avoir un cheval que l'on a bien pris de la peine  dresser, et que le
premier inconnu vous fait tuer sans qu'il en soit autre chose. Cette
sorte de combat est juge si prilleuse, qu'il y a des indulgences
ouvertes en beaucoup d'glises pour ces jours-l,  cause du massacre
qui s'y fait. Plusieurs Papes ont voulu abolir tout  fait des
spectacles si barbares, mais les Espagnols ont fait de si grandes
instances envers la cour de Rome, pour qu'on les laisst, qu'elle s'est
accommode  leur humeur, et jusqu'ici elle les a tolrs.

Le premier jour que j'y fus, les alguazils vinrent  la porte qui est au
bout de la lice, querir les six chevaliers, dont le comte de
Koenigsmarck tait un, qui se prsentaient pour combattre. Leurs chevaux
taient admirablement beaux et magnifiquement harnachs. Sans compter
ceux qu'ils montaient, ils en avaient chacun douze, que les palefreniers
menaient en main, et chacun six mulets chargs de _rejones_ ou
garrochons[109], qui sont, comme je vous l'ai dj dit, des lances de
bois de sapin fort sec, longues de quatre ou cinq pieds, toutes peintes
et dores avec le fer trs-poli, et par-dessus, les mulets avaient des
couvertures de velours, aux couleurs de ceux qui devaient combattre.
Leurs armes y taient en broderies d'or. Cela ne se pratique pas 
toutes les ftes. Quand c'est la ville qui les donne, il y a bien moins
de magnificence; mais comme c'tait le Roi qui avait ordonn celle-ci,
et qu'elle se faisait  cause de son mariage, rien n'y tait oubli.

Les cavaliers taient vtus de noir brod d'or et d'argent, de soie ou
de jais. Ils avaient des plumes blanches mouchetes de diffrentes
couleurs, qui s'levaient toutes sur le ct du chapeau, avec une riche
enseigne de diamants et un cordon de mme. Ils portaient des charpes,
les unes blanches, les autres cramoisies, bleues et jaunes brodes d'or
pass: quelques-uns les avaient autour d'eux, d'autres, mises comme un
baudrier, et d'autres au bras. Celles-ci taient troites et courtes.
C'taient sans doute des prsents de leurs matresses; car, d'ordinaire,
ils courent pour leur plaire et pour leur tmoigner qu'il n'y a point de
pril auquel ils ne s'exposassent pour contribuer  leur divertissement.
Ils avaient par-dessus un manteau noir qui les enveloppait, dont les
bouts tant jets par derrire, les bras n'en taient point embarrasss.
Ils portaient de petites bottines blanches avec de longs perons dors,
qui n'ont qu'une pointe,  la mode des Maures. Ils sont aussi  cheval
comme eux, les jambes raccourcies, ce qui s'appelle _cavalgar  la
gineta_.

Ces cavaliers taient fort bien  cheval, et mis de bon air pour le
pays. Leur naissance tait illustre. Chacun d'eux avait quarante
laquais, les uns vtus de moire d'or, garnie de dentelle; les autres de
brocart incarnat ray d'or et d'argent; et les autres d'une autre faon.
Chacun tait habill  l'trangre, soit en Turc, Hongrois, Maure,
Indien ou sauvage. Plusieurs laquais portaient des faisceaux de ces
garrochons dont je vous ai parl, et cela avait beaucoup de grce autour
d'eux. Ils traversrent la Plaza Mayor, avec tout leur cortge, conduits
par les six alguazils, et aux fanfares des trompettes. Ils vinrent
devant le balcon du Roi, auquel ils firent une profonde rvrence, et
lui demandrent la permission de combattre les taureaux; ce qu'il leur
accorda en leur souhaitant la victoire. En mme temps, les trompettes
recommencrent  sonner de toutes parts, c'est comme le dfi que l'on
fait aux taureaux. Il s'leva de grands cris de tout le peuple qui
rptait: _Viva, viva los bravos cavalleros_! Ils se sparrent ensuite
et furent saluer les dames de leur connaissance. Les laquais sortent de
la lice, et il n'en resta que deux  chacun, chargs de rejones. Ils se
tenaient aux cts de leurs matres et ne quittrent gure la croupe de
leurs chevaux.

Il entre dans la place beaucoup de jeunes hommes, qui viennent exprs de
bien loin pour combattre ces jours-l. Ceux dont je vous parle sont 
pied; et comme ils ne sont pas nobles, on ne leur fait aucune crmonie.
Pendant qu'un cavalier combat, les autres se retirent sans cependant
sortir des barrires; et ils n'attaquent point le taureau qu'un autre a
commenc  combattre,  moins qu'il ne vienne  eux. Le premier auquel
il s'adresse, quand ils sont tous ensemble, c'est celui qui le combat.
Lorsqu'il a bless le cavalier, on crie: _Fulano es empeo_, comme qui
dirait c'est un engagement  un tel de venger l'insulte qu'il a reue du
taureau. En effet, il est engag d'honneur d'aller  cheval, ou de
mettre pied  terre pour attaquer le taureau et lui donner un coup
d'pe, comme je viens de dire,  la tte ou  la gorge, sans le frapper
ailleurs. Il peut ensuite le combattre de telle manire qu'il veut; et
le frapper o il peut, mais c'est une chose qui ne se fait pas sans
hasarder mille fois de perdre la vie. Lorsque ce premier coup est
donn, si les cavaliers sont  pied, ils peuvent remonter  cheval.

Quand le Roi jugea qu'il tait temps de commencer la fte, deux
alguazils vinrent sous son balcon, et il donna  Don Juan la clef de
l'curie o les taureaux sont enferms; car le Roi la garde, et quand il
faut la jeter, il la remet entre les mains du _privado_, ou premier
ministre, comme une faveur. Aussitt les trompettes sonnrent, les
timbales et les tambours, les fifres et les hautbois, les fltes et les
musettes, se firent entendre tour  tour; et les alguazils, qui sont
naturellement de grands poltrons, allrent tout tremblants ouvrir la
porte o les taureaux taient enferms. Il y avait un homme qui tait
cach derrire, qui la referma vite, et grimpa par une chelle sur
l'curie: car c'est l'ordinaire que le taureau en sortant cherche
derrire la porte, et commence son expdition par tuer, s'il peut,
l'homme qui est l. Ensuite, il se met  courir de toute sa force aprs
les alguazils, qui pressent leurs chevaux pour se sauver, parce qu'il ne
leur est point permis de se mettre en dfense, et toute leur ressource
est dans la fuite. Ces hommes, qui sont  pied, lui lancent des flches
et de petits dards plus pointus que les alnes, et tout garnis de papier
dcoup. Ces dards s'attachent sur lui de telle sorte, que la douleur
l'obligeant de s'agiter, le fer entre encore plus avant, et le papier,
qui fait du bruit lorsqu'il court, et auquel on met le feu, l'irrite
extrmement. Son haleine forme un brouillard pais autour de lui, le feu
lui sort par les yeux et par les narines; il court plus vite qu'un
cheval lger  la course, et il se tient mme beaucoup plus ferme. En
vrit, cela donne de la terreur. Le cavalier qui le doit combattre
s'approche, prend un rejon, le tient comme un poignard; le taureau vient
 lui, il gauchit, et lui appuie le fer du garrochon; il le repousse
ainsi, et le bois, qui est faible, se casse. Aussitt les laquais qui en
tiennent dix ou douze douzaines, en prsentent un autre, et le cavalier
le lui lance encore dans le corps; de sorte que le taureau mugit,
s'anime, court, bondit, et malheur  celui qui se trouvera sur son
passage. Lorsqu'il est sur le point de joindre un homme, on lui jette un
chapeau ou un manteau, ce qui l'arrte; ou bien on se couche par terre,
et le taureau, en courant, passe sur lui. L'on a des bilboquets (ce sont
des figures assez grandes faites de carton) avec quoi on l'amuse pour
avoir le temps de se sauver. Ce qui garantit encore, c'est que le
taureau ferme toujours les yeux avant de frapper de ses cornes, et dans
cet instant les combattants ont l'adresse d'esquiver le coup; mais ce
n'est pas une chose si sre qu'il n'y en prisse plusieurs.

Je vis un Maure qui, tenant un poignard fort court, alla droit au
taureau dans le temps qu'il tait au plus fort de sa furie, et lui
enfona son poignard entre les deux cornes, dans la suture des os, en un
endroit trs-dlicat, ais  percer, mais moins grand qu'une pice de
quinze sols. Ce fut le coup le plus tmraire et le plus adroit que l'on
puisse imaginer. Le taureau tomba mort sur-le-champ. Aussitt les
trompettes sonnrent, et plusieurs Espagnols accoururent l'pe  la
main, pour mettre en pice la bte qui ne pouvait plus leur faire de
mal. Quand un taureau est tu, quatre alguazils sortent et vont querir
quatre mules que des palefreniers, vtus de satin jaune ml d'incarnat,
conduisent. Elles sont couvertes de plumes et de sonnettes d'argent;
elles ont des traits de soie, avec quoi l'on attache le taureau qu'elles
entranent. Dans ce moment-l, les trompettes et le peuple font un grand
bruit. L'on en courut vingt le premier jour; il en sortit un furieux qui
blessa trs-dangereusement  la jambe le comte de Koenigsmarck; encore
ne reut-il pas tout le coup, son cheval en fut crev. Il sauta
promptement  terre, et bien qu'il ne soit pas Espagnol, il ne voulut
pas se dispenser d'aucune des lois. C'tait un spectacle digne de piti
de voir le plus beau cheval du monde en cet tat. Il courait de toute sa
force autour de la lice, faisant feu avec ses pieds, et il tua un homme
en le frappant de la tte et du poitrail. On lui ouvrit la grande
barrire et il sortit. Pour le comte, aussitt qu'il fut bless, une
fort belle dame espagnole, qui croyait qu'il combattait pour elle,
s'avana sur son balcon et lui fit signe plusieurs fois avec son
mouchoir, apparemment pour lui donner du courage; mais il ne parut pas
avoir besoin de ce secours-l. Il s'avana firement l'pe  la main,
quoiqu'il perdt un ruisseau de sang et qu'il ft oblig de s'appuyer
sur un de ses laquais qui le soutenait, il ne laissa pas de faire une
grande blessure  la tte du taureau; et aussitt s'tant tourn du ct
o tait cette belle fille pour laquelle il combattait, il se laissa
aller sur ses gens qui l'emportrent demi-mort.

Mais il ne faut pas penser que ces sortes d'accidents interrompent la
fte; il est dit qu'elle ne cessera que par l'ordre du Roi, de manire
que lorsqu'il y a un des cavaliers bless, les autres l'accompagnent
jusqu' la barrire, et sur-le-champ ils reviennent combattre. Il y eut
un Biscayen si hardi, qu'il se jeta  cheval sur le dos d'un taureau, le
prit par les cornes, et, quelques efforts que pt faire l'animal pour le
renverser par terre, le Biscayen y resta plus d'un quart d'heure, et
rompit une des cornes du taureau[110]. Quand ils se dfendent trop
longtemps, et que le Roi en veut faire sortir d'autres (car les nouveaux
sont agrables, parce que chacun a sa manire particulire de
combattre), l'on amne les dogues d'Angleterre. Ils ne sont pas si
grands que ceux que l'on voit d'ordinaire; c'est une race semblable 
ceux que les Espagnols menaient aux Indes, lorsqu'ils en firent la
conqute. Ils sont petits et bassets, mais si forts que, quand une fois
ils tiennent une goule, ils ne lchent point, et ils se laisseraient
plutt couper par morceaux. Il y en a toujours quelques-uns de tus. Le
taureau les met sur ses cornes, et les fait sauter en l'air comme si
c'taient des ballons. Quelquefois on lui coupe les jarrets avec de
certains fers faits en croissants; on les met au bout d'une grande
perche, et cela s'appelle des _jaretar el toro_.

Un autre cavalier fut empeo, parce qu'en combattant son chapeau tomba.
Il ne mit pas pied  terre, il tira son pieu, et poussant son cheval
droit au taureau qui l'attendait, il lui donna un coup dans le cou, dont
il ne demeura que lgrement bless, de manire que la douleur ne
servait qu' l'animer davantage. Il grattait la terre de ses pieds, il
mugissait, il sautait comme un cerf. Je ne saurais vous bien dcrire ce
combat, non plus que les acclamations de tout le monde, les battements
de mains, la quantit de mouchoirs que l'on levait en l'air, et que
l'on montrait en signe d'admiration, les uns criant: _Victor, Victor!_
et les autres, _ha toro, ha toro!_ pour exciter ensuite sa furie. Je ne
saurais non plus vous dire mes alarmes particulires, et comme le coeur
me palpitait, lorsque que je voyais ces terribles animaux prts  tuer
ces braves cavaliers: tout cela m'est galement impossible.

Un Toldan, jeune et bien fait, ne put viter le coup de corne d'un
taureau; il fut lev bien haut et mourut sur-le-champ. Il y en eut deux
autres mortellement blesss, et quatre chevaux tus ou blesss  mort.
Cependant ils disaient tous que la course n'avait pas t fort belle,
parce qu'il n'y avait gure eu de sang rpandu; que, pour une telle
fte, il y aurait d avoir au moins dix hommes tus sur la place. L'on
ne peut bien exprimer l'adresse des cavaliers  combattre, et celle des
chevaux pour viter le coup. Ils tournent quelquefois une heure autour
du taureau sans en tre plus loin que d'un pied, et sans qu'il puisse
les approcher; mais lorsqu'il les touche, il les blesse cruellement. Le
Roi jeta quinze pistoles au Maure qui avait tu le taureau avec son
poignard; il en donna autant  celui qui en avait dompt un autre, et
dit qu'il se souviendrait des cavaliers qui avaient combattu. Je
remarquai un Castillan qui, ne sachant comment se garantir, sauta
par-dessus le taureau aussi lgrement qu'aurait fait un oiseau.

Ces ftes sont belles, grandes et magnifiques; c'est un spectacle fort
noble et qui cote beaucoup. L'on ne peut en faire une peinture juste;
il faut les voir pour se les bien reprsenter. Mais je vous avoue que
tout cela ne me plat point, quand je pense qu'un homme, dont la
conservation vous est chre, a la tmrit de s'aller exposer contre un
taureau furieux, et que, pour l'amour de vous (car c'en est d'ordinaire
le motif), vous le voyez revenir tout sanglant et demi-mort. Peut-on
seulement approuver aucune de ces coutumes? Et suppos mme qu'on n'y
et pas un intrt particulier, peut-on souhaiter de se trouver  des
ftes qui, presque toujours, cotent la vie  plusieurs personnes? Pour
moi, je suis surprise que, dans un royaume o les Rois portent le nom de
catholiques, l'on souffre un divertissement si barbare. Je sais bien
qu'il est fort ancien, puisqu'il vient des Maures; mais il me semble
qu'il devrait tre tout  fait aboli, aussi bien que plusieurs autres
coutumes qu'ils tiennent de ces infidles.

Don Fernand de Tolde, me voyant fort mue et fort inquite pendant la
course, et remarquant que je devenais quelquefois aussi ple qu'un mort,
tant je craignais de voir tuer quelques-uns de ceux qui combattaient, me
dit en souriant: Qu'auriez-vous fait, Madame, si vous aviez vu ce qui
se passa ici il y a quelques annes? Un cavalier de mrite aimait
passionnment une jeune fille qui n'tait que la fille d'un lapidaire;
mais elle tait parfaitement belle, et devait avoir de fort grands
biens. Ce cavalier ayant appris que les plus fiers taureaux des
montagnes avaient t pris, et croyant qu'il y aurait beaucoup de gloire
de les vaincre, rsolut de tauriser, et il en demanda la permission  sa
matresse. Elle fut si saisie de la simple proposition qu'il lui en fit,
qu'elle s'en vanouit, et elle lui dfendit, par tout le pouvoir qu'il
lui avait donn sur son esprit, d'y penser de sa vie. Mais, malgr cette
dfense, il crut ne pouvoir lui donner une plus grande preuve de son
amour, et il fit travailler secrtement  toutes les choses qui lui
taient ncessaires. Quelque soin qu'il apportt  cacher son dessein 
sa matresse, elle en fut avertie, et elle n'omit rien pour le
dtourner. Enfin, le jour de cette fte tant venu, il la conjura de s'y
trouver, et il lui dit que sa prsence suffirait pour le faire vaincre
et pour lui acqurir une gloire qui le rendrait encore plus digne
d'elle. Votre amour, lui dit-elle, est plus ambitieux qu'il n'est
tendre, et le mien est plus tendre qu'ambitieux. Allez o la gloire vous
appelle, vous voulez que j'y sois, vous voulez combattre devant moi;
oui, j'y serai, je vous le promets, et peut-tre que ma prsence vous
troublera plus qu'elle ne vous donnera d'mulation. Il la quitta enfin
et fut sur la Plaza mayor, o tout le monde tait dj assembl. Mais 
peine commenait-il de se dfendre contre un fier taureau qui l'avait
attaqu, qu'un jeune villageois jette un dard  ce redoutable animal
qui le perce et lui fait sentir beaucoup de douleur. Il quitte aussitt
le cavalier qui le combattait, et en mugissant il prend sa course vers
celui qui venait de le frapper. Ce jeune homme, interdit, voulut se
sauver: alors le bonnet dont sa tte tait couverte vint  tomber, et en
mme temps les plus beaux cheveux du monde, et les plus longs, se
dployrent sur ses paules et firent reconnatre que c'tait une fille
de quinze  seize ans. La peur lui avait caus un tel tremblement,
qu'elle ne pouvait plus ni courir ni viter le taureau. Il lui avait
port un coup effroyable dans le ct, au mme moment que son amant, qui
tait le torador, et qui l'avait reconnue, avait couru vers elle pour
la secourir. O Dieu! quelle douleur fut la sienne, lorsqu'il vit sa
chre matresse dans ce funeste tat! Il devint transport, il ne
mnagea plus sa vie, et, plus furieux que le taureau, il fit des choses
incroyables. Il fut mortellement bless en plusieurs endroits. Ce fut
bien ce jour-l qu'on trouva la fte belle. On porta les deux infortuns
amants chez le malheureux pre de la fille. Ils voulurent tre en mme
chambre, et demandrent en grce que, pour le peu d'heures qui leur
restaient  vivre, on les marit, et que, puisqu'ils ne pouvaient vivre
ensemble, ils n'eussent au moins qu'un mme tombeau aprs leur mort.
Cette histoire a beaucoup ajout  l'aversion que j'avais pour ces
sortes de ftes. Je le dis  Don Fernand, aprs l'avoir remerci de la
peine qu'il avait prise de me la raconter.

Je ne vous ai rien dit jusqu'ici de la langue espagnole, dans laquelle
je tche de faire quelques progrs. Je la trouve tout  fait  mon gr,
elle est expressive, noble et grave. L'amour ne laisse pas d'y trouver
son langage et d'y badiner agrablement. Les personnes de la cour
parlent plus concis que les autres. Elles ont de certaines comparaisons
et des mtaphores si abstraites, qu' moins d'tre accoutum  les
entendre, l'on perd la moiti de leurs conceptions. J'ai appris
plusieurs langues, du moins j'en ai eu les premiers principes; mais, de
toutes, il n'y a que la ntre qui me paraisse plus belle que
l'espagnole.

Je viens de voir arriver dix galres, cela est assez surprenant dans une
ville qui est  quatre-vingts lieues de la mer; mais ce sont des galres
de terre; car, s'il y a bien des chevaux et des chiens marins, pourquoi
n'y aurait-il pas des galres terrestres? Elles ont la forme d'un
chariot, elles sont quatre fois plus longues; chacune a six roues, trois
de chaque ct; cela ne va gure plus doucement qu'une charrette. Le
dessous en est rond et assez semblable  celui des galres. On les
couvre de toile. On y peut tenir quarante personnes. On s'y couche, on y
fait sa cuisine; enfin, c'est une maison roulante. L'on met dix-huit ou
vingt chevaux pour la traner. La machine est si longue, qu'elle ne peut
tourner que dans un grand champ. Elles viennent de Galice et de la
Manche, pays du brave Don Quichotte. Il en part huit, dix ou douze
ensemble, pour s'entre-secourir au besoin; car, lorsqu'une galre verse,
c'est un grand fracas, et le mieux qu'il puisse vous arriver c'est de
vous rompre un bras ou une jambe. Il faut tre plus de cent  la
relever. L'on porte l-dedans toutes sortes de provisions, parce que le
pays par lequel on passe est si ingrat que sur des montagnes de
quatre-vingts lieues de long, le plus grand arbre que l'on trouve est un
peu de serpolet et de thym sauvage. Il n'y a l ni hte, ni htellerie;
l'on couche dans la galre, et c'est un misrable pays pour les
voyageurs.

M. Mellini, nonce apostolique, sacra le patriarche des Indes le jour de
la Trinit, et le Roi y vint. Je le vis entrer. Il tait habill de noir
avec une broderie de soie aurore et de petites perles autour des fleurs.
Son chapeau tait si grand, que les bords, qu'on ne relve jamais ici,
tombaient des deux cts et ne faisaient pas un bon effet. Je remarquai,
pendant la crmonie, qu'il mangeait quelque chose qu'on lui tenait sur
un papier; je demandai ce que c'tait. On me dit que ce devait tre de
l'ail ou des petites chalotes, parce qu'il en mange assez souvent.
J'tais trop loigne pour le bien voir. Il ne retourna point au
Buen-Retiro,  cause de la fte du Saint-Sacrement,  laquelle il
voulait assister. Lorsque je sortis de l'glise, je reconnus un
gentilhomme franais nomm Du Juncas, qui est de Bordeaux et que j'y
avais vu. Je lui demandai depuis quand il tait en cette ville. Il me
dit qu'il y avait peu, et que son premier soin aurait t de me venir
voir, sans qu'il s'tait engag  Bayonne de ne perdre pas un moment 
la recherche d'un sclrat que l'on croyait cach  Madrid; que ce
n'tait pas la curiosit de voir sacrer le patriarche des Indes qui
l'avait oblig de venir aux Jronimites (autrement les filles de la
Conception); mais, qu'ayant demand  parler  une religieuse, on lui
avait rpondu qu'on ne pouvait la voir que le Roi ne ft sorti. C'est,
ajouta-t-il, une des plus belles filles du monde, et elle a caus un
grand malheur,  Bayonne, dans la famille de M. de la Lande. Je me
souvins de l'avoir vue en passant, et je le priai de m'apprendre ce que
c'tait. C'est une trop longue et funeste aventure, me dit-il, pour vous
la raconter en un moment; mais, si vous voulez voir la jeune religieuse
dont je vous parle, je suis persuad qu'elle ne vous dplairait pas. Je
pris volontiers le parti qu'il me proposait, parce que j'ai toujours
entendu dire qu'elles ont encore plus d'esprit dans les monastres que
dans le monde. Nous montmes au parloir, dont trois affreuses grilles,
les unes sur les autres, tout hrisses de pointes de fer me surprirent.
Comment! dis-je, on m'avait assure que les religieuses taient, en ce
pays, fort galantes; mais je suis persuade que l'amour n'est pas assez
hardi pour hasarder d'entrer au travers de ces longues pointes et de ces
petits trous, o il prirait indubitablement. Vous tes la dupe des
apparences, Madame, s'cria Du Juncas, et, si la dame qui va venir
pouvait m'en laisser le temps, vous sauriez, ds aujourd'hui, ce que
j'appris d'un Espagnol de mes amis, au premier voyage que je fis ici.
Doa Isidore entra en ce moment au parloir. Je la trouvai encore plus
belle que je ne me l'tais figur. M. Du Juncas lui dit que j'tais une
dame franaise qui avait eu envie de la connatre sur le rcit qu'il
m'avait fait de son mrite. Elle me remercia avec beaucoup de modestie,
et elle nous dit ensuite qu'il tait bien vrai que ce misrable dont on
voulait savoir des nouvelles avait t  Madrid depuis peu; mais,
qu'elle tait certaine qu'il n'y tait plus, et qu'il avait mme eu la
hardiesse de lui crire par un homme chez lequel il logeait; qu'on lui
avait apport la lettre aprs son dpart et qu'elle n'avait pas voulu la
recevoir. Il me semble, dis-je en l'interrompant, que l'on ne pourrait
pas le prendre, suppos qu'il ft encore ici. On en obtient quelquefois
la permission du Roi, dit Doa Isidore; il est de certains crimes qui ne
doivent point trouver d'asile, et celui-l en est un. Elle se prit 
pleurer, quelque violence qu'elle se ft pour retenir ses larmes; et
elle ajouta que, grce au ciel, elle n'avait rien  se reprocher sur ce
qui s'tait pass; mais que cela n'empchait pas qu'elle ne s'affliget
extrmement d'en avoir t la cause. Nous parlmes encore quelque temps
ensemble; je demeurai aussi charme de son esprit que de sa beaut, et
je me retirai ensuite[111].

Je suis absolument  vous, ma trs-chre cousine, soyez-en bien
persuade.

A Madrid, ce 29 de mai 1679.




ONZIME LETTRE.


Il faut vous aimer autant que je vous aime, ma chre cousine, pour me
pouvoir rsoudre  vous crire dans un temps o la chaleur est
excessive. Tout ce que l'on m'en avait dit, et tout ce que je m'en tais
pu imaginer, n'est rien en comparaison de ce que je trouve. Pour m'en
garantir, je laisse mes fentres ouvertes tant que la nuit dure, sans
apprhender le vent de Galice qui estropie. Je couche nu-tte, je mets
mes mains et mes pieds dans de la neige; une autre en mourrait, mais je
tiens qu'il vaudrait autant mourir que d'touffer comme on fait ici.
Minuit sonne sans que l'on ait senti le plus petit air du zphire. Pour
moi, je pense qu'il ne fait pas plus chaud sous la ligne.

Quand on va  la promenade, l'on est assez embarrass, car, si l'on
baisse les glaces du carrosse, l'on est suffoqu de la poudre dont les
rues sont si remplies qu' peine s'y peut-on voir; et bien que les
fentres des maisons soient fermes, elle passe au travers et gte tous
les meubles; de sorte que les mchantes odeurs de l'hiver et la poudre
de l't noircissent l'argenterie et toutes choses,  tel point que rien
ne peut se conserver longtemps beau. Quelque soin que l'on prenne 
prsent, l'on a toujours le visage couvert de sueur et de poudre,
semblables  ces athltes que l'on reprsente dans la lice.

Je dois vous dire que j'ai vu la fte du Saint-Sacrement, qui est fort
solennelle ici. L'on y fait une procession gnrale, compose de toutes
les paroisses et de tous les religieux, qui sont en trs-grand nombre.
L'on tapisse les rues, par o elle doit passer, des plus belles
tapisseries de l'univers; car je ne vous parle pas seulement de celles
de la couronne que l'on y voit. Il y a mille particuliers, et mme
davantage, qui en ont d'admirables. Tous les balcons sont sans
jalousies, couverts de tapis remplis de riches carreaux, avec des dais.
Il y a du coutil tendu qui passe d'un ct de la rue  l'autre et
empche que le soleil incommode. On jette de l'eau sur ce coutil afin
qu'il soit plus frais; les rues sont toutes sables, fort arroses et
remplies d'une si grande quantit de fleurs, que l'on ne saurait marcher
sur autre chose. Les reposoirs sont extraordinairement grands, et pars
de la dernire magnificence.

Il ne va point de femmes  la procession. Le Roi y tait avec un habit
de taffetas noir lustr, une broderie de soie bleue et blanche marquait
les tailles. Les manches taient de taffetas blanc, bordes de soie
bleue et de jais; elles taient fort longues et ouvertes par devant. Il
avait de petites manches pendantes qui tombaient jusqu' la ceinture;
son manteau autour de son bras; son grand collier d'or et de pierreries,
d'o pendait un petit mouton de diamant. Il avait aussi des boucles de
diamant  ses souliers et  ses jarretires; un gros cordon  son
chapeau, qui brillait presque autant que le soleil, avec une enseigne
qui retroussait son chapeau, et au bas de cette enseigne une perle que
l'on nomme la _peregrine_; elle est aussi grosse qu'une poire de
rousselet et de la mme forme[112]. L'on prtend que c'est la plus belle
qui soit en Europe, et que l'eau et la qualit en sont parfaites. Toute
la cour, sans exception, tait  la suite du Saint-Sacrement. Les
conseils y marchaient sans ordre de prsance comme ils se trouvaient,
tenant des cierges de cire blanche. Le Roi en portait un, et allait le
premier aprs le tabernacle o tait le Corpus. C'est, assurment, une
des plus belles crmonies que l'on puisse voir. J'y remarquai que tous
les gentilshommes de la Chambre avaient chacun une grande clef d'or 
leur ct. C'est celle de la chambre du Roi, o ils peuvent entrer quand
ils veulent. Elle est aussi grande que la clef d'une cave. J'y vis
plusieurs chevaliers de Malte, qui portent tous une croix de Malte de
toile de Hollande, brode sur leur manteau. Il tait prs de deux heures
aprs minuit que la procession n'tait pas encore rentre. Lorsqu'elle
passa devant le palais l'on tira des botes et beaucoup de fuses.

Le Roi tait all trouver la procession  Santa-Maria; c'est une glise
qui est proche du palais[113]. Toutes les dames prennent ce jour-l
leurs habits d't. Elles sont trs-pares sur leurs balcons; elles y
trouvent des corbeilles pleines de fleurs, ou des bouteilles remplies
d'eau de senteur, et elles en jettent lorsque la procession passe. Pour
l'ordinaire, les trois compagnies qui gardent le Roi sont vtues de
neuf. Quand le Saint-Sacrement est rentr dans l'glise, chacun va
manger chez soi pour se trouver aux _autos_. Ce sont des tragdies dont
les sujets sont pieux et l'excution assez bizarre. On les reprsente
dans la cour ou dans la rue du prsident de chaque conseil  qui cela
est d. Le Roi y vient, et toutes les personnes de qualit reoivent des
billets ds la veille pour s'y trouver. Ainsi nous y fmes convies, et
je demeurai surprise qu'on allumt un nombre extraordinaire de flambeaux
pendant que le soleil donnait  plomb sur les comdiens, et qu'il
faisait fondre les bougies comme du beurre. Ils jourent la plus
impertinente pice que j'aie vue de mes jours. En voici le sujet.

Les chevaliers de Saint-Jacques sont assembls, et Notre-Seigneur les
vient prier de le recevoir dans leur ordre. Il y en a plusieurs qui le
veulent bien, mais les anciens reprsentent aux autres le tort qu'ils se
feraient d'admettre parmi eux une personne ne dans la roture; que saint
Joseph, son pre, est un pauvre menuisier, et que la Sainte Vierge
travaille en couture. Notre-Seigneur attend avec beaucoup d'inquitude
la rsolution que l'on prendra. L'on dtermine, avec quelque peine, de
le refuser. Mais l-dessus on ouvre un avis qui est d'instituer exprs
pour lui l'ordre del Cristo, et par cet expdient tout le monde est
satisfait[114]. Cet ordre est celui du Portugal. Cependant ils ne font
pas ces choses dans un esprit de malice, et ils aimeraient mieux mourir
que de manquer au respect qu'ils doivent  la religion.

Les autos durent un mois. Je suis si lasse d'y aller que je m'en
dispense tout autant que je le puis. On y sert beaucoup de confitures et
d'eau glace, dont on a bien besoin, car l'on y meurt de chaud et l'on y
touffe de la poudre. Je fus ravie de trouver  l'htel du prsident de
la Hazienda, Don Augustin Pacheco et sa femme, dont je vous ai dj
parl. Ils s'y taient rendus, parce qu'ils sont allis au prsident.
Nous tions placs proche les uns des autres, et aprs que la fte fut
finie, nous allmes nous promener au Prado  la franaise, c'est--dire
des hommes et des femmes dans un mme carrosse. Don Frdric de Cordone
en tait: nos rideaux demeurrent ferms tant qu'il y eut grand monde, 
cause de la belle petite Espagnole. Mais comme nous restmes plus tard
que les autres, M. le nonce et Frdric Cornano, ambassadeur de Venise,
ayant fait approcher leur carrosse du ntre, causaient avec nous,
lorsque nous vmes tout  coup une grande illumination le long de
l'alle, et en mme temps il parut soixante cardinaux monts sur des
mules, avec leurs habits et leurs chapeaux rouges. Le pape vint ensuite,
on le portait sur une machine entoure de grands tapis de pied; il tait
sous un dais assis dans un fauteuil, la tiare et les clefs de saint
Pierre sur un carreau, avec un bnitier plein d'eau de fleur d'orange
qu'il jetait  tout le monde. La cavalcade marchait gravement. Quand ils
furent arrivs au bout du Prado, MM. les cardinaux commencrent  faire
mille tours de souplesse pour rjouir Sa Saintet: les uns jetaient
leurs chapeaux par-dessus les arbres, et chacun se trouvait assez juste
dessous pour que son chapeau lui retombt sur la tte. Les autres se
mettaient debout sur la selle de leurs mules et les faisaient courir
tant qu'elles pouvaient. Il y avait un grand concours de peuple qui
faisait le cortge. Nous demandmes  M. le nonce ce que cela voulait
dire, et il nous assura qu'il ne savait point, et qu'il ne trouvait rien
de bon dans cette plaisanterie. Il envoya s'informer d'o venait ainsi
le Sacr Collge. Nous apprmes que c'tait la fte des boulangers, et
que, tous les ans, ils avaient accoutum de faire cette belle
crmonie[115]. Le nonce avait grande envie de la troubler par une salve
de coups de bton. Il avait dj command  ses estafiers de commencer
la noise; mais nous intercdmes pour ces pauvres gens qui n'avaient
d'autre intention que de fter leur saint. Cependant quelqu'un qui avait
entendu donner les ordres perturbateurs du repos public en avertit le
pape et les cardinaux. Il n'en fallut pas davantage pour mettre la fte
en dsordre. Chacun se sauva comme il put, et leur crainte fut cause que
notre plaisir finit bientt. L'on ne souffrirait point en France de
telles mascarades; mais il y a bien des choses qui sont innocentes dans
un pays, qui ne le seraient peut-tre pas dans un autre.

Ma parente sachant la manire honnte dont j'avais t reue par Don
Augustin Pacheco, le convia  souper chez elle. Je le priai de se
souvenir qu'il m'avait promis un entretien sur ce qu'il savait des
Indes. Je vais, me dit-il aussitt, vous parler de celles que l'on
distingue par Indes occidentales, dans lesquelles une partie de
l'Amrique est comprise.

Sous le rgne de Ferdinand, roi de Castille et d'Aragon, Christophe
Colomb, Gnois, dcouvrit cette partie du monde en 1492. Comme les
Espagnols furent les premiers qui trouvrent cette heureuse terre
inconnue aux Europens, le roi Ferdinand et la reine Isabelle en eurent
la proprit par une bulle d'Alexandre VI. Il tablit eux et leurs
successeurs, vicaires perptuels du Saint-Sige dans tout le vaste pays.
De sorte que les rois d'Espagne en sont seigneurs spirituels et
temporels; qu'ils nomment aux vchs et autres bnfices; et qu'ils
reoivent les dmes. Leur pouvoir est plus tendu l qu'en Espagne; car
il faut remarquer que l'Amrique seule forme une des quatre parties du
monde, et que nous y possdons beaucoup plus de pays que toutes les
autres nations ensemble. Le conseil des Indes, qui est tabli  Madrid,
est un des plus considrables du royaume, et, dans la ncessit o l'on
est d'entretenir une correspondance trs-frquente entre l'Espagne et
les Indes, d'envoyer des ordres et de maintenir toute l'autorit du ct
de la cour, l'on a t oblig d'tablir une Chambre particulire,
compose de quatre des plus anciens conseillers du conseil des Indes,
lesquels prennent connaissance des affaires de finance, et font faire
les expditions par les secrtaires du conseil.

Outre cette Chambre qui est  Madrid, il y en a une  Sville, appele
la maison de _contratacion_. Elle est compose d'un prsident et de
plusieurs conseillers de robe et d'pe, avec les autres officiers
ncessaires. Les conseillers d'pe prennent connaissance des choses qui
concernent la flotte et les galions. Les autres conseillers rendent la
justice. Les appellations de ce tribunal vont au conseil des Indes de
Madrid. On tient des registres dans la maison de contratacion de
Sville, o l'on crit toutes les marchandises que l'on envoie aux
Indes, et toutes celles qu'on en rapporte, pour empcher que le Roi ne
soit fraud de ses droits; mais cela sert de peu; les marchands sont si
adroits et ceux qui leur font rendre compte prennent si volontiers le
parti de partager avec eux, que le Roi n'en est assurment pas mieux
servi; et son droit, qui n'est qu'un cinquime, est si mal pay, qu'il
ne reoit pas la quatrime partie de ce qui lui appartient[116].

C'est le conseil de Madrid qui propose au Roi des sujets pour remplir
les vice-royauts de la Nouvelle-Espagne et du Prou[117]. Il faut
remarquer que tous les emplois s'y donnent de trois ans en trois ans, ou
de cinq ans en cinq ans, afin qu'un seul homme ne puisse pas s'enrichir
pendant qu'il y en a tant d'autres qui ont besoin d'une part aux
bienfaits du prince.

Dans les endroits des Indes o il n'y a pas de vice-roi, celui qui est
prsident est aussi gouverneur. Lorsqu'un vice-roi meurt, le prsident
en charge dans la vice-royaut prend le gouvernement en main, jusqu' ce
qu'on ait envoy d'Espagne un autre vice-roi. C'est Sa Majest
Catholique qui donne ces grands postes-l, et les gouvernements les plus
considrables. Les vice-rois pourvoient aux petits gouvernements, et ces
vice-rois rapportent sans peine, en cinq ans, cinq et six cent mille
cus. On n'y va point sans s'y enrichir; et cela est si vrai, que
jusqu'aux religieux qu'on y envoie pour prcher la foi et convertir les
Indiens, rapportent chacun de leur mission trente ou quarante mille
cus. Le Roi dispose de plusieurs pensions qui sont sur les villages des
Indes. On en tire depuis deux jusqu' six mille cus de rente, et c'est
encore un moyen de gratifier ses sujets.

Les les Philippines, qui sont proches du royaume de la Chine, dpendent
du Roi d'Espagne. Le commerce qui s'y fait consiste en soie. Elles lui
cotent plus  garder qu'elles ne lui rapportent.

Les Castillans ont eu leurs raisons pour ne vouloir pas qu'il y et
aucune sorte de manufacture aux Indes, ni que l'on y ft des toffes, ni
pas une des autres choses qui sont indispensablement ncessaires. Cette
politique est cause que tout vient d'Europe, et que les Indiens, qui
aiment passionnment leurs commodits et ce qui les pare, sacrifient
volontiers leur argent  leur satisfaction. De cette manire, on les
met hors d'tat de rien amasser, parce qu'ils sont obligs d'acheter
bien cher les moindres bagatelles qu'on leur porte, et dont on les
amuse[118].

La flotte consiste en plusieurs vaisseaux chargs de marchandises que
l'on envoie aux Indes, et il y a d'autres grands navires de guerre
qu'ils appellent galions, par lesquels le Roi les fait escorter. Ces
navires ne devraient porter aucune marchandise, mais l'avidit du gain
l'emporte sur les dfenses expresses du Roi, et ils sont quelquefois si
chargs, que si l'on venait  les attaquer, ils ne pourraient se
dfendre. Lorsque les navires partent, l'expdition que les marchands
obtiennent au conseil des Indes de Madrid, afin de les envoyer, cote
pour chacun depuis trois jusqu' six mille cus, selon que les vaisseaux
sont grands. Il est ais de juger, que puisque l'on donne tout, l'on est
assur de gagner bien davantage.

Les galions ne vont que jusqu' Porto-Velo, o l'on apporte tout
l'argent du Prou. La flotte les quitte en cet endroit, et continue le
voyage jusqu' la Nouvelle-Espagne. Pour les galions, ils vont de San
Lucar  Carthagne des Indes, en six semaines ou deux mois au plus. Ils
y demeurent peu, et en cinq ou six jours ils se rendent  Porto-Velo.
C'est un bourg situ sur la cte de l'Amrique. L'air en est
trs-malsain, et il y fait des chaleurs excessives. De l'autre ct de
l'isthme,  dix-huit lieues seulement de distance, on trouve la ville de
Panama o l'on apporte du Prou une grande quantit d'argent en barre,
et des marchandises que l'on voiture toutes par terre jusqu' Porto-Velo
o sont les galions, et o il se tient une des plus grandes foires de
l'univers; car en moins de quarante ou cinquante jours, il s'y dbite au
moins pour vingt millions d'cus de toutes sortes de marchandises
d'Europe, que l'on paye comptant. Aprs que la foire est finie, les
galions retournent  Carthagne, o il se fait un assez gros commerce de
marchandises des Indes et de celles du royaume de Sainte-Foy, aussi bien
que de la Morigenta. Ensuite il vont  la Havane prendre les choses
ncessaires pour leur voyage, et de ce lieu  Cadix, ils reviennent
d'ordinaire en deux mois.

Mais  l'gard de la flotte, elle s'arrte  Porto-Rico, pour se
rafrachir. Elle se rend  la Vera-Cruz en cinq semaines. Elle y
dcharge ses marchandises que l'on porte par terre  quatre-vingts
lieues de l, dans la grande ville de Mexico. La vente en est bientt
faite, et la flotte part ensuite pour venir  la Havane. Mais il faut
que ce passage ne se fasse que dans les mois d'avril ou de septembre, 
cause des vents du nord. Le voyage des galions au Prou est
ordinairement de neuf mois, celui de la flotte est de treize ou de
quatorze; quelques particuliers y vont aussi  leurs frais, aprs en
avoir obtenu une permission du Roi, et s'tre fait enregistrer  la
contratacion de Sville. Ceux-l vont aux ctes de San-Domingo,
Honduras, Caracas et Buenos-Ayres[119].

Il faut toujours que l'argent qui vient des Indes, directement pour le
Roi, soit apport par un galion. On donne cet argent  un matre de la
monnaie, lequel paye au Roi six mille cus toutes les fois qu'il fait le
voyage, et il retient un pour cent de l'argent qui lui passe par les
mains, ce qui va fort loin. A l'gard de l'argent des particuliers, il
vient dans les vaisseaux qu'ils veulent choisir. C'est le capitaine qui
doit en rendre compte.

Il y a un certain droit appel avarie, c'est--dire qu'on le prend sur
les marchandises enregistres et sur l'argent que l'on rapporte des
Indes. Ce droit est si considrable, qu'il fournit  ce qu'il faut pour
mettre les galions et la flotte en tat de faire le voyage, bien que la
dpense monte  neuf cent mille cus. Celle de la flotte n'est pas si
grande.

Celui que le Roi choisit pour tre gnral des galions lui avance
quatre-vingts ou cent mille cus, qu'on lui rend aux Indes avec un gros
intrt. Chaque capitaine avance aussi de l'argent au Roi,  proportion
de la grandeur du vaisseau qu'il commande. Il y a, de plus, une patache
qui va avec les galions et s'en spare au golfe de Las Jeguas. Elle va
aux les de la Marguerite prendre les perles que l'on paye au Roi pour
le droit du cinquime, c'est--dire le cinquime de tout ce que l'on
pche de perles, et ensuite elle se rend  Carthagne.

L'on a dcouvert, il y a peu d'annes,  soixante-dix lieues de Lerma,
des mines qui sont d'un grand revenu. Celles du Prou et de tout le
reste des Indes occidentales rendent le cinquime au Roi, tant de l'or
que de l'argent et des meraudes. Il y a, au Potosi, des mines plus
abondantes que partout ailleurs. On porte tout l'argent que l'on tire au
port d'Arica, on l'envoie de l  Callao. C'est un des ports de Lima o
les galions viennent le recevoir. Le royaume du Prou rend, chaque
anne, en or et en argent, la valeur de onze millions d'cus[120]. On
tire de la nouvelle Espagne cinq millions d'cus et des marchandises
qui sont ordinairement des meraudes, de l'or, de l'argent, de la
cochenille, du tabac, des laines de vigogne, du bois de Campche, du
bejouar et des cuirs.

On a t longtemps, dans la nouvelle Espagne, sans y vouloir souffrir
des ouvriers qui travaillassent en soie et en laine. Il y en a
prsentement, et cela pourra faire tort aux toffes que l'on apporte
d'Europe. On ne permet pas d'y planter des oliviers ni des vignes, afin
que le vin et l'huile qu'on y apporte se vendent aisment. Le Roi a dans
les Indes, aussi bien qu'en Espagne, le droit de vendre la bulle de la
Cruzada, pour manger de la viande tous les samedis, et pour jouir du
bnfice des indulgences.

Les Indiens idoltres ne sont point soumis  l'Inquisition des Indes;
elle n'est tablie que contre les hrtiques et les Juifs. On ne souffre
point que les trangers aillent aux Indes; et, s'il y en va quelqu'un,
il faut qu'il ait une permission expresse, que l'on n'accorde que
trs-rarement.

Comment vous exprimerai-je, continua Don Augustin, les beauts de la
ville de Mexique, les glises, les palais, les places publiques, les
richesses, la profusion, la magnificence et les dlices; une ville si
heureusement situe, qu'elle jouit, dans toutes les saisons, d'un
printemps continuel, o les chaleurs n'ont rien d'excessif, et o l'on
ne ressent jamais la rigueur de l'hiver! La campagne n'est pas moins
charmante; les fleurs et les fruits en toute saison chargent galement
les arbres. La rcolte se renouvelle plus d'une fois pendant le cours de
l'anne; les lacs sont pleins de poisson, les prairies charges de
btail; les forts, d'excellent gibier et de btes fauves. La terre ne
semble s'ouvrir que pour donner l'or qu'elle renferme. L'on y dcouvre
des mines de pierreries, et l'on y pche les perles. Ah! m'criai-je,
allons vivre dans ce pays-l, et quittons celui-ci. Une telle
description m'enchante; mais comme le voyage est long, il faut, s'il
vous plat, Madame, dis-je  Doa Tereza en riant, que vous soupiez
avant de partir. Je la pris aussitt par la main, et nous entrmes dans
la salle o j'avais pris soin de faire venir les meilleurs musiciens,
qui sont assez mauvais, et qui,  mon avis, ne se peuvent rendre
recommandables que par leur chert. Mon cuisinier nous fit quelques
ragots  la franaise, que Doa Tereza trouva si excellents, qu'elle me
pria qu'on lui ft un mmoire de la manire dont on les apprtait, et
Don Augustin me pria aussi de lui faire donner des lardoires. En effet,
on chercherait par toute l'Espagne sans en trouver une seule. Nous
demeurmes fort tard ensemble; car, en cette saison, on veille jusqu'
quatre ou cinq heures du matin  cause des chaleurs, et que le meilleur
temps est celui de la nuit.

Il y a de certains jours dans l'anne o tout le monde se promne sur
les ponts traversant le Mananars; mais,  prsent, les carrosses
entrent dans son lit; le gravier et quelques petits ruisseaux
contribuent  le rendre fort frais. Les chevaux souffrent beaucoup de
ces promenades-l; rien ne leur use davantage les pieds que les cailloux
sur lesquels ils marchent toujours. On s'arrte en quelques endroits
dans cette rivire, et l'on y demeure jusqu' deux et trois heures aprs
minuit. Il y a souvent plus de mille carrosses. Quelques particuliers y
portent  manger, les autres y chantent et jouent des instruments. Tout
cela est fort agrable pendant une belle nuit. Il y a des personnes qui
s'y baignent; mais, en vrit, c'est d'une manire bien dsagrable.
L'ambassadrice de Danemark le fait depuis quelques jours. Ses gens vont
un peu avant qu'elle arrive creuser un grand trou dans le gravier, qui
s'emplit d'eau. L'ambassadrice se vient fourrer dedans. Voil un bain,
comme vous le pouvez juger, fort plaisant; cependant c'est le seul dont
on puisse user dans la rivire.

Vous ne serez peut-tre pas fche de savoir qu'il faut, en faisant ici
ses preuves de noblesse, prouver que l'on descend, du ct de pre et de
mre, de _viejos cristianos_, c'est--dire d'anciens chrtiens. La tache
que l'on doit craindre, est qu'il soit entr dans une famille des Juifs
ou des Maures[121].

Comme les peuples de Biscaye et de Navarre ont t dfendus de
l'invasion des barbares par la hauteur et l'pret de leurs montagnes,
ils s'estiment tous cavaliers, jusqu'aux porteurs d'eau. En Espagne, les
enfants prennent quelquefois le nom de leur mre, lorsqu'il est plus
illustre que celui du pre. Il est certain qu'il y a peu de familles qui
n'aient t interrompues, et dont le nom et la noblesse n'aient t
ports par une fille unique dans une autre famille. Celle de Velasco
n'est pas comprise dans ce rang, car ils comptent dans leur maison dix
conntables de Castille, de pre en fils[122]. Une chose assez
singulire, et qui, je pense, n'est tablie en aucun autre pays, c'est
que les enfants trouvs sont nobles, et jouissent du titre d'_hidalgos_
et de tous les privilges attachs  la noblesse. Mais il faut, pour
cela, qu'ils prouvent qu'on les a trouvs, et qu'ils ont t nourris et
levs dans l'hpital o l'on met ces sortes d'enfants.

Il se trouve de grandes maisons en Espagne, lesquelles possdent presque
tout leur bien  titre de _Mayorasgo_, et lorsqu'il arrive que tous ceux
du nom sont morts et aussi les plus proches parents mles, s'il y a des
fils naturels, ils hritent; s'il n'y en a point, c'est le plus ancien
domestique qui prend le nom et les armes de son matre, et qui devient
hritier de ses biens[123]: C'est ce qui fait que des cadets d'autres
maisons, aussi nobles et aussi illustres, ne ddaignent point de servir
dans celles-l, et leurs esprances sont assez bien fondes, car il
arrive souvent que les familles s'teignent  cause que les Espagnoles
ont moins d'enfants que les femmes d'aucun autre pays.

Il est arriv depuis peu une aventure bien funeste  une fille de
qualit, nomme Doa Clara. Son coeur n'avait pu se dfendre contre le
mrite du comte de Castrillo[124], homme de la cour trs-spirituel et
trs-bien fait. Ce cavalier avait su lui plaire sans en former le
dessein; il ignorait les dispositions qu'elle avait pour lui, et ne
cultivait point son bonheur. Bien que le pre de cette aimable fille ft
absent, elle n'en avait pas une plus grande libert, parce que son
frre, Don Henriquez,  qui son pre l'avait recommande, veillait
incessamment sur sa conduite. Elle ne pouvait parler  ce qu'elle
aimait, et c'tait pour elle un nouveau martyre de souffrir sans se
plaindre et sans partager au moins sa peine avec celui qui la causait.
Elle rsolut enfin de lui crire et de chercher quelque moyen de lui
faire rendre sa lettre. Mais comme cette affaire lui tait de la
dernire consquence, elle hsitait  faire le choix d'une confidente,
et elle resta ainsi quelque temps, jusqu' ce qu'ayant jet les yeux sur
une de ses amies, qui lui avait toujours tmoign beaucoup de tendresse,
sans balancer davantage, elle crivit une lettre fort touchante au
comte de Castrillo, et elle allait chez son amie pour la prier de la
faire rendre  ce cavalier, lorsqu'elle le vit passer proche de sa
chaise. Cette vue augmenta le dsir qu'elle avait de l'informer de ses
sentiments, et, prenant tout d'un coup parti, elle lui jeta le billet
qu'elle tenait, feignant dans ce moment que c'en tait un qu'il venait
lui-mme de lui donner en passant. Apprenez, Seigneur, dit-elle tout
haut et d'un air plein de colre, que ce n'est point  moi, qu'il se
faut adresser pour des desseins tels que sont les vtres. Voil votre
billet que je ne veux seulement pas ouvrir. Le comte avait trop d'esprit
pour ne pas comprendre l'intention favorable de cette belle personne,
et, ramassant ce papier avec soin: Vous ne vous plaindrez point, Madame,
lui dit-il, que je n'aie pas profit de vos avis. Il se retira aussitt
pour lire une lettre qui ne pouvait lui donner que beaucoup de plaisir.
Il fut inform, par ce moyen, des intentions de Doa Clara et de ce
qu'il fallait faire pour la voir. Il ne manqua  rien, il en devint
perdument amoureux, et il se crut, avec raison, un des cavaliers
d'Espagne qui avait la meilleure fortune. Ils attendaient avec
impatience le retour du pre de Doa Clara, pour lui proposer le
mariage, qui apparemment ne pouvait que lui tre fort agrable. Mais
quelques prcautions que ces jeunes amants eussent prises pour bien
tablir et pour faire durer un commerce qui faisait la flicit de leur
vie, le souponneux et trop vigilant Henriquez dcouvrit leur intrigue.
Il la crut criminelle, et dans l'excs de sa rage, sans en rien
tmoigner ni faire aucun clat, il entra une nuit dans la chambre de
l'infortune Doa Clara, et comme elle dormait profondment, il
l'trangla avec toute la barbarie imaginable.

Cependant, bien que l'on connt qu'il tait l'auteur de cette mchante
action, elle ne fut point poursuivie par la justice, parce que Don
Henriquez avait trop de crdit, et que cette pauvre fille n'ayant point
de parents qui ne fussent ceux de son frre, sa famille ne voulut pas
augmenter des malheurs qui taient dj assez grands. Aprs ce mauvais
coup, Henriquez feignit de se mettre dans une grande dvotion. Il ne
paraissait plus en public; il entendait la messe chez lui et voyait
trs-peu de monde. C'est qu'il apprhendait que le comte de Castrillo,
qui n'avait point cach son dsespoir, et qui l'avait laiss paratre
dans toute sa force, ne venget enfin sa matresse. Il en cherchait
aussi les occasions avec les derniers soins; mais aprs avoir tent
inutilement tous les moyens qu'il pt s'imaginer, il en trouva un qui
lui russit.

Il se dguisa en _aguador_, c'est--dire en porteur d'eau. Ces sortes de
gens chargent un ne de plusieurs grandes cruches, et les portent par la
ville. Ils sont vtus d'une grosse bure; leurs jambes sont nues avec des
souliers dcoups, ou bien ils ont de simples semelles attaches avec
des cordes. Notre amant ainsi dguis se tenait tout le long du jour
appuy sur le bord d'une fontaine, dont il grossissait les eaux par
l'abondance de ses larmes; car cette fontaine tait devant la maison o
il avait vu si souvent sa chre et belle Clara, et c'tait l que
demeurait l'inhumain Henriquez. Comme le comte avait les yeux attachs
sur cette maison, il en aperut une des fentres entr'ouverte, et il vit
en mme temps que son ennemi s'en approchait. Il tenait un miroir dans
sa main et s'y regardait. Aussitt le fin aguador lui jeta des noyaux de
cerises, comme en riant, et quelques-uns l'ayant frapp au visage, Don
Henriquez, offens de l'insolence d'un homme qui ne lui paraissait qu'un
misrable aguador, emport du premier mouvement de sa colre, descendit
seul pour le chtier. Mais  peine fut-il dans la rue, que le comte, se
faisant connatre et tirant une pe qu'il tenait cache pour ce
dessein: Tratre, lui cria-t-il, songe  dfendre ta vie. La surprise et
l'effroi surprirent  tel point Don Henriquez, qu'il ne se trouva en
tat que de lui demander quartier; mais il ne put en obtenir de cet
amant irrit, qui vengea la mort de sa matresse sur celui qui l'avait
si cruellement fait prir. Le comte aurait eu bien de la peine  se
sauver, venant de faire un tel coup devant la maison d'un homme de nom,
et qui avait un grand nombre de domestiques. Mais dans les moments que
tous les gens de Don Henriquez sortaient sur le comte, il fut si heureux
que le duc d'Uzeda passa avec trois de ses amis. Ils sortirent aussitt
de leur carrosse et le secoururent si  propos, qu'il s'est sauv sans
que nous sachions encore o il est. Je m'y intresse parce que je le
connais, et que c'est un trs-honnte homme.

Il est assez ordinaire, en ce pays-ci, d'assassiner pour plusieurs
sujets qui sont mme autoriss par la coutume, et l'on n'en a point
d'affaire fcheuse. Par exemple, lorsqu'on prouve qu'un homme a donn
un soufflet  un autre, ou un coup de chapeau dans le visage, ou du
mouchoir, ou du gant, ou qu'il l'a injuri, soit en l'appelant ivrogne,
ou en certains termes qui intressent la vertu de son pouse; ces
choses-l ne se vengent que par l'assassinat. Ils disent pour raison,
qu'aprs de telles insultes, il n'y aurait pas de justice de hasarder sa
vie dans un combat singulier avec des armes gales, o l'offens
pourrait prir de la main de l'agresseur. Ils vous garderont vingt ans
une vengeance, s'ils ne peuvent trouver, avant ce temps-l, l'occasion
de l'excuter. S'ils viennent  mourir avant de s'tre vengs, il
laissent leurs enfants hritiers de leur ressentiment comme de leurs
biens; et le plus court, pour un homme qui a fait affront  un autre,
c'est de quitter le pays pour le reste de sa vie. L'on m'a racont, il y
a peu, qu'un homme de condition, aprs avoir t vingt-cinq ans aux
Indes, pour viter le mauvais tour qu'un autre qu'il avait offens, lui
voulait faire, ayant appris sa mort, et mme celle de son fils, crut
tre en sret. Il revint  Madrid, aprs avoir pris la prcaution de
changer son nom, pour n'tre pas reconnu; mais tout cela ne le put
garantir; et le petit-fils de celui qu'il avait maltrait le fit
assassiner peu aprs son retour, bien qu'il n'et encore que douze ans.

Pour faire ces mauvaises actions, l'on fait d'ordinaire venir des hommes
de Valence. C'est une ville d'Espagne, dont le peuple est de la dernire
mchancet. Il n'y a pas de crimes dans lesquels ils ne s'engagent
dterminment pour de l'argent. Ils portent des stylets et des armes
qui tirent sans faire aucun bruit. Il y a deux sortes de stylets. Les
uns de la longueur d'un petit poignard, qui sont moins gros qu'une
grosse aiguille, et d'un acier trs-fin, carr et tranchant par les
quarts. Avec cela ils font des blessures mortelles, parce qu'allant fort
avant, et ne faisant qu'une ouverture aussi petite que le pourrait faire
une piqre d'aiguille, il ne sort point de sang;  peine peut-on voir
l'endroit o vous avez t frapp. Il est impossible de se faire panser,
et l'on en meurt presque toujours. Les autres stylets sont plus longs,
et de la grosseur du petit doigt, si fermes que j'en ai vu du premier
coup percer une grosse table de noyer. Il est dfendu de porter de ces
sortes d'armes en Espagne, comme il l'est en France de porter des
baonnettes. Il n'est pas permis non plus d'avoir de ces petits
pistolets qui tirent sans bruit. Mais, malgr la dfense, beaucoup de
personnes s'en servent.

On m'a dit qu'un homme de qualit, croyant avoir sujet de faire prir un
de ses ennemis, s'adressa  un _bandolero_ de Valence; il lui donna de
l'argent pour l'assassiner. Mais ensuite il s'accommoda avec son ennemi,
et voulant en user avec bonne foi, le premier de ses soins fut d'avertir
le bandolero de ce qui se passait, afin qu'il se gardt bien de tuer cet
homme. Le bandolero voyant que l'on n'avait plus besoin de lui, offrit
de rendre la somme qu'il avait reue, et celui qui la lui avait donne
le pria de la garder. Eh bien! dit-il, j'ai de l'honneur, je garderai
l'argent et je tuerai votre homme. L'autre le pria instamment de n'en
rien faire, attendu leur rconciliation. Tout ce que je puis faire, lui
dit-il, c'est de vous donner le choix, que ce soit ou vous, ou lui; car
il faut ncessairement que pour gagner en conscience l'argent que vous
m'avez donn, je tue quelqu'un. Quelques prires que l'autre lui pt
faire, il persista dans son dessein et l'excuta. On aurait bien pu le
faire prendre, mais il y a trop de danger; car ils sont tant de
bandoleros ensemble, que la mort de celui qu'on excuterait serait
bientt venge. Ces misrables ont toujours une liste de meurtres et de
mchantes actions qu'ils ont commis, dont ils se font honneur; et
lorsqu'on les emploie, ils vous la montrent et demandent si l'on veut
qu'ils portent des coups qui fassent languir, ou qu'ils tuent tout d'un
coup. Ce sont les plus pernicieuses gens de l'univers. En vrit, si je
voulais vous dire tous les vnements tragiques que j'apprends chaque
jour, vous conviendriez que ce pays-ci est le thtre des plus terribles
scnes du monde[125]. L'amour en donne souvent le sujet. Pour le
satisfaire ou pour le punir, il n'y a rien que les Espagnols ne puissent
entreprendre; rien n'est au-dessus de leur courage et de leur tendresse.

On dit que la jalousie est leur passion dominante; on prtend qu'il y
entre moins d'amour que de ressentiment et de gloire; qu'ils ne peuvent
supporter de voir donner la prfrence  un autre, et que tout ce qui va
 leur faire un affront les dsespre: quoi qu'il en soit, et de
quelques sentiments qu'ils soient anims, il est constant que c'est une
nation furieuse et barbare sur ce chapitre. Les femmes ne voient point
d'hommes. Il est vrai qu'elles savent fort bien crire pour les
rendez-vous qu'elles veulent donner, quoique le pril soit grand pour
elles, pour leurs amants et pour le messager. Mais malgr le pril, par
leur esprit et par leur argent, elles viennent  bout de tromper les
plus fins Argus.

Il est difficile de comprendre que des hommes qui mettent tout en usage
pour satisfaire leur vengeance, et qui commettent les plus mauvaise
actions, soient superstitieux jusqu' la faiblesse, dans le temps qu'ils
vont poignarder leur ennemi. Ils font faire des neuvaines aux mes du
Purgatoire, et portent sur eux des reliques qu'ils baisent souvent, et
auxquelles ils se recommandent pour ne pas succomber dans leur
entreprise[126]. Je ne prtends pas attribuer ce caractre  toute la
nation. On peut dire qu'il y a d'aussi honntes gens qu'en lieu du
monde, et qu'ils ont beaucoup de grandeur d'me. Je vais vous en citer
quelques exemples que vous regarderez peut-tre comme des folies, car
chaque chose a un bon et un mauvais ct.

Le conntable de Castille est, en vrit, un des plus riches seigneurs
de la cour en fonds de terre; mais comme il a la mme ngligence que
tous ses semblables, qui est de ne prendre connaissances d'aucuns de ses
intrts, cela est cause qu'il ne l'est pas en argent comptant. Les
pensions que le Roi lui fait, pour tre doyen du conseil d'tat,
conntable de Castille et grand fauconnier, sont si considrables,
qu'elles pourraient suppler  ce qui lui manque; mais il est si fier
qu'il ne veut rien recevoir. Il dit pour ses raisons que, lorsqu'un
sujet a suffisamment de quoi vivre, il ne doit pas tre  charge  son
Prince; qu'il doit le servir et s'en estimer heureux; que de se faire
payer comme un mercenaire, c'est devenir esclave.

Le duc d'Arcos, autrement d'Avero, a bien une autre opinitret. Il
prtend que le Roi de Portugal a usurp la couronne sur ceux de sa
maison, et par cette raison, lorsqu'il en parle, il ne le nomme que le
duc de Bragance[127]. Il a cependant quarante mille cus de rentes au
Portugal, dont il ne jouit pas, parce qu'il ne veut pas se soumettre 
baiser la main de ce Roi, ni lui faire hommage. Le Roi de Portugal lui a
fait dire qu'il le dispensait d'y venir lui-mme, pourvu qu'il envoyt 
sa place un de ses fils, soit l'an ou le cadet,  son choix; qu'il lui
laisserait recevoir son revenu et lui en payerait les arrrages qui
montent  des sommes immenses. Le duc d'Avero n'en veut pas seulement
entendre parler. Il dit qu'aprs avoir perdu la couronne, il serait
honteux de se soumettre  l'usurpateur pour quarante mille cus de
rente; que les grands maux empchent de ressentir les petits, et que le
Roi tirerait plus de gloire de son hommage qu'il ne tire de profit de
son revenu; qu'il aurait  se reprocher de lui avoir fait un honneur
qu'il ne lui doit pas.

Celui que je vous garde pour le dernier, c'est le prince de Stigliano.
Il a des charges et des commissions  donner  la Contratacion de
Sville, pour quatre-vingt mille livres de rente. Il aime mieux les
perdre que de signer de sa main les expditions ncessaires, disant
qu'il n'est pas de la gnrosit d'un cavalier comme lui de se donner la
peine de signer son nom pour si peu de chose, car ces quatre-vingt mille
livres de rente ne sont pas en un seul article; il y en a plus de
trente; et lorsque son secrtaire lui prsente une expdition de charge
 signer de quatre ou cinq mille livres, il le refuse, et allgue sa
qualit, disant toujours: _esto es una nieria_: c'est une bagatelle. Le
Roi n'est pas l-dessus si difficile, car c'est lui qui y pourvoit  la
place du prince et qui en tire le profit. Vous m'allez dire que les
Espagnols sont fous avec leur chimrique grandeur. Peut-tre que vous
direz vrai; mais pour moi qui crois les connatre assez, je n'en juge
pas de cette manire. Je demeure d'accord, nanmoins, que la diffrence
que l'on peut mettre entre les Espagnols et les Franais, est tout 
notre avantage. Il semble que je ne devrais pas me mler de dcider
l-dessus, et que j'y suis trop intresse pour en parler sans passion.
Mais je suis persuade qu'il n'y a gure de personnes raisonnables qui
n'en jugent ainsi.

Les trangers viennent moins  Madrid qu'en lieu du monde, et ils ont
raison; car s'ils ne trouvent quelqu'un qui leur procure un appartement
chez des particuliers, ils courent risque d'tre fort mal logs, et les
Espagnols ne se pressent pas trop d'offrir leurs maisons  personne 
cause de leurs femmes, dont ils sont extrmement jaloux. Je ne sais dans
toute cette ville que deux auberges, dont il y en a une o l'on mange 
la franaise; mais ds qu'elles sont pleines (et elles le sont bientt,
car elles sont fort petites), l'on ne sait que devenir. Ajoutez  cela
qu'on ne trouve point de voitures commodment. Les carrosses de louage y
sont assez rares; pour les chaises, on en a autant que l'on veut, mais
ce n'est gure la coutume ici que les hommes se fassent porter en
chaise,  moins qu'ils ne soient fort vieux ou fort incommods. Enfin
pourquoi les trangers viendraient-ils  Madrid? ce qui est de plus beau
et de plus aimable est toujours cach. Je veux parler des dames. Ils ne
sauraient avoir de commerce avec elles, et celles que l'on peut voir
sont des femmes si dangereuses pour la sant, qu'il faut avoir une
grande curiosit pour se rsoudre de la satisfaire avec de pareils
risques. Malgr cela, le seul plaisir et l'unique occupation des
Espagnols, c'est d'avoir un attachement. De jeunes enfants de qualit
qui ont de l'argent, commencent ds l'ge de douze  treize ans 
prendre une _amancebade_, c'est--dire une matresse concubine pour
laquelle ils ngligent leurs tudes, et prennent dans la maison
paternelle tout ce qu'ils peuvent attraper. Ils ne voient pas longtemps
ces cratures sans se trouver en tat de se repentir de leur mauvaise
conduite.

Ce qui est effroyable, c'est qu'il y a peu de personnes en ce pays, soit
de l'un ou l'autre sexe, et mme des plus distingues, qui soient
exemptes de cette maligne influence. Les enfants apportent le mal du
ventre de leur mre, ou le prennent en tetant leur nourrice. Une vierge
en est peut-tre souponne, et  peine veulent-ils se faire gurir,
tant ils ont de certitude de retomber dans les mmes accidents. Mais il
faut qu'ils ne soient pas si dangereux en Espagne qu'ailleurs, car ils y
conservent de fort beaux cheveux et de fort belles dents. On
s'entretient de cette maladie chez le Roi et parmi les femmes de la
premire qualit, comme de la fivre ou de la migraine, et tous
prennent leur mal en patience, sans s'en embarrasser un moment. Dans le
doute o l'on est que la femme la plus vertueuse ou le petit enfant n'en
aient leur part, l'on ne saigne jamais au bras, c'est toujours au pied.
Un enfant de trois semaines sera saign au pied, et c'est mme une
coutume si bien tablie, que les chirurgiens, qui ne sont pas fort
habiles, ne savent point saigner au bras. J'ai t incommode; il a
fallu me servir du valet de chambre de M. l'ambassadeur de France pour
me saigner au bras. Il est ais de juger par tout ce que je vous ai dit
que c'est le prsent de noces qu'un Espagnol fait  sa femme; et bien
que l'on se marie, l'on ne quitte point sa matresse, quelque dangereuse
qu'elle puisse tre. Toutes les fois que ces matresses se font saigner,
leur amant est oblig de leur donner un habit neuf complet, et il faut
remarquer qu'elles portent jusqu' neuf et dix jupes  la fois; de
manire que ce n'est pas une mdiocre dpense. Le marquis de Liche[128],
ayant su que sa matresse venait d'tre saigne et ne pouvant attendre
que le tailleur et fait l'habit qu'il voulait lui donner, lui en envoya
un qu'on venait d'apporter  la marquise de Liche, qui est extrmement
belle. Il dit ordinairement que pour tre le plus heureux de tous les
hommes, il ne souhaiterait qu'une matresse aussi aimable qu'est sa
femme.

Les grands seigneurs, qui reviennent fort riches de leurs gouvernements
o ils vont la plupart fort pauvres et o ils pillent le plus qu'ils
peuvent, parce qu'ils n'y demeurent au plus que cinq ans, n'emploient
pas  leur retour leur argent  acheter des terres. Ils le gardent dans
leurs coffres, et tant qu'il dure, ils font belle dpense, car ils
tiennent au-dessous d'eux de faire profiter cet argent. Il est
difficile, de cette manire, que les plus grands trsors ne s'puisent;
mais l'avenir ne les inquite pas trop, car chacun d'eux espre quelque
vice-royaut ou quelque autre poste qui rtablit tout d'un coup les
affaires les plus ngliges. On doit convenir que le Roi d'Espagne est
bien en tat de satisfaire l'ambition de ses sujets et de rcompenser
leurs services. Beaucoup de ses sujets, en effet, remplissent la place
de plusieurs souverains qui ont t les premiers hommes de leur sicle.

La diffrence est notable entre ces souverains des temps jadis et les
Espagnols du temps prsent. Elle est moindre du ct de la naissance que
de celui du mrite; car les maisons des grands seigneurs sont
trs-illustres. On en voit beaucoup qui descendent des rois de Castille,
de Navarre, d'Aragon et de Portugal. Cela n'empche pas que plusieurs
(car j'y mets une exception) ne dmentent la vertu de leurs anctres.
Mais aussi, de quelle manire les lve-t-on? Ils n'tudient point; on
nglige de leur donner d'habiles prcepteurs. Ds qu'on les destine 
l'pe, on ne se soucie plus qu'ils apprennent le latin ni l'histoire.
On devrait au moins leur enseigner ce qui est de leur mtier: les
mathmatiques,  faire des armes et  monter  cheval. Ils n'y pensent
seulement pas. Il n'y a point ici d'acadmie ni de matres qui montrent
ces sortes de choses. Les jeunes hommes passent le temps qu'ils
devraient employer  s'instruire dans une oisivet pitoyable, soit  la
promenade ou  faire leur cour aux dames. Et malgr tout cela, ils sont
persuads qu'il n'y a pas de gens au monde plus dignes qu'eux de
l'admiration publique. Ils croient que Madrid est le centre de la
gloire, des sciences et des plaisirs; ils souhaitent en mourant  leurs
enfants le paradis et puis Madrid. Et par l, ils mettent cette ville
au-dessus mme du paradis, tant ils y vivent satisfaits. C'est ce qui
les empche aussi d'aller chercher dans les autres cours une politesse
qu'ils n'ont pas parmi eux et qu'ils ne connaissent point. C'est ce qui
les oblige encore de presser leur retour  Madrid, en quelque lieu que
le Roi les envoie, quelque rang qu'ils y tiennent, quelques honneurs
qu'ils y reoivent, quelques richesses qu'ils y amassent; l'amour de la
patrie et la prvention pour elle a un tel empire sur eux, qu'ils
renoncent  tout, et ils aiment mieux mener une vie fort commune et que
personne ne remarque, sans train, sans faste et sans distinction, pourvu
que ce soit  Madrid.

Il est trs-rare qu'un pre fasse voyager son fils; il le garde auprs
de lui et lui laisse prendre les habitudes qu'il veut. Vous pouvez
croire que ce ne sont pas d'ordinaire les meilleures, car il y a un
certain ge o l'on n'a pas d'autre but que de goter les plaisirs. Ils
s'y entranent les uns les autres, et ce qui devrait tre svrement
repris est tolr par l'exemple de ceux de qui ils dpendent. Ajoutez 
tout cela qu'on les marie, pour ainsi dire, au sortir du berceau. L'on
tablit  seize ou dix-sept ans un petit homme dans son mnage, avec une
petite femme qui n'est qu'un enfant. Cela fait que ce jeune homme
apprend encore moins ce qu'il devrait savoir, et qu'il devient plus
dbauch, parce qu'il est le matre de sa conduite. De sorte qu'il passe
sa vie au coin de son feu, comme un vieillard dans sa caducit, et parce
que ce noble fainant est d'une illustre maison, il sera choisi pour
aller gouverner des peuples qui ptissent de son ignorance. Ce qui est
encore plus pitoyable, c'est qu'un tel homme se croit un grand
personnage, et ne se gouverne que par sa propre suffisance et sans
prendre conseil de personne; aussi fait-il tout de travers. Sa femme
n'aura gure plus de gnie et d'habilet; une gloire insupportable, dont
elle s'applaudit, fera son plus grand mrite, et souvent des gens d'une
capacit consomme seront soumis  ces deux animaux qu'on leur donne
pour suprieurs[129].

Mais, d'un autre ct, rendons  Csar ce qui appartient  Csar. Il
faut convenir que quand un Espagnol a t assez favorablement regard du
ciel pour avoir une bonne ducation, qu'il voyage et qu'il voit le
monde, il en profite mieux que personne. La nature leur a t moins
avare qu'ils ne le sont  eux-mmes. Ils sont niais avec plus d'esprit
que les autres; ils ont une grande vivacit avec un grand flegme; ils
parlent et s'noncent facilement; ils ont beaucoup de mmoire, crivent
d'une manire nette et concise; ils comprennent fort vite. Il leur est
ais d'apprendre tout ce qu'ils veulent; ils entendent parfaitement la
politique; ils sont sobres et laborieux lorsqu'il le faut. On peut sans
doute trouver de grandes qualits parmi eux, de la gnrosit, du
secret, de l'amiti, de la bravoure, en un mot, ces beaux sentiments de
l'me qui font le parfait honnte homme. Il me semble que voici un
endroit assez propre pour finir ma lettre, et pour vous inspirer de
l'estime pour eux. Je ne serais pas fche de leur procurer cet
avantage, car je ne m'accommode point si mal de leurs manires, que
beaucoup d'autres qui crient contre eux, et qui les condamnent d'abord
sans les examiner et sans les connatre  fond. Pour moi, je dis qu'il y
a du bon et du mauvais ici, comme dans tous les autres endroits du
monde.

De Madrid, ce 27 juin 1679.




DOUZIME LETTRE.


Tout est ici dans la joie depuis l'arrive du secrtaire du marquis de
Los Balbazs, qui apporta, le 13 de ce mois, les assurances que le Roi
Trs-Chrtien a accord Mademoiselle au Roi d'Espagne. Il attendait
cette nouvelle si impatiemment, qu'il demandait  toute heure si l'on ne
voyait point arriver le courrier, et aussitt qu'il l'eut reue, il alla
entendre le _Te Deum_  Notre-Dame d'Atocha. Comme les dames ne vont
point l, elles se contentent de se parer beaucoup et de se mettre aux
fentres. J'avais pris ce parti, et je pensai touffer et perdre les
yeux, tant la poudre tait grande. Je vis le Roi dans son carrosse de
toile cire verte  portires, comme nous en avions autrefois en France.
Il y avait peu de suite; une vingtaine de hallebardiers vtus de jaune
avec des chausses retrousses, semblables  celles des pages, marchaient
devant et derrire. Les carrosses de suite taient en tel nombre, 
cause des personnes de la cour qui l'accompagnaient, que l'on ne pouvait
les compter.

Le peuple, pars de tous les cts, jusque sur les toits des maisons,
criait: _Viva el Rey, Dios le bendiga,_ et plusieurs ajoutrent: _Viva
al Reina, nuestra seora._ Il n'y avait point de maisons particulires
ni de rues, o il n'y et des tables pour manger; chacun avait un
oignon, de l'ail et des ciboules  la main, dont l'air qu'on respirait
tait tout parfum, et l'on faisait dbauche d'eau pour boire  la sant
de Leurs Majests. Car, je vous l'ai dj mand, ma chre cousine, et il
me semble que je puis encore vous le rpter, il n'y a jamais eu de gens
si sobres que ceux-ci, particulirement sur le vin, et ils ont une si
grande horreur pour ceux qui rompent cette temprance, qu'il est port
par les lois, que lorsqu'on produit en justice un homme pour rendre
tmoignage, il est rcus pour tmoin si l'on prouve qu'il se soit
enivr seulement une fois, et il est renvoy aprs avoir t rprimand
en pleine chambre. Quand il arrive aussi que l'on appelle un homme
_borracho_, cette injure se venge par l'assassinat.

Le mme soir que le Roi fut  Atocha, nous clairmes toutes nos maisons
avec de gros flambeaux de cire blanche que l'on nomme _hachas_. Ils sont
plus longs que ceux dont on se sert  Paris pour clairer le soir devant
les carrosses, mais ils sont aussi bien plus chers, parce qu'on apporte
la cire  grands frais de hors du royaume, et que l'on en fait une
consommation prodigieuse en Espagne. On ne se contente pas, lorsqu'on
fait des illuminations, de mettre quatre ou six flambeaux, on en attache
deux  chaque balcon, et deux  chaque fentre, jusqu'aux tages les
plus levs. Il y a telles maisons auxquelles il en faut quatre ou cinq
cents. On fit des feux partout, et nous allmes au palais pour voir la
mascarade de cent cinquante seigneurs qui devaient y venir. Je ne sais
pourquoi on nomme ainsi ces divertissements, car ils ne sont point
masqus. On choisit d'ordinaire la nuit la plus obscure. Tous les hommes
de la cour montent sur leurs plus beaux chevaux. Ces chevaux taient
tout couverts de gaze d'argent et de housses en broderies d'or et de
perles. Les cavaliers taient vtus de noir, avec des manches de satin
de couleur, brodes de soie et de jais. Ils avaient des petits chapeaux
noirs retrousss avec des diamants, des plumes sur le ct du chapeau,
des charpes magnifiques et beaucoup de pierreries; avec cela pourtant
le manteau noir et la laide golille qui les dfigure toujours. Ils vont
 cheval comme les Turcs et les Maures, c'est--dire  la gineta. Les
triers sont si courts, que leurs jambes sont leves et appuyes sur les
paules de leurs chevaux. Je ne saurais accoutumer mes yeux  cette
mode. Ils disent que, quand ils sont ainsi, ils en ont plus de force
pour donner un coup, et qu'ils peuvent s'lever et s'avancer contre
celui qu'ils attaquent. Mais pour revenir  la mascarade, ils
s'assemblrent tous dans un lieu marqu (c'est ordinairement 
quelqu'une des portes de la ville). Les rues par o ils devaient passer
taient sables, et des deux cts, il y avait des perches avec des
rchauds, qui faisaient des illuminations, sans compter les flambeaux de
cire blanche. On mit des lanternes transparentes et toutes peintes aux
fentres des maisons, ce qui faisait un trs-bon effet. Chaque cavalier
avait un grand nombre de laquais, qui taient vtus de toile d'or et
d'argent. Ils marchaient  ct de leurs matres avec des flambeaux.
Les matres allaient quatre  quatre au petit pas, tenant aussi chacun
un flambeau. Ils traversrent toute la ville avec des trompettes, des
timbales, des musettes et des fifres. Quand ils furent arrivs au
palais, qui tait tout illumin, et dont la cour tait sable, ils
firent plusieurs tours, coururent les uns contre les autres, et
s'entre-poussrent pour tcher de se faire choir[130].

Le prince Alexandre de Parme, qui est prodigieusement gros, tomba de
cette manire. Il fit autant de bruit qu'une petite montagne qui
tomberait d'un lieu lev. L'on eut beaucoup de peine  l'emporter, car
il tait tout froiss de sa chute. Il y en avait plusieurs avec leurs
grandes lunettes, mais particulirement le marquis d'Astorga, qui ne les
porte pas seulement pour la gravit; il est vieux et il en a besoin;
malgr cela, il est toujours galant. Il sera _Mayordomo mayor_ de la
jeune Reine. Il est grand d'Espagne.

A propos de grand d'Espagne, Don Fernand de Tolde me disait l'autre
jour une chose assez plaisante. Son beau pre, qui se nomme le marquis
de Palacios, fait des dpenses effroyables; car il est un des galants de
profession des dames du palais; et pour y parvenir, il faut avoir de
l'esprit et beaucoup de magnificence. Je dis une certaine sorte d'esprit
toute particulire; une dlicatesse, des termes choisis, des modes
singulires. Il faut savoir crire en prose et en vers, et le savoir
mieux qu'un autre. Enfin, l'on parle et l'on agit dans cette galanterie
du palais autrement qu' la ville. Pour en revenir au marquis de
Palacios, il y avait une fte ordonne dont le Roi l'avait mis; il
n'avait pas le sou pour y paratre. Il a plusieurs villes  lui; il
s'avisa d'y aller en poste, et ds qu'il fut arriv dans la premire, il
fit afficher que tous ceux qui voudraient tre faits grands vinssent le
trouver. Il n'y eut ni juges, ni bourgeois, ni marchands qui ne se
sentissent presss d'un dsir d'ambition pour le grandat. La maison se
trouva remplie de toutes sortes de gens; il fit march avec chacun en
particulier; il en tira le plus qu'il put, et ensuite, il les fit tous
couvrir devant lui, comme fait le Roi quand il accorde le grandat, et
leur en donna des patentes en forme. Cela lui russit trop bien dans la
premire ville pour manquer de faire la mme tentative dans les autres.
Il y trouva de semblables dispositions pour lui donner de l'argent et
pour obtenir, par son moyen, le grandat. Il amassa ainsi une somme
considrable, et vint faire une grosse dpense  la cour. Mais comme
l'on a toujours des ennemis, il y eut quelques personnes qui voulurent
lui faire une affaire, auprs du Roi, de cette plaisanterie. Il en fut
averti, et il se justifia aisment, en disant que tous ceux  qui il
avait accord la permission de se couvrir devant lui, tant ns ses
vassaux, lui devaient trop de respect pour prendre cette libert sans
son consentement; qu'ainsi il les avait faits grands  son gard. Aprs
cela on tourna la chose en raillerie.

Ce marquis vient souvent nous voir, et comme il tait de la vieille
cour, il me disait hier qu'un fameux astrologue tant un jour avec le
feu Roi sur la terrasse du palais, le Roi lui demanda la hauteur de cet
endroit. Il regarda le ciel et dit une hauteur fixe. Le Roi donna ordre
secrtement que l'on hausst le pav de la terrasse de trois ou quatre
doigts, et l'on y travailla toute la nuit. Le lendemain matin, il fit
appeler l'astrologue, et, l'ayant men sur la terrasse, il lui dit: Je
parlais, hier au soir, de ce que vous m'avez dit sur la hauteur de ce
lieu, mais l'on m'a soutenu que vous vous trompez. Sire, dit-il, j'ose
croire que je ne me suis point tromp. Considrez, dit le Roi, et puis
nous en ferons la honte  ceux qui se vantent d'tre plus habiles que
vous. Il recommena aussitt de faire ses spculations. Le Roi le voyait
changer de couleur, et il paraissait fort embarrass. Enfin il
s'approcha et lui dit: Ce que j'avanai hier  Votre Majest tait
vritable, mais je trouve aujourd'hui que la terrasse est un peu hausse
ou que le ciel est un peu baiss. Le Roi sourit et lui dit la pice
qu'il lui avait faite.

Pour vous parler d'autre chose, je vous dirai que le Roi a trois
personnes dans sa maison, que l'on nomme particulirement les grands
officiers. C'est le _Mayordomo major_, le _Sumiller_ du corps et le
Grand cuyer. Ces trois charges sont distingues en ce que le mayordomo
commande dans le palais, que le sumiller du corps a le pas dans la
chambre du Roi, et que le grand cuyer ordonne lorsque le Roi est
ailleurs qu'au palais.

Les charges de gentilshommes de la chambre du Roi sont aprs celles-l.
Ils portent, pour marque de leur dignit, une clef dore pendue  leur
ceinture. Il y a trois sortes de ces clefs. La premire donne l'exercice
de gentilhomme de la chambre; la seconde, l'entre sans l'exercice; et
la troisime est appele la _llave capona_, qui ne donne l'entre que
dans l'antichambre[131]. Le nombre de ces gentilshommes est grand. Il y
en a quarante d'exercice, qui servent tour  tour chacun un jour, et ils
sont, pour la plupart, des grands d'Espagne. Les _mayordomos_, qui
veulent dire matres d'htel ordinaire, ont les mmes entres que les
gentilshommes de la chambre. Les personnes de la premire qualit
remplissent ces charges. Ce sont, pour la plupart, les seconds fils des
grands. Ils servent par semaine, et, lorsque le grand matre est absent,
ils sont revtus de son pouvoir. Ils servent aussi d'introducteurs aux
ministres trangers quand ils vont  l'audience. Il y en a huit.
Quelquefois le nombre en augmente, mais il ne diminue pas.

Le Roi a trois compagnies sous sa garde, qui n'ont rien de commun les
unes avec les autres. Le marquis de Falces commande la garde flamande
ou bourguignonne. Elle est de cent hallebardiers; et, quoiqu'on les
nomme ici archers de la garde, on peut les appeler gardes du corps. La
garde allemande est de pareil nombre. Don Pedro d'Aragon en est
capitaine. La garde espagnole est aussi de cent hallebardiers, sous le
commandement du comte de Los Arcos. Il est encore capitaine d'une autre
compagnie de cent Espagnols appels les gardes de la _Lancilla_, et
celle-l ne parat qu'aux grandes crmonies et aux enterrements des
Rois[132].

Les affaires de l'tat sont gouvernes par un premier ministre que l'on
nomme _Privado_. Il a sous lui un secrtaire d'tat, dont le bureau est
dans le palais. Les affaires qui viennent au Roi et au ministre doivent
d'abord passer par ses mains; et, comme il expdie aussi tout ce que le
Roi a ordonn, on l'appelle _Secretario del Despacho universal_.

Le conseil d'tat et plusieurs autres conseils examinent les affaires,
et le Roi ou le premier ministre en dcident ensuite. Il y a un grand
nombre de conseils. Voici le nom de ceux qui entrent  prsent dans le
conseil d'tat:

Le conntable de Castille, de la maison de Velasco, en est le doyen.

Le duc d'Albe.

Le duc de Medinaceli.

Don Pedro d'Aragon.

L'amirante de Castille.

Le marquis d'Astorga.

Le prince de Stigliano.

Le duc d'Ossone.

Le comte de Chinchon.

Don Vincente Gonzaga, prince de Guastalla.

Don Louis Portocarrero, cardinal-archevque de Tolde.

Le marquis de Liche.

Le marquis de Los Balbazes.

Don Diego Sarmiento.

Don Melchior Navarro.

Le marquis de Los Velez.

Le marquis de Mansera.

Le duc d'Albuquerque.

Outre ce conseil, qui est le principal, il y a ceux de l'Inquisition, de
la Guerre, des ordres d'Aragon, des Indes, d'Italie, de la Hazienda, de
la Croisade et de Flandre. Il y a aussi la chambre de Castille, des
Alcaldes de Corte, de la Contaduria, del Aposento, de Los Bosques
Reales, de Los Milliones et de Competencias. Mais ne pensez pas, ma
chre parente, que les appointements et les profits soient mdiocres.
Par exemple, les conseillers du conseil des Indes retirent dix-huit 
vingt mille cus de rente de leur charge. A propos de charges, on croit
qu'elles ne se vendent point ici, et cela est au moins en apparence. Il
semble que l'on accorde tout au mrite ou  la naissance; cependant on
fait sous mains des prsents si considrables, que, pour avoir de
certaines vice-royauts, l'on donne jusqu' cinq mille pistoles et
quelquefois davantage. Ce qui s'appelle acheter ailleurs, s'appelle 
Madrid faire un _regalo_, c'est--dire un prsent, et l'un vaut l'autre,
avec cette diffrence qu'une charge qu'on achte, ou un gouvernement est
 vous tant que vous vivez, et passe quelquefois en hritage  vos
enfants, par le droit naturel ou par commission du prince. Mais en
Espagne on ne jouit que trois ans, cinq ans au plus, d'un poste que l'on
a pay bien cher. Il est ais de juger que ceux qui font de telles
avances savent bien o se rembourser de l'intrt et du principal. Le
peuple en souffre horriblement; il se voit toujours sur les bras un
nouveau vice-roi ou un nouveau gouverneur, qui vient de s'puiser pour
donner  la cour tout ce qu'il avait d'argent comptant et quelquefois
celui de ses amis. Il arrive affam; il faut l'enrichir en peu de temps;
et ce pauvre peuple est pill  toutes mains, sans que des plaintes
aient lieu. C'est bien autre chose dans les Indes, o l'or est si
commun, et o l'on est encore plus loign du Roi et des ministres. Il
est certain qu'on en rapporte des sommes immenses, comme je vous l'ai
dj mand. Il n'est pas jusqu'aux religieux qui vont y prcher qui n'en
reviennent avec quarante et cinquante mille cus qu'ils amassent en
trois ou quatre ans; de sorte que, malgr leur voeu de pauvret, ils
trouvent le secret de s'enrichir; et pendant leur vie on les laisse
jouir du fruit de leur mission.

Les couvents ont encore une autre adresse qui leur russit
ordinairement, c'est que, lorsqu'un religieux devient fils unique, si
son pre a du bien, on lui persuade de le laisser au monastre o son
fils a pris l'habit,  condition qu'il en touchera le revenu pendant sa
vie, et qu'aprs sa mort le couvent en hritera et priera Dieu pour le
pre et pour le fils. De sorte qu'il y a de simples religieux qui ont
trente mille livres de rente  leur disposition. Cette abondance, dans
un pays o la raison n'a gure d'empire sur le coeur, ne sert pas
toujours  les sanctifier; et s'il y en a quelques-uns qui en font un
bon usage, il y en a beaucoup qui en abusent.

On remarque qu'il vient des Indes, tous les deux ans, plus de cent
millions de livres, sans que le quart entre dans les coffres du roi
d'Espagne. Ces trsors se rpandent dans toute l'Europe; les Franais,
les Anglais, les Hollandais et les Gnois en tirent la meilleure partie.
Il semble qu'il n'est pas d'une politique aussi raffine que celle des
Espagnols de consommer leurs propres sujets  tirer l'or des mines, pour
en laisser profiter des nations avec lesquelles ils sont bien souvent en
guerre. Mais la paresse naturelle, qui les empche de travailler et
d'avoir chez eux des manufactures, les oblige d'avoir recours  ceux qui
peuvent fournir des marchandises pour ce pays-l.

Comme les trangers n'osent hasarder d'y aller, parce qu'il n'y va pas
de moins que d'tre pendu, ils mettent leurs effets sous le nom des
marchands espagnols, avec lesquels on trouve beaucoup de fidlit; et
quand le Roi le voudrait, il ne pourrait empcher que les trangers ne
reussent leurs lots, car les Espagnols, dans cette rencontre,
aimeraient mieux perdre le leur, que de voir faire tort aux autres. Une
chose singulire, c'est que, lorsque la flotte vient mouiller  Cadix,
il se trouve l des gens qui font profession publique d'aider  frauder
les droits du Roi sur les entres de l'argent et des marchandises. C'est
leur ngoce, comme  un banquier de tenir sa banque. On les nomme
_metadors_, et, quelque fripons qu'ils soient  l'gard du Roi, il faut
convenir qu'ils ne le sont pas avec les particuliers qui font un trait
avec eux, par lequel, moyenant une certaine remise, ils leur
garantissent tout leur argent dans la ville o ils veulent. C'est un
commerce si sr, qu'on n'en voit point qui manquent de parole. On
pourrait punir ces gens-l des friponneries qu'ils font au Roi, mais il
en natrait des inconvnients pour le commerce, qui nuiraient peut-tre
plus que cette punition n'apporterait de profit. De manire que le
gouvernement et les juges n'entrent point en connaissance de ce qui se
passe. Il y aurait un remde assez ais pour empcher que le Roi perdt
tout en cette occasion; ce serait de diminuer une partie des droits, qui
sont fort hauts, et ce qui se donne  ces metadors se payerait  la
contratacion, et mme davantage, parce que naturellement les marchands
n'aiment pas la fraude, et qu'ils craignent toujours de payer tout d'un
coup, ce qu'ils vitent en dix voyages. Mais les Espagnols veulent tout
ou rien, et bien souvent ils n'ont rien. Quant  Madrid, il n'y faut pas
chercher de plus grands voleurs que les gens de justice. Ce sont eux qui
s'approprient impunment les droits du Roi, et qui le pillent d'une
telle manire qu'il ne faut pas s'tonner s'il manque si souvent
d'argent. Ils ne se contentent pas de faire tort  leur souverain, ils
n'pargnent pas le peuple; et bien que les lois du pays soient
trs-bonnes et mme trs-quitables, personne ne s'en ressent. Ceux qui
les ont en main, et qui sont prposs pour les excuter, sont les
premiers qui les corrompent. En donnant quelque argent  un alcalde ou 
un alguazil, on fera arrter la personne du monde la plus innocente; on
la fera jeter dans un cachot et prir de faim, sans nulle procdure,
sans ordre, sans dcret; et quand on sort de prison, il ne faut pas
seulement penser  prendre  partie cet indigne officier de la justice.
Les gens de cette espce sont ordinairement fort intresss partout;
mais ici, c'est une chose outre, et les bons juges sont plus rares en
ce pays qu'ailleurs.

Les voleurs, les assassins, les empoisonneurs, et les personnes capables
des plus grands crimes, demeurent tranquillement  Madrid, pourvu qu'ils
n'aient pas du bien, car, s'ils en ont, on les inquite pour le
tirer[133].

On ne fait justice que deux ou trois fois l'anne. Ils ont la dernire
peine de se rsoudre  faire mourir un criminel qui est, disent-ils, un
homme comme eux, leur compatriote et sujet du Roi. Ils les envoient
presque tous aux mines ou aux galres, et quand ils font pendre quelque
misrable, on le mne sur un ne, la tte tourne vers la queue. Il est
habill de noir; on lui tend un chafaud o il monte pour haranguer le
peuple, qui est  genoux tout en larmes, et qui se donne de grands coups
dans la poitrine. Aprs avoir employ le temps qu'il veut  parler, on
l'expdie gravement; et comme ces exemples de justice sont rares, ils
font beaucoup d'impression sur ceux qui les voient.

Quelques richesses qu'aient les grands seigneurs, quelque grande que
soit leur fiert ou leur prsomption, ils obissent aux moindres ordres
du Roi avec une exactitude et un respect que l'on ne peut assez louer.
Sur le premier ordre ils partent, ils reviennent, ils vont en prison ou
en exil, sans se plaindre. Il ne se peut trouver une soumission et une
obissance plus parfaites, ni un amour plus sincre que celui des
Espagnols pour leur Roi. Ce nom leur est sacr, et pour rduire le
peuple  tout ce que l'on souhaite, il suffit de dire, le Roi le veut.
C'est sous son nom que l'on accable ces pauvres gens d'impts dans les
deux Castilles. A l'gard des autres royaumes ou provinces, ils n'en ont
pas tant; ils se vantent, la plupart, d'tre libres et de ne payer que
ce qu'ils veulent.

Je vous ai dj marqu, ma chre cousine, que l'on suit exactement en
toutes choses la politique de Charles-Quint; sans se souvenir que la
succession des temps change beaucoup aux vnements, quoiqu'ils
paraissent semblables et dans les mmes circonstances, et que ce qu'on
pouvait entreprendre il y a six-vingts ans, sans tmrit, sous un rgne
florissant, serait une imprudence sous un rgne qui l'est beaucoup
moins. Cependant leur vanit naturelle les empche d'examiner que la
Providence permet quelquefois que les empires, comme les maisons
particulires, aient  proportion leurs rvolutions. Pour les Espagnols,
ils se croient toujours les mmes; mais, sans avoir connu leurs aeux,
j'ose dire qu'ils se trompent.

Pour quitter des rflexions peut-tre trop srieuses et trop leves
pour moi, je vais vous dire que c'est une rjouissance gnrale 
Madrid, dans le temps que la flotte des Indes arrive. Comme on n'y est
pas d'humeur  thsauriser, cette abondance d'argent, qui vient tout
d'un coup, se rpand sur tout le monde. Il semble que ces sommes
immenses ne cotent rien, et que c'est un argent que le hasard leur
envoie. De sorte que les grands seigneurs assignent l-dessus leurs
cranciers, et qu'ils les payent avec une profusion qui, sans contredit,
a quelque chose de noble et de gnreux; car on trouve en peu de pays
une libralit aussi naturelle qu'en celui-ci; et je dois y ajouter
qu'ils ont une patience digne d'admiration. On les a vus soutenir des
siges trs-longs et trs-pnibles, o, malgr les fatigues de la
guerre, ils ne se nourrissaient que de pain fait avec du bl gt, et ne
buvaient que de l'eau corrompue, bien qu'il n'y ait pas d'hommes au
monde plus dlicats qu'eux sur la bonne eau. On les a vus, dis-je,
exposs  l'injure des temps, demi-nus, couchs sur la dure, et malgr
cela plus braves et plus fiers que dans l'opulence et la prosprit. Il
est vrai que la temprance qui leur est naturelle leur est d'un grand
secours pour endurer la faim quand ils y sont rduits. Ils mangent fort
peu, et  peine veulent-ils boire du vin. La coutume qu'ils ont d'tre
toujours seuls  table contribue  les entretenir dans leur frugalit.
En effet, leurs femmes ni leurs filles ne mangent pas avec eux. Le
matre a sa table, et la matresse est par terre sur un tapis avec ses
enfants,  la mode des Turcs et des Maures. Ils ne convient presque
jamais leurs amis pour se rgaler ensemble; de sorte qu'ils ne font
aucun excs. Aussi disent-ils qu'ils ne mangent que pour vivre, au lieu
qu'il y a des peuples qui ne vivent que pour manger. Nanmoins, bien des
personnes raisonnables trouvent cette affectation trop grande, et, comme
il n'entre aucune familiarit dans leur commerce, ils sont toujours en
crmonie les uns avec les autres, sans jouir de cette libert qui fait
la vritable union et qui produit l'ouverture du coeur.

Cette grande retraite les livre  mille visions, qu'ils appellent
philosophie; ils sont particuliers, sombres, rveurs, chagrins, jaloux,
au lieu que s'ils tenaient une autre conduite, ils se rendraient
capables de tout, puisqu'ils ont une vivacit d'esprit admirable, de la
mmoire, du bon got, du jugement et de la patience. Il n'en faut pas
davantage pour se rendre savant, pour se perfectionner, pour tre
agrable dans la conversation, et pour se distinguer parmi les nations
les plus polies. Mais bien loin de vouloir tre ce qu'ils seraient
naturellement, pour peu qu'ils le voulussent, ils affectent une
indolence qu'ils nomment grandeur d'me; ils ngligent leurs affaires
les plus srieuses et l'avancement de leur fortune. Le soin de l'avenir
ne leur donne aucune inquitude. Le seul point o ils ne sont pas
indiffrents, c'est sur la jalousie, ils la portent jusqu'o elle peut
aller. Le simple soupon suffit pour poignarder sa femme ou sa
matresse. Leur amour est toujours un amour furieux, et cependant les
femmes y trouvent des agrments. Elles disent qu'au hasard de tout ce
qui leur peut arriver de plus fcheux, elles ne voudraient pas les voir
moins sensibles  une infidlit; que leur dsespoir est une preuve
certaine de leur passion; et elles ne sont pas plus modres qu'eux
quand elles aiment. Elles mettent tout en usage pour se venger de leurs
amants, s'ils les quittent sans sujet. De sorte que les grands
attachements finissent d'ordinaire par quelque catastrophe funeste. Par
exemple, il y a peu qu'une femme de qualit, ayant lieu de se plaindre
de son amant, trouva le moment de le faire venir dans une maison dont
elle tait la matresse, et aprs lui avoir fait de grands reproches,
dont il se dfendit faiblement, parce qu'il les mritait, elle lui
prsenta un poignard et une tasse de chocolat empoisonn, lui laissant
seulement la libert de choisir le genre de mort. Il n'employa pas un
moment pour la toucher de piti. Il vit bien qu'elle tait la plus forte
en ce lieu, de sorte qu'il prit froidement le chocolat, et n'en laissa
pas une goutte. Aprs l'avoir bu, il lui dit: Il aurait t meilleur si
vous y aviez mis plus de sucre, car le poison le rend fort amer;
souvenez-vous-en pour le premier que vous accommoderez. Les convulsions
le prirent presque aussitt. C'tait un poison trs-violent, et il ne
demeura pas une heure  mourir. Cette dame, qui l'aimait encore
passionnment, eut la barbarie de ne le point quitter qu'il ne ft mort.

L'ambassadeur de Venise, qui est fort poli, tait chez lui ces jours
passs; on vint lui dire qu'une dame couverte d'une mante voulait lui
parler, et qu'elle se cachait si bien qu'on n'avait pu la voir. Elle
avait deux cuyers et assez de train. Il la fit entrer dans sa chambre
d'audience; elle le pria de faire sortir tout le monde. Quand elle fut
seule, elle se dvoila et elle lui parut parfaitement belle. Je suis
d'une illustre maison, lui dit-elle, je me nomme Doa Blanca de Gusman.
J'ai pass par-dessus tout ce que la biensance me prescrit, en faveur
de la passion que j'ai pour vous; je viens vous le dclarer, seigneur,
et vous dire que je veux rester ici cette nuit. A des paroles si
impudentes, l'ambassadeur ne put douter que ce ne ft quelque friponne
qui avait emprunt un nom de qualit, pour le faire donner dans le
panneau. Il lui dit cependant avec honntet, qu'il ne s'tait jamais
cru malheureux de servir la Rpublique, que dans ce moment il aurait
souhait n'tre point ambassadeur, pour profiter de la grce qu'elle
voulait lui faire, mais que l'tant, il n'y avait point d'apparence
qu'il ft demeurer chez lui une personne si distingue; que cela lui
attirerait des affaires, et qu'il la priait de vouloir bien se retirer.
Cette femme aussitt devint comme une furieuse, et, aprs l'avoir charg
d'injures et de reproches, elle tira un stylet et elle se jeta sur lui
pour le frapper. Il l'en empcha sans peine, et ayant appel un de ses
gentilshommes, il lui dit de donner cinq ou six pistoles  cette femme.
Elle mritait si peu cette gnrosit et elle en fut tellement apaise,
qu'elle lui avoua de bonne foi qu'elle tait une crature telle qu'il
l'avait souponne, et que ce qui l'avait fait entrer dans un si grand
dsespoir, c'est que les cuyers qui l'attendaient en bas taient ses
amants, qui l'auraient assomme de coups si elle n'avait rien rapport
de sa qute; qu'il aurait fallu encore qu'elle payt  ses dpens
l'quipage qui tait lou pour cette unique crmonie, et qu'elle aurait
autant aim mourir que d'essuyer tous ces chagrins. L'ambassadeur trouva
qu'elle se confessait si plaisamment qu'il lui fit donner encore dix
pistoles; car, lui dit-il, puisque vous avez  partager avec tant
d'honntes gens, votre part serait trop petite. Elle russit si bien en
ce lieu-l, que, du mme pas, elle fut chez l'ambassadeur de France;
mais on ne l'y reut point avec une pareille courtoisie. Peu s'en fallut
qu'au premier emportement qu'elle marqua, on ne la rgalt des
trivires, elle et son cortge. Il ne lui donna pas un sol, trop
heureuse d'en sortir comme elle y tait entre, parce que tout lui tait
contraire.

Nous tions arrtes ce matin dans la Plaza Mayor, pour attendre la
rponse d'un gentilhomme que ma parente avait envoy proche de l.
C'est en ce lieu que l'on vend du poisson, et il y avait une femme qui
vendait quelques petits morceaux de saumon qu'elle disait tre frais.
Elle faisait un bruit dsespr avec son saumon; elle appelait tous les
passants pour que l'on vnt le lui acheter. Enfin il est venu un
cordonnier, que j'ai connu tel, parce qu'elle l'a nomm Senor
_Capatero_. Il lui a demand une livre de saumon. (Vous remarquerez
qu'ici l'on achte tout  la livre jusqu'au bois et au charbon.) Vous
n'hsitez point sur le march, lui a-t-elle dit, parce que vous croyez
qu'il est  bon prix, mais vous vous trompez, il vaut un cu la livre.
Le cordonnier, indign du doute o elle tait, lui a dit d'un ton de
colre: S'il avait t  bon march, il ne m'en aurait fallu qu'une
livre; puisqu'il est cher, j'en veux trois. Aussitt il lui donna trois
cus, et enfonant son petit chapeau (car les gens de mtier les portent
aussi petits que les gens de qualit les portent grands), aprs avoir
relev sa moustache par rodomontade, il a lev aussi la pointe de sa
formidable pe jusqu' son paule, et nous a regardes firement,
voyant bien que nous coutions son colloque et que nous tions
trangres. La beaut de la chose, c'est que peut-tre cet homme si
glorieux n'a rien au monde que ces trois cus-l, que c'est le gain de
toute sa semaine, et que demain, lui, sa femme et ses petits enfants
jeneront plus rigoureusement qu'au pain et  l'eau; mais telle est
l'humeur de ces gens-ci; il y en a mme plusieurs qui prennent les pieds
d'un chapon, et les font pendre par-dessous leur manteau, comme s'ils
avaient effectivement un chapon; cependant ils n'en ont que les pieds.

On ne voit pas un menuisier, un sellier, ou quelque autre homme de
boutique, qui ne soit habill de velours et de satin, comme le roi,
ayant sa grande pe, le poignard et la guitare attache dans sa
boutique. Ils ne travaillent que le moins qu'ils peuvent, et je vous ai
dj dit plus d'une fois qu'ils sont naturellement paresseux. En effet,
il n'y a que l'extrme ncessit qui les oblige de faire quelque chose;
alors ils travaillent les dimanches et les ftes, sans faon, tout comme
les autres jours, et puis ils vont porter leur marchandise. Si c'est un
cordonnier et qu'il ait deux apprentis, il les mne tous deux avec lui,
et donne  chacun un soulier  porter; s'il en a trois, il les mne tous
trois, et ce n'est qu'avec peine qu'il se rabaisse  vous essayer sa
besogne. Quand elle est livre, il va s'asseoir au soleil (que l'on
nomme le feu des Espagnols) avec une troupe de fainants comme lui, et
l, d'une autorit souveraine, ils dcident des affaires d'tat et
rglent les intrts des princes. Souvent ils se querellent l-dessus.
Quelque grand politique, qui se croit plus habile que les autres, veut
que l'on cde  son avis, et quelques autres, aussi opinitres que lui,
n'en veulent rien faire. De sorte qu'ils se battent sans quartier.
J'tais, il y a deux jours, chez l'ambassadrice du Danemark, lorsqu'on y
apporta un malheureux qui venait d'tre bless dans la rue. C'tait un
fruitier; il avait soutenu que le Grand Seigneur serait un malhabile
homme s'il ne faisait point trangler son frre. Un autre,  qui ce
jeune prince n'tait pas si dsagrable, voulut prendre son parti; et
l-dessus ils s'taient battus. Mais il faut remarquer que tous ces
gens-l parlent des affaires de la politique avec assez de connaissance
pour appuyer ce qu'ils disent de bonnes raisons.

Il y a dans la ville plusieurs maisons qui sont comme des acadmies, o
chacun s'assemble: les uns pour jouer et les autres pour la
conversation. L'on y joue fort fidlement, et quelque somme que l'on
perde sur sa parole, les vingt-quatre heures ne passent jamais que l'on
ne paye. Si l'on y manquait, on serait perdu d'honneur et de rputation.
Il n'y a aucune raison qui puisse surmonter cette ncessit de payer
dans les vingt-quatre heures. L'on y joue fort grand jeu et
trs-honntement, sans bruit et sans faire paratre aucun chagrin. Quand
on gagne, c'est la coutume de donner le _barato_. Il me semble que cela
se pratique aussi en Italie. C'est--dire que vous donnez de l'argent 
quelques-uns de ceux qui sont prsents, aux uns plus, aux autres moins;
soit que vous les connaissiez ou non. Celui  qui l'on a prsent le
_barato_ ne doit jamais le refuser, ft-il cent fois plus riche et plus
de qualit que celui qui le lui donne. L'on peut aussi le demander  un
joueur qui gagne, et il ne manque pas de le donner. Il y a des gens qui
ne subsistent que par ce moyen-l. Cependant cette coutume est
dsagrable, parce que celui qui gagne n'emporte quelquefois rien de son
gain, et s'il recommence  jouer, il perd bien souvent le sien.

Au reste, si l'on connaissait qu'un homme et filout, il pourrait de
bonne heure renoncer  la socit civile, car il n'y aurait pas
d'honntes gens qui voulussent avoir commerce avec lui, et si on le
surprenait en filoutant, il serait heureux d'en tre quitte pour des
_cuchillades_, c'est--dire des coups du tranchant de l'pe, et non pas
de la pointe.

A l'gard des conversations que l'on fait dans ces acadmies, il y en a
de fort spirituelles, et il s'y trouve bien des personnes savantes. Car,
enfin, il y en a ici tout comme ailleurs, et l'on y crit de fort jolies
choses. Ce qu'ils appellent des nouvelles me semble d'un caractre
charmant. Ils y gardent toujours la vraisemblance, et leur sujet est si
bien conduit, leur narration si concise et si simple, sans tre ni basse
ni rampante, que l'on doit convenir qu'ils ont un gnie suprieur pour
ces sortes d'ouvrages. Je tcherai d'en recouvrer quelqu'un de ce genre,
je le traduirai et je vous l'enverrai, pour que vous jugiez par
vous-mme. Comme je ne suis pas capable de parler des choses qui
traitent de matires plus releves, je ne vous en dirai rien, jusqu' ce
que je sache l-dessus le sentiment des connaisseurs, et que, tout au
plus, je puisse leur servir d'cho. Il est vrai, cependant, que je les
trouve outrs dans leurs louanges et qu'ils n'y gardent pas assez de
vraisemblance. Leur imagination, qui est fort vive, fait quelquefois
trop de chemin. Je lisais l'autre jour dans un livre, qu'en parlant de
Philippe IV, l'auteur disait que ses vertus et ses grandes qualits
taient si tendues, que, pour les crire, il n'y avait pas
suffisamment de papier dans l'univers, et qu'une plume ordinaire
n'tait pas digne de tracer des choses si divines; qu'ainsi il fallait
que le soleil les crivt avec ses rayons sur la surface des cieux[134].
Vous m'avouerez que c'est se perdre dans les nues, et qu' force de
vouloir lever le hros, le pauvre auteur tombe et se casse le cou.
Leurs livres sont trs-mal imprims, le papier en est gris; ils sont
fort mal relis, couverts pour la plupart d'un mchant parchemin ou de
basane[135].

Je ne veux pas omettre de vous dire comme une chose essentielle, que la
politique des Espagnols les oblige de hasarder la rcompense d'un cent
de faux avis, plutt que de ngliger l'occasion d'en recevoir un bon. Ni
le pays d'o l'on est, ni les gens qui agissent ne leur sont point
suspects; ils veulent tout savoir et payent libralement ceux qui les
servent. Ils n'attendent pas mme que le service soit reu pour avancer
la rcompense. Vous ne sauriez croire combien cette maxime leur a valu.
Ils ont t quelquefois pris pour dupes, cela ne les a point rebuts,
et dans la suite ils y trouvent toujours leur compte. Il est encore vrai
que pour peu de prtexte que l'on ait de demander une grce au Roi,
pourvu que l'on ne se rebute point et que l'on suive son premier dessein
avec persvrance, tt ou tard vous obtenez une partie de ce que vous
souhaitez. Les ministres sont persuads qu'il ne serait pas de la
grandeur d'un si puissant monarque de refuser peu de chose, et bien
qu'il n'y ait pas de justice  prtendre une faveur que l'on n'a point
mrite par ses services, cependant on l'obtient quand on la demande
sans relche. J'en avais des exemples tous les jours.

Je ne vous ai pas encore dit, ma chre cousine, que lorsque j'arrivai
ici, toutes les dames me firent l'honneur de me venir voir les
premires. C'est l'usage de prvenir les trangres, quand on est
inform de leur qualit et de leur conduite. Elles regardent fort 
l'une et  l'autre. Quand je fus leur rendre visite, chacune me fit un
petit prsent, et dans une seule maison j'en recevais quelquefois une
douzaine; car jusqu'aux enfants de quatre ans veulent vous rgaler. On
m'a donn de grandes corbeilles de vermeil dor, enrichies de corail,
qui forme des fleurs trs-dlicatement travailles. Cela se fait 
Naples et  Milan. J'ai eu des botes d'ambre garnies d'or maill,
pleines de pastilles. Plusieurs m'ont donn des gants, des bas de soie
et des jarretires en quantit. Mais ces gants ont cela de particulier,
qu'ils sont aussi courts que ceux des hommes, parce que les femmes
attachent leurs manches au poignet. Il n'y a que les doigts qui sont
d'une longueur ridicule. Pour les bas, ils les font de _pelo_, c'est de
la soie crue. On les fait si courts et si petits par le pied, que j'ai
vu bien des poupes  qui ils ne pourraient tre propres. Les
jarretires sont d'un ruban large, fort lger et travaill trs-clair,
semblable  celui dont les paysans se servent  leurs noces. Ces
jarretires sont garnies aux deux bouts de dentelle d'Angleterre de fil.
On m'a aussi donn de fort belles coupes de terre sigille et mille
autre choses de cette manire. Si jamais je pars d'ici et que j'y fasse
un second voyage, ce sera  moi de leur faire des prsents. Mais tout
les contente; des aiguilles, des pingles, quelques rubans et surtout
des pierreries du Temple les ravissent. Elles, qui en ont tant de fines
et qui sont si belles, ne laissent pas d'en porter d'effroyables. Ce
sont proprement des morceaux de verre que l'on a mis en oeuvre, tout
semblables  ceux que nos ramoneurs vendent  nos provinciales qui n'ont
jamais vu que leur cur et leurs brebis. Les plus grandes dames sont
charges de ces verrines, qu'elles achtent fort cher. Lorsque je leur
ai demand pourquoi elles aiment tant les diamants faux, elles m'ont dit
que c'est  cause que l'on en trouve d'aussi gros que l'on en veut. En
effet, elles en portent  leurs pendants d'oreilles de la grosseur d'un
oeuf, et tout cela leur vient de France ou d'Italie; car, comme je vous
l'ai dit, on ne fait gure de choses  Madrid; on y est trop paresseux.

Il n'y a point de bons peintres dans cette ville, la plupart de ceux
qui y travaillent ne sont pas du pays; ce sont des Flamands, des
Italiens ou des Franais qui viennent s'y tablir et qui n'y font
pourtant pas grande fortune, car l'argent ne roule pas et n'entre point
dans le commerce. Pour moi, je vous avoue que je n'en ai jamais moins
vu. Ma parente reoit d'assez grosses sommes tout en _quartos_, c'est de
la monnaie de cuivre, aussi sale que des doubles, et toute vilaine
qu'elle est, elle sort du trsor royal. On les donne au poids (car quel
moyen de compter cette gueuserie-l). Des hommes les apportent dans de
grandes corbeilles de natte qu'ils attachent sur leur dos; et quand ces
payements arrivent, toute la maison passe huit jours  compter les
quartos. Sur dix mille francs, il n'y a pas cent pistoles en or ou en
argent[136].

On a ici un grand nombre d'esclaves qui s'achtent et se vendent fort
cher. Ce sont des Maures et des Turcs. Il y en a qui valent jusqu'
quatre et cinq cents cus. Autrefois, on avait droit de vie et de mort
sur eux. Un patron pouvait tuer son esclave comme il aurait pu tuer un
chien; mais on a trouv que cette barbarie ne s'accordait pas avec les
maximes de la religion chrtienne, et c'est  prsent une chose
dfendue. Cependant ils les battent jusqu' leur casser quelquefois les
os, sans en tre recherchs. Il est vrai qu'il n'y a gure de matres
qui se portent  ces sortes d'extrmits; et lorsqu'un homme aime son
esclave et qu'elle consent  ce qu'il veut, elle devient aussitt libre.
A l'gard des autres domestiques, il serait dangereux de les maltraiter;
ils prtendent, la plupart, d'tre d'aussi bonne maison que le matre
qu'ils servent, et s'ils en taient outrags, ils seraient capables,
pour se venger, de le tuer en trahison ou de l'empoisonner. On en a vu
plusieurs exemples. Ils disent qu'il ne faut pas insulter  leur
mauvaise fortune; que pour tre rduits  servir, ils ne renoncent pas 
l'honneur, et qu'ils le perdraient s'ils souffraient des coups de qui
que ce pt tre.

Les pauvres mme ont de la gloire, et quand ils demandent l'aumne,
c'est d'un air imprieux et dominant. Si on les refuse, il faut que ce
soit avec civilit, en leur disant: _Cavallero perdone usted, no tenga
moneda_; cela veut dire: Cavalier, pardonnez-moi, je n'ai point de
monnaie. Si on les rebute, ils se fondent en raisons, et veulent vous
prouver que vous ne mritez pas la grce que Dieu vous fait de vous
donner du bien, et ils ne vous laissent pas un moment en repos. Mais
aussitt qu'on leur parle avec honntet, ils semblent satisfaits et se
retirent.

Les Espagnols sont naturellement assez doux, ils marient leurs esclaves,
et quand c'est avec une autre esclave, les enfants qu'ils ont ne sont
pas libres, et sont soumis au patron comme leurs parents; mais si ces
enfants se marient, leurs enfants ne sont plus esclaves. Il en est de
mme si une femme esclave pouse un homme libre, ses enfants suivent la
condition de leur pre. L'on est fort bien servi de ces malheureux; ils
ont une assiduit et une soumission que les autres n'ont pas. Il y en a
peu qui veulent changer de religion. J'en ai une qui n'a que neuf ans,
elle est plus noire que l'bne, et ce devait tre un miracle de beaut
dans son pays, car son nez est tout plat, ses lvres prodigieusement
grosses, l'mail de ses yeux blanc, ml de couleur de feu, et ses dents
admirables, aussi bien en Europe qu'en Afrique. Elle ne sait un mot
d'autre langue que la sienne. Elle se nomme Zayde. Nous l'avons fait
baptiser. Cette petite chrtienne avait t si bien accoutume,
lorsqu'on la voulait vendre, de quitter son manteau blanc et de se
dpouiller toute nue, que j'ai eu beaucoup de peine  l'empcher de le
faire; et l'autre jour que nous avions grande compagnie, mademoiselle
Zayde, que j'envoyai querir, prit la peine de paratre tout d'un coup
avec son petit corps noir aussi nu que lorsqu'elle vint au monde. J'ai
rsolu de la faire fouetter pour lui faire comprendre que cette sorte
d'habitude ne me plat point. Je ne puis le lui faire entendre que par
ce moyen. Ceux qui me l'ont vendue disent qu'elle est fille de
condition; et la pauvre enfant, bien souvent, vient se mettre  genoux
devant moi, joint les mains, pleure et me montre le ct de son pays. Je
l'y renverrais volontiers et m'en ferais mme un grand plaisir, si elle
y pouvait tre chrtienne. Mais cette impossibilit m'oblige de la
garder. Je voudrais bien l'entendre, car je crois qu'elle a de l'esprit,
et toutes ses actions en marquent. Elle danse  sa mode, et c'est d'une
manire si plaisante, qu'elle nous rjouit beaucoup. Je lui mets des
mouches de taffetas blanc qui l'enchantent. Elle a un habit comme on les
porte au Maroc. C'est une jupe courte et presque sans plis, de grandes
manches de chemise de toile trs-fine, raye de diffrentes couleurs,
semblables  celles de nos bohmiennes; un corps qui n'est qu'une bande
de velours cramoisi  fond d'or, rattach au ct par des boucles
d'argent avec des boutons de mme; et un manteau blanc d'toffe de laine
trs-fine, fort ample et fort long, dont elle s'enveloppe et dont elle
se couvre la tte d'un des bouts. Cet habit est assez beau. Ses petits
cheveux, qui ressemblent  de la laine, sont coups en plusieurs
endroits; ils forment des croissants aux cts, un rond au milieu et
comme un coeur au devant. Elle m'a cot vingt pistoles. Ma fille lui a
donn son sagouin  gouverner; c'est ce petit singe dont M. l'archevque
de Burgos lui fit prsent. Je vous assure que Zayde et le sagouin sont
faits l'un pour l'autre, et qu'ils s'entendent fort bien.

Pour vous parler d'autre chose, il est arriv ici un homme que l'on est
all chercher jusqu'au fond de la Galice. C'est un saint qui,  ce que
l'on prtend, a fait des miracles. La marquise de Los Velez, autrefois
gouvernante du Roi, a pens mourir, et elle l'envoya querir promptement;
mais l'on a t si longtemps  faire ce voyage, qu'elle a recouvr la
sant sans lui. L'on savait le jour qu'il devait arriver, et elle
l'attendait, lorsque Don Fernand de Tolde, qui est son neveu, et qui
n'avait pu la voir depuis son retour de Flandre,  cause de la maladie
qu'elle avait eue, sachant qu'elle tait beaucoup mieux, se rendit chez
elle,  l'heure  peu prs que le saint de Galice y devait venir. Les
gens de la marquise le voyant et ne le connaissant point (car il tait
absent depuis plusieurs annes), sans examiner qu'il n'y a gure
d'hommes de son ge et de son air assez heureux pour faire des miracles,
crurent, ds qu'il parut, que c'tait le saint; ils ouvrirent la grande
porte, sonnrent une cloche pour servir de signal, comme la marquise le
leur avait ordonn. Toutes les dueas et les filles vinrent le recevoir
avec chacune un cierge  la main; il y en avait plusieurs qui se
jetaient  genoux, et ne voulaient pas le laisser passer qu'il ne leur
et donn sa bndiction. Il pensa devenir fou d'une telle rception. Il
ne savait s'il dormait ou s'il tait enchant, et, quoi qu'il pt
s'imaginer, il n'tait point au fait; il avait beau parler, on ne
l'coutait pas, tant le bruit et la presse taient grands. On lui
faisait toucher des chapelets, et celles qui taient loignes les lui
jetaient  la tte avec des centaines de mdailles. Les plus zles
commencrent  lui couper son manteau et son habit. Ce fut alors qu'il
eut la peur entire que pour multiplier ses reliques on le taillt par
morceaux. La marquise de Los Velez, que l'on portait  quatre dans un
grand fauteuil, vint au-devant du saint homme. Il est vrai que
lorsqu'elle aperut la mprise, et qu'elle vit son neveu, elle fit de si
grands et de si longs clats de rire, qu'ils passaient de beaucoup les
forces qu'on lui croyait. En sortant de chez elle, il vint nous voir
encore tout dchir par ces dvotes personnes.

Je dois vous dire, ma chre cousine, que tout est fort retir dans cette
cour; et voici comme l'on vit chez les particuliers. Le matin, en se
levant, on prend de l'eau glace, et incontinent aprs le chocolat.
Quand l'heure du dner est venue, le matre se met  table; sa femme et
ses enfants, comme je vous l'ai marqu, mangent par terre, auprs de la
table; ce n'est pas respect, c'est parce que la matresse ne saurait
tre assise sur une chaise, elle n'y est point accoutume, et il y a de
vieilles Espagnoles qui ne s'y sont peut-tre jamais mises. Le repas est
lger, car on mange peu de viande. Ce qu'ils ont de meilleur, ce sont
des pigeons, des gelinottes, et leur oille qui est excellente. Mais on
ne servira au plus grand seigneur que deux pigeons et quelque ragot
trs-mchant, plein d'ail et de poivre, ensuite du fenouil et un peu de
fruit. Quand ce petit dner est fait, chacun se dshabille dans la
maison et se jette sur son lit, o l'on tend des peaux de maroquin bien
passes pour avoir plus frais. A cette heure, vous ne trouverez pas une
me dans les rues. Les boutiques sont fermes, le commerce est cess, et
il semble que tout est mort. A deux heures l'hiver,  quatre l't, on
commence  se rhabiller, l'on mange des confitures, l'on prend du
chocolat ou des eaux glaces, et chacun va o il juge  propos. Enfin
l'on se retire  onze heures ou minuit. Je vous parle au moins des gens
rgls. Alors le mari et la femme se couchent, l'on apporte une grande
nappe qui couvre tout le lit, et chacun se l'attache au col. Les nains
et les naines servent le souper, qui est aussi frugal que le dner; car
c'est une gelinotte en ragot ou quelque ptisserie qui brle la bouche,
tant elle est poivre. Madame boit de l'eau tout son sol, monsieur ne
boit gure de vin; et le souper fini, chacun dort comme il peut[137].

Ceux qui ne sont pas maris, ou qui ne gardent gure de mesure avec
leurs femmes, aprs qu'ils ont t  la promenade du Prado, o ils sont
l't  demi dshabills dans leurs carrosses (j'entends lorsqu'il est
fort tard), font un bon repas, montent  cheval, et prennent un laquais
en trousse derrire eux. Ils en usent ainsi pour ne le pas perdre; car
allant par la plus obscure nuit dans les rues et marchant vite, quel
moyen qu'un laquais puisse toujours dmler et suivre son matre? Il y
en peut avoir quelques-uns qui le feraient, mais la plupart prendraient
la fuite en pareil cas, car ils ne sont pas braves. Cette cavalcade
nocturne se fait en l'honneur des dames. C'est pour les aller voir, et
ils ne manqueraient pas cette heure-l pour un empire; ils leur parlent
au travers de la jalousie; ils entrent quelquefois dans le jardin, et
montent, quand ils le peuvent,  la chambre. Leur passion est si forte,
qu'il n'y a point de prils qu'ils n'affrontent; ils vont jusque dans le
lieu o l'poux dort; et j'ai ou dire qu'ils se voient des annes de
suite, sans oser prononcer une parole, de peur d'tre entendus. On n'a
jamais su aimer en France comme on prtend que ces gens-ci aiment; et
sans compter les soins, les empressements, la dlicatesse, le dvouement
mme  la mort (car le mari et les parents ne font point de quartier),
ce que je trouve de charmant, c'est la fidlit et le secret. On ne
verra jamais un cavalier se vanter d'avoir reu des faveurs d'une dame.
Ils parlent de leurs matresses avec tant de respect et de
considration, qu'il semble que ce soit leurs souveraines. Aussi ces
dames n'ont point envie de vouloir plaire  d'autres qu' leurs amants.
Elles en sont tout occupes et, bien qu'elles ne le voient pas le jour,
elles trouvent le moyen d'employer plusieurs heures  son intention,
soit en lui crivant, ou en parlant de lui avec une amie qui est du
secret, ou demeurant une journe entire  regarder au travers d'une
jalousie pour le voir passer. En un mot, sur toutes les choses que l'on
m'a dites, je croirais aisment que l'amour est n en Espagne.

Pendant que les cavaliers sont avec leurs matresses, les laquais
gardent leurs chevaux  quelque distance de la maison. Mais il leur
arrive trs-souvent une aventure fort dsagrable. C'est que les maisons
n'ayant pas de certains endroits commodes, on jette toute la nuit, par
les fentres, ce que je n'ose vous nommer. De sorte que l'amoureux
espagnol, qui passe  petit bruit dans la rue, est quelquefois inond
depuis la tte jusqu'aux pieds, et bien qu'il se soit parfum avant de
sortir de chez lui, il est contraint d'y retourner au plus vite pour
changer d'habits. C'est une des plus grandes incommodits de la ville,
et qui la rend si puante et si sale, que l'on n'y peut marcher le matin.
Je dis le matin, parce que l'air est si vif et a tant de force, que
toute cette vilenie est consume avant midi.

Quand il meurt un cheval, ou quelque autre animal, on le laisse dans la
rue o il est, ft-ce devant la porte du palais, et le lendemain il est
en poudre. L'on est persuad que si l'on ne jetait pas ainsi ces ordures
dans les rues, la peste ne serait pas longtemps sans tre  Madrid, et
elle n'y est jamais[138].

Sans compter que les amants voient leurs matresses par les moyens que
je vous ai dits, ils en ont encore d'autres; car les dames se visitent
fort, et rien ne leur est plus ais que de prendre une mante, d'entrer
dans une chaise par la porte de derrire et de se faire porter o elles
veulent. Cela est d'autant plus facile que toutes les femmes se gardent
un secret inviolable; quelques querelles qui pussent arriver entre
elles, et quelque colre qu'elles aient les unes contre les autres,
elles n'ouvrent jamais la bouche pour se dceler. Leur discrtion ne
saurait tre assez loue. Il est vrai que les consquences en seraient
bien plus dangereuses qu'ailleurs, puisque l'on assassine ici sur de
simples soupons.

Voici comme se passent les visites que les dames se rendent les unes aux
autres. On ne va point chez son amie quand on en a envie, il faut
attendre qu'elle vous envoie prier d'y venir; et la dame qui veut
recevoir compagnie chez elle crit un billet le matin, par lequel elle
vous invite. Vous sortez dans votre chaise; on les fait extrmement
grandes et larges, et, pour qu'elles soient moins lourdes, elles ne sont
que de simple toffe tendue sur un chssis de bois. Ces toffes sont
toujours mles d'or et d'argent et fort magnifiques. Il y a trois
grandes glaces, et le dessus est d'un cuir trs-mince, couvert comme le
reste; il se lve pour que la dame entre et sorte plus commodment. L'on
a quatre porteurs qui se relayent; un laquais porte le chapeau du
porteur de devant, car, quelque mauvais temps qu'il fasse, il ne faut
pas qu'il soit couvert devant sa matresse. La dame est enchsse dans
sa chaise comme un diamant dans son chaton. Elle n'a point de mante, ou,
si elle en porte, c'est avec une grande dentelle noire d'Angleterre, de
la hauteur d'une demi-aune, faite  dents comme les rseaux du temps
pass, fort riche et fort chre. Cela sied bien.

Il y a un carrosse  quatre mules, avec ses longs traits, dont je vous
ai parl, qui suit la chaise au petit pas. Il est, d'ordinaire, rempli
de deux vieux cuyers et de cinq ou six pages; car elles en ont toutes,
et la femme de mon banquier en a deux. Les dames ne mnent jamais aucune
de leurs femmes et, bien qu'elles se trouvent plusieurs ensemble qui
vont au mme endroit, elles montent chacune dans leur chaise, sans se
mettre les unes avec les autres dans leur carrosse. Je me trouvai
l'autre jour dans un embarras et je vis passer cinquante chaises et
cinquante carrosses  la file. On sortait de chez la duchesse de Frias,
et l'on allait chez la duchesse d'Uzeda. Je vous dirai pourquoi elles y
allaient, quand je vous aurai dit que, la dame tant arrive chez celle
qu'elle va voir, ses porteurs la portent jusque dans l'antichambre. Les
degrs sont faits exprs fort larges et fort bas pour qu'on les puisse
monter avec plus de facilit. Aussitt qu'elles sont entres, elles
renvoient tous leurs gens et leurs carrosses. Elles marquent l'heure o
on viendra les querir; c'est, d'ordinaire, entre dix et onze heures du
soir, car leurs visites sont d'une longueur  faire perdre patience.

Il n'entre jamais d'hommes o elles sont. Un mari jaloux aurait beau
venir chercher sa femme, l'on s'en moquerait et l'on ne se donnerait pas
mme la peine de lui rpondre: elle y est ou elle n'y est pas. Elles
sont fines, les bonnes dames, et cette libert ne les sert pas mal; car
vous observerez qu'il n'y a pas une maison qui n'ait sa porte de
derrire par o elles peuvent sortir sans tre vues. Ajoutez  cela
qu'un frre demeure chez sa soeur, un fils chez sa mre, un neveu chez sa
tante, et c'est encore un moyen de se voir. L'amour est ingnieux en ce
pays-ci. L'on n'pargne rien pour satisfaire sa passion, et l'on est
fidle  sa matresse. Il y a des intrigues qui durent aussi longtemps
que la vie, bien que l'on n'ait pas perdu une heure pour les conclure.
L'on met tous les moments  profit; et, ds qu'on se voit et qu'on se
plat, il n'en faut pas davantage.

J'tais, il y a peu de jours, chez la marquise d'Alcaizas, c'est une
des plus grandes et des vertueuses dames de cette cour; elle nous disait
 toutes en parlant de cela: Je vous l'avoue, si un cavalier avait t
tte  tte avec moi une demi-heure, sans me demander tout ce que l'on
peut demander, j'en aurais un ressentiment si vif que je le
poignarderais si je pouvais. Et lui accorderiez-vous toutes les faveurs
qu'il pourrait vous demander? interrompit la marquise de Liche, qui est
jeune et belle. Ce n'est pas une consquence, dit madame d'Alcaizas,
j'ai mme lieu de croire que je ne lui accorderais rien du tout; mais,
au moins, je n'aurais aucun reproche  lui faire; au lieu que, s'il me
laissait si fort en paix, je le prendrais pour un tmoignage de son
mpris. Il n'y en a gure qui n'aient de pareils sentiments
l-dessus[139].

Une chose que je trouve fort singulire et qui ne convient point, ce me
semble, dans un royaume catholique, c'est la tolrance que l'on a pour
les hommes qui ont des matresses si dclares, que c'est absolument une
chose sans mystre. Il est bien vrai que les lois le dfendent: mais ils
ngligent les lois et ne suivent que leur inclination; personne ne se
mle de les reprendre de leur faute. Ces matresses se nomment
_amancebadas_. Bien que l'on soit mari, l'on ne laisse pas d'en avoir
de cette manire; et souvent les enfants naturels sont levs avec les
lgitimes, au vu et au su d'une pauvre femme qui souffre tout cela et
qui n'en dit pas le mot. Il est mme trs-rare de voir des brouilleries
entre le mari et la femme, et beaucoup plus rare qu'ils se sparent
comme on fait en France. D'un nombre infini de personnes que je connais
ici, je n'ai vu que la princesse Della Rocca qui n'est pas avec son mari
et qui vit dans un couvent. La justice n'est point tourdie des dmls
domestiques.

Il me parat extraordinaire qu'une dame, dont un cavalier est amoureux
et aim, ne soit point jalouse de son amancebada. Elle la regarde comme
une seconde femme, elle croit que cela ne peut entrer en comparaison
avec elle. De sorte qu'un homme a sa femme, son amancebada et sa
matresse. Cette dernire est presque toujours une personne de qualit;
c'est elle que l'on va trouver la nuit et pour qui l'on hasarde sa vie.

Il arrive quelquefois qu'une dame couverte de sa grande mante unie, ne
montrant, de tout son visage, que la moiti d'un oeil, vtue fort
simplement pour n'tre pas connue, et ne voulant point se servir d'une
chaise, va  pied au lieu du rendez-vous. Le peu d'habitude qu'elle a de
marcher, ou bien souvent son air, la fait distinguer. Un cavalier se met
 la suivre et  lui parler; incommode d'une telle escorte dont il ne
lui est pas ais de se dfaire, elle s'adresse  quelque autre qui
passe, et, sans se faire autrement connatre: Je vous conjure, lui
dit-elle, empchez que cet importun ne me suive davantage; sa curiosit
pourrait nuire  mes affaires. Cette prire tient lieu d'un commandement
au galant espagnol; il demande  celui dont on se plaint, pourquoi il
veut fatiguer une dame malgr elle; il lui conseille de la laisser en
repos; et, s'il trouve un opinitre, il faut tirer l'pe, et
quelquefois on s'entre-tue sans savoir pour qui l'on s'est expos.
Cependant la belle gagne au pied, les laisse aux mains, et va o elle
est attendue. Mais le meilleur, c'est que bien souvent c'est le mari ou
le frre qui prend ainsi l'affirmative, qui dfend la dame des
poursuites du curieux, et qui lui donne lieu de se rendre entre les bras
de son amant.

Il y a quelques jours qu'une jeune dame qui aimait chrement son mari,
tant informe qu'il tait assez drgl dans sa conduite, se dguisa,
prit sa mante, et s'tant arrte dans une rue o il passait souvent,
elle lui donna lieu de lui parler. Aprs qu'il l'eut aborde, elle le
tutoya, et c'est d'ordinaire par cette manire familire que les femmes,
en ce pays, font connatre leurs sentiments. Il lui proposa un parti
qu'elle accepta sous les conditions qu'il n'aurait pas la curiosit de
la voir ni de la connatre. Il lui en donna sa parole, et il la mena
chez un de ses amis. Lorsqu'ils se sparrent, il l'assura qu'il
s'estimait le plus heureux de tous les hommes et qu'il n'avait jamais eu
une si bonne fortune. Il lui donna une fort belle bague, et il la pria
de la garder pour se souvenir de lui. Je la garderai chrement, et je
reviendrai ici quand tu voudras, lui dit-elle, car il vaut autant que
j'aie tes pierreries qu'une autre. En achevant ces paroles, elle ouvrit
sa mante, et le mari, voyant sa femme, resta dans la dernire confusion
de son aventure. Mais il pensa que, puisqu'elle avait bien trouv le
moyen de sortir de chez elle pour l'attendre, elle trouverait aisment
celui de lui jouer quelque autre tour moins agrable, et pour s'en
garantir, il mit deux dueas auprs d'elle qui ne la quitrent plus.

Il arrive aussi quelquefois qu'un homme qui n'a pas sa maison proche du
quartier o le hasard lui fait rencontrer sa matresse, entre sans faon
dans celle d'un autre. Soit qu'il le connaisse on non, il le prie
civilement de vouloir bien sortir de sa chambre, parce qu'il trouve
l'occasion d'entretenir une dame, et que s'il la perd, il ne la reverra
de longtemps. Cela suffit pour que le matre de la maison la laisse au
pouvoir de l'amant et de sa matresse, et quelquefois je vous assure que
c'est la femme du sot qui s'en va si bonnement. Enfin l'on est d'une
tmrit surprenante, pour avoir le moyen de se voir seulement un quart
d'heure.

Il me souvient d'une dame franaise qui, parlant d'un homme  une de ses
amies, disait: Rends-le amoureux, je te le rends ruin. Cette maxime est
tablie ici plus qu'en lieu du monde. Un amant n'a rien  lui, il n'est
pas ncessaire de lui faire entrevoir, non pas de vrais besoins, mais
seulement de lgres envies d'avoir quelque chose. Ils n'omettent jamais
rien l-dessus; et la manire dont ils s'en acquittent relve beaucoup
le prix de leurs libralits. Je les trouve bien moins aimables que nos
Franais, mais on dit qu'ils savent mieux aimer. Leur procd est aussi
mille fois plus respectueux. Cela va mme si loin, que lorsqu'un homme,
de quelque qualit qu'il soit, prsente un bijou ou une lettre  une
dame, il met un genou en terre, et il en fait de mme quand il reoit
quelque chose de sa main.

Je vous ai dit que je vous apprendrais pourquoi tant de dames allaient
chez la duchesse d'Uzeda. Elle est fort aimable, et fille du duc
d'Ossone. Son mari a eu querelle avec le prince Stigliano, pour une dame
qu'ils aimaient. Ils ont tir l'pe, c'est une assez grande affaire. Le
Roi les a mis en arrt; ce n'est pas  dire qu'on les ait mis
prisonniers, mais il leur est dfendu de sortir de leur maison, si ce
n'est la nuit, qu'ils en sortent secrtement pour aller  leurs
galanteries ordinaires. Et, ce qu'il y a de rare, c'est que la pauvre
pouse ne met pas les pieds dehors tant que son mari est en arrt,
quoique ce soit toujours pour quelque infidlit qu'il lui a faite. Il
en est de mme lorsqu'ils sont exils ou relgus dans quelques-unes de
leurs terres, ce qui arrive fort souvent. Dans le temps de leur absence,
leurs femmes restent chez elles, sans sortir une seule fois. On m'a dit
que la duchesse d'Ossone a t plus de deux ans prisonnire de cette
sorte; c'est la coutume, et cette coutume est cause qu'elles s'ennuient
fort.

Ce ne sont pas seulement les dames espagnoles qui s'ennuient ici, les
Franaises s'y divertissent assez mal. Nous devons aller dans peu de
jours  Aranjuez et  Tolde baiser la main de la Reine mre. Je vous
crirai, ma chre cousine, le dtail de mon petit voyage, et je voudrais
tre en tat de vous donner des marques plus essentielles de ma
tendresse.

De Madrid, ce 25 juillet 1679.




TREIZIME LETTRE.


Je vous mandai par ma dernire lettre, ma chre cousine, que nous irions
saluer la Reine mre; j'ai eu cet honneur. Mais, avant de vous conduire
chez elle, il vous faut parler d'autres choses. Je ne voulais pas sortir
de Madrid que je n'eusse vu l'entre du marquis de Villars. Il la fit 
cheval, c'est la coutume en ce pays-ci, et quand un homme est bien fait,
cela lui est avantageux. Lorsque l'ambassadeur de Venise fit la sienne,
il fut heureux de n'tre pas dans son carrosse. Il en avait un qui
valait 12,000 cus, qui versa en sortant de chez lui; mais comme c'tait
l'hiver, la mare (c'est cette vilaine boue noire qui fait des ruisseaux
dans les rues, o un cheval entre jusqu'aux sangles), la mare, dis-je,
gta si fort le velours  fond d'or, la belle broderie dont il tait
relev, qu'il n'a jamais pu servir depuis. Je demeurai surprise que,
pour une chose aussi commune que ces sortes d'entres, toutes les dames
fussent sur leurs balcons, avec des habits magnifiques, et le mme
empressement qu'elles auraient pour le plus grand roi du monde. Mais
elles ont si peu de libert, qu'elles profitent avec joie de toutes les
occasions de se montrer. Et comme leurs amants ne leur parlent presque
jamais, ils ne manquent pas de se mettre dans leurs carrosses, proche
du balcon de leurs matresses, o elles les entretiennent des yeux et
des doigts. C'est un usage d'un grand secours pour se faire entendre
plus promptement que s'ils se servaient de leurs voix. Ce langage muet
me parat assez difficile,  moins que d'y avoir beaucoup d'habitude.
Mais ils l'ont aussi, et il n'y a que deux jours que je voyais une
petite fille de six ans et un petit garon  peu prs du mme ge, qui
savaient dj se dire mille jolies choses de cette manire. Don Frdric
de Cardone, qui les voyait comme moi, et qui les entendait bien mieux,
m'expliquait tout; et, s'il n'a rien ajout du sien  la conversation de
ces deux enfants, il faut avouer qu'ils sont ns ici pour la
galanterie[140].

La marquise de Palacios, mre de Don Fernand de Tolde, est une des
meilleures amies de ma parente. Elle a une belle maison appele
_Igaria_, aux bords du _Xarama_. Et, bien que cette dame soit dj
vieille, elle n'y avait jamais t, quoique ce ne soit qu' huit lieues
de Madrid. Elles croient, en ce pays-ci, que ce n'est pas de la grandeur
de se donner la peine d'aller dans leurs terres,  moins que ce ne
soient des principauts ou des villes, et pour lors elles les nomment
leurs tats. Je fis un peu la guerre  cette dame de sa paresse, et ma
parente l'engagea d'tre du voyage avec sa fille Doa Mariquita, qui
est une petite personne blanche, grasse et blonde. Ces trois qualits
sont galement rares ici, et elle y est admire de tous ceux qui la
voient. La jeune marquise de la Rosa voulut tre de la partie. Son poux
y vint  cheval avec Don Fernand de Tolde, Don Sanche Sarmiento et Don
Estve de Carvajal. Don Frdric de Cardone n'y aurait pas manqu, mais
l'archevque de Burgos lui avait crit de venir le trouver en diligence.
Lorsqu'il me le dit, je le priai d'aller voir la belle marquise de Los
Rios  las Huelgas. Je lui donnai une lettre pour elle, par laquelle je
lui reprochais son silence et je lui demandais de ses nouvelles un peu
particulirement. Nous partmes dans deux carrosses le 16 aot, sur les
dix heures du soir, par le plus beau temps du monde. Les chaleurs
taient si excessives, qu' moins que d'exposer sa vie, il serait
impossible de marcher le jour; mais les nuits sont fraches, et les
carrosses sont, l't, tout ouverts, les mantelets levs autour, avec de
grands rideaux de toile de Hollande fort fine, garnie de belle dentelle
d'Angleterre, avec des noeuds de ruban de couleur. Comme on les fait
changer souvent, cela est fort propre. Nous allions si vite, que je
mourrais de peur qu'il se rompt quelque chose  notre carrosse, car il
est constant que nous aurions t mille fois tues, avant que le cocher
et pu s'en apercevoir. Je crois que l'on ne court ainsi que pour
s'indemniser de la lenteur avec laquelle on va dans Madrid. Car, au
petit pas des mules, c'est encore trop  cause du mauvais pav, des
trous, des boues en hiver et de la poudre en t, dont les rues sont
pleines. La marquise de Palacios avait un petit chapeau sur sa tte,
garni de plumes, selon la coutume des dames espagnoles, quand elles vont
 la campagne; et la marquise de la Rosa tait fort jolie avec son
justaucorps court, ses manches troites, et le reste de son ajustement,
sur lequel nous nous crimes que nous la trouvions _muy bizarra et muy
de gala_, c'est--dire fort galante et fort magnifique.

Je trouvai assez plaisant que ces dames nous obligeassent de descendre
en trois endroits sur le chemin, pour entendre jouer de la guitare par
deux gentilshommes du marquis de la Rosa qu'il avait amens exprs, et
qui galopaient, leurs guitares attaches d'un cordon et passes derrire
le dos. Cette petite musique, mal concerte, ne laissa pas de ravir la
compagnie qui se rcriait fort sur les agrments de la campagne pendant
une belle nuit. Je n'ai jamais vu de femmes si satisfaites. Nous
arrivmes  Aranjuez  cinq heures du matin; je demeurai surprise de sa
merveilleuse situation. Nous passmes,  une demi-lieue en de du Tage,
sur un pont de bois qui ferme, et nous entrmes ensuite dans des avenues
d'ormes et de tilleuls si hauts, si verts et si frais, que le soleil ne
les pntre point. C'est une chose bien extraordinaire que l'on trouve
si proche de Madrid des arbres si parfaits en leur qualit, car le
terrain est ingrat et il n'y en vient point. Cependant l'on n'a pas lieu
de s'apercevoir  Aranjuez de ce que je dis, parce que l'on a fait le
long des alles et proche des arbres, un petit foss dans lequel l'eau
du Tage coule et humecte leurs racines. Ces avenues sont si longues
que, lorsqu'on est au milieu, l'on n'en peut voir le bout. Plusieurs
alles se joignent  celle-ci et forment des toiles de tous cts. On
se promne au bord du Tage et du Xarama. Ce sont deux fameuses rivires
qui entourent l'le dans laquelle Aranjuez est bti, et qui lui
fournissent des eaux qui contribuent fort  son embellissement. En
effet, je n'ai pas vu de lieu plus agrable. Il est vrai que les jardins
sont trop serrs, et que l'on y trouve plusieurs alles troites; mais
les promenades y sont ravissantes, et lorsque nous y arrivmes, je
croyais tre dans quelque palais enchant. La matine tait frache, les
oiseaux chantaient de tous cts, les eaux faisaient un doux murmure,
les espaliers chargs de fruits excellents, les parterres de fleurs
odorifrantes, et je me trouvais en fort bonne compagnie. Nous avions un
ordre de Don Juan pour tre logs dans le chteau, de manire que
l'alcayde nous reut avec beaucoup de civilit, et nous fit voir
soigneusement tout ce qu'il y avait de plus remarquable. Les fontaines
sont de ce nombre. On en trouve une si grande quantit, qu'il est
impossible de passer dans une alle, dans un cabinet, dans un parterre,
ou sur une terrasse, sans en rencontrer partout cinq ou six avec des
statues de bronze et des bassins de marbre. Les jets d'eau s'lvent
trs-haut, ils ne sont pas d'eau vive, ils viennent tous du Tage. Je
vous parlerai entre autres de la fontaine de Diane. Elle est sur une
minence qui la fait dcouvrir d'assez loin. La desse est au milieu,
entoure de cerfs, de biches et de chiens qui jettent tous de l'eau. On
a mnag un peu plus bas, un rond de myrtes que l'on a taills de
plusieurs manires diffrentes, et de petits Amours sont  moiti cachs
dedans, qui jettent de l'eau contre les animaux dont la fontaine est
borde. Le mont Parnasse s'lve au milieu d'un grand tang avec
Apollon, les Muses, le cheval Pgase et une chute d'eau qui tombe et
reprsente le fleuve Hlicon. Il sort de ce rocher mille jets d'eau
diffrents, dont les uns s'lancent, les autres serpentent sur la
surface de l'tang; les autres coulent sans efforts, les autres forment
des fleurs en l'air, ou une pluie. La fontaine de Ganymde a ses
beauts. Ce bel enfant, assis sur l'aigle de Jupiter, semble alarm de
son vol; l'oiseau est en haut d'une colonne, les ailes dployes; il
jette l'eau par le bec et par les serres. La fontaine de Marsen est tout
proche. Celle des Harpies est belle: elles sont sur des colonnes de
marbre fort hautes; aux quatre coins, elles jettent l'eau de tous cts,
et il semble qu'elles ont envie d'inonder un bel adolescent qui est
assis au milieu de la fontaine et qui cherche une pine dans son pied.
Mais la fontaine d'Amour est la plus agrable. Ce petit dieu y parat
lev avec son carquois plein de flches, et de chacune il sort un jet
d'eau. Les trois Grces sont assises aux pieds de l'Amour; et ce qui est
de plus singulier, c'est ce qu'il tombe du haut de quatre grands arbres
des fontaines, dont le bruit plat beaucoup et surprend, car il n'est
point naturel que l'eau vienne de l[141].

Je craindrais de vous ennuyer, si j'entreprenais de vous dire le nombre
de cascades, de chutes d'eau et de fontaines que je vis. Je puis vous
assurer, en gnral, que c'est un lieu digne de la curiosit et de
l'attention de tout le monde. Le soleil commenait d'tre trop fort 
huit heures; nous entrmes dans la maison, mais il s'en faut bien
qu'elle soit aussi belle qu'elle devrait l'tre, pour rpondre dignement
 tout le reste. Lorsque le Roi y va, ceux qui l'accompagnent sont si
mal logs, qu'il faut se contenter d'y aller  toute bride faire un peu
sa cour, ou de passer jusqu' Tolde, car il n'y a que deux mchantes
htelleries et quelques maisons de particuliers en fort petit nombre. Si
nous n'avions pas eu la prcaution de porter jusqu' du pain, je suis
bien certaine que nous n'en aurions point eu,  moins que l'alcayde ne
nous et donn le sien. Je vous marquerai en passant de ne pas confondre
alcayde avec alcalde. Le premier signifie gouverneur d'un chteau ou
d'une place, et l'autre, un sergent. Bien que les tableaux les plus
exquis soient  l'Escurial, je ne laissai pas d'en trouver de trs-bons
 Aranjuez, dans l'appartement du Roi. Il est meubl selon la saison o
nous sommes, c'est--dire avec les murailles toutes blanches, et une
tapisserie de jonc trs-fin, de la hauteur de trois pieds. Il y a
au-dessus des miroirs ou des peintures. On trouve dans ce btiment
plusieurs petites cours qui en diminuent la beaut. Nous djeunmes tous
ensemble, et l'on voulut me persuader de manger d'un certain fruit nomm
_pimento_, qui est long comme le doigt, et si violemment poivr, que si
peu qu'on en mette dans la bouche elle est tout en feu. On laisse
tremper longtemps le piment dans du sel et du vinaigre pour en ter la
force. Ce fruit vient en Espagne sur une plante, et je n'en ai point vu
dans les autres pays o j'ai t. Nous avions une oille, des ragots de
perdrix froides avec de l'huile, et du vin de Canarie; des poulardes,
des pigeons qui sont excellents ici, et des fruits d'une beaut
extraordinaire. Ce repas, qui valait un fort bon dner, tant fini, nous
nous couchmes et nous n'allmes  la promenade que sur les sept heures
du soir. Les beauts de ce lieu me parurent aussi nouvelles que si je ne
les avais pas vues le matin, particulirement cette situation toute
charmante que j'admirais toujours de quelque ct que je tournasse les
yeux. Le Roi y est en sret avec une demi-douzaine de gardes, parce que
l'on ne saurait y arriver que par des ponts qui ferment tous; et le
Harama, qui grossit en cet endroit les eaux du Tage, fortifie Aranjuez.
Aprs nous tre promens jusqu' dix heures du soir, nous revnmes dans
un grand salon pav de marbre et soutenu par des colonnes semblables.
Nous le trouvmes clair de plusieurs lustres, et Don Estve de
Carvajal y avait fait venir, sans nous en rien dire, des musiciens qui
nous surprirent agrablement; du moins les dames espagnoles et ma
parente en demeurrent trs-satisfaites. Pour moi, je trouvai qu'ils
chantaient trop de la gorge, et que leurs passages taient si longs,
qu'ils en devenaient ennuyeux. Ce n'est pas qu'ils n'eussent la voix
belle, mais leur manire de chanter n'est pas bonne, et communment tout
le monde ne chante pas en Espagne comme l'on fait en France et en
Italie. Le souper tant fini, nous allmes au grand canal o il y avait
un petit galion peint et dor. Nous entrmes dedans et nous y demeurmes
jusqu' deux heures aprs minuit, que nous en sortmes pour prendre le
chemin de Tolde.

Je remarquai qu'en sortant d'Aranjuez nous ne trouvmes que des
bruyres. L'air ne laisse pas d'tre parfum du thym et du serpolet dont
ces plaines sont couvertes. On me dit qu'il y avait l une grande
quantit de lapins, de cerfs, de biches et de daims, mais ce n'tait pas
l'heure de les voir. La conversation ayant t quelque temps gnrale,
j'tais dj  deux lieues d'Aranjuez, que je n'avais pas encore parl 
Don Fernand qui tait auprs de moi. Mais voulant profiter du temps pour
m'instruire  fond des particularits de cette redoutable Inquisition
dont il m'avait promis de m'entretenir, je le priai de m'en dire quelque
chose.

L'Inquisition, me dit-il, n'a t connue dans l'Europe qu'au
commencement du treizime sicle. Avant ce temps-l, les vques et les
magistrats sculiers faisaient la recherche des hrtiques qu'ils
condamnaient au bannissement,  la perte de leurs biens ou  d'autres
peines qui n'allaient presque jamais  la mort. Mais le grand nombre
d'hrsies qui s'levrent vers la fin du douzime sicle, furent la
cause de l'tablissement de ce tribunal. Les papes envoyrent des
religieux vers les princes catholiques et vers les vques, pour les
exhorter de travailler avec un soin extraordinaire  l'extirpation des
hrsies et  faire punir les hrtiques opinitres, ce qui continua, de
cette manire, jusqu' l'anne 1250.

En l'anne 1251, Innocent IV donna pouvoir aux Dominicains de connatre
de ces sortes de crimes avec l'assistance des vques. Clment IV
confirma ces tribunaux en 1265. Il y en eut ensuite plusieurs qui furent
rigs dans l'Italie et dans les royaumes dpendant de la couronne
d'Aragon, jusqu'au rgne de Ferdinand et d'Isabelle, que l'Inquisition
fut tablie dans les royaumes de Castille, et puis en Portugal par le
roi Jean III, en l'anne 1536.

Les inquisiteurs avaient eu, jusqu'alors, une puissance borne et
souvent conteste par les vques,  qui la connaissance des crimes
d'hrsie appartenait. Selon les canons, il tait contre les rgles de
l'glise que les prtres condamnassent les criminels  mort, et mme
pour des crimes que souvent les lois civiles punissaient par des peines
moins rigoureuses. Mais le droit ancien cdant au droit nouveau, les
religieux de Saint-Dominique s'taient mis, depuis deux sicles, en
possession de cette justice extraordinaire par les bulles des papes; et,
les vques ayant t entirement exclus, il ne manquait aux
inquisiteurs que l'autorit du prince pour l'excution de leurs
jugements. Avant qu'Isabelle de Castille parvnt  la couronne, le
Dominicain Jean Torquemada, son confesseur et qui, depuis, fut cardinal,
lui avait fait promettre de perscuter les infidles et les hrtiques
lorsqu'elle serait en pouvoir de le faire. Elle obligea Ferdinand, son
mari, d'obtenir, en 1483, des bulles du pape Sixte IV, pour
l'tablissement d'une charge d'inquisiteur gnral dans les royaumes
d'Aragon et de Valence; car ces deux royaumes taient  lui de son chef,
et il est  remarquer que Ferdinand donnait les charges dans ses tats,
et Isabelle dans les siens. Mais la Reine procura cette charge 
Torquemada. Les papes tendirent ensuite sa juridiction sur tous les
tats catholiques, et Ferdinand et Isabelle tablirent un conseil
suprme de l'Inquisition dont ils le firent prsident. Il est compos de
l'inquisiteur gnral, qui est nomm par le Roi d'Espagne et confirm
par le Pape; de cinq conseillers, dont l'un doit tre dominicain, par un
privilge de Philippe III accord  cet ordre en 1616; d'un procureur
fiscal, d'un secrtaire de la Chambre du Roi, de deux secrtaires du
conseil, d'un alguazil mayor, d'un receveur, de deux rapporteurs et de
deux qualificateurs et consulteurs[142]. Le nombre des _Familiares_ et
des menus officiers de l'Inquisition, n'tant justiciables que de ce
tribunal, se mettent, par ce moyen,  couvert de la justice ordinaire.

Le conseil suprieur a une entire autorit sur les autres inquisitions,
qui ne peuvent faire d'_auto_ ou excution, sans la permission du grand
inquisiteur. Les inquisitions particulires sont celles de Sville, de
Tolde, de Grenade, de Cordoue, de Cuena, de Valladolid, de Murcie, de
Llerena, de Logroo, de Saint-Jacques, de Saragosse, de Valence, de
Barcelone, de Majorque, de Sardaigne, de Palerme, des Canaries, de
Mexico, de Carthagne et de Lima.

Chacune de ces inquisitions est compose de trois inquisiteurs, de trois
secrtaires, d'un alguazil mayor et de trois receveurs, qualificateurs
et consulteurs.

Tous ceux qui entrent dans ces charges sont obligs de faire preuve de
_casa limpia_, c'est--dire de n'avoir dans leur famille aucune tache de
judasme ni d'hrsie, et d'tre catholique d'origine.

Les procdures de ce tribunal sont fort extraordinaires. Un homme tant
arrt demeure dans les prisons sans savoir le crime dont on l'accuse,
ni les tmoins qui dposent contre lui. Il ne peut en sortir qu'en
avouant une faute, dont souvent il n'est pas coupable, et que le dsir
de la libert lui fait avouer, parce qu'on ne fait pas mourir l'accus
la premire fois, quoique la famille soit taxe d'infamie, et que ce
premier jugement rende les personnes incapables de toutes charges.

Il n'y a aucune confrontation de tmoins, ni aucun moyen de se dfendre,
parce que ce tribunal affecte sur toutes choses un secret inviolable. Il
procde contre les hrtiques, et particulirement contre les chrtiens
judasants et les Maranes ou Mahomtans secrets, dont l'expulsion des
Juifs et des Maures, par Ferdinand et Isabelle, a rempli l'Espagne.

La rigueur de cette justice fut telle, que l'inquisiteur Torquemada fit
le procs  plus de cent mille personnes, dont six mille furent
condamnes au feu, dans l'espace de quatorze ans[143].

Le spectacle de plusieurs criminels condamns au dernier supplice, sans
avoir gard  leur sexe, ni  leur qualit, confirme,  ce que l'on
prtend, les peuples dans la religion catholique, et l'Inquisition seule
a empch les dernires hrsies de se rpandre en Espagne dans le temps
qu'elles ont infest toute l'Europe. C'est pourquoi les Rois ont donn
une autorit excessive  ce tribunal, que l'on appelle le tribunal du
Saint-Office.

Les actes gnraux de l'Inquisition en Espagne, qui sont considrs dans
la plus grande partie de l'Europe comme une simple excution de
criminels, passent parmi les Espagnols pour une crmonie religieuse,
dans laquelle le Roi-Catholique donne des preuves publiques de son zle
pour la religion. C'est pourquoi on les appelle _auto-da-fe_, ou actes
de foi. Ils les font ordinairement  l'avnement des Rois  la couronne,
ou  leur majorit, afin qu'ils soient plus authentiques. Le dernier se
fit en 1632, et l'on en prpare un pour le mariage du Roi. Comme il ne
s'en est pas fait depuis longtemps, on fait de grands prparatifs pour
rendre celui-ci fort solennel et aussi magnifique que peuvent tre ces
sortes de crmonies[144]. Un des conseillers de l'Inquisition en a
dj fait un projet qu'il m'a montr. Voici ce qu'il porte:

On dressera dans la grande place de Madrid un thtre de cinquante pieds
de long. Il sera lev  la hauteur du balcon destin pour le Roi, sous
lequel il finira.

A l'extrmit et sur toute la longueur de ce thtre, il s'lvera,  la
droite du balcon du Roi, un amphithtre de vingt-cinq ou trente degrs,
destin pour le conseil de l'Inquisition et pour les autres conseils
d'Espagne, au-dessous desquels sera, sous un dais, la chaire du grand
inquisiteur, beaucoup plus leve que le balcon du Roi. A la gauche du
thtre et du balcon, on verra un second amphithtre de mme grandeur
que le premier, et o les criminels seront placs.

Au milieu du grand thtre, il y en aura un autre fort petit, qui
soutiendra deux cages o l'on mettra les criminels pendant la lecture de
leur sentence.

On verra encore sur le grand thtre trois chaires prpares pour les
lecteurs des jugements et pour le prdicateur, devant lequel il y aura
un autel dress.

Les places de Leurs Majests Catholiques seront disposes de sorte que
la Reine sera  la gauche du Roi et  la droite de la Reine mre. Toutes
les dames des Reines occuperont le reste de la longueur du mme balcon
de part et d'autre. Il y aura d'autres balcons prpars pour les
ambassadeurs et pour les seigneurs et les dames de la cour, et des
chafauds pour le peuple.

La crmonie commencera par une procession qui partira de l'glise de
Sainte-Marie. Cent charbonniers arms de piques et de mousquets
marcheront les premiers, parce qu'ils fournissent le bois qui sert au
supplice de ceux qui sont condamns au feu. Ensuite viendront les
Dominicains, prcds d'une croix blanche. Le duc de Medinaceli portera
l'tendard de l'Inquisition, selon le privilge hrditaire de sa
famille. Cet tendard est de damas rouge. Sur l'un des cts est
reprsente une pe nue dans une couronne de laurier, et sur l'autre
les armes d'Espagne.

Ensuite on portera une croix verte entoure d'un crpe noir. Plusieurs
grands et d'autres personnes de qualit de l'Inquisition marcheront
aprs, couverts de manteaux orns de croix blanches et noires bordes de
fils d'or. La marche sera ferme par cinquante hallebardiers ou gardes
de l'Inquisition, vtus de noir et de blanc, commands par le marquis de
Pobar, protecteur hrditaire du royaume de Tolde.

La procession, aprs avoir pass en cet ordre devant le palais, se
rendra  la place. L'tendard et la croix verte seront plants sur
l'autel, et les Dominicains seuls resteront sur le thtre et passeront
une partie de la nuit  psalmodier, et ds la pointe du jour, ils
clbreront sur l'autel plusieurs messes.

Le Roi, la Reine, la Reine mre et toutes les dames paratront sur les
balcons vers les sept heures du matin;  huit, la marche de la
procession commencera comme le jour prcdent, par la compagnie des
charbonniers, qui se placeront  la gauche du balcon du Roi; la droite
sera occupe par ses gardes. Plusieurs hommes porteront ensuite des
effigies de carton grandes comme nature. Les unes reprsenteront ceux
qui sont morts dans la prison, dont les os seront aussi ports dans des
coffres avec des flammes peintes  l'entour, et les autres figures
reprsenteront ceux qui se sont chapps et qui auront t jugs par
contumace. On placera ces figures dans une des extrmits du thtre. On
lira ensuite leur sentence, et ils seront excuts. Mais je dois vous
dire, ajouta-t-il, que le conseil suprme de l'Inquisition est plus
absolu que tous les autres. On est persuad que le Roi mme n'aurait pas
le pouvoir d'en retirer ceux qui seraient dnoncs, parce que ce
tribunal ne reconnat que le Pape au-dessus de lui, et qu'il y a eu des
temps et des occasions o la puissance du Roi s'est trouve plus faible
que celle de l'Inquisition. Don Digo Sarmiento est inquisiteur gnral.
C'est un grand homme de bien; il peut avoir soixante ans. Le Roi nomme
le prsident de l'Inquisition et Sa Saintet le confirme; mais  l'gard
des inquisiteurs, le prsident les propose au Roi, et aprs avoir eu son
approbation, il les pourvoit de leur charge.

Le tribunal connat tout ce qui regarde la foi, et il est absolument
revtu de l'autorit du Pape et de celle du Roi. Ses arrts sont sans
appel, et les vingt-deux tribunaux de l'Inquisition qui sont dans tous
les tats d'Espagne, et qui dpendent de celui de Madrid, lui rendent
compte tous les mois de leurs finances, et tous les ans des causes et
des criminels. Mais ceux des Indes et des autres lieux loigns ne
rendent compte qu' la fin de chaque anne. A l'gard des charges de ces
tribunaux infrieurs, elles sont remplies par l'inquisiteur gnral,
avec l'approbation des conseillers. Il serait assez difficile de pouvoir
dire prcisment le nombre d'officiers qui dpendent de l'Inquisition,
car dans l'Espagne seule il y a plus de vingt-deux mille familiares du
Saint-Office. On les nomme ainsi, parce que ce sont comme des espions
rpandus partout, qui donnent sans cesse  l'Inquisition des avis vrais
ou faux, sur lesquels on prend ceux qu'ils accusent[145].

Dans le temps que j'coutais Don Fernand avec le plus d'attention, la
marquise de Palacios nous interrompit, pour nous dire que nous tions
proche de Tolde, et que les restes antiques d'un vieux chteau que
nous voyions  gauche, sur une petite montagne, taient ceux d'un palais
enchant. Nous voici encore, dis-je tout bas  Don Fernand, aux chteaux
de Guebare et de Nios. Nous en sommes  tout ce qu'il vous plaira,
dit-il, mais il est certain que c'est une tradition trs-ancienne dans
ce pays-ci. On prtend qu'il y avait une cave ferme, et une prophtie
menaait l'Espagne des derniers malheurs lorsqu'on ouvrirait cette cave;
chacun, effray de ces menaces, ne voulait point en attirer les effets
sur soi. Ce lieu demeura donc ferm pendant des sicles. Mais le Roi Don
Rodrigue, moins crdule, ou plus curieux, fit ouvrir la cave, et ce ne
fut pas sans entendre des bruits pouvantables. Il semblait que tous les
lments allaient se confondre, et que la tempte ne pouvait tre plus
grande. Cela ne l'empcha pas d'y descendre, et il vit,  la clart de
plusieurs flambeaux, des figures d'hommes dont l'habillement et les
armes taient extraordinaires. Il y en avait un qui tenait une lame de
cuivre, sur laquelle on trouva crit en arabe, que le temps approchait
de la dsolation de l'Espagne, et que ceux dont les statues taient en
ce lieu ne seraient pas longtemps sans arriver. Je n'ai jamais t en
aucun endroit, dis-je en riant, o l'on fasse plus de cas des contes
fabuleux qu'en Espagne. Dites plutt, reprit-il, qu'il n'y a jamais eu
de dame moins crdule que vous, et je n'ai pas entrepris de vous faire
changer de sentiment en vous disant cette histoire. Mais autant qu'on
peut assurer des choses sur la foi des auteurs, celle-ci doit tre
recevable.

Le jour tait assez grand pour bien remarquer tous les charmes de la
campagne. Nous passmes le Tage sur un beau et grand pont, dont on
m'avait parl, et ensuite je dcouvris Tolde tout environne de
montagnes et de rochers qui la commandent. On trouve l des maisons
trs-belles, que l'on a bties dans les montagnes pour jouir d'une
agrable solitude. L'archevque de Tolde y en a une o il va souvent.
La ville est leve sur le roc, dont l'ingalit en plusieurs endroits
contribue  la rendre haute et basse. Les rues sont troites, mal paves
et difficiles; ce qui fait que toutes les personnes de qualit y vont en
chaise ou en litire. Et comme nous tions en carrosse, nous allmes
demeurer proche de la Plaza Mayor, parce que c'est le seul quartier o
l'on puisse passer en voiture. Nous descendmes, en arrivant, 
l'hpital de Foira, qui est dans le faubourg et dont le btiment entoure
de trois cts une trs-grande cour carre. L'glise contient le
quatrime; nous y entendmes la messe. Cet hpital a t bti par un
archevque de Tolde, dont le tombeau et la statue en marbre sont au
milieu de la nef. Les murailles de la ville ont t rebties par les
Maures; elles sont bordes d'une grande quantit de petites tours qui
servaient autrefois  les dfendre, et la place serait bonne, tant
presque tout entoure du Tage, et ayant des fosss extrmement profonds,
si les montagnes voisines ne la commandaient pas; car on peut aisment
la battre de ces lieux-l. Il n'tait pas huit heures quand nous
arrivmes. Nous voulmes employer le reste de la matine  voir
l'glise, qui est,  ce que l'on dit, une des plus belles de l'Europe.
Les Espagnols l'appellent Sainte, soit  cause des reliques que l'on y
voit, ou par quelque autre raison que l'on ne m'a pas explique. Si elle
tait aussi longue et aussi haute qu'elle est large, elle n'en serait
que mieux. Elle est orne de plusieurs chapelles aussi grandes que des
glises. Elles sont tout clatantes d'or et de peintures. Les
principales sont celles de la Vierge, de saint Jacques, de saint Martin,
du cardinal de Sandoval, et du conntable de Luna. Je vis une niche dans
le choeur, d'o l'on prtend qu'il sortit une source d'eau plusieurs
jours de suite, et qui servit  dsaltrer les soldats et les citoyens,
dans le temps qu'ils soutenaient le sige contre les Maures, et qu'ils
taient demi-morts de soif. Car, sans m'loigner de mon discours, je
dois dire qu'il n'y a pas une fontaine dans la ville, et qu'il faut
descendre jusqu'au Tage pour en apporter l'eau; ce qui est une chose si
incommode, que je ne puis comprendre comment Tolde est aussi peupl. On
trouve, proche de l'entre de l'glise, un pilier de marbre que l'on y
rvre, parce que la Sainte Vierge apparut dessus  saint Alphonse. Il
est enferm dans une grille de fer, et on le baise par une petite
fentre, au-dessus de laquelle il est crit: _Adorabimus in loco ubi
steterunt pedes ejus_. Entre chaque sige des chanoines, il y a une
colonne de marbre, et la sculpture de toute l'glise est fort dlicate
et bien travaille. Je vis le trsor avec admiration. Il faut trente
hommes pour porter le tabernacle le jour de la Fte-Dieu. Il est de
vermeil dor, il finit en plusieurs pointes de clocher, d'un travail
exquis, couvert d'anges et de chrubins. Il y en a encore un autre au
dedans, lequel est d'or massif, avec une quantit de pierreries si
considrable, que l'on n'en peut dire la juste valeur. Les patnes, les
calices et les ciboires ne sont pas moins beaux. Tout y brille de gros
diamants et de perles orientales. Le soleil o l'on met le
Saint-Sacrement, les couronnes de la Vierge et ses robes sont les choses
les plus magnifiques que j'aie vues de mes jours. Mais, en vrit, cet
archevch est si riche, qu'il est bien juste que tout y rponde. Je
vous ai mand, ma chre cousine, que l'archevque de Burgos me dit que
celui de Tolde avait trois cent cinquante mille cus de rente. Ajoutez
 cela que la fabrique en a cent.

Quarante chanoines, chacun mille. Le grand archidiacre, quarante mille.
Trois archidiacons, dont le premier vaut quinze mille cus; le second,
douze mille; le troisime, dix mille. Le doyenn, dix mille.

Il y a, de plus, un nombre infini de chapelains, de clercs de chapelle
et de personnes qui reoivent la distribution des rations.

Il y a le chapelain mayor de la chapelle de los Reis, qui jouit de douze
mille cus de revenu, et six autres sous lui, qui ont chacun mille cus.

Aprs avoir pass beaucoup de temps  considrer les beauts dont cette
cathdrale est remplie, dans le moment que nous allions en sortir pour
retourner dans l'htellerie o nous avions laiss notre carrosse, nous
trouvmes un aumnier et un gentilhomme du cardinal Porto-Carrero, qui
vinrent de sa part nous faire un compliment, et nous assurer qu'il ne
souffrirait pas que nous fussions demeurer ailleurs qu' l'archevch.
Ils s'adressrent particulirement  la marquise de Palacios, qui est sa
proche parente et qui nous pressa fort d'y aller. Nous nous en
dfendmes sur le dsordre o nous tions, ayant pass la nuit sans
dormir, et n'tant qu'en dshabill. Elle dit  son fils d'aller trouver
M. le cardinal et de le prier d'agrer nos excuses. Don Fernand revint
au bout d'un moment, suivi d'un grand nombre de pages, dont quelques-uns
portaient des parasols de brocart d'or et d'argent. Il nous dit que Son
minence souhaitait fort que nous allassions chez lui, et qu'il lui
avait tmoign tant de chagrin du refus que nous en faisions, qu'il lui
avait promis de nous y mener; que l-dessus il avait command que l'on
prt des parasols pour nous garantir du soleil, et que l'on arrost la
place que nous avions  traverser pour aller de l'glise  l'archevch.
Nous apermes aussitt deux mules qui tranaient une petite charrette,
sur laquelle il y avait un poinon plein d'eau. On nous dit que c'tait
la coutume, toutes les fois que le cardinal devait venir  l'glise,
d'arroser ainsi le chemin.

Le palais archipiscopal est fort ancien et fort grand, trs-bien
meubl, et digne de celui qui l'occupe. On nous conduisit dans un bel
appartement, o l'on nous apporta d'abord du chocolat, et ensuite toutes
sortes de fruits, de vins, d'eaux glaces et de liqueurs. Nous tions si
endormis, qu'aprs avoir un peu mang, nous primes la marquise de
Palacios de voir M. le cardinal, et de nous excuser auprs de lui si
nous diffrions  nous donner cet honneur, mais que nous ne pouvions
plus nous passer de dormir. En effet, la jeune marquise de la Rosa, ma
parente, nos enfants et moi, nous prmes le parti de nous coucher, et,
sur le soir, nous nous habillmes pour aller chez la Reine mre. La
marquise de Palacios, qui lui avait toujours t fort dvoue, tait
alle  l'Alcazar (c'est ainsi que l'on nomme le chteau), et elle
l'avait vue pendant que nous dormions. De manire qu'elle lui dit
qu'elle nous donnerait audience sur les huit heures du soir; et pour la
premire fois je me mis  l'espagnole. Je ne comprends gure d'habit
plus gnant. Il faut avoir les paules si serres, qu'elles en font mal,
on ne saurait lever le bras, et  peine peut-il entrer dans les manches
du corps. On me mit un guard-infant d'une grandeur effroyable (car il
faut en avoir chez la Reine). Je ne savais que devenir avec cette
trange machine. On ne peut s'asseoir, et je crois que je le porterais
toute ma vie sans m'y pouvoir accoutumer. On me coiffa  la _Melene_,
c'est--dire les cheveux tout pars sur le cou, et nous par le bout
d'une nonpareille. Cela chauffe bien plus qu'une palatine. De sorte
qu'il est ais de juger comme je passais mon temps au mois d'aot en
Espagne. Mais c'est une coiffure de crmonie, et il ne fallait manquer
 rien en telle occasion. Enfin je mis des chapins, plutt pour me
casser le cou que pour marcher avec. Quand nous fmes toutes en tat de
paratre, car ma parente et ma fille allaient aussi  l'espagnole, on
nous fit entrer dans une chambre de parade, o M. le cardinal nous vint
voir. Il se nomme Don Luis Porto-Carrero, il peut avoir quarante-deux
ans; il est fort civil, son esprit est doux et complaisant. Il a pris
assez les manires polies de la cour de Rome. Il demeura une heure avec
nous; on nous servit ensuite le plus grand repas qui se pouvait faire,
mais tout tait si ambr, que je n'ai jamais got  des sauces plus
extraordinaires et moins bonnes[146]. J'tais  cette table comme un
Tantale mourant de faim, sans pouvoir manger. Il n'y avait point de
milieu entre des viandes toutes parfumes ou toutes pleines de safran,
d'ail, d'oignon, de poivre et d'pices. A force de chercher, je trouvai
de la gele et du blanc-manger admirable, avec quoi je me ddommageai.
On y servit aussi un jambon qui venait de la frontire du Portugal, et
qui tait meilleur que ceux de mouton que l'on vante si fort  Bayonne,
et que ceux de Mayence. Mais il tait couvert d'une certaine drage que
nous nommons en France de la nonpareille, et dont le sucre se fondit
dans la graisse. Il tait tout lard d'corce de citron, ce qui
diminuait bien de sa bont[147]. Pour le fruit, c'tait la meilleure et
mme la plus divertissante chose que l'on pt voir, car on avait glac
dans le sucre,  la mode d'Italie, des petits arbres tout entiers: vous
jugez bien au moins que les arbres taient fort petits. Il y avait des
orangers confits de cette manire, avec des petits oiseaux contrefaits
attachs dessus. Des cerisiers, des framboisiers, des groseilliers, et
d'autres encore, chacun dans une petite caisse d'argent.

Nous sortmes promptement de table, parce que l'heure d'aller chez la
Reine approchait. Nous y fmes en chaise, quoiqu'il y ait loin et
particulirement beaucoup  monter, car l'Alcazar est bti sur un rocher
d'une prodigieuse hauteur, et la vue en est merveilleuse. Il y a devant
la porte une trs-grande place; l'on entre ensuite dans une cour de cent
soixante pieds de long et de cent trente de large, orne de deux rangs
de portiques, et dans la longueur de dix rangs de colonnes, chacune
d'une seule pierre. Il y en a huit rangs dans la largeur, et cela fait
un bel effet. Mais ce qui plat beaucoup davantage, c'est l'escalier qui
est au fond de la cour, et qui contient les cent trente pieds qu'elle a
de largeur. Aprs que l'on a mont quelques marches, il se spare en
deux, et l'on doit dire en vrit que c'est un des plus beaux de
l'Europe. Nous traversmes une grande galerie et des appartements si
vastes, et dans lesquels il y avait si peu de monde, qu'il ne paraissait
pas que l'on y dt trouver la Reine mre d'Espagne. Elle tait dans un
salon, dont toutes les fentres taient ouvertes et donnaient sur la
plaine et la rivire. La tapisserie, les carreaux, les tapis et le dais
taient de drap gris. La Reine tait debout, appuye sur un balcon,
tenant dans sa main un grand chapelet. Lorsqu'elle nous vit, elle se
tourna vers nous, et nous reut d'un air assez riant. Nous emes
l'honneur de lui baiser la main, qu'elle a petite, maigre et blanche.
Elle est fort ple, le teint fin, le visage un peu long et plat, les
yeux doux, la physionomie agrable, et la taille d'une mdiocre
grandeur. Elle tait vtue comme toutes les veuves le sont en Espagne,
c'est--dire en religieuse, sans qu'il paraisse un seul cheveu, et il y
en a beaucoup (mais elle n'est pas du nombre) qui se les font couper
lorsqu'elles perdent leur mari, pour tmoigner davantage leur douleur.
Je remarquai qu'il y avait des troussis autour de sa jupe pour la
rallonger quand elle est use. Je ne dis pas pour cela qu'on la
rallonge, mais c'est la mode en ce pays-ci. Elle me demanda combien il y
avait que j'tais partie de France, je lui en rendis compte. Elle
s'informa si en ce temps-l on parlait du mariage du Roi son fils avec
Mademoiselle d'Orlans; je lui dis que non. Elle ajouta qu'elle voulait
me faire voir son portrait, que l'on avait tir sur celui que le Roi son
fils avait, et elle dit  une de ses dames, qui tait une vieille duea
bien laide, de l'apporter. Il tait peint en miniature de la grandeur de
la main, dans une bote de satin noir dessus et de velours vert dedans.
Trouvez-vous, dit-elle, qu'elle lui ressemble? Je l'assurai que je n'y
reconnaissais aucun de ses traits. En effet, elle paraissait louche, le
visage de ct, et rien ne pouvait tre moins ressemblant  une
princesse aussi parfaite que l'est Mademoiselle. Elle me demanda si elle
tait plus ou moins belle que ce portrait. Je lui dis qu'elle tait sans
comparaison plus belle. Le Roi mon fils sera donc agrablement tromp,
reprit-elle, car il croit que ce portrait est tout comme elle, et l'on
ne peut en tre plus content qu'il est. A mon gard, ses yeux de travers
me faisaient de la peine, mais pour me consoler, je pensais qu'elle
avait de l'esprit et bien d'autres bonnes qualits. Ne vous
souvenez-vous pas, ajouta-t-elle en parlant  la marquise de Palacios,
d'avoir vu mon portrait dans la chambre du feu Roi? Oui, Madame, reprit
la marquise, et je me souviens aussi qu'en voyant Votre Majest nous
demeurmes fort tonnes que la peinture lui et fait tant de tort.
C'est ce que je voulais vous dire, reprit-elle; et lorsque je fus
arrive, et que je jetai les yeux sur ce portrait que l'on me dit tre
le mien, j'essayai inutilement de le croire, je ne pus y russir. Une
petite naine grosse comme un tonneau, et plus courte qu'un potiron,
toute vtue de brocart or et argent, avec de longs cheveux qui lui
descendaient presque jusqu'aux pieds, entra et se vint mettre  genoux
devant la Reine, pour lui demander s'il lui plaisait de souper. Nous
voulmes nous retirer; elle nous dit que nous pouvions la suivre, et
elle passa dans une salle toute de marbre, o il y avait plusieurs
belons sur des escaparates. Elle se mit seule  table, et nous tions
toutes debout autour d'elle. Ses filles d'honneur vinrent la servir,
avec la camarera mayor, qui avait l'air bien chagrin. Je vis
quelques-unes de ces filles qui me semblrent fort jolies. Elles
parlrent  la marquise de Palacios, et elles lui dirent qu'elles
s'ennuyaient horriblement, et qu'elles taient  Tolde comme on est
dans un dsert. Celles-ci se nomment _Damas de palacio_, et elles
mettent des chapins; mais, pour les petites menines, elles ont leurs
souliers tout plats. Les menins sont des enfants de la premire qualit
qui ne portent ni manteau ni pe.

On servit plusieurs plats devant la Reine: les premiers furent des
melons  la glace, des salades et du lait, dont elle mangea beaucoup
avant de manger de la viande, qui avait assez mauvaise grce. Elle ne
manque pas d'apptit, et elle but un peu de vin pur, disant que c'tait
pour cuire le fruit. Lorsqu'elle demandait  boire, le premier menin
apportait sa coupe sur une soucoupe couverte; il se mettait  genoux en
la prsentant  la camarera, qui s'y mettait aussi lorsque la Reine la
prenait de ses mains. De l'autre ct, une dame du palais prsentait 
genoux la serviette  la Reine pour s'essuyer la bouche. Elle donna des
confitures sches  Doa Mariquita de Palacios et  ma fille, en leur
disant qu'il n'en fallait gure manger, que cela gtait les dents aux
petites filles. Elle me demanda plusieurs fois comment se portait la
Reine Trs-Chrtienne, et  quoi elle se divertissait. Elle dit qu'elle
lui avait envoy depuis peu des botes de pastilles d'ambre, des gants
et du chocolat. Elle demeura plus d'une heure et demie  table, parlant
peu, mais paraissant assez gaie. Nous lui demandmes ses ordres pour
Madrid; elle nous fit une honntet l-dessus, et ensuite nous prmes
cong d'elle. On ne peut pas disconvenir que cette Reine n'ait bien de
l'esprit, et beaucoup de courage et de vertu, de prendre, comme elle
fait, un exil si dsagrable.

Je ne veux pas oublier de vous dire que le premier des menins porte les
chapins de la Reine, et les lui met. C'est un si grand honneur en ce
pays, qu'il ne le changerait pas avec les plus belles charges de la
couronne. Quand les dames du palais se marient, et que c'est avec
l'agrment de la Reine, elle augmente leur dot de cinquante mille cus,
et d'ordinaire on donne un gouvernement ou une vice-royaut  ceux qui
les pousent.

Lorsque nous fmes de retour chez M. le cardinal, nous trouvmes un
thtre dress dans une grande et vaste salle, o il y avait beaucoup de
dames d'un ct et de cavaliers de l'autre. Ce qui me parut singulier,
c'est qu'il y avait un rideau de damas qui contenait toute la longueur
de la salle jusqu'au thtre et qui empchait que les hommes et les
femmes se pussent voir. On n'attendait plus que nous pour commencer la
comdie de _Pyrame et Thisbe_! Cette pice tait nouvelle et plus
mauvaise qu'aucune que j'eusse encore vue en Espagne. Les comdiens
dansrent ensuite fort bien, et le divertissement n'tait pas fini 
deux heures aprs minuit.

On servit un repas magnifique dans un salon o il y avait plusieurs
tables, et M. le cardinal nous y ayant fait prendre place, alla
retrouver les cavaliers, qui, de leur ct, taient servis comme nous.
Il y eut une musique italienne excellente; car Son minence avait amen
des musiciens de Rome, auxquels il donnait de grosses pensions. Nous ne
pmes nous retirer dans notre appartement qu' six heures du matin; et
comme nous avions encore bien des choses  voir, au lieu de nous
coucher, nous allmes  la Plaza Mayor, que l'on appelle _Socodebet_.
Les maisons dont elle est entoure sont de briques, et toutes
semblables, avec des balcons. Sa forme est ronde; il y a des portiques
sous lesquels on se promne, et cette place est fort belle. Nous
retournmes au chteau pour le voir mieux, avec plus de loisir. Le
btiment en est gothique et trs-ancien; mais il y a quelque chose de si
grand, que je ne suis pas surprise de ce que Charles-Quint aimait mieux
y demeurer qu'en aucune ville de son obissance. Il consiste en un carr
de quatre gros corps de logis, avec des ailes et des pavillons. Il y a
de quoi loger commodment toute la cour d'un grand roi. On nous montra
une machine qui tait merveilleuse avant qu'elle ft rompue; elle
servait  puiser de l'eau dans le Tage, et la faisait monter jusque dans
le haut de l'Alcazar. Le btiment en est encore tout entier, bien qu'il
y ait plusieurs sicles qu'il soit fait. On descend plus de cinq cents
degrs jusqu' l'a rivire. Lorsque l'eau tait entre dans le
rservoir, elle coulait par des canaux dans tous les endroits de la
ville o il y avait des fontaines. Cela tait d'une extrme commodit,
car il faut  prsent descendre environ trente toises pour aller querir
de l'eau.

Nous vnmes entendre la messe dans l'glise de Los Reys. Elle est belle
et grande, et toute pleine d'orangers, de grenadiers, de jasmins et de
myrtes fort hauts, qui forment des alles dans des caisses jusqu'au
grand autel, dont les ornements sont extraordinairement riches. De sorte
qu'au travers de toutes ces branches vertes, et de toutes ces fleurs de
diffrentes couleurs, voyant briller l'or, l'argent, la broderie et les
cierges allums dont l'autel est par, il semble que ce soient les
rayons du soleil qui vous frappent les yeux. Il y a aussi des cages
peintes et dores remplies de rossignols, de serins et d'autres oiseaux,
qui font un concert charmant. Je voudrais bien que l'on prt, en France,
la coutume d'orner nos glises comme elles le sont en Espagne. Les
murailles de celles-ci sont toutes couvertes en dehors de chanes et de
fers des captifs que l'on va racheter en Barbarie. Je remarquai en ce
quartier-l que, sur la porte de la plupart des maisons, il y a un
carreau de _fayence_ sur lequel est la salutation anglique avec ces
mots: _Maria sue concebida sin pecado original_. On me dit que ces
maisons appartenaient  l'archevque, et qu'il n'y demeure que des
ouvriers en soie, qui sont nombreux  Tolde.

Les deux ponts de pierre qui traversent la rivire sont fort hauts, fort
larges et fort longs. Si l'on voulait un peu travailler dans le Tage,
les bateaux viendraient jusqu' la ville, ce serait une commodit
considrable; mais on est naturellement trop paresseux pour considrer
l'utilit du travail prfrablement  la peine de l'entreprendre. Nous
vmes encore l'hpital de _Los Nios_, c'est--dire des Enfants
trouvs, et la maison de ville, qui est proche de la cathdrale. Enfin,
notre curiosit tant satisfaite, nous revnmes au palais
archipiscopal, et nous nous mmes au lit jusqu'au soir, que nous fmes
encore un festin aussi splendide que ceux qui l'avaient prcd. Son
minence mangea avec nous, et aprs l'avoir remercie autant que nous le
devions, nous partmes pour nous rendre au chteau d'Igaria. Le marquis
de Los Palacios nous y attendait avec le reste de sa famille, de manire
que nous y fmes reues si obligeamment, qu'il ne se peut rien ajouter 
la bonne chre et aux plaisirs que l'on nous procura pendant six jours,
soit  la pche sur la rivire du Xarama, soit  la chasse,  la
promenade ou dans les conversations gnrales. Chacun faisait paratre
sa bonne humeur  l'envi l'un de l'autre, et l'on peut dire que lorsque
les Espagnols font tant que de quitter leur gravit, qu'ils vous
connaissent et qu'ils vous aiment, on trouve de grandes ressources avec
eux du ct de l'esprit. Ils deviennent sociables, obligeants, empresss
pour vous plaire et de la meilleure compagnie du monde. C'est ce que
j'ai prouv dans la partie que nous venons de faire et dont je ne vous
aurais pas rendu un compte si exact si je n'tais persuade, ma chre
cousine, que vous le voulez ainsi, et que vous me tenez quelque compte
de ma complaisance.

A Madrid, ce 30 aot 1679.




QUATORZIME LETTRE.


La crmonie se fit ici le dernier du mois d'aot, de jurer la paix
conclue  Nimgue entre les couronnes de France et d'Espagne. J'avais
beaucoup d'envie de voir ce qui s'y passerait, et comme les femmes n'y
vont point, le conntable de Castille nous promit de nous faire entrer
dans la chambre du Roi, aussitt qu'il serait entr dans le salon.
Madame Gueux, ambassadrice de Danemark, et madame de Chais, femme de
l'envoy de Hollande, y vinrent aussi. Nous passmes par un degr drob
o un gentilhomme du conntable nous attendait, et nous demeurmes
quelque temps dans un fort beau cabinet rempli de livres espagnols bien
relis et trs-divertissants. J'y trouvai, entre autres, l'histoire de
Don Quichotte, ce fameux chevalier de la Manche, dans laquelle la
navet et la finesse des expressions, la force des proverbes et ce que
les Espagnols appellent _el pico_, c'est--dire la pointe et la
dlicatesse de la langue, paraissent tout autrement que les traductions
que nous en voyons en notre langue. Je prenais tant de plaisir  le
lire, que je ne pensais presque plus  voir la crmonie. Elle commena
aussitt que le marquis de Villars fut arriv, et l'on ouvrit une
fentre ferme d'une jalousie par laquelle nous regardions ce qui se
passait. Le Roi se plaa au bout du grand salon dor, qui est un des
plus magnifiques qui soient dans le palais. L'estrade tait couverte
d'un tapis merveilleux. Le trne et le dais taient brods de perles, de
diamants, de rubis, d'meraudes et d'autres pierreries prcieuses. Le
cardinal Porto Carrero tait assis dans un fauteuil au bas de l'estrade,
 la droite du trne; le conntable de Castille tait sur un tabouret.
L'ambassadeur de France s'assit  la gauche du trne, sur un banc
couvert de velours, et les grands taient proche du cardinal. Lorsque
chacun se fut plac selon son rang, le Roi entra, et quand il fut assis
dans son trne, le cardinal, l'ambassadeur et les grands s'assirent et
se couvrirent. Un secrtaire d'tat lut tout haut le pouvoir que le Roi
Trs-Chrtien avait envoy  son ambassadeur. On apporta ensuite une
petite table devant le Roi, avec un Crucifix et le livre des vangiles,
et pendant qu'il tenait la main dessus, le cardinal lut le serment par
lequel il jurait de garder la paix avec la France. Il se passa encore
quelques crmonies, auxquelles je ne fis pas assez attention pour
pouvoir vous en rendre compte. Le Roi rentra peu aprs dans son
appartement, et nous en sortmes auparavant. Nous restmes dans le mme
cabinet o nous nous tions arrtes d'abord. Il tait si prs de la
chambre, que nous entendions le Roi qui disait qu'il n'avait jamais eu
si chaud et qu'il allait quitter sa golille. Il est vrai que le soleil
est bien ardent en ce pays. Les premiers jours que j'y ai t, j'tais
accable d'une migraine extraordinaire dont je ne pouvais trouver la
raison; mais ma parente me dit que c'tait de me couvrir trop la tte,
et que si je n'y prenais garde, j'en pourrais perdre les yeux. Je ne
tardai pas  quitter mon bonnet et mes cornettes, et, depuis ce
temps-l, je n'ai point eu de mal de tte. Pour moi, je ne saurais
croire qu'en aucun lieu du monde, il y ait un plus beau ciel qu'ici. Il
est si pur, qu'on n'y aperoit pas un seul nuage, et l'on m'assure que
les jours d'hiver sont semblables aux plus beaux jours qu'on voit
ailleurs. Ce qu'il y a de dangereux, c'est un certain vent de Gallego,
qui vient du ct des montagnes de Galice; il n'est point violent, mais
il pntre jusqu'aux os, et quelquefois il estropie d'un bras, d'une
jambe ou de la moiti du corps pour toute la vie. Il est plus frquent
en t qu'en hiver. Les trangers le prennent pour le zphyr et sont
ravis de le sentir; mais  l'preuve, ils connaissent sa malignit. Les
saisons sont bien plus commodes en Espagne qu'en France, en Angleterre,
en Hollande et en Allemagne; car, sans compter cette puret du ciel, que
l'on ne peut s'imaginer aussi beau qu'il est, depuis le mois de
septembre jusqu'au mois de juin, il ne fait pas de froid que l'on ne
puisse souffrir sans feu. C'est ce qui fait qu'il n'y a point de
chemine dans aucun appartement, et que l'on ne se sert que de brasiers.
Mais c'est quelque chose d'heureux que, manquant de bois comme on fait
dans ce pays, on n'en ait pas besoin. Il ne gle jamais plus de
l'paisseur de deux cus et il tombe fort peu de neige. Les montagnes
voisines en fournissent  Madrid pendant toute l'anne. Pour les mois
de juin, juillet et aot, ils sont d'une chaleur excessive.

J'tais, il y a quelques jours, dans une compagnie o toutes les dames
taient bien effrayes. Il y en avait une qui disait qu'on lui avait
crit de Barcelone qu'une certaine cloche dont on ne se sert que dans
les calamits publiques, ou pour les affaires de la dernire importance,
avait sonn toute seule plusieurs coups. Cette dame est de Barcelone, et
elle me fit entendre que lorsqu'il doit arriver quelque grand malheur 
l'Espagne, ou que quelqu'un de la maison d'Autriche est prs de mourir,
cette cloche s'branle; que, pendant un quart d'heure, le battant tourne
dans la cloche d'une vitesse surprenante et frappe des coups en
tournant. Je ne voulais pas le croire et je ne le crois pas trop encore;
mais toutes les autres confirmrent ce qu'elle disait. Si c'est un
mensonge, elles sont plus de vingt qui l'ont aide  le faire. Elles
songeaient sur quoi ou sur qui pourrait tomber le malheur dont ce signal
avertissait, et comme elles sont assez superstitieuses, la belle
marquise de Liche augmenta leur frayeur en venant leur apprendre que Don
Juan tait fort malade.

Dans leur grand deuil, ils sont faits comme des fous, particulirement
les premiers jours, que les laquais aussi bien que leurs matres ont de
longs manteaux tranants, et qu'ils mettent, au lieu de chapeau, un
certain bonnet de carton fort haut, couvert de crpe. Leurs chevaux sont
tout caparaonns de noir, avec des housses qui leur couvrent la tte et
le reste du corps. Rien n'est plus laid. Leurs carrosses sont si mal
draps, que le drap qui couvre l'impriale descend jusque sur la
portire. Il n'y a personne qui, en voyant ce lugubre quipage, ne croie
que c'est un corps mort qu'on porte en terre. Les gens de qualit ont
des manteaux d'une frise noire, fort claire et fort mchante; la moindre
chose la met en pices, et c'est le bon air, pendant le deuil, d'tre
tout en guenilles. J'ai vu des cavaliers qui dchiraient exprs leurs
habits, et je vous assure qu'il y en a  qui l'on voit mme la peau,
peau mdiocrement belle  voir; car encore que les petits enfants soient
ici plus blancs que l'albtre et si parfaitement beaux, qu'il semble que
ce soient des anges, il faut convenir qu'ils changent en grandissant
d'une manire surprenante. Les ardeurs du soleil les rtissent, l'air
les jaunit, et il est ais de reconnatre un Espagnol parmi bien
d'autres nations. Leurs traits sont pourtants rguliers, mais enfin ce
n'est pas notre air ni notre carnation.

Tous les coliers portent de longues robes avec un petit bord de toile
au cou. Ils sont vtus  peu prs comme les Jsuites. Il y en a qui ont
trente ans et davantage; on reconnat  leurs habits qu'ils sont encore
dans les tudes.

Je trouve que cette ville-ci a l'air d'une grande cage o l'on engraisse
des poulets. Car enfin, depuis le niveau de la rue jusqu'au quatrime
tage, l'on ne voit partout que des jalousies dont les trous sont fort
petits, et aux balcons mme, il y en a aussi. On aperoit toujours
derrire de pauvres femmes qui regardent les passants, et, quand elles
l'osent, elles ouvrent les jalousies et se montrent avec beaucoup de
plaisir. Il ne se passe pas de nuit qu'il n'y ait quatre ou cinq cents
concerts que l'on donne dans tous les quartiers de la ville. Il est vrai
qu'ils sont  juste prix, et qu'il suffit qu'un amant soit avec sa
guitare ou sa harpe, et quelquefois avec toutes les deux ensemble,
accompagnes d'une voix bien enroue, pour rveiller la plus belle
endormie et pour lui donner un plaisir de reine. Quand on ne connat pas
ce qui est de plus excellent, ou qu'on ne peut l'avoir, on se contente
de ce qu'on a. Je n'ai vu ni torbes ni clavecins.

A chaque bout de rue,  chaque coin de maison, il y a des Notre-Dame
habilles  la mode du pays, qui ont toutes un chapelet  la main et un
petit cierge ou une lampe devant elles. J'en ai vu jusqu' trois ou
quatre dans l'curie de ma parente, avec d'autres petits tableaux de
dvotion; car un palefrenier a son oratoire aussi bien que son matre,
mais ni l'un ni l'autre n'y prient gure. Lorsqu'une dame va en visite
chez une autre, et que c'est le soir, quatre pages viennent la recevoir
avec de grands flambeaux de cire blanche, et la reconduisent de mme;
pendant qu'elle entre dans sa chaise, ils mettent d'ordinaire un genou
en terre. Cela a quelque chose de plus magnifique que les bougies que
l'on porte en France dans des flambeaux.

Il y a des maisons destines pour mettre les femmes qui ont une mauvaise
conduite, comme sont  Paris les Madelonnettes. On les traite avec
beaucoup de rigueur, et il n'y a point de jour qu'elles n'aient le fouet
plusieurs fois. Elles en sortent, au bout d'un certain temps, pires
qu'elles n'y sont entres, et ce qu'on leur fait souffrir ne les corrige
pas. Elles vivent presque toutes dans un certain quartier de la ville,
o les dames vertueuses ne vont jamais. Lorsque, par hasard, quelqu'une
y passe, elles se mettent aprs elle et lui courent sus comme  leur
ennemie, et s'il arrive qu'elles soient les plus fortes, elles la
maltraitent cruellement. A l'gard des cavaliers, quand ils y passent,
ils courent risque d'tre mis en pices. C'est  qui les aura. L'une les
tire par le bras, une autre par les pieds, une autre par la tte; et
lorsque le cavalier se fche, elles se mettent toutes ensemble contre
lui, elles le volent et lui prennent jusqu' ses habits. Ma parente a un
page italien qui ne savait rien de la coutume de ces misrables filles,
il passa bonnement par leur quartier; en vrit, elles le dpouillrent
comme des voleurs auraient pu faire dans un bois; et il faut en demeurer
l; car,  qui s'adresser pour la restitution?

La cloche de Barcelone n'a t que trop vritable dans son dernier
pronostic. Don Juan se trouva si accabl de son mal le premier de ce
mois, que les mdecins en dsesprrent, et on lui fit entendre qu'il
fallait se prparer  la mort. Il reut cette nouvelle avec une
tranquillit et une rsignation qui aida bien  persuader ce qu'on
croyait dj, qu'il avait quelques secrets dplaisirs qui le mettaient
en tat de souhaiter plutt de mourir que de vivre. Le Roi entrait 
tous moments dans sa chambre et passait plusieurs heures au chevet de
son lit, quelque prire qu'il pt lui faire de ne se pas exposer 
gagner la fivre. Il reut le saint viatique, fit son testament, et
crivit une lettre de quelques lignes  une dame dont je n'ai pas su le
nom. Il chargea Don Antoine Ortis, son premier secrtaire, de la porter
avec une petite cassette ferme que je vis. Elle tait de bois de chne,
assez lgre pour croire qu'il n'y avait dedans que des lettres, et
peut-tre quelques pierreries. Comme il tait dangereusement malade, il
arriva un courrier qui apporta la nouvelle du mariage du Roi avec
Mademoiselle. La joie ne s'en rpandit pas seulement dans le palais,
toute la ville la partagea, de sorte qu'il y eut des feux d'artifice et
des illuminations pendant trois jours dans tous les quartiers de Madrid.
Le Roi, qui ne se contenait pas, courut dans la chambre de Don Juan; et,
quoiqu'il ft un peu assoupi et qu'il et grand besoin de repos, il
l'veilla pour lui apprendre que la Reine viendrait dans peu, et le pria
de ne plus songer qu' sa gurison, afin de lui aider  la bien
recevoir. Ah! Sire, lui rpondit le prince, je n'aurai jamais cette
consolation; je mourrais content si j'avais eu l'honneur de la voir. Le
Roi se prit  pleurer, et lui dit qu'il n'y avait au monde que l'tat o
il le voyait qui pt troubler son contentement. On devait faire une
course de taureaux, mais la maladie du Prince la fit diffrer, et le Roi
n'aurait pas permis que l'on et fait des feux d'artifice dans la cour
du palais sans que Don Juan l'en prit, bien qu'il souffrt d'un mal de
tte horrible. Enfin, il mourut le 17 de ce mois, beaucoup regrett des
uns, et peu des autres. C'est la destine des princes et des favoris,
aussi bien que celle des personnes ordinaires. Et comme son crdit
tait dj diminu, et que les courtisans ne pensaient qu'au retour de
la Reine mre et  l'arrive de la nouvelle Reine, c'est une chose
surprenante que l'indiffrence avec laquelle on vit la maladie de Don
Juan et sa mort. On n'en parlait pas mme le lendemain; il semblait
qu'il n'eut jamais t au monde. H! mon Dieu, ma chre cousine, cela ne
mrite-t-il pas un peu de rflexion? Il gouvernait tous les royaumes du
Roi d'Espagne. On tremblait  son nom. Il avait fait loigner la Reine
mre; il avait chass le pre Nitard et Valenzuela, qui taient tous
deux favoris. On lui faisait plus rgulirement la cour qu'au Roi. Je
vis, vingt-quatre heures aprs, plus de cinquante personnes de la
premire qualit en diffrents endroits, qui ne disaient pas un mot de
ce pauvre prince, et il y en avait plusieurs qui lui avaient beaucoup
d'obligation. Il est vrai, de plus, qu'il avait de grandes qualits
personnelles. Il tait d'une taille mdiocre, bien fait de sa personne.
Il avait tous les traits rguliers, les yeux noirs et vifs, les cheveux
noirs, en grande quantit et fort longs. Il tait poli, plein d'esprit
et gnreux, trs-brave, bienfaisant et capable de grandes affaires. Il
n'ignorait rien des choses convenables  sa naissance, ni de toutes les
sciences et de tous les arts. Il crivait et parlait fort bien en cinq
sortes de langues, et il en entendait encore davantage. Il savait
parfaitement bien l'histoire. Il n'y avait pas d'instrument qu'il ne ft
et qu'il ne toucht comme les meilleurs matres. Il travaillait au tour;
il forgeait des armes; il peignait bien; il prenait un fort grand
plaisir aux mathmatiques; mais, ayant pris en main le gouvernement, il
fut oblig de se dtacher de toutes ces occupations. Les choses
changrent de face en un moment. Il avait  peine les yeux ferms, que
le Roi, n'coutant plus que sa tendresse pour la Reine sa mre, courut 
Tolde pour la voir et pour la prier de revenir. Elle y consentit avec
autant de joie qu'elle en eut de revoir le Roi. Ils pleurrent assez
longtemps en s'embrassant, et nous les vmes revenir ensemble. Toutes
les personnes de qualit allrent au-devant de Leurs Majests, et le
peuple tmoignait beaucoup de joie. Je m'tendrais davantage sur ce
retour si je n'en parlais dans les mmoires particuliers que j'cris.

Don Juan demeura trois jours sur son lit de parade, avec les mmes
habits qu'il avait fait faire pour aller au-devant de la jeune Reine. On
le porta ensuite  l'Escurial. Le convoi funbre n'avait rien de
magnifique. Les officiers de sa maison l'accompagnrent et quelques amis
en petit nombre. On le mit dans le caveau qui est proche du Panthon,
lequel est destin pour les princes et les princesses de la maison
royale. Car il faut remarquer que l'on n'enterre que les Rois dans le
Panthon, et les Reines qui ont eu des enfants. Celles qui n'en ont
point eu sont dans ce caveau particulier.

Nous devons aller dans peu de jours  l'Escurial, c'est le temps que le
Roi y va. Mais il est si occup de la jeune Reine, qu'il ne songe qu'
s'avancer vers la frontire pour aller au-devant d'elle. Dans tous les
endroits o je vais, l'on me fait sonner bien haut qu'elle va tre
Reine de vingt-deux royaumes. Apparemment qu'il y en a onze dans les
Indes, car je ne connais que la vieille et la nouvelle Castille,
l'Aragon, Valence, Navarre, Murcie, Grenade, Andalousie, Galice, Lon et
les les Majorques. Il y a dans ces lieux des endroits admirables, o il
semble que le ciel veuille rpandre ses influences les plus favorables.
Il y en a d'autres si striles que l'on ne voit ni bl, ni herbe, ni
vignes, ni fruits, ni prs, ni fontaines; et l'on peut dire qu'il y en a
plus de ceux-l que des autres. Mais, gnralement parlant, l'air y est
bon et sain; les chaleurs excessives en certains endroits; le froid et
les vents insupportables en d'autres, quoique ce soit dans la mme
saison. On y trouve plusieurs rivires; mais ce qui est plus singulier,
c'est que les plus grosses ne sont pas navigables, particulirement
celles du Tage, du Guadiana, du Minho, du Douro, du Guadalquivir et de
l'bre; soit les rochers, les chutes d'eau, les gouffres ou les dtours,
les bateaux ne peuvent aller dessus, et c'est une des plus grandes
difficults du commerce, et qui empche davantage que l'on ne trouve les
choses dont on a besoin dans les villes; car, si elles pouvaient se
communiquer les unes aux autres les denres et les marchandises qui
abondent en de certains endroits, et dont on manque dans d'autres,
chacun se fournirait de tout ce dont il a besoin  bon prix, au lieu que
le port et les voitures par terre sont d'un si grand cot, qu'il faut se
passer de tout ce dont on n'est pas en tat de payer trois fois plus
qu'il ne vaut.

Entre plusieurs villes qui dpendent du Roi d'Espagne, ou compte, pour
la beaut ou pour la richesse: Madrid, Sville, Grenade, Valence,
Saragosse, Tolde, Valladolid, Cordoue, Salamanque, Cadix, Naples,
Milan, Messine, Palerme, Cagliari, Bruxelles, Anvers, Gand et Mons. Il y
en a quantit d'autres qui ne laissent pas d'tre fort considrables, et
la plupart des bourgs sont aussi gros que de petites villes. Mais on n'y
voit point cette multitude de peuple qui fait la force des Rois;
plusieurs raisons en sont cause[148]. Premirement, lorsque le Roi Don
Ferdinand chassa les Maures de l'Espagne et qu'il tablit l'Inquisition,
tant par le chtiment que l'on a exerc sur les Juifs que par l'exil, il
est mort ou sorti de ce royaume, en peu de temps, plus de neuf cent
mille personnes. Outre cela, les Indes en attirent beaucoup; les
malheureux vont s'y enrichir, et quand ils sont riches, ils y demeurent
pour jouir de leurs biens et de la beaut du pays. Ou lve des soldats
espagnols que l'on envoie en garnison dans les autres villes de
l'obissance du Roi. Ces soldats se marient et s'tablissent dans les
lieux o ils se trouvent, sans retourner dans celui o on les a pris.
Ajoutez  cela que les Espagnoles ont peu d'enfants. Quand elles en ont
trois, c'est beaucoup. Les trangers ne s'y viennent point tablir comme
ailleurs, parce qu'on ne les aime pas et que les Espagnols se tiennent
naturellement _recatados_, c'est--dire particuliers et resserrs entre
eux, sans se vouloir communiquer avec les autres nations pour lesquelles
ils ont de l'envie ou du mpris. De manire qu'ayant examin toutes les
choses qui contribuent  dpeupler les tats du Roi Catholique, il y a
encore lieu d'tre surpris de trouver autant de monde qu'il y en a.

Il crot peu de bl dans la Castille; on en fait venir de Sicile, de
France et de Flandre. Et comment en pousserait-il,  moins que la terre
n'en voult produire d'elle-mme, comme dans le pays de promission? Les
Espagnols sont trop paresseux pour se donner la peine de la cultiver;
et, comme le moindre paysan est persuad qu'il est _hidalgo_[149],
c'est--dire gentilhomme, que dans la moindre maisonnette il y a une
histoire apocryphe, compose depuis cent ans, qui se laisse pour tout
hritage aux enfants et aux neveux du villageois, et que, dans cette
histoire fabuleuse, ils font tous entrer de l'ancienne chevalerie et du
merveilleux, disant que leurs trisaeux, Don Pedro et Don Juan, ont
rendu tels et tels services  la couronne, ils ne veulent pas droger 
la _gravedad_ ni  la _descendencia_. Voil comme ils parlent, et ils
souffrent plus aisment la faim et les autres ncessits de la vie, que
de travailler, disent-ils, comme des mercenaires, ce qui n'appartient
qu' des esclaves. De sorte que l'orgueil, second par la paresse, les
empche, la plupart, d'ensemencer leurs terres,  moins qu'il ne vienne
des trangers la cultiver, ce qui arrive toujours par une conduite
particulire de la Providence et par le gain que ces trangers, plus
laborieux et plus intresss, y trouvent. De sorte qu'un paysan est
assis dans sa chaise lisant un vieux roman, pendant que les autres
travaillent pour lui et tirent tout son argent[150].

On n'y voit point d'avoine, le foin y est rare. Les chevaux et les mules
mangent de l'orge avec de la paille hache. Les montagnes sont, dans les
royaumes dont je vous ai parl, d'une hauteur et d'une longueur si
prodigieuses, que je ne pense pas qu'il y ait aucun lieu du monde o il
y en ait de pareilles. On en trouve de cent lieues de long, qui
s'entretiennent comme une chane, et qui, sans exagration; sont plus
leves que les nues. On les nomme _Sierras_, et l'on compte, entre
celles-l, les montagnes des Pyrnes, de Grenade, des Asturies,
d'Alcantara, la Sierra Morena, celle de Tolde, de Doua, de Molina et
d'Albanera. Ces montagnes rendent les chemins si difficiles, que l'on
n'y peut mener de charrette, et l'on porte tout sur des mulets dont la
jambe est si sre, qu'en deux cents lieues de chemin dans des rochers et
dans des cailloux continuels, ils ne bronchent pas une seule fois.

On m'a montr des patentes expdies au nom du Roi d'Espagne. Je n'ai
jamais lu tant de titres; les voici: Il prend la qualit de Roi
d'Espagne, de Castille, de Lon, de Navarre, d'Aragon, de Grenade, de
Tolde, de Valence, de Galice, de Sville, de Murcia, de Jan, de
Jrusalem, Naples, Sicile, Majorque, Minorque et Sardaigne, des Indes
orientales et occidentales, des les et terre ferme de la mer Ocane,
archiduc d'Autriche, duc de Bourgogne, de Brabant, de Luxembourg, de
Gueldre, de Milan, comte de Habsbourg, de Flandre, de Tyrol et de
Barcelone, seigneur de Biscaye et de Molina, marquis du Saint-Empire,
seigneur de Frise, de Saline, d'Utrecht, de Malines, Over-Yssel,
Gronenghen; Grand Seigneur de l'Asie et de l'Afrique. On m'a cont que
Franois Ier s'en moqua, lorsqu'ayant reu une lettre de
Charles-Quint remplie de tous ces titres fastueux, en lui faisant
rponse, il n'en prit pas d'autres que Bourgeois de Paris et Seigneur de
Gentilly.

On ne pousse pas les tudes bien loin ici, et pour peu que l'on sache,
on tire parti de tout, parce que l'esprit, joint  un extrieur srieux,
les empche de paratre embarrasss de leur propre ignorance. Lorsqu'ils
parlent, il semble toujours qu'ils sachent plus qu'ils ne disent; et,
lorsqu'ils se taisent, il semble qu'ils soient assez savants pour
rsoudre les questions les plus difficiles. Cependant il y a de fameuses
universits en Espagne, entre autres, Saragosse, Barcelone, Salamanque,
Alcala, Santiago, Grenade, Sville, Combre, Tarragone, Evora, Lisbonne,
Madrid, Murcie, Majorque, Tolde, Lrida, Valence et Occa. Il y a peu de
grands prdicateurs. Il s'en trouve quelques-uns qui sont assez
pathtiques; mais, soit que ces sermons soient bons ou mauvais, les
Espagnols qui s'y trouvent se frappent la poitrine de temps en temps
avec une ferveur extraordinaire, interrompant le prdicateur par des
cris douloureux de componction. Je crois bien qu'il y en entre un peu,
mais, assurment, beaucoup moins qu'ils n'en tmoignent. Ils ne quittent
point leurs pes ni pour se confesser ni pour communier. Ils disent
qu'ils la portent pour dfendre la religion; et le matin, avant de la
mettre, ils la baisent et font le signe de la croix avec. Ils ont une
dvotion et une confiance trs-particulires  la sainte Vierge. Il n'y
a presque point d'homme qui n'en porte le scapulaire ou quelque image en
broderie qui aura touch quelques-unes de celles que l'on tient
miraculeuses; et, quoiqu'ils ne mnent pas, d'ailleurs, une vie fort
rgulire, ils ne laissent pas de la prier comme celle qui les protge
et les prserve des plus grands maux. Ils sont fort charitables, tant 
cause du mrite que l'on s'acquiert par les aumnes, que par
l'inclination naturelle qu'ils ont  donner, et la peine effective
qu'ils souffrent lorsqu'ils sont obligs, soit par leur pauvret, soit
par quelque autre raison, de refuser ce qu'on leur demande. Ils ont la
bonne qualit de ne point abandonner leurs amis pendant qu'ils sont
malades. Leurs soins et leur empressement redoublent dans un temps o
l'on a sans doute besoin de compagnie et de consolation. Des personnes
qui ne se voient point quatre fois en un an, se voient tous les jours
deux ou trois fois, ds qu'elles souffrent et qu'elles se deviennent
ncessaires les unes aux autres. Mais lorsqu'on est guri, on reprend la
mme forme de vie que l'on tenait avant d'tre malade.

Don Frdric de Cardone, dont je vous parle  prsent, ma chre cousine,
comme d'un homme de votre connaissance, est de retour. Il m'a apport
une lettre de la belle marquise de Los Rios, qui est toujours une des
plus jolies femmes du monde, et qui ne s'ennuie pas dans la retraite. Il
m'a dit aussi des nouvelles de Mgr l'archevque de Burgos, dont le
mrite est peu commun. Il ajouta qu'il tait venu avec un gentilhomme
espagnol qui lui avait cont des choses fort extraordinaires, entre
autres, que tous les Espagnols qui sont ns le vendredi saint,
lorsqu'ils passent devant un cimetire et que l'on y a enterr des
personnes qui ont t tues, ou bien que s'ils passent en quelque lieu
o il se soit commis un meurtre, encore que celui qu'on a tu en ait t
t, ils ne laissent pas de le voir tout sanglant, et de la mme manire
qu'il tait lorsqu'il est mort, soit qu'ils l'aient connu ou non; ce qui
est une chose assurment fort dsagrable pour ceux  qui cela arrive;
mais, en rcompense, ils gurissent la peste de leur souffle, et ils ne
la prennent point, quoiqu'ils soient avec des pestifrs. Bien des gens,
disait-il, taient surpris que Philippe Quatrime portt la tte si
haute et les yeux levs vers le ciel; c'est qu'il tait n le vendredi
saint, et qu'tant encore jeune, il eut plusieurs fois l'apparition de
ces personnes qui avaient t tues, et qu'en ayant t effray, il
avait pris l'habitude de baisser trs-rarement la tte. Mais, dis-je 
Don Frdric, parlait-il srieusement, et comme d'une chose que tout le
monde sait sans la mettre en doute? Don Fernand de Tolde entra dans ma
chambre, comme je disais qu'il fallait le demander  quelqu'un digne de
foi; il le lui demanda, et Don Fernand m'assura qu'il en avait toujours
entendu parler de cette manire, mais qu'il n'en voudrait pas tre
caution. On dit encore, continua-t-il, qu'il y a certaines gens qui
tuent un chien enrag en soufflant sur lui, et que ceux-l ont la vertu
de se mettre dans le feu sans brler. Cependant je n'en ai point vu qui
aient voulu s'y fier. Ils disent pour raison qu'ils le pourraient bien
faire, mais qu'il y aurait trop de vanit  vouloir se distinguer des
autres hommes par des faveurs du ciel si particulires. Pour moi, dis-je
en riant, je crois que ces personnes-l ont plus de prudence que
d'humilit; elles craignent, avec raison, la morsure du chien et la
chaleur du brasier. Je n'en suis pas moins persuad que vous, Madame,
reprit Don Frdric. Je n'ajoute gure de foi aux choses surnaturelles.
Je ne prtends pas vous les faire croire, dit Don Fernand, quoique je ne
trouve rien de plus extraordinaire en ceci qu'en mille prodiges que l'on
voit tous les jours. Trouvez-vous, par exemple, qu'il y ait moins lieu
de s'tonner de ce lac qui est proche de Guadalajara, en Andalousie, qui
pronostique les temptes prochaines, par des mugissements horribles que
l'on entend  plus de vingt mille pas? Que dites-vous de cet autre lac
que l'on trouve sur le sommet de la montagne de Clavijo dans le comt de
Roussillon, proche de Perpignan? Il est extrmement profond. Il y a des
poissons d'une grandeur et d'une forme monstrueuses, et lorsqu'on y
jette une pierre, l'on en voit sortir, avec grand bruit, des vapeurs qui
s'lvent en l'air, qui se convertissent en nues, qui produisent des
temptes horribles, avec des clairs, des tonnerres et de la grle.
N'est-il pas vrai encore, continua-t-il, en s'adressant  Don Frdric,
que proche le chteau de Garcimanos, dans une caverne que l'on nomme la
Jude, joignant le pont de Talayredas, on voit une fontaine dont l'eau
se gle en tombant, et se durcit de manire qu'il s'est fait une pierre
dure, que l'on ne casse qu'avec beaucoup de peine, et qui sert  btir
les plus belles maisons de ce pays-l. Vous avez bien des exemples, dit
Don Frdric, et si vous voulez, je vais vous en fournir quelques autres
qui vous serviront au besoin. Souvenez-vous de la Montagne de Monrayo en
Aragon: si les brebis y paissent avant que le soleil soit lev, elles
meurent; si elles sont malades et qu'elles y paissent aprs qu'il est
lev, elles gurissent. N'oubliez pas non plus cette fontaine de l'le
de Cadix qui sche lorsque la mer est haute, et qui coule quand la mer
est basse. Vous ne serez pas le seul, lui dis-je en l'interrompant, qui
secondera Don Fernand dans son entreprise. Je veux bien lui dire que,
dans cette mme le de Cadix, il y a une plante qui se fane au moment o
le soleil parat, et qui reverdit lorsque la nuit vient[151]. Ah! la
jolie plante! s'cria Don Fernand en riant, je ne veux qu'elle pour me
venger de toutes les railleries que vous me faites depuis une heure. Je
vous dclare une guerre ouverte sur cette plante, et si vous ne la
faites venir de Cadix, je sais bien ce que j'en croirai. L'enjouement
de ce cavalier nous fit passer une fort agrable soire; mais nous fmes
interrompus par ma parente, qui revenait de la ville et qui avait pass
une partie du jour chez son avocat qui tait  l'extrmit. Il tait
fort vieux et trs-habile homme dans sa profession. Elle nous conta que
tous ses enfants taient autour de son lit, et que la seule chose qu'il
leur recommandt fut de garder la gravit, puis en les bnissant il leur
dit: Quel plus grand bien puis-je vous souhaiter, mes chers enfants,
sinon de passer votre vie  Madrid, et de ne quitter ce Paradis
terrestre que pour aller au ciel? Cela peut faire voir, continua-t-elle,
la prvention que les Espagnols ont pour Madrid, et sur la flicit dont
on jouit dans cette Cour. Pour moi, dis-je en l'interrompant, je suis
persuade qu'il entre beaucoup de vanit dans le got qu'ils ont pour
leur patrie; et, dans le fond, ils ont trop d'esprit pour ne pas
connatre qu'il est bien des pays plus agrables. N'est-il pas vrai,
dis-je en m'adressant  Don Fernand, que si vous ne parlez pas comme
moi, vous pensez de mme? Ce que je pense, dit-il en riant, ne porte
point de consquence pour les autres; car depuis mon retour tout le
monde me reproche que je ne suis plus Espagnol. Il est certain que l'on
est si infatu des dlices et des charmes de Madrid que, pour n'avoir
pas lieu de le quitter en aucun temps de l'anne, personne ne s'est
avis de faire btir de jolies maisons  la campagne, pour s'y retirer
quelquefois, de manire que tous les environs de la ville, qui devraient
tre remplis de beaux jardins et de chteaux magnifiques, sont
semblables  de petits dserts, et cela est cause aussi que, l't comme
l'hiver, la ville est toujours galement peuple. Ma parente dit
l-dessus qu'elle voulait me mener  l'Escurial, et que la partie tait
faite avec les marquises de Palacios et de La Rosa, pour y aller dans
deux jours. Madame votre mre vous en a mis, ajouta-t-elle, en parlant 
Don Fernand, et moi j'en ai mis Don Frdric. Ils lui dirent l'un et
l'autre que ce serait avec beaucoup de joie qu'ils feraient ce petit
voyage. En effet, nous allmes chez la Reine mre lui baiser les mains,
et lui demander ses ordres pour l'Escurial. C'est l'ordinaire, quand on
sort de Madrid, de voir la Reine auparavant. Nous ne l'avions pas vue
depuis son retour. Elle paraissait plus gaie qu' Tolde. Elle nous dit
qu'elle ne pensait pas revenir si tt  Madrid, et qu'il lui semblait 
prsent qu'elle n'en n'tait jamais sortie. On lui amena une gante qui
venait des Indes. Ds qu'elle la vit, elle la fit retirer, parce qu'elle
lui faisait peur. Ses dames voulurent faire danser ce colosse qui tenait
sur chacune de ses mains, en dansant, deux naines qui jouaient des
castagnettes et du tambour de basque. Tout cela tait d'une laideur
acheve. Ma parente remarqua dans l'appartement de la Reine mre
beaucoup de choses qui venaient de Don Juan; entre autres une pendule
admirable toute garnie de diamants. Il l'a faite en partie son
hritire, apparemment pour lui tmoigner son regret de l'avoir tant
tourmente.

La partie de l'Escurial s'est faite avec tous les agrments possibles.
L'envie de vous en entretenir m'a empche de vous envoyer ma lettre
que j'avais commence avant d'y aller. Les mmes dames qui vinrent 
Aranjuez et  Tolde ont t bien aises de profiter de la belle saison
pour se promener un peu, et nous fmes d'abord au _Pardo_, qui est une
maison royale. Le btiment en est assez beau, comme tous les autres
d'Espagne, c'est--dire un carr de quatre corps de logis, spars par
de grandes galeries de communication, lesquelles sont soutenues par des
colonnes. Les meubles n'y sont pas magnifiques, mais il y a de bons
tableaux, entre autres, ceux de tous les Rois d'Espagne habills d'une
manire singulire.

On nous montra un petit cabinet que le feu Roi appelait son favori,
parce qu'il y voyait quelquefois ses matresses; et ce prince si froid
et si srieux en apparence, que l'on ne voyait jamais rire, tait en
effet le plus galant et le plus tendre de tous les hommes. Il y a l un
grand jardin assez bien entretenu, et un parc d'une tendue
considrable, o le Roi va souvent  la chasse. Nous fmes ensuite  un
couvent de Capucins, qui est au sommet d'une montagne. C'est un lieu
d'une grande dvotion,  cause d'un Crucifix dtach de sa croix qui
fait souvent des miracles. Aprs y avoir fait nos prires, nous
descendmes de l'autre ct de la montagne, dans un ermitage, o il y
avait un reclus qui ne voulut ni nous voir ni nous parler; mais il jeta
un billet par sa petite grille, dans lequel nous trouvmes crit qu'il
nous recommanderait  Dieu. Nous tions toutes extrmement lasses, car
il avait fallu monter la montagne  pied, et il faisait trs-chaud. Nous
apermes dans le fond du vallon une petite maisonnette au bord d'un
ruisseau qui coulait entre des saules. Nous tournmes de ce ct-l, et
nous tions encore assez loin, lorsque nous vmes une femme et un homme
fort propres, qui se levrent brusquement du pied d'un arbre o ils
taient assis, et entrrent dans cette maison, dont ils fermrent la
porte avec la mme diligence que s'ils nous avaient pris pour des
voleurs. Mais c'tait sans doute la crainte d'tre reconnus qui leur
faisait prendre cette prcaution. Nous vnmes dans le lieu qu'ils
venaient de quitter, et, nous tant assis sur l'herbe, nous mangemes
des fruits que nous avions fait apporter. C'tait si proche de la petite
maison que l'on pouvait nous voir des fentres. Il en sortit une
paysanne fort jolie, qui vint  nous, tenant une corbeille de jonc
marin; elle se mit  genoux devant nous et nous demanda des fruits de
notre collation, pour une personne qui tait grosse et qui mourrait si
nous lui en refusions. Aussitt nous lui envoymes les plus beaux. Un
moment aprs, la jeune fille revint avec une tabatire d'or, et nous dit
que la seora de la _casilla_, c'est--dire la dame de la petite maison,
nous priait de prendre de son tabac, en reconnaissance de la grce que
nous lui avions faite. C'est la mode ici de prsenter du tabac, quand on
veut tmoigner de l'amiti. Nous demeurmes si longtemps au bord de
l'eau, que nous fmes rsolution de n'aller pas plus loin que la
_Caruela_, qui est encore une maison du Roi, moins belle que le Pardo,
et tellement nglige, que l'on n'y trouve rien de recommandable que les
eaux. Nous y couchmes assez mal, quoique ce ft dans les lits mmes de
Sa Majest, et nous ne fmes jamais mieux que d'y porter tout ce qu'il
fallait pour notre souper. Nous entrmes ensuite dans les jardins qui
sont en mauvais ordre. Les fontaines jettent jour et nuit. Les eaux sont
si belles et si abondantes que, pour peu qu'on le voult, il n'y aurait
pas de lieu au monde plus propre  faire un sjour agrable. Ce n'est
pas la coutume de ce pays, depuis le Roi jusqu'aux particuliers,
d'entretenir plusieurs maisons de campagne. Ils les laissent prir,
faute d'y faire quelques petites rparations. Nos lits taient si
mauvais, que nous n'emes pas de peine  les quitter le lendemain de
bonne heure, afin d'aller  l'Escurial. Nous passmes par Monareco, o
commencent les bois, et un peu plus loin, le parc du couvent de
l'Escurial; car c'en est un, en effet, que Philippe II a bti dans les
montagnes pour y trouver plus aisment la pierre dont il avait besoin.
Il en a fallu une quantit si prodigieuse, que l'on ne peut le
comprendre sans le voir, et c'est un des grands btiments que nous ayons
en Europe. Nous y arrivmes par une trs-longue alle d'ormes, plante
de quatre rangs d'arbres. Le portail est magnifique, orn de plusieurs
colonnes de marbre, leves les unes au-dessus des autres, jusqu' une
figure de saint Laurent qui est au haut. Les armes du Roi sont l
graves sur une pierre de foudre que l'on apporta d'Arabie, et il cota
soixante mille cus pour les faire graver dessus. Il est ais de croire
qu'ayant fait une dpense si considrable pour une chose si peu
ncessaire, on n'a pas pargn celles qui pouvaient tre utiles pour
contribuer  la beaut de ce lien. C'est un grand btiment carr; mais
par del le carr on trouve une longueur qui sert aux btiments de
l'entre, et reprsente, en cette sorte, un gril qui servit au supplice
de saint Laurent, patron du monastre. L'ordre est dorique et fort
simple. Le carr se divise par le milieu, et une des divisions qui
regardent l'Orient se partage de chaque ct en quatre autres moins
carres, qui sont quatre clotres btis selon l'ordre dorique; et qui en
voit un, voit tous les autres. Le btiment n'a rien de surprenant, ni
dans le dessin, ni dans l'architecture. Ce qu'il y a de beau, est la
masse du btiment qui est de trois cent quatre-vingts pas d'un homme, en
carr. Car outre ces quatre clotres, dont j'ai parl, l'autre partie du
carr, subdivise en deux, forme deux autres btiments. L'un est le
quartier du Roi, et l'autre est le collge, parce qu'il y a l-dedans
quantit de pensionnaires auxquels le Roi donne pension pour tudier.
Les religieux qui l'habitent sont Hironymites. Cet ordre est inconnu en
France, et il a t aboli en Italie, parce qu'un Hironymite attenta 
la vie de saint Charles Borrome, mais il ne le blessa point, encore
qu'il et tir sur lui, et que les balles eussent perc ses habits
pontificaux. Cet ordre ne laisse pas d'tre ici en grand crdit. Il y a
trois cents religieux dans le couvent de l'Escurial. Ils vivent  peu
prs comme les Chartreux. Ils parlent peu, prient beaucoup, et les
femmes n'entrent point dans leur glise. Outre cela, ils doivent tudier
et prcher.

Ce qui rend encore ce btiment considrable, c'est la nature de la
pierre que l'on y a employe. On l'a tire des carrires voisines. Sa
couleur est gristre. Elle rsiste  toutes les injures de l'air. Elle
ne se salit pas, et conserve toujours la couleur qu'elle a apporte  sa
naissance. Philippe II fut vingt ans  le btir; il en jouit treize et
il y mourut. Cet difice lui cota six millions d'or. Philippe IV y
ajouta le Panthon, c'est--dire un mausole  la faon du Panthon de
Rome, pratiqu sous le grand autel de l'glise, tout de marbre, de jaspe
et de porphyre, o sont enchsss dans les murailles vingt-six tombeaux
magnifiques. On descend par un degr de jaspe. Je me figurais entrer
dans quelqu'un de ces lieux enchants, dont parlent les romans et les
livres de chevalerie. Le tabernacle, l'architecture de la table d'autel,
les degrs par o on y monte, le ciboire fait d'une seule pice d'agate,
sont autant de miracles. Les richesses en pierreries et en or ne sont
pas croyables. Une seule armoire de reliques (car il y en a quatre, dans
quatre chapelles de l'glise) surpasse de beaucoup le trsor de
Saint-Marc de Venise. Les ornements de l'glise sont brodes de perles
et de pierreries. Les calices et les vases sont de pierres prcieuses,
les chandeliers et les lampes de pur or. Il y a quarante chapelles et
autant d'autels o l'on met tous les jours quarante divers parements. Le
devant du grand autel est compos de quatre ordres de colonnes de jaspe,
et l'on monte  l'autel par dix-sept marches de porphyre. Le tabernacle
est enrichi de plusieurs colonnes d'agate et de plusieurs belles figures
de mtal et de cristal de roche. On ne voit au tabernacle qu'or, lapis
et pierreries si transparentes, que l'on voit au travers le
Saint-Sacrement. Il est dans un vaisseau d'agate. On estime ce
tabernacle un million d'cus. Il y a sept choeurs d'orgues. Les chaires
du choeur sont de bois rare; il vient des Indes, admirablement bien
travaill, sur le modle de Saint-Dominique de Bologne. Les clotres du
monastre sont parfaitement beaux. Il y a au milieu un jardin de fleurs
et une chapelle ouverte des quatre cts, dont la vote est soutenue de
colonnes de porphyre, entre lesquelles il y a des niches o sont les
quatre vanglistes avec l'ange et les animaux de marbre blanc plus
hauts que nature, qui jettent des torrents d'eau dans des bassins de
marbre. La chapelle est vote, d'une fort belle architecture, pave de
marbre blanc et noir. Il y a plusieurs tableaux d'un prix inestimable,
et dans le chapitre, qui est trs-grand, outre des tableaux excellents,
on y voit deux bas-reliefs d'agate, chacun d'un pied et demi, qui sont
hors de prix. Pour l'glise, elle n'a rien d'extraordinaire dans sa
structure. Elle est plus grande, mais de la faon de celle des Jsuites
de la rue Saint-Antoine, except qu'elle est, comme la maison, d'ordre
dorique. Bramante, fameux architecte d'Italie, donna le dessin de
l'Escurial. Les appartements du Roi et de la Reine n'ont rien de fort
magnifique. Mais Philippe II regardait cette maison comme un lieu
d'oraison et de retraite, et ce qu'il a voulu embellir davantage, c'est
l'glise et la bibliothque. Le Titien, fameux peintre, et plusieurs
autres encore ont puis leur art pour bien peindre les cinq galeries
de la bibliothque. Elles sont admirables tant par les peintures, que
par cent mille volumes, sans compter les originaux manuscrits de
plusieurs saints Pres et docteurs de l'glise, qui sont tous fort bien
relis et dors. Vous jugerez aisment de la grandeur de l'Escurial
quand je vous aurai dit qu'il y a dix-sept clotres, vingt-deux cours,
onze mille fentres, plus de huit cents colonnes, et un nombre infini de
salles et de chambres. Peu aprs la mort de Philippe III, on ta aux
religieux de l'Escurial une terre que le feu Roi leur avait donne,
nomme _Campello_, qui vaut dix-huit mille cus de rente, et cela en
vertu de la clause de son testament, par laquelle il rvoquait les dons
immenses qu'il avait faits pendant sa vie.

Le duc de Bragance tant  la cour de Philippe II, le Roi voulut qu'on
le ment  l'Escurial pour voir ce superbe difice. Et comme celui qui
avait charge de le montrer lui dit qu'il avait t bti pour accomplir
le voeu qu'avait fait Philippe II  la bataille de Saint-Quentin; le duc
repartit fort spirituellement: Celui qui faisait un si grand voeu devait
avoir grand peur. En vous parlant de Philippe II, je me souviens qu'on
m'a dit que Charles-Quint lui recommanda de conserver les trois clefs
d'Espagne. C'taient la Goulette en Afrique, Flessingue en Zlande, et
Cadix en Espagne. Les Turcs ont pris la Goulette; les Hollandais,
Flessingue; les Anglais, Cadix. Mais le Roi d'Espagne n'a pas t
longtemps sans recouvrer cette dernire place.

L'Escurial est bti sur la pente de quelques rochers, dans un lieu
dsert, strile, environn de montagnes. Le village est au bas, o il y
a peu de maisons. Il y fait presque toujours froid. C'est une chose
prodigieuse que l'tendue des jardins et du parc. On y trouve des bois,
des plaines, une grande maison au milieu o logent les garde chasses.
Tout y est rempli de btes fauves et de gibier. Aprs avoir vu un lieu
si digne de notre admiration, nous en partmes tous ensemble, et comme
nous avions pass par les maisons royales du Pardo et de la Caruela,
nous revnmes par les montagnes, dont le chemin est plus court, mais
plus difficile. Nous passmes par Colmenar, et, ctoyant la petite
rivire de Guadarama, nous nous rendmes par Rozas et Aravaca  Madrid,
o nous apprmes que la maison de la Reine allait partir pour l'aller
attendre sur la frontire. Nous fmes aussitt au palais pour dire adieu
 la duchesse de Terranova et aux autres dames. Le Roi les avait fait
monter toutes  cheval, pour voir de quelle manire elles seraient le
jour de l'entre. Les portes et les jardins taient soigneusement gards
 cause de cela, et il ne fallait pas qu'aucun homme y entrt. Les
jeunes dames du palais avaient assez bonne grce; mais, bon Dieu!
quelles figures que la duchesse de Terranova et Doa Maria d'Alarcon,
gouvernante des filles de la Reine! Elles taient chacune sur une mule
toute frise et ferre d'argent, avec une grande housse de velours noir,
semblable  celle que les mdecins mettent sur leurs chevaux  Paris.
Ces dames, vtues en veuves, costume dont je vous ai fait la
description, fort vieilles, trs-laides, l'air svre et imprieux,
avaient un grand chapeau rattach avec des cordons sous le menton, et
vingt gentilshommes qui taient  pied autour d'elles, les tenaient, de
peur qu'elles ne se laissassent tomber. Elles n'eussent jamais souffert
qu'ils les eussent touches ainsi, sans qu'elles apprhendassent de se
casser le cou. Car vous savez, ma chre cousine, qu'encore que les dames
aient deux cuyers et qu'ils aillent avec elles partout o elles vont,
ils ne leur donnent jamais la main. Ils marchent  leurs cts et leur
prsentent les coudes envelopps dans leurs manteaux, ce qui fait
paratre leurs bras monstrueusement gros. Les dames n'en approchent
point. Mais bien davantage, si la Reine en marchant venait  tomber et
qu'elle n'et pas ses dames autour d'elle pour la relever, quand il y
aurait cent gentilshommes, elle prendrait la peine de se relever toute
seule ou de rester par terre tout le jour, plutt qu'on st la
relever[152].

Nous passmes une partie de l'aprs-midi  voir ces dames. L'quipage
qu'elles ont men est fort magnifique, mais mdiocrement bien entendu.
La duchesse de Terranova seule a six litires de velours de diffrentes
couleurs en broderies, et quarante mulets, dont les housses sont aussi
riches que j'en ai jamais vu!

Vous n'aurez pas de mes nouvelles, ma chre cousine, que la Reine ne
soit ici. Pendant que le Roi ira au-devant d'elle et que toute la Cour
va s'absenter, ma parente veut aller en Andalousie, o elle a quelques
affaires. Je pourrai vous envoyer une petite relation de notre voyage,
si vous m'assurez que ce soit un plaisir pour vous. Je vous embrasse de
tout mon coeur.

Ce 30 septembre.




QUINZIME LETTRE.


Toute la cour est de retour, et vous verrez dans mes Mmoires, ma chre
cousine, les particularits du voyage de la Reine. Je la vis arriver
avec le Roi dans un mme carrosse, dont les rideaux taient tout
ouverts. Elle tait vtue  l'espagnole, et je ne la trouvai pas moins
bien dans cet habit que dans le sien  la franaise. Mais le Roi s'tait
habill  la Schomberg; c'est l'habit de campagne des Espagnols, et
c'est tre vtu presque  la franaise. J'ai entendu raconter la
surprise de la Reine lorsqu'elle eut l'honneur de le voir la premire
fois. Il avait un justaucorps fort court et fort large de bouracan gris,
des chausses de velours, des bas de _pelo_ (c'est de la soie crue que
l'on travaille si lche, que l'on voit la chaussette au travers). Cela
est fin comme des cheveux, et le Roi veut les chausser tout d'un coup,
bien qu'ils soient fort justes, de sorte qu'il en rompt quelquefois
jusqu' vingt paires. Il avait une fort belle cravate que la Reine lui
avait envoye; mais elle tait attache un peu trop lche.

Ses cheveux taient derrire ses oreilles, et il portait un chapeau gris
blanc. Ils firent tout le voyage, qui tait assez long, tte  tte dans
un grand carrosse, ne pouvant gure se faire entendre que par quelques
actions, car le Roi ne sait point du tout le franais et la Reine
parlait peu la langue espagnole. En arrivant  Madrid, ils allrent
entendre le _Te Deum_  Notre-Dame d'Atocha, suivis de toutes les
personnes de qualit et de tout le peuple qui poussait de grands cris de
joie. Ensuite, Leurs Majests furent au Buen-Retiro, parce que les
appartements du palais n'taient point prpars et qu'il fallait que la
Reine attendt le temps de son entre pour y aller demeurer. Ce temps a
d lui paratre bien long, car elle ne voyait personne que la camarera
mayor et ses dames. On lui fait mener une vie si contrainte, qu'il faut
avoir tout l'esprit et toute la douceur qu'elle a pour la supporter.
Elle n'a pas mme la libert de voir l'ambassadeur de France; enfin,
c'est une gne continuelle. Cependant toutes les dames espagnoles
l'aiment chrement et la plaignent entre elles.

J'tais, il y a quelque temps, chez la comtesse de Villambrosa avec une
grande compagnie. La marquise de la Fuente y vint, et comme elles sont
fort superstitieuses en ce pays-ci, elle leur dit, tout effraye,
qu'elle s'tait trouve chez la Reine qui, se regardant dans un grand
miroir, avait appuy sa main dessus, le touchant fort lgrement, et que
la glace s'tait fendue depuis le haut jusques en bas; que la Reine
avait regard cela sans s'mouvoir et qu'elle avait mme ri de la
consternation de toutes les dames qui taient auprs d'elle, leur disant
qu'il y avait de la faiblesse  s'arrter sur les choses qui pouvaient
avoir des causes naturelles. Elles raisonnrent longtemps l-dessus, et
dirent en soupirant que la Reine ne vivrait pas longtemps.

Elle nous dit aussi que la Reine avait t bien plus mue de
l'incivilit de la camarera mayor qui, voyant quelques-uns de ses
cheveux mal arrangs sur son front, avait crach dans ses mains pour les
unir; sur quoi la Reine lui avait arrt le bras, disant, d'un air de
souveraine, que la meilleure essence n'y tait pas trop bonne; et
prenant son mouchoir, qu'elle s'tait longtemps frott les cheveux 
l'endroit o cette vieille les avait si malproprement mouills. Il n'est
pas extraordinaire ici de se mouiller la tte pour se polir et s'unir
les cheveux. La premire fois que je me suis coiffe  l'espagnole, une
des femmes de ma parente entreprit ce beau chef-d'oeuvre; elle fut trois
heures  me tirailler la tte, et voyant que mes cheveux taient
toujours naturellement friss, sans m'en rien dire, elle trempa deux
grosses ponges dans un bassin plein d'eau, et elle me baptisa si bien,
que j'en fus enrhume plus d'un mois.

Mais, pour en revenir  la Reine, c'est une chose digne de piti que le
procd qu'a cette vieille camarera avec elle. Je sais qu'elle ne
souffre pas qu'elle ait un seul cheveu fris ni qu'elle approche des
fentres de sa chambre, ni qu'elle parle  personne. Cependant le Roi
aime la Reine de tout son coeur; il mange ordinairement avec elle et sans
aucune crmonie. De sorte que fort souvent, quand les filles d'honneur
mettent le couvert, le Roi et la Reine leur aident pour se divertir.
L'un apporte la nappe et l'autre les serviettes. La Reine se fait
accommoder  manger  la manire de France, et le Roi  celle
d'Espagne. C'est une cuisinire qui apprte tout ce qui est pour la
bouche; la Reine tche de l'accoutumer aux ragots qu'on lui sert, mais
il n'en veut point. Ne croyez-pas, au reste, que Leurs Majests soient
environnes de personnes de la Cour quand elles dnent. Il y a tout au
plus quelques dames du palais, des menins, quantit de naines et de
nains.

La Reine fit son entre le 13 de janvier. Aprs que toutes les avenues
du grand chemin qui conduit au Buen-Retiro furent fermes et dfense
faite aux carrosses d'y entrer, on fit construire un arc de triomphe o
tait le portrait de la Reine. Cette porte tait orne de divers
festons, de peintures et d'emblmes. Elle avait t mise sur le chemin
par o la Reine devait passer pour entrer  Madrid et pour y arriver. Il
y avait des deux cts une espce de galerie avec des enfoncements dans
lesquels taient les armes des divers royaumes de la domination
d'Espagne, attaches les unes aux autres par des colonnes qui
soutenaient des statues dores, lesquelles prsentaient chacune des
couronnes et des inscriptions qui se rapportaient  ces royaumes.

Cette galerie tait continue jusqu' la porte triomphale du grand
chemin, qui tait trs-riche, et orne de diverses statues, et quatre
belles jeunes filles vtues en nymphes y attendaient la Reine, tenant
des fleurs dans des corbeilles pour en faire une jonche  son passage.
A peine avait-on pass cette porte, que l'on dcouvrait la seconde, et
ainsi on les voyait toutes de fort loin les unes aprs les autres.
Celle-ci tait orne du conseil du Roi, de celui de l'Inquisition, des
conseils des Indes, d'Aragon, d'tat, d'Italie, de Flandre et d'autres
lieux, sous la figure d'autant de statues dores. Celle de la Justice
tait plus leve que les autres. On trouvait un peu plus loin le Sicle
d'or, accompagn de la Loi, de la Rcompense, de la Protection et du
Chtiment. Le temple de la Foi tait reprsent dans un tableau;
l'Honneur et la Fidlit en ouvraient la porte, et la Joie en sortait
pour aller recevoir la nouvelle Reine. On voyait encore un tableau qui
reprsentait l'accueil que fit Salomon  la reine de Saba, et Dbora
dans un autre, qui donnait des lois  son peuple. Il y avait aussi les
statues de Crs, Astre, l'Union, la Vertu, la Vie, la Sret, le
Temps, la Terre, la Tranquillit, la Paix, la Grandeur, le Repos, Thmis
et la Libralit. Parmi diverses peintures, je remarquai ne lorsqu'il
voulut descendre aux Enfers; Cerbre, attach par la Sibylle; les Champs
lyses, o Anchise fit voir  son fils ceux qui viendraient aprs lui
de sa postrit. Le reste tait rempli d'un nombre innombrable de
hiroglyphes. La Reine s'arrta vers la troisime porte,  un fort beau
parterre qui tait dans son chemin, avec des cascades, des grottes, des
fontaines et des statues de marbre blanc. Rien n'tait plus agrable que
ce jardin. C'taient les religieux de Saint-Franois de Paule qui
l'avaient fait. La quatrime porte tait au milieu de la place appele
_del Sol_. Elle n'tait pas moins brillante que les autres d'or et de
peinture, de statues et de devises.

La rue des Pelletiers tait remplie d'animaux, dont les peaux taient si
bien accommodes, qu'il n'y avait personne qui n'et cru que c'tait des
tigres, des lions, des ours et des panthres en vie. La cinquime porte,
qui tait celle de la Guadalajara, avait des beauts particulires; et
ensuite la Reine entra dans la rue des Orfvres. Elle tait borde de
grands anges d'argent pur. On y voyait plusieurs boucliers d'or, sur
lesquels taient les noms du Roi et de la Reine, avec leurs armes
formes de perles, de rubis, de diamants, d'meraudes et d'autres
pierreries si belles et si riches, que les connaisseurs disent qu'il y
en avait pour plus de douze millions. On voyait un amphithtre dans la
Plaza Mayor, charg de statues et orn de peintures. La dernire porte
tait proche de l. Au milieu de la premire face du palais de la Reine
mre, on voyait Apollon, toutes les Muses, le portrait du Roi et de la
Reine  cheval et plusieurs autres choses que je n'ai pas assez bien
remarques pour vous en parler. La cour du palais tait entoure de
jeunes hommes et jeunes filles qui reprsentaient les fleuves et les
rivires d'Espagne. Ils taient couronns de roseaux et de lis d'tang,
avec des vases renverss, et le reste de leurs habits tait convenable.
Ils vinrent complimenter la Reine en latin et en espagnol. Deux chteaux
de feux d'artifice taient aussi levs dans cette cour. Tout le palais
tait tendu des plus belles tapisseries de la couronne, et il n'y a
gure de lieu au monde o l'on en voie de plus belles. Deux chars
remplis de musiciens allaient devant Sa Majest.

Les magistrats de la ville taient sortis du lieu de leur assemble en
habits de crmonie. C'taient des robes de brocart brodes d'or, des
petits chapeaux retrousss chargs de plumes, et ils taient monts sur
de trs-beaux chevaux. Ils vinrent prsenter les clefs de la ville  la
Reine, et la recevoir sous un dais. Le Roi et la Reine mre allrent
dans un carrosse tout ouvert, afin que le peuple pt les voir, chez la
comtesse d'Ognate o ils virent arriver la Reine.

Six trompettes en habits blancs et rouges, accompagns des timbales de
la ville, monts sur des beaux chevaux, dont les housses taient de
velours noir, marchaient devant l'alcalde de la Cour. Les chevaliers des
trois ordres militaires, qui sont Saint-Jacques, Calatrava et Alcantara,
suivaient avec des manteaux tout brods d'or, et leurs chapeaux couverts
de plumes. On voyait aprs eux les titulados de Castille et les
officiers de la maison du Roi. Ils avaient des bottes blanches, et il
n'y en avait gure qui ne fussent grands d'Espagne. Leurs chapeaux
taient garnis de diamants et de perles, et leur magnificence paraissait
en tout. Leurs chevaux taient admirables; chacun avait un grand nombre
de livres, et les habits des laquais taient de brocart d'or et
d'argent ml de couleurs, ce qui faisait un fort bel effet.

La Reine tait monte sur un fort beau cheval d'Andalousie que le
marquis de Villa-Meyna, son premier cuyer, conduisait par le frein. Son
habit tait si couvert de broderies, qu'on n'en voyait pas l'toffe.
Elle avait un chapeau garni de quelques plumes avec la perle appele la
_Peregrina_, qui est aussi grosse qu'une petite poire, et d'une valeur
inestimable. Les cheveux taient pars sur ses paules et de travers sur
son front; sa gorge un peu dcouverte et un petit vertugadin. Elle avait
au doigt le grand diamant du Roi, que l'on prtend tre un des plus
beaux qui soient en Europe. Mais la bonne grce de la Reine et ses
charmes brillaient bien plus que toutes les pierreries dont elle tait
pare. Derrire elle et hors du dais, marchaient la duchesse de
Terranova vtue en duea, et Dona Maria de Alarcon, gouvernante des
filles de la Reine. Elles taient chacune sur une mule. Immdiatement
aprs elles, les filles de la Reine, au nombre de huit, toutes couvertes
de diamants et de broderies, paraissaient montes sur de beaux chevaux,
et  ct de chacune il y avait deux hommes de la Cour. Les carrosses de
la Reine allaient ensuite, et la garde de la lancilla fermait la marche.
Elle s'arrta devant la maison de la comtesse d'Ognate pour saluer le
Roi et la Reine mre. Elle vint descendre  Sainte-Marie, o le cardinal
Porto-Carrero, archevque de Tolde, l'attendait, et le _Te Deum_
commena aussitt. Ds qu'il fut fini, elle remonta  cheval pour aller
au palais. Elle y fut reue par le Roi et la Reine mre. Le Roi lui aida
 descendre de cheval, et la Reine mre, la prenant par la main, la
conduisit  son appartement, o toutes les dames l'attendaient, et se
jetrent  ses pieds pour lui baiser respectueusement la main.

Pendant que je suis sur le chapitre du palais, je dois vous dire, ma
chre cousine, que j'ai appris qu'il y a certaines rgles tablies chez
le Roi, que l'on suit depuis plus d'un sicle, sans s'en loigner en
aucune manire. On les appelle les tiquettes du palais. Elles portent
que les reines d'Espagne se coucheront  dix heures l't et  neuf
l'hiver. Au commencement que la Reine fut arrive, elle ne faisait point
de rflexion  l'heure marque, et il lui semblait que celle de son
coucher devait tre rgle par l'envie qu'elle aurait de dormir; mais
aussi il arrivait souvent qu'elle soupait encore que, sans lui rien
dire, ses femmes commenaient  la dcoiffer, d'autres la dchaussaient
par-dessous la table, et on la faisait coucher d'une vitesse qui la
surprenait fort.

Les Rois d'Espagne couchent dans leur appartement et les Reines dans le
leur. Mais celui-ci aime trop la Reine pour vouloir se sparer d'elle.
Voici comment il est marqu dans l'tiquette que le Roi doit tre
lorsqu'il vient la nuit de sa chambre dans celle de la Reine: il a ses
souliers mis en pantoufles (car on ne fait point ici de mules), son
manteau noir sur ses paules, au lieu d'une robe de chambre dont
personne ne se sert  Madrid; son broquel pass dans son bras (c'est une
espce de bouclier dont je vous ai dj parl dans quelqu'une de mes
lettres), la bouteille passe dans l'autre avec un cordon. Cette
bouteille au moins n'est pas pour boire, elle sert  un usage tout
oppos que vous devinerez. Avec tout cela, le Roi a encore sa grande
pe dans l'une de ses mains et la lanterne sourde dans l'autre. Il
faut qu'il aille ainsi tout seul dans la chambre de la Reine[153].

Il y a une autre tiquette, c'est qu'aprs que le Roi a eu une
matresse, s'il vient  la quitter il faut qu'elle se fasse religieuse,
comme je vous l'ai dj crit. L'on m'a cont que le feu Roi tant
amoureux d'une dame du palais fut un soir frapper doucement  la porte
de sa chambre. Comme elle comprit que c'tait lui, elle ne voulut pas
lui ouvrir et elle se contenta de lui dire au travers de la porte:
_Vaya, vaya, con Dios, non quiero per monja_; c'est--dire: Allez,
allez, Dieu vous conduise, je n'ai pas envie d'tre religieuse.

Il est encore marqu que le Roi donnera quatre pistoles  sa matresse
toutes les fois qu'il en recevra quelque faveur. Vous voyez que ce n'est
pas pour ruiner l'tat, et que la dpense qu'il fait pour ses plaisirs
est fort modre. Tout le monde sait  ce propos, que Philippe IV, pre
du Roi d' prsent, ayant entendu parler de la beaut d'une fameuse
courtisane, fut la voir chez elle; mais, religieux observateur de
l'tiquette, il ne lui donna que quatre pistoles. Elle resta fort en
colre d'une rcompense si peu proportionne  ses mrites, et
dissimulant son chagrin, elle fut voir le Roi vtue en cavalier, et
aprs s'tre fait connatre, et avoir eu de lui une audience
particulire, elle tira une bourse o il y avait quatre cents pistoles,
et la mettant sur la table: C'est ainsi, dit-elle, que je paye mes
matresses. Elle prtendait, dans ce moment, que le Roi tait sa
matresse, puisqu'elle faisait la dmarche de l'aller trouver en habit
d'homme.

On sait, par l'tiquette, le temps fixe que le Roi doit aller  ses
maisons de plaisir, comme  l'Escurial,  Aranjuez et au Buen-Retiro, de
manire que, sans attendre ses ordres, on fait partir tous les
quipages, et on va, ds le matin, l'veiller pour l'habiller de l'habit
qui est dcrit dans l'tiquette, selon la saison, et puis il monte dans
son grand carrosse, et Sa Majest va o il a t dit, il y a plusieurs
sicles, qu'elle irait.

Quand le temps marqu de revenir est arriv, quoique le Roi se plaise
dans le lieu o il est, il ne laisse pas d'en partir pour ne point
droger  la coutume.

On sait aussi quand il doit se confesser et faire ses dvotions. Le
confesseur se prsente[154].

Il faut que tous les courtisans et mme les ambassadeurs, quand ils
entrent dans la chambre du Roi, aient de certaines petites manchettes
de quintin qui s'attachent toutes plates sur la manche. Il y a des
boutiques dans la salle des gardes o les seigneurs vont les louer et
les rendre en sortant. Il faut, de mme, que toutes les dames, quand
elles sont chez la Reine, aient des chapins. Je me souviens de vous
avoir dj dit que ce sont des petites sandales dans lesquelles on passe
le soulier; cela les hausse extrmement. Si elles avaient paru devant la
Reine sans chapins, elle le trouverait trs-mauvais.

Les Reines d'Espagne n'ont auprs d'elles que des veuves ou des filles.
Le palais en est si rempli, que l'on ne voit qu'elles au travers des
jalousies ou sur les balcons. Et voici ce qui me parat assez singulier,
c'est qu'il est permis  un homme, quoique mari, de se dclarer amant
d'une dame du palais et de faire pour elle toutes les folies et les
dpenses qu'il peut, sans que l'on y trouve  redire. L'on voit ces
galants-l dans la cour et toutes les dames aux fentres qui passent les
jours  s'entretenir avec les doigts. Car vous saurez que leurs mains
parlent un langage tout  fait intelligible; et, comme on le pourrait
deviner s'il tait pareil, et que les mmes signes voulussent dire
toujours les mmes choses, ils conviennent, avec leurs matresses, de
certains signes particuliers que les autres n'entendent point. Ces
amours-l sont publiques. Il faut avoir beaucoup de galanterie et
d'esprit pour les entreprendre, et pour qu'une dame veuille vous
accepter, car elles sont fort dlicates. Elles ne parlent point comme
les autres. Il rgne un certain gnie au palais tout diffrent de celui
de la ville, et si singulier, que, pour le savoir, il le faut apprendre
comme on fait un mtier. Quand la Reine sort, toutes les dames vont avec
elle, ou, du moins, la plus grande partie. Alors les amants, qui sont
toujours alertes, vont  pied auprs de la portire du carrosse pour les
entretenir. Il y a du plaisir  voir comme ils se crottent, car les rues
sont horribles; mais aussi le plus crott est le plus galant. Quand la
Reine revient tard, il faut porter, devant le carrosse o sont les
dames, quarante ou cinquante flambeaux de cire blanche; et cela fait
quelquefois une trs-belle illumination, car il y a plusieurs carrosses,
et dans chacun plusieurs dames. Ainsi l'on voit souvent plus de mille
flambeaux sans ceux de la Reine.

Lorsque les dames du palais se font saigner, le chirurgien a grand soin
d'avoir la bandelette ou quelque mouchoir o soit tomb du sang de la
belle. Il ne manque pas d'en faire un prsent au cavalier qui l'aime; et
c'est en cette grande occasion qu'il faut se ruiner effectivement. Il y
en a d'assez fous pour donner la plus grande partie de leur vaisselle
d'argent au chirurgien; et ne croyez pas que ce soit seulement une
cuiller, une fourchette et un couteau, comme nous connaissons certaines
gens qui n'en ont gure davantage. Non, non, cela va  des dix et douze
mille livres; et c'est une coutume si fort tablie parmi eux, qu'un
homme aimerait mieux ne manger toute l'anne que des raves et des
ciboules que de manquer  faire ce qu'il faut en ces sortes de
rencontres.

Il ne sort gure de dame du palais sans tre fort avantageusement
marie. Il y a aussi les menines de la Reine, qui sont si jeunes quand
on les met auprs d'elle, qu'elle en a de six ou sept ans. Ce sont des
enfants de la premire qualit. J'en ai vu de plus belles que l'on ne
peint l'Amour.

Aux jours de crmonie o les dames du palais sortent, ou quand la Reine
donne audience, chaque dame peut placer deux cavaliers  ct d'elle, et
ils mettent leurs chapeaux devant Leurs Majests, bien qu'ils ne soient
pas grands d'Espagne. On les appelle _embevicedos_, c'est--dire enivrs
d'amour, et si occups de leur passion et du plaisir d'tre auprs de
leurs matresses, qu'ils sont incapables de songer  autre chose. Ainsi
il leur est permis de se couvrir comme  un homme qui a perdu l'esprit,
de manquer aux devoirs de la biensance. Mais pour paratre ainsi, il
faut que leurs dames le leur permettent, autrement ils n'oseraient le
faire[155].

Il n'y a point d'autres plaisirs  la cour que les comdies; mais,
pendant le carnaval, l'on vide des oeufs par un petit trou et on les
emplit d'eau de senteur, on les bouche avec de la cire, et, lorsque le
Roi est  la comdie, il en jette  tout le monde. Chacun, 
l'imitation de Sa Majest, s'en jette. Cette pluie parfume embaume
l'air et ne laisse pas de bien mouiller. C'est l un de leurs plus
grands divertissements. Il n'y a gure de personnes qui, dans cette
saison, ne porte une centaine d'oeufs avec de l'eau de Cordoue ou de
naffe dedans; et, en passant en carrosse, on se les jette au visage. Le
peuple, dans ce temps-l, se fait aussi des plaisirs  sa mode. Par
exemple, on casse une bouteille dont on attache l'osier avec le verre
dedans  la queue d'un chien ou d'un chat, et ils sont quelquefois plus
de deux mille qui courent aprs.

Je n'ai jamais rien vu de si joli que le nain du Roi qui s'appelle
Louisillo[156]. Il est n en Flandre et d'une petitesse merveilleuse,
parfaitement bien proportionn. Il a le visage beau, la tte admirable
et de l'esprit, plus qu'on ne peut se l'imaginer, mais un esprit sage et
qui sait beaucoup. Quand il se va promener, il y a un palefrenier mont
sur un cheval qui porte devant lui un cheval nain qui n'est pas moins
bien fait, en son espce, que son matre en la sienne. On porte ce petit
cheval jusqu'au lieu o Louisillo le monte, car il serait trop fatigu
s'il fallait qu'il y allt sur ses jambes, et c'est un plaisir de voir
l'adresse de ce petit animal et celle de son matre, lorsqu'il lui fait
faire le mange. Je vous assure que quand il est mont dessus, ils ne
font pas plus de trois quartiers de hauteur. Il disait l'autre jour fort
srieusement qu'il voulait combattre les taureaux  la premire fte,
pour l'amour de sa matresse Doa Elvire. C'est une petite fille de sept
 huit ans, d'une beaut admirable. La Reine lui a command d'tre son
galant. Cette enfant est tombe, par un grand bonheur, entre les mains
de la Reine. En voici l'aventure:

Les Pres de la Merci allrent racheter un certain nombre d'esclaves
qu'ils ramenrent  Madrid. Comme ils faisaient la procession de la
ville, selon la coutume, la Reine vit une des captives qui tenait deux
petites filles par la main; elles paraissaient tre soeurs, mais il y
avait cette diffrence que l'une tait extrmement belle et l'autre
extrmement laide. La Reine la fit approcher et lui demanda si elle
tait la mre de ces enfants. Elle dit qu'elle ne l'tait que de la
laide. Et par quel hasard avez-vous l'autre, lui dit la Reine? Madame,
rpondit-elle, nous tions dans un vaisseau o il y avait une grande
dame qui tait grosse et que nous ne connaissions point; mais  son
train et  la magnificence de ses habits, il tait ais de juger de sa
qualit. Nous fmes pris aprs un rude combat, la plus grande partie de
ses gens furent tus; elle eut tant de peur qu'elle accoucha et mourut
aussitt.

J'tais auprs d'elle, et voyant cette pauvre petite crature sans
nourrice et prte  mourir, je rsolus de la nourrir, s'il tait
possible, avec l'enfant que j'avais. Ds que les corsaires se furent
rendus matres de notre btiment, ils partagrent le butin entre eux;
ils taient dans deux vaisseaux, et chacun prit ce qui lui tait chu.
Ce qui restait des femmes et des autres gens de cette dame furent d'un
ct et moi de l'autre, de sorte, Madame, que je n'ai pu savoir  qui
appartenait celle que j'ai sauve. Je la regarde  prsent comme ma
propre fille, et elle croit que je suis sa mre. Une oeuvre si
charitable, lui dit la Reine, ne sera pas sans rcompense. J'aurai soin
de vous et je garderai la petite inconnue. La Reine, en effet, l'aime si
fort, qu'elle est toujours habille magnifiquement. Elle la suit partout
et lui parle avec tant de grce et de libert, que cela ne sent point sa
misrable. Peut-tre dcouvrira-t-on quelque jour qui elle est.

Il n'y a point ici de ces agrables ftes que l'on voit  Versailles, o
les dames ont l'honneur de manger avec Leurs Majests. Tout est fort
retir dans cette cour, et il n'y a, selon moi, que l'habitude que l'on
se fait  toutes choses qui puisse garantir de s'y ennuyer beaucoup. Les
dames qui ne demeurent pas actuellement dans le palais, ne vont faire
leur cour  la Reine que lorsqu'elle les mande, et il ne lui est pas
permis de les mander souvent. Elle demeure d'ordinaire avec ses femmes,
et jamais vie n'a t plus mlancolique que la sienne.

Quand elle va  la chasse (et vous observerez qu'elle est la premire
reine de toutes celles qui ont rgn en Espagne, qui ait eu cette
libert), il faut qu'au lieu du rendez-vous pour monter  cheval, elle
mette les pieds sur la portire de son carrosse, et qu'elle se jette sur
son cheval. Il n'y a pas longtemps qu'elle en avait un assez ombrageux,
qui se retira comme elle s'lanait dessus, et elle tomba fort rudement
 terre. Quand le Roi s'y trouve, il lui aide, mais aucun autre n'ose
s'approcher des Reines d'Espagne pour les toucher et les mettre 
cheval. On aime mieux qu'elles exposent leur vie et qu'elles courent
risque de se blesser.

Il y a quatorze matelas  son lit; on ne se sert ni de sommiers de crin,
ni de lits de plume; et ces matelas, qui sont de la meilleure laine du
monde en Espagne, n'ont pas plus de trois doigts d'paisseur, de sorte
que son lit n'est pas plus haut que les ntres en France. On fait les
matelas minces pour les pouvoir tourner et les remuer plus aisment. Il
est vrai que j'ai remarqu qu'ils s'affaissent moins et ne durcissent
pas plus.

C'est la coutume  Madrid que le matre ou la matresse du logis passent
toujours devant ceux qui leur rendent visite. Ils prtendent que c'est
une civilit d'en user ainsi, parce qu'ils laissent, disent-ils, tout ce
qui est dans leur chambre au pouvoir de la personne qui y reste la
dernire. Pour les dames, elles ne se baisent point en se saluant, elles
se prsentent seulement la main dgante.

Il y a une autre coutume que je trouve assez singulire, c'est que
lorsqu'une fille veut tre marie et qu'elle est majeure, si elle a dj
fait un choix, bien que son pre et sa mre s'y opposent, elle n'a qu'
parler au cur de sa paroisse et lui dclarer son dessein. Aussitt, il
l'te de la maison de ses parents, et il la met dans une maison
religieuse, ou chez quelque dame dvote, o elle passe un peu de temps;
ensuite, si elle persvre dans sa rsolution, on oblige le pre et la
mre  lui donner une dot proportionne  leur qualit et  leur bien,
et on la marie malgr eux. Cette raison est en partie cause du soin que
l'on prend de ne laisser parler personne aux filles, et de les tenir si
renfermes qu'il est difficile qu'elles puissent prendre des mesures
pour conduire une intrigue. Du reste, pourvu que le cavalier soit
gentilhomme, cela suffit, et il pouse sa matresse, quand bien elle
serait fille d'un grand d'Espagne[157].

Depuis que je suis en ce pays, il me semble que je n'ai rien omis  vous
dire. Je vais  prsent achever d'crire mes Mmoires de la cour
d'Espagne, puisque les premiers que je vous ai envoys vous ont plu. Je
vous les enverrai  mesure qu'il se prsentera des vnements dignes de
votre curiosit. Je vous promets aussi la relation que vous me demandez.
Mais pour tant de petites choses, accordez-m'en une bien considrable,
ma chre cousine, c'est la continuation de votre amiti, dont je fais
tout le cas que je dois.

De Madrid, ce 28 septembre 1680.


FIN DU VOYAGE D'ESPAGNE.




APPENDICE.


NOTE _A_.

LA DVOTION A LA CROIX.


Eusebio et Julia naquirent dans une fort, au pied d'une croix. Pendant
les douleurs de l'enfantement, leur mre implora l'assistance de la
croix, dont l'image sanglante s'imprima sur la poitrine des deux
enfants, comme un signe visible de la grce divine. Recueilli par un
berger qui l'lve, Eusebio se lasse bientt de la vie paisible qu'il
mne chez son bienfaiteur. Il prfre  sa chaumire l'agitation d'une
vie aventureuse. Grce  la croix qui le protge, il chappe au
naufrage,  l'incendie, aux poursuites des brigands. Mais il finit par
se faire brigand lui-mme, et devient incestueux et assassin. Toutefois,
au milieu de ses forfaits, il conserve une ardente dvotion  la croix
au pied de laquelle il est n, et dont l'image est grave sur sa
poitrine. Il habite les forts et les montagnes les plus inaccessibles,
et guette les voyageurs pour les dpouiller. Lorsqu'il tue un homme, il
a soin de couvrir le cadavre d'un peu de terre et de planter une croix
sur le lieu de la spulture. Sa conscience est ainsi satisfaite, et il
ne ressent plus aucun remords. Quelquefois, l'aspect subit du signe
sacr l'arrte au moment o il va verser le sang. Lorsqu'il a dj
frapp sa victime, il lui permet d'aller se confesser avant de mourir.
Lizardo, le fianc de sa soeur, auquel il vient d'accorder cette grce,
lui promet d'intercder auprs de Dieu pour lui obtenir plus tard la
mme faveur. Un jour, il surprend, avec sa bande, un saint vque, nomm
Alberto, qu'il pargne. Le prtre, touch de sa gnrosit pieuse,
prend l'engagement de venir l'assister dans ses derniers instants.

Sa soeur Julia est entre dans un couvent aprs la mort de son fianc.
Eusebio vient l'en arracher; mais, en voyant l'image de la croix
empreinte sur sa poitrine, il s'enfuit perdu. Cependant Julia, dguise
en homme, s'chappe de son couvent et va rejoindre Eusebio, qui la
repousse avec terreur. En ce moment, des cris de mort se font entendre.
Les paysans arms fondent sur les brigands. A leur tte est Curcio, le
pre d'Eusebio et de Julia. Eusebio parat sur un rocher. Les paysans
l'entourent: ils vont l'atteindre. Dsesprant de son salut, il se
prcipite en invoquant Lizardo et Alberto. Les paysans trouvent son
corps bris, et l'enterrent sous d'pais branchages, car il est mort
sans confession, et ne mrite pas de reposer en terre sainte. Mais un
cri sourd et plaintif a retenti dans la fort: Alberto! En effet, le
saint vque est revenu de Rome pour remplir sa promesse. Il entend la
voix qui l'appelle et se hte d'carter les branchages qui couvrent
Eusebio. C'est un cadavre, dj glac par la mort. Il se dresse
lentement et se confesse au milieu des assistants glacs de terreur. Le
prtre n'hsite pas  donner l'absolution  celui pour qui Dieu vient
d'accomplir un miracle. Aussitt le cadavre redevient muet et rentre
dans sa tombe. Julia arrive en ce moment. Alberto lui apprend la mort
d'Eusebio et le miracle dont il avait t tmoin. Saisie d'pouvant,
elle embrasse la croix plante sur la spulture de son frre et fait voeu
de retourner dans son couvent. Son pre arrive pour la saisir, mais au
mme instant ses vtements d'homme tombent, et on la voit agenouille,
en habit de religieuse, devant la croix qui s'lve avec elle dans les
airs et l'emporte triomphante au ciel. Les nuages se partagent; Eusebio
apparat entour d'une aurole radieuse, les bras tendus vers Julia.
(Weiss, t. II, page 360.)


NOTE _B_.

LES PRIVILGES DU ROYAUME D'ARAGON.

Les liberts des Aragonais existaient de toute antiquit; cependant
elles ne furent expressment dfinies qu'en 1283, poque o le roi Don
Pedro III signa la charte connue en Aragon sous le nom de PRIVILGE
GNRAL. Cette charte formulait les droits des Corts, des ordres, des
personnes, suivant leur condition, et rglait, en consquence,
l'administration de la justice. Elle tait considre comme la base de
toutes les institutions du pays. Les rois,  leur avnement, juraient
d'en respecter les clauses. Ils ne pouvaient ni confrer des fonctions 
des trangers, ni garder des soldats trangers  leur solde, ni dcrter
des lois, ni lever des contributions, ni entreprendre des guerres sans
l'assentiment des Corts.

Les Corts se composaient des ricoshombres, des vques et des lus des
chapitres, des dputs des caballeros, enfin des dputs des villes. Ces
ordres, les quatre bras de l'tat, coutaient runis les demandes que le
Roi leur adressait en personne; ils en dlibraient sparment,
formulaient leurs griefs et, le plus souvent, ne concdaient rien au Roi
avant qu'il ne leur et donn satisfaction. Les moindres affaires
entranaient des discussions interminables, si fort orageuses
d'ordinaire, que les partis en venaient aux mains. Il n'tait pas
facile, en effet, d'arriver  une solution dans de semblables
assembles. L'unanimit des votes tait requise, et le Roi n'avait mme
pas la ressource de dissoudre les Corts; il devait donc s'armer de
patience et s'estimer heureux s'il obtenait, en dfinitive, les subsides
qu'il rclamait. Enfin, les Corts se sparaient, elles dlguaient
alors leur autorit  une dputation permanente qui, dans l'intervalle,
souvent fort long des sessions, veillait au maintien des droits de
chacun; et ce n'tait pas chose facile,  une poque o la fraude, la
corruption et la violence semblaient des moyens d'action parfaitement
lgitimes.

Les privilges qui sauvegardaient la libert des personnes et la
scurit des biens, taient l'objet de contestations perptuelles. Les
Rois s'taient empars de la juridiction criminelle qui jadis
appartenait aux ricoshombres et aux villes, et ils en usaient sans le
moindre scrupule dans leur intrt. S'agissait-il pour eux de se
dbarrasser d'un adversaire? ils l'impliquaient dans un procs criminel,
et le faisaient condamner par des juges  leur dvotion. Les juges
n'hsitaient jamais, mais leurs sentences ne s'excutaient pas sans
opposition. Les Aragonais invoquaient leurs privilges et, en forme
d'argument, recouraient volontiers aux armes. Enfin un accord s'tait
fait. Les Rois avaient conserv le droit de justice, mais les parties
qui se trouvaient lses pouvaient en appeler au tribunal du
grand-justicier. Ce personnage tait nomm par le Roi et par l'Assemble
des Corts; il ne pouvait tre rvoqu que de leur consentement mutuel;
en cas de violation de ses devoirs, il tait jug par les Corts, et,
pour cette raison, il tait pris, non dans la classe des ricoshombres,
que leurs privilges mettaient  l'abri de la peine capitale, mais dans
celle des simples caballeros. Assist de ses lieutenants, le
grand-justicier revisait les sentences rendues par les juridictions
royales, et les cassait s'il ne les trouvait pas conformes aux lois du
royaume. Il tait lui-mme surveill par des inquisiteurs qui
contrlaient ses actes, et en rendaient compte  la dputation
permanente. Cette dlgation des Corts faisait excuter les sentences
du grand-justicier et, si elle le jugeait ncessaire, elle appelait le
peuple aux armes pour la seconder.

Le droit d'appel au grand-justicier tait cher aux Aragonais. Il tait,
disaient-ils, la _manifestation_ de leurs liberts. Les Rois catholiques
n'osrent y porter atteinte, mais il essayrent de l'annuler  l'aide
des procdures de l'Inquisition. En raison de son caractre religieux,
l'Inquisition semblait n'avoir rien  dmler avec la politique. Les
Aragonais laissrent donc sa juridiction s'tendre sur leur pays; 
l'origine, ils furent mme satisfaits de voir brler des Juifs et des
Maures, mais ils ne tardrent pas  s'apercevoir que, sous prtexte
d'atteintes  la religion, l'Inquisition voquait des causes qui ne lui
appartenaient pas, et contestait les privilges que le grand-justicier
tait charg de dfendre. L'autorit civile et l'autorit religieuse
entrrent en lutte. Le grand-justicier mettait en libert les prvenus
que l'Inquisition avait fait arrter; l'Inquisition excommuniait le
grand-justicier, le grand-justicier en appelait  la cour de Rome, et
les Corts votaient les sommes les plus considrables pour assurer le
triomphe de leur cause. Cette situation se prolongea jusque vers la fin
du rgne de Philippe II. Fatigu de l'indocilit des Aragonais, ce
prince avait renonc  runir les Corts. Il ne leur demandait plus de
subsides, et abandonnait le pays  lui-mme. Une circonstance imprvue
le dcida  mettre un terme  cette anarchie. Le secrtaire d'tat
Antonio Perez qu'il poursuivait de sa haine, s'tant rfugi 
Saragosse, le Roi voulut le faire juger par le tribunal de
l'Inquisition. Antonio Perez rclama ses privilges d'Aragonais; un
soulvement s'ensuivit. Le Roi fit entrer ses troupes en Aragon et
s'empara de Saragosse. Aprs avoir intimid les mutins par le supplice
du grand-justicier et d'un nombre considrable d'autres personnages, il
runit les Corts, et se fit concder le droit de rvoquer le
grand-justicier, de nommer aux fonctions sans distinction de
nationalit, enfin de tenir garnison  Saragosse. L'organisation des
Corts ne fut pas essentiellement modifie. Le Roi se rserva seulement
de dlguer la prsidence  un personnage de son choix, de ne point
appeler, s'il le jugeait  propos, la classe turbulente des caballeros,
enfin d'accorder le droit de reprsentation  des villes qui n'avaient
point ce privilge. Il faut le reconnatre, Philippe II usa avec
modration de l'ascendant que lui donnaient les circonstances. Les
princes qui lui succdrent eurent  le regretter. Libres d'accorder ou
de refuser les impts, de promulguer les lois, de gouverner en un mot le
pays, les Corts continurent  tenir les Rois d'Espagne en chec
jusqu'au jour o l'Aragon prit parti contre Philippe V, succomba dans la
lutte et se vit enlever ses privilges.


NOTE _C_.

LES RICOSHOMBRES.

Les ricoshombres n'taient autres, en termes gnraux, que les grands
barons de l'Espagne; mais si nous arrivons aux dtails, il faut cette
fois, comme toujours, distinguer entre le royaume de Castille et le
royaume d'Aragon.

Le rgime des tats qui reconnaissaient pour souverains les Rois
d'Aragon tait essentiellement fodal. La population indigne tait
rduite  la condition du servage, si ce n'est dans les villes, qui
avaient chacune leurs privilges et les dfendaient nergiquement. Les
seigneurs d'origine franque en Catalogne, navarraise en Aragon,
formaient la race dominante. Ils s'taient partag le sol d'aprs les
rgles de la hirarchie fodale. Leurs fiefs relevaient  divers degrs
de la couronne. Les caballeros taient ainsi les vassaux des
ricoshombres, et les ricoshombres reconnaissaient pour leur suzerain et
souverain seigneur le Roi. Ces lments se modifirent sans doute par la
suite des temps; les ricoshombres n'en demeurrent pas moins les chefs
d'une aristocratie puissante qui manifesta son ascendant jusqu' la fin
du dix-septime sicle.

Il en tait autrement en Castille. Le sol avait t successivement
reconquis et ensuite repeupl par les Wisigoths espagnols, descendus des
montagnes o ils s'taient rfugis. Libres et fiers d'tre libres, les
Espagnols s'taient organiss, il est vrai, dans des conditions
analogues  celles de la fodalit. Mais alors mme ils avaient conserv
cet esprit d'indpendance germanique que Tacite a caractris par une
phrase clbre: _Reges ex nobilitate, duces ex virtute sumunt._ Ils
devaient ainsi le service militaire  leur Roi; mais,  la diffrence du
rgime fodal, ils taient libres de choisir leur chef. Ce chef tait le
plus souvent un aventurier brave et entreprenant. Sa demeure, entoure
d'paisses murailles, lui permettait de mettre  l'abri d'une incursion
de l'ennemi les vivres et les armes qui formaient ses seules richesses.
Les chaudires qu'il faisait porter devant lui, et que nous retrouvons
dans les armoiries de sa famille, attestaient qu'il tait en mesure de
pourvoir  l'entretien de ses compagnons d'armes. Sa renomme de
vaillance attirait sous son pennon les cavaliers du voisinage. Il
partageait avec eux son butin, et, si la fortune le secondait, il
s'emparait de quelque forte position, d'o il pouvait dominer la
contre. Il engageait alors ses compagnons d'armes  se grouper autour
de sa nouvelle demeure. Les terres taient divises; les plus fertiles
revenaient au _poblador_, elles formaient le _solar_ de sa famille; les
autres taient cdes en pleine proprit aux _diviseros_; une charte
l'attestait et rglait en mme temps les rapports du seigneur et de ses
vassaux. Le seigneur s'engageait  protger ses vassaux et  respecter
leurs droits. Les vassaux devaient au seigneur le service militaire, les
aides dans les conditions dfinies; en reconnaissance de sa munificence,
ils lui baisaient la main et tmoignaient ainsi qu'ils se dvouaient 
son service. Ils n'alinaient pas nanmoins leur libert, et
conservaient le droit de se dgager en rendant leurs terres au seigneur.
Ils taient de vieux chrtiens, et se seraient rvolts  l'ide d'tre
enchans  la glbe. Entour de ses cavaliers toujours prts  quitter
la charrue pour courir aux armes, le _seor de vassalos_ occupait dj
un rang considrable. Ses enfants hritaient-ils de sa valeur, de son
heureuse chance, parvenaient-ils  accrotre leurs domaines, leurs
richesses, la voix publique les dsignait comme des _ricoshombres de
tierra y solar conocido_. Le Roi les appelait ds lors  siger aux
Corts,  confirmer sa signature,  prendre ainsi part  tous les actes
du gouvernement. Il leur reconnaissait le droit d'invoquer, le cas
chant, les privilges qui garantissaient aux ricoshombres la scurit
de leurs personnes et de leurs biens. Mais ces biens, il fallait les
dfendre  la force du bras. Nul alors ne pouvait rpondre du prsent,
encore moins de l'avenir. L'heure des revers arrivait; les familles
dclinaient avec leurs richesses et leur puissance; elles perdaient leur
rang, finissaient par se confondre parmi les simples _infanzones_. En
Castille, disait Don Juan Manuel, les lignages montent et descendent
selon que tourne la roue de fortune.

De simples hidalgos figuraient parfois au nombre des ricoshombres.
Investis de fiefs dtachs du domaine de la couronne, ils avaient reu
de la main du Roi le pennon et la chaudire, insignes de leur dignit;
mais cette dignit leur tait personnelle.

En dfinitive, ils taient des vassaux, et n'avaient ainsi ni l'autorit
ni l'indpendance des ricoshombres de naissance, qui ne devaient rien 
la faveur royale. Le plus clbre des ricoshombres, le Cid Campeador,
l'entendait ainsi, lorsqu'il adressait au Roi Don Fernando ces altires
paroles: J'aimerais mieux tre attach au clou  vous avoir pour
seigneur, et  me dire votre vassal. De ce que mon pre vous a bais la
main, je me tiens pour affront.

La ricombria se maintint dans ces conditions pendant les guerres avec
les Maures; elle en subissait les alternatives et passait de main en
main, selon les chances de la fortune. Cette instabilit restreignait sa
puissance. Mais il n'en fut pas toujours ainsi. Survinrent les guerres
civiles. Les princes qui se disputaient la couronne en appelrent aux
ricoshombres; ils durent rcompenser leurs services et aliner entre
leurs mains les domaines royaux. Don Enrique de Transtamare avait, entre
autres,  satisfaire les aventuriers trangers qui l'avaient suivi en
Espagne. Il leur concda les seigneuries qui leur revenaient pour leur
part, selon les formes usites en France et en Angleterre. Soria fut
rig en duch en faveur de Don Beltran Claquin; l'Anglais Don Hugo de
Carbolay fut comte de Carrion; Don Bernal de Fox y Bearne pousa
l'hritire de Medina-Celi, et les domaines de sa femme furent galement
rigs en comt. Les ricoshombres tinrent  s'galer  ces trangers.
Ils se firent concder des titres analogues; ils en arrivrent enfin 
une innovation qui devait changer la face de la socit: la cration des
majorats. Ces majorats,  dfaut d'hoirs mles, se transmettant par les
femmes, allrent rapidement grossir l'avoir des grandes familles. Le
marquis de Santillane, pour en citer un exemple, se trouva ainsi runir
soixante majorats et quatre-vingt mille vassaux. Les grands d'Espagne
acquirent ds lors une puissance dmesure; la royaut se trouva
compltement annule. Mais cette mme hrdit fminine allait avoir une
consquence  laquelle nul ne s'attendait. Doa Isabel, hritire de la
couronne de Castille, pousa Don Fernando, hritier de la couronne
d'Aragon. Grce  la runion de leurs couronnes, les Rois Catholiques
recouvrrent une autorit dont ils usrent pour abaisser la grandesse.
Les actes les plus importants de leur rgne, tels que la confiscation de
la grande matrise des ordres militaires, l'organisation des Cours de
justice, de la Santa Hermandad, de l'Inquisition, furent dicts par
cette politique. Les circonstances leur vinrent en aide. Il n'y avait
plus  guerroyer contre les Maures; les grands perdirent ainsi l'usage
des armes; ils se bornrent  jouir de leurs immenses richesses, et
s'isolrent de leurs terres, d'o les rois catholiques se gardrent bien
de les tirer. Leur puissance s'vanouit; leurs privilges, qui allaient
jusqu' leur donner le droit de s'armer contre le souverain,
s'oblitrrent insensiblement; mais leur orgueil n'en demeura pas
moindre.

Les seigneurs castillans s'taient toujours couverts devant le Roi.
C'tait l un ancien usage dont nul ne s'tonnait en Espagne; il n'en
tait pas de mme  l'tranger. Les courtisans flamands de Philippe le
Bon se dcouvraient devant leur prince, suivant l'tiquette de la cour
de Bourgogne. Ils furent choqus du contraste qu'offrait leur attitude
avec celle des Castillans. Ils en relevrent l'inconvenance. Le duc de
Najera et Don Juan Manuel, qui tenaient  plaire  Philippe,
s'interposrent. Ils dcidrent les Castillans  suivre l'exemple des
Flamands; les Aragonais, au contraire, qui accompagnaient Ferdinand lors
de sa rencontre avec son gendre, demeurrent couverts. Il n'en fut rien
de plus pour le moment. Les Castillans revinrent  leur ancien usage,
mais l'incident se renouvela lorsque Charles-Quint arriva en Espagne.
Cette fois, ce fut le duc d'Albe qui se mla de l'affaire; il amena les
Castillans  se dcouvrir devant le Roi. Charles, satisfait de cette
concession, voulut en faire une de son ct, et il invita les seigneurs
les plus qualifis  se couvrir, en leur adressant ces mots qui
devinrent sacramentels: _Cubrios_. En d'autres circonstances,
Charles-Quint en usa de mme. Ce n'tait encore l, de sa part, qu'un
acte de courtoisie. Philippe II, qui aimait la pompe, en fit une
crmonie. Ses successeurs constatrent la crmonie par des lettres
patentes et transformrent ainsi la grandesse en dignit.


NOTE _D_.

LISTE

DES ARCHEVCHS ET VCHS, DONNE A MADAME D'AULNOY PAR L'ARCHEVQUE DE
BURGOS[158].

Plusieurs personnes m'en ont parl comme vous, Monseigneur, lui dis-je,
mais j'espre m'en instruire parfaitement  Madrid. Je suis en tat de
vous claircir au moins d'une partie de ce que vous voulez savoir,
reprit-il; quelques raisons m'ont oblig d'en faire un petit mmoire,
et je pense mme l'avoir sur moi. Il me le donna aussitt, et, comme
j'en ai gard une copie, et qu'il me parat curieux, je vais, ma chre
cousine, vous le traduire ici.


VICE-ROYAUTS QUI DPENDENT DU ROI D'ESPAGNE.

Naples, Sicile, Aragon, Valence, Navarre, Sardaigne, Catalogne, et, dans
la Nouvelle-Espagne, le Prou.


GOUVERNEMENTS DE ROYAUMES ET DE PROVINCES.

Les tats de Flandre, de Milan, Galice, Biscaye, les les de Majorque et
Minorque. Sept gouvernements dans les Indes occidentales,  savoir: les
les de Madre, le cap Vert, Mina, Saint-Thomas, Angola, Brsil et
Algarves. En Afrique: Oran, Ceuta, Mazagran. En Orient: les Philippines.


VCHS ET ARCHEVCHS DE LA NOMINATION DU ROI TRS-CATHOLIQUE DEPUIS
QUE LE PAPE ADRIAN VI CDA LE DROIT QU'IL AVAIT D'Y NOMMER.

Premirement, dans les deux Castilles: l'archevch de Tolde, dont
l'archevque est primat d'Espagne, grand chancelier de Castille et
conseiller d'tat. Il parle aux tats et dans le Conseil, immdiatement
aprs le Roi, et on le consulte ordinairement sur toutes les affaires
importantes. Il a trois cent cinquante mille cus de revenu et son
clerg quatre cent mille.

L'archevque de Braga, en Portugal, lequel est seigneur spirituel et
temporel de cette ville, et qui, pour marque de son autorit, porte la
crosse  la main et l'pe au ct, prtend la primatie de toute
l'Espagne et la dispute  l'archevque de Tolde, parce que cette
primatie tait autrefois  Sville, qu'on la mit  Tolde  cause de
l'invasion des Maures, et que, Tolde tant tombe entre leurs mains,
elle fut transfre  Braga. De sorte que l'archevque possda longtemps
cette dignit; mais, aprs que les Espagnols eurent repris Tolde,
l'archevque redemanda sa primatie; celui de Braga ne voulut pas
consentir  la rendre, et ce diffrend n'ayant jamais t termin, ils
en prennent l'un et l'autre le titre.

L'archevch de Sville vaut trois cent cinquante mille ducats, et son
chapitre en a plus de cent mille. Il ne se peut rien voir de plus beau
que cette cathdrale. Entre plusieurs choses remarquables, il y a une
tour btie de briques, large de soixante brasses et haute de quarante.
Une autre tour s'lve au-dessus, qui est si bien pratique par dedans
que l'on y monte  cheval jusqu'au haut. Le dehors en est tout peint et
dor.

L'archevch de Saint-Jacques de Compostelle vaut soixante mille ducats,
et un ducat vaut trente francs monnaie de France; son chapitre en a cent
mille.

L'archevch de Grenade vaut quarante mille ducats.

Celui de Burgos,  peu prs autant.

L'archevch de Saragosse, cinquante mille.

L'vch d'Avila, vingt mille ducats de rente.

L'archevch de Valence, quarante mille.

L'vch d'Astorga, douze mille.

L'vch de Cuena, plus de cinquante mille.

L'vch de Cordoue, environ quarante mille.

L'vch de Siguenza, de mme.

L'vch de Sgovie, vingt-cinq mille.

L'vch de Calahorra, vingt mille.

L'vch de Salamanque, un peu plus.

L'vch de Plasencia, cinquante mille.

L'vch de Palencia, vingt-cinq mille.

L'vch de Jaca, plus de trente mille.

L'vch de Malaga, quarante mille.

L'vch d'Osma, vingt-deux mille.

L'vch de Zamora, vingt mille.

L'vch de Coria, vingt mille.

L'vch de Ciudad-Rodrigo, dix mille.

L'vch des les Canaries, vingt-deux mille.

L'vch de Lugo, huit mille.

L'vch de Mondoedo, dix mille.

L'vch d'Ovido, vingt mille.

L'vch de Lon, vingt-deux mille.

L'vch de Pampelune, vingt-huit mille.

L'vch de Cadix, douze mille.

L'vch d'Orense, dix mille.

L'vch d'Onguela, dix mille.

L'vch d'Almeria, cinq mille.

L'vch de Cadix, neuf mille.

L'vch de Tuy, quatre mille.

L'vch de Badajoz, dix-huit mille.

L'vch de Valladolid, quinze mille.

L'vch de Huesca, douze mille.

L'vch de Tarazona, quatorze mille.

L'vch de Balbastro, sept mille.

L'vch d'Albarracin, six mille.

L'vch de Teruel, douze mille.

L'vch de Jaca, six mille.

Je ne dois pas omettre de marquer que la cathdrale de Cordoue est
extraordinairement belle; elle fut btie par Abderhaman, qui rgnait sur
tous les Maures d'Espagne. Elle leur servait de mosque en l'an 787;
mais les chrtiens ayant pris Cordoue en 1236, ils firent une glise de
cette mosque. Elle a vingt-quatre grandes portes toutes travailles de
sculptures et d'ornements d'acier; sa longueur est de six cents pieds
sur cinquante de large; il y a vingt-neuf nefs dans la longueur et
dix-neuf dans la largeur; elle est parfaitement bien proportionne, et
soutenue de huit cent-cinquante colonnes, dont la plus grande partie
sont de jaspe et les autres de marbre noir d'un pied et demi de
diamtre; la vote est trs-bien peinte, et l'on peut juger par l de
l'humeur magnifique des Maures.

Il est difficile de croire, aprs ce que j'ai dit de la cathdrale de
Cordoue, que celle de Lon soit plus considrable. Cependant rien n'est
plus vrai, et c'est ce qui a donn lieu  ce que l'on dit communment,
que l'glise de Lon est la plus belle de toutes celles d'Espagne;
l'glise de Tolde la plus riche; celle de Sville la plus grande, et
celle de Salamanque la plus forte.

La cathdrale de Malaga est merveilleusement bien pare et d'une juste
grandeur; les chaises du choeur ont cot cent cinq mille cus, et tout
le reste rpond  cette magnificence.


PRINCIPAUT DE CATALOGNE.

L'archevch de Tarragone.

L'vch de Barcelone.

L'vch de Lrida.

L'vch d'Urgel.

L'vch de Girone.

L'vch de Vich.

L'vch de Salsona.

L'vch de Tortose.

L'vch d'Elm.


DANS L'ITALIE.

L'archevch de Brindes.

L'archevch de Lanciano.

L'archevch de Matera.

L'archevch d'Otrante.

L'archevch de Rocli.

L'archevch de Salerne.

L'archevch de Trani.

L'archevch de Tarente.

L'vch d'Ariano.

L'vch d'Acerra.

L'vch d'Aguila.

L'vch de Costan.

L'vch de Caslellamare.


AU ROYAUME DE NAPLES.

L'vch de Gate.

L'vch de Galipoli.

L'vch de Giovenazzo.

L'vch de Mosula.

L'vch de Monopoli.

L'vch de Puzol.

L'vch de Potenza.

L'vch de Trivento.

L'vch de Tropea.

L'vch d'Ugento.


ROYAUME DE SICILE.

L'archevch de Palerme.

L'archevch de Montral.

L'vch de Girgenti.

L'vch de Mazzara.

L'vch de Messine.

L'vch de Parti.

L'vch de Cefalu.

L'vch de Catania.

L'vch de Zaragoza.

L'vch de Malte.


A MILAN.

L'archevch de Milan.

L'vch de Vigevano.


ROYAUME DE MAJORQUE.

L'vch de Majorque.


ROYAUME DE SARDAIGNE.

L'archevch de Cagliari.

L'archevch d'Oristan.

L'archevch de Sacer.

L'vch d'Alguerales.

L'vch de Boza.

L'vch d'Ampurias.


EN AFRIQUE.

L'vch de Tanger.

L'vch de Ceuta.


AUX INDES ORIENTALES.

L'archevch de Goa.

L'vch de Madre.

L'vch d'Angola, dans les Indes Terceres.

L'vch de Cabouerde.

L'vch de Saint-Thomas.

L'vch de Cochin.

L'vch de Malara.

L'vch de Maliopor.

L'vch de Macao.

De tous les archevchs et vchs, il ne revient rien au Pape de
l'vque qui meurt, ni pendant que le bnfice est vacant. On aurait
peine  rapporter le nombre d'abbayes et d'autres dignits auxquelles le
Roi d'Espagne prsente.

Il faut parler  prsent des six archevchs et des trente-deux vchs
de la Nouvelle-Espagne, de ses les et du Prou.

L'archevch de la ville de los-Reyes, capitale de la province du Prou,
vaut trente mille cus de rente.

L'vch d'Arequipa, seize mille.

L'vch de Truxillo, quatorze mille.

L'vch de Saint-Francisco de Quito, dix-huit mille.

L'vch de la grande ville de Cuzco, vingt-quatre mille.

L'vch de San-Jean-de-la-Victoire, huit mille.

L'vch de Panama, six mille.

L'vch de Chil, cinq mille.

L'vch de Notre-Dame de Chil, quatre mille.

L'archevch de Bogota, du nouveau royaume de Grenade, quatorze mille.

L'vch de Popayan, cinq mille.

L'vch de Carthagne, six mille.

L'vch de Sainte-Marie, dix-huit mille.

L'vch de la Plata, de la province de los Charcas, soixante mille.

L'archidiacre de cet vch en a cinq mille; le matre des
enfants de choeur, le chantre et le trsorier, chacun quatre
mille; six chanoines, chacun trois mille.

Six autres dignits, qui valent chacune dix-huit cents cus, et l'on
remarquera par la richesse du chapitre de la Plata, que les autres n'en
ont gure moins.


L'ARCHEVCH DE LA PLATA A POUR SUFFRAGANTS:

L'vch de Paz.

L'vch de Tucuman.

L'vch de Santa-Cruz de la Sierra.

L'vch de Paraguay de Buenos-Ayres.

L'vch del Rio de la Plata.

L'vch de Saint-Jacques, dans la province de Tucuman, vaut six mille cus.

L'vch de Saint-Laurent de las Barrancas, douze mille.

L'vch de Paraguay, seize mille.

L'vch de la Sainte-Trinit, quinze mille.

L'archevch de Mexico, rig en 1518, vingt mille reales.

L'vch de los Angelos, cinquante mille reales.

L'vch de Valladolid, de la province de Mechoacan, quatorze mille cus.

L'vch d'Antequera, sept mille.

L'vch de Guadalaxara, province de l Nouvelle-Galice, sept mille.

L'vch de Durango, quatre mille.

L'vch de Merida, capitale de la province de Yucatan, huit mille.

L'vch de Gantiago, de la province de Guatemala, huit mille.

L'vch de Santiago de Lon, suffragant de l'archevch de Lima, trois mille.

L'vch de Chiapa, cinq mille.

L'archevch de San Domingo, des les espagnoles,
primat des Indes, trois mille.

L'vch de San Juan de Porto-Rico, cinquante mille reales.

L'vch de l'le de Cuba, huit mille cus.

L'vch de Santa Anna de Coro, huit mille.

L'vch de Camayagua, capitale de la province de Honduras, trois mille.

L'archevch mtropolitain de Manille, capitale des les Philippines,
trois mille cus que le Roi s'est oblig de lui payer, par la bulle
accorde en 1595. Le Roi paye de mme tout le chapitre. Cet archevch a
trois suffragants: l'un dans l'le de Zebu, l'autre dans l'le de Luon,
le troisime  Comorin.


NOTE _E_.

LA CASA DE CONTRATACION.

La casa de contratacion formait le rouage principal d'une machine qui
tmoignait  la fois de l'ignorance et de la cupidit des Espagnols.
Leur chimre tait d'accumuler l'or entre leurs mains et d'en rester
seuls possesseurs. Ils s'taient rserv, en consquence, le monopole de
l'Amrique. La surveillance de ce monopole appartenait  la casa de
contratacion; elle enregistrait les marchandises destines  ce
commerce, en constatait l'origine espagnole, et les expdiait ensuite
par les galions et la flotte. Les gouverneurs du Mexique et du Prou
renvoyaient des lingots en change. Ces lingots, une fois arrivs en
Espagne, il s'agissait de les y conserver. Rien ne semblait plus simple;
il suffisait d'ordonner que les payements  l'tranger se fissent
exclusivement en monnaie de cuivre. Ce systme parut d'abord fort
avantageux. L'or afflua en Espagne; mais, en raison mme de son
abondance, il ne tarda pas  s'avilir. Le prix de toutes les denres
s'leva  des taux exorbitants; les populations se plaignirent; les
Corts adressrent des reprsentations au Roi. Nul ne souponnait la
vritable cause de cette chert. On l'attribua  la concurrence
trangre; on interdit en consquence l'exportation des denres du pays.
La situation ne s'amliorant pas, on en revint  les taxer  des prix
qui semblaient quitables, si on les comparait aux taux anciens, mais
qui ne l'taient plus en ralit. Les producteurs, ne faisant plus leurs
frais, se dcouragrent. Le malaise gnral fut encore aggrav par les
exigences du fisc. Aux prises avec la Turquie, l'Angleterre, la France,
les princes d'Allemagne, les Barbaresques, les Flandres rvoltes, les
Rois d'Espagne voyaient s'puiser les ressources dont ils disposaient.
Les trsors de l'Amrique ne faisaient plus que passer par leurs mains.
Pour solder les dpenses de leurs armes, ils se trouvrent dans la
ncessit de recourir  des extorsions de tous genres,  des emprunts
usuraires,  la banqueroute, enfin  l'altration des monnaies. Au
milieu de ces secousses, l'industrie dclina rapidement. Les ngociants
espagnols, si intresss qu'ils fussent au maintien de leur monopole, se
virent dans la ncessit de recourir au commerce tranger. La fraude
devint ainsi la base de toutes les relations avec l'Amrique. Il se
forma  Cadix mme une classe d'intermdiaires, les _metadores_, qui se
chargrent des intrts de toutes les places de l'Europe. Ils
expdiaient sous leur nom les marchandises qui leur taient confies,
s'entendaient avec les agents de la casa de contratacion pour que
l'origine n'en ft pas constate, recevaient l'or en retour et rendaient
compte de toutes leurs oprations avec une probit rigoureuse. Ils
finirent par jouer ainsi un rle immense dans le commerce de l'Europe,
et contriburent  ruiner celui de l'Espagne, qui tomba aux mains des
Franais, des Anglais et surtout des Hollandais. Spectateur impuissant
de cet tat de choses, le gouvernement finit par renoncer lui-mme 
ses ides de monopole. Il n'en conserva pas moins la casa de
contratacion, mais il s'en servit uniquement pour ranonner le commerce
tranger. Conservant ainsi le droit de confisquer les marchandises qui
n'taient pas d'origine espagnole, il ne manquait pas de le rappeler 
l'poque o la flotte de l'Inde allait mettre  la voile. De part et
d'autre, on se comprenait. Les consuls de Cadix invitaient les
ngociants  offrir au Roi une somme qui ddommaget la couronne du tort
que lui faisait la contrebande. Chacun se taxait en raison des intrts
qu'il avait engags, versait la somme  la casa de contratacion qui
fermait les yeux moyennant cette concession, connue sous le nom
d'_Indult_.


NOTE _F_.

LISTE

DES GOUVERNEMENTS DPENDANT DE LA COURONNE D'ESPAGNE.

On les donne pour cinq ans, et tous les autres emplois aussi, dont les
plus considrables sont ceux-ci:

Gouverneur, capitaine gnral et prsident de la chancellerie royale de
San-Domingo dans les les espagnoles.

Gouverneur et capitaine gnral de la ville de Saint-Christophe de la
Havana.

Gouverneur et capitaine de guerre de la ville de Saint-Jacques de Cuba.

Gouverneur et capitaine gnral de la ville de Saint-Jean de
Puerto-Rico.

Gouverneur et capitaine gnral de la ville de Saint-Augustin, province
de la Floride.

Gouverneur de la ville de l'Ascension, de l'le de la Marguerite.

Gouverneur et capitaine gnral de la ville de Cumana, capitale de la
Nouvelle-Andalousie.

Vice-roi, gouverneur et capitaine gnral de la Nouvelle-Espagne, un
prsident de l'audience royale, qui rside dans la ville de Mexique.

Gouverneur et capitaine gnral de la ville de Merida, capitale de la
province de Yucatan.

Prsident et gouverneur de l'audience et chancellerie royale qui rside
dans la ville de Guadalaxara, capitale du royaume de la Nouvelle-Galice.

Gouverneur et capitaine gnral de la ville de Guadiana, capitale du
royaume de la Nouvelle-Biscaye.

Gouverneur, capitaine gnral et prsident de la chancellerie qui rside
dans la ville de Santiago, de la province de Guatemala.

Gouverneur de la province de Locnusco, dans le dtroit de Guatemala.

Gouverneur et capitaine gnral de la ville de Cornagua, de la province
de Honduras.

Gouverneur de la ville Saint-Jacques de Leon, capitale de la province de
la Nicaragua.

Gouverneur et capitaine gnral de la ville de Carthagne, capitale de
la province de Costa-Rica.

Gouverneur, capitaine gnral et prsident de la chancellerie royale,
qui rside dans la ville de Manille aux les Philippines.

Gouverneur et lieutenant des forteresses de Ternate et gouverneur et
gnral de la milice du mme pays.

Vice-roi, gouverneur, capitaine gnral et prsident de l'audience de la
ville de Lima.

Plus huit conseillers, quatre alcaldes, deux accusateurs, un protecteur
des Indiens, quatre rapporteurs, trois portiers et un chapelain dans la
mme ville.

Gouverneur de Chucuito.

Gouverneur de Zico.

Gouverneur d'Ica.

Gouverneur de los Collaguas.

Gouverneur de Guamanga.

Gouverneur de Santiago de Miraflores de Zana.

Gouverneur de San-Marco.

Gouverneur d'Arequipa.

Gouverneur de Truxillo.

Vice-roi de Castra.

Vice-roi de Saint-Michel y Puerto de Plata.

Mestre de camp dans le dtroit de Puerto del Callao.

Le prsident de la Plata a sous lui six conseillers, un accusateur, deux
rapporteurs et deux portiers.

Gouverneur de la province de Tucuman.

Gouverneur de la province de Sainte-Croix.

Gouverneur et capitaine gnral de la province de la Plata.

Gouverneur de la province de Paraguay.

Gouverneur de la citadelle de la ville de la Plata et de la ville
impriale de Potosi.

Gouverneur de Saint-Philippe d'Autriche et des Mines d'or.

Gouverneur de la ville de la Paix.

Gouverneur principal des mines du Potosi.

Gouverneur, capitaine gnral et prsident de la ville de Sainte-Foy.

Le gouverneur et capitaine gnral de la province de Carthagne a sous
lui un lieutenant, un capitaine et un marchal de camp.

Gouverneur et lieutenant du chteau Saint-Mathias.

Gouverneur et capitaine gnral de la province de Sainte-Marthe.

Gouverneur de la citadelle de Sainte-Marthe.

Gouverneur de la province de Antoja.

Gouverneur de la province de Papayan.

Gouverneur de los Musos y Colinos.

Gouverneur de la province de Merida.

Gouverneur de la ville de Tunja.

Gouverneur de la ville de Toca Emalbague et des peuples de la Terre
Brlante.

Gouverneur de Quixos Zumoco Ecanela.

Gouverneur de la ville de Jean.

Gouverneur de la ville de Luenca.

Gouverneur de la ville de Santiago de Quayaquil.

Gouverneur de la ville de Loja Zomora et des mines de Comura.

Prsident, gouverneur et capitaine gnral de la ville de Panama.

Gouverneur de Veragua, lequel a sous lui un capitaine gnral, un
lieutenant gnral, un capitaine des compagnies d'infanterie et un
capitaine d'artillerie.

Gouverneur et capitaine du chteau de Saint-Philippe, dans la ville de
Puerto-Velo.

Gouverneur et capitaine gnral de la province de Sainte-Marthe et de la
rivire de la Hacha.

Gouverneur de la Grande-Taxamarca.

Je ne mets point ici les charges de judicature ni les bnfices qui sont
en trs-grand nombre.


NOTE _G_.

LA SACCADE DU VICAIRE.

.....Il faut savoir une coutume d'Espagne, que l'usage  tourne en loi,
et qui est galement folle et terrible pour toutes les familles.
Lorsqu'une fille, par caprice, ou par amour ou par quelque raison que ce
soit, s'est mis en tte d'pouser un homme, quelque disproportionn
qu'il soit d'elle, ft-ce le palefrenier de son pre, elle et le galant
le font savoir au vicaire de la paroisse de la fille, pourvu qu'elle ait
seize ans accomplis. Le vicaire se rend chez elle, fait venir son pre,
et en sa prsence et celle de la mre, demande  leur fille si elle
persiste  vouloir pouser un tel. Si elle rpond que oui,  l'instant
il l'emmne chez lui, et il y fait venir le galant; l il ritre la
question  la fille devant cet homme qu'elle veut pouser; et si elle
persiste dans la mme volont, et que lui aussi dclare la vouloir
pouser, le vicaire les marie sur-le-champ sans autre formalit, et de
plus sans que la fille puisse tre dshrite. C'est l ce qui se peut
traduire du terme espagnol, _la saccade du vicaire_, qui, pour dire la
vrit, n'arrive comme jamais.

Monteleone avait sa fille, dame du palais de la Reine, qui voulait
pouser le marquis de Mortare, homme d'une grande naissance, mais fort
pauvre,  qui le duc de Monteleone ne la voulait point donner. Mortare
l'enleva et en fut exil. L-dessus arriva la mort de Charles II. Cette
aventure parut au cardinal de Portocarrero toute propre  satisfaire sa
haine. Il se mit donc  presser Monteleone de faire le mariage de
Mortare avec sa fille, ou de lui laisser souffrir la saccade du vicaire.
Le duc tira de longue; mais enfin, serr de prs avec une autorit
aiguise de vengeance, appuye de la force de l'usage tourn en loi et
du pouvoir tout-puissant du cardinal, il eut recours  Montriet, puis 
Louville,  qui il exposa son embarras et sa douleur. Ce dernier n'y
trouva de remde que de lui obtenir une permission tacite de faire
enlever sa fille par d'Urse, gentilhomme des Pays-Bas, qui s'attachait
fort  Louville et qui en eut depuis la compagnie des mousquetaires
flamands, forme sur le modle de nos deux compagnies de mousquetaires.
Monteleone avait arrt le mariage avec le marquis de Westerloo, riche
seigneur flamand de la maison de Mrode et chevalier de la Toison d'or,
qui s'tait avanc  Bayonne, et qui, sur l'incident fait par le
cardinal Portocarrero, n'avait os aller plus loin. D'Urse y conduisit
la fille de Monteleone, qui, en arrivant  Bayonne, y pousa le marquis
de Westerloo, et s'en alla tout de suite avec lui  Bruxelles, et le
comte d'Urse s'en revint  Madrid. Le cardinal, qui de plus en plus
serrait la mesure, tant que la fuite fut arrte et excute, le sut
quand le secret fut devenu inutile, et que Monteleone compta n'avoir
plus rien  craindre depuis que sa fille tait marie en France, et avec
son mari en chemin des Pays-Bas.

Mais il ignorait encore jusqu' quel excs se peut porter la passion
d'un prtre tout-puissant qui se voit chapper d'entre les mains une
proie qu'il s'tait ds longtemps mnage. Portocarrero en furie ne le
mnagea plus, alla trouver le Roi, lui rendit compte de cette affaire,
et lui demanda la permission de la poursuivre. Le Roi, tout jeune et
arrivant presque, et tout neuf encore aux coutumes d'Espagne, ne pensa
jamais que cette poursuite ft autre qu'ecclsiastique, comme diocsain
de Madrid; et sans s'en informer, n'en put refuser le cardinal qui, 
partir de l, sans perdre un instant, fit assembler le conseil de
Castille, de concert avec Arias, gouverneur de ce conseil et son ami, et
avec Monterey, qui s'y livra par je ne sais quel motif; et l, dans la
mme sance, en trois heures de temps, un arrt par lequel Monteleone
fut condamn  perdre 600,000 livres de rente en Sicile, applicables aux
dpenses de la guerre;  tre, lui, apprhend au corps jusque dans le
palais de la Reine  Tolde, mis et li sur un cheval, conduit ainsi
dans les prisons de l'Alhambra  Grenade, o il y avait plus de cent
lieues, et par les plus grandes chaleurs; d'y demeurer prisonnier gard
 vue pendant le reste de sa vie, et de plus, de reprsenter sa fille et
de la marier au marquis de Mortare;  faute de quoi  avoir la tte
coupe et  perdre le reste de ses biens.

D'Urse fut le premier qui eut avis de cet arrt pouvantable. La peur
qu'il eut pour lui-mme le fit courir  l'instant chez Louville. Lui,
qui ne s'cartait jamais, s'tait avis ce jour-l d'aller  la
promenade; et ce contre-temps pensa tout perdre, parce qu'on ne le
trouva que fort tard. Louville, instruit de cet norme arrt, alla
d'abord au Roi qui entendait une musique, et ce fut un autre
contre-temps o les moments taient chers. Ds qu'elle fut finie, il
passa avec le Roi dans son cabinet, o, avec motion, il lui demanda ce
qu'il venait de faire. Le Roi rpondit qu'il voyait bien ce qu'il
voulait dire, mais qu'il ne voyait pas quel mal pouvait faire la
permission qu'il avait donne au cardinal. L-dessus, Louville lui
apprit tout ce de quoi cette permission venait d'tre suivie, et lui
reprsenta, avec la libert d'un vritable serviteur, combien sa
jeunesse avait t surprise, et combien cette affaire le dshonorait,
aprs la permission qu'il avait donne de l'enlvement et du mariage de
la fille; que sa bouche avait, sans savoir, souffl le froid et le
chaud, et qu'elle tait cause du plus grand des malheurs, dont il lui
fit aisment sentir toutes les suites. Le Roi, mu et touch, lui
demanda quel remde  un si grand mal et qu'il avait si peu prvu, et
Louville, ayant fait apporter une critoire, dicta au Roi deux ordres
bien prcis: l'un  un officier de partir au moment mme, de courir en
diligence  Tolde pour empcher l'enlvement du duc de Monteleone, et,
en cas qu'il ft dj fait, de pousser aprs jusqu' ce qu'il l'et
joint, le tirer des mains de ses satellites, et le ramener  Tolde chez
lui; l'autre au cardinal, d'aller lui-mme  l'instant au lieu o se
tient le conseil de Castille, d'arracher de ses registres la feuille de
cet arrt et de la jeter au feu, en sorte que la mmoire en ft  jamais
teinte et abolie.

L'officier courut si bien qu'il arriva  la porte de Tolde au moment
mme que l'excuteur de l'arrt y entrait. Il lui montra l'ordre de la
main du Roi, et le renvoya de la sorte, sans passer outre. Celui qui fut
porter l'autre ordre du Roi au cardinal, le trouva couch, et quoique
personne n'entrt jamais chez lui, ds qu'il tait retir, au nom du Roi
toutes les portes tombrent. Le cardinal lut l'ordre de la main du Roi,
se leva et s'habilla, et fut tout de suite l'excuter, sans jamais
profrer une parole. Il n'y a au monde qu'un Espagnol capable de ce
flegme apparent, dans l'extrme fureur o ce contre-coup le devait faire
entrer. Avec la mme gravit et la mme tranquillit, il parut le
lendemain matin  son ordinaire chez le Roi, qui, ds qu'il l'aperut,
lui demanda s'il avait excut son ordre. _Si, Seor_, rpondit le
cardinal; et ce monosyllabe fut le seul qu'on ait ou sortir de sa
bouche sur une affaire qui lui fut si mortellement piquante, et qui lui
drobait sa vengeance et la montre de son pouvoir. (_Mmoires du duc de
Saint-Simon._)


FIN DE L'APPENDICE.


OUVRAGES CITS.


1 _Nouvelle collection des Mmoires relatifs  l'histoire de France._
dition Michaud. Paris, 1857.

2 _Mmoires du duc de Saint-Simon._ dition Cheruel. Paris, 1858.

3 _Ngociations relatives  la succession d'Espagne_, par MIGNET. Paris,
1835-1844.

4 _Mmoires secrets sur l'tablissement de la Maison de Bourbon en
Espagne_, extraits de la correspondance du marquis DE LOUVILLE. Paris,
1818.

5 _Souvenirs de C. H. baron de Gleichen._ Paris, 1868.

6 _Mmoires de la Cour d'Espagne_ (attribus au marquis DE VILLARS).
Londres.

7 _Lettres de la marquise de Villars._ dition Courtois. Paris, 1868.

8 _La princesse des Ursins._ dition Combe. Paris, 1858.

9 _L'Espagne sous le rgne de Philippe II_, par WEISS. Paris, 1844.

10 _L'Espagne sous Charles-Quint, Philippe II et Philippe III_, par
RANKE. Paris, 1845.

11 _Antonio Perez et Philippe II_, par MIGNET.

12 _Voyage d'Espagne_ (attribu  Van Aarsen DE SOMMERDYCK). Cologne,
1666.

13 _Relation de l'tat et Gouvernement d'Espagne_ (attribue au sieur
BERTAULT). Cologne, 1666.

14 _Journal d'un voyage en Espagne_ (attribu au sieur BERTAULT). Paris,
1669.

15 _tat prsent de l'Espagne_ (attribu  l'abb DE VAYRAC). Paris,
1715.

16 _Recherches gnalogiques sur les grandeurs d'Espagne_, par IMHOF.
Amsterdam, 1707.

17 _Genealogi viginti illustrium in Hispania familiarum._ IMHOF.
Leipzig, 1712.

18 _Genealogi viginti illustrium in Italia familiarum_, par IMHOF.
Amsterdam, 1710.

19 _Historia Itali et Hispani genealogica_, par IMHOF. Nuremberg,
1702.

_Nobiliario genealogico de los Reyes ttulos de Espania_, par D. ALONZO
LOPEZ DE HARO. Madrid, 1622.

20 LLORENTE. _Provincias Vascongadas._ Madrid, Imprenta Real, 1806-1807.

21 _Mmoires du comte Miot de Melito._ Paris, 1858.


PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIRE, 8.


NOTES:

[1] Ce nom n'est pas inconnu dans l'histoire. Un sieur de Saint-P tait
agent politique du cardinal de Richelieu en Portugal. (Flassan,
_Histoire de la diplomatie_, t. III, p. 62.)

[2] Le paysan espagnol trouve inutile de graisser les moyeux des roues
de sa charrette. Il en rsulte des grincements qui s'entendent  des
distances rellement extraordinaires. Les correspondances des armes, au
temps de Napolon, mentionnent cet inconvnient, qui n'tait pas sans
gravit lorsqu'il s'agissait de drober une marche  l'ennemi.

[3] C'tait l un privilge particulier  ces provinces, et il tait
fond sur l'extrme pauvret du pays. Si le commerce avec la France,
l'Angleterre, l'Aragon, la Navarre et le duch de Bretagne, n'tait pas
libre, nul n'y pourrait subsister, dit l'ordonnance de 1479. (Llorente,
_Provincias vascongadas_, p. 323, 332.)

[4] La langue basque, on le sait, est une langue primitive qui n'a
d'analogie avec aucune autre langue connue. Elle tait nanmoins
infiniment plus usite que le castillan dans cette partie de l'Espagne.
Aussi, lors de la runion des juntes, les affaires taient-elles
exposes en castillan et discutes en langue basque. (Weiss, t. 1er,
p. 207.)

[5] Ce personnage se conformait aux usages de son temps, ainsi que nous
le verrons par la suite. En pareille circonstance, les Espagnols vous
adressent encore ce compliment: A la disposition de Votre Seigneurie.
Mais il serait indiscret de les prendre au mot.

[6] Le conseiller Bertault, qui accompagna la marchal de Gramont
lorsqu'il alla demander pour le roi la main de l'infante Anne
d'Autriche, fait galement mention de ces jeunes et modestes batelires.
Il est vrai de dire qu'un de ses contemporains, le Hollandais Van
Aarsens de Sommerdyck, est loin d'tre aussi difi des faons des dames
du pays. Il raconte, avec un juste sentiment de pudeur alarme, que ces
femmes s'abritent du soleil en relevant leurs jupes sur leurs ttes,
sans se proccuper le moins du monde des biensances. (_Voyage
d'Espagne_, p. 5.)

[7] Madame d'Aulnoy fait mention de patagons, de ducats, de piastres, de
pices de huit raux. Ces pices avaient la mme valeur, seulement les
patagons taient monnays en Flandre et en Franche-Comt  l'effigie de
l'archiduc Albert et de l'archiduchesse Isabelle. Les ducats taient
monnays dans le duch de Milan; les pices de huit raux, de mme que
les raux d'argent et de cuivre, en Espagne. Les rapports des pices de
huit raux avec les monnaies de France varirent lgrement pendant le
cours du dix-septime sicle. Elles se rapprochaient gnralement de la
valeur de l'cu d'or de Henri III, soit trois livres ou soixante sols.
Les rapports de ces pices d'argent avec les pices de cuivre nommes
raux de vellon, au contraire, varirent normment, par la raison que
la monnaie d'argent sortait de l'Espagne avec une rapidit telle, que
les paiements dans l'intrieur du pays ne se faisaient qu'en monnaie de
cuivre. Nous trouvons  cet gard un renseignement prcieux dans le
Journal du conseiller Bertault: Un ducat, dit-il, est un peu moins
qu'une pice de cinquante-huit sols, qui vaut huit raux de plata
(argent), mais on n'en trouve pas. Tout se compte par quartos et ochavos
qui sont de cuivre et qu'ils appellent de vellon. Ainsi, un ral de
huit, qui est une pice de cinquante-huit sols, vaut de douze et demi 
treize raux de vellon (au lieu de huit raux d'argent). Un ducat n'est
que de dix  onze (raux de vellon), quarante  quarante-cinq sols de
France. Cette proportion se rapporte  l'anne 1660. Il est bon
d'observer aussi que les piastres frappes au Mexique taient d'une
valeur beaucoup plus considrable que les piastres d'Espagne, mais nous
n'avons pas  nous en occuper.

[8] Le roi d'Espagne n'avait droit de tenir garnison que dans ces deux
villes. Le dsarroi des finances tait tel, que des places comme
Pampelune tombaient en ruine et taient  peine gardes. Le Hollandais
Van Aarsens en fit l'observation lorsqu'il alla visiter cette place:
Afin que nous ne la trouvassions pas si dpourvue de monde, dit-il, on
y avait fait entrer bon nombre de paysans qu'on mla parmi les soldats.
Mais il nous fut ais de les reconnatre, parce que, outre qu'ils
n'avaient pas la mine de traneurs d'pe, la plupart n'en portaient pas
et faisaient la parade avec un simple mousquet ou quelque vieille
pique. (_Voyage d'Espagne_, p. 339.)

[9] Nous ne saurions dire si ce personnage est de fantaisie. Il n'tait
point assurment le neveu du duc d'Albe; mais le gnalogiste Imhof, qui
cite souvent madame d'Aulnoy, pense que Don Fernand de Toledo
appartenait  une branche cadette loigne des Toledo, ducs d'Albe. En
effet, madame d'Aulnoy dit plus loin qu'il tait beau-fils du marquis de
Palacios. Or, Don Pedro Ruiz de Alarco Ledezma y Guzman, second marquis
de Palacios, avait pous Dona Blanca de Toledo, huitime dame de Las
Higuarez. Imhof pense que cette Dona Blanca de Toledo avait pu avoir
d'un premier mariage ce fils qui, suivant l'usage assez gnral des
cadets en Espagne, aurait pris le nom de sa mre. En ce qui touche les
trois autres cavaliers qui vinrent rejoindre madame d'Aulnoy, nous ne
saurions rien affirmer. (Imhof, _Gnalogie de vingt familles illustres
d'Espagne_.)

[10] Il nous semble  propos de donner quelques explications  ce sujet.
Lors de leur runion  la couronne de Castille, les provinces basques,
Alava, Viscaya et Guipuscoa, avaient expressment stipul le maintien de
leurs privilges. Les Basques, n'ayant jamais subi le joug des Maures,
taient considrs comme hidalgos. En consquence, ils ne payaient pas
d'impts au roi, ils ne pouvaient tre jugs que par les tribunaux de
leur pays, avaient seuls droit aux emplois et jouissaient d'une libert
de commerce illimite avec leurs voisins. Chaque province tait
gouverne par une junte, dont l'organisation tait  peu prs partout la
mme. La junte tait lue par tous les habitants indistinctement, pourvu
qu'ils fussent d'origine basque et chrtienne. Elle votait les lois, les
rglements de police, fixait la quotit des impts et du don gratuit
qu'elle accordait au roi. Lorsqu'elle se sparait, elle dlguait les
pouvoirs  une commission, qui se partageait les diverses attributions
du gouvernement, nommait aux emplois, administrait les fonds
provinciaux, rendait la justice, pourvoyait  la dfense du pays, et
veillait surtout  ce que le roi n'empitt pas sur ses privilges et
n'ament pas de troupes trangres dans la province. Le roi,  son
avnement, se rendait en Biscaye sous l'antique chne de Guernica,
jurait de respecter les fueros. Les dlgus de la junte prtaient le
mme serment en prononant, la main tendue sur le _machete vittoriano_:
Je veux que ce couteau me coupe la gorge si je ne dfends pas les
fueros. (Llhorente, _Provincias Vascongadas_, t. II; _passim._, Weiss,
t. I, p. 210.)

[11] Les vivres, en effet, taient si rares, que Gourville, se rendant 
Madrid, se vit dans la ncessit de faire faire du biscuit pour son
voyage. (_Collection des Mmoires relatifs  l'histoire de France_, t.
XXIX, p. 552.)

[12] Madame d'Aulnoy ne tarda pas  s'apercevoir qu'elle tait dans
l'erreur.

[13] Les mystres du moyen ge, on le voit, s'taient perptus en
Espagne. Ils taient fort plats, parfois mme grotesques, si nous devons
en croire madame d'Aulnoy; mais nous n'acceptons pas son jugement d'une
faon absolue. Pour apprcier avec quit ce genre de reprsentations,
il faut lire les _autos sacramentales_ du dix-septime sicle. La valeur
littraire en est incontestable. Nous n'essayerons pas de le dmontrer.
Nous nous bornerons  dire que les grands auteurs de cette poque se
faisaient tous honneur d'crire des _autos_. Calderon, entre autres, du
jour o il entra dans les ordres, consacra sa plume  la scne
religieuse, et l'leva  la hauteur de son gnie. Les _autos_ qu'il nous
a laisss peuvent tre considrs comme les modles du genre. Ils
refltent dans toute leur nergie les sentiments ardents et mystiques de
la chevalerie espagnole, les qualits et les dfauts de ses
contemporains, leur emphase, leur morgue, leur foi et leur superstition.
Le langage qu'il prte  ses hros est brillant  l'excs. Les
situations qu'il imagine, sont souvent invraisemblables, mais toujours
essentiellement dramatiques. Le lecteur en pourra juger par une esquisse
du plus clbre de ses _autos_: _La Dvotion  la Croix_; nous la
donnerons plus loin, appendice _A_.

[14] Il s'agit ici des sayntes, intermdes comiques fort connus
maintenant en France par d'heureuses imitations dues  la plume de
Prosper Mrime.

[15] Il en tait encore ainsi en 1823. Acteurs et spectateurs
s'agenouillaient, s'il leur arrivait d'entendre la sonnette qui
annonait aux fidles le passage du Saint-Sacrement. Les officiers de la
garnison franaise de Barcelone s'gayrent de cet usage, et, comme on
jouait  cette poque le _Barbier de Sville_, ils se procurrent la
sonnette de l'glise voisine et la firent tinter juste au moment o
Figaro savonne le menton de son patron. Il en rsulta une scne ridicule
qui fit quelque scandale dans la ville.

[16] Arrive  la frontire de la Castille, madame d'Aulnoy rencontra
pour la premire fois une ligne de douane. Ce n'est pas l une des
moindres singularits de son voyage. Les marchandises qui venaient de
France en Biscaye n'acquittaient pas de droits; mais celles qui
s'changeaient entre la Biscaye, la Castille et la Navarre, ne
jouissaient pas de cette franchise. Les deux grands royaumes de Castille
et d'Aragon se trouvaient enferms dans leurs lignes de douanes
respectives et s'efforaient de protger leur industrie  l'aide de
tarifs, comme s'ils eussent t des pays rivaux. De plus, chaque ville
avait ses pages et ses octrois. Les voyageurs, qui se trouvaient ainsi
arrts  chaque pas, s'en tonnaient, mais  tort. L'Espagne, en effet,
n'tait qu'une agrgation de petites souverainets, qui lors de leur
runion  la couronne, avaient toujours eu grand soin de stipuler leurs
privilges. Elles tenaient au maintien des droits qu'elles imposaient
aux marchandises trangres, non-seulement en raison de leurs vieilles
rivalits, mais encore en raison de leurs intrts matriels. Ces pages
formaient une partie de leur revenu et taient afferms. Les fermiers
acceptaient naturellement de fort mauvaise grce les passe-ports qui les
frustraient de leurs bnfices; ils ne cdaient qu'en prsence d'une
dlibration du Conseil d'tat, revtue de la signature du Roi; encore
cette dlibration devait-elle tre confie  un alcade de la Cour, qui
parfois recourait  la force. On en trouvera un exemple curieux, mais
trop long  rapporter ici, dans le voyage du Hollandais Van Aarsen de
Sommerdyck, pp. 256-292.

[17] La licence de la soldatesque fut la cause de ce soulvement; mais
elle ne saurait expliquer  elle seule l'hostilit persistante de la
Catalogne, hostilit qu'atteste une longue suite de rvoltes. Nous
croyons devoir en signaler la cause relle, car elle ajoute un trait 
la physionomie de l'Espagne:

Les couronnes d'Aragon et de Castille se trouvrent runies par le
mariage de Ferdinand et d'Isabelle, mais ce fut l un fait purement
politique. Isols par leurs pres montagnes, les Aragonais, les Catalans
surtout, demeurrent compltement trangers aux Castillans. Ils
nourrissaient contre eux les mmes sentiments d'animosit qui
signalrent longtemps les relations des Anglais et des cossais aprs
l'avnement du roi Jacques au trne d'Angleterre. Bien qu'ils se
gouvernassent par eux-mmes et qu'ils n'eussent ainsi gure  se
plaindre de l'autorit royale, ils taient toujours disposs  entrer en
lutte avec elle. L'esprit qui les animait devait se rvler encore une
dernire fois, lorsque Philippe V monta sur le trne. Ils ne manqurent
pas de prendre parti contre le souverain qu'ils considraient comme le
souverain des Castillans, et nous ne serions pas tonn qu'on trouvt
encore chez eux des traces de cette haine.

[18] Nous avons eu la curiosit de vrifier ce fait, qui en lui-mme
n'avait pas d'importance, mais qui pouvait nous donner la mesure de la
vracit de madame d'Aulnoy. Il s'est trouv parfaitement exact. En
effet, Don Luis d'Aragon Cordova y Cardona, sixime duc de Segorbe et
septime duc de Cardona, avait eu de son premier mariage avec Dona Maria
de Sandoval y Roxas, duchesse de Lerme, une fille unique, Dona Catarina
Antonia, qui pousa le duc de Medina-Celi et lui apporta, par la suite,
tous les biens de sa maison. Le duc de Cardona pousa en secondes noces
Dona Maria Teresa de Benavides, fille du comte de San Estevan, dont il
n'eut point d'enfant. Dona Maria Teresa, reste veuve, pousa Don Inigo
Melchior de Velasco, duc de Frias, et engagea le procs dont il est
question contre la duchesse de Medina-Celi.

[19] Le duch de Cardona comprend, en effet, le territoire de Solsona,
o se trouvent de clbres carrires de sel.

[20] Lors de sa fuite en Espagne, le cardinal de Retz passa par
Saragosse, o il arriva accompagn de cinquante mousquetaires monts sur
des nes. Il visita l'glise de Notre-Dame del Pilar. Il y vit un homme
qui, au su de toute la ville, n'avait jamais eu qu'une jambe et s'en
tait trouv deux, grce  l'intercession de la Vierge et  des onctions
rptes faites avec de l'huile des lampes qui brlaient devant son
image. On clbrait  cette occasion une fte qui attirait plus de vingt
mille personnes. (_Collection des Mmoires relatifs  l'histoire de
France_, t. XXV, p. 450.)

[21] Il existe une _Vie de Maria Calderona_, imprime  Genve en 1690.
Il n'y est nullement fait mention de son aventure avec le duc de
Medina-de-las-Torres. Le Roi s'en prit du jour o elle dbuta sur la
scne. Elle n'avait point de beaut, mais infiniment de grce, d'esprit
et de charme dans la voix. Nanmoins, la version que donne madame
d'Aulnoy tait fort accrdite en Espagne.

[22] Cette fable tait rpandue par les partisans de Don Juan qui
aspira,  ce qu'il semble, un instant  la couronne malgr sa btardise.
Une lettre de Louis XIV au chevalier de Gremonville tmoigne que
l'opinion gnrale acceptait le rcit dont parle madame d'Aulnoy.
(_Ngociations relatives  la succession d'Espagne_, t. III, p. 390.)

[23] Les reines d'Espagne,  la mort de leurs poux, se retiraient dans
le couvent de las Descalzas Reales et, par un usage bizarre, les
matresses du Roi taient obliges d'en faire autant lorsqu'il venait 
se sparer d'elles.

[24] A l'ge de quatre ans, le roi Charles II pouvait  peine marcher et
parler. Il tait debout, dit l'archevque d'Embrun, appuy sur les
genoux de la seora Miguel de Texada, menine qui le soutenait par les
cordons de sa robe. Il porte sur sa tte un petit bonnet  l'anglaise
qu'il n'a pas la force d'ter, ainsi qu'il l'aurait fait autrement
lorsque je m'approchai de lui avec M. le marquis de Bellefond. Nous n'en
pmes tirer aucune parole, sinon celle qu'il me dit: _cubrios_, et sa
gouvernante, qui tait  la droite de la menine, fit quelques rponses 
nos compliments. Il est extrmement faible, le visage blme et la bouche
tout ouverte, ce qui marque quelque indisposition de l'estomac, ainsi
que les mdecins en demeurent d'accord; et quoique l'on dise qu'il
marche sur ses pieds et que la menine le tient seulement par les cordons
pour l'empcher de faire un mauvais pas, j'en douterais fort, et je vis
qu'il prit la main de sa gouvernante pour s'appuyer en se retirant.
Quoiqu'il en soit, les mdecins jugent mal de sa longue vie, et il
semble que l'on prend ici ce fondement pour rgle de toutes les
dlibrations. (_Ngociations relatives  la succession d'Espagne_, t.
I.)

[25] Le marchal de Gramont fait en ces termes le portrait de la nation
espagnole: Nation, dit-il, fire, superbe et paresseuse. La valeur lui
est assez naturelle, et j'ai souvent ou dire au grand Cond qu'un
Espagnol courageux avait encore une valeur plus fine que les autres
hommes. La patience dans les travaux et la constance dans l'adversit
sont des vertus que les Espagnols possdent au dernier point. Les
moindres soldats ne s'tonnent que rarement des mauvais vnements....
Leur fidlit pour le Roi est extrme et louable au dernier point. Quant
 l'esprit, ou voit peu d'Espagnols qui ne l'aient vif et agrable dans
la conversation, et il s'en trouve dont les saillies (agudezas) sont
merveilleuses. Leur vanit est au del de toute imagination, et, pour
dire toute la vrit, ils sont insupportables  la longue  toute autre
nation, n'en estimant aucune dans le monde que la leur seule.... Leur
paresse et l'ignorance, non-seulement des sciences et des arts, mais
quasi-gnralement de tout ce qui se passe de l'Espagne, vont presque de
pair et sont inconcevables. (_Collection des Mmoires relatifs 
l'Histoire de France_, t. XXXI, p. 524.)

[26] L'incurie espagnole a perptu jusqu' nos jours un rglement du
dix-septime sicle, qui avait pour but de faciliter les diverses
professions. Ce rglement s'appliquait alors avec une telle rigueur, que
l'aubergiste du Hollandais Van Aarsen de Sommerdyck fut traduit en
justice pour avoir engraiss des volailles qu'il destinait  la table de
ses htes. La police se mlait, on le voit, des moindres dtails.

[27] Chaque glise avait ainsi sa lgende. Le conseiller Bertault fut
invit  faire ses oraisons devant une cage de poules merveilleuses que
l'on conservait dans l'glise de San Domingo de la Calzada, prs de
Najera. Au dire du sacristain, un homme qui avait t pendu et qui, pour
le bon exemple, tait depuis plusieurs annes rest accroch  la
potence, appela de toutes ses forces un passant et le pria d'aller chez
le corrgidor pour obtenir qu'il ft dcroch de sa potence, et qu'il
pt aller expliquer par quelle suite d'erreurs il avait t condamn. Le
passant trouva le corrgidor fort incrdule; c'tait,  ce qu'il semble,
un esprit fort frisant l'hrtique. Il rpondit qu'il croirait  ce
miracle si le poulet rti qu'on venait de lui servir venait 
ressusciter. A l'instant, le poulet se dressa sur ses pattes et se mit 
chanter. Le corrgidor, touch cette fois, courut  la potence, dlivra
son homme dont l'innocence ne tarda pas  tre tablie. En souvenir de
cette intervention de Dieu, le poulet fut prcieusement recueilli, plac
comme une relique dans l'glise, et devint l'auteur de la vnrable
famille que le conseiller Bertault avait sous les yeux. (_Journal d'un
Voyage en Espagne_, p. 17.)

[28] Les Velasco, ducs de Frias.

[29] Le besoin du vrai, si repoussant qu'il soit, dit un de nos
contemporains, est un trait caractristique de l'art espagnol: l'idal
et la convention ne sont pas dans le gnie de ce peuple, dnu
compltement d'esthtique. La sculpture n'est pas suffisante pour lui;
il lui faut des statues colories, des madones fardes et revtues
d'habits vritables. Jamais,  son gr, l'illusion matrielle n'a t
porte assez loin, et cet amour effrn du ralisme lui a fait souvent
franchir le pas qui spare la statuaire du cabinet de figures de cire de
Curtius.

Le clbre Christ si rvr de Burgos, que l'on ne peut faire voir
qu'aprs avoir allum des cierges, est un exemple frappant de ce got
bizarre. Ce n'est plus de la pierre, du bois enlumin: c'est une peau
humaine (on le dit, du moins), rembourre avec beaucoup d'art et de
soin. Les cheveux sont de vritables cheveux; les yeux ont des cils, la
couronne d'pines est en vraies ronces, aucun dtail n'est oubli. Rien
n'est plus lugubre et plus inquitant  voir que ce long fantme
crucifi, avec son faux air de vie et son immobilit morte; la peau,
d'un ton rance et bistr, est raye de longs filets de sang si bien
imits, qu'on croirait qu'il ruisselle effectivement. Il ne faut pas un
grand effort d'imagination pour ajouter foi  la lgende, qui raconte
que ce crucifix miraculeux saigne tous les vendredis. Au lieu d'une
draperie enroule et volante, le Christ de Burgos porte un jupon blanc
brod d'or qui lui descend de la ceinture aux genoux; cet ajustement
produit un effet singulier, surtout pour nous qui ne sommes pas habitus
 voir Notre-Seigneur ainsi costum. Au bas de la croix sont enchsss
trois oeufs d'autruche, ornement symbolique dont le sens m'chappe, 
moins que ce ne soit une allusion  la Trinit, principe et germe de
tout. (Thophile Gautier, _Voyage en Espagne_, p. 50.)

[30] Les historiens, entre autres Dunlope, attribuent la rpression des
troubles de Sicile, les uns au comte de San Estevan, les autres au
marquis de Las-Navas. Il est facile de les mettre d'accord; ces deux
titres appartenaient au mme personnage, Don Francisco de Benavides de
la Cueva Davila y Torella, neuvime comte de San Estevan del Puerto,
marquis de Solera et de Las-Navas, comte de Concentaina et de Risco,
capitaine gnral de Sardaigne, puis de Sicile et de Naples. Revenu en
Espagne en 1696, il fut nomm conseiller d'tat, cavallerizo mayor, puis
mayordomo mayor; la mme anne, il se couvrit devant le Roi.

[31] Le Roi d'Espagne n'tait reprsent  Messine que par le
_Stradico_, dont la nomination lui tait rserve. Toutes les affaires
passaient par les mains des snateurs lus par la noblesse et le peuple
et les jurats qui reprsentaient les vingt mtiers de la bourgeoisie. La
ville avait des privilges considrables qu'elle prtendait remonter au
temps d'Arcadius; entre autres, elle dterminait ses impts et exerait
une juridiction sans appel sur tout le territoire environnant. Reste
fidle au Roi d'Espagne lors de l'insurrection de 1647, elle avait
obtenu  cette poque le monopole des soies de Sicile. Ce monopole
souleva de telles plaintes, que le Roi Charles II se vit dans la
ncessit de l'abolir. La ville de Messine,  son tour, envoya des
dputs porter ses plaintes  Madrid et eut l'trange ide de demander
pour eux le traitement accord aux ambassadeurs des ttes couronnes.
Charles II repoussa cette prtention et, de plus, il maintint sa
dcision premire. Il en tait rsult  Messine un sentiment
d'irritation qu'taient venus aggraver des dmls avec le Stradico, Don
Luis de Hojo. Ce personnage, usant de la politique habituelle aux
Espagnols, mit la faction populaire des Merli aux prises avec la faction
aristocratique des Malvezzi. Les Malvezzi, pousss  bout, appelrent 
leur aide la flotte franaise, qui, aprs avoir occup quelque temps la
ville, dut s'loigner et abandonna ainsi Messine  la vengeance du Roi
d'Espagne.

[32] Madame d'Aulnoy exagre en cette circonstance les rigueurs de
l'Espagne. L'amnistie accorde par le Roi fut respecte; mais, trois
mois aprs l'entre des troupes espagnoles  Messine, un complot ourdi
dans le but de livrer la ville aux Turcs amena une rpression infiniment
plus violente que la premire. Vingt habitants furent condamns  mort,
soixante aux galres, quarante au bannissement. Les biens des fugitifs
furent confisqus et les privilges de la ville modifis, ainsi que le
dit madame d'Aulnoy.

[33] La situation des Vice-Rois en Espagne, il faut le dire, n'tait pas
facile. En Sicile, de mme que dans les autres contres soumises  la
couronne d'Espagne, ils avaient  tenir compte de privilges qui les
arrtaient  chaque pas. Les provinces, les villes, les corporations, le
clerg, la noblesse, avaient les leurs et les dfendaient opinitrment;
il tait impossible de leur faire entendre raison. Pour se maintenir
pendant quelques annes, les Vice-Rois taient obligs de s'appuyer tour
 tour sur Palerme contre Messine, ou sur Messine contre Palerme; de
gagner  tout prix les magistrats influents et d'ajourner la solution
des questions les plus dlicates. Les fonctionnaires rvocables leur
taient dvous; ceux qui taient inamovibles leur faisaient subir une
opposition tracassire, attribuant toutes les mesures utiles  leur
influence personnelle, tandis qu'ils imputaient les dcisions
impopulaires au mpris que l'on faisait de leurs conseils. Les deux
partis en appelaient frquemment au _Conseil d'Italie_, et la lutte qui
avait commenc en Sicile se continuait  Madrid. Toujours acharns
contre leur ennemi, les Siciliens appuyaient leurs plaintes par des
prsents et des menaces, et ils finissaient ordinairement par obtenir
une enqute dont le rsultat tait le rappel du Vice-Roi. (Weiss, t. I,
p. 216.)

[34] Cet usage est un vestige des moeurs arabes. Les plerins musulmans
laissent de semblables tmoignages de leur dvotion dans les lieux
saints qu'ils visitent.

[35] Ainsi que nous l'avons dit, les Basques ne laissaient pas le Roi
amener des troupes trangres dans leur pays et se chargeaient de le
dfendre eux-mmes.

[36] La marquise de Los-Rios est l'hrone de l'histoire romanesque
qu'on lira plus loin. Son nom est donc imaginaire; mais les dtails que
madame d'Aulnoy mentionne  l'occasion de sa rencontre avec cette dame
sont parfaitement rels.

[37] Le duc de Saint-Simon, lorsqu'il alla visiter la Reine douairire
d'Espagne, fut frapp de l'aspect lugubre du deuil que portait la
duchesse de Liares. Son habit m'effraya, dit-il; il tait tout fait de
veuve et ressemblait en tout  celui d'une religieuse. (_Mmoires_, t.
XVIII, p. 258.)

[38] Ce monastre, le plus noble et le plus riche de l'Espagne, fut
dvast par l'arme franaise en 1811. Les tombeaux furent ouverts pour
y chercher des trsors. Les squelettes et les linceuls jonchaient le
pav de l'glise au moment du passage de Napolon. (_Mmoires du comte
Miot de Melito_, t. III, p. 22.)

[39] Les Dames de Saint-Jacques se consolaient fort de leur
claustration, si nous en jugeons par une bonne fortune scandaleuse que
s'attribue le conseiller Bertault lors de son sjour  Burgos.

[40] Madame d'Aulnoy entre par la suite dans beaucoup de dtails sur ce
mariage, et nous nous rservons de donner,  ce moment, les dtails
ncessaires sur ces familles.

[41] Les Omode taient issus d'une famille de jurisconsultes italiens.
A ce double point de vue, ils ne semblaient pas en Espagne dignes des
honneurs de la grandesse. Nanmoins, le marquis se couvrit devant le Roi
le 20 mars 1679.

[42] Les noms sont parfois tellement altrs dans le texte de madame
d'Aulnoy, qu'ils en deviennent mconnaissables; nous les donnons alors
tels quels.

[43] Tel tait bien, d'aprs la tradition, le sens du fuero de Sobrarbe.
L'existence de ce fuero ne saurait tre conteste en elle-mme, car on
en retrouve des fragments dans divers documents; mais ces fragments, en
ralit, ne disent rien de semblable; nanmoins, personne ne rvoquait
en doute une tradition qui s'accordait parfaitement avec les sentiments
et les ides des Aragonais. Nous voyons le secrtaire d'tat, Antonio
Perez, lors de ses dmls avec Philippe II, s'appuyer sur cette donne
pour soulever les passions populaires et citer fort au hasard, mais sans
rencontrer de contradicteur, la formule que madame d'Aulnoy rpte et
que tant d'autres ont rpte aprs elle.

[44] Il nous faut ici relever une erreur.

De temps immmorial, les Ricoshombres possdaient des privilges qui,
selon l'expression de Don Alonzo III, les galaient  des souverains. De
l des luttes continuelles avec les Rois d'Aragon. Don Pedro II et Don
Jayme-el-Conquistador, entre autres, s'efforcrent de restreindre la
puissance de leurs barons. Appuys sur le clerg et les villes, ils
l'emportrent en diverses circonstances. Mais les barons prirent leur
revanche et contraignirent le Roi Don Alonzo III  signer les deux
chartes connues dans l'histoire d'Aragon sous le nom de Fueros de la
Union. Ces chartes rduisaient  nant l'autorit royale, en donnant aux
barons le droit de revendiquer leurs privilges par la force des armes.
Don Pedro IV, surnomm el Ceremonioso, el Cruel, et plus souvent encore
el del Punyalete, renouvela la lutte et battit les barons  Epila en
1348. Il runit ensuite les Corts  Saragosse et dchira en leur
prsence les chartes de la Union avec son poignard. S'tant bless  la
main, il laissa couler son sang sur le parchemin, et pronona ces
paroles restes clbres: Les chartes qui ont cot tant de sang
doivent tre biffes avec le sang d'un Roi. Cette particularit, bien
qu'elle ne soit pas mentionne dans les Mmoires du Roi, semble avre,
elle lui valut le surnom bizarre de el del Punyalete. Don Pedro IV ne
modifia, du reste, en aucune faon la constitution du royaume d'Aragon.

[45] Ces dtails ne donnent qu'une ide vague des privilges des
Aragonais. Nous ne saurions les complter en quelques lignes et nous
nous rservons d'en parler plus loin. (Appendice _B._)

[46] L'Espagne entire tait infeste de brigands organiss par bandes.
Les environs de Madrid, entre autres, taient parcourus par trois
quadrilles de voleurs, qui arrtaient souvent les courriers d'ambassade.
Le dsordre tait tel qu'ils taient aids dans leur besogne par le
rgiment d'Aytona, qu'on fut oblig d'loigner pour ce motif; le
vritable repaire de ces brigands tait la rgion montagneuse de la
Catalogne et de l'Aragon. C'tait l que se retiraient tous ceux qui
avaient maille  partir avec la justice. Ils nommaient cet exil, dit
l'historien Mello, _Andar al Trabajo_ (aller au travail). Ils se
divisaient en quadrilles ou escouades rgulirement organiss et
commands par des chefs dtermins. Ces chefs s'accoutumaient ainsi  la
guerre de partisans, passaient ensuite dans les armes et y obtenaient
souvent les grades les plus levs. Leurs hommes portaient en
bandouillre une courte arquebuse, point d'pe, point de chapeau, mais
un bonnet dont la couleur indiquait l'escouade  laquelle ils
appartenaient. Des espadrilles de corde  leurs pieds, une large cape de
serge blanche sur leurs paules, un pain et une gourde d'eau suspendus 
leur ceinture compltaient leur quipement. Il y avait alors peu de
Catalans qui, pour une cause ou pour une autre, n'eussent fait partie de
ces escouades et n'eussent ainsi dtrouss les voyageurs et les
officiers du Roi. Nul n'y attachait la moindre honte; loin de l, au
milieu des troubles qui agitaient la province, la sympathie des
populations leur tait acquise. Cette sympathie se retrouve dans la
littrature du temps, et les hros du thtre de Calderon sont, pour la
plupart, des chefs de brigands.

[47] Ce chteau, dit le duc de Saint-Simon, est magnifique par toute sa
structure, son architecture, par son tendue, la beaut et la suite de
ses vastes appartements, la grandeur des pices, le fer  cheval de son
escalier. Il tient au bourg par une belle cour fort orne et par une
magnifique avant-cour, mais fort en pente, qu'il joint, quoiqu'il soit
bien plus lev que le haut de l'amphithtre du bourg; le derrire de
ce chteau l'est encore davantage, tellement que le premier tage est de
plain-pied  un terrain qui, dans un pays o l'on connatrait le prix
des jardins, en ferait un trs-beau, trs-tendu, en aussi jolie vue que
ce paysage en peut donner sur la campagne et sur le vallon, avec un bois
tout joignant le chteau, au mme plain-pied, dans lesquels on entrerait
par les fentres ouvertes en portes. Ce bois est vaste, uni, mais clair
et rabougri, presque tout de chnes verts, comme ils sont presque tous
dans la Castille. (_Mmoires_, t. XVIII, p. 344).

On voit qu'en dpit du proverbe franais: Il est des chteaux en
Espagne, il en est mme plusieurs et magnifiques aux environs de Madrid;
seulement, ils sont, en gnral, btis au milieu d'une petite ville;
d'autres sont de vritables forteresses, mais abandonns.

[48] Il y a l quelque erreur. Les noms du comte de Lemos sont exacts,
mais il n'y eut pas d'alliance entre les comtes de Lemos et les ducs de
Najera. Les noms et titres de ces derniers sont aussi donns de la
manire la plus incorrecte. Madame d'Aulnoy parle un peu plus loin des
deux filles du marquis del Carpio; or, le marquis del Carpio, comte-duc
d'Olivarez, n'eut qu'une fille, Dona Catalina de Haro y Sotomayor Guzman
de la Paz, qui pousa, en 1688, le duc d'Alva.

[49] Pimentel, qui est venu en France, dit le conseiller Bertault, et
qui a beaucoup d'esprit, n'a pris ce nom qu' cause que son pre a t
domestique de la maison des Pimentel, comtes de Benevente, et l'on n'en
fait pas grand cas en Espagne, quoiqu'il soit plus habile que la plupart
de ceux qui le mprisent. (_Relation de l'tat et gouvernement
d'Espagne_, p. 48).

On voit galement, par la relation de Van Aarsens, que les esprits 
Madrid taient fort intrigus de l'hospitalit fastueuse que le Roi
d'Espagne accordait  la Reine Christine et de la prsence de Pimentel
prs de cette princesse. Les mmoires du temps donnent la clef de cette
affaire, mais elle n'a pas directement trait  la situation intrieure
de l'Espagne.

[50] Le marchal de Bassompierre, qui se trouvait alors en Espagne,
rapporte cet vnement  peu prs dans les mmes termes.

[51] Don Juan de Tassis y Peralta, deuxime comte de Villamediana,
correo-mayor. Son pre, Don Juan de Tassis, avait t envoy par
Philippe II en ambassade prs du Roi d'Angleterre, Jacques Ier. Il
dploya en cette circonstance une si grande magnificence, qu'il y
dpensa deux cent mille cus de son bien. En rcompense, Philippe II lui
accorda la grande matrise des postes pour trois gnrations. Nous le
voyons ml par cette raison  l'histoire du malheureux Infant Don
Carlos, qui lui fit demander des chevaux de poste pour fuir le Roi son
pre, et se dcela ainsi.

Le comte de Villamediana, son fils, tait un des plus brillants
gentilshommes de son temps. Il avait de l'esprit, des lettres, et, ce
qui ne laisse pas de surprendre en Espagne, s'intressait aux efforts
que faisait Don Luis de Gongora pour faire triompher une forme de style
analogue  celle que prnaient en France Voiture et Benserade. Grce 
l'influence qu'exerait le comte de Villamediana, la vieille cole,
reprsente par Lope de Vega, se vit abandonne, au grand dtriment de
la littrature espagnole.

Le comte de Villamediana fut tu, ainsi que le dit madame d'Aulnoy, et
le titre de correo-mayor passa au fils de sa soeur, le comte d'Oate.

[52] La passion romanesque du comte de Villamediana pour la Reine laissa
de longs souvenirs  Madrid. Le Hollandais Van Aarsens rapporte les
mmes circonstances que madame d'Aulnoy et semble les considrer comme
des faits que personne de son temps ne rvoquait en doute.

[53] Doa lonor de Tolde, ainsi que Don Fernand de Tolde sont
vraisemblablement des personnages de fantaisie.

[54] Ces assertions ne sont pas toutes parfaitement exactes. Nous
consacrons  cette question une note spciale qu'on trouvera plus loin.
(Appendice _C_.)

[55] Depuis l'an 1538, les procuradores des villes sigeaient seuls aux
Corts de Castille. Les titulados en taient donc rduits  quelques
distinctions honorifiques; ils n'en tiraient pas autrement
considration. Les Rois d'Espagne, en prodiguant les titres, les avaient
fort avilis. En Espagne comme en France, dit le duc de Saint-Simon,
tout est plein de marquis et de comtes. Les uns de qualit grande ou
moindre, les autres canailles, ou peu s'en faut, pour la plupart. Ceux
d'ici de pure usurpation de titre, ceux d'Espagne, de concession de
titre. Mais cette concession ne les mne pas loin; ces titres ne donnent
aucun rang, et depuis qu'il n'y a plus d'tiquette et de distinction de
pices chez le Roi, pour y attendre, ces titulados ne jouissent d'aucune
distinction. Les marquis et les comtes de qualit sont honors et
considrs de tout le monde, selon leur naissance, leur ge, leur
mrite.... Ces autres marquis et comtes en dtrempe sont mpriss autant
et plus que s'ils ne l'taient pas. (_Mmoires_, t. XIX, p. 22.)

[56] Voici, en ce qui touche les grands d'Espagne, quelques autres
dtails d'tiquette. Ils ont aux chapelles un banc couvert de tapis en
suite du Roi, et y sont salus autant de fois que le Roi. Ils sont
couverts aux audiences solennelles et publiques, et toutes les fois,
partout o le Roi l'est sans qu'il le leur dise. Ils sont traits de
cousins quand le Roi leur crit.... Ils ont hors de Madrid, et dans les
lieux o le Roi se trouve, un tapis  l'glise et doubles carreaux pour
les coudes et les genoux. Ils ont tous les honneurs civils et
militaires, la premire visite du vice-roi et sa main chez lui....
Pareillement  l'arme, une garde et la main chez le gnral.... Les
femmes de grands ont chez la Reine des carreaux de velours en tout
temps, et leurs belles filles anes de damas ou de satin; de mme 
l'glise pour se mettre  genoux,  la comdie pour s'asseoir et
maintenant des tabourets au bal, distinction d'aller par la ville  deux
et  quatre mules  traits trs-longs.... Les grands ne cdent 
personne, except ce que j'ai dit, au prsident du gouverneur de
Castille, du majordome-major du Roi, et rarement des cardinaux et des
ambassadeurs.... Les grands sont traits d'gaux chez les lecteurs et
les autres souverains, comme les souverains d'Italie; chez le Pape et
dans Rome, comme les princes de Soglio. (_Mmoires du duc de
Saint-Simon_, t. III, p. 288  302.)

[57] Le mot vritablement castillan est _guapo_.

[58] La golille tait une sorte de collet d'un aspect trange et qui
caractrisait le costume espagnol. Elle avait t adopte pour la
premire fois par le Roi Philippe IV. Ce prince avait t mme si fort
satisfait de cette heureuse ide, qu'il avait institu une fte destine
 en perptuer le souvenir. Le Roi et la cour se rendaient
processionnellement  la chapelle du pont de l'Ange Gardien, pour rendre
grce au Ciel.

[59] Les grands d'Espagne, lorsqu'ils saluaient le Roi, faisaient encore
de notre temps une rvrence semblable  celle des femmes.

[60] Tel est bien, en castillan, le sens du mot _puerto_, que les
Franais traduisent par celui de port. La ville de
Saint-Jean-Pied-de-Port tire ainsi son nom du port des Pyrnes, 
l'entre duquel elle se trouve. Les Espagnols, de mme que les Maures,
avaient tabli des pages et des douanes  ces passages de montagne.
Aussi les lois fiscales font-elles mention des dmes des ports secs, par
rapport aux dmes des ports de mer. En Andalousie, on avait conserv les
lignes de douane des cinq royaumes arabes qui avaient t successivement
conquis. Les relations de voyage et autres documents du temps parlent
souvent des entraves qui en rsultaient pour le commerce.

[61] Les contemporains de madame d'Aulnoy taient persuads que Don
Carlos avait pri victime de la jalousie de Philippe II. Louville, au
dire de Saint-Simon, assista  l'ouverture du cercueil de ce prince, et
s'assura ainsi par ses yeux que l'infant avait t dcapit. Nanmoins,
toute cette histoire doit tre relgue au rang des fables. La vrit
pure et simple est que Don Carlos avait hrit de la constitution
maladive de son aeule, Jeanne la Folle. Les accs de fureur auxquels il
s'abandonna devinrent tels, que Philippe II se vit dans la ncessit de
le faire enfermer. Mais ce fut dans le palais mme et avec tous les
gards dus  son rang. Le malheureux prince ne tarda pas  succomber.
Les seigneurs de sa maison assistrent  ses derniers moments et  ses
obsques; suivant l'usage du temps, le corps fut port  visage
dcouvert  l'Escurial.

Aprs avoir lu les savantes recherches de M. Gachard et de M. de Mouy,
on est surpris de la crdulit des historiens qui, sans le moindre
motif, ont propag la fable dont parle madame d'Aulnoy.

[62] Il faut ajouter  ces trois ordres, l'ordre de Monteza, dans le
royaume de Valence. Il tait infiniment moins considrable que les
autres et ne comprenait que treize commanderies, rapportant l'une dans
l'autre 2,300 ducats.

[63] Madame d'Aulnoy place ici la trs-longue liste des vice-royauts,
gouvernements, archevchs et vchs, que nous renvoyons  l'appendice
_D_.

[64] En Espagne, dit Lope de Vega, tout le monde est si bien n, que la
ncessit de servir distingue seule le pauvre du riche. Le propos de ce
cuisinier n'a donc rien qui doive nous surprendre; il pouvait tre
parfaitement un hidalgo. Le comte de Froberg, voyageant en Espagne et
cherchant un domestique, vit entrer chez lui un homme des montagnes du
Santander, auquel il dit d'aller chercher ses certificats. Cet homme, ne
comprenant pas ce qu'on lui demandait, rapporta les titres les plus
authentiques de noblesse depuis le roi Ordono II. (Weiss, t. II, p.
257.)

[65] On s'est persuad d'ge en ge que l'Espagne avait t riche et
prospre  une poque antrieure. En ralit, elle a eu toujours cet
aspect misrable qu'on lui voit de nos jours. Nous en trouvons la preuve
dans le voyage du Vnitien Navagero, qui crivait en 1526, poque o le
Prou n'attirait pas encore les commerants en Amrique, et o les
effets si funestes de la domination des rois austro-bourguignons ne se
faisaient pas encore sentir. Il nous montre la Catalogne dpeuple et
pauvre en produits agricoles, l'Aragon dsert et peu cultiv partout o
ce pays n'est pas vivifi par le cours des rivires. Les anciens canaux,
si ncessaires  la prosprit publique, tombant en ruine dans les
environs des villes peuples, telles que Tolde; dans le reste de la
Castille, plusieurs grandes tendues de dserts, dans lesquels on ne
trouvait quelquefois qu'une venta ordinairement inhabite, ressemblant
plus  un caravansrail qu' une auberge. (Ranke, _l'Espagne_ p. 417.)

[66] Au dire du duc de Noailles, une des amulettes les plus curieuses de
cette poque, tait la clochette que les Espagnols portaient pour se
garantir des atteintes de la foudre. Surpris en route par un orage, le
Roi Philippe V vit les seigneurs qui l'accompagnaient tirer leurs
clochettes et les faire tinter. Le fou rire que causa au Roi ce
carillon, fut considr par les Espagnols comme la preuve d'une force
d'me dont ils lui firent grand honneur (_Collection des Mmoires_, t.
XXXIV, p. 92.)

[67] La religion des Espagnols tait fort grossire, leur esprit
nullement enclin aux controverses; aussi l'Inquisition avait-elle plus
affaire  des Juifs qu' des hrtiques proprement dits.

Comme je passais  Logroo, dit le conseiller Bertault, on me dit qu'on
y avait mis depuis peu  l'Inquisition un gentilhomme de qualit qui
avait parl et disput un peu dessus la libert et dessus la grce. Mais
il est vrai qu'ils n'y en mettent gure de cette nature,  cause que
personne ne sait rien, et ainsi ils ne parlent gure de choses de
religion. Ils n'y mettent gure souvent que ceux qui sont souponns de
morisme et de judasme, dont ils en prennent souvent qu'ils mnent par
les rues, avec une _coroca_, qui est une espce de bonnet pointu et fort
haut de papier jaune et rouge, pour quoi on les appelle _encorocados_.
Le conseil et les officiers de l'Inquisition marchent devant en mules,
et les familiers aprs, et les _encorocados_ sont au milieu. On les mne
ainsi dans l'glise des Dominicains, et on leur fait un grand sermon. Il
y en a d'autres qu'on fouette quand ils sont relaps, d'autres  qui l'on
ordonne _el sanbenito_. C'est une espce d'tole qu'on les oblige de
porter  leur col, et on les appelle _sanbenitos_. On crit les noms de
tous ceux qui ont t pris ainsi en l'anne sur les murailles des
glises, avec des croix de Saint-Andr, et la plupart des glises
d'Espagne en sont pleines. (_Relation de l'tat d'Espagne_, p. 89.)

[68] En castillan, _rociar_.

[69] A un grand bal de la cour, donn par Philippe V, le duc de
Saint-Simon vit encore les dames assises sur le vaste tapis qui couvrait
le salon. (_Mmoires_, t. VIII, p. 310.)

[70] L'usage d'avoir tant de domestiques tait une consquence des
majorats. Il ne faut pas oublier que les hritiers de ces majorats
hritent de tous les domestiques, femmes et enfants, de ceux dont ils
hritent, de manire que, par eux-mmes et par succession, ils s'en
trouvent infiniment chargs. Outre le logement, ils leur donnent une
ration par jour, et  tous ceux qui peuvent loger chez eux, deux tasses
de chocolat. Du temps que j'tais en Espagne, le duc de Medina-Celi,
qui,  force de successions accumules dont il avait hrit, tait onze
fois grand, avait sept cents de ces rations  payer. C'est aussi ce qui
les consume. (_Mmoires du duc de Saint-Simon_, t. III, p. 248.)

[71] C'est uniquement  la qualit de l'attelage que l'on reconnat la
qualit des personnes que l'on rencontre dans les rues, et cela
s'aperoit trs-distinctement. Le Roi seul va  six chevaux; les grands
et les titulados  quatre chevaux, avec un postillon; les personnes d'un
rang infrieur,  quatre chevaux sans postillon; celles du commun, 
deux chevaux. Rien n'est plus rgl que ces manires d'aller. Le grand
nombre de personnes qui ont des postillons a peut-tre t cause d'une
autre sorte de distinction. C'est d'avoir des traits de corde,
trs-vilains, pour toutes conditions, mais qui sont courts, longs,
trs-longs, suivant le rang des personnes.... Les cochers sont d'une
adresse qui me surprenait toujours  tourner court et dans les lieux les
plus troits, sans jamais emptrer ni embarrasser les traits les plus
longs. (_Mmoires du duc de Saint-Simon_, t. III, p. 276.)

[72] Le duc d'Havr racontait une aventure  peu prs semblable qui lui
tait arrive en migration. Fort complimenteur, ainsi qu'il tait
d'usage  Versailles, il s'avisa de louer la chane d'or que portait une
dame de la cour de Madrid. La dame s'empressa de l'ter et de la lui
remettre, en ajoutant le compliment usit en pareille circonstance: Es
a la disposicion de V. M. Le duc d'Havr prend la chane, s'extasie de
nouveau sur sa beaut et se dispose  la rendre. La dame se recule en
faisant une rvrence et lui rpte ces mmes paroles: Es a la
disposicion de V. M. Le duc tait fort embarrass et ne savait que
faire, lorsqu'un des assistants l'avertit qu'il ne pouvait plus s'en
ddire, qu'il devait garder la chane, sauf  faire  la dame, quelque
temps aprs, un prsent de mme valeur ou mme plus considrable, s'il
le voulait.

[73] Ces nains taient considrs comme un des ornements indispensables
 une grande maison. Aussi, n'en manquait-on pas  la cour. Ils y
jouissaient de privilges singuliers, entre autres celui de monter dans
les carrosses du Roi avant les gentilshommes de la chambre, et se
croyaient le droit de dire tout ce qui leur passait par l'esprit. Ils
profitaient du peu d'attention qu'on leur prtait pour observer ce qui
se passait, et se faisaient fort bien payer leur espionnage. Ce ne fut
pas pour Philippe V, dit le marchal de Noailles, une petite affaire de
se dbarrasser de cette vermine de cour. (_Collection des Mmoires
relatifs  l'histoire de France_, t. XXXIV, p. 83.)

[74] Le comte de Charny tait fils naturel de Gaston, duc d'Orlans. La
grande Mademoiselle s'tait intresse  lui, ainsi qu'on peut le voir
dans ses Mmoires.

[75] Le duc de Saint-Simon mentionne ainsi la camarera-mayor qui,  un
bal de la cour, tenait un grand chapelet dcouvert, causant et devisant
sur le bal et les danses, tout en marmottant ses patentres qu'elle
laissait tomber  mesure. (_Mmoires_, t. XVIII, p. 310.)

[76] Il s'agit ici du tantillo. Cet ajustement eut l'honneur de figurer
dans la correspondance de France avec Louis XIV. La Reine Louise de
Savoie, premire femme de Philippe V, avait dsir que les dames du
palais fussent, comme elle, sans tantillo, parce qu'en le tranant, on
soulevait beaucoup de poussire. C'tait du moins la raison que donnait
la princesse des Ursins. Cette innovation devint une affaire d'tat.
Quelques maris poussaient l'extravagance jusqu' dire qu'ils aimeraient
mieux voir leurs femmes mortes que de souffrir qu'on leur vt les pieds.
L'ambassadeur Blcourt crivait gravement qu'une descente des Anglais
sur toutes les ctes d'Espagne causerait moins de trouble. Nanmoins, la
Reine finit par l'emporter, et les dames se trouvrent si bien de la
mode nouvelle, qu'elles en arrivrent par la suite  raccourcir
outrageusement leurs jupes. (_Mmoires du marchal de Noailles_, t.
XXXIV, p. 118.)

[77] En cette circonstance, madame d'Aulnoy ne se mprend ni sur les
familles, ni sur leurs alliances; ce qui ne lui arrive pas toujours.

La duchesse de Terranova, hritire des biens immenses de son bisaeul
Fernand Cortez, avait pous Andrea Pignatelli, septime duc de
Monteleone. Elle en avait eu une fille, marie au duc d'Hijar, et un
fils, le huitime duc de Monteleone. Ce dernier tait mort du temps de
madame d'Aulnoy et avait laiss, entre autres enfants, une fille qui
allait pouser son grand-oncle Nicolo Pignatelli.

[78] La marquise de Villars, dans une de ses lettres, raconte  peu prs
dans les mmes termes le crmonial qu'elle dut observer lorsqu'elle
reut pour la premire fois des visites. Ce fut la marquise d'Assera,
veuve du duc de Lerme, qui fit les honneurs de sa maison. Je ne vous
dirai pas, dit la marquise, les pas compts que l'on fait pour aller
recevoir les dames, les unes  la premire estrade, les autres  la
seconde ou  la troisime; on les conduit dans une chambre couverte de
tapis de pied, un grand brasier d'argent au milieu. Toutes ces femmes
causent comme des pies dniches, trs-pares en beaux habits et
pierreries, hormis celles qui ont leurs maris en voyage. Une des plus
jolies, sans comparaison, tait vtue de gris pour cette raison. Pendant
l'absence de leurs maris, elles se vouent  quelque saint et portent
avec leurs habits gris ou blancs de petites ceintures de corde ou de
cuir. Nous tions toutes assises sur nos jambes sur ces tapis; car,
quoiqu'il y ait quantit d'almohadas ou carreaux, elles n'en veulent
point. Ds qu'il y a cinq ou six dames, on apporte la collation, qui
recommence une infinit de fois. (_Lettres de madame de Villars_, p.
95.)

[79] Cet usage, qui ne laisse pas que de surprendre une trangre,
s'explique par les alliances continuelles des grandes familles d'Espagne
entre elles. Les Bourbons crrent par la suite des grandesses en faveur
de personnages qui n'appartenaient pas  cette ancienne noblesse; le duc
de Losada, favori de Charles IV, tait du nombre. Les grands d'Espagne
ne le tutoyaient pas,  son grand dsappointement.

[80] Madame d'Aulnoy cite ce nom fort mal  propos. L'hritire du
marquisat d'Alcaizas tait marie au duc de Medina-de-Rioseco, amirante
de Castille.

[81] Le conseiller Bertault fait galement mention de cette trange
mode.

[82] Madame d'Aulnoy cite par erreur le nom du marquis de la Cueva. Ce
fut le marquis de Bedmar, ambassadeur de Philippe III  Venise, le
marquis de Villafranca, gouverneur de Milan, et le duc d'Osuna, Vice-Roi
de Naples, qui ourdirent ce complot d'autant plus extraordinaire que le
roi d'Espagne parat n'en avoir pas t instruit, et que la rpublique
de Venise se borna  arrter les agents du marquis de Bedmar et ne se
plaignit pas  l'Europe de cet attentat. Cet vnement appartient
surtout  l'histoire d'Italie. Nous nous bornons donc  la rapporter en
termes gnraux et  faire remarquer la crdulit de madame d'Aulnoy en
ce qui touche les verres ardents de ces lunettes.

[83] Les _bucaros_ sont des espces de pots de terre rouge d'Amrique,
assez semblable  celle dont sont faites les chemines des pipes
turques; il y en a de toutes formes, de toutes grandeurs; quelques-uns
sont relevs de filets, de dorure et sems de fleurs grossirement
peintes. Comme on n'en fabrique plus en Amrique, les bucaros commencent
 devenir rares, et dans quelques annes seront introuvables et fabuleux
comme le vieux svres; alors tout le monde en aura.

Quand on veut se servir des bucaros, on en place sept ou huit sur le
marbre des guridons ou des encoignures, on les remplit d'eau et on va
s'asseoir sur un canap pour attendre qu'ils produisent leur effet et
pour en savourer le plaisir avec le recueillement convenable. L'argile
prend alors une teinte plus fonce, l'eau pntre ses pores, et les
bucaros ne tardent pas  entrer en sueur et  rpandre un parfum qui
ressemble  l'odeur du pltre mouill ou d'une cave humide qu'on
n'aurait pas ouverte depuis longtemps. Cette transpiration des bucaros
est tellement abondante, qu'au bout d'une heure, la moiti de l'eau
s'est vapore; celle qui reste dans le vase est froide comme la glace
et a contract un got de puits et de citerne assez nausabond, mais qui
est trouv dlicieux par les aficionados. Une demi-douzaine de bucaros
suffit pour imprgner l'air d'un boudoir d'une telle humidit, qu'elle
vous saisit en entrant; c'est une espce de bain de vapeur  froid. Non
contentes d'en humer le parfum, d'en boire l'eau, quelques personnes
mchent de petits fragments de bucaros, les rduisent en poudre et
finissent par les avaler. (T. Gautier, _Voyage en Espagne_.)

[84] Ces belons ne sont autres que des lampes romaines montes sur un
pied plus ou moins lev. On en retrouve encore dans les ventas.

[85] Le Roi, dit le duc de Saint-Simon, n'entreprend jamais de vrais
voyages, et cela depuis un temps immmorial, qu'il n'aille en crmonie
faire ses prires devant cette image, ce qui ne s'appelle point
autrement qu'aller prendre cong de Notre-Dame d'Atocha. Les richesses
de cette image en or, en pierreries, en dentelles, en toffes
somptueuses, sont prodigieuses. C'est toujours une des plus grandes et
des plus riches dames qui a le titre de sa dame d'atours, et c'est un
honneur fort recherch, quoique trs-cher, car il lui en cote quarante
mille et quelquefois cinquante mille francs, pour la fournir de
dentelles et d'toffes qui reviennent au couvent.

Je ne vis jamais moines si gros, si grands, si grossiers et si rogues.
L'orgueil leur sortait par les yeux et toute leur contenance; la
prsence de Leurs Majests ne l'affaiblissait point. Ce qui me surprit 
n'en pas croire mes yeux, fut l'arrogance et l'effronterie avec
lesquelles ces matres moines poussaient leurs coudes dans le nez des
dames et dans celui de la camarera-mayor comme des autres, qui toutes 
ce signal baisaient leurs manches, redoublaient aprs leurs rvrences,
sans que le moine branlt le moins du monde. (_Mmoires du duc de Saint
Simon_, t. XIX, p. 90.)

[86] L'indvotion de quelques Espagnols et leur mascarade de religion
est une chose qui ne se peut comprendre, dit le marchal de Gramont.
Rien n'est plus risible que de les voir  la messe, avec de grands
chapelets pendus  leurs bras, dont ils marmottent les patentres en
entretenant tout ce qui est autour d'eux, et songeant par consquent
mdiocrement  Dieu et  son Saint-Sacrifice. Ils se mettent rarement 
genoux  l'lvation; leur religion est toute des plus commodes, et ils
sont exacts  observer tout ce qui ne leur donne point de peine. On
punirait svrement un blasphmateur du nom de Dieu et une personne qui
parlerait contre les saints et les mystres de la foi, parce qu'il faut
tre fou, disent-ils, pour commettre un crime qui ne donne point de
plaisir; mais pour ne bouger des lieux les plus infmes, manger de la
viande tous les vendredis, entretenir publiquement une trentaine de
courtisanes et les avoir jour et nuit  ses cts, ce n'est pas
seulement matire de scrupule pour eux. (_Collection des mmoires
relatifs  l'histoire de France_, t. XXXI, p. 324.)

[87] Il s'agit ici de la bulle de la croisade. Cette bulle fut accorde
par les Papes aux Espagnols, lors de leurs guerres contre les Arabes.
Elle fut renouvele  diverses poques, entre autres sous le pontificat
de Pie II, en 1459. C'est mme le premier titre que l'on en connaisse.
Lorsque les Arabes furent expulss d'Espagne, les Papes continurent 
accorder les mmes indulgences, notamment celle de manger le samedi les
issues des animaux. On en trouve la raison dans l'extrme difficult de
se procurer du poisson. La dispense devait tre achete par une aumne
calcule sur la richesse des trois classes: des Excellences, des
Illustres et des personnages du commun. Le produit total de ces aumnes
devait tre employ  des usages pieux, entre autres  la guerre contre
les infidles. Les Rois d'Espagne tant toujours aux prises avec les
Turcs, les papes leur concdrent la moiti des fonds provenant de la
bulle. Charles-Quint organisa mme un conseil (_Consejo de la Santa
Cruzada_) pour en surveiller le recouvrement.

[88] Toutes les femmes sont pares et courent d'glise en glise toute
la nuit, hors celles qui ont trouv dans la premire o elles ont t ce
qu'elles y cherchaient, car il y en a plusieurs qui, de toute l'anne,
ne parlent  leurs amants que ces trois jours-l. (_Lettres de madame de
Villars_, p. 123.)

[89] Sous le rgne de Ferdinand VII, les pnitents se donnaient la
discipline dans une crypte obscure de l'glise de San-Blas,  Madrid. Le
comte de Laporterie, vieil migr franais, rest au service d'Espagne,
eut la malencontreuse ide de se glisser dans cette crypte pour assister
 ce spectacle. Il fut dcouvert et chass aprs avoir reu bon nombre
de coups de discipline. Cette macration involontaire le rendit la fable
de tout Madrid.

[90] Il existait un duc, et non pas un marquis de Villahermosa.

[91] Il n'y a l rien d'impossible. Les Turcs en faisaient autant par
simple bravade. Le Baile vnitien, G. B. Donado, parle, dans la relation
de son ambassade (1688), d'un cavalier de son escorte qui, nu jusqu' la
ceinture et couvert de sang, portait sa masse d'arme enfile dans la
peau de son dos. Rien, au dire des Turcs, n'galait une telle
galanterie.

[92] Aprs le dner, dit le marchal de Bassompierre, je fus en une
maison de la Calle-mayor que l'on m'avait prpare pour voir passer la
procession de las Cruces, qui est certes trs-belle. Il y avait plus de
cinq cents pnitents qui tranaient de grosses croix, pieds nus,  la
ressemblance de celle de Notre-Seigneur, et de vingt croix en vingt
croix, il y avait, sur des thtres portatifs, des reprsentations
diverses au naturel de la Passion.

Le jeudi saint, on fit, l'aprs-dner, la grande procession des
pnitents, o il y eut plus de deux mille hommes qui se fouettrent.
J'approuvai fort qu'avec les cloches qui cessent, les carrosses cessent
d'aller par la ville; on ne va plus  cheval, ni les dames en chaises.
On ne porte plus d'pe et aucun ne s'accompagne de sa livre. Il se
fait aussi cette nuit-l beaucoup de dsordres que je n'approuvai pas.
(_Collection des mmoires relatifs  l'histoire de France_, t. XX, p.
156.)

[93] Franois Ier fut, en effet, enferm dans une maison, au centre
de Madrid. Mais soit qu'on ne l'y trouvt pas en sret, soit qu'on
voult branler sa constance en le resserrant plus troitement, on le
transfra au palais. Le duc de Saint-Simon parvint  voir sa prison. La
porte en tait prise dans l'paisseur de la muraille et si bien cache,
qu'il tait impossible de l'apercevoir. Cette porte donnait accs sur
une espce d'chelle de pierre d'une soixantaine de marches fort hautes,
au haut desquelles on trouvait un petit palier qui, du ct du
Mananares, avait une fort petite fentre bien grille et vitre; de
l'autre ct, une petite porte  hauteur d'homme et une pice assez
petite, avec une chemine, qui pouvait contenir quelque peu de coffres
et de chaises, une table et un lit. Continuant tout droit, on trouvait
au bout de ce palier quatre ou cinq autres marches, aussi de pierre, et
une double porte trs-forte, avec un passage troit entre deux, long de
l'paisseur du mur d'une fort grosse tour. La seconde porte donnait dans
la chambre de Franois Ier, qui n'avait point d'autre entre et de
sortie. Cette chambre n'tait pas grande, mais accrue par un enfoncement
sur la droite en entrant, vis--vis de la fentre assez grande pour
donner du jour suffisamment, vitre, qui pouvait s'ouvrir pour avoir de
l'air, mais  double grille de fer, bien forte et bien ferme, scelle
dans la muraille des quatre cts. Elle tait fort haute du ct de la
chambre, donnait sur le Mananares et sur la campagne au del. A ct de
la chambre, il y avait un recoin qui pouvait servir de garde-robe. De la
fentre de cette chambre, au pied de la tour, il y a plus de cent pieds,
et tant que Franois Ier y fut, deux bataillons furent nuit et jour
de garde, sous les armes, au pied de la tour. (_Mmoires du duc de
Saint-Simon_ t. XIX, p. 207.)

[94] Cette magnificence, dont il ne reste plus le moindre vestige, est
atteste par les auteurs espagnols aussi bien que par les trangers qui
visitrent l'Espagne  cette poque. Il fallait aux grands, dit
Navarrete, les meubles les plus somptueux, des lambris dors, des
chemines en jaspe, des colonnes de porphyre, des cabinets remplis
d'objets rares et coteux, des tables d'bne incrustes de pierres
prcieuses. Les pots de fleurs en argile furent remplacs par des vases
d'argent. Ils ne voulurent plus des tapis qui nagure suffisaient  des
princes, ils ddaignrent les cuirs dors et les taffetas d'Espagne qui
taient recherchs dans tous les pays d'Europe. Au lieu des tentures
grossires dont se contentaient leurs anctres, ils faisaient venir 
grands frais des tapisseries de Bruxelles. Ils faisaient peindre 
fresque les murs de leurs appartements qui n'taient pas orns des
tapisseries les plus prcieuses. La plupart de leurs vtements taient
tirs de l'tranger. Ils avaient apport des manteaux anglais, des
bonnets de Lombardie, des chaussures d'Allemagne. Ils achetaient des
lins de Hollande, des toiles de Florence ou de Milan. (Weiss, t. II, p.
128).

Il faut observer que Navarrette crivait son livre de la _Conservacion_
_de la Monarquias_, vers le commencement du seizime sicle. L'affluence
des mtaux prcieux avait extraordinairement enrichi l'Espagne. Mais les
trsors de l'Amrique ne tardrent pas  s'puiser. Les dpenses
prodigieuses qu'entranait la politique de Philippe II ruinrent la
monarchie  ce point, qu'au temps de madame d'Aulnoy, on en tait rduit
 falsifier les monnaies. blouie par ces restes de luxe qu'elle voyait
dans les demeures de Madrid, cette personne, assez frivole, ne se
doutait pas de la pauvret relle qui se cachait sous ses dehors.
Meilleur observateur, le marquis de Villars crivait  la mme poque
que les gens de qualit vendaient  bas prix leurs effets les plus
prcieux, ne trouvant personne qui voult leur avancer de l'argent. A
voir, ajoute-t-il, les riches meubles qui sortent de Madrid tous les ans
pour tre transports en pays tranger, on et dit une ville livre au
pillage.

[95] Il semble trange qu'au milieu de leur dtresse, les grands ne
songeassent pas  fondre ces masses d'argenterie; mais le fait
s'explique par cette circonstance, que les objets mobiliers tels que:
argenterie, tableaux, tapisseries, et autres objets de grande valeur,
taient substitus et ne pouvaient pas plus tre alins que les terres
de majorats. Ces meubles taient dsigns en ce cas sous le nom de
_alhagas vincutadas_. Madame d'Aulnoy, du reste, n'a pas exagr ces
masses d'argenterie, et son dire est confirm par celui du duc de
Saint-Simon. Il mentionne, entre autres, le palais du duc d'Albuquerque,
l'un des plus beaux et des plus vastes de Madrid, magnifiquement meubl
avec force argenterie, et jusqu' beaucoup de bois de meubles qui, au
lieu d'tre en bois, taient en argent. (_Mmoires du duc de
Saint-Simon_, t. XVIII, p. 369.)

[96] Il y a ici quelque mprise. Les ducs de Frias taient conntables
hrditaires de Castille.

[97] Il n'y a nul ornement dans les appartements, dit le duc de Gramont,
except le salon o le Roi reoit les ambassadeurs. Mais ce qui est
admirable, ce sont les tableaux dont toutes les chambres sont pleines,
et les tapisseries superbes et beaucoup plus belles que celles de la
couronne de France, dont Sa Majest Catholique a huit cents tentures
dans son garde-meuble; ce qui m'obligea de dire une fois  Philippe V,
lorsque depuis j'tais ambassadeur auprs de lui, qu'il en fallait
vendre quatre cents pour payer ses troupes, et qu'il lui en resterait
encore suffisamment de quoi meubler quatre palais comme les siens.
(_Collection des Mmoires relatifs  l'histoire de France_, t. XXXI, p.
317.)

Madame de Villars, dans une de ses lettres, nous dcrit avec admiration
une de ces tapisseries: Le fond en est de perles, dit-elle; ce ne sont
point des personnages; on ne peut pas dire que l'or y soit massif, mais
il est employ d'une manire et d'une abondance extraordinaires. Il y a
quelques fleurs. Ce sont des bandes de compartiment; mais il faudrait
tre plus habile que je le suis pour vous faire comprendre la beaut que
compose le corail employ dans cet ouvrage. Ce n'est point une matire
assez prcieuse pour en vanter la quantit, mais la couleur et l'or qui
parat dans cette broderie sont assurment ce qu'on aurait peine  vous
dcrire. (_Lettres de madame de Villars_, p. 116.)

[98] De la cour du palais, on voit des portes  rez-de-chausse. On y
descend plusieurs marches, au bas desquelles on entre en des lieux
spacieux, bas, vots, dont la plupart n'ont pas de fentres. Ces lieux
sont remplis de longues tables et d'autres petites, autour desquelles un
grand nombre de commis crivent et travaillent sans se dire un seul mot.
Les petites sont pour les commis principaux, chacun travaille seul sur
sa table. Ces tables ont des lumires d'espace en espace, assez pour
clairer dessus, mais qui laissent ces lieux fort obscurs. Au bout de
ces espces de caves est une manire de cabinet un peu orn, qui a des
fentres sur le Mananarez et sur la campagne, avec un bureau pour
travailler, des armoiries, quelques tables et quelques siges. C'est la
_cavachuela_ particulire du secrtaire d'tat, o il se tient toute la
journe et o on le trouve toujours.... Si on proposait de mener cette
vie  nos secrtaires d'tat, mme  leurs commis, ils seraient bien
tonns, et je pense mme indigns. (_Mmoires du duc de Saint-Simon_,
t. XIX, p. 96.)

Le conseil d'tat, de mme que les divers conseils de l'administration,
rglaient les affaires de leur comptence et se tenaient galement au
palais, selon l'usage introduit par Philippe II; le Roi n'assistait,
jamais aux dlibrations. Il tait en mesure d'entendre tout ce qui se
disait, grce  une fentre grille o il pouvait se rendre de son
appartement, ce qui tient un peu les ministres la croupe dans la volte,
dit le marchal de Gramont, et les fait cheminer droit. (_Collection
des Mmoires_, t. XXXI, p. 321.)

[99] Les appartements, dit le marchal de Gramont, sont passablement
commodes, mais mal tourns et de mauvais got, car les Espagnols n'en
ont aucun pour tout ce qui s'appelle meubles, jardins et btiments. Il y
avait trois ou quatre grandes salles pleines des plus beaux tableaux du
Titien et de Raphal, d'un prix inestimable; mais, depuis la mort de
Philippe IV, la Reine, sa femme, prit en gr de les convertir en copies
et de faire passer en Allemagne tous les originaux qu'elle vendit quasi
pour rien. (_Collection des Mmoires relatifs  l'histoire de France_,
t. III, p. 317.)

[100] A la suite d'un de ces dbordements du Mananarez, la duchesse de
la Mirandole, soeur du marquis de Los Balbazes, fut trouve noye dans
son oratoire. Cette assertion du duc de Saint-Simon ne laisse pas que de
surprendre, nous devons le dire, car la ville de Madrid est fort leve
au-dessus du lit du torrent.

[101] L'tiquette voulait, nanmoins, que le Roi se rendt parfois 
cette promenade, et la rigueur de l'tiquette tait telle, que Philippe
IV s'y fit porter mourant. (_Ngociations relatives  la succession
d'Espagne_, t. Ier, p. 367.)

[102] La galanterie de cette fte consiste principalement en
l'ajustement des femmes qui s'tudient d'y paratre avec clat. Aussi
mettent-elles leurs plus beaux habits, et n'oublient ni leur vermillon
ni leur cruse. On les voit en diverses faons dans les carrosses de
leurs amants. Les unes ne s'y montrent qu' demi et y sont, ou  moiti,
ou  rideaux tirs, ou s'y montrent  dcouvert et font parade de leurs
habits et de leur beaut. Celles qui ont des galants qui ne peuvent ou
ne veulent pas leur donner des carrosses, se tiennent sur les avenues du
cours.... C'est ici une partie de leur libert, de demander
indiffremment  ceux qu'il leur plat qu'ils leur payent des limons,
des oublies, des pastilles de bouche ou autres friandises. On voit de
plus, dans cette fte, quantit de beaux chevaux qui font parade de
leurs selles et des rubans dont ce jour-l on leur a par le dos et le
crin. (_Voyage d'Espagne_, de Van Aarsens, p. 84.)

[103] Laid  faire peur et de mauvaise grce, crit le marquis de
Villars  Louis XIV.

[104] Marie de Mancini tait une de ces folles qui semblent plus encore
 plaindre qu' blmer. Elle inspira, on le sait, un innocent et
romanesque attachement au Roi Louis XIV, elle fut dlaisse, s'loigna
tout en larmes; arrive en Italie, se trouva console, pousa le
conntable Colonne, jeune, aimable, magnifique, fait  peindre. Elle
mena  Rome une vie enchante. Bals, comdies, cavalcades, parties
bruyantes, le conntable ne lui refusa rien, en dpit des usages srieux
de la socit romaine. Mais les frasques de Marie de Mancini finirent
par scandaliser; elle devint le point de mire des pasquinades; se
brouilla avec son poux, chappa par fortune aux galres du conntable
et aux corsaires turcs, arriva ainsi en France; fut invite par le Roi 
se retirer dans un couvent, en sortit pour aller en Savoie, puis aux
Pays-Bas, o elle fut arrte,  la requte du conntable. Elle demanda
alors  tre ramene  Madrid. Elle se rencontra ainsi avec madame
d'Aulnoy et la marquise de Villars. Elle avait alors quarante ans, mais
n'en tait pas plus raisonnable. Elle s'est avise, dit la marquise de
Villars, de prendre un amant qui est horrible, et il ne se soucie pas
d'elle. Elle veut me faire avouer qu'il est agrable et qu'il a quelque
chose de fin et de fripon dans les yeux. Sur ces entrefaites, le
conntable la fit enfermer au chteau de Sgovie. Elle s'en chappa, se
rfugia chez sa belle-soeur, la marquise de Los Balbazes; puis, craignant
d'tre livre  son mari, elle alla demander un asile  l'ambassade de
France, fut chapitre par la marquise de Villars et ramene chez la
marquise de Los Balbazes. Elle demanda alors  entrer dans un couvent;
elle en sortit, puis y rentra pour en sortir de nouveau, et finit par
lasser ainsi la patience de ses meilleurs amis. Elle disparut enfin et
mourut en 1715, si fort ignore, que le prsident de Brosses apprit avec
surprise que cette _sempiternelle_ avait encore vcu de son temps.

[105] Ces personnes taient,  ce qu'il parat, d'un caractre fort
violent. Madame d'Aulnoy, suivant la pente de son caractre, les voit
sous un jour romanesque. Le Hollandais Van Aarsens les juge tout
autrement. Elles contrefont, dit-il, et empruntent les transports d'un
amour vritable. Le comte de Fiesque, qui,  son arrive  Madrid,
donna fort sur le sexe, raconte comme une galanterie un trait que lui
joua une de ces bonnes pices qui, en plein cours, lui sauta au poil, se
plaignant de son infidlit et le nommant _traydor_ et _picaro_, parce
qu'elle avait appris qu'il avait de nouvelles amours. M. de Mogeron, son
ami, prouva la mme aventure. (_Voyage d'Espagne_, p. 141.)

[106] Il y a deux salles qui s'appellent _corales_  Madrid et qui sont
toujours pleines de tous les marchands et artisans qui quittent leurs
boutiques, s'en vont l avec la cape, l'pe et le poignard, et qui
s'appellent tous cavalieros, jusqu'aux savetiers, et ce sont ceux-l qui
dcident si la comdie est bonne ou non, et,  cause qu'ils la sifflent
ou qu'ils l'applaudissent, qu'ils sont d'un ct et d'un autre en rang,
et que c'est comme une espce de salve, on les appelle _mosqueteros_, et
la bonne fortune des auteurs dpend d'eux. On m'a cont d'un qui alla
trouver un de ces mosqueteros et lui offrit cent reales pour tre
favorable  sa pice. Mais il rpondit firement que l'on verrait si la
pice serait bonne ou non, et elle fut siffle. (_Relation de l'tat
d'Espagne_, p. 60.)

[107] Tous ceux qui ont t  Madrid assurent que ce sont les femmes qui
ruinent la plupart des maisons. Il n'y a personne qui n'entretienne sa
dame et qui ne donne dans l'amour de quelques courtisanes, et comme il
n'y en a point de plus spirituelles dans l'Europe et de plus effrontes,
ds qu'il y a quelqu'un qui tombe dans leurs rts, elles le plument
d'une belle faon. Il leur faut des jupes de trente pistoles, qu'on
nomme des garde-pieds, des habits de prix, des pierreries, des carrosses
et des meubles. Et c'est un dfaut de gnrosit, parmi cette nation, de
rien pargner pour le sexe.... On a quatre ftes ici, ou processions
hors de la ville, qui sont comme autant de rendez-vous o elles essayent
de paratre. Alors, il faut que tous leurs galants leur fassent des
prsents, et s'ils s'y oublient, tout est perdu et ils ne sont point
gens d'honneur. (_Voyage d'Espagne_, Van Aarsens, p. 50.)

Les mmoires du temps font mention de l'incroyable dissolution des
moeurs; de la dpense que les grands seigneurs faisaient pour les
comdiennes; de l'influence de la richesse et de la libert de propos de
ces femmes. Elles se trouvaient en foule au palais lorsque le marchal
de Gramont vint demander la main de l'infante, et ne lui permettaient
pas d'avancer. Quant  moi, dit son fils, qui tait fort beau, fort
jeune et fort par, et qui marchait  ses cts, je fus enlev comme un
corps saint par les tapadas, lesquelles me prenaient  force aprs
m'avoir pill tous mes rubans; peu s'en fallut qu'elles me violassent
publiquement. (_Collection des Mmoires_, t. XXXI, p. 315.)

[108] Les combats de taureaux sont abandonns maintenant  des gens qui
font leur profession de ce genre d'exercice; mais alors les plus grands
seigneurs se faisaient honneur de descendre dans l'arne. Madame de
Villars assista quelque temps aprs  un combat de taureaux, o
figurrent six grands ou fils de grands d'Espagne. C'est une terrible
beaut que cette fte, dit-elle, la bravoure des toradors est grande,
aucuns taureaux pouvantables prouvrent bien celle des plus hardis et
des meilleurs. Ils crevrent de leurs cornes plusieurs beaux chevaux, et
quand les chevaux sont tus, il faut que les seigneurs combattent 
pied, l'pe  la main, contre ces btes furieuses.... Ces seigneurs ont
chacun cent hommes vtus de leurs livres. (_Lettres de madame de
Villars_, p. 112.)

Le duc de Saint-Simon cite parmi les toradors les plus renomms de son
temps, le comte, puis duc de Los Arcos, grand cuyer de Philippe V.

[109] Les _rejones_ n'taient autres que les _dscherids_ des Arabes,
javelines qu'on lanait de cheval et qui taient,  ce qu'il parat, une
arme redoutable. Les Espagnols les avaient empruntes aux Arabes et s'en
servaient encore  la guerre, du temps de Charles-Quint.

[110] Il se passait  ces combats des scnes grotesques, rsultant de la
libert qu'on laissait  tous les amateurs de se prsenter dans l'arne.
Le Hollandais Van Aarsens vit ainsi un paysan mont sur un ne, qui fut
d'abord renvers par le taureau et finit cependant par le tuer. (_Voyage
d'Espagne_, p. 115.)

[111] Madame d'Aulnoy ne dit rien de plus des aventures de cette
intressante personne. Elle se proposait sans doute de les narrer; et
nous devons croire qu'ayant renonc  son ide, elle a, par
inadvertance, laiss subsister ce passage, qui ds lors n'a aucun sens.

[112] Cette perle, de la plus belle eau qu'on at jamais vue, est
prcisment faite et vase comme ces petites poires qui sont musques,
qu'on appelle des sept-en-gueule et qui paraissent dans leur maturit
vers la fin des fraises. Leur nom marque leur grosseur, quoiqu'il n'y
ait point de bouche qui en pt contenir quatre  la fois, sans pril de
s'touffer. La perle est grosse et longue comme les moins grosses de
cette espce, et sans comparaison plus qu'aucune autre perle que ce
soit. Aussi est-elle unique. On la dit la pareille et l'autre pendant
d'oreilles de celle qu'on prtend que la folie de magnificence et
d'amour fit dissoudre par Marc-Antoine dans du vinaigre, qu'il fit
avaler  Cloptre. (_Mmoires du duc de Saint-Simon_, t. XIX, p. 197.)

[113] L'abb de Vayrac cite cette glise de Sainte-Marie qui le frappa
par une trange reprsentation de la Vierge et de saint Joseph. Saint
Joseph tait habill en Arlequin, et la Vierge en mre Gigogne. (_tat
prsent de l'Espagne_, p. 81.)

[114] Le baron de Gleichen assista  des autos semblables vers la fin du
dix-huitime sicle.

La premire de ces pices,  laquelle je me suis trouv, tait une pice
allgorique qui reprsentait une foire. Jsus-Christ et la Sainte Vierge
y tenaient boutique en rivalit avec la Mort et le Pch, et les mes y
venaient faire des emplettes. La boutique de Notre-Seigneur tait sur le
devant du thtre, au milieu de celles de ses ennemis, et avait pour
enseigne une hostie et un calice environns de rayons transparents. Tout
le jargon marchand tait prodigu par la Mort et le Pch pour s'attirer
des chalands, pour les sduire et les tromper, tandis que des morceaux
de la plus belle loquence taient rcits par Jsus-Christ et la Sainte
Vierge, pour dtourner et dtromper ces mes gares. Mais malgr cela
ils vendaient moins que les autres, ce qui produisit  la fin de la
pice le sujet d'un pas de quatre qui exprimait leur jalousie et qui se
termina  l'avantage de Notre-Seigneur et de sa Mre, lesquels
chassrent la Mort et le Pch  grands coups d'trivires.

Une autre pice, assez plaisante et fort spirituelle, est la comdie du
Pape Pie V. C'est une critique trs-bien faite des moeurs espagnoles.
Dans la dernire scne, on voit le Pape, qui est un saint, sur un trne
au milieu de ses cardinaux, et deux avocats pour plaider devant ce
consistoire pour et contre les belles qualits et les dfauts des
Espagnols; l'avocat contre finit par dnoncer le fandango comme une
danse scandaleuse et licencieuse, et digne de la censure apostolique.
Alors, l'avocat tire une guitare de dessous son manteau, et dit qu'il
faut avant tout avoir entendu un fandango avant que de pouvoir en juger.
Il le joue, et bientt le plus jeune des cardinaux ne peut plus y tenir:
il se trmousse, descend de son sige et remue les jambes; le second en
fait autant; la mme envie passe au troisime et les gagne l'un aprs
l'autre, jusqu'au Saint-Pre qui rsiste longtemps, mais qui, enfin, se
mle parmi eux; et tous finissent par danser et rendre justice au
fandango. (_Souvenirs du baron de Gleichen_, p. 15.)

[115] Ces badineries de carme-prenant s'accommodaient avec la
dvotion des Espagnols. Le conseiller Bertault vit aussi les moines de
Valladolid clbrer le plus srieusement du monde la naissance du Christ
par une mascarade. Ils avaient de faux nez et de fausses barbes, les
accoutrements les plus tranges, et simulaient ainsi l'arrive des Rois
Mages. Ils s'avanaient en jouant du tambourin et excutaient des danses
grotesques dans l'glise, tandis que l'orgue jouait une chacone.

[116] La Casa de contratacion exera une influence dsastreuse sur les
finances de l'Espagne. Nous nous sommes efforcs d'en donner la raison
dans la note que nous avons insre plus loin. (Appendice _E._)

[117] Nous renvoyons  l'appendice _F_. la trs-longue et
trs-fastidieuse liste que donne madame d'Aulnoy des vice-royauts et
gouvernements d'Amrique.

[118] Les choses ne se passaient pas aussi simplement que semble le dire
madame d'Aulnoy. Ces ventes taient devenues un des moyens d'extorsion
que les Espagnols employaient pour arracher aux Indiens leurs dernires
ressources. En effet, les marchandises espagnoles taient remises aux
corrgidors qui en faisaient la rpartition (_repartimento_). Ces
magistrats parcouraient aussitt les districts auxquels ils taient
prposs et fixaient arbitrairement la qualit et le prix de la
marchandise que chaque Indien devait recevoir. Ils donnaient des miroirs
 un sauvage dont la cabane n'avait pas de plancher, des cadenas  un
autre dont la chaumire tait suffisamment garde par une porte de jonc,
des plumes et du papier  un malheureux qui ne savait pas crire....
Cette premire rpartition, qui suivait rgulirement l'arrive de la
flotte et des galions, ne suffisait point  l'avidit des corrgidors.
Le plus souvent, ils revenaient au bout de quelques jours offrir aux
Indiens quelques marchandises qu'ils avaient tenues en rserve afin d'en
assurer le dbit; ils ne distribuaient la premire fois que des objets
inutiles  ces malheureux et gardaient soigneusement pour cette nouvelle
rpartition les objets de premire ncessit. (_Notizia secreta_, cite
par Ch. Weiss, t. II, p. 213.)

[119] Les galions fournissaient les marchs du Prou et du Chili.
C'taient dix vaisseaux de guerre, dont huit portaient de
quarante-quatre  cinquante-deux canons. Les deux autres taient de
simples pataches, dont la plus grande tait arme de vingt-quatre canons
et la plus petite de six ou huit. La flotte tait destine  faire le
commerce avec la Nouvelle-Espagne. Elle se composait de deux vaisseaux
de cinquante-deux  cinquante-cinq canons. Les deux escadres taient
accompagnes de vaisseaux marchands qui avaient chacun de trente 
trente-quatre canons et cent vingt hommes d'quipage. Au temps de
Philippe II, soixante-dix vaisseaux de huit cents tonneaux
approvisionnaient la Nouvelle-Espagne, et quarante autres le Prou.
Toute cette flotte marchande se trouvait rduite, sous le rgne de
Charles II,  une vingtaine de vaisseaux. (Weiss, t. II, p. 209.)

[120] Les chiffres donns par madame d'Aulnoy doivent se rapprocher de
la vrit, car ils s'accordent avec les curieuses recherches faites par
M. de Humbolt. S'appuyant sur des donnes positives et des conjectures,
ce savant dmontre que les importations de l'or d'Amrique en Espagne
eurent lieu dans la progression suivante: deux cent cinquante mille
piastres (un million trois cent mille francs), anne moyenne, de 1492 
1500; trois millions de piastres (quinze millions six cent mille
francs), de 1500  1545; onze millions de piastres (cinquante-sept
millions deux cent mille francs), de 1545  1600; seize millions
(quatre-vingt-trois millions deux cent mille francs), de 1600  1700.
(Weiss, t. II, p. 115.)

Il est fort probable, du reste, que le hasard ait seul servi madame
d'Aulnoy, car, quelques pages plus loin, elle donne un chiffre tout
diffrent.

[121] L'impuret du sang tait un des griefs les plus srieux qu'on pt
allguer; aussi, fallait-il prouver son origine chrtienne pour arriver
aux plus modestes fonctions. Les Espagnols avaient une vritable horreur
des Juifs et des Maures. Ce trait de caractre explique un grand nombre
de faits de leur histoire, entre autres la popularit de l'Inquisition,
la faveur avec laquelle les contemporains virent l'expulsion des
maurisques; enfin, dans les relations journalires, le prix que l'on
attachait  la puret du sang. (_La limpieza de la sangre_, Ranke, p.
257.)

[122] La raison en tait que, par une exception rare en Espagne, les
titres, dignits et majorats des Velasco ne se transmettaient pas par
les femmes.

[123] Cette dernire assertion est invraisemblable, les majorats se
transmettant par les femmes.

[124] Le hros de cette aventure devait tre le fils du comte de
Castrillo, qui prit une part considrable au gouvernement sous le rgne
de Philippe IV et pendant la minorit de Charles II. La faveur dont il
jouit tenait surtout, parat-il,  ce que sa famille tait une branche
cadette de la maison de Haro, dont le chef tait alors Don Luis de Haro,
marquis del Carpio.

[125] La correspondance du marquis de Villars tmoigne de l'incroyable
dsordre qui rgnait  Madrid. L'ambassadeur de Portugal, dit-il, a
trente laquais, les meilleurs soldats qu'il ait pu trouver  Lisbonne,
arms de toutes sortes d'armes; et quand les Espagnols ont tu ou fait
quelque insulte  sa famille, il envoie un parti de douze ou quinze
valets, avec ordre de tuer cinq ou six Espagnols, suivant l'injure qu'on
lui a faite.

Il est aussi familier d'assassiner ici que de se dsaltrer lorsqu'on a
soif, et il n'y a jamais de chtiment. (_Ngociations relatives  la
succession d'Espagne_, t. IV, p. 168.)

[126] La Reine Louise de Savoie, femme de Philippe V, racontait au
cardinal d'Estre un exemple curieux de l'usage que les Espagnols
faisaient des reliques. La duchesse d'Albe, alarme de l'tat de sant
de son fils, fit demander  des moines de Madrid quelques reliques. Elle
obtint un doigt de saint Isidore, le fit piler et le fit prendre  son
fils, partie en potion, partie en clystre. (_Mmoires de Louville_, t.
II, p. 107.)

Le duc de Saint-Simon cite de ces folies espagnoles un exemple non moins
plaisant. Louville trouva, dit-il, le duc d'Albe assez malproprement
entre deux draps, couch sur le ct droit, o il tait sans avoir
chang de place ni fait faire son lit depuis plusieurs mois. Il se
disait hors d'tat de remuer, et se portait pourtant trs-bien. Le fait
tait qu'il entretenait une matresse qui, lasse de lui, avait pris la
fuite. Il en fut au dsespoir, la fit chercher par toute l'Espagne, fit
dire des messes et autres dvotions pour la retrouver, et finalement fit
le voeu de demeurer au lit et sans bouger de dessus le ct droit,
jusqu' ce qu'il l'et retrouve. Il contait cette folie  Louville
comme une chose capable de lui rendre sa matresse et tout  fait
raisonnable. Il recevait grand monde chez lui et la meilleure compagnie
de la cour, et tait mme d'excellente conversation. Avec ce voeu, il ne
fut de rien  la mort de Charles II, ni  l'avnement de Philippe V,
qu'il ne vit jamais. (_Mmoires du duc de Saint-Simon_, t. IV, p. 251.)

[127] La prtention du duc d'Arcos s'explique par cette circonstance,
qu'il avait pous la duchesse d'Avero, hritire de Georges de
Portugal, btard du roi Jean II. Or, la branche de Bragance n'tait pas
moins btarde que la branche des ducs d'Avero.

[128] Le nom castillan est Eliche.

[129] L'ignorance des Espagnols scandalisait les seigneurs de la cour de
France. Le duc de Gramont en cite des traits vraiment fort tranges. Le
duc d'Albe, dit-il, s'engagea par malheur  raconter une histoire de son
aeul, qui avait gouvern les Pays-Bas. Il ne put jamais se souvenir du
nom du prince d'Orange, qui servait  son propos, et en sortit en
l'appelant toujours El rebelde. Un autre demandait,  propos d'un combat
naval livr par les Vnitiens aux Turcs, qui tait vice-roi  Venise...
On peut parler devant la plupart de ces messieurs-l allemand, italien,
latin, franais, sans qu'ils distinguent trop quelle langue c'est. Ils
n'ont nulle curiosit de voir les pays trangers et encore moins de
s'enqurir de ce qui s'y passe... Le mpris que ces messieurs font des
gens qui vont  la guerre ou qui y ont t, n'est quasi pas imaginable.
J'ai vu Don Francisco de Mennesses qui avait si valeureusement dfendu
Valenciennes contre Monsieur de Turenne, et si bien, qu'on ne put lui
prendre sa contrescarpe, n'tre pas connu  Madrid et ne pouvoir saluer
le Roi ni l'amirante de Castille. (_Collection des Mmoires relatifs 
l'histoire de France_, t. XXXI, p. 226.)

[130] Le duc de Saint-Simon, qui assista  une fte semblable, en fait
la description en ces termes: Le duc de Medinaceli, le duc del Arco et
le corrgidor de Madrid avaient chacun leur quadrille de deux cent
cinquante bourgeois ou artisans de Madrid, toutes trois diversement
masques, c'est--dire magnifiquement pares en mascarades diverses,
mais  visage dcouvert, tous monts sur les plus beaux chevaux
d'Espagne, avec de superbes harnais. Les deux ducs, couverts des plus
belles pierreries, ainsi que les harnais de leurs admirables chevaux,
taient, ainsi que le corrgidor, en habits ordinaires, mais extrmement
magnifiques. Les trois quadrilles, leurs chefs  la tte, suivies de
force gentilshommes, pages et laquais, entrrent l'une aprs l'autre
dans la place, dont elles firent le tour, et toutes leurs comparses,
dans un trs-bel ordre et sans la moindre confusion, au bruit de leurs
fanfares, celle de Medinaceli la premire, celle del Arco aprs, puis
celle de la ville. Les chefs, l'un aprs l'autre, se rendirent aprs les
comparses sous le balcon de Leurs Majests Catholiques, o taient le
prince et la princesse, les infants et leurs plus grands officiers,
tandis que la brigade arrivait vis--vis, sous le balcon o j'tais. De
cet endroit, ils partirent deux  la fois, prenant chacun  l'entre de
la lice un long et grand flambeau de cire blanche, bien allum, qui leur
tait prsent de chaque ct en mme temps, d'o prenant d'abord le
petit galop quelques pas, ils poussaient leurs chevaux  toute bride
tout du long de la lice, et les arrtaient tout  coup sur cul sous le
balcon du Roi. L'adresse de cet exercice, o pas un ne manqua, est de
courir de front sans se dpasser d'une ligne ni rester d'une autre plus
en arrire, tte contre tte et croupe contre croupe, tenant d'une main
le flambeau droit et ferme, sans pencher d'aucun ct et parfaitement
vis--vis l'un de l'autre et le corps ferme et droit. La quadrille del
Arco suivit dans le mme ordre, puis celle de la ville. Chaque couple de
cavaliers n'entrait en lice qu'aprs que l'autre tait arriv, mais
partait au mme instant, et  mesure qu'ils arrivaient, ils prenaient
leur rang en commenant sous le balcon du Roi, et quand chacune avait
achev de courir, force fanfares, en attendant que l'autre comment.
Les courses de toutes trois finies, les chefs en reprirent chacun la
tte de la sienne et dans le mme ordre, mais alors se suivant, toutes
trois firent leurs comparses et le tour de la place au bruit de leurs
fanfares, sortirent aprs de la place et se retirrent comme elles
taient venues. L'excution en fut galement magnifique, galante et
parfaite, et dans un silence qui en releva beaucoup la grce, l'adresse
et l'clat. (_Mmoires du duc de Saint-Simon_, t. XIX, p. 200.)

[131] Il faut remarquer que le sommelier et les gentilshommes de la
chambre portent tous une grande clef qui sort par le manche de la
couture de la patte de leur poche droite; le cercle de cette clef est
ridiculement large et oblong. Il est dor, et encore rattach  la
boutonnire du coin de la poche, avec un ruban qui voltige, de couleur
indiffrente. Les valets intrieurs, qui sont en petit nombre, la
portent de mme,  la diffrence que ce qui parat de leur clef n'est
point dor. Cette clef ouvre toutes les portes des appartements du Roi,
de tous ses palais en Espagne. Si un d'eux vient  perdre sa clef, il
est oblig d'en avertir le sommelier qui, sur-le-champ, fait changer
toutes les serrures et toutes les clefs aux dpens de celui qui a perdu
la sienne,  qui il en cote plus de dix mille cus. Cette clef se porte
partout, comme je viens de l'expliquer, et tous les jours, mme hors
d'Espagne. Mais parmi les gentilshommes de la chambre, il y en a de deux
sortes: de vritables clefs qui ouvrent et qui sont pour les
gentilshommes de la chambre en exercice; et des clefs qui n'en ont que
la figure, qui n'ouvrent rien et qui s'appellent des clefs caponnes,
pour les gentilshommes sans exercice et qui n'ont que le titre et
l'extrieur de cette distinction. (_Mmoires de Saint-Simon_, t. III, p.
117.)

[132] Les Rois d'Espagne, dit le marquis de Louville, n'avaient jamais
eu de gardes que quelques mchants lanciers dguenills qui ne le
suivaient gure et en petit nombre, et qui demandaient l'aumne  tout
ce qui entrait au palais, comme de vrais gueux qu'ils taient.

[133] Cette absence de toute police ne tarda pas  entraner ses
consquences vers la fin du rgne de Charles II. Le renchrissement du
pain entrana des sditions qui firent trembler le Roi jusque dans son
palais. Sur cent cinquante mille habitants de Madrid, on en comptait,
dit le duc de Noailles, plus de soixante mille arms, presque tous
domestiques ou gens sans aveu, vagabonds, mendiants,  peine cinq mille
qui vivaient de leur travail. Sous le dernier rgne, l'impunit avait
enhardi la licence. Nul combat de taureaux, nulle fte qu'on ne mit
l'pe  la main en prsence du Roi. (_Collection des Mmoires relatifs
 l'histoire de France_, t. XXXIV, p. 82.)

[134] Voici un modle du genre: Aprs que, dans le cleste
amphithtre, le cavalier du jour, mont sur Phlgton, a vaillamment
piqu le taureau lumineux, vibrant pour javelots des rayons d'or et
ayant pour applaudir  ses attaques la charmante assemble des toiles,
qui, pour jouir de sa taille lgante, s'appuient sur les balcons de
l'Aurore; aprs que, par une singulire mtamorphose, avec des talons de
plume et une crte de feu, le blond Phbus, devenu coq, a prsid la
multitude des astres brillants, poules des champs clestes, entre les
poulets de l'oeuf de Tyndare.... (Weiss, t. II, p. 344.)

[135] Les livres d'une valeur srieuse s'imprimaient en France ou en
Hollande. Ainsi, le conseiller Bertault ayant t visiter le clbre
Jsuite Escobar, apprit de lui qu'il s'tait vu dans la ncessit de
faire imprimer son ouvrage  Lyon; il tait du reste fort modeste,
avouait que personne ne se souciait de lui en Espagne; et fut mme
trs-surpris du bruit que sa doctrine faisait  l'tranger.

[136] Le comble du dsordre tait le drglement de la monnaie, qui
avait pass si avant, que la pistole, qui ne peut valoir en Espagne que
quarante-huit raux de vellon, c'est--dire de monnaie de cuivre, tait
monte jusqu' cent dix, et les piastres ou patagons, qui ne devaient
valoir que douze raux, se changeaient publiquement pour trente.
(_Mmoires de la cour d'Espagne_, p. 95.)

Cette disette de monnaie d'or et d'argent remontait  une poque dj
fort ancienne, ainsi que l'attestent un grand nombre d'auteurs du
dix-septime sicle. C'est l un des faits les plus curieux de cette
poque. Les matres des mines du Mexique et du Prou n'avaient que de la
monnaie de cuivre. La raison, du reste, en est facile  comprendre;
l'industrie espagnole tant entirement ruine, il fallait solder avec
l'or de l'Amrique toutes les transactions  l'tranger.

[137] Voici en quels termes le duc de Saint-Simon dcrivait la vie de
Madrid: Les Espagnols ne mangeaient point, paressaient chez eux et
entre eux; peu de commerce, encore moins avec les trangers; quelques
conversations par espce de socits de cinq ou six chez l'un d'eux,
mais  porte ouverte s'il y venait de hasard quelque autre. J'en ai
trouv quelquefois en faisant des visites. Ils demeuraient l trois
heures ensemble  causer, presque jamais  jouer. On leur apportait du
chocolat, des biscuits, de la mousse de sucre, des eaux glaces, le tout
 la main. Les dames espagnoles vivaient de mme entre elles. (_Mmoires
du duc de Saint-Simon_, t. XIX, p. 193.)

[138] Ce fut Charles III qui s'avisa pour la premire fois de purifier
la ville de Madrid. L'infection y tait si pouvantable, qu'on la
sentait six lieues  la ronde et qu'on la mchait pendant six semaines
avant de s'en tre blas. Il n'y a sorte d'oppositions et de difficults
qu'il n'prouvt dans son projet. Il fallut faire venir et employer des
Napolitains pour tablir de force des latrines dans les maisons, et le
corps des mdecins composa un mmoire pour reprsenter que l'air de
Madrid ayant t fort sain, il leur paraissait dangereux de vouloir le
changer. Ceci me fait souvenir de l'histoire d'un Espagnol qui tait
tomb malade en France et dont les mdecins ne pouvaient deviner la
maladie. Son valet de chambre imaginant que l'air natal pourrait lui
faire du bien, et le malade ne pouvant tre transport, il fourra sous
son lit un bassin plein d'odeurs de Madrid. L'Espagnol, aprs des rves
dlicieux, s'veilla en disant: O Madrid de mi alma! et il gurit.
(_Souvenirs du baron de Gleichen_, p. 14.)

[139] Ce n'est pas que les dames ne soient de la meilleure volont du
monde, et que bien souvent elles n'aillent chercher les hommes sans
faire connatre ce qu'elles sont, croyant toutes que c'est une chose
dont on ne saurait se passer que de se divertir.... On est si bien
persuad de cela en Espagne, que ce n'est pas tre homme que de ne pas
accoster une femme que l'on rencontre, soit dans l'glise, soit dans la
rue, pourvu qu'elle n'ait point d'homme avec elle; car, en ce cas-l,
cela est contre l'ordre.... Les femmes ne sortent point qu'emmanteles
d'une mante noire, comme le deuil des dames de France. Elles ne se
dcouvrent qu'un oeil et vont cherchant et agaant les hommes avec tant
d'effronterie, qu'elles tiennent  affront quand on ne veut pas aller
plus loin que la conversation. (_Relation de l'tat d'Espagne_, p. 53.)

[140] Le marquis de Louville fait allusion  cet usage dans sa
correspondance. Le duc d'Albe venait de refuser l'ambassade de France.
Cet homme, dit-il, le plus triste et le plus srieux que j'aie jamais
vu, est devenu amoureux d'une dame du palais, soeur du duc d'Ossone,
aussi laide que lui. Comme il n'y voit goutte, c'est son valet qui fait
de loin les signes pour lui. (_Mmoires du marquis de Louville_, t. II,
p. 108.)

[141] Le duc de Saint-Simon donne une ide beaucoup plus nette des
jardins d'Aranjuez. Le jardin, dit-il, est grand, avec un beau parterre
et quelques belles alles. Le reste, dcoup de bosquets et de berceaux
bas et troits et pleins de fontaines de belle eau, d'oiseaux,
d'animaux, de quelques statues, qui inondent les curieux qui s'amusent 
les considrer. Il en sort de l'eau de dessous leurs pieds; il leur en
tombe de ces oiseaux factices perchs sur les arbres une pluie abondante
et une autre qui se croise en sortant de la gueule des animaux et des
statues, en sorte qu'on est noy en un instant sans savoir o se sauver.
Tout ce jardin est dans l'ancien got flamand, fait par des Flamands que
Charles-Quint fit venir exprs. Il ordonna que ce jardin serait toujours
entretenu par des jardiniers flamands, sous un directeur de la mme
nation, qui aurait seul le droit d'en ordonner, et cela s'est toujours
observ fidlement depuis. (_Mmoires du duc de Saint-Simon_, t. XIX,
p. 309.)

[142] Les fonctions des autres personnages s'expliquent d'elles-mmes;
mais il nous semble  propos de donner quelques dtails sur celles des
qualificateurs et des consulteurs. C'taient des thologiens chargs
d'apprcier les points douteux des opinions religieuses mises par les
prvenus. Les subtilits des questions qui leur taient soumises leur
permettaient de confondre les affaires politiques avec les affaires
religieuses. Ainsi, dans le procs d'Antonio Perez, le qualificateur
dfinit en ces termes son opinion sur un terme qui leur avait t
rapport. Antonio Perez avait dit ces propres paroles: Si Dieu le Pre y
voulait mettre obstacle, je lui couperais le nez. Cette proposition, dit
le qualificateur, est une proposition blasphmatoire, sentant l'hrsie
des Vaudois, qui prtendent que Dieu est corporel et qu'il a des membres
humains. (_Antonio Perez et Philippe II_, Mignet, p. 145.)

[143] Au dire de Llorente, treize mille personnes furent brles, et
cent quatre-vingt-onze mille quatre cent treize furent condamnes 
diverses peines, de l'anne 1481  l'anne 1518. Llorente se base sur un
passage de l'historien Mariana, qui parle de deux mille personnes
condamnes  Sville en 1481; il multiplie ce chiffre par le nombre des
tribunaux de l'Inquisition en Espagne, et arrive  se crer ainsi une
moyenne. La statistique seule peut accepter de semblables valuations.

Mariana, d'ailleurs, semble avoir parl fort  la lgre. Marineo, un
contemporain, dit bien que deux mille personnes furent condamnes; mais,
ajoute-t-il, dans un court espace de temps, ce qui change fort la thse.

En ralit, nous en sommes rduits  des conjectures plus ou moins
vagues.

[144] L'ide de clbrer avec pompe et magnificence l'effroyable
crmonie de l'auto-da-fe tait parfaitement espagnole, et madame
d'Aulnoy semble s'tre identifie avec le sentiment du pays, en laissant
tomber ces mots de sa plume sans autre rflexion. Il est impossible, en
effet, de le mconnatre, le tribunal du Saint-Office tait considr
comme une institution nationale et religieuse. A ce double point de vue,
il tait entour du respect et de la faveur populaires. Nous en trouvons
la raison dans le pass de l'Espagne. Tous les souvenirs se rattachant 
la lutte sculaire que les chrtiens avaient soutenue contre les
musulmans. Or, les rigueurs de l'Inquisition s'exeraient principalement
contre les Maures et les Juifs. Il n'existait gure d'hrtiques en
Espagne, ou, s'il en existait, l'opinion gnrale les confondait avec
les Juifs. Les auto-da-f taient donc considrs comme des reprsailles
envers les oppresseurs du nom chrtien. Ils donnaient satisfaction au
fanatisme religieux, aux haines nationales, aux instincts froces de la
multitude; ils devenaient ainsi pour elle une fte mouvante, plus
mouvante que le plus sanglant combat de taureaux. L'Inquisition avait
encore d'autres auxiliaires. Elle tait, en effet, seconde par la
monarchie absolue, dont elle servait les intrts. Primitivement appele
 rprimer les atteintes portes  la foi religieuse, elle n'avait pas
tard  subir la pression de l'autorit souveraine dont elle manait et
tait devenue un des rouages du gouvernement. Son intervention dans le
domaine politique avait puissamment aid la royaut  se transformer en
une sorte de thocratie. Nul mieux que Philippe II ne comprit le parti
qu'il pouvait tirer d'un tribunal  sa dvotion. Aussi, s'effora-t-il
de l'tablir dans tous les pays soumis  son autorit. Mais
l'Inquisition n'avait sa raison d'tre qu'en Espagne. Les haines
nationales qu'elle flattait n'existaient pas ailleurs; l'entreprise
choua, ainsi que chacun le sait.

[145] Un gentilhomme, familier de l'Inquisition, peut aprs cela faire
toutes les mchantes actions du monde, tuer, assassiner, violer, sans
qu'il lui en arrive du mal; car ds qu'on le veut faire prendre, il se
rclame tout aussitt de l'Inquisition, o il a ses causes commises, et
il faut que toute autre juridiction cde, car celle-ci a les mains plus
longues que les autres. Les inquisiteurs entreprennent donc ce procs,
et le familier ne manque point aussitt de se faire crouer prisonnier
de l'Inquisition, et aprs cela, il ne laisse pas de se promener
partout, pendant qu'on fait tirer le procs en longueur.... Quand je
passai  Cordoue, je vis un Don Diego de Cabrera y Sotomayor, chevalier
del habito de Calatrava, qui me fit voir la salle de l'Inquisition; tous
les coins et les prisons et le lieu o se donne la gne aux accuss, et
il me dit qu'il y avait fort longtemps qu'il tait prisonnier de
l'Inquisition de cette nature. (_Relation de l'tat d'Espagne_, p. 87.)

[146] Ainsi que nous l'avons vu, les Espagnols taient fort sobres; mais
lorsqu'il s'agissait de repas de crmonie, ils se piquaient d'une
magnificence extraordinaire. Le marchal, dit le duc de Gramont, fut
dner chez l'amirante de Castille, qui lui fit un festin superbe et
magnifique,  la manire espagnole, c'est--dire pernicieux et duquel
personne ne put manger. J'y vis servir sept cents plats, tous aux armes
de l'amirante. Tout ce qui tait dedans tait safran et dor; puis je
les vis reporter comme ils taient venus, sans que personne de tout ce
qui tait  table y pt tter, et le dner dura plus de quatre heures.
(_Collection des Mmoires relatifs  l'histoire de France_, t. XXXI, p.
317.)

[147] Il s'agit probablement de ces petits jambons vermeils sur
lesquels le duc de Saint-Simon s'extasie, fort rares en Espagne mme,
qui ne se font que chez le duc d'Arcos et deux autres seigneurs, de
cochons renferms dans des espces de petits parcs remplis de halliers,
o tout fourmille de vipres dont ces cochons se nourrissent uniquement.
(_Mmoires du duc de Saint-Simon_, t. XIX, p. 131.)

[148] Les tmoignages des contemporains sont trop unanimes, pour qu'il
soit possible de douter de la dpopulation rapide de l'Espagne au
dix-septime sicle. Il est difficile seulement de la formuler
exactement. L'organisation sociale n'tait pas encore assez avance pour
que les gouvernements eux-mmes pussent s'en rendre compte autrement que
d'une manire approximative. Nous nous bornerons donc  donner les
chiffres suivants: Un recensement fait en 1594, poque o l'Amrique
avait dj enlev  l'Espagne un grand nombre d'migrants, donna un
chiffre de 8,206,791 mes. Au commencement du rgne de Philippe IV, la
totalit de la population n'excdait gure plus de 6,000,000. Sous le
rgne de Charles III, elle tait de 5,700,000 mes. Enfin, nous trouvons
un terme de comparaison dans le chiffre de la population, sous la
domination des Bourbons. En 1726, elle s'levait  6,025,000; en 1768, 
9,307,000; en 1797,  10,541,000; et en 1825,  14,000,000. (Weiss, t.
II, p. 72, 75, 383.)

[149] Les gentilshommes ne demeurent pas  la campagne, comme en France
et en Allemagne, de faon que demeurant tous dans les villes, et n'ayant
aucun droit ni privilge de chasse par-dessus les bourgeois et n'ayant
aucune justice  fief, ni vassaux, comme nos gentilshommes qui sont
seigneurs de leurs paroisses, ils n'ont aucune prrogative par-dessus
les bourgeois, si ce n'est les gentilshommes d'Aragon, dont je ne parle
point, de faon que ce que l'on appelle hijosdalgos n'est gure
diffrent des simples artisans qu'ils appellent officiales, que l'on
appelle aussi caballeros, encore que ce soient des cordonniers et autres
artisans, qui sont tous habills de noir, avec des bas d'estame tirs et
la golille et l'pe au ct, comme les plus grands seigneurs.

Ainsi,  bien parler, on ne sait ce que c'est que la simple noblesse qui
est la plus considrable en France, et il n'y a de noblesse que ceux qui
ont los habitos des ordres militaires et  ce que l'on appelle titulos,
qui sont les comtes, marquis ou ducs. (_tat de l'Espagne_, p. 96.)

[150] Je n'eus pas de peine  dcouvrir, dit Gourville, l'extrme
paresse et en mme temps la vanit de ces peuples. Il y a des ouvriers
pour faire des couteaux, mais il n'y en aurait pas pour les aiguiser, si
une infinit de Franais, que nous appelons gagne-petit, ne se
rpandaient par toute l'Espagne. Il en est de mme des savetiers et des
porteurs d'eau de Madrid. La Guyenne et d'autres provinces de France
fournissent un grand nombre d'hommes pour couper le bl et le battre.
Les Espagnols appellent ces gens-l gavoches et les mprisent
extrmement. (_Collection des Mmoires relatifs  l'histoire de
France._)

Il rsulte galement d'une dpche du marquis de Villars, qu'il y avait
de son temps en Espagne 67,000 Franais, plus une foule considrable de
marchands et d'ouvriers italiens, allemands et anglais. Leur concours
fut jug si ncessaire, que Philippe IV, pour les attirer, les exempta
pour six ans de l'impt. (Weiss, t. II, p. 146, 147, 149.)

[151] On ferait un volume de toutes les superstitions des Espagnols.
Nous en citerons quelques traits perdus dans les mmoires des Franais
qui accompagnrent Philippe V. Ainsi le chambellan, comte de Benevente,
vint, les larmes aux yeux, avertir Louville de se dfier d'une berline
attele qui devait tre donne au Roi et qui, disait-il, devait, par un
sortilge, devenir caisse d'oranger, pendant que le Roi deviendrait
oranger en caisse. Une autre fois, il s'agissait de la perruque du Roi,
affaire d'tat, s'il en fut, pour le mayordomo-mayor. La prudence
exigeait qu'il s'informt  qui avaient appartenu les cheveux de cette
perruque, car ils pouvaient tre ensorcels. Le marchal de Berwick
s'avance pour assiger Pampelune. A la vue de son arme, les habitants
s'tonnent, ils n'en peuvent croire leurs yeux, ils croient  quelque
malfice,  quelque vision manant du Diable. Le clerg se rend sur les
remparts, exorcise les tres fantastiques qui s'approchent, et il ne
reconnat la ralit que lorsque les balles viennent siffler  ses
oreilles.

[152] Le duc de Saint-Simon en cite un exemple curieux. La Reine Louise
de Savoie, chassant avec Philippe V, tomba le pied pris dans son trier
qui l'entranait. Le premier cuyer, Don Alonzo Manrique, depuis duc del
Arco, eut l'adresse et la lgret de se jeter  bas de son cheval et de
courir assez vite pour dgager le pied de la Reine. Aussitt aprs, il
remonta  cheval et s'enfuit  toutes jambes jusqu'au premier couvent
qu'il put trouver. C'est qu'en Espagne, toucher aux pieds de la Reine
est un crime digne de mort. (_Mmoires du duc de Saint-Simon_, t. XVIII,
p. 370.)

[153] Madame de Maintenon, crivait la princesse des Ursins, rirait bien
si elle savait tous les dtails de ma charge. Dites-lui, je vous
supplie, que c'est moi qui ai l'honneur de prendre la robe de chambre du
roi d'Espagne, lorsqu'il se met au lit et de la lui donner avec ses
pantoufles quand il se lve. Jusque-l, je prendrais patience; mais que
tous les soirs, quand le Roi entre chez la Reine pour se coucher, le
comte de Benavente me charge de l'pe de Sa Majest, d'un pot de
chambre et d'une lampe que je renverse ordinairement sur mes habits,
cela est trop grotesque. (_La Princesse des Ursins_, par Combes, p.
176.)--Paris, 1858.

[154] C'est une belle chose que l'tiquette, crivait le marquis de
Louville. La Reine vient d'avoir l'agrment de ses quatorze ans
accomplis. La fte, en pareille occasion, est grande en ce pays. On l'a
clbre, comme vous l'allez voir, avec un haut clat. Il y eut
baise-main gnral, et Vaset entra solennellement au milieu du cercle de
la cour en disant  haute voix: _La Reyna tiena sus reglas._ Je crus
qu'il tait devenu fou, mais j'tais le seul  le croire. (_Mmoires de
Louville_, t. II, p. 107.)

[155] Il ne reste plus  la cour d'Espagne, dit le duc de Saint-Simon,
trace aucune de cette tolrance de la vanit prtexte de la galanterie
espagnole de l'ancien temps, de personnes qui s'y couvrent sans aucun
droit que celui de son entretien avec la dame qu'il sert, dont l'amour
le transporte au point de ne savoir ce qu'il fait, si le Roi ou la Reine
sont prsents, et s'il est couvert ou non. (_Mmoires_, t. III, p. 274.)

Il est galement fait mention dans la _Relation de l'tat d'Espagne_,
des embevecidos, si perdus ou si attentifs  considrer leur dame,
qu'ils ne songent pas qu'ils sont devant la Reine.

[156] La marquise de Villars mentionne dans ses lettres ce nain qui, par
son babil, entretenait la conversation avec le Roi.

[157] Le duc de Saint-Simon donne sur cette coutume, connue sous le nom
de Saccade du Vicaire, de longs dtails que nous reproduisons dans la
note G de l'appendice.

[158] Nous donnons cette liste des vchs, gouvernements, telle quelle;
car, bien que gnralement exacte, comme nous avons pris soin de nous en
assurer, madame d'Aulnoy semble possder des notions assez vagues et
mme fantasques sur la gographie. Nous dclinons donc toute
responsabilit d'exactitude.





End of the Project Gutenberg EBook of La cour et la ville de Madrid vers la
fin du XVIIe sicle, by Marie-Catherine de Berneville, c d' Aulnoy

*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LA COUR ET LA VILLE DE MADRID ***

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     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit https://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: https://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     https://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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