Project Gutenberg's Les parisiennes de Paris, by Thodore de Banville

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Title: Les parisiennes de Paris

Author: Thodore de Banville

Release Date: March 4, 2006 [EBook #17915]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES PARISIENNES DE PARIS ***




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                        THODORE DE BANVILLE


                                 LES
                             PARISIENNES
                               DE PARIS



                                PARIS

                MICHEL LVY FRRES, LIBRAIRES DITEURS
                  RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD
                          DES ITALIENS, 15
                     _A LA LIBRAIRIE NOUVELLE_

                                1866


A
THODORE BARRIRE



MON CHER AMI,

Un Parisien convaincu, ft-il mme occup sans relche  faire vibrer
les terribles cordes de la Lyre fabuleuse, dcouvre involontairement
plus de Florides ignores que le plus hardi navigateur conduit vers
l'Inconnu par les ouragans, les flots et les toiles. A mes moments
perdus, quand la farouche matresse laissait une heure de rpit 
ma fivre, j'ai essay, moi aussi, de rassembler mes souvenirs et
de recueillir quelques notes pour la Comdie de notre temps. Ces
impressions, fixes  la hte, ne dois-je pas vous les offrir,  vous
qui avez pu contempler sans voile la prestigieuse Thalie moderne, et qui
l'avez si rsolment embrasse sans vous laisser mordre par les
flammes de ses prunelles, ni assourdir par ses grelots sonores? Mes
_Parisiennes_, arraches toutes palpitantes  la vie actuelle, devront
tre merveilleusement protges par le nom victorieux qui a sign
_L'Hritage de Monsieur Plumet_ et _Les Faux Bons-Hommes_; mais cette
ddicace ne vous porte pas seulement le tmoignage de ma sincre et
vive sympathie pour votre talent littraire, veuillez y voir aussi
l'assurance des sentiments bien affectueux de votre dvou,

Th. de B.




                           DEVANT LE RIDEAU


O Muses modernes! vous dont les chapeaux tout petits sont des merveilles
de caprice et dont les robes effrnes semblent vouloir engloutir
l'univers sous des flots d'toffes de soie aux mille couleurs,
inspirez-moi! soyez mes soleils, grappes, agrafes et noeuds de diamants!
Parfums de la poudre de fleur de riz  l'iris et du savon vert tendre au
suc de laitue, donnez  cette oeuvre une actualit agaante! Car je veux
crayonner  la sanguine quelques Parisiennes, vivantes  l'heure mme
o je fume la cigarette que voici, avec la tranquillit d'un sage.
Pourtant, je le sais de reste, il serait plus prudent mille fois de
lutter contre Price et contre Bonnaire, contre l'homme au tremplin et
l'homme  la perche, et il serait plus facile aussi de monter, comme
nous l'avons vu faire, au sommet d'une chelle que rien ne soutient, et
de jouer l, sur la quatrime corde, les variations de Paganini, que de
vouloir retracer ces types effroyablement invraisemblables  force de
vrit! Mais l'artiste ne doit-il pas se rsigner gaiement  dompter,
chaque jour,  grands efforts de muscles et de reins, les voluptueuses
Chimres de l'Impossible, et  les enchaner de liens d'or, sans avoir
un instant cess de sourire? Donc, cher lecteur, regarde passer,
au bruit du satin qu'on froisse et au bruit de l'or, pudiques et
amoureuses, et insolentes et souverainement matresses des lgances,
les Parisiennes de Paris, ces femmes mystrieuses dont les toutes
petites mains dplacent des montagnes. Si je faiblis en voulant pntrer
et traduire le secret parfois surhumain de ces existences, du moins
j'aurai choisi des modles dignes de ton attention et que tu ne verras
pas reprsenter  tous les coins de rue par la lithographie  deux sous.
Je n'imiterai pas ces cruels faiseurs de Physiologies qui te rapportent
tous les ans comme des types nouveaux et curieux la Lorette, la
Grisette, la Portire et l'lve du Conservatoire. Mes femmes, qui
vivront si quelque Vnus complaisante les anime selon ma prire, n'ont
pas t dflores par le thtre et par les images, et avant de les voir
dfiler dans ce petit livre, tu ne les as rencontres que dans la vie,
o l'on coudoie tout le monde sans voir personne, car chacun marche
devant lui en aveugle, ivre de sa passion et de son rve! Mais je te
dois l'explication de mon titre, qui et fait frmir le bon Nodier
 l'poque o ce pote prvoyait dj que nous parlerions bientt un
franais de fantaisie, et que Vaugelas pourrait se promener sans tre
reconnu  travers les nouvelles alles du jardin littraire. Toutefois
je ne te ferai pas l'injure de redire ici qu'il peut y avoir des
Parisiennes ailleurs qu' Paris, puisque tu as l sous la main un
exemplaire bien complet de ta chre _Comdie Humaine_. Il est bien
entendu, n'est-ce pas, que par toute la terre et partout o l'homme
a bti des villes, une femme rellement belle, riche, lgante et
spirituelle est une Parisienne. D'abord et avant tout tre une femme
honnte, possder trente mille francs de rente et se faire habiller par
une vraie couturire, savoir la musique  fond et ne jamais toucher du
piano, avoir lu les potes et les historiens et ne pas crire, montrer
une chevelure irrprochablement brosse et des dents nettement blanches,
porter des bas fins comme une nue trame et bien tirs sur la jambe,
tre gante et chausse avec gnie, savoir arranger une corbeille de
fruits et disposer les fleurs d'une jardinire et toucher  un livre
sans le fltrir, enfin pouvoir donner le ton et la rplique dans une
causerie, sont des qualits qu'on ne runit pas sans tre ncessairement
une Parisienne, lors mme qu'on habiterait Chteaudun et les plus plates
villes de la Beauce. Mais Paris, cette ville consacre  la pense,
au travail et  l'amour, o tout le monde mne  fin des oeuvres
gigantesques, et o, sans se lasser, on recommence sans cesse  vouloir
rouler au haut de la montagne verdoyante un amour qui retombe sur vous
comme le rocher de Sisyphe et vous crase, Paris dsespr de passions
et affol de joie, fcond jusqu' pouvanter, et si magnifiquement
loquent, spirituel et avide de posie, cre pour lui et par la force
des choses des Parisiennes spciales, qui ne peuvent exister qu' Paris,
par Paris et pour Paris. Pass la banlieue, elles s'vanouiraient comme
des ombres vaines, car elles n'auraient plus de raison d'tre et ne
trouveraient plus autour d'elles l'air qu'elles respirent. Celles-l,
nes parmi les enchantements, et qui sont sorties parfaites de la
chaudire o Paris, comme les dmons de _La Tentation_, entasse des
papillons et des vipres, celles-l, dis-je, sont nos hrones,
les Parisiennes de Paris, fugitives et blouissantes figures que
j'esquisserai de mon mieux avec ton aide,  lecteur, dont l'intelligence
cratrice a collabor  tous les pomes. Bientt peut-tre, et Dieu
le veuille, un vritable peintre nous prendra ces crayonnages, et les
transportera sur une toile palpitante de vie. Alors le sang courra sous
les belles chairs; dans les chevelures, l'or de Rubens frissonnera sous
le vent, les draperies frmiront agites par des mouvements hardis,
et nos femmes marcheront sous les lambris et sous le ciel, foulant les
fleurs des tapis et les gazons des grands jardins luxuriants. Ce cher
voleur sera le bienvenu et pourra usurper son bien o il le trouvera,
car nous lui laisserons la clef sur la porte, et nous ne voulons pas
mme nouer les cordons des cartons o nous allons enfermer ces
feuilles lgres. Quand on trouve toute faite une scne comme celle des
_Fourberies de Scapin_: Que diable allait-il faire dans cette galre?
on a parfaitement raison de l'emprunter pour toujours; vienne donc
Molire! Mais nous, tchons du moins d'tre Cyrano, et de prparer
quelques proies  dvorer, si nous en avons le temps et le pouvoir,
entre deux sonnets  Phyllis et entre deux voyages au pays de la Lune!




                     LES PARISIENNES DE PARIS




                                I

                          LA FEMME-ANGE

                      --LODIE DE LUXEUIL--


Vous avez rencontr lodie.

Vous connaissez ces premires reprsentations qui sont un vnement dans
la ville. Lorsqu'il s'agit de juger l'oeuvre d'un homme minent ou mme
une comdie  scandale, il semble que ds le matin Paris bouillonne
comme si la pense du pote parlait d'avance  nos mes  travers le
rideau immobile et  travers le manuscrit ferm. Le soir venu, par une
inexplicable magie, tout s'anime jusqu'au paroxysme de la vie fbrile.
Les toilettes et les visages rayonnent dans la lumire folle; plaintes,
gmissements et fanfares d'allgresse, les cordes des instruments et les
cuivres de Sax rsonnent d'une sonorit inconnue. Un vent d'orage courbe
silencieuses ces mille ttes parmi lesquelles la foule reconnat et
salue ses idoles.

Tout  coup, par un mouvement imprvu, quelques personnes s'cartent ou
changent de place, et laissent  dcouvert une loge jusque-l cache;
alors se dtache devant vous une apparition dont vous ne perdrez jamais
le souvenir.

Ple, idale, tremblante, mollement accoude sur le devant de cette loge
claire par un globe dpoli, une potique figure rve, absorbe dans
quelque douloureuse extase. Les ombres d'une ingurissable mlancolie
flottent parmi les lignes divinement naves de son visage. Vtue d'une
robe de soie blanche unie, la tte et le cou envelopps et noys dans
une brume de gaze blanche, blanche elle-mme comme ses voiles, cette
femme, est-ce une femme? semble pleurer amrement les cieux d'o elle
est descendue. Ses grands yeux d'or, avides d'ther, veulent percer
les votes du thtre et boire le ciel. videmment elle cherche avec
inquitude ses ailes sans tache, et si ses petites mains s'agitent
ainsi, c'est qu'elles ne trouvent plus  son ct la harpe sur laquelle
elle chantait des joies ineffables, l-haut dans les voies lactes
fleuries d'toiles. Vous diriez d'un lis transplant dans le verger d'un
bourgeois: elle va mourir.

--Messieurs, dit au foyer l'implacable critique Rosier, vous voil bien
avec votre amour du merveilleux  tout prix, et vous avez bien vite fait
de tisser une robe virginale. Je veux bien tout ce que vous voudrez, et
l'autre soir, pendant que madame Lafontaine jouait _L'cole des Femmes_,
j'ai vu comme vous l'tonnement de madame de Luxeuil. Certes, et j'en
tombe d'accord, au moment o Arnolphe expose les singulires ides
d'Agns sur la manire dont les enfants viennent au monde, les beaux
regards de votre lodie ont eu une expression que ni Mars ni Dorval
n'auraient pu jouer. Ils disaient clairement, loquemment: _N'est-ce
donc pas ainsi?_ Mais enfin, que pouvez-vous en conclure? Ce pauvre
Luxeuil tait un trs-terrestre colonel de carabiniers, et les trois
enfants qu'il a laisss  sa femme se portent bien.

--Ah! rpondit le blond et doux pote mile de Nanteuil, il ne faut pas
vouloir tout expliquer! Si madame de Luxeuil jouait cette comdie-l,
elle serait la plus cynique des cratures et elle ne nous occuperait pas
ainsi tous. Pourquoi ne pas admettre le surnaturel, toujours bien plus
facile  comprendre que ce que nous voyons dans la vie?

--Et, fit  son tour le journaliste Simonet, pourquoi ne pas admettre
aussi que Climne a fait des progrs depuis le grand sicle? Vous savez
que les anges, s'ils ne donnent rien, veulent tre adors  toute
force. Une bonne fois, trois des lvites ont pouss  bout votre lodie
immatrielle, et lui ont demand en face des explications. Devinez ce
qu'elle a rpondu? Vous allez me dire si l'autre Climne peut bien se
pendre! Elle a embrass dans un mme regard ses trois amoureux, et d'une
voix mue, attendrie, dsespre comme la lyre, elle a cri ces mots
sublimes: _Ah! vous ne m'aimez pas!_ Tout haut, notez bien cela, et
personne n'a boug, ce qui parat tre le comble de l'art.

--Oui, reprit Rosier, qu'on se promne vers le soir sur le lac d'Enghien
ou sur le lac de Cme, on la rencontre toujours chevele  la brise,
dans de petits bateaux! Preuve certaine qu'elle a trop lu Lamartine
et qu'elle veut accaparer cette corde-l. Cette jeune et jolie veuve a
compris tout bonnement qu' Paris les affaires d'argent et les affaires
d'amour nous laissent une affreuse fatigue de la ralit, et elle a pris
comme spcialit l'Idal.

Le pote regarda finement ses interlocuteurs.

--Voil qui est trop simple, dit-il. Comme moi, l'un de vous au moins
a t une fois dans sa vie persuad par une conversation d'un quart
d'heure, et tout le monde le serait.

--Persuad de quoi? Persuad qu'lodie est un ange... tout  fait
ignorant?

--Oui.

--Mais ses enfants?

--Mon Dieu! la lettre tue! Tenez, voulez-vous entendre ce que madame de
Luxeuil m'a dit  moi-mme? Mon pauvre ami, ce peintre que vous savez,
tait parti pour Nice, o il va _ne pas_ se gurir des alternatives
d'espoir et de dsespoir que cre involontairement lodie. Car (moi j'en
suis sr!) elle va au ciel toutes les nuits, et ne se rappelle pas le
lendemain ce qu'elle a dit la veille: Mais, enfin, mon cher mile,
m'a demand madame de Luxeuil avec la curiosit ingnue d'un enfant,
pourquoi votre ami est-il parti? _Que voulait-il donc de moi?_

A ce moment-l, je l'ai regarde fixement, bloui, fou, irrit; j'avais
dans mes yeux toute l'indignation d'un coeur honnte. lodie ne s'est
pas trouble, elle n'a pas rougi, rien n'tait jou, elle ne mentait
pas. Comme vous l'imaginez, les bras m'en tombaient, mais j'ai t
convaincu, et il fallait tre convaincu  moins d'tre un athe ou un
imbcile.

--C'est gal, dit Rosier, au diable la posie lamartinienne, et tous
ceux qui boivent des cascatelles et qui s'en vont dans les clairires
manger, sur le coup de minuit, des salades de sensitives! En rentrant
chez moi, je veux qu'on m'apporte un jambon d'York bien rose et mon
Rabelais, et une bouteille d'un de ces grands vins qui contiennent
non-seulement l'amour et l'esprit, mais aussi tout le bon sens franais.
Car vous auriez bien pu me rendre fou!

--D'ailleurs voil l'entr'acte fini. Allons un peu voir le second acte
des _Parisiens_ et couter ce que dit Desgenais.




                                 II

                   LA BONNE DES GRANDES OCCASIONS

                            --THRSE--


En gnral, j'ai l'amour de la typographie classique; mais, spcialement
pour ce chapitre, permettez-moi l'alina! L'alina seul,  dfaut du
rhythme, peut me fournir le lyrisme indispensable  ce couplet de la vie
transcendante.

On suppose parfois que l'existence de courtisane est ce qu'il y a au
monde de plus ais  entreprendre et  soutenir. N'est-ce pas le cas de
rpter avec Mimi: On croit que c'est facile, on se trompe joliment,
va!

Nos lecteurs ont plus d'instinct que cela. Ils devinent que beaut
surhumaine, grce enchanteresse, force, rsignation, patience, l'agilit
du serpent et la souplesse du tigre, l'esprit parisien et le froce
amour de l'or, il faut dj runir toutes les qualits avec lesquelles
on remuerait l'univers, pour arriver  ce triste rsultat d'tre une
crature adore, envie et mprise sous sa robe clatante, sous ses
rubis teints de sang humain, et sous ses diamants, qui sont des larmes
de dsespoir cristallises.

Il y a une haine qui dure depuis cinq mille ans, un duel terrible. Toute
enfant, rose et blonde, couche dans son berceau, quand la petite fille
pauvre va sourire  sa mre, elle aperoit debout sur le seuil un maigre
fantme, et elle crie, malgr les caresses de sa mre.

Puis elle grandit; comme les oiseaux, elle envoie au ciel sa jeune
chanson. Elle se regarde dans un bout de miroir cass: elle est belle.

Elle voit aux vitrines des peignes d'caille blonde, et elle se dit:
Voil qui peignera bien ma chevelure de soleil et d'or; voil pour
en attacher les noeuds, les boucles ruisselantes et les torsades
effrnes.

Elle voit de riches toffes. Voil, dit-elle, pour parer mon corps
gracieux et souple.

Elle voit chez le marchand de comestibles des forts d'asperges plus
grosses que des cdres, des perdreaux dsesprment truffs, des
fraises rougissantes et parfumes. Elle dit: Voil ce que j'aimerai
 dchiqueter et ce que je croquerai bien avec mes dents blanches! Et
elle dit en regardant les flacons: Je remplirai mon verre de ces vins
d'carlate, et, levant mes bras, je boirai  la jeunesse amoureuse!

Mais le fantme ne l'a pas quitte. Il lui tend un morceau de pain
de munition, un verre d'eau trouble et un sayon de toile rapic. Il
murmure  son oreille: Tu es  moi. Voici ton festin et voici ta robe.
Ah! quelle moue fait  ce coup-l la petite demoiselle!

Mais quoi! on l'instruit bien vite et elle apprend les nouvelles!
Elle entend dire que, moyennant quelques concessions, des personnes
obligeantes vous logent dans des appartements si bien tendus de soie, et
matelasss, et capitonns, et garnis de tapis d'Aubusson, qu'on n'entend
plus marcher dans le corridor les pieds de marbre du fantme.

Dans ces heureuses demeures, il y a aux portes de si jolis petits
verrous et de si excellentes serrures anglaises, que le fantme ne
peut pas entrer et se casse les ongles contre le fer poli et le bois de
chne.

Aussitt la jeune fille se met en qute des criteaux de location. Un
monsieur soigneux fait mettre  ses portes pour trois cent mille
francs de serrures et de verrous, et elle-mme, la folle Musette, elle
s'enveloppe d'un divin peignoir de cachemire, elle tend  son amant un
cigare bien sec et bien allum, et elle dit  sa servante Julie de faire
flamber un grand feu dans l'tre. Puis elle allume les bougies, elle
remplit les verres et elle saute de joie, et, frappant dans ses petites
mains, elle interpelle le fantme  travers la porte:

Va! lui crie-t-elle, va, Misre ma mie, morfonds-toi bien sur ma natte
et casse bien tes ongles contre ma serrure! Moi j'ai chaud et je suis
heureuse! J'ai mes bras passs autour du cou d'un beau jeune homme, et
je chante devant le feu clair, et je bois le vin du Vsuve; et voil
comme je suis  toi, abominable vision de mon enfance!

Bah! peine perdue que tout cela.

Sitt qu'un jeune amoureux imprudent ou une femme de chambre trop
grillarde laissent par hasard la porte entr'ouverte en allant acheter
du tabac  fumer ou du cold-cream, la Misre entre.

Elle ouvre les fentres toutes grandes.

Elle va aux porte-manteaux, aux garde-robes, aux armoires  glace, aux
armoires sans glace. Elle prend les toiles fines, les batistes, les
linons, les dentelles, les soieries, les velours, les moires, les
joyaux. Elle jette le tout dans la rue et tend  Musette son vieux sayon
rapic.

Elle va  la cuisine, te le rti de la broche, le jette  la rue, et,
dans le plat qui tait destin  le recevoir, elle glisse  sa place la
hideuse charcuterie, qu'elle a apporte dans un papier huileux.

Elle jette les maux, les chandeliers d'argent, les vases craquels, les
coupes de Svres, et pose sur la chemine nue le pot  l'eau brch et
la chandelle fiche dans une bouteille.

Elle fait signe  de grands diables de commissionnaires, qui viennent
emporter les meubles, les tapis, les rideaux, les tentures, et qui,  la
place de tout cela, installent le lit de bois blanc peint en acajou, les
deux chaises de merisier teint, la malle, la gravure  l'aquatinte, et
les deux tasses dores gagnes au jeu de billard du bal Mabille.

Puis elle sort menaante et sereine, en laissant derrire elle une odeur
de moisissure et des montagnes de papier timbr, tandis que Musette
se tord les bras et clate en sanglots, ou, abrutie par la douleur,
s'assied sur la malle et reste immobile comme une idiote.

Alors,

Quand la Misre est vraiment bien entre chez la courtisane;

Lorsqu'il n'y a plus de ressource ni de spectre de ressource, ni de vain
espoir d'une ressource chimrique;

Que tout est fini;

Lorsqu'il n'y a plus ni le protecteur, ni le monsieur qui vient
seulement quelquefois pour causer, ni l'amant, ni l'ami de l'amant, ni
l'amant de l'amie, ni le jeune homme avec qui l'amant s'est brouill
parce qu'il le souponnait  tort de faire la cour  Musette, ni
l'artiste qu'on aime seulement comme un frre parce qu'il a t
si obligeant, ni le grand garon qu'on mprise, mais qu'on reoit
cependant parce qu'il faut mnager ces gens-l, ni le petit filleul
sans consquence qui n'a que dix-sept ans;

Lorsqu'on a puis les cent francs et les louis, et les dix francs, et
les cinq francs et les quarante sous;

Quand on a emprunt vingt sous  la femme de mnage, et dix sous  la
portire, et deux sous  la laitire;

Quand on a vendu la dernire chemise  la dernire marchande  la
toilette, et le dernier mouchoir de coton  la dernire revendeuse
borgne;

Quand on a emprunt un bouillon  la voisine sous prtexte que son
pot-au-feu avait bonne mine, et que, depuis ce bouillon aval, on est
reste un jour et demi sans manger;

Lorsqu'il n'y a plus qu' mourir;

Alors,

On va chercher THRSE, _la bonne des grandes occasions_. On va
chercher Thrse, et Thrse trouve de l'argent, comme Scapin et comme
Mascarille; que dis-je! avec plus de gnie cent fois, car ces princes de
la Bohme soutiraient des cus aux plus crdules des pres, tandis que
Thrse les gratte et les arrache sur les implacables rochers de la
civilisation parisienne. Elle force les pierres  suer de l'or, monnoie
le nant, escompte le brouillard, et vend le diable cach au fond des
bourses vides.

Elle trouve de l'argent! elle en trouve pour payer le propritaire,
pour ravoir les diamants et pour acheter du jambon de Bayonne. Par quel
procd? par quelle intrigue? par quels abominables malfices? M. de
Humboldt, qui sait tout, ne devinerait assurment pas cela; mais quand
on a vu Thrse partir en chasse avec l'oeil bouillant de courroux,
Thrse agitant, comme une menace et comme un dfi, le cabas de paille
qu'elle emporte toujours vide et qu'elle rapporte toujours plein, on
peut juger qu'elle ne s'en va pas  des combats pour rire! A-t-elle un
charme pour magntiser les pices d'or comme on a cru que les serpents
magntisaient les oiseaux, ou bien, comme l'aurait pens Thodore
Hoffmann, est-ce le diable lui-mme qui les lui donne dans quelque bouge
obscur, rue de la Limace?

Quoi qu'il en soit, il y a trente ans, mille ans peut-tre! que Thrse
trouve de l'argent, et elle n'a jamais eu d'argent. Elle ne veut pas
en avoir, elle ddaigne l'argent, elle ddaigne la vie, et se hait
elle-mme; elle ne vit plus que par une passion sauvage, celle de
l'_Incarnation_, par laquelle Vautrin se voyait revivre sous les traits
charmants de Lucien de Rubempr. Elle devient la ressource, l'me et la
vie mme des courtisanes dsespres; elle leur insuffle sa volont et
leur infuse son sang.

A la voix de Thrse, le boulanger, le boucher et l'picier sont rentrs
dans le devoir; des meubles de palissandre, des robes de soie et une
vaisselle neuve ont paru par enchantement; mais la courtisane a un
matre, comme si elle avait sign un pacte avec son sang.

Elle n'a plus le droit de vouloir ni de penser, ni de rver. Cruelles
amours, et vous caprices divins, fermez vos ailes! il faut obir 
Thrse. Cette Marco chevele qui menait hier la gentry  coups
de cravache, aujourd'hui, voyez-la au balcon des Italiens! Avant de
rpondre a un regard ardent, elle lve timidement les yeux vers Thrse
pour savoir si Thrse lui permet d'tre touche et de sentir brler ses
veines. Un soir elle s'est chappe; la voil  demi couche sur un lit
de repos;  ct d'elle, sur un guridon, le vin du Rhin, vers dans les
verres couleur d'meraude, attire les rayons d'une lampe discrte. A ses
pieds, un enfant, beau comme l'Amour, la supplie tout en larmes, et elle
lui abandonne ses mains moites et tremblantes.

Mais tout  coup minuit sonne; elle se lve comme pousse par un
ressort; elle s'crie avec consternation: Il faut que je parte.

Aprs mille prires, aprs avoir puis tous les moyens de la retenir,
le jeune homme lui dit enfin:--Mais qui vous rappelle chez vous, est-ce
votre mre?

--Ah! rpond la jeune fille, si ce n'tait qu'une mre! et elle ajoute
avec la sombre douleur des damns: C'est Thrse!

Comme si ce nom devait rpondre  tout, et, en effet, il rpond  tout.

Il faut voir Thrse rentrer en possession des maisons d'o l'avait
exile le Bonheur. Avec quelle arrogance elle tend des cordes aux murs
du salon pour y faire scher _son_ linge, et comme elle sait dire
en tragdienne: Passez-vous donc de moi! Regardez-la, menaante,
demi-ivre, avec ses petits yeux, sa bouche fendue  coups de sabre
et ses pais cheveux gris! Vient-elle de la nuit du Walpurgis, ou
travaillait-elle, en attendant Macbeth, au fameux pot-au-feu des
sorcires?

Jamais de comptes avec Thrse. Elle fournit toujours, elle donne
toujours, et elle met tout cela _sur son livre_. Quand on sera heureuse,
quand on l'aura chasse avec toutes les plus folles ivresses de la joie,
on lui payera la dette tous les mois par -compte. Thrse sait avec
quel bonheur on la chassera, elle le dit tous les jours, elle s'en vante
et elle s'en venge. Ah! quoi qu'en dise un pote, le seul livre, ce
n'est pas l'_Iliade_, c'est le livre de Thrse!

On sait qu' la suite de ses folles amours avec un aventurier espagnol,
la plus grande cantatrice de l'Europe, cette Luigia qu'on paye quatre
mille francs par soire, avait vu sa fortune presque dtruite. Avant de
partir pour l'Amrique, pendant les deux derniers mois qu'elle passa
 Londres et  Paris, il lui fallut prendre la bonne des grandes
occasions, l'immortelle Thrse.

Entoure d'amis fidles qui l'avaient accompagne jusqu'au navire sur
lequel elle s'embarquait pour la conqute de la Toison-d'Or, la bonne
et joyeuse artiste riait trs-gaiement de ses msaventures. Mais  une
pense soudaine, un nuage passa sur ses yeux, et elle fit l'adorable
petite moue que nous aimons tant.

--Ah! murmura-t-elle en mettant le pied sur le navire, il y a une seule
chose qui m'ennuie, c'est le million que je dois  Thrse!

Deux jours aprs le dpart de Luigia, un de ceux qui taient venus lui
serrer une dernire fois la main, rencontrait  Paris, sur le boulevard
du Temple, la grisette Mousseline, cette violette du printemps.

--Mon pauvre ami! s'cria la nave fillette, j'ai t bien malheureuse,
allez; vous savez que j'avais vendu mes meubles pour Loredan, qui joue
 Batignolles. J'ai tant travaill que je me suis tire d'affaire. Mais,
dit-elle en baissant ses jolis yeux de pervenche, le malheur, c'est que
je dois trois cents francs  Thrse, sur son livre! Il me faudra au
moins deux ans _pour me racquitter_.

Deux tres sont lis l'un  l'autre par la fatalit bizarre de leur
existence, le jeune F..., qui a accept  Paris la succession de don
Juan, et Thrse. Depuis dix ans, sans se donner rendez-vous, ils vivent
sous le mme toit, chez des femmes diverses! Chaque fois qu'ils se
rencontrent dans une maison nouvelle, leur regard dit comme au bagne:
Quand sera-ce fini!

Thrse a sur les hommes et les choses des apprciations  rveiller
un mort. Vous nommez devant elle un de ces personnages dont la haute
position et le gnie incontest tiennent l'Europe en veil.

--Si je le connais? dit-elle: je le tutoie! Je l'ai vu chez Plagie, du
temps qu'elle le cachait de ses cranciers dans une petite chambre, au
septime!




                        L'INGNUE DE THTRE

                            --MRANCE--


_A mademoiselle Jacqueline Bouron, artiste dramatique en reprsentation
 Bourges._


Mon cher trsor,

Il parat que tu as un succs  tout casser, l-bas! et, s'il en tait
autrement, la ville de Jacques Coeur serait un peu bien difficile,
surtout pour une ville qui est morte. Depuis que l'omnibus du chemin de
fer brouette  l'htel du _Boeuf-Enrag_ des clbrits parisiennes, ils
n'ont pas vu souvent, j'imagine, une servante de Molire qui se porte
comme celle-l, en vraie fille de Toinon et de Dorine! Si ces trpasss
ne s'taient pas rveills un peu en voyant tes yeux d'enfer et tes
noirs sourcils et tes lvres que rougissent toutes les ardeurs de la
sant et de l'amour, s'ils n'taient pas rests extasis devant ce
chignon de cheveux noirs, assez lourd pour courber une tte moins fire
que la tienne; enfin, comme dit ma tante, _si leur sang n'avait pas fait
trois tours_ lorsqu'ils ont entendu ta voix hardie et superbe, c'est
qu'ils auraient t glacs et refroidis  jamais, et il n'y avait plus
d'esprance. Mais quoi! la nature a eu soin de te poser sur la joue une
mouche assassine que t'envient toutes les femmes relles; partout o il
y aura un homme, prince ou charbonnier, tu triompheras et vaincras par
ce signe!

Donc, c'est convenu,  Bourges comme partout, tu es envie, fte,
applaudie, et, ce qui vaut mieux, aime, et, ce qui vaut mieux,
heureuse! Rapporte-nous des tombereaux de fleurs et surtout beaucoup
d'argent, et mme, si tu veux, des souvenirs. Mais,  Jacqueline
fortune entre toutes les comdiennes, est-ce que tu as le temps d'avoir
des souvenirs, toi desse et reine de l'heure prsente, toujours
occupe  presser dans le cristal de ta coupe quelque grappe frachement
cueillie!

D'ailleurs, ce n'est pas de toi, mais de moi que je veux te parler
aujourd'hui. Je t'crirai une lettre tout goste, et j'ai besoin de
te confier tout, car aussi bien j'touffe, et je me meurs d'ennui, de
dgot et de dsespoir. Oui, ma chrie! et, si a n'tait pas trop bte,
je crois que j'irais me jeter  l'eau comme une grisette; mon me est
triste jusqu'au suicide et jusqu'au rchaud de charbon des repasseuses.
Ce n'est pas que je sois lasse de vivre, non! mais, tu le sais, toi qui
me connais jusque dans la moelle des os, au contraire, je suis lasse de
ne pas vivre, de m'agiter dans une ternelle fiction et d'tre rive 
un mensonge qui ne finit pas. Oh! Jacqueline, quel sort!

Ne prends pas le temps de t'tonner, coute-moi bien. Je t'cris
aprs une rupture, encore! aprs une rupture lche, assassine, entoure
d'hypocrisie comme tout ce qui est ma vie. Mon coeur est dchir en
deux, et personne ne peut me plaindre pour la catastrophe d'un amour que
je n'ai avou  personne, et que d'ailleurs j'ai bris moi-mme. Il y a
bien ma mre qui sait tout; mais, ma mre!...

Hein, les potes qui se sont plu  raconter les destines ironiques et
 mettre des pleurs dans les yeux de Triboulet, s'ils connaissaient
la vie d'une ingnue de thtre!... Mais, except nous deux, qui la
connatrait? Oui, tout saigne en moi, et il faut que je te fasse
toucher une  une toutes mes blessures; je veux te montrer le calice que
j'puise goutte  goutte, grand Dieu! depuis dix annes.

Pour une femme qui joue les ingnues, _les petites grues_, comme tu
dis si bien, ces anges domestiques, Rose, Emma, Adle, doues par les
auteurs de toutes les grces enfantines, on croit que la comdie est
finie quand le rideau est baiss; hlas, c'est l qu'elle commence!
Avoir pris pendant quatre heures des inflexions et des moues de
petite fille, avoir couru aprs les papillons en menaant de s'envoler
soi-mme, avoir cach son coeur et sa gorge sous cette robe de
mousseline blanche et sous ce ridicule tablier de soie  bretelles qui
au thtre sont le symbole de la jeunesse, ce n'est rien encore!

Le public est froce et veut plus que cela. Je gagne quinze
mille francs, soit; et les journaux proclament que je suis, depuis
mademoiselle Anas Aubert, la premire et la seule ingnue; sais-tu 
quel prix? Tu te rappelles dans la _Physiologie du Mariage_ ces phrases
dcisives comme le couteau de la guillotine, au-dessus desquelles Balzac
crit le mot _Axiomes_ en lettres capitales? Eh bien, coutes-en une
comme a; celle-l, je suis paye pour pouvoir la faire!

AXIOME:

_La rputation de talent d'une ingnue au thtre, est en raison
directe de sa rputation d'ingnuit  la ville._

Ces quelques mots ne te disent-ils pas toute l'horreur de ma vie?

Si elle a plus de dix-sept ans,

Si elle prend un amant,

Si elle se marie,

Si elle se montre coiffe  la Russe,

Si elle cesse une minute de s'habiller en baby et de parler
_gnan-gnan_,

Si ses cheveux brunissent,

S'il lui vient, comme  tout le monde, des bras et des paules, et le
reste; si ses mains s'achvent,

Si on la rencontre dans la rue donnant le bras  un ami de son pre (ce
qui arrive aux plus honntes jeunes filles),

Enfin,

Si elle est souponne d'en savoir plus qu'Agns,

Et d'avoir lu autre chose que les _Contes de Perrault_ et _Paul et
Virginie_,

L'ingnue n'existe plus, le thtre n'en veut plus, les auteurs n'en
veulent plus, les journaux n'en veulent plus, elle n'a qu' faire ses
malles et  aller jouer les dugnes en province!

Pour les autres comdiens, quand la pice est finie, tout est fini.
M. Beauvallet n'est pas forc d'tre terrible, ni M. Hyacinthe bouffon
lorsqu'ils se promnent sur le boulevard; moi, je ne peux jamais quitter
mon masque, et je couche avec! Toi, n'est-ce pas? tu as vingt-deux ans,
tu l'avoues, et tu te pares de ton clatante jeunesse. Ces magnifiques
sourcils dont je te parlais, et qui sont une de tes beauts, tu les vois
sans crainte paissir encore et se rejoindre en arc, comme ceux d'une
femme amoureuse et jalouse. En s'achevant, tes formes sont devenues
luxuriantes et splendides comme celles de la matresse de Titien, et
Molire ne s'en plaint pas. A seize ans, tu as aim, et pour ceux qui te
voyaient, pareille  une potique bacchante des anciens ges, ardente
et franche Bourguignonne de Joigny, fille de vignerons  la noire
chevelure, il aurait pour ainsi dire sembl monstrueux qu'il en ft
autrement. Mais moi! je le rpte, j'ai dix-sept ans et il faut que
j'aie dix-sept ans; j'y suis condamne. Mais, me diras-tu, pendant
combien de temps? pendant toujours! Mais si on se souvient que j'avais
dix-sept ans l'anne dernire, et que depuis cela il s'est coul une
anne? Ah! oui, question terrible! Eh bien! voil la rponse, il ne faut
pas qu'on s'en souvienne. Mais si mon coeur parle, si mon coeur bat? Il
ne faut pas qu'il batte! Rose, Emma et Adle n'ont pas de coeur chez M.
Scribe, et moi je suis Rose, je suis Emma, je suis Adle! Tout au plus
peuvent-elles rpondre en baissant les yeux aux madrigaux murmurs par
un fianc qui est leur cousin ou par un cousin qui est leur fianc, sur
l'air de _La Robe et les Bottes_, et c'est ce que je peux faire comme
elles si le coeur m'en dit, car ma mre m'a dnich pour cela un cousin
qui est n avec des gants, et qui copie ses habits, ses cravates, son
sourire et jusqu' ses moustaches absentes et  ses airs de tte sur
ceux de M. Berton, du Gymnase!

Sans ironie,  prsent, Jacqueline, voici la ralit de mon atroce
existence. Je me nomme, sur mon acte de naissance, Henriette-Ccile, de
beaux noms, comme tu vois, et pour avoir une allure enfantine, il m'a
fallu accepter le ridicule nom d'mrance, emprunt  un roman de madame
Ancelot. Il m'a fallu conserver  mes bandeaux, par quels procds!
cette nuance enfantine de blond ple avec des lumires d'or femelle que
nul enfant ne garde pass quatre ans, quoi qu'il arrive! Ces cheveux
qui, soigns comme d'autres, auraient vcu quarante ans, et qui meurent
de scheresse, je vois ce qu'il en reste aprs le dmloir, tous les
jours! Je porte une natte. Enfin,  Jacqueline! j'ai vingt-quatre ans!
Sous cette fausse enfance que je fais durer avec pouvante et  force
d'intrigues, je sens poindre des rides qui ne pardonneront pas. Chez ma
mre, comme au thtre, crois-tu que j'aie jamais eu le droit de quitter
les absurdes petits ouvrages au crochet et de prendre un livre srieux
qui m'instruirait, ou un beau roman qui me raconterait les penses et la
vie des autres, puisque moi je ne puis ni penser ni vivre! Non, car
on peut venir, et il faut qu'on me trouve vtue du tablier de soie
 bretelles, parlant _gnan-gnan_, et mme dans le salon de ma mre,
courant aprs les papillons de M. Scribe! Surtout et avant tout,  tout
ce qu'on dit et  tout ce qu'on nomme, il faut que je baisse les yeux et
que je rougisse, et pour cela, je te prie de le croire, je n'ai pas de
peine, car mon sang m'touffe!

Pourtant, j'ai aim; ce n'est pas avec toi que je ferai la bgueule!
Deux fois, hlas, oui! deux fois dj j'ai essay d'oublier mon enfer
dans les illusions de ce rve! J'ai connu l'amour, mais non pas comme
toi, en avouant firement celui que j'avais choisi et en me glorifiant
d'une passion sincre. C'est hypocritement, en mentant, en me cachant,
que j'ai prt mon coeur sans le donner, avec l'arrire-pense que je
tentais une chose impossible. Ces douces confidences, qui s'changent
aux clarts amies de la nuit et parmi ses ombres silencieuses, c'est
le jour que je les ai faites, au grand soleil qui les effare, dans une
maison o j'entrais voile, et d'o je sortais tremblante, masque avec
effroi de ma pudeur joue et de mon enfance d'emprunt. Et pourtant,
chaque fois que j'ai essay ainsi d'chapper  ma solitude j'esprais
bien que ce serait pour toujours; mais chaque fois il m'a fallu rompre
en me laissant juger comme la dernire des femmes sans coeur, car tu
connais notre situation?

Dix mille francs au moins par anne pour la toilette de thtre et
la toilette de ville, c'est ce que je dpense au bas mot pour tre
pauvrement vtue au milieu des grandes actrices, parmi lesquelles je
compte. Reste donc cinq mille francs pour vivre, ma mre, ma tante et
moi, dans un appartement qui en cote dj deux mille, et pour payer la
pension de ma petite soeur. Il arrive toujours un moment o les dettes
s'accumulent au point de rendre la vie impossible. Alors il faut avoir
recours  ces ressources mortelles que la vie de thtre nous impose, et
accepter cet or que le Vice et la Richesse nous vendent si cher. Mais,
comme je suis une ingnue! on obtient de notre _sauveur_ que tout se
passera mystrieusement et qu'il ne fera pas trophe de ma dfaite. On
obtient un cong du directeur, et _je vais passer quelques semaines chez
une parente_.

_C'est l_ que je suis en ce moment; chez quelle parente? dois-je te la
peindre? Dans un nid dor de Villeneuve-Saint-Georges, qui a cot deux
millions  embellir! Et, comme je te le disais, c'est pour venir chez
cette parente que j'ai rompu le seul amour pour lequel j'aurais pu
vivre; j'ai affront le mpris du seul homme qui ft digne de moi.
Hlas! Jacqueline, il aimait ton mrance comme sa soeur--et comme son
enfant; il m'apprenait  penser, il me redonnait la force de lever les
yeux au ciel. Pour sa figure, pour son esprit, je ne t'en parlerai pas;
il m'avait apport toute son me, je pouvais  mon gr la fouler sous
mes pieds ddaigneux ou la rchauffer sous mes lvres. Comment je l'ai
quitt, lui, lui  qui je m'tais vraiment donne, c'est une histoire
qui te ferait lever le coeur. Ma mre a jou, avec mon consentement,
l'ternelle et honteuse comdie que tu connais, et... elle ne m'a plus
quitte dans les coulisses! Je suis partie sans qu'il ait pu me dire un
mot, et moi, que lui aurais-je rpondu? O ciel! quel mensonge aurais-je
os ajouter  tous mes mensonges? Ami dj tant pleur et que je n'ai
pas mme le droit de pleurer! Maintenant, je pense, avec mille remords,
qu'il peut ne pas se consoler, et j'ai une ide plus douloureuse encore:
je songe qu'il peut se consoler et m'oublier, comme ce serait justice!

Imagine ce que nous sommes l'une et l'autre, ma mre et moi, et ce que
j'prouve quand elle me dit comme  un enfant: Tenez-vous droite! A
prsent je dois tre un monstre  tes yeux, mais ne fallait-il pas que
tu me visses telle que je suis pour m'aimer un peu encore, malgr tout,
afin qu'il me reste au monde une affection que je n'aie pas vole?

Quant  ma mre, mon rle d'ingnue  la ville lui imposait
l'obligation de me parler toujours svrement, comme  une petite fille
leve  la mode anglaise, et elle a pris le sien assez au srieux
pour me tracasser encore les portes fermes, et comme si elle croyait
rellement ce que tout le monde croit. Ce que je subis de tourments est
innarrable, et moi, dont le pass cache dj tant de regrets, je suis
surveille et gouverne comme si j'avais quatre ans!

Pourtant cette position n'est pas sans remde, ma mre me le prche
tous les jours, et c'est heureux, car, pour vivre plus longtemps de la
sorte, je ne le pourrais pas. Il y a une chose que l'on pardonne  une
ingnue dont la rputation est faite, comme la mienne l'est, c'est de
changer d'tat par un coup de foudre, et assez brillamment pour blouir
tout Paris d'un luxe princier. Alors on reste _ingnue_, et on passe
_grande artiste_, n'est-ce pas mon seul recours  moi qui ai si peu de
talent, et qui le sais si bien! Avec ma famille et mes dettes, et pour
ne rien perdre de mon aurole artistique, c'est quelque chose comme un
demi-million qu'il nous faut; or, je sais un homme qui peut et qui veut
me le donner. Mais cet homme.....  Jacqueline! quel dnoment pour une
figure que tous les potes lyriques ont chante! quelle chute pour une
jeune fille que Delacroix et Ary Scheffer ont idalise en Ophlie et
en Juliette! Cet homme, c'est.....  ma jeunesse! mes rves de printemps
dors! O serrements de mains! O premires angoisses de ma beaut que
rien n'avait profane! O nos baisers de jeunes filles et nos confidences
 mi-voix sous les tilleuls! Cet homme, c'est.... eh bien! oui.....
un droguiste! Un droguiste de la rue des Lombards,  casquette rouge!
_Qu'est-ce que_ tu me conseilles? Rponds vite avec ton me passionne
et avec ton suprme bon sens  celle qui est,

  A toi pour la vie,

  MRANCE.




                                 IV

                   LA MATRESSE QUI N'A PAS D'AGE

                       --HENRIETTE DE LYSLE--


En relisant Balzac, et en voyant avec quelle insistance ce grand
historien a fait de Paris et de la Province deux mondes absolument
divers, aussi diffrents et aussi loigns l'un de l'autre que Jupiter
et la Lune, les provinciaux se frottent aujourd'hui les mains et
secouent la tte en souriant.

Bien, disent-ils, pour l'poque ancienne que dcrivait le pote de _La
Comdie humaine_, pour ces rapides annes de la Restauration, envoles
aussi loin de nous dj que ces ges o la reine Berthe filait, et o,
comme dans la _Gabrielle_ de M. Emile Augier, la suprme vertu d'une
femme du monde tait de raccommoder les chaussettes! Mais nous,
aujourd'hui! regardez nos champs et nos villes. Nous connaissons comme
vous le linge  bon march, le vin  bon march et les objets d'art en
zinc! Comme le premier Parisien venu, nous savons nous faire de faux
mobiliers artistiques avec de faux meubles de Boule et de fausses
marqueteries, et marier le faux damas antique avec le noyer et le chne
sculpts par des charpentiers! Nos femmes elles-mmes ne font plus
tinceler et ondoyer autour d'elles ces charivaris d'toffes brillantes
qui les faisaient ressembler  des potes de fleurs closes sous les
brosses d'Hippolyte Ballue ou de Narcisse Diaz. Bien plus, nous avons
renonc  la bijouterie du Palais-Royal et aux cannes  pommes de
turquoises! Nous faisons des _mots_ d'aprs _Le Piano de Berthe_ et
_La Vie de Bohme_, et, depuis les chemins de fer, on voit, sur les
enseignes de nos marchands, des lettres qui n'ont pas t, comme
autrefois, peintes par des charcutiers. De sorte que Paris est devenu
province et que la Province est devenue Paris, et cela pour toujours,
et dcidment, et si bien qu'en nous voyant passer tous vtus de noir,
provinciaux et Parisiens, on ne sait plus si c'est la Maison-d'Or qui
est  Carpentras, ou si c'est la Cannebire qui est le boulevard des
Italiens!

Les provinciaux se trompent, et la province sera la province et Paris
sera Paris, _tant qu'entier le monde durera!_

Regardez bien, ici et l-bas, dans cette Chine non dcouverte encore
et dans cette Athnes luxuriante, ville de Pricls et d'Alcibiade, il
semble au premier abord que ces hommes-l et ces hommes-ci se livrent 
une occupation rigoureusement identique. Depuis l'heure o l'Aurore
aux ongles roses fait glisser sur leurs tringles d'or les portires de
l'Orient, jusqu' cette heure enchante o la Concepcion Ruiz lance son
dernier entrechat et son dernier sourire, tous ces mortels ont l'esprit
tendu vers le mme point. Ils tentent de gagner, d'acqurir, de
trouver, de mendier, de dterrer, de dcrocher, de gratter, d'empoigner,
d'entasser, d'empiler l'or, l'argent, le cuivre monnoy, les billets
de banque, les bons au porteur, les coupons d'action, les promesses
d'action, les coupons de rente, les crances, les titres, les valeurs,
les champs de bl, les arpents de forts, les vergers, les jardins, les
coteaux de vignes, les droits d'auteur et le laurier d'or, le prix de la
copie et le salaire du travail manuel, tout ce qui se vend, tout ce qui
se place, tout ce qui s'escompte, tout ce qui se ngocie et ce qui se
monnoie, depuis les millions de l'Usure jusqu'aux quatre sous de la
Posie lyrique, depuis les baisers de la Torpille, qui valent mille cus
la pice, jusqu'aux paillettes d'Arlequin, qui se vendent vingt-cinq
sous le mille au passage de l'Ancre!

Tous s'appliquent  devenir riches. Et puis? Et puis, rien. Seulement,
voici justement le point important et la diffrence capitale, cette
Chimre aux ailes chatoyantes, si dsesprment poursuivie dans une
chasse enrage; la divine et cleste Opulence que deviendra-t-elle entre
les mains de celui qui parviendra  accrocher un mors de diamant dans sa
bouche sanglante? Aura-t-elle l-bas ou ici la mme destine? Voil o
l'erreur serait grossire!

En province, la richesse est le but;  Paris, elle est le moyen. En
dehors des fortifications, on s'enrichit pour pouvoir dire: Mes forts,
mon chteau, mes vignes! A Paris, ce qu'on veut pouvoir dire, c'est...
mais ceci demande une autre explication.

O spectateur de ce beau drame shakspearien aux cent actes appel la
Vie Parisienne, Paris vous trompe et se trompe lui-mme! Vous le croyez
occup de chanter, de penser, de travailler, de rebtir ses palais, de
tendre des fils lectriques dont l'autre bout ira s'attacher sur les
bords du Mississipi,  quelque pont de palmiers et de lianes? Paris ne
songe pas  tout cela. Il n'a qu'une pense, il n'a qu'un rve, il n'a
qu'une ide fixe.

Paris, coutez, je n'en rabattrai rien! Paris tout entier vit dans une
folie ardente, ingurissable, fconde, sublime, nourrice d'oeuvres et
d'efforts: la folie de l'Amour.

tre aim, aimer au milieu du luxe, tel est l'Idal auquel sont gaiement
sacrifies toutes ces existences que broie l'impitoyable meule du
Travail incessant. A Paris, derrire le milieu qu'on ambitionne, il y
a toujours une figure de femme qui sourit et qui vous appelle avec le
geste dlicieux des sirnes.

Dans les villas et dans les chteaux qu'on veut gagner au prix des
innombrables martyres de l'Art et de l'Industrie, d'avance on dresse
pour elle un berceau de feuillage et un banc de verdure! D'avance, dans
le boudoir o doivent marcher ses pieds dlicats, on tend sous ses pas
les tapis d'Aubusson, et on cloue sur le mur les soieries de la Chine
aux mille oiseaux!

Ici les femmes savent comme nous quel est le but de la vie. A Paris
seulement, elles sont desses, adores bien plutt qu'aimes, et aussi
elles ont la confiance et le respect de leur divinit. Sans cesse
embellies et laves  l'immortelle Jouvence, elles osent s'aimer
elles-mmes, et tchent de gravir marche  marche l'escalier de cristal
de la Perfection.

Et, pour nommer un chat un chat, voil pourquoi l'homme qui possde,
soit  titre de mari, soit  titre d'amant, une vraie femme, envi,
admir, clbr, ha, chansonn, tran dans la boue et port aux nues,
est ici un personnage comme le savant, comme le millionnaire, comme le
grand pote, et plus que ces gens-l ensemble, puisqu'il se promne en
pantoufles dans l'Eldorado qu'ils entrevoient  peine entour de fosss
et ferm de grilles, l-bas, l-bas, au bout de leur route.

Ne vous tonnez donc pas de la prodigieuse clbrit arrive en un
jour  un brave garon nomm Pierre Buisson, dont le nom tait rest
parfaitement obscur, malgr d'assez beaux travaux littraires et
scientifiques, car sa matresse, Henriette de Lysle, fut le parangon
mme de la beaut, de la grce et de l'lgance, admirable  faire
douter si les soleils se promenaient dans la rue?

Svelte et fire, hardie et chaste, la pleur dore de ses beaux traits
s'harmonisait avec sa riche et soyeuse chevelure blonde, ses sourcils
noirs ordonnaient et son sourire de reine tait doux, et quel spectacle
lorsqu'elle baissait ses paupires et qu'on pouvait admirer dans leur
longueur ses cils bruns dmesurs! Son cou et ses mains, ceux de la
Polymnie; sa voix, une musique! et en voyant ses pieds nus, aucun
cordonnier n'aurait pu affirmer qu'ils eussent jamais t chausss!

Riches tous deux, Pierre et Henriette, je ne crois pas qu'il y ait
jamais eu sur la terre un pareil bonheur. Elle pouvait chanter Auber et
jouer du Mozart, elle tait spirituelle, elle comprenait tout, mme elle
savait lire et elle ne faisait pas de fautes d'orthographe! Pourtant,
comme le sybarite est toujours couch sur une feuille de rose, Pierre
s'inquitait un peu d'admirer chez son amie une ineffable srnit et
une puret de gestes pour ainsi dire musicale, dont rien, chez aucune,
femme, n'avait pu lui donner l'ide, car il semble qu'il ait d
falloir mille ans pour apprendre ainsi  imiter naturellement le calme
harmonieux des statues: mais Henriette avait la jeunesse d'un lys!

Toujours reu chez Henriette, Pierre Buisson s'affligeait souvent
qu'elle n'et jamais voulu franchir le seuil de son logement de garon.
Une fois il eut  faire un voyage de quatre jours, et,  son retour,
il trouva madame de Lysle l'attendant chez lui au coin du feu. Pendant
l'absence de Pierre, elle avait fait installer et meubler chez lui une
salle de bains et un cabinet de toilette absolument pareils  ceux qu'il
admirait, dans l'appartement d'Henriette; et, depuis lors, elle vint
toutes les fois qu'il l'en pria.

Henriette avait la douce respiration d'un enfant et dormait avec la
grce immobile des toutes jeunes filles. Son souffle tait si doux et
ses mouvements si ails, qu'un homme endormi ne pouvait s'apercevoir
qu'elle s'veillt; pourtant, je ne sais par quel indicible instinct,
Pierre eut le sentiment qu'il tait toujours seul  ces premires
heures du matin o l'me lutte entre la mort et le rveil, et qu'alors
Henriette n'tait plus auprs de lui. Mais cette impression ne se
formula pas, et d'ailleurs, noy dans le ciel des anges, il n'y avait de
place en lui pour aucune pense.

Donc, une si rare flicit fit meute dans Paris. On en parla, on
en cria, tout le monde embrassait Pierre Buisson dans l'espoir de
l'touffer; on lui prtait de l'argent de force, quoiqu'il n'en et
pas besoin, et je crois que s'il se ft promen la nuit dans une fort,
ft-ce au bois de Boulogne, il aurait t gorg comme un loup ou
empoisonn comme un chien.

Par un soir de juin, il y a deux ans de cela, une socit toute
parisienne tait runie dans le parc du chteau que M. V... occupait
alors  Auteuil; des dames charmantes d'abord, puis M. Achille B..., M.
Nestor R..., M. S...-B..., le comte Horace de V..., Adolphe A..., Paul
S..., Ren, et j'en passe. Comme Pierre Buisson tait le lion du moment,
et comme sa liaison tait le plus grand succs parisien depuis _La
Dame aux Camlias_, tout le monde louait  l'envi Henriette de Lysle,
celui-ci dcrivant ses pieds comme un statuaire, celui-l racontant sa
voix de brise et de lyre, cet autre arrangeant en pome de prose parle
le pome de ses ajustements et de sa parure.

On tait dans une telle veine de phrases heureuses que chaque convive
enivrait tous les autres; on se serait cru dans ces feries o les
lvres laissent tomber des pierres prcieuses; seulement on voyait la
bouche de Nestor R... se plisser de ce sourire fin qui court sur ses
lvres au moment o il va lancer un de ces traits qui restent vingt ans
dans la blessure, et on en avait peur.

En effet, il prit son air bonhomme et fit des ronds sur le sable avec sa
canne, et, comme on clbrait avec plus d'enthousiasme encore Henriette
belle, Henriette majestueuse et pleine de grce, Nestor R... baissa les
yeux et demanda comme ngligemment:

--QUEL AGE A-T-ELLE?

A ce mot, il sembla que tout le monde s'veillait; il se fit un affreux
silence.

Pierre Buisson crut sentir qu'on lui mordait le coeur; il devint pale
comme un linge, un nuage de sang passa devant ses yeux. Il s'vanouit,
et fut heureusement secouru par le docteur L... qui se trouvait l;
puis, revenu  lui, il se sauva,  pied et comme un fou, sur la route de
Paris.

A prsent, il songeait, il comprenait tout, une lumire terrible s'tait
faite en lui. Il embrassait d'un coup d'oeil idal toute la beaut
d'Henriette, et recommenait  se poser  lui-mme l'implacable
question: Quel ge a-t-elle? La vie de la femme est comme une
perptuelle enfance, et le jour o sa beaut arrive  tre parfaite,
elle commence dj  se dgrader. Mme au moment o elle voit son
ouvrage se dtruire, la Nature ne renonce jamais  ce travail de
perfectionnement qu'elle fait sur toutes ses cratures. Ce sont les
mains qui de jour en jour se prcisent, c'est une rougeur vermeille qui
disparat pour laisser plus pur un mplat d'ivoire; c'est la chevelure
qui se replante mieux et s'arrange  l'air du visage. Chez Henriette,
rien de tout cela! Elle est accomplie comme la Vnus de Clomne et
comme Ninon de Lenclos  son dernier amour, acheve comme une fleur,
polie comme une pierre prcieuse. Doute effroyable: Quel ge a-t-elle?

L'histoire de Pandore est l'histoire de toutes les botes qu'on ne
doit pas ouvrir. Vous devinez les luttes, les remords, les paradoxes o
s'gara Pierre Buisson, et qu'un jour enfin,  force de lassitude et de
haine contre lui-mme, au moment o Henriette cachait sa belle tte sur
le sein de ce lche amant, un dmon lui arracha les paroles coupables,
et qu'il balbutia  voix basse, comme un assassin, ces mots qui en
passant lui brlrent les lvres: Je voudrais savoir ton ge!

Tel sans doute le dieu Amour cria de douleur en s'veillant sous la
goutte d'huile brlante de Psych; pareille  une lionne blesse et 
une femme insulte, Henriette s'arracha des bras de Pierre en poussant
un grand cri de dsespoir et d'amour tromp, un cri tel que la grande
Rachel aurait seule pu le retrouver dans ses dlires. Et elle s'enfuit.

Quinze jours aprs, comme Pierre Buisson, assis sur un divan, cachait
sa tte dans ses deux mains, son domestique lui remit un paquet
soigneusement cachet. L'adresse tait crite de la main d'Henriette
de Lysle; l'enveloppe ne contenait qu'un papier: l'acte de naissance
d'Henriette de Lysle.

Pierre leva les bras au ciel.

--Oh! murmura-t-il, c'tait donc vrai!

--Eh bien! oui, dit en entrant la gentille et pimpante Nas, elle a cet
ge-l! Vous le savez: vous voil heureux! Sans compter que vous avez
tout  fait agi comme un imbcile, en sacrifiant votre vie au spectre
d'une ombre et  l'cho d'un murmure! Et qui vous consolera? Ni moi ni
d'autres, car on ne console pas d'une Henriette! Tenez, j'ai vingt-trois
ans, et vous le savez. Eh bien! voici des rides, voici des cheveux qui
s'claircissent; mais Henriette tait, non pas une jeune femme, mais la
Jeunesse mme! Sculpteur et statue, elle s'tait faite divine aprs que
Dieu l'avait faite belle! Celui qui a dit le premier: _On a l'ge qu'on
parait avoir_, a dit l une grande navet; il fallait crire en lettres
d'or: _On a l'ge qu'on a la puissance et la vertu de se donner_. Mais
vos coeurs battent pour des papiers timbrs! Pourquoi n'allez-vous pas
aussi demander  Lamartine s'il ne se sert pas d'un _Dictionnaire des
rimes?_ Car vous voulez tout savoir! Eh bien! sachez donc ce que faisait
Henriette quand vous ne la sentiez pas  vos cts:  quatre heures du
matin, en janvier, comme Diane de Poitiers, elle se baignait dans l'eau
froide, pour rendre sa beaut pure et immortelle.

Pierre Buisson a vendu au bouquiniste du passage des Panoramas ses
livres, ses chres ditions de prix aux reliures princires, et
maintenant il vit dans le cabinet de toilette qu'Henriette avait fait
faire chez lui; l, silencieux, les yeux fixs sur les peignes d'caille
et d'ivoire qui ont touch la chevelure de son amie, et sur les blondes
ponges qui lui donnaient le baiser glac des eaux vives, il tche
d'apprendre la Sagesse.




                                  V

                         LE COEUR DE MARBRE

                            --VALENTINE--


Ceci, chers lecteurs, serait un conte difficile  dire, si vous n'tiez
pas l pour nous aider, tous tant que nous sommes, quand la tche
devient trop dlicate. N'est-ce pas  vous qu'on doit la suave figure
de Mignon, non dcrite par le pote? N'avez-vous pas dessin Laure
et Batrix d'aprs votre rve, et Ariel d'aprs votre fantaisie?
N'avez-vous pas travaill, pour la moiti au moins, aux romans de
Boccace et  ceux de La Fontaine, et n'tes-vous pas toujours l
pour donner le fameux _ut_  la place de Gueymard et  la place de
Tamberlick? Cet _ut_ (qu'on ne s'y trompe pas!) sort bien moins de leurs
gosiers que de vos poitrines, et quand Paganini jouait du violon avec
une canne, c'tait avec votre canne. Aidez-moi donc  marcher dans mon
sentier si troit, entre des abmes! car j'entreprends une rude affaire;
je veux faire passer sous vos yeux le profil indcis de la trop clbre
VALENTINE: mais... ne le fallait-il pas?

Partout o l'on prononce le nom de Valentine, que ce soit sous les
poutres sculptes et dores ou sous les plafonds blancs et nus, on
entend s'veiller et murmurer un essaim de souvenirs poignants, comme
des dmons qui fouetteraient l'air de leurs ailes. Parmi les assistants,
les uns essuient une de ces larmes brlantes qui creusent des rides
sur le visage, les autres portent la main  leur poitrine comme pour y
tancher le sang d'une blessure encore ouverte; ceux-ci tressaillent,
ceux-l baissent vers la terre des regards pleins de regrets et de
honte. Car Valentine a t de moiti dans tous les amours qui tuent la
foi et la jeunesse de l'me, et les lustres de toutes les orgies ont
baign son front d'une lumire blafarde, et, depuis sept ans, il n'y a
pas eu un verre empli de vin par des mains tremblantes et plies
dans lequel elle n'ait tremp sa chevelure. L'Agonie la salue avec un
sourire, et le rle des mourants lui dit: ma soeur! car elle s'appelle
Dmence et elle s'appelle Luxure, et les innombrables baisers qui ont
 peine effil les doigts de cette Omphale auraient suffi  user
les degrs de granit qui mnent aux vestibules des palais. Goules et
vampires se contenteraient de boire pour se rchauffer le jeune sang
de vos veines; mais Valentine boit ce rayon de lumire et de flamme que
Dieu a mis sur les visages humains comme le signe de leur race, et elle
les laisse pareils  ces oranges qu'une femme capricieuse a dchiquetes
entre ses lvres. Plus dangereuse, en effet, que l'innocente et nave
Marco, elle a absorb plus de Raphals que l'arme de Sambre-et-Meuse
n'a us de paires de souliers, et ses amours ressemblent  ces troupes
de grands Anges en armes qui planent au-dessus d'un champ de bataille
jonch de cadavres. Elle disperse l'or comme le vent d'automne disperse
les feuilles mortes. Honneur, vertu, le respect de la patrie, l'amiti
sainte, la vnration filiale, au souffle de Valentine tout tombe en
cendres dans les coeurs desschs et brls. Le jeune homme gorge pour
elle son avenir et l'avenir des siens; et sous la bise de janvier, le
pre de famille se promne sous la fentre de Valentine, serrant entre
ses mains la dot de ses filles qu'il vient de voler. Le fils de son
portier, enfant de treize ans, est amoureux d'elle et vole sa mre pour
lui envoyer des bouquets de camellias.

Surtout, souvenez-vous qu'il s'agit ici des Parisiennes, et n'allez pas
commettre la faute de vous figurer Valentine sous les traits effroyables
et magnifiques d'une belle Furie, secouant des chevelures de serpents
et des torches flamboyantes. Valentine est jeune et jolie, elle a l'air
dcent et distingu, parfaitement lgant et assez honnte. Les bandeaux
lisses,  rouleaux revenant pardessus, emploient  merveille ses
cheveux bruns; ses yeux noirs, grands, noys et tonns, son nez presque
rgulier, ses lvres o le minium n'a pas t pargn et dont les coins
sont heureusement coups, et sa prestance djeune premire s'arrangent
 souhait avec les chiffons de Laure et de Palmyre et avec les
extravagances des dentelles. Enfin, Valentine, _qui touche un peu du
piano_, a surtout un vrai talent pour le style pistolaire et personne
n'crit mieux qu'elle la fameuse lettre: Mon cher bien-aim, il est
trois heures du matin et je m'veille toute triste. Tu sais comme ta
Valentine devine ce qui te touche. Il me semble que tu dois souffrir,
et, par je ne sais quel pressentiment, je sens que quelque chose
t'afflige en ce moment mme. Rassure tout de suite celle dont tu es la
seule vie..... Maintenant voici son histoire:

Valentine passe pour la fille naturelle de ce vicomte de Perthuis,
dont les excentricits occupaient si fort les nouvellistes de la
Restauration, et qui mrita plus que jamais sa rputation en avantageant
d'une grande fortune cette enfant, dont la paternit lui tait fort
conteste par les vnements eux-mmes. Le vicomte de Perthuis mourut
de la goutte comme Valentine entrait dans sa seizime anne, et la jeune
fille se trouva du mme coup riche et tout  fait libre, car sa mre, la
clbre comdienne Madeleine Verteuil, dont les succs avaient pu tenir
en chec pendant quelques annes ceux de madame Menjaud et ceux de
mademoiselle Mars, n'tait plus alors qu'une coquette suranne, retire
du thtre et accapare par le culte des perruches. N'ayant pu assembler
deux ides au temps de sa gloire, elle tait trop occupe alors  relire
dans les almanachs des Muses et des Grces les madrigaux qui avaient
clbr sa jeunesse, pour faire la moindre attention  sa fille.
D'ailleurs mademoiselle Madeleine Verteuil avait t nourrie dans les
principes de l'ancien thtre et avait profess dans sa vie la plus
grande indulgence pour les amourettes et pour _tout ce qui relve de la
galanterie_.

Logiquement, Valentine aurait donc d se laisser voler son coeur et le
reste par le premier matre de clavecin un peu hardi; mais le hasard
en dcida tout autrement. Elle prouva un amour srieux pour un jeune
officier nomm Emile Levasseur, me candide et loyale dans un corps de
bronze, et cette passion promene pendant trois mois au milieu de toutes
les ftes et de toutes nos campagnes verdoyantes, fut une des plus
aimables lgies parisiennes de l't de 1857. Emile partait pour
rejoindre son rgiment  Saumur, et devait solliciter le plus tt
possible un nouveau cong pour revenir conclure son mariage avec
Valentine.

Souvent celle-ci redisait en longues confidences  son amie intime
Mariette (que nous avons depuis applaudie au thtre du Vaudeville)
toute l'extase dont son me dbordait.--Oh! chre Marie,
s'criait-elle, s'il fallait perdre mon mile, je mourrais, car par
qui serais-je aime ainsi avec la confiance d'un enfant et avec cet
ineffable tendresse? Il me semble que son souffle est ma vie, et je
voudrais passer des heures  le contempler  genoux!

Aussi mademoiselle Mariette fut-elle assez vivement tonne de
ce qu'elle vit de ses yeux, un mois juste aprs le dpart d'mile
Levasseur. C'tait, je crois,  un bal d'artistes, chez mademoiselle
Lontine Berlin, rue Tronchet. Suffoque par la chaleur et toute
dchevele  la suite d'une valse trs-ardente, Mariette avait cherch
seule un petit boudoir o elle voulait se remettre un peu et rarranger
ses belles boucles de cheveux d'or. Elle croyait bien sincrement ne
trouver personne dans cette oasis de soie de la Chine, mais elle avait
compt sans le pote Henri B... qui tait occup l  dire les plus
jolies choses du monde, tout en soutenant une jeune fille  demi
renverse et pme dans ses bras. Mais quel fut l'tonnement de Mariette
en reconnaissant la fille de mademoiselle Verteuil!

Henri B... s'tait esquiv en homme habile  mnager les transitions.
Valentine tomba en pleurant et en sanglotant dans les bras de son amie,
et la couvrit longtemps de baisers et de larmes avant de pouvoir parler.

--coute, Marie, lui dit-elle enfin, tu me mprises! apprends donc mon
affreux secret! Tu as entendu parler comme moi de femmes au sang glac,
dont l'esprit et l'imagination seuls vivent, mais dont le coeur ne
palpite jamais, et qui restent de marbre sous les baisers. Eh bien! je
sens que je suis une de ces femmes. Oui, je crains d'tre une d'elles,
et cette ide me remplit d'pouvante. Lorsque mile tait l prs de
moi et qu'il tenait mes mains dans les siennes, quand ses lvres
effleuraient mon front, ma pense s'en est alle en mille rves
dlicieux, mais aucun frisson n'a pass dans mes veines, mon coeur n'a
pas battu, je n'ai pas senti mes mains moites et brlantes. Moi qui aime
mile  lui donner une  une toutes les gouttes de mon sang, suis-je
condamne, lorsqu'il m'aura nomme sa femme,  n'apporter dans ses bras
qu'un cadavre insensible?

Je le saurai demain.

--A ce prix? demanda Mariette.

--A tout prix! dit Valentine, qui,  ce moment-l, fit entrevoir dans
un regard l'implacable rsolution qu'elle devait montrer depuis. Ce
pote dcrit trop bien les joies de l'amour pour ne pas les connatre.
Il me conduira dans le paradis enchant, et alors je saurai bien me
purifier d'avoir t infidle! et je ne sentirai plus cette douloureuse
terreur d'apporter mon dsespoir en dot  celui que j'aime.

Le lendemain Mariette volait chez Valentine.

--Eh bien? fit-elle en l'interrogeant avec anxit.

--Eh bien! dit Valentine, je suis une statue et rien ne vit en moi;
mon coeur est comme celui des dieux. Mais si quelqu'un peut l'animer,
je trouverai celui-l, dusse-je le chercher comme un grain de sable au
milieu des grains de sable de la mer!

--Oh! murmura Mariette, je te vois perdue. Pleure plutt ta faute
amrement, et rappelle mile. Sois sa femme et vis de l'amiti de cet
honnte homme.

Valentine secoua sa noire chevelure.

-- Laisse-moi, dit-elle, l'amiti n'est pas assez pour moi. Y
songes-tu! me sentir, image de pierre, presse entre des bras vivants et
que j'adore! voir ses transports et ne pas les partager! ce serait
trop souvent mourir! Non, je m'abandonne  ma destine, et si jamais ce
simulacre est vivant, si cette neige s'anime, il faudra bien qu'mile me
pardonne, dusse-je m'ensevelir cinq ans dans un couvent avant de toucher
sa main, dusse-je marcher nue sous les pluies du ciel pour laver mes
fautes!

Et Valentine l'a fait comme elle le disait. Fouette par le vent de
sa folie, elle a commenc sa course furieuse et insense  travers le
monde.

Un jour, tout Paris tait agenouill devant le grand pianiste qui prte
sa passion aux touches imbciles.--Oh! se disait Valentine, ce gnie
fait vivre le bois et l'ivoire, il veille dans ce coffre ridicule des
torrents d'harmonie, des larmes, mille douleurs poignantes, tout un
monde! Ne saura-t-il pas me faire tressaillir comme ces cordes de laiton
et ces morceaux d'bne? Il transfigure la matire inerte; celui-l
saura le mot que je cherche.

Mais le pianiste ne le savait pas.

Ou bien elle pensait: Cet ingnieur a jet des ponts d'un rocher 
l'autre sur un ocan irrit et sauvage; il sait dompter la nature et
faire l'impossible! Elle se disait: Ce statuaire a surpris le secret
de la vie! Ce comdien a l'art de faire frissonner les nerfs par sa voix
mue et sympathique! Ils trouveront la femme cache en moi.

Mais tous ces enchanteurs continuaient  faire leurs prodiges, sans
pouvoir conjurer la maldiction cleste.

Elle allait au matin dans le grenier o l'on est si bien  vingt ans, et
o il y a trois pieds d'un vers charbonns sur le mur! Elle accrochait
son chle  la fentre en guise de rideau, et elle s'asseyait sur
l'humble couchette, et elle disait:--Je suis Lisette! parle-moi de
l'amour et du printemps, et chante-moi des jeunes chansons!

Elle disait aux soldats:--Venez, que je vous verse du vin bleu sur la
table de la guinguette, et faites-moi voir comment vous embrassez la
Victoire avec vos mains franches et brutales! Elle disait aux valets,
aux esclaves:--Montrez-moi ce que valent vos rvoltes, et s'il y a de
quoi s'enthousiasmer pour vos haines? Elle suivait les saltimbanques,
les dshrits de l'art, pour savoir si on peut s'enivrer de pauvret
et de grand air en mirant tous les soleils dans le miroir des paillettes
vagabondes! D'autres fois, elle achetait des palais, et  tous les
murs elle faisait percer des fentres pour y jeter son or et l'or des
vieillards empresss autour d'elle, et l'or des jeunes gens asservis
 ses caprices, l'or du Vice, l'or de l'Usure, le trsor du riche,
l'pargne du pauvre! Mais toujours son coeur restait immobile dans sa
poitrine.

Et voici quelle fut la plus grande dmence de Valentine: elle pensa que
peut-tre elle trouverait dans un mariage bien bourgeois et bien calme,
entre le pot-au-feu et le livre de cuisine, ce que lui avaient refus
les fantaisies effrnes! Sans doute, dit-elle, la fleur bleue de
l'Idal fleurit dans quelque champ paisible,  l'ombre de la modeste
haie d'aubpine, et non pas dans les forts luxuriantes, au bord des
grands lacs, sous les guirlandes de lianes et les architectures de
feuillage. Et,  la grande joie de sa mre, Valentine se maria avec
M. Anacharsis, riche fabricant de Chemins de la Croix et d'objets
religieux; tabli rue Cassette. Elle se mit  raccommoder les
chaussettes avec frnsie, et  crire sur le livre de cuisine, en
comptes de menues dpenses, la valeur des oeuvres compltes de Voltaire!
Elle fit une orgie de vie bourgeoise, occupe du linge, du comptoir,
donnant des ordres, faisant des conserves, recevant le soir de vieux
voisins qui venaient jouer au boston  un sou la fiche. Hlas! vains
efforts! Aucune fleur bleue ne s'panouit au souffle de cette brise
domestique, et madame Anacharsis resta, comme Valentine, une statue.

Alors elle jeta son bonnet par-dessus les moulins! Il y eut madame
Anacharsis infidle, quittant son mari, le perdant, le retrouvant,
cherchant  connatre les pres saveurs de ces fruits dfendus
que croquent  belles dents les pouses fugitives. Il y eut madame
Anacharsis donnant  ses amoureux des alliances de mariage, et allant
faire bnir  Greetna-Green ses unions adultres. Puis les voyages!
La Suisse et l'Italie vues en compagnie d'un jeune Anglais aux cheveux
dors ou d'un froce Brsilien, qui sait si bien dire: Si jamais tu
me trompes, je te tuerai! Valentine a bu la neige des torrents, elle
a laiss bondir sur son sein les cascades cheveles, elle a frapp
du poing les rocs et mordu l'corce des arbres en criant  toute cette
nature: Dis-moi ton secret! Ce secret, elle l'a demand aux noires
forts, aux grottes obscures o pendent les stalactites, aux fleuves
immenses, aux villes, aux basiliques,  la vieille Venise endormie en
son linceul! Mais la Nature a gard son secret pour elle et pour les
hommes de bonne volont, et madame Anacharsis, ivre et folle, 
continu  faire la joie du Paris foltre en promenant son ternelle
interrogation des agents de change aux potes lyriques et des princes
russes aux marchands de peaux de lapin, et elle se console en lisant
_Llia_.

mile Levasseur, qui a quitt le service, et qui, lui aussi, est devenu
fou de dsespoir, a jou  la Bourse par dpravation et y gagne des
millions dont il ne sait que faire. Vingt fois il a voulu arracher
Valentine  son affreuse vie et l'a supplie  genoux d'accepter le
pardon qu'il lui offrait avec une rsignation abominable et sublime.
Mais madame Anacharis est du moins reste fidle  son rve de jeune
fille. Elle a tout tran dans le ruisseau des rues, except son premier
et son seul amour, et d'ailleurs elle ne renonce pas encore  vivre!
Parfois, elle s'extasie pendant de longues heures sur le roman de madame
Beecher Stowe et se demande si, parmi cette race noire, opprime et
hroque au dire de l'illustre crivain, il n'y a pas quelque Othello
dont la lvre lippue chaufferait son COEUR DE MARBRE.

Mais apaise-t-on la soif des damns lors mme qu'on leur fait boire
toute l'eau de la pluie et toute l'eau des fleuves? Toujours, toujours
les Eumnides chassent devant elles, en les meurtrissant  coups de
sanglantes vipres, tout un troupeau de victimes furieuses, marques
au front pour la Dmence et pour le Crime. Attachs  leurs flancs, un
vautour leur mord le foie, un taon avide le dvore, et l'ouragan qui
fouette leurs visages aveugls, les empche d'entendre les gmissements
plaintifs, les doux sanglots et le chant consolateur des Ocanides.




                                 VI

                        LA DAME AUX PEIGNOIRS

                             --BERTHE--


Et sans plus attendre, amis, continuons cette petite symphonie  grand
orchestre qui vous suit  Chatou au bord des flots d'argent, et sous
les riants ombrages de Maisons-Laffitte, o l'on entend de si joyeuses
chansons s'envoler, comme des troupes de rossignols, de la chaumire
habite par mademoiselle Brassine! Donc, on venait de conter l'histoire
de Valentine au coeur de marbre, et je ne sais plus si c'tait Laure ou
Pampine, ou Dioneo, ou Flammette qui achevait cette lgende sinistre
par une proraison renouvele d'Eschyle, mais je me souviens que le
Dcamron se murmurait ce soir-l dans cette dlicieuse petite loge
du thtre de la Gat, dont mademoiselle Jacqueline Bouron a fait un
paradis de soie vert d'eau  fleurs rouges et roses, fond charmant, sur
lequel les trois dessins  la sanguine de Watteau, la _Bohmienne_ de
Clestin Nanteuil et les quatre aquarelles si amusantes d'Eugne Lami
semblent heureux comme des poissons dans la rivire.

--Eh bien, dit la matresse de la maison en se tournant vers le
conteur, moi aussi j'ai connu une Valentine! plus gaie que la vtre,
et appartenant, celle-l,  la vie heureuse. Mais (ajouta-t-elle, en me
regardant avec une douce ironie) je ne vous engage pas  clouer ce joli
papillon sur un feuillet de votre livre! Pour toucher  ses ailes, il
faudrait, je crois, une femme; j'entends une femme aux mains dlicates,
c'est--dire ce qu'il y a de plus rare au monde, car les filleules d've
ne peuvent faire ni des matres d'htel, ni des relieurs, ni mme
des corsetires srieuses! Je vous dirai toutefois quelle fut Berthe,
l'insoucieuse et l'adore, et tchez, s'il se peut, d'en tirer pied ou
aile, mais cette fois encore, dfiez-vous de la manire de M. Courbet et
gardez-vous de faire une orgie de ralisme!

 Berthe tait avec nous au Thtre-Historique,  l'poque o l'on y
jouait ces longues chroniques d'Alexandre Dumas, pareilles  de grandes
fresques brosses par un matre sur les murailles d'un palais de gants.
Berthe excellait  reprsenter ces hrones de la Fronde et de la Guerre
des Femmes, qui courent les grands chemins en habit de gentilhomme,
le feutre sur l'oreille et la plume au vent,  ct d'un capitaine
d'aventure. Elle reprsentait d'ailleurs tout ce qu'on voulait, car s'il
et t possible d'inventer une femme exprs pour le mtier du thtre,
on ne l'aurait pas mieux russie. Ses traits, pareils  ceux de la jeune
Niob, avec un peu plus de finesse et surtout avec la grce moderne, son
nez droit, ses yeux d'un or fonc et tincelant, aux cils noirs comme de
l'encre, ses lvres riches, enfin son excessive pleur qui n'avait rien
de maladif, la rendaient capable de supporter toutes les coiffures
et toutes les perruques, depuis le tignasse rouge du petit paysan,
jusqu'aux diadmes de diamants attachs sur les _Svigns_ vaporeuses
si bien excutes par M. Auguste! Et faite! si mince et hardiment svelte
que, sans ses bras et ses paules, les gens qui n'y voient pas auraient
pu la croire maigre, vritable fortune au thtre! Mais en ralit, si
elle et t accuse de quelque chose devant un aropage quelconque,
son avocat aurait pu, comme celui de Phryn, lui dchirer loquemment sa
robe, et dcouvrir un sein pareil  celui que montre le portrait connu
d'Agns Sorel. J'ajouterai un dtail inou pour ceux qui connaissent la
difficult d'habiller une actrice. Dans son _Catilina_, M. Dumas
avait donn  Berthe un rle de jeune esclave grec, et son costume
se composait uniquement de ceci: un maillot de soie  doigts avec des
cothurnes de pourpre, une tunique et un manteau, un bonnet phrygien, et
voil tout! Pas l'ombre d'un jupon, ni d'un corset, ni d'une brassire,
ni d'une ceinture! Faites le tour des thtres de Paris et de la
banlieue, y compris le thtre Sraphin et l'cole Lyrique, et si vous
trouvez deux comdiennes qui puissent en faire autant, vous tonnerez
plusieurs personnes! Vous pensez qu'une femme btie de la sorte ne
devait gure connatre la Mlancolie; aussi Berthe pouvait-elle dire de
ce doux et ple gnie couronn de violettes, comme Sosthnes de Pagnani:
Je ne sais pas o il demeure!

Sans doute, vous me demanderez o je veux en venir avec cette
photographie de Berthe, et quel fut le mystre de son existence, car il
est entendu qu'une existence n'a pas besoin d'tre raconte si elle
ne cache aucun mystre. Il y en avait bien un! j'y arrive, et c'est
prcisment ce qui m'embarrasse. D'abord, pour achever le portrait,
figurez-vous une personne toujours gaie et sereine, d'une humeur
parfaitement gale et affable, avec beaucoup de dignit pourtant,
sachant se faire respecter de tous par sa seule manire d'tre, et en
retour se montrer constamment aimable. Elle parlait de tout avec aisance
et sans pruderie, mais il ne ft venu  personne l'ide de dire devant
elle un mot grossier ou de lui faire subir une plaisanterie quivoque.
Elle obligeait tout le monde et n'imposait jamais son caprice; mais
aussi elle n'aurait pas sacrifi au schah de Perse sa volont ni son
plaisir, et, pour rsumer tout, elle avait  dix-neuf ans la _tenue_
d'une femme accomplie. Si, par hasard, on se trouvait avec elle au
restaurant (car, bien souvent, nous ne voulions pas faire subir  nos
familles les ridicules heures de repas imposes par des reprsentations
qui commenaient  six heures et demie), Berthe demandait d'abord pour
elle le plat dont elle avait envie, et le partageait gracieusement avec
ceux des convives qui acceptaient son offre. Aprs cela, on pouvait
bien demander des cuisses de rhinocros ou des bifteks d'ours, elle
n'y faisait pas la moindre objection, et s'en souciait comme M. Pereyre
d'une posie lyrique. Dans la mesure permise  une femme, elle tenait
tte aux buveurs jusqu' la fin du dernier flacon, et jetait dans la
causerie une verve inpuisable, sans jamais sortir de la rserve impose
mme  une artiste qui veut tre respecte. D'ailleurs, les fatigues et
les veilles ne laissaient pas la moindre trace sur son visage. Lorsqu'on
faisait relche pour mettre en scne les grandes _machines_ d'Alexandre
Dumas, il arrivait parfois que ces rptitions duraient jusqu' trois ou
quatre heures du matin, et alors les acteurs tombaient littralement de
fatigue. Vers ces dernires heures du matin o la flamme des quinquets
mourait et o un vague crpuscule envahissait la scne, notre troupe,
dompte et brise, offrait avec un degr d'intensit mille fois
plus grand le spectacle que montre un bal du grand monde surpris par
l'aurore. Les femmes surtout taient affreuses  voir. Cheveux dpeigns
et dnous, robes lches, mains noircies par la poussire, elles
succombaient, et leurs teints verdis et leurs yeux gonfls auraient
srieusement apitoy tout autre qu'un auteur dramatique. Mais lorsque
enfin, pmes de lassitude, sentant leurs jambes se drober et les
mots expirer sur leurs lvres, elles joignaient les mains vers le
pote:--Allons, disait celui-ci avec la plus aimable des brusqueries, il
n'y a pas moyen de travailler avec vous. Voyez mademoiselle Berthe:
elle n'est pas fatigue, elle! En effet, on regardait Berthe, ses yeux
taient vifs et limpides, ses lvres taient roses, sa chevelure nette
et lisse. Il semblait qu'elle sortit des mains de sa femme de chambre,
aprs avoir pris un bain d'eau de senteur.--A la bonne heure, murmurait
en s'veillant  demi notre camarade Colbrun, qui, tout debout, s'tait
endormi d'un sommeil hroque:  la bonne heure! mais si mademoiselle
Berthe est vampire et boit ici le sang de quelqu'un, je ne puis pas en
tre responsable!

Elle ne buvait pas de sang. Mais, je dois le dire, une chose m'tonna
vivement ds mon arrive au Thtre-Historique. A ce boulevard du Temple
o, maris ou non maris, tout le monde se promne par couples comme
dans les comdies galantes de Shakspeare, Berthe tait seule, et c'tait
sa femme de chambre Lucette qui venait la chercher pour la ramener chez
elle aprs le spectacle. Plus tard, et quand je me fus un peu lie
avec elle, ses rapports avec les comdiens m'tonnrent plus que je ne
saurais l'exprimer. Tous lui parlaient avec dfrence et respect; mais
cent fois, derrire un de ces immenses portants que fabriquaient nos
dcorateurs, ou sur un escalier, ou dans l'ombre vague d'un couloir, il
me sembla voir des mains presser furtivement la sienne ou lui glisser
un billet pli menu, ou mme je croyais entendre des mignardises de
tutoiement murmures  voix basse, ou le susurrement d'un ardent baiser
qui faisait frissonner mes oreilles surprises. Mais, comme toutes les
fois que le tmoignage de nos sens nous dnonce un fait que notre raison
se refuse  admettre, je me forais  douter du tmoignage de mes sens.
Une autre circonstance vint me plonger dans une grande perplexit. Il
arriva que pendant la dure de nos interminables reprsentations, des
hasards de rubans ou d'pingles m'amenaient deux ou trois fois en une
seule soire dans la loge de Berthe pendant les entr'actes. Chaque fois
je trouvais assis  ct d'elle un de nos camarades ou quelque auteur,
ou mme un artiste tranger  nous, en qui j'observais l'attitude d'un
ami de coeur discret et bien lev, s'attachant  ne pas compromettre
celle qui l'a choisi. Ce qui me frappa le plus, c'est qu' chaque
visiteur nouveau je voyais  Berthe un nouveau dshabill, des peignoirs
dlicieux, blancs ou  fleurettes, et je me demandais si l'on avait
cach les magasins de la Ville de Paris et des Villes de France dans la
petite armoire de sa petite loge! Et en voyant l'inaltrable srnit
de ses traits, tandis que tant d'impressions quivoques revenaient  ma
pense et la sillonnaient comme un clair, je me sentais tout indcise,
cherchant si j'avais affaire  un ange immacul ou  une courtisane sans
frein.

Un soir, par un hasard trs-naturel, car on jouait en ce moment-l sur
la scne un tableau de bataille o il se distribuait de grands coups
d'pe sur les boucliers en fer-blanc de M. Granger, il n'y avait au
foyer que des femmes. C'tait par un de ces premiers jours d't o
les grandes fleurs s'ouvrent, o l'air est comme empli de senteurs
amoureuses, et nous sentions toutes peser sur nous une nervante
lassitude.--Ma foi, dit mademoiselle R..., partie depuis pour
l'Australie, celle qui ne s'avouera pas plus sensible par ces soirs-l
qu'au beau temps des bises de dcembre, quand les talons des bottines
font craquer le givre, ne sera franche qu' moiti!--Oui, rpondit
Laurette, tre prs d'un de ces beaux lacs bleus que nous avons
vus ensemble en courant la Suisse et l'Italie, dans la troupe de M.
Meynadier! Le ciel est d'toiles, une barque s'arrte au rivage, un
jeune homme en descend et vous tend sa main. Il ne vous dit rien, mais
 son regard on voit qu'on l'attendait et que c'est bien lui, et on
va chanter aux flots harmonieux la _Dernire pense de Weber!_--Moi,
murmura Batrix, je rve cela plus prs de Paris, sous cette noire fort
de Saint-Germain, douce  la tristesse! On a les bras passs au cou d'un
enfant qui vous dit sa dernire chanson sans orchestre et sans musique,
et on a l'me noye de joie.--Et comme chacun laissait ainsi dborder
sa rverie, Berthe restait silencieuse, et toutes les femmes la
regardaient, effrayes en quelque sorte et comme humilies de
son silence; et mademoiselle R... ne put s'empcher d'interpeller
Berthe:--Vous ne dites rien, Berthe, fit-elle avec une expression de
dfiance; voudriez-vous nous faire croire que vous n'avez jamais eu
de ces ides-l?--Non, rpondit Berthe trs-simplement, moi je les ai
toujours. Et elle sortit du foyer avec un pas de desse.

Vous devinez que le mot nous avait frappes! Je l'avouerai, malgr moi
et presque  mon insu, je me laissai aller  un espionnage de commis
voyageur, tant ma curiosit tait excite jusqu' la souffrance. Sans le
vouloir, sans le savoir, j'piai Berthe sur la scne, dans les couloirs,
dans sa loge, partout. Tout ce que j'avais cru voir, les serrements
de main, les billets, les baisers, tout cela tait vrai. Je voulus la
mpriser; mais en regardant ses yeux limpides, pleins d'innocence, cela
m'tait impossible, et au contraire je me liai de plus en plus avec
elle. Enfin, enrage de savoir, je me livrai  ces petites finesses
btes qui russissent toujours.--Je disais  L..., notre premier
rle:--Vous aimez le violet,  ce qu'il parat?--Oui, pourquoi
cela?--C'est que Berthe vous attendait, m'a-t-elle dit, et elle avait
mis un peignoir  petites fleurs pense!--Eh bien, rpondait-il,
c'est vrai, puisqu'elle vous l'a dit!--Et moi j'tais stupfaite, car
l'exprience rpte dix fois  propos de la mme soire russissait
toujours de mme, et Berthe avait toujours eu, ce mme soir-l, le
peignoir safran et le peignoir rose, et le bleu ciel, et le vert
d'eau, et le lilas tendre, et des fleurettes de toutes les couleurs de
fleurettes!

Quand je fus tout  fait son amie, il fallut parler, car cela
m'touffait. Permets-moi, lui dis-je, une question qui va sans doute
nous brouiller, mais je t'aime tant, belle et bonne comme tu es, que
je ne puis me rsigner plus longtemps  douter de toi.--Douter de moi?
fit-elle avec un air rellement attrist. T'ai-je donn une occasion de
me croire goste; et t'es-tu quelquefois adresse  ma complaisance
ou  ma piti pour les malheureux sans obtenir ce que tu dsirais?--Non
pas, murmurai-je, un peu honteuse dj de ma vilaine action, mais
je voudrais comprendre.... dans quels rapports tu es avec nos
camarades?--Mais, dans les rapports les meilleurs et les plus
simples.--Mais, dis-je, impatiente, je voudrais savoir s'ils sont tes
amis ou... --Ou... achve!--Eh bien! tu m'y forces, ou tes amants!--Ma
foi, ma chre, dit Berthe, toujours affable et pourtant avec une
certaine nuance de raillerie, permets-moi de te faire observer que la
distinction m'chappe lorsqu'il s'agit d'affection entre des hommes et
une femme, mais peut-tre ne comprenais-je pas bien le mot dont tu t'es
servie? Veux-tu me demander par l si je dois  l'admiration et  la
gnrosit d'un de ces messieurs la robe que j'ai sur le dos et les
bottines que tu me vois aux pieds et le chle de l'Inde que Lucette me
tient sur son bras en ce moment-ci? Si c'est cela, non, Jacqueline, ils
ne sont pas _mes amants_, comme tu dis avec ce pluriel ambitieux; je
paye mes souliers au cordonnier et mes chapeaux  la modiste, comme ma
viande au boucher et mon picerie  mon picier, avec l'argent que le
caissier me compte le premier du mois! et je suis toute  toi, et la
question ne nous brouillera pas, car on ne saurait se brouiller pour des
questions qui n'ont aucun sens!

Il tait rserv  une autre occasion de me faire entendre la
profession de foi de Berthe. A ce propos, permettez-moi de passer
lgrement sur ce qui touche  ma propre vie. J'en tais, vous m'avez
tous connue alors,  mon grand dsespoir pour ce beau comdien italien
qui rappelait la fameuse dfinition de l'crevisse, _petit poisson rouge
qui marche  reculons_, si heureusement corrige par Cuvier  l'Acadmie
franaise, en ce sens qu'il n'tait ni comdien, ni Italien, ni beau
surtout. Je me mourais dans ces jolis instants de rage o l'on se casse
la tte contre des murs et o l'on arrache  pleines mains de longs
cheveux, si cruellement regretts six mois aprs. Berthe me consolait
comme une soeur avec une douceur et une patience angliques; mais, je
dois le dire, ces consolations mmes m'irritaient, car elle semblait
trop manifestement ignorer, quant  elle, les souffrances qu'elle venait
soulager, et sa piti, par trop sereine, me remplissait de confusion. On
et dit un tre suprieur venant verser un baume divin sur des blessures
qu'il ne connatra jamais, et tout mon coeur se rvoltait contre cette
fiert superbe.

--Ainsi, lui dis-je exaspre enfin, tu n'as jamais eu ni amant ni
chagrin d'amour, et j'ajoutai avec colre: ni sang dans les veines
probablement?--Amie, me rpondit Berthe avec une grande douceur, je
crois que vous confondez, toutes tant que vous tes, des choses qui
hurlent de se trouver ensemble, et peut-tre passez-vous votre vie 
vous faire des illusions et  les perdre? Vous donnez votre me, vos
secrets, votre maison, votre libert au premier venu, et vous faites
aprs cela grand bruit, vous, des bohmiennes de grand chemin, pour lui
abandonner un bien que les hrones de l'antiquit et les marquises du
XVIIIe sicle n'estimaient pas si haut que vous le faites. La raison ne
conseillerait-elle pas de faire tout le contraire? Les faveurs que vous
accordez vous semblent d'un si haut prix que l'homme qui les a reues
est dispens de toute politesse. Lui seul est beau, spirituel, sacr
entre les hommes, et c'est vous offenser directement que de voir la
beaut et l'esprit ailleurs que chez lui. Puis, quand vous apercevez
qu'il n'est rien de ce que vous aviez invent, vous arrachez vos cheveux
que personne ne vous remplacera. Pour moi, ma chre Jacqueline, j'ai du
sang dans les veines, quoi que tu en dises; mais si j'admire des yeux
noirs je ne me figure pas pour cela qu'il n'y a plus au monde d'autres
yeux noirs, et surtout je ne leur donne pas le droit de lire jusqu'au
fond de mon me. Je me crois quitte envers les plus belles lvres du
monde quand je leur ai permis de baiser ma joue. Si je ne me suis pas
marie, c'est pour ne pas avoir de mari; mais je vois que vous en avez
toujours un. J'ai gagn ma vie depuis l'ge de dix ans, et pour prvoir
le cas o je devrais abandonner notre art, j'ai appris non pas un
mtier, mais tous les mtiers de femme, et je les sais tous comme une
excellente ouvrire. Aussi suis-je parfaitement libre! Je mettrais  la
porte un monsieur qui m'offrirait une bague de quinze sous, mais je ne
consentirai jamais  dire qu'il n'y a qu'un seul homme au monde, ft-il
Antinos ressuscit avec l'esprit de Rivarol! Artiste, j'aime la beaut;
femme, l'esprit et les bonnes manires, comme j'aime les fleurs, la
musique et les vins de soleil, et si vous voulez me parler de certaines
faiblesses qu'il n'est jamais de bon got d'avouer, je vous dirai
qu'une femme a toujours le droit de ne pas se les rappeler elle-mme! Et
laisse-moi ajouter ceci, vous me semblez toutes plus avares que le ciel
et la nature, car ils ne choisissent pas une seule fleur cache et un
seul coin de terre pour y verser  flots la lumire et la joie! Mais,
ajoutait-elle, je vois bien que nous ne nous comprenons pas: laisse-moi.

Ainsi parlait Berthe, plus loquemment sans doute, car ses yeux et
ses lvres si fires exprimaient toute l'ardeur de son sang, et moi je
l'coutais songeuse, me disant pourtant que je n'changerais pas mes
pres souffrances contre cette tranquillit trop surhumaine. Voulez-vous
un dernier trait pour cette biographie  btons rompus: J'ai connu un
jeune pianiste nomm Octave, trs-pris de Berthe, et se mourant d'amour
pour elle, _quoiqu'elle ne l'et pas repouss_. J'avais vu cet enfant
verser tant de larmes et donner tant de marques d'une douleur vraie, que
je ne pus m'empcher d'aller supplier Berthe pour lui.--Mais, ma bonne
Jacqueline, me rpondit-elle, je comprends mal ce qu'il veut; je ne lui
ai jamais ferm ma porte ni refus ma main. Il me demande si je lui suis
fidle, et je ne sais pas bien ce qu'il veut dire! Pendant les bonnes
et longues heures que j'ai passes avec lui, il est certain que je
m'occupais de lui et non pas d'un autre, car rien ne m'empchait de les
passer ailleurs si tel et t mon bon plaisir. Me demande-t-il si je
pressentais sa venue et si j'ai pass ma vie  l'adorer, mme  l'poque
o ma nourrice m'endormait dans ses bras? Il est certain que j'ai aussi
mang des tartines de confiture, et plus tard appris des rles, et il y
a aussi des heures o je vais les rpter au thtre. Est-ce l ce
qu'il me reproche, ou dsire-t-il savoir si j'aimerai encore ses cheveux
blonds et ses dents blanches quand ses dents seront devenues noires et
ses cheveux blancs? Pour cela, non, tu peux le lui dire d'avance; mais
s'il veut que je m'engage  n'aimer jamais que ce que j'ai aim, la
Beaut, la Jeunesse et le Charme, il peut en tre certain d'avance, et
je ne lui demande pas d'autre fidlit que celle-l! Peut-tre a-t-il
une fe pour marraine, et elle lui promet qu'il gardera tous ces dons
jusqu' quatre-vingts ans, comme Ninon; mais, Jacqueline, nous
ne croyons gure  cela, nous qui jouons si souvent les fes, et
d'ailleurs, si cela arrive, nous le verrons bien. Va, Jacqueline, tu
peux lui dire que je lui suis trs-fidle!

Berthe disait aussi: Je connais un pote trs-sens, qui, bien entendu,
ne fait pas partie de l'cole du Bon Sens. Quand il adore une matresse,
il ne fait pas faire son portrait, car jamais un artiste ne peut
reproduire un objet qu'il a sous les yeux, et si les peintres en dcors
esquissent si bien les fleurs, les fruits et tous les accessoires
matriels, c'est qu'ils le font sans modles et seulement de souvenir.
Le pote de qui je parle court les marchands de tableaux et les
boutiques de bric--brac jusqu' ce qu'il ait trouv le portrait qu'il
cherche, et il le trouve. Il y a toujours un homme de gnie qui, sa
palette  la main, a devin, deux cents ans d'avance, une personne
qui devait natre. Eh bien, avec un peu plus de patience, la femme qui
regrette un amant perdu pourra de mme retrouver son portrait vivant,
car la nature a bien moins d'imagination qu'on ne pense et tire le mme
type  des milliers d'exemplaires. Aussi les dsespoirs amoureux ont-ils
t invents par les paresseux qui cherchent des prtextes pour ne pas
travailler et qui ne prennent pas de bains russes!

Il y avait au thtre une sorte de magasin dont les fentres donnaient
sur la rue Basse-du-Temple; dans l'intervalle d'une longue rptition,
Berthe tait venue l pour respirer un peu, et elle avait t son fichu
de cou. Ainsi appuye sur la barre de la fentre, son beau corps formait
une ligne idale, et son cou et sa poitrine nus auraient damn les
anges. M..., notre jeune premier, qui tait entr derrire elle, sentit
tout son sang refluer vers son coeur, et les yeux troubls, fascin et
bloui de ce spectacle divin, il s'avana  pas silencieux et posa
un baiser sur ce col nu dont la blancheur l'attirait d'une manire
irrsistible.

Berthe ne se retourna pas.

M... perdit tout  fait la tte, et cette fois, ce fut le millier
de baisers dont parle Catulle! Enfin, Berthe tourna lentement la
tte.--Tiens, c'est toi, M..., dit-elle, je croyais que tu ne jouais pas
aujourd'hui? Comme j'entrais aussi  ce moment-l, M... sortit presque
fou.--Eh quoi! dis-je  Berthe, tu ne savais pas qui c'tait?--Oh!
rpondit-elle en souriant, sa main avait touch la mienne, et je savais
tout ce qu'il fallait savoir! Je me suis souvent demand si dans un
sicle paen Berthe n'aurait pas t la Sagesse elle-mme? Elle ne l'est
pas  coup sr dans un ge de rdemption o nous ne pouvons pas lever
les yeux au-dessus de notre fourmilire fangeuse, sans voir de grandes
croix d'or se dcouper sur l'opale des nues et sur l'azur du ciel.

Tout le monde admira beaucoup cette dernire restriction de madame
Philomne, et la reine fit signe  madame Fiammette que c'tait  son
tour de parler.

--Mesdames, dit Fiammette...




                                VII

                          GALATE IDIOTE

                          --IRMA CARON--


Un matin que le dieu assembleur de nuages, Jupiter lui-mme, tait all
courir les amourettes, qui sait? peut-tre sous son habit de cygne, ou
bien dguis en pluie d'or et en ouragan de banknotes, les autres dieux
eurent la fantaisie d'entrer dans l'atelier o le fils de Saturne passe
ses jours  modeler des figures d'hommes et de femmes, sans le secours
d'aucun rapin, ni modle, ni praticien quelconque. Comme chez tous les
artistes, la porte fermait assez mal, et, quoiqu'ils n'eussent pas la
clef, les olympiens n'prouvrent que trs-peu de difficult  pntrer
chez le matre.

Une fois introduits dans le sanctuaire, ils se mirent  regarder avec
curiosit les bauches, les figures inacheves qu'on avait couvertes de
grands linges mouills pour empcher la terre de se durcir, et celles
que le marbre dompt et rvolt emprisonnait encore  demi. Apollon,
Mercure et le jeune Bacchus regardaient surtout avec curiosit les
images fminines, tandis que Diane et Vnus elle-mme devenaient
rveuses devant le torse nu d'un berger adolescent. Les desses
couraient comme des folles sur les chafaudages, et jouaient avec les
bauchoirs. Vous voyez d'ici l'espiglerie que devaient amener ces
enfantillages.

On rsolut de mettre  profit l'absence du terrible Zeus pour sculpter
sans lui, avec sa propre argile et ses propres outils, une femme
parfaitement belle.

Comme toutes les fois qu'on joue la comdie en socit ou qu'on fait de
l'art entre amateurs, on chargea du gros de l'ouvrage le seul artiste
qui ft prsent, Vulcain. C'est lui qui modela en terre la nouvelle
Galate, et quel chef-d'oeuvre! Traits enfantins et superbes, ardente et
riche crinire, bras dignes de l'arc, corps d'amazone victorieuse, pieds
aux ongles purs, aux doigts carts; Coysevox lui-mme n'aurait pas fait
mieux.

Puis Vnus dnoua sa ceinture et toucha le sein de Galate, et elle lui
donna ainsi le charme irrsistible.

Les autres dieux firent aussi leurs prsents.

Bacchus, pareil aux femmes, accorda  Galate le pouvoir d'affoler et
d'enivrer les enfants et les vieillards.

Apollon la doua de la symtrie; il lui donna le nombre et le rhythme
harmonieux des mouvements.

Mars, l'ardeur hroque; Junon, la fiert; Pallas, les colres
vengeresses; Crs, la couleur blonde; Mercure, l'habilet en affaires,
l'art d'lever des amants et de s'en faire trois cent mille livres de
revenu; Diane, cet air de virginit sans lequel une femme n'est pas
adorable.

Le cruel Amour donna  ses dents la blancheur et la force des dents de
tigresse,  ses ongles la rage meurtrire de ceux des btes fauves.

La Nuit et les Parques lui firent des sourcils noirs et de grands cils
noirs.

Ainsi l'ouvrage tait bon. Et toutefois, avant de l'excuter en marbre,
il fallait complter le modle et lui mettre les deux petites choses qui
lui manquaient, l'intelligence et l'me. Mais l'atelier tait si mal
en ordre! On eut beau fouiller les bahuts et retourner les coffres,
impossible de trouver les intelligences et les mes, et de deviner o
Jupiter avait pu les ranger.

--Pour ce qui est de l'me, dit Amour, j'en ai bien une sur moi, assez
mdiocre,  la vrit, comme toutes celles que je donne, et je puis bien
en faire cadeau  Galate; quant  l'intelligence, cherchez!

Mais on n'eut pas le temps de chercher. On entendit Jupiter qui
fredonnait sa chanson de Vert-Galant et de Diable--Quatre en montant
l'escalier; ce fut un sauve-qui-peut gnral.

Galate resta belle, harmonieuse, habile, virginale, charmeresse et
froce, mais idiote.

Telle est, en ralit, l'origine de mademoiselle Juliette Caron, la mme
qui, devant nous tous, est devenue si clbre comme danseuse d'abord,
puis comme comdienne  l'Opra et au thtre des Varits, sous le
nom d'IRMA CARON, qu'elle a adopt; la mme aussi qui doit se marier
la semaine prochaine avec un crivain clbre, s'il faut en croire les
journaux habituellement mal informs.

Phnomne vritablement inou, dont l'absence se fait cruellement sentir
dans la mnagerie rassemble  grands frais par Daumier, cette jeune
artiste unit dans des proportions fabuleuses la rouerie la plus
machiavlique  une stupidit qui dpasse tous les dlires les plus
passionns de la btise extravagante. Pour faire entrevoir son immense
astuce, je raconterai tout  l'heure brivement l'histoire de sa vie,
mais quelques-uns de ses mots, devenus clbres, suffiront  donner une
ide de ce qu'elle est comme jeune demoiselle idiote.

C'est  elle que va comme un gant la comparaison homrique: Elle
s'avance, pareille  une oie grasse! La lumire tonne ses beaux yeux,
l'air tonne ses lvres suaves, la brise tonne ses cheveux, et ce
qu'elle porte surtout avec tonnement ce sont les trsors de son riche
corsage! Un homme maigre qui sentirait tout  coup pousser et poindre
sur sa poitrine ces monts de neige anims et de marbre vivant ne
les porterait pas,  coup sr, d'une manire plus gauche et plus
embarrasse. Les seuls cas o Galate ne puisse pas s'tonner, ce sont
ceux o il faudrait pour cela assembler deux ides. Alors elle est comme
une pierre, ou comme _est au Festin de Pierre_ la statue dont parle
Boileau! A ce sujet, on cite au thtre des anecdotes dont le seul rcit
encourage tous les trangers  prendre les Franais pour des menteurs.
Une fois, pendant une rptition, un rideau de fond se dtacha des
cintres et tomba avec un bruit effroyable; une autre fois, six fusils
chargs pour une rptition gnrale devant l'inspecteur des thtres,
partirent par accident. On sait ce que sont ces violentes surprises, qui
arrachent un mouvement d'effroi aussitt rprim  l'homme le plus brave
et le plus sr de lui-mme.

Irma seule ne bougea pas, ne tressaillit pas, ne se retourna pas. Il lui
avait t absolument impossible d'associer l'ide de bruit  l'ide
de danger, semblable en cela au bouillant Ajax! Pour elle, comme pour
toutes les moissonneuses de bluets qui sont entres demoiselles de
comptoir dans le magasin de Thalie, le jour arriva, il arrive toujours!
o elle laissa effeuiller la blanche couronne qui lui tombait jusque
sur les yeux, par les mains d'un jeune premier scrupuleusement gant de
gants  quatre francs cinquante centimes. Eh bien, le lendemain du soir
o cet artiste dramatique avait march vivant dans son rve toil,
il pouvait raconter  ses amis la plus trange histoire. Au moment
o mademoiselle Caron avait donn sa rplique dans cette ternelle
et touchante comdie de l'_Oaristis_; au moment o Diane avait fui
courrouce, tandis que les ailes sans tache tombaient en poussire et
o le berger avait pu s'crier, ivre de son idylle: Te voil femme
maintenant, et chre  Aphrodite!  cet instant suprme que l'on se
rappelle, dit un pote, mme aprs que l'on a oubli le nom de son pays
et le nom de sa mre, Irma n'avait pas sourcill; le plus insaisissable
clair d'motion n'avait pas travers son visage; elle avait gard la
srnit impossible de ces nymphes de pierre qui, depuis trois cents
ans, renversent leurs urnes inpuisables dans les bassins murmurants des
fontaines.

Voici quelques-uns de ses mots: il y en aurait mille.

Mademoiselle O... disait au foyer  mademoiselle Caron, en lui parlant
d'un homme  bonnes fortunes dj mr, et plus connu comme vaudevilliste
que comme employ au ministre des finances:

--Oh! ma chre, prends garde  V.... il est bien ennuyeux, va! c'est un
homme qui est pendu toute la journe _aprs_ une femme!

--Allons donc! rpondit Irma, il ne peut pas, puisqu'il a un bureau!

Irma se figure l'univers comme une ligne droite, partant de Paris pour
aboutir  un point, qui, pour elle, reste dans le vague. Comme un des
rois de la fashion venait lui faire sa visite d'adieu:

--Vous partez, dit-elle, est-ce que vous allez loin?

--Non, fit le dandy,  vingt lieues seulement.

--A vingt lieues? alors vous devriez bien vous charger d'une lettre pour
V..., il y est. (A vingt lieues!)

Aprs celle-l, faut-il tirer l'chelle? Non.

Visiblement trouble depuis longtemps par quelque chose qui lui tait
inconnu, Irma se dcida enfin  claircir ses doutes en s'adressant 
mademoiselle O...

--Quel est donc, lui dit-elle, ce martyr dont le visage a une expression
si divine, et qu'on voit chez tous les marchands d'images, les mains
cloues sur une croix?

A cette question prodigieuse, mademoiselle O..., pouvante, effare,
atterre, faillit tomber  la renverse.

--Voyons, demanda-t-elle  Irma en la regardant entre les deux yeux
et sans pouvoir dissimuler sa stupeur, est-ce que tu n'as pas fait ta
premire communion?

--Eh bien! qu'est-ce que tu as  prsent, s'cria mademoiselle Caron en
se mettant  pleurer; si, je l'ai faite; mais il y a si longtemps! je ne
me rappelle pas ce qu'on m'a dit!

A cela ajoutez une seule touche. Ainsi que je l'ai constat plus
haut, Galate, qui de son vrai nom se nommait Juliette Caron, a
volontairement, spontanment, sans que rien l'y fort, chang ce nom
en celui d'Irma Caron. Se complat-elle dans l'admiration du jeu de
mots abominable et ingnu que forme cet assemblage de syllabes, ou n'en
a-t-elle pas eu conscience? A cela, on peut faire la rponse du sergent
Pilou: Ce sera ternellement un secret entre Dieu et elle!

Maintenant, qui tonnerai-je (pas Balzac assurment, s'il tait vivant!)
en disant qu'avec cet esprit-l mademoiselle Irma Caron, qui n'a pas
vingt-trois ans, a dj gagn trente bonnes ou mauvaises mille livres
de rente? Notez d'abord qu'elle possde une des plus jolies tantes
d'actrices qui aient jamais prononc _armoire_ et _castrole_! Une tante
si lgiaque et si cruellement blanchie  la poudre de fleur de riz et
qu'un fantaisiste croyait devoir attribuer  sa monomanie le prix lev
auquel se vend le riz au lait au caf du thtre des Varits. Pendant
toutes les annes passes  l'Opra, cette tante de gnie eut l'art de
revendre successivement  vingt financiers ( celui-ci pour une rente, 
celui-l pour une maison de campagne, toujours donnes d'avance!) cette
dernire larme furtive et ce dernier geste dsespr de l'innocence que
l'on ne peut cependant livrer qu'une fois. Mais elle, trs-forte, ne
livrait rien! Elle se bornait  dire: C'est impossible, ma nice est
trop dsespre!--Eh bien! rpondait Plutus ou Midas, je veux parler
moi-mme  Irma.

Oui, mais comment s'expliquer avec une idiote? et on gardait la maison
de campagne.

Il fallut cependant qu'Irma quittt l'Opra, un cadre excellent pour
elle! Mais un soir qu'elle dansait pour la quarantime fois dans
_Robert-le-Diable_, quelqu'un lui demanda:

--Dans quoi jouez-vous ce soir?

--Je ne sais pas, dit Irma, je joue les nonnes!

Le mot fut rapport  M. Duponchel et le fit souvenir que, depuis ce
temps, Macaron, comme on l'appelait au petit quadrille, n'avait pas
dans une fois en mesure, et Macaron fut remercie.

C'est alors qu'Irma se montra digne de sa tante, et, si elle continuait
 ne rien comprendre, prouva du moins un instinct miraculeux de la
manire dont nous entendons les arts en France. Elle fut reue au
Conservatoire en rcitant le rle d'Agns; elle y obtint un accessit,
puis un second prix, toujours avec le rle d'Agns; elle fut engage 
l'Odon, puis  Rouen, toujours avec le rle d'Agns, puis enfin, il y
a quatre ans, aux Varits, sur la foi des souvenirs qu'elle a laisss
dans le rle d'Agns.

A Rouen, elle a jou  elle seule (pas sur la scne) une longue et
admirable comdie qui la fait deviner tout entire. Deux hommes,
trs-spirituels tous les deux, s'taient associs pour diriger le
thtre. Aime officiellement du plus g, elle se laissait aimer en
cachette par l'autre. Pendant trois annes elle a dirig le thtre sous
leurs noms; ni l'un ni l'autre ne se douta jamais de son influence, tant
ils la voyaient stupide! Mais inspirant, sans avoir l'air d'y toucher,
toutes les rsolutions, la prudence la mieux veille chouait contre
les regards de ses yeux de faence, et elle multipliait les traits de
gnie avec autant de prodigalit que les coq--l'ne. Comment les deux
directeurs ne se sont-ils pas aperus qu'elle les jouait tous deux?
Et lorsqu'ils s'abordaient, chacun voulant obtenir de son associ
une augmentation ou un bnfice pour l'adore, comment n'ont-ils pas
clairci le quiproquo? Et plus tard, comment Irma Caron a-t-elle dompt
les auteurs dramatiques, la presse, tout le monstre parisien?

C'est qu'elle possde cette force suprieure  la vapeur, 
l'lectricit et au gnie qui les emploie, cette force faute de laquelle
les potes vont mourir  l'hpital ou  la porte de l'hpital: la douce,
l'immacule, l'immuable, la triomphante et sereine Btise.




                                VIII

                       LA FEMME DE TREIZE ANS

                            --EMMELINE--


Peut-tre faudrait-il montrer une femme aprs cette comdienne; mais les
procds littraires, j'entends les plus ingnieux et les plus dlicats,
sont devenus si grossiers  force d'avoir t employs, qu'il vaut mieux
les oublier franchement et marcher tout droit devant soi.

Je suis  l'Opra; j'y reste. Si vous avez travers les coulisses de
l'Opra pendant l'hiver de 1853, vous devez vous rappeler la furie
d'enthousiasme avec laquelle on y admirait alors la beaut d'une jeune
fille de treize ans, la petite Mignon, de son vrai nom Emmeline Bazin,
fille de madame Bazin, marchande  la toilette dans la rue de Provence.
A la classe, au thtre, chez les directeurs, c'tait un engouement
passionn pour cette tte virginale et mourante, si raphalesque sous
sa chaude pleur et sous ses cheveux noirs, plus fins qu'abondants.
Les yeux ardents sous des cils dmesurs, des lvres si douces et si
tristes, ces petites mains longues et dj blanches et par-dessus tout
l'expression rsigne et potique des traits qui donnait un charme
douloureux  tant de grces enfantines, prenaient et subjuguaient les
mes. Camille Roqueplan a peint d'aprs Emmeline une tte qui reste
un de ses chefs-d'oeuvre, et que M. Aguado vient de reproduire tout
dernirement par la photographie. Ce portrait, type de la beaut
anglique, semble celui d'une jeune martyre, destine  tre gorge
sous ses roses blanches avant mme d'avoir mouill ses lvres au bord de
la coupe, et explique la sduction irrsistible exerce par Emmeline sur
un monde o il se remue pourtant sans relche tant d'or et tant d'ides,
et qui ne perd pas les minutes  s'attendrir.

On l'adorait d'autant plus que c'tait une vritable enfant, si mue
et merveille pour un hochet ou pour un bout de ruban, pour quelques
bonbons que lui donnaient ces charmantes femmes, mademoiselle Louise
Marquet ou mademoiselle Mathilde Marquet, ou mademoiselle Legrain, ou
mademoiselle Nathan, ou mademoiselle Crtin, qui ressemble au portrait
de la Joconde! Madame Cerrito et cette illustre Alboni, qui est bonne
par-dessus le march, mangeaient de baisers la petite Mignon, et,
pendant la reprsentation, lorsqu'elle pouvait entrer pour quelques
instants dans une des loges sur le thtre, dans celle de M. Barbier
ou dans celle d'Arthur Kalbrenner, on la ftait comme une petite
princesse. Et elle remerciait si gentiment, si navement! Mademoiselle
Alboni lui disait un jour: Petite Mignon, aimerais-tu  tre la fille
d'une reine?--Si je n'avais pas ma mre, rpondit Emmeline. Oh! oui,
sans doute, oui, madame, car je me sens bien heureuse quand vous
m'embrassez! (O divine inspiration des enfances rayonnantes!) Mais c'est
ici qu'il faut placer l'historiette du peintre Abel Servais, mort d'une
maladie de langueur  Nice, _Nizza Maritta_, le 20 mai dernier,  cette
poque de l'anne o le pote s'crie: _Voici le temps de respirer les
roses!_ Je copie ici, pour expliquer la situation, un fragment d'une
lettre crite par Abel.

  _A Monsieur Edmond Richard,  Rome._

.... Inutile donc de te raconter par quelle srie de circonstances
trs-naturelles les grands portraits de Vestris et de mademoiselle
Guimard, excuts pour le ministre, m'ont valu mes entres dans les
coulisses de l'Opra. Ce que je veux te dire, c'est que, moi aussi, je
vais escalader le ciel de mon rve! Enfin, Edmond, moi qui ne pouvais
comprendre l'Amour que serr dans mes bras et endormi sur ma poitrine;
moi qui voulais sentir battre le coeur de mes idoles et qui meurtrissais
ma chair contre la pierre et le bronze de ces statues, je l'ai trouve,
Batrix et Laure, cette conscience visible de mon gnie, cette me de ma
pense que tu me souhaitais et qui m'inspirera mille chefs-d'oeuvre!
Je t'ai dit qu'elle est descendue du ciel hier mme et qu'elle a treize
ans: qu'importe? car je me brlerais la cervelle avant de lui laisser
deviner cet amour; elle sera toujours pour moi le cleste dmon couronn
d'toiles qui veille les lyres en marchant sur les nues frmissantes;
divinit vers qui je tendrai mes mains silencieuses! Devine, car je ne
suis pas pote! Depuis que j'ai vu Emmeline, je comprends tout, je sais
tout, mes yeux plongent  nu dans l'infini, je n'ai qu' laisser courir
sur la toile mes mains impatientes et  retrouver dans mon souvenir son
regard, qui me dit: Travaille! et ses mains dans lesquelles, visibles
pour moi seul, ondoient les palmes verdoyantes...

Comme je n'cris pas un roman, veuillez accepter sans explication
que l'atelier d'Abel Servais est prcisment contigu au trs-riche
appartement occup par mademoiselle Euphrasie Godevin, de l'Opra, au
haut d'une maison-htel de la rue Boursault, leve seulement de trois
tages. Vous pensez bien qu'ayant l,  la porte de main, les _Oeuvres
compltes de M. Scribe_ (dition Furne, avec les gravures d'aprs les
deux Johannot), il me serait facile d'y trouver un _truc_ pour rendre
vraisemblable cette circonstance vraie. Mais alors,  quoi cela
servirait-il de ne pas aller  la comdie et de rester chez soi, chauss
de bonnes pantoufles, en s'occupant  lire _Atta Troll?_ Quoi qu'il en
soit, le factieux caricaturiste Cardonnet, si franchement excr par
M. Philippon,  cause de son manque d'exactitude, avait occup, avant
Servais, l'atelier de la rue Boursault, et, par suite de la gaminerie
inhrente  son caractre, avait cru devoir percer dans son mur force
trous de vrille, pour pier l'existence trs-tourmente d'Euphrasie
Godevin. Cette circonstance, connue d'Abel, lui avait t jusqu'alors
on ne peut plus indiffrente; mais devinez avec quelle ardeur il vint
coller, tantt ses yeux, tantt son oreille aux trous de vrille, quand
il eut reconnu  travers la cloison, chez Euphrasie, la voix mlodieuse
d'Emmeline Bazin. Aussi ne perdit-il ni un mot ni un geste de la scne
qui se passa entre cette idale enfant et mademoiselle Godevin, ce qui
explique son trpas lgiaque! Il mourut, comme tant de rveurs, faute
d'avoir mdit le mot du financier Ouvrard: que le premier devoir d'un
homme est d'tre compltement et rgulirement ras tous les matins
avant sept heures.

Ivre de douleur, dchevele, noye de larmes, ses habits dtachs et
arrachs, poussant des cris et des sanglots, Euphrasie Godevin, ivre
d'une abominable douleur, frappe sa tte contre les murailles.

Entre la petite Mignon qui a forc la consigne.

Mignon? non pas; celle-l n'est pas la petite Mignon, celle-l n'est pas
Emmeline! Elle est ple encore, mais de la pleur sinistre et effronte
de l'orgie; dans ses yeux c'taient des rayons,  prsent ce sont des
charbons ardents et des flammes sous les cils d'un noir funbre. Le
geste impudent et hardi, le sourire cynique; c'est encore la jeune fille
de treize ans, mais qui a vcu treize ans dans l'Enfer en scandalisant
l'Enfer.

Euphrasie se lve en sursaut.

--Pardon, murmure-t-elle d'une voix touffe, je ne puis pas vous voir,
je ne puis voir personne; et d'un geste violent elle veut renvoyer
Emmeline.

--Allons, dit celle-ci, laissons l le _mlo_, ou nous ne finirons
jamais! Tu as toujours pris la vie au tragique; tu ne peux pas te
figurer que c'est une comdie, comme _Mercadet_ et _Les Fourberies de
Scapin_: mais, parlons bien! Ton Agnor s'est tromp de nom en signant
une lettre de change, et il a oubli de payer la lettre de change, et tu
as peur qu'il n'aille l-bas; il n'ira pas, voil son papier!

--Hein! fit Euphrasie stupfaite jusqu' l'pouvante, on vous l'a donn?
vous me le rendez!

Et elle couvrait de baisers et de larmes les mains de la petite Mignon.

Emmeline regarda mademoiselle Godevin avec une insolente et profonde
piti.

--Ah! murmura-t-elle, cette fille-l ne comprendra jamais. Mais voyons,
cherche-moi d'abord de l'eau-de-vie et une robe de chambre, et un
cigare, et des pantoufles! et puis causons.

Et lorsque Euphrasie eut obi, Emmeline reprit:

--coute-moi, grande sotte, et ne rponds rien, tu dirais des choses
inutiles! On ne m'a pas donn a, parce qu'on ne donne rien, mais je
l'ai achet, parce que j'achte tout ce que je veux! Maintenant, je ne
viens pas te le rendre, je viens te le vendre; je ne t'aime pas, moi, je
n'aime personne.

--Mais, balbutia Euphrasie, je n'ai plus rien, il m'a tout pris!

--Enfin! dit Emmeline avec un profond soupir, dcidment elle est bte!
Innocente que tu es (et elle s'enveloppait d'une fume paisse!), il
parat que tu as quelque chose encore, puisque je viens t'offrir de la
marchandise, et tu sais une chose, c'est que je ne fais pas partie de la
_socit du doigt dans l'oeil_.

--Eh bien, parle, je ferai tout ce que tu voudras!

--Parbleu! je l'espre bien; mais je t'en supplie, tche de comprendre.
Vois-tu, je sais tout, j'ai le flair de l'instinct et le gnie de toutes
les affaires; je compte comme Rothschild, j'ai de la glace dans les
veines, et je me soucie des hommes et des femmes autant que de a! Par
malheur, je vais sur mes quatorze ans (on n'est pas parfaite!) et ma
mre m'ennuie; ma mre, vois-tu, a une maladie, son garde municipal
qu'elle veut pouser; seulement, voil ce que je n'aime pas, elle veut
l'pouser avec les immenses capitaux que j'ai dj runis. Eh oui!
ne t'tonne pas, tu penses bien que si je fais l'enfant avec tous ces
_birbes_, a ne peut pas tre pour le roi de Prusse!

--Mais, objecta Euphrasie Godevin un peu rassure et revenue  son
caractre, tu en as encore pour huit ans  tre mineure: comment faire
pour t'affranchir de ta mre, car le Code est formel?

--Voil, dit Emmeline, j'ai jou le grand jeu, j'ai intress  moi
madame de Therme, une des plus grandes dames de France, que j'ai
rencontre chez son confesseur. Je me suis jete  ses pieds, et je l'ai
supplie de me faire entrer dans une maison religieuse, en lui disant
que ma mre voulait me vendre. Il a t question d'assembler un conseil
de famille et d'enlever ma tutelle  madame Bazin; mais j'ai un moyen
de tout arrter, si ma mre veut tre raisonnable et se contenter de se
marier avec une honnte aisance.

--Seulement, fit Euphrasie, il te faut un dpositaire!

--Oui, ma biche. Tu y viens donc? Je vous apporte la fortune, mais
n'esprez pas m'gorger; vous aurez un quart dans les bnfices, pas un
liard de plus, car je garde votre _fafiot_, et je le rangerai dans un
endroit o personne ne le retrouvera, pas toi plutt que les autres. Il
y a bien le cas o tu me le prendrais de force  prsent, mais (dit-elle
en tirant de sa poche un poignard long et aigu), il y a aussi a.

--Ah! ma chre, rpondit Euphrasie avec un soupir d'envie, tu es
joliment forte!

--Oui, dit Emmeline. J'aurai deux cent mille francs sur l'affaire
des terrains du clos Saint-Lazare, puis il y a les rentes, deux cents
actions dans l'affaire des fiacres, ds qu'elle se fera, et c'est  moi
spcialement qu'a t donn le privilge du petit thtre  btir rue de
Rivoli; seulement il me faut un prte-nom, c'est Agnor qui le sera, et
c'est lui aussi qui ralisera en argent les malles de bijoux que j'ai
enfouies. Il sera riche et toi aussi, et moi aussi, moi surtout! Mon
plan est bien simple; Grard sort aujourd'hui de Saint-Cyr. Dans sept
ans, il sera dcor et capitaine; grce au million que je lui apporterai
il obtiendra de reprendre le titre et le nom de sa mre, nous nous
marierons, et tout sera dit. Car lorsqu'on n'est pas honnte fille, il
faut se faire honnte femme ou on ne mrite aucune piti, car on est une
bte!

--Et quand veux-tu t'entendre avec Agnor?

--Je vous donnerai un rendez-vous, et je viendrai avec mon notaire! Je
verrai Grard chez toi tous les huit jours; de plus tu loueras sous ton
nom dans le faubourg Saint-Germain une chambre dont tu me remettras la
clef et o personne n'entrera jamais, pas mme toi! car on a beau tre
forte, il faut prvoir tout, mme les caprices!

--Mais, dit Euphrasie...

Sa voix s'teignit; les deux femmes changrent quelques mots absolument
 voix basse, quoiqu'elles crussent tre toutes seules, et toutes deux
rougirent.

Comme je l'ai dit en commenant, Albert Servais, qui avait tout entendu,
est mort, mais il n'est pas devenu fou, ce qui tmoigne d'une grande
nergie. Aussi c'tait un coloriste, nourri de Shakspeare. Le soir mme
du jour o avait eu lieu cette conversation trop parisienne, la petite
Mignon, sur la scne de l'Opra, tait accoude sur un pan de dcor,
dans une pose dlicieusement nave et enfantine.

--Vous avez du chagrin, mon enfant, lui dit un ministre.

--Oui, monsieur; ce soir, en venant au thtre, il fait une si belle
nuit! j'ai vu le ciel bleu plein d'toiles, j'ai pens que ma mre qui
m'aime tant ira peut-tre l avant moi, et depuis ce moment-l... je
pleure!




                                 IX

                       LA JEUNE FILLE HONNTE

                             --CLAIRE--


--Comment! elle aussi, cette figure anglique et suave qu'il faut
peindre, non pas au milieu d'un paysage gai ou mlancolique, mais se
dtachant sur le bleu pur et appuye sur un grand lis; elle aussi, le
sourire de la Saint-Valentin, la goutte de sang d'o nat la rose rouge
aime par le rossignol du pote, le souffle qui fait vibrer la harpe de
sainte Ccile, vous la rangez parmi les femmes extraordinaires, amazones
et bacchantes furieuses, qui ne peuvent exister qu' Paris et pour
Paris, entre la Femme de treize ans et Galate Idiote!--O critique!
n'ajoute pas un mot, je m'explique tout de suite, sans prendre le temps
de rallumer ma cigarette ni d'envoyer ma constante pense  celle qui
est blonde comme l'Amour mme,  celle dont la chevelure est dore comme
l'or de la lyre! Certes, je le sais aussi bien que toi et mieux que toi,
il y a partout, dans ces modestes petites villes, caches derrire une
rivire d'argent et un rideau de peupliers, des jeunes filles qui sont
honntes, et qui, dans leurs rves, sous les rideaux blancs de leur
couche enfantine, peuvent parler  la vierge Marie et lui laisser voir
leur me toute nue. Celles-l, je les ai suivies du regard sur ce mail
encadr par les coteaux voisins, sur lequel plane, depuis le temps du
roi Charles VII, une potique et tranquille tristesse. Je les ai adores
avec leur robe d'organdi et leur joli mantelet, un peu taill  la mode
de l'anne dernire; je les ai pies dans ce coin de jardin mal ratiss
o roucoulent deux colombes blanches penches vers l'eau couverte de
verdure, prs des mres et des groseilliers! Mais quoi! Paris seul, qui
a tout enfant, produit dans sa perfection grandiose ce type abstrait
qui domine les civilisations et les littratures, LA JEUNE FILLE
HONNTE, ce phnix idal, ce diamant clatant de lumire, cet tre
moiti ange et desse, Sraphitus-Sraphita, debout sur une montagne de
glace incendie par le soleil, au sommet de laquelle n'atteignent pas
nos faibles regards. Une tache plus petite cent fois que la prunelle
d'un insecte invisible, et ce Koh-innor n'est plus qu'un caillou
grossier; un rayon de moins sur la tte de ce sraphin hroque, il ne
sera plus digne de s'avancer en souriant sur les neiges ternelles. O
toi dont ma pauvre plume n'ose plus crire le nom sur les pages de ce
petit livre, permets-moi du moins de t'emprunter encore une fois ce
titre, pareil au cachet appos sur un coffret prcieux, que tu donnais 
tes penses ciseles dans l'or pur!

AXIOME

Une jeune fille qui, de prs ou de loin, ft-ce mme par une haute
fentre, ft-ce en passant une minute dans une rue, a entrevu le spectre
de la Misre;

Celle qui a t salue par un pauvre sans pouvoir lui faire l'aumne
_elle-mme_;

Celle qui a lu un roman de Walter Scott, ou un volume des posies
d'Alfred de Musset, ou qui a aperu la couverture d'un livre de Paul de
Kock (mme de loin et sans avoir eu aucune perception des caractres qui
y taient imprims);

Celle devant qui on a nomm le thtre du Palais-Royal;

Celle devant qui deux personnes se sont tutoyes, ft-ce son pre et sa
mre, ou son frre et sa soeur;

Celle devant qui un homme s'est montr tenant un cigare, mme non
allum, ft-ce au bord de l'Ocan;

Celle qui a assist  une soire o des musiciens jouaient du flageolet
ou du cornet  piston;

Celle qui a brod, pour une loterie, des pantoufles ou tout autre objet
 l'usage d'un homme;

Celle qui connat, mme de nom, le cold-cream, la poudre de fleur de riz
 l'iris, la poudre rose  polir les ongles, et les peignes d'caille
blonde;

Celle qui porte des robes de soie et des brodequins d'toffe ailleurs
que chez elle, et des mouchoirs bords d'une dentelle ou d'une broderie
plus large que le fond qu'elles entourent;

Celle qui a parl  un orfvre ou  un lapidaire;

Celle qui a prononc dans le salon de sa mre une phrase aux priodes
harmonieuses, ayant un commencement, un milieu et une fin;

Enfin, celle qui sait comment viennent les roses;

Peut tre parfaitement honnte et parfaitement jeune, mais ce n'est pas
elle qui est _La Jeune Fille Honnte_.

_La Jeune Fille Honnte_ sera belle sans doute et parfaitement
belle, mais elle n'aura jamais une de ces beauts provoquantes et
exceptionnelles qui ont t donnes  des courtisanes et  des femmes de
thtre, comme engins  piper les coeurs. Il est expressment dfendu 
la Nature tout autant qu' la modiste de lui imposer des parures propres
 scandaliser les mes naves.

Ainsi _La Jeune Fille Honnte_ aura les cheveux bruns ou d'un blond
fonc; les splendides tons roux dont Titien ensoleille ses crinires, le
noir violet, le blond dor et sidral de l'Ingnue de thtre, n'ont
pas le droit de dcorer son front, car toutes ces insolentes richesses
appartiennent aux dsoeuvres qui suivent le rgiment du capitaine
Amour. Surtout, elle ne sera pas orne par cet assemblage irritant qui
invite aux volupts mortelles: des cheveux blonds avec des sourcils
noirs et des cils noirs.

Elle n'aura pas des yeux _voyants_, pas plus qu'une robe _voyante!_ Ses
prunelles ne seront ni bleu cleste, ni vert de mer; pas de fibrilles
d'or non plus, ni de petites pierreries chatoyantes dans ses prunelles
profondes et calmes.

Elle ne sera ni grande, ni petite, ni d'une taille moyenne, mais presque
grande. Car, si une taille moyenne est essentiellement bourgeoise, d'un
autre ct la petite taille semble destine aux personnes qui veulent
jouer l'emploi de mademoiselle Scriwaneck, ou  ces femmes  qui les
dmons inspirent la dtestable ide d'imiter et de parodier en leurs
mivreries le langage ingnu des petits enfants. Et les jeunes filles
grandes, aux bras superbes, ne font-elles pas songer  ces amazones qui
poussent leurs quadriges imptueux sur le sable de M. Arnault an?

Elle n'aura ni les pleurs funraires des dames que l'on peut
caractriser par l'apposition d'un nom de fleurs, soucis ou penses;
ni ce teint blanc et rougissant dont la vue trouble le sang dans nos
veines, ni cette peau _dore comme la jeune vigne_ que chante le pote
de Rosina, et qui s'harmonise forcment avec _la lvre  la turque_.
L'embonpoint et les lis des Autrichiennes du XVIIe sicle, la rgularit
de traits des figures des bas-reliefs d'gine lui sont interdits comme
indiquant des tendances paennes et sensuelles; la maigreur, comme
horrible. Tony Johannot a quelquefois dessin et peint sa robe dans
des eaux-fortes et dans des aquarelles; il aurait aussi dessin sa tte
douce et gaie, bienveillante et fire, si ce charmant gnie avait pu
faire un pas de plus vers l'Idal.

_La Jeune Fille Honnte_ ne peut demeurer qu'au faubourg Saint-Germain,
et dans un appartement donnant sur des jardins. Ai-je besoin de dire
que ses parents ne doivent exercer aucune profession qui tienne 
l'Industrie: que ne dfloreraient pas les haleines du Monstre et les
grincements de ses roues?

Elle ne sait pas peindre de fleurs ni de paysages, et il faut qu'elle
ralise ce difficile problme: savoir trs-bien toucher du piano et
ne pas tre forte sur le piano. Sans doute, elle n'a pas regard une
romance moderne! mais est-ce assez! Non, le concierge mme de la maison
ne doit pas fredonner les chansons de Pierre Dupont et surtout celles de
M. Nadaud, en se promenant de long en large sur les pavs blancs de la
cour, o l'herbe pousse!

Ce n'est rien pour elle non plus que la devise de l'hermine: plutt
mourir! Car, non-seulement il faut qu'elle ne soit jamais souille, mais
aussi que ni les hommes, ni la Nature, ni le Hasard mme n'aient
voulu tenter de souiller l'air qui frmit autour d'elle. O coiffures
bouffantes, anglaises et svigns, accroche-coeurs, larges tresses
releves en ferronnires, c'est vous que nous pouvons livrer  la brise
imprudente et foltre, et qu'elle fasse de vous ce qu'elle voudra! Mais
ces bandeaux lisses, et non lisss, le vent mme les respectera, car si
une mche s'en sparait, si un caillou imprudent faisait aux bottines
de cette jeune fille une visible dchirure, si une goutte d'eau de pluie
tombait sur son gant, elle ne serait plus _La Jeune Fille Honnte_.
Tout doit s'entendre et conspirer pour ne pas froisser tant de purets
dlicates; mais elle, cet ange qui sera une femme, s'il doit pleuvoir
demain, il ne faut pas qu'elle sorte aujourd'hui, mme en voiture, dans
la voiture de sa mre.

Vous me pardonnerez si vous voulez, mains rouges et jupes trop courtes,
ceintures bleues! chapeaux de province, fleuris comme les jardins de
Babylone, bouches en coeur qui vous ouvrez pour chanter _Les Oiseaux
du fou_ et _Les Oiseaux de Notre-Dame_, vous aussi vous tes des signes
vidents de virginit: ce n'est pas vous que je clbre! Elles s'en
souvient, cette rue de Lille, quelle fte c'tait pour son ciel, et
quelle joie, lorsque au premier rayon de soleil mademoiselle Claire de
T... paraissait avec sa mre! Alors les dalles du trottoir et des pavs
se schaient et blanchissaient soudain  mesure qu'elles allaient tre
touches par ses petits pieds, et devenaient pareilles  des tapis de
mosaque, et les nuages, tout  coup chasss, laissaient bleu l'immense
azur. Elle ne s'appelle ni Sdille ni Palmyre, elle s'appelle Dcence et
elle s'appelle Grce, la couturire qui avait taill et cousu ces robes
de cachemire, ces mantelets qui valaient cent francs ou cent mille
francs. Elles allaient  la messe aux Missions-trangres, mais non
point les jours o l'on y excutait cette musique o Gounod laissait
gronder les orages de son me, hsitante entre la nature et Dieu.
Mademoiselle Claire n'a jamais entendu l'orgue; elle tenait  la main un
livre! beau comme elle: Thouvenin, conseill par Nodier, n'aurait pas
pu en faire un pareil. En donnant une pice de monnaie  un pauvre, elle
lui parlait, et,  ce son de voix, le pauvre, comme transfigur, croyait
emporter chez lui tous les millions des Rothschild!

Il y a six ans, elle avait dix-huit ans alors, mademoiselle de T...
faillit mourir d'une maladie de langueur. Aprs avoir longtemps ignor
la vrit, M. de T..., dont les yeux s'ouvrirent enfin, se repentit de
l'imprudence qu'il avait commise en accueillant chez lui un secrtaire
jeune et beau, un exil italien, le comte Angelo C... Quoique absolument
pauvre, le comte C... tait de la meilleure noblesse de Florence.
Lorsque M. de T... vit que sa fille avait dj les pleurs du tombeau,
il la supplia en pleurant d'avouer sa fatale passion; mais Claire
fut muette, mme avec sa mre, mme avec son directeur, et voulut se
confesser  un autre prtre. Dieu la sauva pourtant.

Deux ans aprs, M. de T..., compltement ruin, alla refaire sa fortune
en Australie. Sous son toit, jusque-l honor, la gne fut telle qu'un
vieillard osa faire pressentir je ne sais quelles infmes penses.
Enfin, un jour, Claire comprit que bientt peut-tre IL Y AURAIT UNE
REPRISE au mouchoir de batiste avec lequel madame de T... essuyait ses
larmes. Pour la premire fois de sa vie elle sortit seule, et
rentra frappe  mort, serrant convulsivement dans sa main un petit
portefeuille tout gonfl. Elle eut avec sa mre un entretien mystrieux.
Quand M. de T... et le comte Angelo furent revenus, riches tous deux, et
que Claire continua, comme par le pass,  refuser de devenir comtesse
C..., on ne put leur arracher un mot, ni  l'une ni  l'autre. Mais
le ciel fit  Claire cette grce spciale: elle succomba, non pas 
l'anvrisme qui allait la tuer, mais  une fluxion de poitrine qu'elle
avait gagne pour s'tre promene au jardin un soir que ses dents
claquaient de fivre; car cette chaste victime ne pouvait pas mourir
d'une maladie romantique.




                                  X

                         L'ACTRICE EN MNAGE

                          --LUCIE CHARDIN--


Hier soir, il y avait, dans un des moins mauvais salons de la
Chausse-d'Antin, une de nos perles parisiennes les plus exquises,
madame Lucie Chardin. Cette jeune femme, qui est veuve pour la seconde
fois avant d'avoir atteint sa trentime anne, semble un portrait de M.
Ingres, anim par quelque magie; rien ne saurait dire la puret dlicate
de son regard, ni la pleur et la transparence nacre de son visage,
extasi comme celui d'une sainte du XIIe sicle.

Avant d'pouser le banquier Chardin, qui est mort l'anne dernire,
victime d'un accident de chemin de fer, elle avait t la femme d'un
pote, de ce pauvre Henri Decan, si prmaturment enlev  sa jeune
gloire. Henri avait t entran  aimer Lucie Dutour, par l'admiration
qu'imposaient une rare beaut, toute mystique, et un talent prodigieux
 son aurore: car,  peine ge de dix-huit ans, la jeune fille, clbre
alors au thtre, tait dj l'amie et le conseil de Marie Dorval.

Hier, comme il ne restait plus que les personnes intimes, un de nos
dessinateurs en vogue, mile Labb, parlait des jeunes morts que nous
portons ensevelis dans nos coeurs. Il nommait, avant tous les autres, le
cher et regrett Henri, et nous, entrans par sa parole si vive et
si sduisante, nous nous imaginions revoir au milieu de nous l'enfant
inspir, redisant encore ses beaux vers. Nous nous rappelions son
geste, son accent tranquille, sa voix attendrie, et nous nous laissions
emporter  ces souvenirs, oubliant l'absence!

--Vous vous en souvenez, continuait mile, quelle me sans tache et
sans voiles! Et comme il tait parfaitement beau! c'tait le profil
de Byron sans l'ironie arrire de Manfred, c'tait le front de Goethe
ombrag par l'paisse chevelure d'un ptre de l'Attique. Et quel ami, si
bon, si simple, si brave!

--Oui, murmura madame Lucie Chardin, on m'a dit bien souvent tout
cela!

A ces tranges paroles, dites par celle qui a t la femme de Henri,
tous les yeux se tournrent vers elle: on voulait se bien convaincre que
ces mots inexplicables taient en effet prononcs dans un rve. Madame
Chardin remarqua la surprise gnrale et rougit: elle se prit  sourire
tristement, et une larme furtive glissa sur sa joue. Puis, tendant la
main  mile Labb:

--Je vous parais folle, dit-elle; mais c'est l ma plaie et mon
dsespoir, j'ai vcu quatre annes aux cts de Henri, et je ne l'ai
jamais vu!

Pour le coup, l'tonnement tait  son comble.

--Ah! reprit madame Chardin, nous avions cru que l'amour tait possible
entre deux forats qui tranent chacun un boulet et une chane! Il y
a un mnage, un foyer, une vie intrieure pour l'homme de peine qui
graisse la roue des wagons, et pour sa femme, la marchande de pommes
qui porte son ventaire attach  son corps et souffle dans ses doigts
rouges crevasss par la bise. Rentrs dans leur bouge le soir, aprs
leur journe faite, ils peuvent embrasser leur enfant et manger ensemble
leur pauvre repas: mais il n'y a ni maison ni famille pour l'homme ou la
femme qui appartient  l'un de ces monstres faits de roues d'engrenage,
le Journal ou le Thtre!

Le jour o Henri m'a dit ces mots divins: Je vous aime! c'tait sur
la scne de la porte Saint-Martin, entre deux portants! et moi, dont le
coeur battait  briser ma poitrine, au lieu de rpondre, ft-ce par mon
silence, j'ai _fait mon entre_, et il a fallu que je rcite au public
une tirade de M. d'Ennery!

Le jour de notre mariage, on donnait la premire reprsentation
d'un drame en sept actes, dans lequel j'avais un rle de _deux cent
cinquante_, et Henri _faisait son feuilleton_.

Aprs la pice, quand, brise de fatigue et d'motion, j'aurais eu tant
besoin d'entendre une chre voix me disant: C'est bien! et de serrer une
main amie, j'ai trouv pour toute socit, dans ma loge, une femme de
chambre idiote, qui m'a perscute de ses querelles avec les habilleuses
et de la perte d'un jupon tuyaut.

Enfin, mes cheveux peigns et cet affreux rouge essuy, je gourmandai
la lenteur des chevaux qui me ramenaient vers Henri; j'avais encore dans
la tte toutes les crcelles, les voix des rgisseurs, des comdiens,
le sifflement des poulies, la chanson de bois des marionnettes, je me
disais: Je vais entendre une parole humaine! Il me consolera, lui, et je
me cacherai dans ses bras.

Je trouvai Henri entour de lexiques, de volumes ouverts: il
noircissait ces grands feuillets que j'ai tant revus depuis, et  mesure
qu'il entassait ces affreuses feuilles volantes, ses yeux se cernaient
davantage, sa pleur devenait plus verte, et cette toux dsespre,
que j'ai entendue pendant quatre annes, retentissait plus cruellement
jusqu'au fond de mon me.

Henri m'avait  peine vue entrer: il leva sur moi un oeil mourant et
pronona pour la premire fois ces paroles qui depuis m'ont toujours
frappe au coeur comme un coup de couteau: _Je fais de la copie!_ Je
voulus l'encourager et veiller avec lui, mais je me sentais brise par
la fatigue du thtre; je me dshabillai toute somnolente, comme
un spectre, et je dormis dans la fivre, voyant sans cesse l'essaim
ironique des songes tourbillonner devant la clart rougetre de la
lampe.

Chaque fois que je m'veillais en sursaut, il m'apparaissait, lui,
toujours plus ple, toujours entassant les feuillets de _copie_, et sa
toux cruelle troublait seule un silence de mort.

Telle a t ma nuit de noces, et telle a t notre vie de quatre
annes! Il _faisait de la copie_, moi, j'apprenais des rles tout bas;
ou bien je cousais des oripeaux et des paillettes, et il corrigeait des
preuves! Vous connaissez ces ignobles papiers maculs, sur lesquels on
crit en marge mille signes diffrents, qui veulent tous dire: Je suis
esclave! je suis esclave! je suis esclave!

Et puis, j'allais rpter! Vous connaissez la _Rptition!_ Un
cauchemar qui, depuis deux heures aprs minuit, vous tire les pieds et
les cheveux, et vous rpte, et vous crie, et vous siffle et vous chante
 l'oreille: Il faut qu' dix heures du matin, coiffe, habille et
embote dans un corset de fer, tu sois rendue  un thtre envelopp de
poussire et de nuit, pour y nonner une prose incomprhensible, copie
par un souffleur qui ne sait pas l'orthographe!

Quand je venais de rpter la pice de M. d'Ennery, Henri partait pour
aller faire rpter une pice de lui; quand il rentrait, je sortais pour
aller chez le costumier;  quatre heures, quand je dnais, il allait 
l'imprimerie!

L'imprimerie, encore un enfer. Certes, il y a quelque chose de
vertigineux dans l'aspect d'un thtre; ces machines, ces poulies, ces
cbles tonnent et pouvantent, et l'envers de la ferie est mille fois
plus effrayant que la ferie vue de la salle. Mais qu'est-ce auprs
d'une imprimerie? En voyant les longues chanes de fer qui pendent, les
larges pierres qui semblent faites pour y coucher des cadavres, et ces
casses o les doigts fbriles cherchent des signes cabalistiques; en
regardant surtout marcher ces immenses cylindres au mouvement furieux,
on comprend que, dans ces antres de magie, il se mange des coeurs et des
mes.

Je n'ai vu qu'une seule fois une imprimerie, mais, ce jour-l, j'ai
senti que nous tions condamns! Et nous l'tions en effet, condamns
 ces roues,  ces poulies,  ces cylindres,  cette encre infecte,
condamns  l'insomnie, au labeur strile, aux raccords, aux rgisseurs,
aux mises en scne, aux trappes de ferie, aux gloires de toiles
peintes,  tout ce qui est le carton de la vie et de la gloire! nous qui
aimions tant la sainte posie, la douce musique, et les gazons et les
fontaines, et l'amour qui fait tout comprendre!

Quelquefois, nous nous rencontrions une minute lui et moi, nous nous
serrions la main, et nous disions ensemble: Oh! si nous tions libres!
Nous avons toujours rv de voler une journe et d'aller la passer
ensemble  Fontenay; mais Henri est mort auparavant.

Je jouais quand la toux l'a clou sur son lit de douleur; je jouais
lorsqu'il crachait son sang; si je n'ai pas jou le jour o il est mort,
c'est que j'ai quitt pour jamais le thtre: j'ai mieux aim devenir
la femme d'un autre, oui, me vendre  un banquier, que de mentir encore
sous les haillons roses, qui me semblent toujours mouills de larmes et
tachs de sang!


Croyez que l'on s'est tu un grand moment aprs ces paroles, et que
l'on avait froid. O mille et mille fois heureuse la demoiselle au coeur
simple, dont les formes robustes s'panouissent librement, comme celles
de Violante! Ses parents l'ont leve pour faire bouillir l'tuve dans
le chaudron de cuivre jaune sous lequel flambe un feu clair, et pour
laver le linge dans sa rivire natale. Elle conservera sa candeur et
son embonpoint, et elle ne connatra jamais les mots: imprimerie, copie,
rptition, preuves, raccords, imprims en rouge dans le vocabulaire du
diable!




                                 XI

                        LA VIEILLE FUNAMBULE

                          --HB CARISTI--


Celle-l a t la soeur des comtes et des toiles; elle a fouett de
sa chevelure l'azur immense. Comme les dieux, elle s'est promene dans
l'ther, en dchirant les nuages avec son front olympien. Sa gloire a
dur un quart de sicle, et pendant ce temps, suffisant pour faire et
dfaire tant de royaumes, de duchs et d'empires, elle a vu sous ses
pieds le bandeau des rois et la neige des cimes, et elle a pu arrter
dans ses mains les oiseaux du ciel. Pendant de longs jours, cette
funambule ivre d'orgueil a voltig sur sa corde perdue dans l'empyre,
o les applaudissements confus des peuples montaient vers elle comme
le murmure d'une mer dompte et frmissante. Hb Caristi est morte
rcemment dans sa soixante-treizime anne, car son acte de naissance
porte la date fabuleuse du 22 juillet 1781. Elle est morte obscure,
oublie, ignore; et rien ne montre mieux le nant de la clbrit
artistique, brigue si chrement.

Ce nom, qui aujourd'hui ne nous reprsente rien, a t acclam jadis
avec tous les transports de l'admiration furieuse, et celle qui le
portait a t applaudie par les mains qui ptrissent la destine des
empires. Sans doute, les lois implacables qui nous attachent  la terre
n'existaient pas pour cette buveuse d'espace et d'infini, soutenue sur
des ailes invisibles. Sa srnit et sa bravoure intrpide en faisaient
une crature surhumaine. Rivale, et rivale heureuse de madame Saqui,
cette potique figure qui fut tout de suite relgue par elle au second
plan, Hb Caristi avait  elle seule, sans matres, sans prcdents,
sans inspiration autre que celle de son esprit exalt, cr tout un art,
inou, singulier, et parfois grandiose, le _mimodrame funambulesque_,
prodigieux effort d'organisation et d'intelligence que personne ne lui
avait enseign et qu'elle n'a pu enseigner  personne. Mais saurai-je
faire comprendre au lecteur ce que fut ce genre de drame dans lequel
l'abstraction tait certainement plus quintessencie que dans la
tragdie de _Brnice_ ou dans les symphonies les plus idales?

La grande funambule qui, mme aux jours piques de notre histoire, put
devenir une des illustrations parisiennes, tait ne en Servie, dans
une peuplade de bohmiens, qui tous exeraient la profession de
saltimbanques et de jongleurs nomades. Avant d'avoir atteint sa
dixime anne, comme son pre et sa mre taient morts, elle prit le
gouvernement de leur troupe ambulante, et tous ces gentilshommes de
la belle toile, subjugus par sa danse merveilleuse, lui obissaient
aveuglment. D'ailleurs une sorcire, trs-redoute  Belgrade, avait
fait  Hb Caristi une prdiction dont l'effet fut immense sur ses
compagnons. Elle et tous les siens devaient accomplir des prodiges
d'audace et faire une rapide fortune. Elle serait complimente par le
plus grand roi du monde et aiderait  clbrer ses victoires.--Enfin,
continua la bohmienne, tu auras les yeux de charbon rouge et le coeur
de glace, et aussi tout doit te russir, mais seulement jusqu'au jour o
tu auras march dans le sang.

La petite danseuse comptait bien n'y marcher jamais, et elle se rjouit
de la prophtie en toute assurance, aveugle d'ailleurs sur l'avenir,
comme tous les personnages marqus pour une destine fatale. S'il y
avait sur les grandes routes une seule goutte de sang, ses compagnons
la portaient  l'envi dans leurs bras, et croyaient tromper ainsi la
restriction qui faisait tache dans son riche horoscope. Au bout de
quatre ans, la jeune fille avait si bien travaill pour le troupeau
confi  ses soins, que toute cette bohme, enrichie grce  elle, put
se montrer vtue et quipe avec un grand luxe, quand Hb Caristi parut
 la foire de Beaucaire en 1795.

C'tait la premire fois depuis la Rvolution qu'on revoyait cette
fte fameuse o les marchands d'Astracan, de Bagdad et de Mossoul se
trouvaient runis avec les pcheurs de perles de la cte de Coromandel
et les marchands d'aulx de Marseille, et  laquelle les rues troites
et bordes de maisons  hauts pignons gothiques faisaient un cadre
si appropri et si pittoresque. Hb Caristi n'en fut pas la moindre
merveille. Elle avait le teint olivtre avec des yeux de jais, de
longues paupires brunes et des sourcils sans courbure. Son nez mince,
ses lvres paisses et vivement contournes, sa chevelure crpue, son
cou long et droit, ses formes accuses dj malgr une sveltesse inoue,
lui donnaient l'aspect de ces figures gyptiennes serres clans un
fourreau de mousseline quadrille, qui tiennent  la main une fleur de
lotus. Pour coiffure elle portait des colliers en verre de Venise mls
dans un fouillis de nattes bizarrement agences, et elle tait vtue
d'une faon barbare avec des tissus de soie raye aux couleurs vives.

Elle fit sur une corde tendue l'ascension du clocher, mais cela avec
tant de courage et de grce, que ses reprsentations excitrent ensuite
un vritable dlire. La foire de Beaucaire n'tait pas finie, que son
nom tait dj populaire dans toute la France. En 1800, Hb, qui allait
avoir vingt ans, n'tait pas une seule fois retourne  l'tranger, et
elle avait acquis une somme assez forte pour pouvoir faire construire 
ses frais au coin de la rue d'Angoulme un thtre dont elle obtint le
privilge, et qu'elle nomma le _Thtre des Exploits militaires_.

En effet, on y donnait uniquement des mimodrames reprsentant les
batailles et les rcentes victoires de Bonaparte: Montenotte, Millesimo,
Lodi, Castiglione, Arcole, Rivoli, les Pyramides, Marengo; le Premier
Consul ne cessait pas de vaincre, et Hb ne cessait pas d'crire; mais
ces pices militaires, pareilles  celles qu'on a reprsentes partout,
composaient la partie la moins intressante de son spectacle. Sa gloire
et son rel triomphe, ce fut la tragdie, qu'elle jouait  elle toute
seule, sur la corde tendue!

Pendant tout le temps que durrent nos conqutes et que notre domination
transforma l'univers, pas de rjouissances, pas de ftes, pas de _Te
Deum_ sans Hb Caristi. Toujours, au bruit des canons et des fanfares,
aux cris de joie d'un peuple idoltre, aux lueurs des illuminations
et des feux d'artifice,  cent pieds au-dessus de la Seine pavoise
et incendie de mille feux, clans l'azur au milieu des toiles
frissonnantes, toujours passe, vtue d'or et de pourpre, et dans ses
mains agitant les drapeaux tricolores, cette desse du ciel et des airs,
qui semble l'me de la ville elle-mme clbrant les ivresses de la
Force et de la Souverainet.

Tout Paris est aux pieds d'Hb Caristi; mais ne lui parlez pas
d'adorations, ne lui parlez pas d'amours. Ses amours, ce sont ces luttes
insenses et superbes avec l'infini et avec le vertige; c'est ce duel
si clatant avec la mort, pendant lequel elle regarde les yeux mmes
des astres et baise le front humide de la Nuit. Comme le lui disait la
sorcire de Belgrade, Hb porte sous son beau sein un coeur de glace.
Ses passions, ses dlires, ce sont les feries au milieu desquelles
elle proclame,  la hauteur o volent les aigles, le bulletin de nos
dernires batailles. A la fte rpublicaine o la garde-consulaire, qui
a march depuis Marengo, arrive couverte de poussire et les vtements
en lambeaux,  la fte donne pour clbrer la paix gnrale,  celle
des drapeaux d'Austerlitz, je la revois jeune et svelte dans les flammes
carlates; au mariage de l'Empereur et  la naissance du Roi de Rome,
c'est elle encore dont la silhouette arienne domine les Champs-lyses
affols de foule et de lumire.

Jugez si les merveilleux d'alors durent se dsesprer pour l'invincible
froideur de cette Galate qui avait eu toutes les gloires! Oui, toutes
les gloires, y compris celle d'avoir t compare  un repas complet en
une ingnieuse et interminable mtaphore! Elle s'tait montre aux Jeux
Gymniques dans un intermde de _La Reine de Perspolis_, et elle avait
contre-balanc le succs inou des _Ruines de Babylone_! Pendant huit
jours, le Corneille de la Gat avait t jaloux des succs de la
funambule. Le Colise, le Vauxhall, la Redoute, les Soires-Amusantes
du boulevard, le spectacle de Pierre, le Cosmorama et le
Panharmonico-Metallicon, tous les thtres taient abandonns quand,
radieuse en son fantasque habit de Perspolitaine, elle apparaissait
sur la corde raide, insoucieuse de l'obstacle, merveille de sa
propre grce! Et, malgr sa sagesse,  cause mme peut-tre de cette
inexplicable et farouche sagesse, que de luxe jet aux pieds d'Hb, que
de faste  l'entour de son excentrique existence! A elle le cabriolet
jaune potiron et le briska gris de lin! A elle les dentelles de madame
Colliau, les porcelaines de Degotty et les ncessaires de Garnesson.
C'est pour son boudoir de la rue du Mont-Blanc qu'un bniste, entt de
cette Pallas, inventa les meubles en olivier. Il fallait la voir dans ce
petit Temple du Got, o pntrait  peine un voluptueux demi-jour! Les
paules couvertes d'un fichu-guimpe en tricot de Berlin, les cheveux
accommods par Palette, l'inventeur des _nattes embrouilles_, si
justement surnomm le Lycophron des coiffeurs, elle recevait, couche
sur son lit de repos, auprs duquel se dressait une colonne tronque.
Survenait un jeune merveilleux en nglig par: chapeau  la magicienne,
chemise en oreilles de livre, cravate  l'artiste, pantalon 
l'amricaine, gilet  la matelote.

--Divine Hb, s'criait-il, vous faites scher sur pied le cerf Coco de
Franconi et tout le personnel du thtre des Fabulistes!

Hb souriante demandait ses essences de Riban, achetes au dpt de la
rue Helvtius, et elle jouait ngligemment avec les bagues lithologiques
de Mellerio, entasses sur son bonheur-du-jour. Puis elle sortait dans
une calche  parapluie de Pauly, pour aller essayer une redingote 
l'Eugnie ou une toque  la Cortey!

C'tait  ses pieds que les ducs de cration nouvelle versaient les
_trsors de la nature_ que le sieur Tripet dbitait aux _amants de
Flore_ dans ses serres de l'avenue de Neuilly! C'tait pour ses joues
basanes que mademoiselle Chaumeton ptrissait son rouge serkis, et que
le perruquier Hippolyte accommoda avec quatre rangs de perles la fameuse
coiffure  _l'Olympe_. La vogue du physionotrace fut couronne, ds
qu'il eut popularis les traits tranges de l'acrobate en ses atours
d'Athnienne, telle qu'on la vit un jour  Feydeau, dansant au bnfice
de madame veuve Dozainville! M. Meynier la prit pour modle de la figure
de la Volupt, dans son mmorable tableau de la _Sagesse prservant
l'Adolescence des traits de l'Amour_! M. Mollevaut lui dclara sa flamme
sous le voile heureux de la mtamorphose d'une nymphe en sensitive.
Le cavalier Antonio Buttura, du dpartement de Trasimne, pensa
l'immortaliser en vers _sciolti_!! Au caf du Bosquet et  celui des
Francs-Bourgeois, les coupltiers mirent son nom en logogriphes! Elle
passa trois mois  Madrid, o elle eut la coquetterie de se laisser
croire Franaise, et,  sa soire d'adieu, le roi Joseph lui dit avec
un sourire: Hlas, madame, il y a encore des Pyrnes! Je vous dis
qu'elle a eu toutes les gloires!

Mais quoi! le madrigal, venu mme de si haut, ne touchait gure celle
qui, en tendant les mains, pouvait cueillir ses bouquets de roses 
la porte du paradis! Quel encens et satisfait celle qui s'envolait
elle-mme aux ravissements de son apothose? On peut lire encore dans le
_Mercure de France_ l'analyse enthousiaste d'un mimodrame dans par
Hb au thtre des Exploits-Militaires. C'est le fameux _Sige de
Saragosse_, le chef-d'oeuvre de ce genre destin  mourir avec celle qui
en fut  la fois le pote et l'interprte.

Son dcor tait encore moins raliste que l'criteau de Shakspeare, car
il se composait d'une simple corde, o les spectateurs devaient voir
tour  tour le camp de Suchet, la tente de Junot, les places publiques
de Saragosse avec les potences leves par Palafox et par ses moines
fanatiques, le pont de la Huerba, la rue de Santa-Engracia, thtre
d'une horrible tuerie, et la porte de Portillo, par laquelle la garnison
espagnole sortit en dposant ses armes. Quant  Heb, costume en
Bellone  cuirasse d'cailles, elle reprsentait tour  tour tous les
personnages: ici, le marquis de Lassan excitant les assigs; l, le
marchal Lannes haranguant l'arme franaise; puis les femmes, les
bourgeois, les capitaines, et cette mre hroque et farouche qui combat
sur le rempart en serrant sur son sein un enfant qu'elle protge de son
glaive perdu. Mme elle tait, lorsqu'il le fallait, les personnages
d'abstraction pure: tantt l'pouvante et la Fureur, ou la Charge qui
entrane  l'assaut de la brche les lgions frmissantes. Sans paroles,
sans rien autre chose que ses gestes et ses attitudes, elle exprimait
la ville ravage par l'pidmie, les cruauts de la populace frntique,
les assauts des couvents, la guerre des maisons, les combats, les
escarmouches, les passages bruyants de l'artillerie, l'ivresse des
dernires luttes avec leurs innombrables pisodes, puis la capitulation,
le dfil triste et grandiose des ennemis vaincus, puis enfin, dans
toute sa magnificence symbolique, la Victoire elle-mme faisant clater
ses clairons sonores, et agitant sous les brises ses drapeaux conquis,
embrass de soleil! Si l'on pense que le visage, ce merveilleux clavier
de la passion, ne comptait pas dans cette pantomime vue au thtre 
quinze pieds en l'air, et sur la place publique  cent pieds au-dessus
des ttes de la foule, et que tout ce rcit pique tait imagin,
exprim et compris au moyen de gestes, d'attitudes et de courses sur
un fil, on comprendra l'admiration qu'il excitait. En vain madame Saqui
voulut lutter en donnant son _Moine du mont Saint-Bernard_, mimodrame de
corde o elle tentait de reprsenter l'lgie du voyageur perdu sous
les avalanches, et son sauvetage par les bons religieux aids de leurs
chiens dvous, la vogue tait  Hb Caristi, et lui resta.

Pas toujours, pourtant. Un tout jeune colonel de hussards, beau et fier
comme un lion, avec sa tte d'enfant dcore par une large balafre reue
 Austerlitz, devint perdument amoureux de la comdienne. Il offrit
rsolument le mariage, mais en vain. C'tait une de ces passions
ardentes qui tuent leur homme; celui-l se sentit perdu, et, comme rien
n'avait pu toucher les rigueurs de sa matresse, il voulut en finir
tout de suite, et se brla la cervelle en plein thtre des
Exploits-Militaires. En retournant chez elle, Hb mit ses deux pieds
dans le sang dont le seuil du thtre avait t inond lorsqu'on
emportait le corps de sa victime. Ce tragique vnement causa une
impression telle, que depuis ce jour, Hb fut dteste et hae
autant qu'elle avait t adore. Elle eut beau quitter la France, la
maldiction du meurtre la poursuivit sans relche. Sa brillante fortune
s'tait croule comme par magie; partout elle rencontrait la haine, le
mpris et la misre: Paris, o tout souvenir s'efface si vite, l'avait
compltement oublie depuis plus de trente ans, lorsqu'une circonstance
inattendue vint remettre en lumire non-seulement le nom, mais aussi la
personne de cette funambule, dont la mort devait servir de dnoment 
une lamentable histoire.

Ce conte mouvant, et tir des entrailles mmes de la vie parisienne,
je l'ai entendu faire  la fin d'un souper, par Martirio, une femme
trange, qui a voulu rester cuyre au Cirque aprs avoir sign
ses belles compositions musicales. Il tait d'ailleurs cout
religieusement, comme une page d'histoire mise en oeuvre sans
charlatanisme. Trs-sympathiquement belle avec ses yeux bruns, son
visage dor et ses cheveux noirs onds, si fins et si doux, auxquels
de trs-rares fils d'argent donnent un attrait mlancolique; sage
d'ailleurs comme la desse Vesta, dans un thtre de chevaux et de
clowns, l'Espagnole Martirio est une de ces figures attachantes et
originales que Paris adore.

--Vous vous rappelez, dit-elle, la singulire exhibition de madame
Saqui, faite l'anne dernire  l'Hippodrome. Le directeur du Cirque
avait peur d'tre distanc; il voulut trouver une _attraction_ encore
plus grande, et il la trouva. M. Arnault avait voqu madame Saqui et
son _Ascension au mont Saint-Bernard_, M. Dejean ressuscita le _Sige de
Saragosse_ avec Hb Caristi, ge de soixante-treize ans.

L'annonce seule de son arrive causa chez nous une profonde surprise,
car nous l'avions crue morte depuis un sicle. Mais comment vous rendre
l'impression abominable que je sentis lorsqu'elle parut? Je vis une
Carabosse tout exigu, tellement racornie et rapetisse par l'ge qu'on
aurait voulu la remettre dans sa bote! Sur sa peau parchemine
et recroqueville, les rides formaient une srie de dessins et de
labyrinthes inextricables; ses yeux encore vifs, mais raills et
dpourvus de cils, disparaissaient sous de rudes sourcils en fort, qui
repoussaient blancs sous leur teinture prtentieuse. Mais sa parure! Oh!
qui dira l'effet de ses faux cheveux tellement noirs et lisses, et de
ses fausses dents, blanches comme la neige! Et elle tait vtue  la
dernire mode la plus agaante. Sur une robe taffetas pompadour fond
blanc  dessins de fleurs, de fruits et d'oiseaux, elle portait un
mantelet de tulle quadrill de velours, avec deux grands volants de
Chantilly! Ses pieds djets touffaient dans d'troites bottines de
soie noire, et ses vieilles mains dans des gants mas d'une fracheur
exquise. Son lgant chapeau en paille de riz tait garni avec une
touffe de camellias roses, et elle taquinait une ombrelle blanche
recouverte de guipure. Il y avait dans tout son ajustement une intention
vidente de plaire, qui donnait la chair de poule. Ne semblait-il pas
voir quelque stryge partant pour Cythre, et embarquant sur la nef de
Watteau une cargaison de crapauds et de vipres sifflantes!

Cependant, quand la vieille funambule rpta devant nous, sur une corde
pose  peu de distance du sol, son ternel _Sige de Saragosse_, le
dgot que nous avait inspir sa coquetterie funbre ne tarda pas 
s'vanouir, car ce jour-l, comme le lendemain  la reprsentation, elle
fut sublime; mais je ne devais pas tarder  retomber dans le dtestable
cauchemar. Il m'tait rserv de voir dans toute son abjection un
spectacle qui dpassa les pouvantes de _Macbeth_ o, du moins, les
sorcires font tranquillement leur cuisine, et ne s'attifent pas avec
des rubans couleur de rose. Mais voir une momie en dlire respirant des
parfums d'Ess-bouquet, tandis qu'on est suffoqu par l'odeur du bitume
et du soufre et entendre les supplicis hurler des marivaudages parmi
les outils et les engins de torture du septime enfer! n'est-ce pas
un luxe de monstruosit par trop impossible et capable d'apitoyer les
pierres?

Il y a au Cirque une belle fille nomme Emma Fleurdelix, qui, pendant
un moment, a ravi les Parisiens du dimanche dans une scne intitule
_Jeanne d'Arc_, et joue debout sur un cheval libre, une vraie
composition d'cuyer du Cirque! Comme beaucoup de ses pareilles, Emma
aime un sacripant, admirable jeune homme arrang en Malek-Adel de
pendule, qui la vole, qui la bat, et qui la trompe. Un jour, il avait
dpass ses espigleries ordinaires; il tait parti pour Londres,
en compagnie de je ne sais quelle figurante. Or, le matin mme,
Emma n'avait pas trouv ses diamants  leur place, et elle avait cru
seulement  une tourderie de sa femme de chambre; elle comprit toute la
vrit en recevant au Cirque mme, comme elle s'habillait pour monter
 cheval, un billet d'adieu tendrement hypocrite. En se voyant si
audacieusement quitte et bafoue, elle ne put retenir une explosion de
douleur; elle clata en pleurs et en sanglots.

Toute costume dj sous les haillons potiques de la vierge de
Vaucouleurs, mais dchevele et meurtrie, car elle s'enfonait les
ongles dans la chair, elle poussait des cris de dsolation, et cinq 
six pronnelles, couvertes de satin et de cliquant, la consolaient
en bavardant comme des pies, en lui frappant dans les mains et en lui
faisant respirer des sels. Hb Caristi entra dans la loge au milieu de
ce beau dsordre, et elle fut bien vite au courant de la situation.--Ah!
pauvre fille, dit-elle de sa voix de marionnette, c'est votre amoureux
qui nous cause tout ce chagrin-l! Allez, a me connat; le mien ne m'en
fait pas d'autres. Si je vous le disais! Eh bien oui, mon Raphal,  qui
j'ai tout sacrifi, se moque de moi avec des laiderons. Va, ma pauvre
chrie, continua-t-elle en soupirant, nous n'avons pas fini de souffrir.

Certes, les danseuses qui taient l furent tonnes, effrayes et
ahuries en coutant ces paroles mignardes prononces par une ruine
vivante qui offrait l'image mme de la caducit. Mais sur Emma
Fleurdelix, malade et nerve par ses gmissements, l'effet de cette
fantasmagorie dcupla de violence. Elle ouvrit dmesurment les yeux,
regarda Hb Caristi, et se mit  rire; elle rit, elle rit dmesurment,
et toujours ce rire farouche, interminable, tyrannique, augmenta
d'intensit; sa bouche cumait, ses yeux taient blancs, ses membres
tordus, et elle riait encore. La crise se termina par des spasmes cruels
et par une longue attaque de nerfs,  la suite de laquelle Emma dut tre
reconduite chez elle et confie aux soins d'un mdecin.

Pour moi qui avais vit la fin de cette scne, en entrant dans le
cirque, car je faisais la haute cole sur mon joli cheval arabe, je
n'avais plus conscience de rien; je me croyais mene au sabbat par
quelque Mphistophls ironique, et je regardais stupidement l'cuyer
au long fouet et  l'habit boutonn, en m'attendant  voir sortir de sa
bouche une souris carlate. Tout en faisant machinalement mes exercices,
je regardais les becs de gaz avec l'ide qu'ils se mtamorphoseraient
en comtes sanglantes; les applaudissements qui retentissaient  mes
oreilles me semblaient les mugissements d'un tonnerre infernal; je
voyais les spectateurs avec des faces vertes. Raphal! Raphal! Raphal!
je rptais involontairement jusqu' m'en rendre folle ce nom devenu
pour moi plus extraordinaire que ceux de tous les monstres antdiluviens
extermins aux ges fabuleux par les oiseaux hroques. O ciel! quel
pouvait tre ce Raphal amoureux d'Hb Caristi, et qui lui faisait
souffrir les martyres de l'amour contrari? En fermant les yeux,
j'essayais de me le figurer, mais jamais je ne pouvais me le figurer
avec une face humaine!

Cependant, cette malheureuse vieille femme continua  nous taler sa
poignante folie. Tantt elle venait avec des bouquets destins  tre
offerts par elle au sortir de la rptition, ou elle nous consultait sur
des cravates et sur des bijoux d'hommes; elle nous montrait des bagues
plates avec le _Dieu vous garde_, ou des alliances rcemment achetes au
Palais-Royal et portant les deux noms d'Hb et de Raphal. Chaque fois
que j'assistais  ces infernales facties, j'prouvais ce mal de coeur
indicible qui vous saisit au bord d'un abme profond de mille toises,
lorsque le pied vous manque tout  coup et qu'on va rouler dans
l'effroyable vide. J'vitais, je fuyais par tous les moyens les
confidences de la vieille funambule. Mais comment les fuir; elle
s'attachait  moi et elle parlait avec l'ingnuit d'un enfant,
persuade que pour tout le monde rien n'tait plus intressant que de
lui entendre roucouler son _Oaristis_!

O fureur!  dlire! vengeance de l'amour acharn sur sa proie hideuse!
Ces conversations, je ne pourrais pas les raconter, et cependant elles
me poursuivent, elles se cousent  mes rves, elles se substituent aux
phrases que je veux prononcer, elles m'obsdent, comme, parfois, tel
vers d'une chanson imbcile que, malgr soi, on rpte mentalement
pendant des jours entiers. Je les ai oublies et elles me dvorent,
elles m'assassinent en voquant dans mon me une impression durable,
pareille  celle qu'on prouve dans un souterrain obscur et ftide, o
brillent les toiles d'araigne et les yeux des crapauds, et o on
sent vaguement courir les reptiles glacs. Non-seulement le Raphal,
heureusement rest dans la coulisse, mais Hb non plus ne me semblait
pas relle;  chaque instant je croyais que j'allais la voir se
disloquer en morceaux ou s'vanouir en fume, et que, le noir
enchantement disparu, le calme renatrait  la fois dans mon esprit et
dans le ciel. Mais non, tout cela est arriv; Hb Caristi a vcu, car
je l'ai vue mourir.

Parfois elle arrivait, vtue de vert pomme ou de lilas tendre; elle
essayait un sourire  la Pompadour; sa perruque tait frise en nuage;
elle rayonnait de joie.--Ah! ma chre, disait-elle, je m'tais trompe,
il m'aime, il m'est fidle. Si vous saviez comme je suis heureuse, il
m'a apport un bouquet ravissant! Et cette Florentine que je croyais sa
matresse; ah! comme j'avais tort de me monter la tte! Une amie de sa
soeur tout simplement. Mais comme vous prenez peu de part  ma joie! Ah!
Martirio, vous tes froide; vritablement, vous n'avez pas de coeur.

Ainsi le visage et les ajustements d'Hb taient le thermomtre de
sa flicit affreuse, et disaient exactement en quels termes elle tait
avec son Raphal. Par cette avidit inexplicable qui nous pousse vers
les choses perverses, j'avais parfois une poignante curiosit de voir
cet tre sans nom dont le sobriquet dshonore  jamais le souvenir du
plus beau des hommes. Et pourtant je sentais que s'il se ft trouv
derrire moi sur la plate-forme des tours Notre-Dame, j'aurais saut en
bas pour ne pas le regarder! Heureusement, mon inquitude n'a jamais t
assouvie, et je n'ai pas eu  mesurer la dose d'horreur qu'il nous est
possible de subir. J'ai lu _L'Enfer_ d'un pote romantique, avec ses
ingnieux appareils de tenailles, de scies, d'hommes en fer rouge, et
de chaudires  cuire la chair humaine. C'est un beau livre, mais il
est incomplet; l'auteur, qui a tant d'imagination pour les supplices, a
oubli d'inventer dans son Tartare un supplice pour Raphal!

Sans doute ce parfait Dorante dfila bien vite le chapelet de ses
roueries, car avec une fatale rapidit la toilette d'Hb Caristi se mit
 pousser au noir; le noir l'envahit et la domina, et quel noir! Coup
sur coup et comme par magie, disparurent le velours, la soie, les robes
 jolis bouquets roses, les bijoux  devises, le tour bien fris, les
petits cachemires. Ple, verte, dfaite, oubliant de mettre du rouge,
la vieille funambule, noye de larmes, abrutie par le chagrin, se
montra avec des hardes misrables. Ce fut sa priode de folie o,
comme l'Ophlia de Shakspeare, on l'entendait murmurer des chansons
interrompues et dire des lambeaux de phrases potiques, parfumes de
romarin et de violettes! Ce malheureux spectre tait vou par le destin
 toutes les parodies et  toutes les profanations. Comme les victimes
poursuivies par les dieux sauvages de Lda et de Pasipha et marques
pour les embrassements d'un monstre, elle se tordait au fond de son
nant, condamne  la douleur risible,  une torture ridicule,  des
tourments dont la vue produisait un effet grotesque. Certes, celle-l a
recul les limites du malheur humain!

Alors, dans ces moments affreux o elle vit s'enfuir sa dernire
et stupide esprance, Hb Caristi se cramponnait encore  moi, et
m'adressait des supplications insenses.--Oh dites, dites-le-moi,
Martirio, s'criait-elle, croyez-vous qu'il existe vraiment des philtres
pour se faire aimer et pour retenir un amant infidle? On m'avait parl
d'une sorcire et de coeurs sanglants, mais ce n'est pas vrai, n'est-ce
pas? D'ailleurs j'ai essay, cela ne m'a pas russi. Mais enfin, il doit
y avoir quelque chose! C'est impossible qu'il n'y ait pas un moyen.
Se consumer d'amour et n'tre pas aime, c'est un trop grand supplice.
Martirio, Martirio, dites-moi un moyen pour qu'il m'aime encore!

Ainsi parlait Hb dans ses dlires. Et, bien entendu, je me taisais.
Que rpondre  ces cris de dmence? Alors, son vieux visage, dj plus
pliss qu'il n'est possible de le supposer, se plissait encore sous les
clairs d'une furieuse ironie.--Ah! oui, disait-elle avec l'expression
du ddain et de la haine, j'oubliais que vous ne connaissez rien de tout
cela! Moi aussi, quand j'tais jeune, ai-je t assez fire et heureuse,
et orgueilleuse, de ne rien sentir s'agiter dans mes veines; mais
la vieillesse viendra, soyez tranquille!--Et moi, pendant qu'elle me
faisait cette prophtie sinistre, je voyais passer devant mes yeux une
foule de ples figures portant le stigmate du Vice; et, le regard fixe,
je contemplais les uns aprs les autres ces hideux visages, que mon
imagination prtait tour  tour au fabuleux Raphal.

Bientt la vieille funambule porta tout  fait la livre de la misre.
Les dernires robes, les dernires chaussures avaient t dvores; et,
chose horrible  raconter, Hb, pour se vtir, tirait de ses cartons,
enfouis sous la poussire d'un demi-sicle, des robes du premier empire
tailles en tuniques, des fourreaux de satin bleu ciel, attachs sous
la gorge avec des ceintures en cheveux et des chapeaux en auvents
de maisons, auxquels nous ne croirions pas si les gravures de modes
n'taient restes pour nous attester leur existence. Elle se tranait,
attife avec d'anciens djeuners-de-soleil dont le soleil avait djeun
sous les yeux de Murat et du marchal Lannes, le lendemain de la
bataille d'Ina! Ses yeux ahuris taient tout  fait sanglants; une toux
sche la minait; elle tait devenue poitrinaire  un ge o la maladie
elle-mme nous ddaigne, et se mourait comme une hrone de roman.
Voue, comme le modle de Marguerite Gautier, aux camellias blancs et
aux poses penches, elle aussi parlait fivreusement de l'avenir et
souriait avec mlancolie  la chute des feuilles. Mais,  ce moment-l,
elle ne fut plus ridicule; bien plutt, elle parut terrible, comme
toutes les personnes transfigures par une passion violente, car elle
mettait  trouver de l'argent la rage frntique du lion affam de
proie dans les gorges de l'Atlas. Elle sentait que ses dernires
minutes d'illusion taient  ce prix, et elle dfendait sa vie avec des
rugissements. Alors l'ancienne directrice des _Exploits-Militaires_ se
rveillait; il fallait l'entendre discuter les questions de salaire
avec M. Dejean; elle tait adroite, violente, loquente, dissimule,
imprieuse, insinuante, inpuisable; elle parlait deux heures sans
fatigue apparente, en se tamponnant les lvres avec son mouchoir inond
de sang.

Mais elle devint trop malade pour continuer ses reprsentations, et
elle dpensa toute son nergie  emprunter de l'argent parmi nous,
excutant sur des natures brutales des miracles innarrables de
sduction. Depuis les cent francs jusqu'aux sommes les plus minimes,
elle puisa tout; rien ne lassait sa patience, elle buvait la honte
comme un cher calice. A la fin on la fuyait, on se sauvait quand on la
voyait venir, et quand sa victime s'chappait ainsi, elle s'arrtait
immobile, lanant au ciel une dernire imprcation, regardant si la
nue allait se dchirer ou la terre s'ouvrir pour lui jeter un dernier
secours!

Moi-mme, j'avais fait pour elle le possible et l'impossible; acharne
 combler le gouffre ouvert sous ses pas, je m'tais endette gravement,
et j'avais vu arriver ce moment suprme o il faut devenir insensible,
quoi qu'il nous en cote. Hb arriva chez moi, et entra malgr ma
femme de chambre. Elle n'osa rien me demander, mais ses yeux semblaient
vouloir dcrocher les tentures. Elle s'agitait machinalement, en
rptant: C'est fini, je n'ai plus rien, je n'ai plus rien; Raphal va
me quitter! Comme je dtournais la tte, pniblement affecte, j'aperus
du coin de l'oeil la lueur d'un clair rougetre. Hb s'tait jete sur
une broche de rubis, pose sur le coin de la chemine, et l'avait cache
sous son chle. Si rapide qu'eut t mon regard, il s'tait crois avec
celui d'Hb; elle vit que je la voyais; elle resta calme, mais comme
foudroye. Moi, pour retourner la tte vers elle et pour parler, je
crus qu'il me faudrait mille ans, et il me sembla que j'avais  faire un
effort plus pnible que pour soulever un monde. J'aurais voulu que cette
seconde d'anxit ft ternelle. Enfin, je pus rompre le silence, et je
murmurai: Si cette bagatelle vous plat, Hb, je suis trop heureuse de
vous l'offrir.--Eh bien, dit-elle, je la prends!

Ses yeux s'taient levs avec l'expression d'une suprme dtresse.
Farouche, elle montrait qu'elle avait tout offert en holocauste!
Pourtant, en me voyant verser une larme, elle fut attendrie; avant
de sortir elle prit ma main et la baisa en sanglotant. Moi, j'tais
perscute par l'ide de Raphal, et je me disais: En ce moment-ci,
que peut-il faire? Et j'entendais encore dans mon escalier la toux
dchirante d'Hb Caristi.

Huit jours aprs, je la revis dans le cabinet de M. Dejean, qui lui
avait vainement dfendu sa porte. Elle voulait absolument donner une
dernire reprsentation pour laquelle elle demandait cinq cents francs;
et, la voyant mourante, le directeur refusait, par humanit. Mais
elle emporta d'assaut ce march pouvantable, et le jour fut choisi.
L'annonce de cette dernire apparition de la vieille funambule avait
attir beaucoup de monde au Cirque; Paris, qui sait tout, savait
son histoire, et on tait curieux de savoir jusqu'o va l'hrosme
dsespr. Quand je vis Hb coiffe du casque d'or, cuirasse
d'cailles, toute ruisselante d'mail, d'argent et d'carlate, fagote
dans son cher costume de Pallas, elle me parut rajeunie de dix ans:
son visage tait clair, elle songeait au billet de cinq cents francs
qu'elle sentirait frissonner dans sa main en descendant de la corde
roide!

Mais sa fatigue tait excessive; elle toussait, crachait le sang;
elle s'vanouit trois fois pendant le quart d'heure qui prcda son
apparition. Ces vanouissements n'avaient rien de pareil  tous ceux que
j'ai vus. Habituellement, lorsqu'une personne tombe en syncope, on
sent que sa vie est suspendue, mais seulement pour un temps; chez Hb,
c'tait une vritable mort, complte, absolue. On et dit qu'elle tait
depuis bien des annes un cadavre auquel les enchantements d'un magicien
avaient prt les apparences de la vie, et que, le sortilge fini, elle
redevenait la proie lgitime du trpas. Son coeur ne battait plus d'une
manire apprciable; son haleine ne ternissait pas le miroir coll sur
ses lvres; elle tait blanche, glace et rigide.

--Madame, lui dit le mdecin du thtre, lorsqu'elle revint  elle pour
la dernire fois, vous ne pouvez monter sur la corde aujourd'hui, et
surtout, moi, je ne dois pas le permettre. Comprenez que je ne puis
assumer cette grave responsabilit.

La vieille Hb fit un bond sauvage, comme si elle et t mordue par
une tarentule.

--Malheureux, s'cria-t-elle, c'est toi qui veux ma mort! Puis, avec un
sourire funbre: Allons, mon petit docteur, vous tes trop gentil pour
vouloir contrarier une dame!

Enfin, tout  fait hors d'elle, elle tira de sa poche un petit poignard
et reprit avec garement: Je vous jure, par les os de ma mre, que, si
vous empchez ma reprsentation, je me tue avec ceci.

Le mdecin du Cirque est un homme fort, qui a vu des drames comme
ceux-l, et bien d'autres encore, depuis trente ans qu'il met du baume
sur les cres morsures faites par les passions parisiennes. Aussi
ne fut-il pas branl par le petit couteau de la funambule.
Malheureusement, il fut requis en toute hte pour donner ses soins  un
personnage illustre qui, dans la salle mme, venait d'tre frapp d'un
coup de sang. Hb profita de cette diversion pour gagner le cirque, et
elle monta, chancelante, l'chelle qui la conduisit sur sa corde roide,
 trente pieds de tout secours humain.

Aux premiers pas qu'elle fit sur la corde, ce fut un grand cri
d'admiration; car, sur son thtre idal, cette desse de la mimique
retrouva sa souplesse, son ardeur inoue, son agilit de panthre, sa
puissance extraordinaire  faire d'elle-mme une reprsentation et un
symbole multiples. Oui, au bruit des clairons, au chant orgueilleux
des fanfares, cette femme, cette Pallas, cette guerrire  l'aigrette
rougissante, c'est l'arme franaise elle-mme, oubliant ses souffrances
de six mois et s'avanant vers les pres ivresses de la conqute. Tantt
elle est le gnral qui contient l'ardeur de ses troupes, et alors son
oeil est dominateur, sa bouche immobile et svre; puis elle est le
soldat heureux de jouer sa vie; puis le jeune tambour qui bat la charge
et  qui la premire bataille apparat comme dans les roses vives d'une
aurore! Ainsi on suivait sur le visage d'Hb Caristi les pripties de
la tragdie militaire; tout  coup la funambule s'arrte, roide, tout
d'une pice, comme fige ou change en statue de sel. Par un geste
dsespr, elle leva  la fois au ciel ses deux bras, et en mme temps
le sang envahit son visage; du fond mme de l'amphithtre, on put la
voir devenir toute rouge.

Un soupir immense sortit de six mille poitrines; tout le monde ferma
les yeux: pour tout le monde, elle avait d tre prcipite de la
hauteur effroyable o la maintenait la Volont, tomber sur le sable de
l'arne et s'y briser. Mais aprs ce mouvement d'pouvante, quand les
regards se levrent de nouveau, on revit la saltimbanque vivante et
debout: par un effort surhumain, dont elle-mme n'eut pas conscience,
elle avait pu garder l'quilibre au moment o la vie l'abandonnait,
miracle plus prodigieux que tous les tours de force avec lesquels elle
avait merveill les empereurs, au temps de sa fougueuse jeunesse.
Oui, elle se tenait debout, mais comme un soldat frapp au coeur et qui
marche encore quelques pas sous le vertige mme de la mort. Enfin, ses
membres se dtendirent, ses reins plirent, elle tomba en arrire, mais
sur la corde, o elle se coucha avec grce encore, en s'y cramponnant
d'une main, comme lorsqu'elle jouait la scne pisodique du trompette
bless. Mais ses forces taient tout  fait puises; pour retourner
jusqu' l'chelle, il lui fallut ramper, se traner sur les genoux,
marcher  quatre pattes sur cette corde que, tout  l'heure elle avait
foule d'un pied insolemment ddaigneux et superbe.

Pour les spectateurs, ce dernier effort fut mille fois plus poignant
que la minute mme o on l'avait crue morte, car maintenant elle
ressemblait  un oiseau qui balaye la terre de son ventre souill et
de ses ailes fracasses. Elle arriva, mais n'ayant plus figure humaine,
sentant le froid dans ses os et enveloppe dans un noir linceul
d'horreur.

A peine fut-elle descendue de l'chelle, on s'empressa pour la soigner,
pour la consoler, pour s'informer des indicibles terreurs qu'elle avait
d subir. Il s'agissait bien de cela! Hb Caristi tait dj  la
caisse et rclamait ses cinq cents francs, comme une tigresse du dsert
rclame ses petits, avec des regards qui auraient fondu les lingots de
la Banque de France.

--Mais, lui dit le caissier, M. Raphal est venu les toucher tout
 l'heure, avec un mot de vous; il avait mme votre reu, que j'ai
enregistr, comme vous voyez.

--Ah! cria seulement la vieille funambule. Bien que cette syllabe et pu
tre prise par le caissier comme exprimant une approbation, l'enfer sait
ce qu'elle contenait de suprme misre et de rage pouvante.

Hb sortit. Une heure aprs, comme je me disposais  me mettre  table,
on introduisit prs de moi une mgre affuble de haillons sordides.
C'tait la portire de la maison o demeurait Hb Caristi. Elle
m'apprit que cette malheureuse femme allait mourir et demandait  me
voir encore une fois.

Arrive  une masure infecte de la rue de Venise, je montai, sur les
indications du vieux savetier ivre qui gardait cet antre. Quand je fus
au haut de l'escalier de pierre, taill  vis, quand j'eus lch
la corde graisseuse qui servait de rampe, j'entrai dans une petite
antichambre sans meubles. Ce cabinet, tendu d'un papier en lambeaux,
prcdait le galetas o expirait la funambule.

L, involontairement je m'arrtai, car j'entendis une discussion ardente
dans laquelle se mlaient deux voix. L'une tait douce et hypocrite,
l'autre violente, nergique, imprieuse, quoique brise par la
souffrance. Celle-l tait celle d'Hb. Longtemps j'coutai, me croyant
srieusement la proie d'un cauchemar; je n'avais plus le sentiment de ma
propre vie.

--coutez, fit la voix douce, voici les quatre billets de cent francs,
et, rellement, c'est mon dernier mot. Voulez-vous signer?

J'entendis le bruit de la plume sur le papier; je devinai le geste avec
lequel Hb mettait ses griffes sur les billets de banque.

--Maintenant, cria-t-elle, va-t-en, bourreau! Et je vis passer devant
moi un jeune homme presque chauve, au front pensif et dvast.

Je venais d'assister  la dernire torture d'Hb Caristi, au march par
lequel elle vendait son cadavre  un jeune chirurgien dj clbre, dont
l'me est avide et implacable comme la Science.

Je tournai la clef et j'entrai. Je m'assis prs du lit de sangle o
agonisait celle qui avait senti ondoyer sur ses paules le cachemire de
la princesse Borghse.

--Vous avez entendu? murmura-t-elle faiblement.

Et, comme je lui rpondais oui, en dtournant les yeux:--N'est-ce pas,
reprit-elle, que ce n'est pas un sacrilge? N'est-ce pas que je ne suis
pas coupable? D'ailleurs, il me l'a dit lui-mme: tout est permis dans
l'intrt de la science! Mais, Martirio, coutez, moi, je n'ai besoin
de rien ni  prsent, ni (ajouta-t-elle en ricanant) aprs ma mort.
Un jour, je vous ai follement menace d'une vieillesse pareille  la
mienne. Depuis une heure je prie Dieu d'carter de vous ce calice, et je
vous bnis; voulez-vous me pardonner?

Je baisai pieusement le front de la pauvre victime qui avait eu le
bonheur de souffrir de telles expiations, et je sortis pour me mettre en
qute des secours spirituels et matriels que rclamaient ses derniers
moments. La nuit alors tait presque venue. Sur l'escalier, j'entendis
 quelques marches au-dessous de moi une voix raille qui fredonnait la
dernire chanson de Nadaud, avec d'ignobles fioritures.

Je fermai les yeux, mais trop tard; aux dernires lueurs du crpuscule,
j'avais entrevu un bret de velours bleu, une cravate rouge, une face
ple comme le masque de Boswell. Cette vision, c'tait Raphal, sans
doute. Je me collai au mur pour le laisser passer, retenant mon souffle,
et je ne rouvris pas les yeux avant que je n'eusse entendu se refermer
la porte d'Hb Caristi.

Une demi-heure ne s'tait pas coule quand je revins de nouveau. Le
prtre et le mdecin montrent, et je les attendis en bas, dans la
voiture. Au bout de quelques minutes, le mdecin redescendit seul. Hb
Caristi tait morte. Le docteur Cresti est pour moi un vieil ami; je le
chargeai de prendre toutes les dispositions ncessaires et de rompre,
si cela tait encore possible, l'odieux march sign au bord d'une
fosse ouverte; mais je n'eus pas la force de rentrer dans la chambre o
s'tait accompli ce pacte de sang. Bien des fois depuis, j'ai reconnu en
rve le ple visage que j'avais entrevu ce jour-l dans l'escalier de la
rue de Venise, et voil pourquoi je suis invulnrable; car, si quelque
danger trop attrayant me sollicite, je songe toujours  cette ignoble
figure sous laquelle m'est apparu le dmon infme de la Perversit.

Quand Martirio eut ainsi racont l'histoire de celle qui a t, en mme
temps que madame Saqui, la desse de la corde raide, nous demeurmes
plongs dans une sorte de stupeur. Rosier surtout paraissait
trs-boulevers.

--Ma foi, dit-il  Martirio, je comprends que ce drame du ruisseau vous
ait vivement impressionne; car, enfin, nous savons que vous avez reu
le don exceptionnel de ne pas souiller vos petits pieds en traversant
la fange du thtre! Eh bien! si absurde que ft la prdiction d'Hb
Caristi, ce rapport entre sa jeunesse et la vtre devait vous donner 
rflchir.

--Oui, rpondit en rvant Martirio. Mais je suis Espagnole et j'ai du
sang noble dans les veines...... Moi, je me tuerais.




                                 XII

                        LA DIVINE COURTISANE

                          --CLINE ZORS--


Madame la vicomtesse Paule de Klrian est une de ces petites femmes que
les peintres du sicle dernier avaient raison de reprsenter en amazones
cuirasses ou en Dianes chasseresses, et qui sont braves en amour comme
elle le seraient  la guerre, s'il survenait une nouvelle Fronde. Sa
jolie tte, qui rappelle les fillettes de Greuze, charme par un mlange
de dcision et de navet. Le regard de ses grands yeux bleus a des
tonnements ingnus, mais son sourire voluptueux ptille d'esprit, et
son petit nez aux narines roses est bien de ceux qui changent les lois
des royaumes. Elle appartient  la grande race de ces victorieuses qui
reprendraient leur amant dans les bras d'une reine, et qui l'iraient
chercher dans les enfers.

Gracieusement accoude sur le rebord de sa loge,  l'Opra, madame Paule
de Klrian se rjouissait de se sentir admire, lorsqu'un nom, prononc
assez haut pour qu'elle l'entendt, la fora d'couter la conversation
change entre deux jeunes gens placs  l'amphithtre, sous sa loge
mme.

--Vous savez, disait le comte de Savalette  son jeune ami le marquis
d'Auneuil, c'est une tte aux cheveux bouriffs, noye d'ombre, de
lumire, et, au bas du tableau, il y a cette lgende: _Edmond Richard, 
son ami Flavien de Lizoles_.

--Oui, rpondit M. de Savalette, merveilleux, mon cher, admirable.
Cette tte est, pour moi, ce que Richard a le mieux russi. Mais que ne
trouve-t-on pas d'aprs un pareil modle!

--Quel modle? fit le marquis d'Auneuil.

--Mais, reprit le comte, c'est la tte de Cline Zors!

--Ah! Je connais cette lgende. Cline Zors est une crature d'une
beaut inoue, qui pose quelquefois pour les grands peintres, mais  ses
heures et seulement quand cela lui fait plaisir.

--Oui, et depuis un mois elle n'a pas quitt l'atelier d'o sortent les
paysages, les tableaux de fleurs et les Vnus si agrablement manires,
que signe Flavien de Lizoles.

--Alors, dit le marquis d'Auneuil, Flavien de Lizoles est un homme
heureux. Je m'en tais toujours dout. Il faut qu'un artiste ait le
coeur bien inond de joie pour crer de si magnifiques pavots, de si
triomphantes pivoines, et des roses trmires si contentes de vivre.

En entendant ces derniers mots, madame de Klrian frissonna comme si
elle et t mordue par une vipre, et se tourna vivement vers son oncle
l'amiral, occup  lire le cours de la Bourse.--Partons, lui dit-elle,
je ne me sens pas bien.

L'amiral se leva avec une obissance toute militaire, en tmoignant
seulement par un faible soupir le regret de ne pas entendre mademoiselle
Alboni dans le dernier acte de _La Favorite_. Quand madame de Klrian,
bien emmitoufle, se fut blottie dans sa voiture, emporte par les
chevaux rapides, elle se mit  rflchir, et jamais ses rflexions
n'avaient t si tristes. Quoi, courtise par les hommes les plus
beaux, les plus nobles et les plus illustres, elle aimait tourdiment
un artiste qui tait tout au plus  demi-clbre, et cet ami, choisi par
elle entre tous, la ddaignait pour une crature vendue, pour une
femme qui a laiss toute pudeur, et qui fait commerce de ses charmes
vulgaires! Dsormais son miroir peut bien lui dire, comme tous les
jours, que sa chair dlicate ressemble  la pulpe des fleurs de la
balsamine, et que ses cheveux sont lgers et ariens comme la cendre
fine dans un rayon de soleil; l'abeille peut encore se tromper  ses
lvres et s'y poser comme sur les boutons d'une rose, et les potes
peuvent rabaisser le cleste azur en le comparant aux saphirs de ses
prunelles aux pupilles noires, Paule de Klrian ne les croira plus, car
elle saura bien, elle, si tout le monde l'ignore, que ses enchantements
ne sont plus irrsistibles.--Ah! se dit-elle, j'ai envie d'aller
cacher dans quelque solitude ce triste visage, qui n'a pas su garder sa
conqute! Et une larme, que personne ne devait voir, brla les yeux de
l'aimable Paule.

Cette franche et vive nature ne savait pas supporter l'incertitude. Le
lendemain, de grand matin, au moment o Flavien, qui habitait au haut du
faubourg Saint-Honor, venait de sortir selon sa coutume pour faire
une promenade  cheval, madame de Klrian descendit d'une voiture sans
armoiries, o elle avait attendu avec patience pendant plus d'une
heure. Elle monta prcipitamment l'escalier de la maison o demeurait
le peintre, et, arrive  la porte de l'appartement, elle sonna avec
rsolution. Un groom, g de douze  treize ans, vint lui ouvrir.

--M. de Lizoles m'a indiqu cette heure pour une sance, dit-elle sans
hsitation. Je sais qu'il est sorti, mais je l'attendrai.

L'enfant, un peu tonn, n'osa pas pourtant mettre en doute
l'affirmation mise par une femme qui, videmment, appartenait  la plus
haute socit parisienne. Il introduisit madame de Klrian dans un petit
salon meubl avec une lgance parfaite, et se retira.

Arrive l, la jalouse matresse de Flavien sentit son coeur
battre violemment, et elle eut besoin de s'asseoir, car ses jambes
faiblissaient. Elle avait dploy dj une grande nergie, mais le plus
difficile restait  faire. Il lui fallait chercher et trouver sa rivale
dans cet appartement qui lui tait inconnu, et cette action violente
rpugnait  toutes les dlicatesses natives de son me. Mais Paule tait
incapable d'indcision. Elle fit le geste de Climne au moment o elle
voit partir Alceste, et tourna le bouton de la premire porte qu'elle
rencontra. Madame de Klrian avait t bien inspire; la porte qu'elle
ouvrit donnait justement dans l'atelier de Flavien. Mais, au premier
regard qu'elle y plongea, elle s'tait arrte fascine et comme
perdue.

Elle vit une femme, une desse, une beaut, dont les cheveux rouges, aux
reflets ardents, s'entouraient d'une lumineuse aurole. Tout d'abord,
sur son visage sublime d'une pleur fauve avive par un sang jeune et
riche, ses yeux vert de mer tincelaient sous leurs sourcils bruns, et
sa bouche carlate et savoureuse montrait  demi des dents de lys. Sur
une espce d'estrade, au-dessus de laquelle s'tendait un dais de trne
en tapisserie, surmont de panaches datant du rgne de Louis XIV, assise
dans un sige d'ivoire, elle travaillait  une tapisserie avec de
la laine pourpre, et ses pieds chausss de soie foulaient une riche
draperie de satin  fleurs d'argent, jete sur les marches. Elle tait
vtue d'une robe  manches demi-flottantes et ajustes au poignet, faite
d'une toffe antique, et, comme l'arcade de ses paupires, ses mains
idales, blondes, transparentes, expliquaient la statuaire des ges
fabuleux.

Au moment o cette clatante figure l'blouit, madame de Klrian ne
pensa plus au motif qui l'avait amene, ni  Flavien, ni  elle-mme. Il
lui sembla que le monde mystique imagin par les potes s'animait sous
ses yeux. Vnus encore frmissante du baiser des flots, Diane enivre
de la senteur des forts, les Grces tressant des fleurs, et les Muses
dansant pieds nus sur la neige rose des cimes apparurent dans son
esprit, soudainement inond d'une srnit inoue. Comme si, remontant
les ges, elle et pu tout  coup se sentir vivre dans la Grce
hroque, il lui semblait qu'elle venait d'entrer dans quelque temple
de la Vnus guerrire, et qu'au bruit de la foudre tonnant dans un ciel
pur, l'Immortelle s'tait substitue  un vain simulacre et fixait sur
elle ses prunelles immobiles. Ou, n'avait-elle pas devant les yeux la
belliqueuse amante de Thse, miraculeusement sortie de son tombeau en
forme de losange, et cherchant  ct d'elle son baudrier magique et son
glaive teint de sang? Puis, quand elle regardait les bronzes, les maux,
les miroirs de Venise, les chandeliers touffus aux grandes corolles de
lys, tout ce luxe du XVIe sicle qui entourait magnifiquement la femme
aux longs cils et  la crinire d'or, elle en faisait quelque nymphe
thessalienne voque par la sorcellerie pour servir de modle 
Benvenuto, et elle aurait cru que le cruel statuaire allait paratre,
soulevant une portire de soie, et tenant  la main son marteau qui
ressuscite les effrayantes splendeurs des Olympes.

Enfin, toute cette magie se dissipa. Paule de Klrian comprit qu'elle
avait devant les yeux une femme d'une beaut surhumaine, mais enfin une
femme. Malgr le feu qui brlait son visage et la sueur qui perlait sur
son front, elle trouva la force de parler.

--Madame, dit-elle en s'inclinant lgrement, je croyais trouver ici M.
de Lizoles?

Mais  peine eut-elle laiss chapper ces mots, comme si son coeur
et t de cristal, elle le sentit pntr par le clair regard de
l'inconnue, et elle eut la rvlation positive que tout mensonge devait
s'mousser contre sa clairvoyance terrible, comme les flches d'acier
sur une statue de diamant.

D'un geste rhythm comme une musique, Cline Zors montra un sige 
madame de Klrian; ses lvres s'ouvrirent, et avant qu'elle et articul
une syllabe, Paule sentit qu'elle allait entendre une harmonieuse voix
aux notes d'or.

--Madame, dit Cline Zors, je suis heureuse que vous soyez venue, car
on assure que la jalousie est un mal cruel, et ce mal, je puis vous en
gurir. Vous pouvez sans crainte aimer Flavien.

Madame de Klrian prouva une angoisse inoue en entendant cette fille
de rien qui lui parlait comme peut parler une reine, et en s'avouant
tout bas qu'elle se soumettait malgr elle  un ascendant inexplicable.
Ses jolies lvres se froncrent; la rvolte clata dans ses yeux
charmants.

--Pourtant, rpondit-elle avec impatience, vous tes sa matresse.

--Madame, reprit Cline Zors, je vous rpte que vous ne devez pas tre
jalouse.

--Je le comprends, fit la belle Paule, en qui se rveilla tout l'orgueil
de la race. Jalouse de quoi? d'un amour que vous accordez  tous ceux
qui ont model ou peint vos images? de cette beaut qui n'a plus de
secrets pour personne?

--Regardez-moi, dit Cline avec une douceur ineffable. (Et, rejetant
derrire elle des flots d'toffes, elle se leva triomphante et comme
pouvante elle-mme des perfections qu'elle montrait au jour.)
Regardez-moi et regardez-vous. Votre beaut ne perd rien auprs de ma
beaut, hlas! divine; car partout dans ce sourire, dans ces plis
o niche la grce, se rvlent les sentiments humains. Mais moi, ne
remarquez-vous pas que l'ide mme de l'amour jure avec mon visage
implacable; o l'amour pourrait-il se prendre dans cette perfection
dsespre?

Certes, si j'avais t assez heureuse pour connatre ses dlicieuses
faiblesses, je pourrais l'avouer la tte haute, car la honte suppose
une sorte de dchance, et comment pourrais-je dchoir? Hlne enleve
 l'ge de treize ans par le vainqueur des Pallantides, ou Vnus aimant
Adonis au fond des bois, vivent-elles dans notre mmoire comme des
femmes mprises et humilies? La parfaite beaut n'est-elle pas comme
la neige, comme les toiles, comme la clart des sources que rien ne
peut souiller et ternir? Mais, hlas! jamais une lvre embrase n'a
effleur mon front; jamais la main d'un homme n'a touch mes doigts
d'ivoire. Dans ma poitrine habite un coeur calme et hroque dont rien
ne trouble la puret et que ne font pas battre les dsirs terrestres.

--Mais, dit madame de Klrian effraye, quelle est votre vie? Pourtant,
vous avez aim?

--Mille fois! mille fois! s'cria Cline Zors avec enthousiasme. J'ai
aim d'abord tous ceux qui m'ont donn la vie quand ce corps sommeillait
encore dans l'infini, Hsiode, Clomne, Euphranor, Albert Durer qui
a grav ma puissante mlancolie, Michel-Ange pour qui j'ai t la Nuit
immense et farouche, Rubens qui m'a enivre de lumire pourpre et
transparente, Henri Heine qui m'a vue en Hrodiade capricieuse,
portant sur un plat d'or, au milieu des chemins, la tte ple de saint
Jean-Baptiste! J'ai aim, j'aime encore tous ceux en qui je devine
une parcelle de gnie; car savez-vous quelle est ma seule, mon ardente
passion? J'ai le dsir effrn d'chapper  la mort, et l'Art seul peut
m'accorder cette joie, car la nature succomberait  vouloir reproduire
mes traits immortels. Peintres, graveurs, potes, les artistes en qui
s'agite une tincelle du feu sacr m'ont tous trouve sur leur chemin;
j'ai t leur conscience, leur inspiration visible, la gnratrice
de leurs ides confuses. A celui-ci, j'ai rvl Ophlie et Juliette
plore dans son tombeau;  celui-l, Marguerite aimante et simple dont
il emporte dans la mort la chaste figure. C'est moi que tous les potes
ont clbre et qui ai fait renatre la lyre dans un ge o son nom mme
tait oubli; c'est moi que les nouveaux cygnes ont appele Vronique,
Elvire, Deidamia et Ccile! C'est moi dont les traits gravs dans l'or
respirent sur les mdailles de ce temps; c'est moi, que les sculpteurs
ont couronne de raisins sur les onyx et les agates qui passeront aux
poques futures.

J'ai soulag bien des misres, soutenu bien des dfaillances, relev
bien des courages abattus, mais je ne donnais rien; je faisais un march
d'usurier; je vendais  mes amants un peu de gloire; et, en revanche,
ils m'ont assur l'espace, l'infini, les sicles sans nombre. Quand je
vois s'achever un tableau ou un pome, je tressaille comme une mre qui
baise au front son nouveau-n: toutes ces oeuvres portent au front mon
effigie! Comme dans un miroir, j'y regarde l'ombre soyeuse de mes grands
cils et les flammes vives de ma chevelure.

Telle est ma vie: enfant encore, la fortune m'est venue d'elle-mme, et
s'est donne  moi sans que j'aie d lui faire aucun sacrifice, car le
gnie, la beaut et la richesse sont des forces qui se cherchent sans
cesse et qui tendent  se confondre pour raliser la vrit absolue! Je
n'aurais eu qu' me montrer pour avoir un trne, mais il me faut plus
que cela, je veux l'avenir! Maintenant, madame, voulez-vous savoir ce
que je venais faire chez Flavien de Lizoles! Cet enfant, trop affol de
caprice et de fantaisie, avait perdu le sens du beau qui est en lui. Il
s'blouit des guirlandes qui tombent toutes fleuries de sa palette; je
suis venue pour lui faire revoir la muse ensevelie dans son me, et que
n'apercevaient plus ses yeux aveugls. Mais il a retrouv son gnie et
sa force; je pars d'ici pour longtemps, sans doute pour toujours; vous
pouvez aimer Flavien!

Paule de Klrian sortit mue et pensive de cette entrevue, mais elle
l'oublia bien vite. Cette radieuse fille d've a mieux que l'avenir des
marbres inertes et des toiles prissables; elle a la vie! et ces petites
dents sans tache, qui mordent si bien dans la pomme du bien et du mal.
Rien ne troubla ses amours avec Flavien, qui serait devenu un grand
peintre s'il se laissait moins ravir par ses pivoines et par ses roses
trmires, les plus belles qui soient jamais closes sous une brosse
ivre de rose. Elle lui a donn quatre annes de paradis parfait, ce
qui peut passer pour le bonheur sur la terre. Au bout de cette flicit
incommensurable, il s'ennuyait comme on s'ennuie dans tous les dens;
et, par un soir toil, assis avec Paule devant une fentre du chteau
de Klrian, il regardait tristement la noire silhouette de Blois et les
flots de la Loire tincelants d'astres.

Une figure lumineuse vint s'accouder sur le bord de la croise. C'tait
Cline Zors, dont les cheveux rouges brillaient comme un soleil
au milieu de la nuit, positivement voile. Elle regarda fixement le
peintre, et, tendant son bras de statue, elle lui dit de sa voix
mlodieuse et pntrante:

--Allons travailler!

Flavien se leva, et la suivit silencieusement.

                              ***

Ici finit ce douzain des _Parisiennes de Paris_, que les dilettanti de
la musique parle ont dj lu avec quelque sympathie sur des feuilles
volantes que le vent emporte. Sans doute j'aurais pu donner des soeurs
 ce troupeau de folles amoureuses; mais, chre madame Philomne, quelle
que soit l'indulgence des amis inconnus qui me suivent, je ne veux pas
abuser de ces peintures, un peu violentes  cause de la ralit crue
de leurs modles. Si mes _Parisiennes_ ont plu au lecteur, il les
retrouvera dans quelque autre livre, toujours voues  la poudre de riz,
aux Eumnides et aux passions impossibles, comme il sied aux filles de
Gavarni et de Monna Belcolor. En attendant, nous allons vous dire le
conte de l'_Armoire_, et vous raconter les clbres noces du pote
Mdric, dans lesquelles il ne fut pas mang, comme aux noces de
Gamache, un bouvillon farci avec des cochons de lait, et vous saurez
enfin par quel heureux concours de circonstances ce brillant mariage
ne produisit pas d'autres enfants que des recueils de posies lyriques
imprims sur papier verg, avec des vignettes, des culs-de-lampe et des
lettres majuscules dessins par Thrond, d'aprs les plus beaux dcors
de l'Antiquit et de la Renaissance.




                            L'ARMOIRE.


AU DOCTEUR GRARD PIOGEY

Ce conte est ddi comme le trs-faible tmoignage d'une reconnaissance
infinie par son ami,

Th. de B.


En vrit, plus je la regardais, moins je pouvais dtacher mes regards
de cette tte charmante, et je ne saurais dire  quel point elle
veillait en moi des ides de calme profond, de volupt douloureuse, de
repos mystrieux dans un lieu embelli par les recherches du luxe et de
l'lgance. Non-seulement elle avait la beaut, mais elle avait aussi
ce charme saisissant et incisif de l'tranget qui nous emporte dans des
abmes de rverie. Autour du front bas et large, puissamment model, une
chevelure dmesure, d'une finesse arachnenne, crpe et courte sur le
devant comme dans les figures du XVIIIe sicle, enveloppait ce visage
d'une nue fauve; les yeux, trop grands, couleur d'or bruni, encadrs
par de larges sourcils rigoureusement droits et par une large frange
de cils noirs, montraient dans leur pupille enflamme tout un ciel
d'toiles et d'tincelles magiques; le nez droit, troit, mais avec des
narines ouvertes et baignes de lumire rose, accusait le plus pur type
hbraque, et lgrement inclinait vers l'aquilin sans rien perdre de
sa grce rgulire. Les lvres, coupes  l'autrichienne, d'une finesse
inoue aux extrmits, mais charnues, gonfles, carlates de sang jeune;
savoureuses comme un fruit vivant, suscitaient dans l'esprit des pomes
de joie et comme une folie d'admiration sensuelle. La petite oreille, 
peine entrevue sous le flot touffu de la chevelure, mais digne du plus
beau buste grec, les rondeurs du menton coup par une fossette pleine
d'ombre, celles des joues o la pourpre du sang inondait de toute part
les blancheurs argentes de la chair, accusaient une jeunesse enfantine
et contrastaient de la manire la plus admirable avec le col, droit,
large, d'une solidit hroque, sur lequel posait la tte divine.
Certes, s'il et t possible de regretter quelque chose en face d'une
peinture parfaite, on n'aurait pas pardonn au cadre implacable qui
coupait brusquement l l'ineffable rcit d'une telle enfance, mais cette
tte seule tait pour le regard une pture inpuisable; et d'ailleurs,
qui n'et devin, en la voyant, le corps virginal de la petite nymphe,
dansant sans doute au clair de lune dans les forts sacres, au son du
luth, sur le gazon sem de pervenches et de violettes? Comment ce rve
avait-il t fix sur la toile? c'est ce que je me demandais avec une
vritable anxit; on l'et dit dessin, non pas avec des couleurs, mais
rellement avec de l'imagination et avec de la lumire, car, sur cette
toile enchante, rien n'accusait le travail successif et la grossiret
des moyens matriels, mais il semblait que la pense avait pu
directement se traduire l par sa seule force expansive, et ce que
je contemplais tait bien, en effet, une impression et une vision.
Vandevelle, chatouill dans son plus cher orgueil, jouissait de mon
admiration avec la complaisance d'un propritaire de tableaux qui voit
ses trsors envis par un passant; il se rjouissait batement que la
tte d'enfant du matre inconnu ft sa proprit et non pas la mienne,
et il n'tait pas difficile de deviner qu'il se proposait de savourer
plusieurs fois un plaisir analogue en me montrant les richesses
entasses dans son cabinet. Mais son attente fut cruellement due,
car je repoussai nergiquement la premire proposition qu'il me fit de
passer  l'examen de nouveaux chefs-d'oeuvre.

--Non, lui dis-je, les matres recueillis dans votre galerie en
penseront ce qu'ils voudront; mais, sans les avoir vues, je dclare
d'avance que cette tte est suprieure  leurs oeuvres les plus
accomplies; et d'ailleurs, je ne saurais rien leur apporter aujourd'hui
qu'une indiffrence parfaite. Supposez que je viens de lire le _Cantique
des cantiques_, et que vous venez m'offrir la lecture d'un autre pome,
de quelque livre inconnu, pour lequel j'irais sottement changer cette
vision d'ailes frissonnantes, de tours d'ivoire, de roses fleuries,
de grands lys au bord des eaux vives, de formes amoureuses, de parfums
parmi les meubles de cdre et les toffes ornes de broderies!

--Pourtant, ajouta Vandevelle un peu piqu, sans vous parler de mon
Rembrandt, de mon Hobbma et d'une tte bien authentique de Raphal,
n'ai-je pas ici un Murillo que tous les muses de l'Europe ont voulu
m'enlever, et qui mettrait bien vite  nant votre tranquillit
parfaite?

--Laissez-moi, rpondis-je exaspr, Murillo n'existe pas!

--A la bonne heure, fit Vandevelle en souriant et en dpouillant tout
 fait le visage gourm de collectionneur de tableaux pour reprendre sa
vraie physionomie d'homme d'esprit. Puisqu'il en est ainsi, parlons
donc de ma tte d'enfant et d'elle seule; restons en plein _Cantique des
cantiques_, puisqu'il ne vous reste pas d'yeux et d'oreilles pour autre
chose.

--Oh! m'criai-je, le peintre avait vingt ans, est-il besoin de le
demander? Voil de ces clairs de gnie comme on en a dans la
premire jeunesse, alors que nous portons encore dans nos prunelles le
rayonnement des paradis parcourus pendant les existences antrieures. Il
tait amoureux, il tait aim, le grand cri des potes emportait son me
dans les toiles, l'admiration des matres le transportait d'une fureur
impatiente. A ce moment-l, pas une larme humaine qu'il ne voult
enchsser comme une perle dans les ciselures les plus prcieuses,
pas une rose nouvellement fleurie qui ne lui arracht des pleurs
d'attendrissement! Hlas! aujourd'hui, j'en suis sr, il est ventru,
chauve, membre de l'Institut, revenu de toutes les illusions, et il
peint des batailles de Malakoff grandes comme un salon de quarante
couverts!

--Non, me dit Vandevelle, son histoire est aussi commune que celle-l,
aussi peu extraordinaire, et cependant elle mrite d'tre raconte, car
il n'est jamais sans intrt de savoir par quels chemins un artiste
a pass pour arriver  ces souveraines exaltations ou  ces chutes
profondes qui sont au bout des plus belles vies. Ce rcit pourrait
tenir en trois mots, il ne contient que des incidents vulgaires, mais
il montre une fois de plus ce qu'il y a d'infirmit dans les gnies
incomplets, o la facult cratrice ne rgne pas absolument comme une
reine tyrannique!

--Je vois, rpondis-je, o vous voulez en venir. La muse est justement
la plus jalouse, la plus exclusive, la plus intolrante des matresses,
elle ne veut pas des coeurs qui ne lui appartiennent pas tout entiers;
n'est-ce pas l ce qui fait sa grandeur? Le don de concevoir et de
traduire le beau est incompatible avec toute passion humaine, car toute
chose humaine est imparfaite, et les objets de nos dsirs nous attirent
par leurs imperfections mme; c'est pourquoi notre me perd dans ces
vains attachements le pouvoir de s'lever jusqu' la beaut immortelle,
qui ne souffre aucun contact avec la chair! Je suppose que votre artiste
aura aim une femme plus qu'il ne convient aux amants de celle qui est
la source de tout rhythme et de toute grce! Mais faites-moi vite ce
triste rcit; j'ai hte de savoir comment celui qui s'levait  l'azur
d'un vol si furieux a pu voir fondre si vite la cire de ses pauvres
ailes.

--Nul mieux que moi ne peut vous renseigner  ce sujet, mais je dsire
qu'auparavant vous ayez vu les autres ouvrages du mme peintre.

--Ah! dis-je avec tonnement, il existe des tableaux de lui! Mais alors
il est impossible qu'il ne soit pas clbre!

--Il existe de lui trois tableaux, qui sont tous les trois runis 
Versailles dans la collection de M. Silveira, un de mes bons amis et de
plus mon rival le plus acharn, comme vous le savez peut-tre. Ce
n'est pas ma faute s'il les possde, mais il n'a voulu entendre  aucun
arrangement! La tte que vous avez tant et si justement admire n'est
qu'une tude faite pour le premier de ces tableaux.

Comme Vandevelle l'avait bien pens, je me sentis un violent dsir de
voir sans aucun retard la galerie de M. Silveira. Mon ami, cdant  mes
sollicitations, consentit sans peine  m'accompagner sur-le-champ; mais,
comme il avait en mme temps  s'acquitter  Versailles d'un devoir
pressant, il fut convenu que je l'assisterais tout d'abord dans sa
premire visite. Il s'agissait prcisment d'aller porter quelques
secours  un autre artiste tomb dans la plus affreuse misre; et malgr
toute la complaisance qu'il voulait mettre  satisfaire ma curiosit,
Vandevelle exigea que l'accomplissement de cette bonne oeuvre passt
avant toute chose, car il craignait d'arriver trop tard, comme on a
coutume de faire quand on va secourir un artiste qui meurt de faim.

Oserai-je dire qu'en entrant dans la triste maison de la rue de Marly o
demeurait le protg de Vandevelle, je sentais presque un sentiment
de haine contre le pauvre misrable  qui nous portions peut-tre son
dernier morceau de pain, tant j'tais avide du spectacle promis, et tant
je m'irritais contre tout retard qui me sparait de ce plaisir souhait
avec une impatience folle. Par bonheur, ce mauvais sentiment ne dura
pas, car au moment mme o, aprs avoir travers une alle noire et
ftide, nous montions l'escalier de pierre en nous appuyant  la corde
graisseuse qui servait de rampe, un pressentiment imprieux m'avertit
que l'homme chez lequel nous montions tait prcisment le peintre de la
tte ineffable possde par Vandevelle. Je compris tout  coup que mon
ami avait mis une purile vanit de conteur  mnager ses effets dans
un certain ordre, et qu'il avait voulu me montrer l'artiste avant les
tableaux, afin de pouvoir me dire en terminant: Eh bien! l'auriez-vous
cru, cet artiste inspir, ce grand crateur est prcisment le pauvre
homme que vous avez vu dans un tat si digne de piti. En un mot,
Vandevelle avait rsolu de m'tonner, oubliant en cela mon aversion
dcide pour les surprises, que je hais de toute mon admiration pour
les chefs-d'oeuvre des matres, o ces moyens misrables sont toujours
ddaigns. Vandevelle frappa  une porte isole dans un long corridor
poudreux, et l'homme lui-mme, un grand spectre us par je ne sais quels
excs, enseveli dans une longue redingote brune en lambeaux, vint
nous ouvrir avec tous les signes d'un grand embarras et d'une terreur
enfantine.

--Ah! monsieur, c'est vous, monsieur... donnez-vous donc la peine...

Il balbutiait ces paroles d'une voix hsitante, marchant au hasard et
comme un homme gar dans le grand taudis encombr d'objets grossiers
de mnage, de plats o se voyaient des restes de nourriture, et surtout
d'toffes fltries, d'oripeaux crasseux  apparence thtrale, et
de toutes sortes d'objets  l'usage d'une femme, ttes de poupes,
carcasses de chapeaux, aciers de jupes, bottines dchires et
poudreuses. Son oeil bleu tait tout  fait mort et atone, et il
cherchait ses mots avec un effort inou. Enfin arriv  ceux-l:
donnez-vous donc la peine... il renona  une lutte videmment trop
pnible, et, prenant tout  coup son parti, il s'lana avec une agilit
de clown vers un des coins de la grande chambre.

Ce coin seul pouvait donner  penser que l'habitant de ce bouge tait un
artiste. Un beau panneau de vieux chne  moulures antiques, trs-troit
et trs-haut, tait pos en encoignure de faon  supprimer l'angle de
la chambre, et formait ainsi une armoire, sur laquelle je vis un buste
de femme en marbre blanc, rappelant par son lgance riche et potique
les meilleures sculptures de Coysevox. La demi-obscurit de la chambre,
o le jour pntrait par une seule fentre troite et trs-haute, 
petits carreaux de couleur verte, ne me permettait pas de distinguer sur
ce buste les traits du visage, mais d'ailleurs je n'avais besoin d'aucun
examen pour tre certain que cette tte sculpte et la tte peinte du
cabinet de Vandevelle reprsentaient une seule et mme personne.

Notre hte ouvrit l'armoire, saisit un flacon curieusement grav, 
moiti plein d'eau-de-vie, et prenant en mme temps un verre  pied
plac  ct du flacon, il versa un verre d'eau-de-vie et l'avala d'un
trait. Aussitt, il referma l'armoire, dans laquelle il n'y avait pas
autre chose que ce flacon et ce verre, et nous le vmes se redresser,
son oeil tait brillant, son geste hardi. Il revint vers nous d'un pas
ferme, et, cette fois, presque avec les faons d'un homme du monde.

--... De vous asseoir, dit-il, achevant sa phrase commence, et il
approcha des siges, non sans une certaine grce snile, et en mme
temps avec une assurance que je n'avais pas souponne en lui, tant elle
contrastait vivement avec sa premire attitude d'enfant troubl et pris
en faute.

--Ah! monsieur Vandevelle, continua-t-il, que c'est aimable  vous
d'tre venu visiter si loin un pauvre solitaire! Dans une misre
pareille  celle qui m'accable, on conserve si peu d'amis! mais ils
nous deviennent alors doublement prcieux. Madame Margueritte, ma pauvre
Agla, sera bien... sera bien... sera bien...

Encore une fois, M. Margueritte s'arrta perdu, affol, cherchant en
vain le mot qui le fuyait. videmment le petit discours qu'il venait
de prononcer avait puis toutes ses forces. Sa prunelle tait devenue
morne, sans couleur: il s'affaissait sur lui-mme et tendait les mains
comme un enfant qui redoute une correction. Il regarda autour de lui et
fit un effort dsespr pour trouver encore un mot, une parole, pour se
souvenir, mais il fit en vain appel  sa mmoire. Alors il retourna
 l'armoire, but coup sur coup deux verres d'eau-de-vie et, comme la
premire fois, parut subitement ranim.

--... Fche de ne pas s'tre trouve ici, dit-il en s'inclinant, ds
qu'il put revenir vers nous, car l'eau-de-vie lui rendait le fil de sa
pense! Elle sait, monsieur, ajouta-t-il, que vous tes notre sauveur.
Obliger n'est rien, mais obliger d'une manire si dlicate! Ma mre
aussi, croyez-le bien, la pauvre vieille madame Margueritte, sera
certainement dsole... dsole... dsole... (Il alla  l'armoire et
but encore) de n'avoir pu vous offrir ses respects. Elles sont toutes
les deux en voyage pour une petite affaire de succession. Un parent
loign qui nous laisse un souvenir; mais presque rien. Oh! leur
absence ne sera pas longue! Je les attends... je les attends... je les
attends...

Et notre homme tait dj loin, et de nouveau je voyais briller dans
l'armoire sinistrement vide le flacon d'eau-de-vie et le verre.

C'tait quelque chose de poignant au del de toute mesure que
cette conversation banale change entre mon ami et M. Margueritte,
conversation coupe  chaque instant par les alles et venues de ce
malheureux, qui d'une faon automatique, avec la rgularit d'une
marionnette d'horloge, allait chercher  la fatale armoire une nergie
factice de quelques secondes. Un chevalet tait prs de moi, supportant
une toile couverte de barbouillages confus et insenss; en y jetant les
yeux, je fus bien vite convaincu dcidment que nous avions affaire 
la plus navrante des folies; mais qu'y avait-il besoin de cette preuve?
Vandevelle, profitant d'un moment de lucidit donn  Margueritte par
l'alcool, m'avait prsent comme un amateur d'art qui serait heureux
d'acheter un tableau. Le fou me parla de peinture, quelquefois avec une
vritable loquence, mais bientt je sus quelle tait sa proccupation
constante, car  propos des choses les plus divergentes, et sans
aucune transition, il faisait sans cesse allusion  une femme que son
interlocuteur tait cens connatre,  sa femme sans doute, sans doute
 la femme reprsente par le buste de l'armoire et par le tableau
de Vandevelle! Alors c'taient les paroles de Romo dans cette bouche
dente, sur ces lvres blanches et pendantes o il n'y avait plus rien
de la vie. De rares cheveux blonds compltement desschs et coups 
et l par un gros cheveu blanc comme la neige, se dressaient pars et
confus sur le crne aux tons d'ivoire; Margueritte avait perdu presque
entirement les sourcils et les cils, ses paupires tombaient tout
 fait sur ses yeux, et son nez gonfl, toute sa face noye dans
une bouffissure ple et malsaine, accusait les ravages simultans
de l'ivrognerie et de la dmence. Et pourtant, quelle posie encore,
lorsqu'il parlait de son amour! En l'coutant on rvait de ces
princesses des contes, accueillies dans un palais enchant o quelque
gnie pris d'une mortelle emprisonne sa bien-aime dans un paradis de
dlices. On le devinait, il aurait voulu, comme ces magiciens, mler
pour l'adore les merveilles de l'art, les ciselures, les mtaux,
les toffes, les parfums aux magnificences de la nature dompte,
ternellement fleurie, offrant pour en faire un dcor ses oiseaux, ses
blanches toiles, ses forts de roses sous les rayons de lune. Et elle,
sa divinit,  travers les discours du pauvre fou, elle apparaissait
aussi comme ces reines de l'Ode aux clatantes chevelures, aux colliers
de perles, qui marchent sur les tapis d'or et sur le coeur des potes,
les Batrix, les Cassandre, les Elvire qui pour toute l'ternit se
dtachent sur un fond d'immuable azur.

Ainsi perdu dans une adoration extasie, n'coutant nos paroles que pour
les rapporter  son ide fixe, il se berait lui-mme dans son rve;
mais  chaque instant,  toutes les minutes, redevenu automate et
marionnette, il allait  l'armoire, et, maintenant sans interrompre ses
divagations, car il s'tait enfin familiaris avec nous, rgulirement,
froidement, mcaniquement, sans repos, sans trve, il avalait le
breuvage brlant, et chaque fois il refermait l'armoire et il revenait
vers nous ressuscit pour une minute, comme s'il et bu en effet la
flamme mme de la vie. En bas de l'armoire, pose sur le parquet, il y
avait une dame-jeanne noire et luisante que je n'avais pas vue d'abord;
quand le flacon d'eau-de-vie tait vide, Margueritte le remplissait avec
la dame-jeanne, regardant sournoisement  droite et  gauche, comme pour
s'assurer qu'il n'tait pas pi, car il s'imaginait dans sa folie que
nous ne pouvions rien saisir de tout ce mange. Mais comme il allait
remplir le flacon pour la seconde fois, il leva et agita en vain
l'norme bouteille, elle tait parfaitement vide, pas une goutte de
liquide ne tomba de son goulot dessch. Alors le visage de Margueritte
prit l'expression d'une stupfaction dsespre; il eut le regard
fixe, comme ces naufrags perdu sur un frle radeau, qui interrogent
l'immensit des mers, les profondeurs de l'eau et du ciel, et se
demandent avec pouvante si le salut pourra sortir pour eux de ces
vastes abmes. Vanvedelle s'approcha de lui et lui glissa quelque chose
dans la main; aussitt sans le remercier, sans le regarder, Margueritte
cacha la dame-jeanne sous sa longue redingote brune et sortit
prcipitamment avec la lgret d'un fantme, sans refermer la porte de
sa chambre. Nous avions eu  peine le temps d'changer quelques mots,
Vanvedelle et moi, que dj le fou tait de retour, plant devant
l'armoire, et que soulevant comme une plume la bouteille aux larges
flancs, il remplissait le flacon avec une rare dextrit et sans
rpandre une seule goutte d'eau-de-vie. Il avait remis la dame-jeanne 
sa place, il avait rempli son verre, et dj il le portait  ses lvres,
quand ses yeux rencontrrent directement les miens. Alors son bras
s'abaissa et je le vis humble et troubl comme lorsqu'il tait venu nous
ouvrir sa porte  notre arrive. Il se mit  balbutier, puis il chercha
 la hte sur un meuble encombr d'objets en dsordre un verre qu'il
lava avec soin et qu'il se mit  essuyer  tour de bras avec un chiffon
tout dchir, mais fort propre. Il sembla faire un trs-pnible effort
en versant un peu d'eau-de-vie dans ce verre, qu'il me prsenta ensuite
avec un empressement presque suppliant, comme s'il et eu quelque chose
 se faire pardonner.

--Monsieur, me dit-il, si j'osais me permettre... Monsieur (son geste
devenait de plus en plus humble), celle-l est trs-bonne... je vous
assure, elle n'est vraiment pas mauvaise... pas du tout mauvaise...

Vanvedelle me faisait signe d'accepter, je pris le verre, et ds que je
l'eus port  mes lvres, il me fut impossible de retenir une grimace
significative. Jamais plus effroyable breuvage n'avait brl un palais
humain, et ce fut pour moi un problme insoluble de me figurer o la
police laissait fabriquer le poison innomm qui faisait vivre le pauvre
Margueritte. Quant  lui, il tait dj  l'armoire, et il lappait son
verre d'eau-de-vie avec une joie extatique, comme si cet odieux mlange
et t la pure ambroisie du ciel.

Sans lui donner le temps de revenir vers nous, Vandevelle, qui semblait
exercer une sorte d'autorit sur Margueritte, alla  lui et lui posa sa
main sur le bras pour le forcer  couter.

--Eh bien, M. Margueritte, lui dit-il d'une voix ferme, est-ce que vous
ne voulez plus faire de peinture? Vous savez que vous m'avez promis un
tableau, et voil mon ami M. X... qui serait aussi trs-heureux de vous
en acheter un.

--Ah! oui, fit Margueritte s'animant, un tableau, certainement, je veux
faire un tableau, mais voyez-vous, c'est si difficile! On le porte dans
sa pense... les ombres se dissipent... il est l devant vos yeux... et
puis vous prenez les pinceaux, a n'est plus a... (Il alla  l'armoire
et but.) Et puis, voyez-vous..., vous les adorez... elles vous trompent!
Un tableau, c'est un effort... un effort... d'amour. Nous n'avons pas...
les mots, comme un pote. Il faut trouver sur la palette... des tons...
qui arrachent les larmes... qui exaltent, comme un cri de guerre!
(Il alla  l'armoire et but deux verres.) Tromp, ce n'est rien,
c'est--dire... ah! c'est horrible, mais ce n'est rien. L'enfer...
c'est quand elle n'est pas l... alors le tableau... la pense... vous
dborde... vous tue  force d'amour!...

Il tait retourn  l'armoire, et il vit mes yeux fixs sur les siens
avec une expression de douloureuse piti. Aussitt il baissa la tte
sans me quitter du regard, il se mit  agiter sa main, cherchant
machinalement le verre dans lequel il m'avait une premire fois offert
de l'eau-de-vie.

--Monsieur, balbutiait-il, si j'osais vous offrir... vraiment elle est
bonne... pas du tout mauvaise... on me la donne de confiance... pas du
tout mauvaise... et s'adressant  Vandevelle: N'est-ce pas qu'elle est
jolie... comme les anges! C'est ce rose de sa lvre qui vous... qui vous
persuade... en voyant ce rose... Monsieur, on comprend bien... qu'elle a
raison... qu'elle est bonne... vraiment, fit-il en me tendant le verre,
pas mauvaise... je vous assure... pas du tout mauvaise!

Vandevelle m'avait fait un signe; nous sortmes sans dire adieu au
pauvre fou, pour ne pas l'arracher  son rve. Quand nous nous trouvmes
dans la rue, mon ami, trs-curieux de savoir quelle impression j'en
avais ressentie, se mit  me parler du singulier spectacle auquel
nous venions d'assister, mais il m'tait impossible de rien couter
patiemment ou plutt de rien comprendre. Toujours j'avais devant les
yeux ce spectre allant de la chemine  l'armoire, buvant, revenant,
avec la rgularit automatique des personnages de bois que mettaient en
mouvement les anciennes horloges d'Allemagne. Je marchais, poursuivi par
ce cauchemar, qui ne me semblait plus avoir jamais eu rien de rel, mais
qui avait pris possession de moi avec une tyrannie trange; si bien que
_je le regardais_ encore, lorsque nous arrivmes chez M. Silveira.

Le clbre collectionneur tait absent, mais les honneurs de sa galerie
nous furent faits par son fils, charmant jeune homme de vingt ans qui
semble avoir drob une beaut presque surhumaine aux chefs-d'oeuvre
parmi lesquels il a t lev et qui deviendra certainement un peintre,
car il a su se nourrir de la moelle des lions, et vivre en communion de
tous les instants avec Rembrandt, Lonard de Vinci et Rubens lui-mme,
sans laisser altrer jamais par la lpre de l'imitation son originalit
native. Rodrigue Silveira comprit tout de suite et  demi-mot que je
dsirais voir uniquement les trois tableaux annoncs par Vandevelle, et
ces trois tableaux, _Hlne_, _Dorimne_, _la Fille d'Hrodiade_, il
me les laissa examiner comme je le voulus et autant que je le voulus,
admirable condescendance de la part d'un homme qui avait le droit de me
faire subir tant de notices! Inutile de dire que du premier coup d'oeil
j'avais reconnu dans les trois tableaux la tte si ardemment admire
chez Vandevelle, l'adorable tte d'enfant, mais trois fois embellie,
transfigure par la passion intrieure, et portant avec une joie
srieuse la fulgurante immortalit du chef-d'oeuvre qui vivra autant que
la race des hommes.

Hlne! Hlne! la Vnus terrestre sans cesse rajeunie dans un flot
d'ternit! la fiance inviole de toutes les nobles mes, l'amante
de Faustus bien avant cette vulgaire Gretchen qui ne sut que
mourir! Hlne, la vivante divinit attendue par ce grand Ange de la
Renaissance, qu'Albert Durer condamne, elle absente, aux affres du
dcouragement et au supplice de l'immobilit farouche! Hlne! Hlne!
elle vivait l, sur cette toile claire par la lumire du gnie, mais
jeune, mais vierge, chevele, sauvage, enfant comme Juliette, telle que
le gant Amour la regardait lui-mme avec pouvante, lorsqu'elle allait
fuir le palais de son pre avec Thse, le tueur de brigands, fire
d'appuyer sa tte sur la large poitrine du hros et de baiser ses mains
sanglantes. Attentive  chaque bruit, craignant d'tre surprise, mais
dcide  fuir, le front baign dans le matin rose, elle dit  sa maison
un ddaigneux adieu, et rassemble  la hte des bijoux barbares. Certes,
ce n'est pas l une figure grecque, copie sur les bas-reliefs du
Parthnon, et cependant c'est Hlne, et non une autre, car, quelle
autre que celle-ci, clatante comme le soleil et terrible comme une
arme range en bataille, appelle d'une lvre avide, attend comme une
chose due, aspire d'une haleine embaume de myrrhe les adorations de
toutes les gnrations d'hommes? Oh! sa lvre qui est pareille  un
ruban d'carlate! sa tte couronne d'un or trs-pur! quand nos lois,
nos histoires, quand les vains monuments de notre posie s'en seront
alls  l'oubli et  la poussire, quand notre civilisation aura
fait place  d'autres, des savants encore, dans des villes dont nul
aujourd'hui ne peut deviner le nom, cacheront leur tte dans leurs mains
brlantes, dvors d'amour pour la gloire imprissable d'Hlne! Et
cette amante de tous les sicles, cette reine que rien ne dtrne,
brillante de jeunesse, entoure de fleuves de sang, je la voyais sous
mes yeux, vivante, voque par la toute-puissance d'un magicien qui,
d'un vol effrn, a plong dans le gouffre du temps pour en rapporter
cette proie adorable! Je la voyais, et prs d'elle, galement jeunes,
belles et froces, Dorimne et la fille d'Hrodiade. Dorimne la plus
cruelle des cratures impitoyables enfantes par le doux Molire;
Dorimne, vtue de satin fleuri, de pourpre et de mtaux, talant ses
perles, ses dentelles, ses rubans d'or, portant sa tte comme une fleur,
et laissant tomber ces paroles, dont l'cho ne s'arrtera plus jamais
tant que durera l'pouvantable reprsentation de la comdie humaine.
Adieu; il me tarde dj que je n'aie des habits raisonnables pour
quitter vite ces guenilles. Je m'en vais de ce pas achever d'acheter
toutes les choses qu'il me faut, et je vous envoierai les marchands.
Mais celle-ci, la plus chrie de toutes, celle dont le grand Heine fut
le dernier amoureux, suivant sa chasse par les nuits d'toiles, et,
le jour, s'asseyant sur la pierre de son tombeau; celle-ci, la fille
d'Hrodiade, que pare la grce ingnue du meurtre, vivante figure
de l'Asie sanglante et voluptueuse, noye dans les parfums, celle-ci
n'est-elle pas vtue d'toffes plus riches que ses deux compagnes,
n'a-t-elle pas des yeux plus fauves et des cils plus soyeux, ne
porte-t-elle pas au cou des perles plus rares? Celle-ci, le gnie du
peintre l'a cre tout entire, car l'vangile de saint Marc ne
contient pas  propos d'elle un seul mot de description. Car la fille
d'Hrodiade y tant entre et ayant dans devant Hrode... Et c'est
tout. Ainsi le peintre l'a devine, l'a faite de rien? Oh! non, je
me trompe, dj elle vivait dans toutes les mes avec tous les
enchantements de la forme divine, et pour cela, pour tre vue plus
brillante que l'Orient, plus jeune que l'Aurore, plus femme que ne fut
ve dans le jardin des parfums, il lui a suffi d'avoir tenu dans ses
mains une tte coupe, car il est si vrai que nous ne pouvons rien
aimer, sinon les petites mains teintes de notre sang! Mais cet amour de
parure, de musique, de danse effrne, cette joie sereine et tranquille
du meurtre accompli, comme il les avait compris  travers le pome non
crit, l'artiste qui avait tir ces trois femmes de son coeur dchir!
Quel harem fait pour y rver mille ans, la muraille o sourient ces
trois femmes qui sont la mme, avec leur nuage de cheveux crps sur le
front, leur lvre carlate et leur prunelle d'or pleine d'tincelles!
Jamais, dans le plus complet dlire caus par l'ivresse du vin, je n'ai
aussi absolument oubli des circonstances insignifiantes de ma vie que
je n'oubliai ce jour-l tout ce qui a pu se passer depuis le moment o
je contemplai, fou d'amour, perdu de douleur, ces trois tableaux dans
la galerie de M. Silveira. Comment j'en sortis, comment je quittait mon
ami, comment je revins  Paris, c'est ce qu'il me serait impossible de
dire, quand mme on me donnerait trois ternits pour me le rappeler;
car les heures passes devant ces figures suaves ne m'apparaissent plus
que comme une sensation poignante, mortelle, infinie, dans laquelle
l'ide de temps et de dure n'entre pour rien. Il me serait mme bien
difficile de dterminer le temps qui s'coula entre ce moment unique
dans ma vie et celui o Vanvedelle, m'ayant un jour mand par une lettre
pressante, me raconta enfin, tout en djeunant, l'histoire du pauvre
Margueritte, que je revoyais toujours ouvrant d'un geste effar, pour
y puiser la mort, la sinistre armoire, la porte de chne sculpt que
surmonte un buste de femme dans la manire de Coysevox, la porte de la
sinistre armoire.

--Margueritte, me dit-il, avait dix-huit ans  l'poque o je le vis
pour la premire fois, c'est--dire en 1838. A ce moment-l, vous aurez
peine  le croire, il tait beau comme un prince de contes de fes. Je
le vois encore, svelte, imberbe, blanc et rose comme une femme avec
une fort de cheveux chtains. Quoique peu parleur, nous le trouvions
extrmement spirituel, d'un esprit fait surtout de divination, car il
nous tonnait tout  coup par des aperus nouveaux et infinis sur des
choses abstraites, qu'il n'avait pas tudies et dont il ne devait avoir
aucune notion. En ce qui concerne le ct pittoresque, son ingniosit
tait plus inoue encore et vous n'auriez pas trouv un autre homme
comme lui pour vous dcrire pierre par pierre, aprs avoir bu quelques
verres de punch, Babylone ou Palmyre, ou toute autre cit dtruite
depuis des milliers d'annes. En temps ordinaire, et non anim par la
conversation, il se montrait ignorant comme un danseur, et indiffrent
sur les affaires du temps au point de ne pas connatre le nom d'un
seul des souverains de l'Europe. Mais le caractre distinctif de sa
personnalit tait surtout une paresse  toute preuve et pousse
jusqu'au paradoxe. Pauvre comme Job, il ne se serait pas baiss pour
ramasser un billet de mille francs, et il n'aurait pas fait cinquante
lieues en chemin de fer pour aller chercher une fortune. Il tait
peintre, ou passait pour un peintre, uniquement parce qu'il avait adopt
le mot de peintre comme reprsentatif de la profession qu'il tait
cens exercer, car il ne peignait et mme ne faisait absolument rien sur
la terre, o il aurait sembl jouer un rle tout  fait analogue  celui
du lys de l'criture, si le dlabrement excessif de sa toilette n'et
repouss toute comparaison entre lui et la fleur plus splendidement
vtue que le roi Salomon. Il habitait, rue de Tournon, une grande
chambre donnant sur des jardins; mais on aurait vainement cherch dans
ce galetas une chaise ou un chevalet ou une carafe. Un matelas pos 
mme sur le carreau, et sur lequel une couverture en lambeaux et des
draps sales formaient un hideux fouillis, plus une masse de bouquins et
quelques gravures souilles et dchires, le tout pars sur le carreau,
tel tait son mobilier. Quelquefois, cinq ou six fois par an
peut-tre, Pierre Margueritte bauchait  la sanguine une tte de
femme trs-purement dessine, ou, sur quelque planche vole au hasard,
brossait un tableau de fleurs, ne reprsentant aucunement des fleurs,
mais offrant au regard des harmonies de couleurs trs-amusantes, quelque
chose comme une palette arrange  souhait pour le plaisir des yeux.
Ces travaux, il les faisait dans son lit, couch, puis il les jetait en
quelque coin et ne tentait en aucun cas de les vendre, car il recevait
d'un sien oncle une pension de cinquante francs par mois, pension qui
suffisait amplement  ses besoins, puisqu'il n'avait aucune espce de
besoins. La suite dans les ides ne se rvlait chez lui que par la
tnacit vraiment digne d'loges avec laquelle il fumait la cigarette,
ne se lassant jamais de rouler une pince de tabac dans ces petits
morceaux de papier, d'allumer la cigarette, de la jeter  peine entame
et d'en faire une autre. On aurait dit qu'il tait condamn  accomplir
ce travail comme Sisyphe  rouler son rocher au haut de la montagne,
et Ixion  tourner sur la roue aile o il est retenu par des noeuds de
serpents. En fait de littrature, il connaissait, par les traductions
courantes, la Bible et les potes grecs et latins, mais il faisait sa
seule lecture des romans de M. Paul de Kock, qui, selon lui, est, de
tous les crivains, celui dont les ouvrages sont le plus faciles 
lire. Il fuyait l'amour, comme exigeant des dmarches trop multiplies.
Souvent, aprs avoir courtis, au bal ou au concert de la Chartreuse,
quelque fillette en bonnet de linge et l'avoir invite  dner, il
s'excusait sous quelque prtexte et vidait sa bourse dans le tablier de
son infante, pour se dispenser de l'accompagner chez le traiteur. En un
mot, il jouait ici-bas les inutilits avec une conscience rare, quand se
produisit le tout petit vnement qui devait tre le seul vnement de
sa vie.

Il y avait alors dans la rue de la Verrerie (je ne sais s'il existe
encore), un petit bal presque exclusivement frquent par les jeunes
filles juives qui servent de modles aux peintres et aux statuaires.
Margueritte y rencontra une enfant de treize  quatorze ans, belle,
vous la voyez! me dit Vandevelle, en me montrant la tte peinte que j'ai
essay de dcrire au commencement de ce rcit. Cliane Vion tait une de
ces cratures nes enchanteresses qui persuadent sans ouvrir la bouche,
et qu'en les regardant on croit spirituelles. Elle n'a peut-tre pas
prononc en sa vie quatre paroles qui eussent le sens commun, et dire
qu'elle a t adore, ce ne serait rien dire, elle a t admire par
les plus grands gnies de ce temps. Quand elle murmurait: Bonjour,
Monsieur, ou Voulez-vous me couper du pain? on tait tent de
s'crier: Quel mot ravissant! mais c'taient ses cils, sa lvre
claire de rose, c'tait la ligne ondoyante de son corps qui
ravissaient les mes. Margueritte et Cliane Vion s'aimrent  premire
vue, comme des hros de Shakspeare, ce qui est bien permis  l'ge
qu'ils avaient. Lui si paresseux, elle si peu loquente, je suis sr
qu'ils n'avaient pas chang vingt mots, lorsqu'on les vit s'en
aller ensemble bras dessus bras dessous, mais ils ressemblaient  s'y
mprendre  ce joli couple d'amants que la bonne fe bnit sur l'autel
de vif-argent et de paillon rouge,  la fin des apothoses. On aurait
cru voir deux sylphes des premiers jours de printemps, quelque Titania
enfant avec son page, et, en effet, c'tait alors le commencement
d'avril, et les feuilles des marronniers du Luxembourg commenaient 
s'ouvrir. Margueritte ne raisonna pas plus son amour pour Cliane qu'il
n'avait raisonn son got pour la cigarette, la premire fois qu'il
avait fum; le charme l'avait saisi, et il fut vident qu'il y en avait
pour sa vie. Pendant quelques jours, la chambrette de la rue de Tournon
fut dlicieuse  voir; Cliane y avait apport tout un jardin achet sur
le Quai aux fleurs; Margueritte passait les heures  faire des croquis
d'aprs elle, tandis que la fillette, folle de parure, rapetassait avec
amour des oripeaux dors, des rubans, des bijoux de strass et des perles
 la douzaine. Les amis, assis sur le matelas de Margueritte, ne se
lassaient pas de regarder ce nid d'amants pris; mais, un beau matin,
le peintre ferma sa porte en annonant qu'il voulait travailler.
Vous pensez si un pareil mot dans sa bouche dut tonner ceux qui le
connaissaient; mais cet tonnement ne fut rien auprs de celui qui nous
attendait six semaines plus tard, quand Margueritte pria ses amis de
revenir le voir! Comme par un coup de baguette, le galetas poudreux
avait t transform en un atelier magnifique et svre, tendu de
vieilles tapisseries hroques, meubl avec des bahuts du meilleur temps
de la Renaissance, et dcor de belles armes orientales. Les siges
en cuir de Cordoue, les miroirs de Venise, le vin dans les carafes de
Bohme, les assiettes de faence sur le dressoir, le grand lustre de
cuivre, les chandeliers  sept branches, les fleurs de pourpre dans les
vases craquels compltaient les harmonies d'un luxe srieux; enfin l
o l'on avait si longtemps march sur des bouquins blancs de poussire,
les pieds foulaient un pais tapis, moelleux comme un lit de mousse.
Vtue d'une robe de brocard sur laquelle tombait une lourde chane d'or,
Cliane avait l'air d'une jeune patricienne de Venise. Et sur un beau
chevalet de chne, au milieu de l'atelier, il y avait... devinez quoi?
Le tableau d'_Hlne enfant!_ improvis dans cet clair de bonheur. Sous
le puissant aiguillon de la passion, Margueritte avait trouv  la fois
du gnie, de l'argent, l'pre foi au travail qui dplace les montagnes.
Dans une encoignure, l'armoire que vous avez vue  Versailles supportait
comme aujourd'hui le buste de Cliane; pour elle, son amant avait devin
la statuaire comme la posie, car il la chantait en des sonnets d'une
superbe allure! Sur les tables on voyait des bois commencs pour les
diteurs; Margueritte avait entrepris des illustrations de La Fontaine
et de Shakspeare, rien ne l'effrayait, il se serait charg, si on
avait voulu, de sertir les toiles. A l'ouverture du salon de 1839,
Margueritte, la veille obscur et inutile, tait pour tout le monde un
grand artiste; la presse l'avait salu comme un matre, la foule le
portait aux nues, les commandes pleuvaient chez lui dru comme grle, et
il tait insult dans les petits journaux. Mais il ne jouit pas de ce
triomphe, ou plutt il n'en eut mme pas conscience, car il avait en ce
moment-l bien d'autres affaires en tte. Cliane lui jouait ce drame,
si banal  Paris, qui, pourtant, se joue et se raconte encore, de la
matresse adore qui vous trompe avec tous les passants de la rue, et
qui revient  la maison deux ou trois fois par semaine, pour s'crier
avec des pleurs de crocodile: Pardonne-moi, c'est toi seul que
j'aime! Tandis qu'on parlait de lui dans tous les salons et que son
nom dfrayait les chroniques, l'amant de Cliane passait ses heures
 interroger des commissionnaires,  se mettre en embuscade dans des
alles de maisons suspectes et  suivre  pied des fiacres. Enfin,
quand sa matresse eut disparu tout  fait, Margueritte,  bout de
souffrances, tomba dans une indiffrence complte; on le rencontrait
avec une barbe longue, avec une chemise de quinze jours, roulant son
ternelle cigarette. Son mobilier s'en tait all comme il tait venu;
quant au travail, il n'en voulait plus entendre parler. M. Silveira, qui
avait achet l'_Hlne enfant_, inventa des subterfuges impossibles pour
forcer son peintre  reprendre les pinceaux; tout fier d'avoir conquis
la premire oeuvre du grand artiste, il convoitait dj ses oeuvres
futures, et ne craignait rien tant que de les voir s'en aller en fume.
On accabla Margueritte d'invitations, d'avances d'argent, on voulut le
convertir  la vie de chteau, peines inutiles! M. Silveira proposa 
l'artiste de lui faire obtenir un travail de dcoration dans une glise;
il mit sur son chemin vingt femmes trs-dsirables; rien n'y fit,
dsormais la vie de Margueritte s'appelait Cliane. Cet homme, qui avait
t grand une heure, marchait devant lui, chevel, hbt, ne mangeant
plus et se tranant de caf en caf pour y vider stupidement des
carafons d'eau-de-vie. Comme tant d'autres, il demanda l'engourdissement
 cette affreuse liqueur, et se laissa tout entier dvorer par elle.
Mais, comme tous les malheureux qui se livrent  la sorcire blonde,
il sentit bientt son palais se blaser et ne le rveilla plus qu'en le
dchirant avec des breuvages sans nom. L'eau-de-vie de l'estaminet et de
la brasserie lui paraissait fade; il lui fallait cet alcool au got de
poivre que le marchand de vins dbite dans des verres qui peuvent tomber
du cinquime tage sans se casser. Parfois, attabl dans une brasserie
devant un flacon d'eau-de-vie avec deux ou trois camarades, Margueritte,
sous un prtexte, les quittait, laissant son verre  demi plein, et
traversait la rue pour aller boire du trois-six sur le comptoir
d'un liquoriste. A ces tristes excs il demandait, ai-je dit,
l'engourdissement; oui, seulement cela, et non l'oubli; heureux s'il et
pu oublier Cliane; mais les femmes de cette trempe n'abandonnent jamais
leur proie, et ces cratures aux apptits fauves ne manquent pas de
revenir de loin en loin donner un coup de dent acre dans la chair
saignante. Ainsi faisait la juive, tombant du ciel pour un ou deux
jours; alors c'tait chez Margueritte une joie, une ivresse, un dlire;
il s'installait pour la vie, se remettait au travail, et nourrissait sa
matresse de primeurs et de fruits rservs pour la table des rois. On
voyait paratre chez les marchands quelque eau forte gratigne avec une
pointe magistrale, on croyait le peintre ressuscit, puis toute cette
fantasmagorie s'en allait en fume, Cliane tait partie, et, de
nouveau, Margueritte se montrait dans les rues, ivre, ple, muet, le
visage enterr sous ses longs cheveux desschs, se tranant de cabaret
en cabaret, et roulant sa cigarette avec une dextrit qui vous donnait
froid.

Il y avait cinq ans, cinq sicles, que l'_Hlne enfant_ avait fait dans
le monde artistique l'effet d'un coup de tonnerre, quand Margueritte,
vieux, abruti, us, n'ayant plus rien du jeune homme que nous avions
connu, et n'tant mme plus son propre fantme, apprit la mort de
son pre. Il hritait d'une vingtaine de mille francs. Nous crmes
naturellement qu'il boirait pour vingt mille francs de verres
d'eau-de-vie, mais sa folie se manifesta par de nouveaux caprices. Il se
fit habiller par un tailleur en renom, sortit dans un coup de louage,
et porta des gants gris perle du matin au soir. On le vit dans les
runions, dans les foyers de thtre: sans doute, il tait las de
ses haillons, et, comme Mercure, voulait se dbarbouiller avec de
l'ambroisie. Un soir, des compagnons de flnerie l'avaient entran dans
les coulisses de l'cole Lyrique. Une femme vtue de satins splendides,
superbe sous la dentelle et sous la frisure d'or, passait devant lui. Il
n'avait vu qu'une robe et le port d'une femme inconnue, mais son coeur
battait  se briser, c'est que c'tait Cliane! Elle se retourna et le
vit, elle tomba dans ses bras en pleurant. Elle n'avait jamais aim
que lui, elle avait eu bien des regrets, bien des remords, bien des
dsespoirs, car elle avait bien devin avec son instinct de femme la
haute supriorit de Margueritte et sa bont anglique, enfin tout le
chapelet des calembredaines sublimes! Ce n'tait plus la Cliane du bal
de la Verrerie; toujours svelte, elle tait devenue grande, imposante;
ses traits, en conservant toute leur grce, avaient pris un caractre
de noblesse farouche: sa coiffure seule, crpe et courte sur le devant,
frise sur les joues en longues boucles fauves, n'avait pas chang, non
plus que sur sa lvre sanglante le charme du dlicieux clair rose!

Elle jouait Dorimne du _Mariage forc_ et jamais peut-tre Molire n'a
trouv une incarnation si parfaite du type rv: Il me tarde dj que
je n'aie des habits raisonnables pour quitter vite ces guenilles!
La reprsentation finie, Margueritte enleva, emporta Cliane sans lui
laisser le temps de quitter son costume, et ne remarqua mme pas qu'au
dpart elle causait  voix basse avec un jeune dandy, en l'enveloppant
de ce regard qui sert  accompagner les mensonges. Le surlendemain il
tait  son chevalet, crant, tout arme, la Dorimne de Molire. La
vieillesse, l'abattement, la fatigue avaient disparu, c'tait le jeune
artiste Margueritte rafrachi dans les eaux de Jouvence que garde
l'amour, et recommenant une vie glorieuse. Il donna  ses amis un beau
dner dans lequel il leur prsenta Cliane comme la compagne de tout
son avenir; l, il s'accusa, fit sa confession, demanda solennellement
pardon pour les annes gaspilles, et parla avec tant d'loquence vraie
qu'il arracha des larmes. Je compterais par trop sur votre navet,
ajouta Vandevelle, si je me croyais oblig de vous dire que cette
seconde liaison de Margueritte se gouverna et se termina absolument
comme la premire. Ces amours irrgulires se comportent avec une
rgularit parfaite, et rien n'est plus facile que de les rduire en
quations algbriques. Une courtisane qui dvore un imbcile n'est pas
plus injuste qu'un tigre avalant un mouton, et, qu'il le veuille ou non,
chacun fait ici-bas son mtier, car tout cela a t arrang d'avance sur
un scnario inflexible, trac d'une main ferme. Cliane retourna  l'or,
 la joie, au luxe, comme c'tait son devoir, et, comme c'tait son
droit, Margueritte retourna  ses verres d'eau-de-vie verss sur le
comptoir d'tain, sans cesser de rouler sa cigarette si bien roule!
Que les moutons aillent  l'abattoir, c'est la rgle, et il n'y a rien
 redire  cela, le point original, c'est que le mme mouton y retourne
trois fois de suite, et c'est ce que Margueritte ne manqua pas de faire
scrupuleusement; aussi n'ai-je plus  vous raconter que le troisime
acte de cette infernale comdie, c'est--dire le troisime tableau de
Margueritte et ses troisimes noces avec Cliane. Il y a maintenant
douze annes que s'est droul ce dernier pisode, dont certains
incidents ont fait alors un assez grand bruit dans la _Gazette des
Tribunaux_. Un matin, vers cinq ou six heures, Margueritte, devenu
depuis longtemps un ivrogne honteux et solitaire, entend des cris
pouvantables, partis d'un tage suprieur  celui qu'il habitait;
c'tait sur le boulevard Mont-Parnasse, si dsert, comme vous le savez,
et o rien ne trouble d'ordinaire le profond silence. veill
comme d'autres voisins par les funbres clameurs, Margueritte monte
l'escalier, on venait d'enfoncer la porte. Il entre et voici l'affreux
spectacle qui frappe ses yeux. Dans un appartement d'un aspect
bourgeoisement lgant, o l'on voyait pars sur le parquet des lettres
dchires et des joyaux mis en pices, un jeune homme tait couch,
mort, sur le lit, envahi dj par la blancheur de cire du cadavre.
Au coeur, dans la plaie saignante, tait fich encore le couteau avec
lequel il s'tait frapp. Une mre  cheveux blancs, en deuil, accablait
de ses maldictions une femme plore, agenouille aux pieds du mort,
Cliane! Margueritte resta l avec les autres voisins, il attendit
l'arrive des hommes de police, la fin des interrogatoires, et lorsqu'il
fut dment constat que le jeune homme couch sur le lit sanglant tait
bien mort par un suicide, il prit Cliane par la main, et l'emmena.
Jusqu' prsent elle n'avait eu que l'attrait du vice et de la haine,
elle avait  prsent celui du meurtre; et voil, mon ami, pourquoi
vous avez trouv peinte avec une ralit si poignante la tte de saint
Jean-Baptiste que porte sur son bassin d'or la fille d'Hrodiade. Ce
tableau, qui fut pay par M. Silveira dix mille francs, vaporiss en
quinze jours par le modle, obtint au salon un si prodigieux succs
qu'il fut question de dcerner  l'artiste les distinctions les plus
envies; mais comme le flot du rcit de Thramne, la commission des
rcompenses recula pouvante en apprenant  quel homme elle avait
affaire. Mais Margueritte ressemblait au hros du drame; ce qu'il
lui fallait, ce n'tait pas faveurs vaines! Tout entier  son rle de
Silvandre, il se dbattait de plus belle dans le filet de Cliane. Il ne
se lassait pas de regarder son sourire couleur de rose; plus que jamais
il la crut pure, dvoue, enfant, anglique, amoureuse; plus que jamais
il recommena  se blottir dans les alles,  payer des commissionnaires
et  suivre des fiacres! Personne cette fois ne prta la moindre
attention au dnoment de ce long dpit amoureux: le sentiment parisien
tait fix! Sans rien demander, on sut bien que tout tait fini, quand
on revit Margueritte roulant sa cigarette chez les marchands de vin; non
pas que l'on pt reconnatre son visage, car, tourn vers le comptoir
d'tain, il apparaissait toujours de dos, mais on le devinait  son
chine courbe et  ses cheveux jaunes!

--Ah! m'criai-je, le malheureux!

--Et maintenant, dit Vandevelle, vous connaissez la simple histoire
de Margueritte et de ses trois tableaux. Qu'a t ce pauvre homme,
aujourd'hui tomb en ruine? Un grand peintre ou un amoureux imbcile?
Les trois toiles sont d'incontestables chefs-d'oeuvre, mais le vritable
artiste existe-t-il sans la fcondit, qui seule fait de lui un
crateur? La nature, cette grande cratrice, s'arrte-t-elle jamais? Une
qualit a-t-elle t vritablement possde, si elle peut s'endormir
en de si longues lthargies? Pour moi la question est rsolue,
malheureusement. N'et-on jamais vu aucun tableau de Rubens, en en
voyant un on devine qu'il en existe mille autres du mme matre, et que
celui-l a t tir du nant par une main fconde!

--Oui, repris-je, votre artiste est un monstre adorable, mais enfin
un monstre! L'artiste peut aimer, mais  la condition d'adorer dans sa
matresse la beaut, et non la chair! Et quand mme, au lieu d'tre une
courtisane haineuse, comme Cliane, l'idole serait une femme divine, il
ne faut pas qu'elle devienne pour l'artiste l'incarnation palpable
de son gnie et la puissance cratrice elle-mme, car alors vous vous
exposez  voir votre gnie voler des couverts d'argent et assassiner des
fils de famille! La seule et vraie Batrix du pote, c'est cette Vnus
idale, immatrielle et vierge, dont le pied se salirait en marchant sur
les blanches nues, et dont la forme surhumaine vivra encore dans
les mes, mme aprs que se seront vanouis les marbres suprmes dans
lesquels la Grce en a dlicatement fix les lignes toutes spirituelles.
Except celle-l, toutes nos compagnes ne seront jamais que des
concubines, quand mme nous les aurions pouses devant les vingt maires
des vingt arrondissements de Paris! Mais  propos, il me manque un
post-scriptum, car, pour complter ces quipes, il me semble que votre
Margueritte a fini par un mariage, comme les bons vaudevilles?

--Oh! fit Vandevelle, il s'est mari avec Cliane, naturellement! Tous
les deux avaient trop bien mrit cette punition du ciel pour qu'elle
leur ft pargne. Margueritte, chass du logement garni qu'il habitait,
avait trouv un asile  Versailles chez sa mre, pauvre vieille femme
qui l'aime encore comme lorsqu'il avait quatre ans, et qui volontiers
le bercerait sur ses genoux! Il y avait apport son buste en marbre de
Cliane et l'armoire qui lui servait de support, seul reste qu'il
et conserv de ses splendeurs, et il vgtait dans un abrutissement
sauvage, semant autour de lui des bouts de cigarettes que sa mre
balayait avec une patience ineffable. En allant acheter de l'eau-de-vie
dans un de ces mauvais lieux du plus bas tage, o le passant peut
varier ses plaisirs comme sur les bateaux de fleurs de la Chine, et
qui peuplent la rue de Marly, il y trouva Cliane en robe d'indienne,
attable entre des soldats, Cliane, vieille  trente-trois ans, presque
chauve, dfigure par la petite vrole, enroue et sale, et les joues
peintes avec du rouge  deux sous. Mais lui, il la vit telle qu'elle
tait nagure au bal de la Verrerie, alors qu'il lui disait comme Faust
 Marguerite: Ma belle demoiselle! et que flottait, confuse encore dans
son cerveau, la cruelle enfant Hlne, rassemblant ses bijoux barbares
pour s'enfuir avec le fils d'Ethra, le long des fleuves bords de
lauriers-roses! Cette fois-l, comme les autres, il la prit par la
main et l'emmena. Ils se sont maris un mois plus tard, et depuis
lors Margueritte ne va plus chez les marchands de vin pour y boire
l'eau-de-vie au got de poivre; il la boit chez lui, comme vous l'avez
vu, dans l'armoire. Cliane, qui le mprise et le hait de tout l'amour
qu'il a toujours eu pour elle, le brutalise avec d'horribles faons
de mgre, tandis qu'au contraire sa mre le choie comme un bambino et
l'endort le soir en lui chantant des chansons de nourrice. Mais, par un
singulier caprice de sa folie, il se figure que c'est Cliane qui lui
dit des choses douces et sa mre qui le maltraite; quand sa mre lui
adresse un de ces mots affectueux qui gurissent les plus cuisantes
blessures, il lui lance en dessous un regard de haine, et, sous les
injures de Cliane, il s'arrte extasi, comme s'il entendait la harpe
d'un ange! Enfin, il croit reconnatre la voix de Cliane dans cette
voix qui chante des chansons de nourrice pour l'endormir! Toutefois il
se livre contre sa mchante femme  une vengeance  la fois terrible
et bien involontaire. Comme, en entrant dans le cabaret o il l'a
retrouve, il a entendu les soldats attabls avec elle la nommer Agla,
ce nom lui est rest dans la mmoire, et chaque fois que Cliane lui
jette les pithtes de crtin ou de misrable, il la remercie avec un
charmant sourire, mais toujours en l'appelant: Chre Agla! Ainsi, dans
son innocente manie, il lui rappelle  chaque instant le bourbier d'o
il l'a tire, car la vrit sort de la bouche des enfants!

--Allons! dis-je avec mlancolie, en voil un qui a fini sa tche! S'il
doit peindre encore, ce sera dans les cieux, comme le pote Ronsard.

--Qui sait? me rpondit Vandevelle d'un air de mystre. Si je vous ai
pri de venir, si je vous ai fait ce rcit aujourd'hui, c'est qu'il y a
un grand vnement. Voyez cette lettre  aspect bizarre, crite sur du
papier d'office, qui m'est arrive par la poste; elle est de Margueritte
lui-mme! Tenez, regardez-la; ne sent-on pas toute la peine qu'il a eue
 l'crire? Et comme il est facile de deviner les repos qu'il a pris
pour aller  l'armoire! Voyez, au bout de tous les cinq ou six mots,
l'encre devient ple, l'criture faiblit; puis elle reprend, hardie et
pleine de sret. Cette lettre, o il y a en tout dix-huit lignes,
est d'un bout  l'autre transcrite avec deux critures absolument
diffrentes l'une de l'autre, si bien que, pour en donner une ide juste
si on la reproduisait par la typographie, il faudrait composer en romain
les mots tracs avec une ferme volont, et en italique ceux qui ont t
trembls par une main dfaillante.

Vandevelle me tendit la lettre, et je lus les lignes suivantes, o se
mlaient si troitement, hlas! la raison et la folie:

    Monsieur VANDEVELLE, 15, rue des _Saints-Pres, Paris_.

    Monsieur, vous avez eu pour moi tant de _bonts, que j'ose_
    m'adresser  votre coeur gnreux. Ceci est la prire _d'un
    mourant_; _vous l'exaucerez_, j'en suis certain, car aucune
    des souffrances de _l'artiste ne vous_ est inconnue, et vous
    devinerez ce que j'ai _subi de luttes_ intrieures avant de vous
    demander la seule chose qui puisse _me donner ici-bas_ une heure
    d'apaisement. Il me faut deux mille _francs, et je_ vous supplie
    de me les apporter; mais _s'il est vrai que_ vous ayez trouv 
    mes tableaux un mrite au-dessus _du vulgaire_, vous ne perdrez
    pas compltement cet argent. Il y a encore un _peintre en moi_,
    _quoique_ tout le monde l'ignore; vous aurez donc un _tableau_.
    _Il reprsente_, sous sa figure de desse, ma bien-aime Agla,
    _dont j'ai peint_ l'apothose en plein ciel, o les gnies
    l'adorent _dans un jardin_ de dlices fleuri et rayonnant,
    parmi le choeur merveill des toiles. J'ai voulu assurer une
    immortalit glorieuse  celle qui _a t mon ange_ sur cette
    terre de misre. _J'espre, Monsieur_, que cette vision,
    ralise dans un _moment d'inspiration_ fortifiante, ne vous
    dplaira pas, et _que la possession_ de la seule toile o j'ai
    pu faire vivre mon me compensera un peu le grand sacrifice que
    _je vous demande_. C'est le voeu ardent et _rellement sincre_
    de

    Votre trs-_humble_, _trs-reconnaissant_ et trs-dvou
    serviteur,

    Pierre MARGUERITTE.

--Et, dis-je  Vandevelle, vous croyez au tableau?

--Ma foi, fit-il, je ne sais que croire; mais en tout cas, s'il existe,
je ne le perdrai pas par avarice et faute de m'tre expos  sacrifier
deux mille francs. Par malheur, sa description nave donne l'ide d'un
dcor du spectacle de Sraphin, et, en supposant que tout ceci ne soit
pas rverie pure, j'ai bien peur que le pauvre Margueritte n'ait peint
qu'une enseigne pour les baraque de la foire. Enfin, je jouerai sur
cette carte! D'ailleurs, les deux mille francs dussent-ils lui tre
offerts comme un prsent, je les porterai encore au pauvre Margueritte.
Je veux qu'il meure en paix et qu'il puisse satisfaire son dernier
dsir. Si les pauvres gens qui prissent dans un naufrage n'taient
pas spars du monde vivant par l'immensit des mers, qui de nous leur
refuserait quelque chose? Eh bien, ce malheureux artiste est cela, un
naufrag aux doigts crisps sur une planche qui sombre et que le gouffre
engloutit. Partons pour Versailles.

Comme nous traversions le corridor noir qui conduit  la chambre de
Margueritte, nous entendmes une voix perante et enroue, rendue
tremblante par la colre. C'tait Cliane qui injuriait son mari, comme
de coutume; mais elle se tut en entendant frapper  la porte. Nous
entrmes, et tout de suite je vis cette affreuse crature,  misre!
ajuste comme une baladine de trteaux, avec des loques et des bijoux de
cuivre, lissant de la main ses rares cheveux, roux sous la pommade, et
nous regardant avec son oeil stupide et froce. A ct d'elle, sur la
table, il y avait des oripeaux dors qu'elle ravaudait, et sur lesquels
elle cousait des paillettes, bleues de vert-de-gris. Comme l'autre fois,
des casseroles, des plats non lavs taient pars; mais la mre, ple,
triste, trs-digne sous ses cheveux blancs, surveillait, assise prs de
la chemine, une marmite pleine d'eau, videmment destine  rparer ce
dsordre, et, tout en se livrant aux travaux du mnage, elle contemplait
son fils avec des regards fous d'amour; il n'tait pas difficile de
voir qu'elle avait aussi sa dmence. Margueritte venait de refermer
son armoire; il marchait, et essuyait de sa main maigre ses lvres
pendantes, o perlaient encore des gouttes d'eau-de-vie.

--Pardon, monsieur Vandevelle, dit Cliane, de vous recevoir dans une
chambre si mal range.

--C'est  nous, madame, de nous excuser, fit Vandevelle.

--Mais, continua la cruelle mgre, que voulez-vous que nous fassions
avec ce crtin, avec ce mchant homme qui nous fait tourner les
sangs! Ah! monsieur, si vous pouviez obtenir qu'on nous le mette aux
Incurables! A quoi est-ce bon, un ivrogne pareil? A se faire du mal et 
en faire aux autres. Ah! fichue galre!

La vieille femme adressait  Cliane des gestes suppliants.

--Chre, chre Agla! s'cria gracieusement Margueritte en s'approchant
subitement de Vandevelle. Puis, lui tournant le dos par un mouvement
excut avec beaucoup de prestesse, il tendit derrire lui sa main
ouverte. Vandevelle y mit les deux billets de mille francs, que le fou
escamota avec une adresse inoue. Feignant alors de voir, sur le collet
d'habit de Vandevelle, une peluche qu'il voulait enlever, il se baissa
vers lui et lui jeta tout bas dans l'oreille ces mots tranges:

--Chez le chaudronnier! chez le chaudronnier!

Il paraissait dj arriv au dernier degr de l'ivresse. Il alla  son
armoire et but deux verres d'eau-de-vie, puis il revint vers nous, la
taille droite et l'oeil presque brillant.

--Ah! nous dit-il, on est bien heureux d'tre... d'tre... d'tre... (Il
alla  l'armoire et but.) aim comme je le suis, parce que, voyez-vous,
il y a des... il y a des... (Il alla  l'armoire.) artistes... qui ne
sont pas... heureux en... (Il alla  l'armoire.) mnage, et alors...
(Puis, tout bas  Vandevelle.) Chez le chaudronnier! chez le
chaudronnier!

--Pierre, mon bon fils, dit la mre perdue, prends garde, ne t'anime
pas ainsi, par piti!

Margueritte lui jeta un regard de haine.

--Le sclrat! s'cria Cliane, il ne mourra donc jamais!

Et toujours elle rapetassait ses oripeaux dors.

--Ma vie! mon me! chre, chre Agla! murmura tendrement Margueritte.

Puis il retourna  l'armoire, et il parlait tout en buvant, ne
s'interrompant plus de parler et de boire, tout en tournant la tte de
tous cts, comme un homme effar.

--Il y a des artistes  qui leurs femmes mangent... mangent...
mangent... (Il but.) le coeur! Mais elle, mon Agla, ma chre...
Agla... c'est le trsor... le trsor... (Il buvait.) de ma vie! Sa
beaut m'empche de voir... de voir... (Il buvait encore.) le spectacle
affreux... affreux... affreux.

Margueritte tomba ivre-mort. Cependant, il rouvrit encore les yeux, fit
signe  Vandevelle de s'approcher, et lui dit d'une voix gutturale comme
un rle de mort:

--Chez le chaudronnier! chez le chaudronnier!

Nous voulions porter quelque secours  Margueritte, que sa femme
laissait l par terre avec une indiffrence sereine, ravaudant toujours;
mais la vieille mre courut  lui; elle le prit dans ses bras comme un
petit enfant, couvrit son front de baisers, et d'une voix extasie:

--Laissez-le, dit-elle; il est sol!

Il est sol! Elle nous dit ces mots abominables du ton dont une jeune
mre, le modle de la Vierge  la Chaise, aurait dit: Il dort! en
parlant d'un ange enfant  la joue rose, couronn de ses boucles d'or;
et certes, cette tendre folie de la mre au coeur saignant tait bien le
dernier mot de l'pouvante humaine! Cliane nous fit une belle rvrence
prtentieuse, comme si elle et t encore au foyer de l'cole Lyrique,
dans son resplendissant costume de Dorimne.

J'avais hte de fuir de cette maison de supplicis. Je pris Vandevelle
par le bras, et je l'entranai d'un pas rapide.

--Ainsi, lui dis-je, ce malheureux meurt en vous volant, et il ne lui
aura manqu aucune honte, aucune misre. Non-seulement le tableau promis
n'existe pas et n'existera jamais,  coup sr, mais aussi je n'ai pas
revu cette toile couverte de barbouillages, triste monument de folie!
qui avait attrist nos yeux la premire fois que nous sommes venus
visiter Margueritte. Le chevalet mme a disparu; je suppose qu'on en
aura fait du feu, et c'tait bien le seul parti  prendre. D'ailleurs,
ne dois-je pas vous fliciter pour vos deux mille francs perdus? Jugez
de ce que 'aurait t si, par-dessus le march, vous aviez t condamn
 accrocher sur vos murs la composition insense qu'aurait pu rver le
cerveau de ce spectre! Pensez-vous qu'elle aurait t assez ridicule,
cette apothose de la farouche Agla parmi des pivoines et des anges de
romance?

--Je pense, dit Vandevelle, dont la rflexion m'ouvrit les yeux, je
pense qu'il faut trouver le chaudronnier.

Nous le trouvmes en effet, en nous renseignant dans la premire
boutique venue. C'tait un chaudronnier en chambre, nomm Mestrezat, qui
habitait un galetas situ prcisment au-dessus de celui o vivait la
famille de M. Margueritte. En nous voyant, il devina qui nous tions, et
comprit tout de suite ce dont il s'agissait.

--Monsieur Vandevelle, sans doute? demanda-t-il en regardant mon
compagnon.

--En effet, monsieur.

--Monsieur, reprit-il, mon voisin, le pauvre M. Margueritte, croit
tre votre dbiteur. Vous savez que cet excellent homme a le cerveau
affaibli. J'ignore donc si cette dette est relle ou si elle n'existe
que dans son imagination. Quoi qu'il en soit, il a entrepris de faire un
tableau pour s'acquitter envers vous; mais comme la vue de cet ouvrage
commenc a mis dans une grande colre sa femme ou sa mre, je n'ai pas
bien compris de laquelle il s'agit, M. Margueritte a profit d'une
heure o il tait seul  la maison pour apporter chez moi sa toile, son
chevalet et ses brosses, et en mme temps il m'a pri de lui acheter
quelques couleurs. Depuis ce moment-l, chaque fois qu'il a pu
s'chapper, il est venu travailler ici. Aujourd'hui, son ouvrage est
termin. Peut-tre, monsieur, prfrez-vous qu'il ne vaut pas votre
argent. Moi, je ne puis juger cela qu'avec mon ignorance, il me semble
que c'est vrai comme la vrit.

Le chaudronnier passa dans une pice voisine, et revint apportant le
chevalet sur lequel tait pose une grande toile. O surprise de voir un
pareil chef-d'oeuvre! Ce tableau, oeuvre d'une vengeance involontaire
et d'une haine inconsciente, c'tait l'affreux intrieur de Margueritte,
avec les plats non lavs, avec les casseroles sales, avec les oripeaux,
les jupes d'acier, les bottines et les corsets avachis pars sur les
meubles. Un seul personnage tait l, Cliane ou plutt Agla, cruelle,
hideuse, cynique, chauve sous ses cheveux pommads, levant amoureusement
ses yeux sans cils et sans sourcils, grave de la petite vrole sous son
rouge, et ravaudant une toffe rose orne de paillettes vert-de-grises,
sur laquelle se dtachait le bord noir de ses ongles. Dans un coin, on
voyait le flacon d'eau-de-vie et le verre encore dor par le liquide,
sur un rayon de la sinistre armoire, que couronnait le buste de Cliane.
O mystres de la dmence! ce chef-d'oeuvre, ce drame poignant, ce
cri d'une me ulcre, Margueritte l'avait trouv malgr lui, sans le
savoir; et tandis qu'il clouait son ennemie au pilori ternel, il avait
cru la peindre en desse triomphante, tranant sa robe de neige sur les
bleus escaliers de saphir, blonde couronne d'or chevel, effare au
milieu des roses clestes, et ravissant vers les zones suprieures les
anges entrans dans le rhythme fulgurant de sa lyre et les choeurs
blouis et bondissants des froides toiles!

Deux jours plus tard, une lettre de M. Mestrezat nous pressait,
Vandevelle et moi, de nous rendre sans retard  Versailles. Margueritte
tait  sa dernire heure. Malgr toute la diligence possible, nous
arrivmes trop tard pour qu'il pt nous parler; mais de sa main
livide, et levant vers nous un oeil teint, il fit signe qu'il nous
reconnaissait, et montra le chevet de son lit avec insistance; puis il
expira. Sous son chevet, il y avait une clef, la clef de l'armoire,
et, sous une enveloppe sans cachet, un papier pli en quatre, dont
Vandevelle fit immdiatement la lecture  haute voix. Voici ce qu'il
contenait:

Ceci est mon testament.

Je nomme mon excuteur testamentaire M. Mestrezat, chaudronnier,
chez qui j'ai trouv la bont indulgente et la charit que le peuple
conserve, comme le vritable hritage de Jsus.

Je nomme ma chre mre, dame Marthe-Marie Margueritte, ne Dumnis, ma
lgataire universelle, et je lui donne et lgue expressment, pour
en jouir et disposer  son gr, la rente de six cents francs que j'ai
rcemment hrite de mon cousin par alliance, M. Jacques Renevey.
Reconnaissant que le peu d'objets trouvs en ma possession au jour de
mon dcs lui appartiendront lgitimement, comme une faible compensation
des sacrifices inous qu'elle a faits pour loger et hberger chez elle,
pendant trois annes, moi et ma femme, mais sachant quelle est son
inaltrable affection pour moi, je la supplie nanmoins de disposer
desdits objets en faveur des personnes dont les noms sont noncs
ci-dessous. Je supplie aussi ma chre et excellente mre de me pardonner
toutes les peines que je lui ai causes en cette vie, et de me bnir 
cette heure o je vais prier pour elle dans une vie inconnue.

Cliane eut un imperceptible haussement d'paules. La mre, immobile
 force de douleur, trouva une nergie nouvelle; chancelante, elle
s'avana jusqu'au lit funbre et couvrit de mille baisers la tte adore
de son fils mort. Vandevelle reprit:

Ma chre mre voudra donc bien, pour l'amour de moi, dlivrer en mon
nom et le jour mme de mon dcs:

1 A M. Eugne Vandevelle, propritaire, demeurant  Paris, rue des
Saints-Pres, n 15, en lui faisant l'abandon des droits de gravure et
de reproduction y attachs, celui de mes tableaux qui est actuellement
entre les mains de M. Mestrezat.

Cliane nous dvora d'un regard fauve, et de son poing ferm frappa sur
la table avec colre. Vandevelle continua:

2 A M. Jos Silveira, propritaire, demeurant  Versailles, rue de la
Paroisse, n 3, pour sa galerie, le buste de femme en marbre qui sera
trouv chez moi, et l'armoire qui lui sert de support.

3 A mademoiselle Cliane Vion, ma femme...

En entendant ces mots, je regardai l'armoire ferme, et la clef dans la
main de Vandevelle, et, par une pense soudaine, je devinai ce qu'tait
devenu l'argent emprunt par Margueritte mourant. Je compris, oh! je
compris bien tout de suite que, par un pieux effort d'amour, il avait
voulu donner une dernire fois  Cliane la seule chose qu'elle aime,
des joyaux!

3 A mademoiselle Cliane Vion, ma femme, ce que contiendra ladite
armoire au jour de mon dcs.

Vandevelle remit la clef  la mre en pleurs, qui la tendit 
Cliane. Celle-ci se prcipita vers l'armoire, sa proie, et l'ouvrit
convulsivement. Ce qu'il y avait dans l'armoire, c'taient bien des
joyaux, en effet! Le flacon o Margueritte puisa la vie et la mort avait
disparu, et  la mme place il y avait un crin de velours bleu tendre.
Cliane l'ouvrit, y plongea ses mains frmissantes, et fit dborder 
l'entour une magnifique parure de topazes, si semblables pour la couleur
 l'eau-de-vie dore de flammes qui avait t l si longtemps! On
et dit que l'eau-de-vie elle-mme tait devenue ces pierreries, qui,
flamboyantes, sinistres, pleines de reflets sanglants, enflammes et
menaantes, ruisselaient de l'armoire.




                                LES
                          NOCES DE MDRIC


CHAPITRE PREMIER

    O l'auteur, minemment coloriste, prouve qu'il n'appartient pas
     l'cole du bon sens, et insinue qu'il possde un dictionnaire
    des rimes franaises.


Au dehors, la nuit tait sereine. Et cependant ton me,  Mdric, tait
plus calme et plus sereine que cette blanche nuit d'hiver o le clair de
lune et les rayons des toiles faisaient danser leurs clairs esprits sur
la terre gele.

Car il tait dans sa chambre, le beau, le blond, le spirituel,
l'heureux Mdric! Dans sa bonne chambre de la place de l'Odon, n 4,
 l'entresol, chambre souriante, bien close, bien chaude, calfeutre par
les toffes de soie et les toffes de laine, par la toile et le velours,
et par les bourrelets innombrables.

Il tait commodment assis dans un bon fauteuil, l'honnte Mdric; il
tait assis devant son feu, un grand feu, et ne faisait absolument rien.
Je me trompe, il fumait une cigarette. O cigarette, cigarette, petite
courtisane au panache bleu, follement campe dans ta robe de papel de
hilo, je ferai certainement un pome sur toi la prochaine fois que je
retrouverai mon dictionnaire des rimes. Ce sera un pome en strophes de
six vers, comme _La Maldiction de Vnus_, et je le ferai imprimer sur
papier  cigarettes, de sorte qu'on dira  l'avenir: voulez-vous fumer
un sixain?

Il y avait un si grand feu que tout flamboyait et craquait dans la
chambre: statuettes, cristaux et porcelaines de Chine! Pour Mdric,
pareil  un monsieur qui a sa loge  l'Opra, il coutait nonchalamment
les harmonies domestiques, sans se donner la peine d'applaudir aux beaux
endroits.

Et d'abord, dans la flamme du foyer, au milieu des turquoises et des
meraudes et des floraisons flamboyantes de roses bleues et aurore,
chantait et dansait, au bruit du triangle et des castagnettes, la folle
salamandre, vtue de toiles d'or et d'argent, et de papier mtallique
avec toutes sortes d'oripeaux et de paillettes! Et ses joyaux de Venise,
ses colliers de verre, ses voiles de crpe rose et bleu sems d'toiles
de fer-blanc, tourbillonnaient dans les blouissants arcs-en-ciel des
joyeux tisons.

--Je t'aime, disait-elle  Mdric, moi qui suis gaie comme l'oiseau,
folle comme les comtes, blouissante comme la prose de l'ami Tho, et
qui rossignole comme une suite de triolets galamment trousss par un
grand enfileur de perles! Je t'aime parce que tu es un honnte garon
et que tu aimes mieux me voir danser pour toi seul que d'aller applaudir
cette bgueule de Rosati, en compagnie de quinze cents imbciles. Va,
mon cher trsor, je te ferai des feux d'artifice comme Ruggieri n'en a
pas rv, des aurores borales inconnues de Sraphitus-Sraphita, et
des feries comme tu n'en as jamais vu aux Funambules, mme le jour o
Josphine, serine par moi, jouait _La Fille du feu_, avec trente-deux
mille escarboucles, sans compter ses yeux!

Et les torchres allumes, flammes fantasques, embarrasses et
tortilles entre elles comme de jeunes Lesbiennes, disaient  Mdric:

--Nous sommes les astres et les toiles de ta maison, et c'est pour toi
que nous dansons nos folles sarabandes! Nous avons des robes orange,
nous, et nous sommes rouges comme des cerises! Nous ne sommes pas comme
nos maigres soeurs du ciel, qui se mettent du blanc pour plaire aux
potes romantiques! Nous t'aimons parce que tu es un jeune homme sage et
que tu ne vas pas  Feydeau, quoique tu demeures  ct d'un architecte
qui y va tous les soirs!


CHAPITRE II

    O l'auteur, qui a lu les romans de Mry, et qui tient 
    taler son rudition, met en scne des Chinois et un Suisse qui
    tonneront M. Stanislas Julien et feu M. Toppfer.


Et dans la pendule rocaille, retraite charmante o plus d'une fois
s'tait gare la rverie de madame de Pompadour, l'heure disait 
Mdric:

--Je suis ne au temps des belles amours et des beaux jardins, 
cette poque fleurie o les parterres tals sur des robes de soie
ressemblaient aux jardins en fleur! Je t'aime et je t'envoie mille
baisers de ma bouche en coeur, car je suis toujours jeune et charmante,
bien que j'aie vu cet ge d'or o les femmes laissaient leur gorge 
nu et mettaient des guirlandes sur leur tte poudre  blanc, pour
signifier la neige des coeurs et l'incarnat des roses mystiques! Je
t'aime, et c'est pour toi que je frappe mon harmonica de cuivre dor,
sur lequel je fais sans fin courir mon pied sonore!

Et nues dans les carafes de Venise, les naades disaient ensemble:

--Nous aimons,  Mdric, cette prison tincelante de laquelle nous
passerons sur tes lvres ou sur le cou de tes jeunes amantes. Nous
aurions pu verser notre onde dans les vertes prairies, parmi les
myosotis clestes, et nous reposer aprs dans le lit de la Loire
immense, qu'ombragent les grands peupliers. Nous aurions pu avoir pour
prison de beaux tuyaux de plomb solidement souds et rpars, chaque
anne, par les soins du conseil municipal de la ville de Paris, et
nous aurions vers nos pleurs  travers de belles urnes, tenues par une
desse gyptienne et surmontes d'un distique latin de Santeuil. Mais
nous prfrons pour palais et pour cachot tes carafes de Venise, 
travers lesquelles nous voyons rayonner ton jeune sourire!

Et dans la vaste coupe autour de laquelle court dans le cristal une
orgie sanglante, chef-d'oeuvre de Lahoche, la bacchante disait tout
mue:

--C'est pour toi que j'ai suivi sur les monts et les coteaux de la
fertile Bourgogne, le beau Lyoeus au visage de femme. J'ai dchir de
mes mains aigus les grappes aux poitrines rebondies, pour te faire
boire leur sang qui te rendra pareil aux dieux. Vierge vaincue, je
t'offre,  mon amant, mes lvres plus chaudes que le soleil et plus
embaumes que le miel de l'Hymte!

Et sur les plats, les rideaux, les paravents, les soucoupes et les
ventails, tout le peuple des Chinois peints, disait  Mdric:

--C'est pour toi que nous avons quitt le pays du grand Yao et du grand
Yu, le cleste empire o sur les fleuves indigo, les barques d'or,
pareilles  des coquilles d'oeuf, voguent au milieu des soleils
d'artifices et de monstres carlates et verts en papier huil. Pour toi,
nous avons quitt le fleuve Choo-keang qui roule ses vagues clestes
sous des votes de tamarins chevels, et les forts de sycomores o
fleurissent  l'ombre, l'hatang, le jasmin et le pg-long, aux fleurs
carlates! Nous t'aimons,  Mdric, parce que tu ne vas voir jouer
aucune ferie chinoise, et que tu n'achtes pas de th  la Porte
Chinoise!

Et au bruit perant du tam-tam, une jeune Chinoise, peinte  la gouache
sur du papier brun, disait  Mdric:

--Vois mes yeux pareils  des oiseaux, ma bouche qui a l'air d'un gros
bouton de rose, et mes ongles plus lumineux que les toiles, plus doux
que les plumes du paon!

Mais au moment o la jeune Kia allait oublier, en pinant du lutchun 
treize cordes, que la pudeur est la premire vertu des femmes chinoises,
le coucou de Nuremberg se mit  sonner huit heures du soir avec un
effroyable carillon de sonneries et de sonnettes. Et aussitt
seize portes, comme  toutes les heures, s'ouvrirent dans le coucou
prodigieux, et par ces portes s'lancrent les oiseaux de bois, blancs
et rouges, qui chantent mieux que les rossignols, les petits soldats qui
montent la garde, les chemins de fer avec les wagons en mouvement, la
petite sainte qui joue de la viole, et l'empereur Frdric Barberousse.

Et quand tout ce monde-l eut dfil bien en ordre et gentiment sa
petite parade, une porte plus grande que les autres s'ouvrit violemment,
et par cette porte sortit, comme d'habitude, le bon Suisse, qui est le
roi du coucou de Mdric.

Le bon Suisse du coucou de Mdric a de petits yeux gris, un nez
carlate, des joues carlates, un chapeau trs-bas de forme, un habit
bleu boutonn, un gilet vert-bouteille, et des mains de fantaisie. Ses
souliers sont vernis, son habit bleu est verni, son chapeau est verni,
son nez carlate et ses joues carlates sont vernis. Le bon Suisse est
parfaitement verni et brille comme une paire de bottes neuves.

Il s'avana gravement avec la petite planche qui lui sert de socle, et
dit  Mdric en tant son chapeau:

--Bonjour, monsieur. Je vous salue, monsieur. Vous voyez, monsieur,
que j'arrive fort exactement  l'heure juste, et que mon coucou est
en rgle. Les Suisses, monsieur, sont d'honntes gens, conomes, mais
serviables. Vous tes un jeune homme rang, qui restez chez vous au lieu
d'aller voir jouer _Les trois Maupin_ de M. Scribe. Je vous en flicite,
monsieur. Je vous salue, monsieur. Bonsoir, monsieur.

Toutes les portes du coucou claqurent en se refermant les unes aprs
les autres, et la porte du bon Suisse se referma avec un cri sec.


CHAPITRE III

    O Mdric regrette ses chandeliers, ses poteries, mademoiselle
    Ninette, mademoiselle Louisa, et une femme du monde qui dsire
    garder l'anonyme.


Mdric, qui pensait encore aux _Trois Maupin_ de M. Scribe, s'cria
soudain:

A propos, j'oubliais que M. de Bourjoly des Aubiers, mon futur
beau-pre, et mademoiselle Edwige de Bourjoly des Aubiers, ma future
pouse, m'attendent ce soir, et que je dois signer chez eux mon contrat
de mariage.

C'est cela, je me rappelle on ne peut mieux  prsent. Je suis rentr
chez moi cette aprs-dne pour brler la petite malle en cuir dor,
cercle de fer, qui contient les lettres et les gages d'amour de mes
matresses! O jours trop vite envols!

Eh bien! puisque tu m'aimes,  salamandre, nymphe des feux et des
flammes, dchire avec tes dents aigus toutes ces choses de mes vingt
ans: cheveux noirs, cheveux blonds comme le miel, et rubans feuille de
rose! Et cette guipure, et ce haillon de soie couleur du ciel, et ces
frles tablettes, et ce bijou d'argent cisel par l'ongle des fes, 
salamandre!

Et vous,  torchres d'or, toiles de ma maison, vous ne danserez plus
pour moi vos danses! et toi, pendule de madame de Pompadour, ce n'est
plus pour charmer mon oreille que ta petite enchanteresse agacera du
pied la cloche amoureuse.

Mademoiselle Edwige achtera une pendule de Denire et des _bronzes
d'art_.

Et vous,  naades familires, ondes caressantes et fraches, naades
aux yeux d'azur moir, vous pouvez aller faire l'amour sous les saules
chevels ou dans le vaste rservoir de la rue de l'Estrapade, orn de
dauphins de fonte imitant le bronze!

Mademoiselle Edwige fera mettre  la cuisine ma belle fontaine de grs
brun, dcoupe et fouille comme l'Alhambra, et  l'office mes carafes
de Venise.

Et toi,  coupe altre, sur laquelle les Mnades vtues de fourrures
ruisselantes ont crit leur ode avec le sang des treilles!

Mademoiselle Edwige te rangera sur le plus haut rayon d'une armoire et
elle achtera des verres de trois francs. Et non-seulement elle achtera
des verres de trois francs, mais encore elle achtera des _porcelaines
lgantes_ et des _toffes de bon got_.

Ainsi, vous pouvez,  gais Chinois couverts de grelots et de haillons
d'or, paons carlates et poissons de topaze aux ailes transparentes,
vous pouvez regagner le fleuve Choo-keang, et la montagne du Ho-nan, et
les forts d'bniers o fleurit l'yo-kiank-hoa, _la fleur qui s'ouvre
et embaume la nuit!_

Et toi, coucou de Nuremberg, avec tes charmantes fleurs grossires et
ton peuple de bois peint de couleurs varies, mademoiselle Edwige te
mettra dans la chambre de mon domestique! et tu seras rduit  honorer
ce laquais de ton petit speech, bon Suisse si bien verni, qui me
souhaitais le bonjour avec tant de politesse!

Donc, brle et dvore,  flamme azure, tout ce qui fut mon coeur et ma
vie, et mme ce qui fut mon rve pendant ces annes joyeuses! Mets mon
me entre tes tisons et pitine dessus, danseuse folle!

Tu travailles pour mademoiselle Edwige jusqu' ce que mademoiselle
Edwige te chasse; car elle te chassera,  salamandre! et elle dira que
tu es une flamme libertine.

Mademoiselle Edwige fera tablir ici un calorifre.

Devenez cendre et fume, doux souvenirs!

Ce bouquet de violettes dessch, c'est  toi, Ninette! Pauvre ange!
tu n'avais pas encore quinze ans! Te souviens-tu du petit jardin sur
la fentre et de nos serments dans le mois des lilas, et du vent qui
dnouait tes cheveux pendant que tu becquetais ta colombe! Pauvre
Ninette! nous avons bien pleur le jour o elle est morte, cette blanche
tourterelle!

Brle, petit bouquet d'un sou, dont le parfum divin semblait l'me de
nos jeunes amours!

C'est  Louisa, ce diadme d'impratrice fait de strass et de
chrysocale, et ce collier de verroterie bizarre que Titien et voulu
passer au cou de sa matresse. C'est  Louisa, la grande funambule aux
cheveux noirs comme la nuit, qui faisait le combat au sabre, vtue d'une
cuirasse d'or et coiffe d'un casque ombrag de plumes!

Brlez, diadme et collier de cette amazone superbe, qui est retourne
un beau jour dans la patrie de Praxitle et de Las!

O Julie, noble femme! Il est  vous, madame la duchesse, ce came
inestimable qu'a port avant vous Julie, la fille de l'empereur
Octave-Auguste, Julie, l'amante du pote Ovide! Vous aviez, madame,
une fleur-de-lys dans votre blason, et c'est vous qui m'avez ordonn de
vivre et de mourir en chevalier. Soyez bnie!

Et toi, brle aussi, parure sacre qui as touch le sein de la plus
belle princesse de Rome et le front de la plus belle dame de France!


CHAPITRE IV

    Apothose triomphante de Nas, crpe bleu, lycopode et feux de
    Bengale.


Mais que m'importent Ninette, Louisa et madame Julie? La voil celle que
j'ai vraiment aime! Oui, c'est toi, Nas, Nas, doux nom virgilien! nom
de pome et d'glogue.

Oui, je te vois, Nas bien aime! mes vraies amours; c'est ton corps
devin par le seul Rubens, et cette tte enfantine, toute blonde, ces
grands yeux tonns, cette petite bouche carlate, bouche de petite
fille! Ses dents taient blanches, blanches, mais pas d'une blancheur
cruelle, comme celles d'Henriette. J'aimais surtout ses pieds et ses
mains, si beaux, si purs, si bien proportionns, mais qui avaient le
bonheur de n'tre pas tout petits; car c'est une terrible chose, les
mains et les pieds de roman! Elle avait t au couvent, et lorsqu'elle
chantait le _Stabat_ ou _Inviolata_, c'tait  ravir le paradis et
Racine lui-mme. Elle sait aussi des chansons populaires, cette enfant
ne au village, et je jure que c'est la vraie posie et la vraie
musique! Que me parlez-vous de mademoiselle Alboni et de madame Lauters?
Il fallait entendre Nas chanter:

  Mes souliers sont rouges,
  Ma mie, ma mignonne;
  Mes souliers sont rouges,
  Adieu mes amours!
  J'ai de beaux souliers,
  Que ma mie m'a donns, etc.

Et ceci:

  J'ai un' commission  faire,
  Je ne sais qui la fera.
  Si je l'dis  l'alouette,
  L'alouette le dira.
  La violette se double, double,
  La violette se doublera.

Doux Ronsard, toi le vrai lyrique, tu aurais bien aim Nas! Elle avait
imagin un mot charmant: _dormette_ (cela voulait dire un lit). Pour
_dormir_, elle disait aussi: _Je vais faire ma dormette_ (alors cela
voulait dire: mon somme.)

Mais c'est qu'elle en avait invent une merveilleuse _dormette_! En
passant devant chez le serrurier qui vend des jardinires, sur le
boulevard des Italiens, elle avait admir, en souriant comme une petite
folle, les petits berceaux d'enfants en fer dor et en soie jaune safran
ou rose clair. Et Nas, cette splendide femme de Flandre, s'tait fait
faire pour dormette un grand berceau rose et or!

C'est  Nas, ce petit calepin  couverture d'argent niell, ces
souliers de chambre en soie blanche capitonne, cette tresse de cheveux
cendrs et ce marabout rose, (doux souvenir!) et encore cette poupe
habille par Palmyre; car elle joue  la poupe, Nas.

Nas, petite Nas, ma bien-aime, toi pour qui j'eusse essay de
traduire _Le Cantique des Cantiques_!

Pousse par une desse, sans doute, je t'ai toujours vue arriver chez
moi et frapper: toc! toc! les jours o j'allais faire une btise, et
toujours tu m'en as empch.

Petite Nas, pourquoi n'es-tu pas venue me voir ce matin?


CHAPITRE V ET DERNIER

    Le roman finit au moment o M. Bouquet allait devenir
    intressant.


--Toc! toc!

(Mais je me suis tromp en crivant le titre du chapitre prcdent.
C'est ici la vraie apothose des Funambules, avec l'air rose! Il marche
vivant dans son rve toil.)

--Toc! toc!

C'est elle, Nas, la petite Nas avec sa robe de soie blanche et son
cachemire coll  son beau corps! Nas avec sa tte d'enfant noye de
tresses blondes!

--Mon cher seigneur, dit-elle en entrant, j'ai senti, o j'tais, que
vous alliez faire une btise! Dites, mon me?

--Mademoiselle, rpond Mdric, asseyez-vous et buvez ce vin parfum
comme vos lvres. Je vous jure que je vous aime comme jamais Juliette
n'a aim Romo. Et voici votre _dormette_, qui tale sur sa couchette
d'bne des blancheurs de neige et d'ivoire!

Et Mdric fut si joyeux qu'il se rcita tout d'une haleine _Le Triomphe
de Ptrarque_, cette ode qui ressemble  un vase de diamants empli
jusqu'aux bords de pleurs limpides.

Et il jeta par la fentre un exemplaire de _L'Ombre d'ric_.

Au dehors, la nuit tait sereine. Et cependant, ta poitrine,  Nas,
brillait plus blanche que ce clair de lune!

Et ses lvres!  Sappho et Phryn, mes amantes idales, qu'eussiez-vous
dit en les voyant fleurir comme les lauriers-roses sur les bords
argents de vos fleuves!

Cependant, plus prompt que la mort envoye par l'Objibewas, habile 
lancer les traits;

Plus rapide que _Le Vloce_, qui brlait plus de treize cents francs de
charbon par jour pour porter Alexandre Dumas et sa compagnie;

M. Bouquet, l'estimable concierge de Mdric, courait  toutes jambes
vers le numro 1 de la rue du Havre, porteur d'une lettre ainsi conue:

    _A M. de Bourgjoly des Aubiers._

    Monsieur,

    Mon mdecin et ami, le docteur Cresti, m'a, sur mes instances,
    laiss voir la triste vrit dans toute son horreur. Je suis
    poitrinaire, monsieur, et je ne verrai pas la nature renatre au
    printemps prochain.

    Il ne me reste plus qu' pleurer l'honneur de votre alliance et
    mademoiselle des Aubiers, cet ange pour lequel j'irai prier les
    anges du ciel.

    Je mourrai, en me disant, monsieur,

    Votre trs-humble et trs-obissant serviteur,

    MDRIC.

Telle est, raconte avec soin par un narrateur impartial, l'histoire
exacte des noces de Mdric.

Et, disons-le en terminant, notre assembleur de syllabes a su trouver
rsolment le vrai bonheur. Combien de mortels, au contraire, cherchent
dans des sentiers o n'a jamais pass le vent de son aile, ce chatoyant
phnix dont les yeux sont des diamants noirs! C'est l une vrit qui
vous sera dmontre victorieusement, si vous consentez  laisser vivre
encore un peu la sultane Schhrazade, et si vous voulez bien ne pas
trop fermer les yeux ou dtourner la tte jusqu' la fin de cette petite
heure, pendant laquelle dfileront devant votre fauteuil _Un Valet comme
on n'en voit pas_, _La Vie et la Mort de Minette_, _Le Conte pour faire
peur_, _Sylvanie_ et _Le Festin des Titans_. La soire sera termine par
_L'Illustre Thtre_, pilogue curieux et surprenant, dans lequel toute
notre troupe comique paratra avec des costumes entirement neufs. Vous
y reverrez surtout avec plaisir Arlequin, l'excellent compre, que nous
avons recueilli pieusement, depuis le jour o messieurs les Comdiens
franais l'ont mis  la porte de chez Marivaux, comme rappelant trop
exactement par son costume les arcs-en-ciel, les aurores borales, les
boutiques de joaillerie, les sonnets de Desportes, les paysages radieux
et les bouquets de fleurs.




                              UN VALET
                       COMME ON N'EN VOIT PAS


C'tait au petit lever d'un des princes de la critique, entre dix et
onze heures du matin. On causait. Tout  coup, un nouveau personnage,
clbre  plus d'un titre parmi les artistes, entra bruyamment, donna au
feuilletoniste une vigoureuse poigne de main, et se laissa tomber dans
une moelleuse bergre, en murmurant son fameux _ouf!_ plus connu  Paris
que le _mon dieur-je!_ d'un bouffon clbre.

--Louis, s'cria le critique, du rhum, des cigares!

--Ah! dit le nouveau-venu en admirant la noble candeur et
l'impassibilit srieuse avec laquelle Louis disposait sur un
guridon les jolis verres de Bohme, cet homme est heureux! Quel
directeur-gnral d'une compagnie de chemin de fer, quel tnor, quel
prlat du _Lutrin_ oserait se dire plus heureux que Louis? Comme vous,
il a vu familirement dans ce petit salon mademoiselle Rachel, M. le
comte Demidoff, M. Ballard du Vaudeville, et toutes les clbrits
contemporaines! Comme vous, il marche sur des tapis de la Savonnerie et
prend son caf dans une tasse de Saxe! Il a t de moiti dans tous
vos bonheurs et dans toutes vos joies. De votre vie il n'ignore qu'une
chose, et quelle chose! Il ne sait pas ce que c'est que de _faire de la
copie_, l'heureux homme.

Ce fruit merveilleux de la gloire qui flotte devant vous comme le repas
de Tantale, ce rocher du feuilleton que vous roulez incessamment comme
Sisyphe, cette nue clatante qui s'appelle la popularit, et que vous
treignez comme Ixion entre vos bras avides, il ne les connat pas, si
bien que ce fortun gaillard passe comme vous depuis vingt ans  travers
tous ces amours, toutes ces ftes, tous ces vnements gais ou tristes,
toutes ces pantomimes et ces belles comdies racontes chaque matin, et
qu'il n'a pas corrig une seule preuve! Il ignore ce que c'est que le
_cicro_ et le _petit-romain_; et le plus bel Horace de Baskerville ne
vaut pour lui que cinquante centimes, comme pour l'picier du coin! Que
ne suis-je domestique!

--Tiens, s'cria un des assistants, vous avez dit cela comme: _Que ne
suis-je la fougre?_

--Ah! messieurs, dit un peintre clbre, ne rions pas. Aprs l'tat de
jolie femme, l'tat de valet est bien le plus heureux que je sache. Vous
savez que Gavarni a crit si spirituellement: _Quand on a dit qu'on a
une femme, a veut dire qu'une femme vous a!_ C'est bien plutt votre
domestique qui vous a. Je vous jure ma parole d'honneur que le mien
est parvenu, par ses intrigues,  me faire faire le portrait de sa
matresse!

--Et le mien! dit un jeune maestro, auteur d'une symphonie  succs, le
mien joue de la clarinette chez moi, malgr moi, et je le souffre!

--Vous voulez dire que vous en souffrez, dit le peintre.

--Pourquoi le souffrez-vous? hasarda timidement un petit astre encore
non dcouvert, ce qu'on pourrait appeler un pote lyrique de premire
anne.

--Il le _fllait_! reprit le musicien en parodiant le grand Bilboquet.

Et la conversation continua sur ce ton, chacun se renvoyant _le mot_, si
bien compar par Balzac  la balle lastique des coliers.

--Le mien, dit quelqu'un, apporte chez moi des opras comiques!

--Comiques! C'est inou! Vous cire-t-il vos bottes?

--Quelquefois.

--Enfin! pourvu qu'il ne vous fasse pas cirer les siennes!

--Cela s'est vu. Un de nos plus grands potes a crit des feuilletons
tout exprs pour raconter  l'Europe les tourderies de son ngre. Voil
un garon qui savait se faire cirer ses bottes par son matre! Quand les
thtres envoyaient des loges, ce charmant jeune homme, qu'on appelait
Abdallah, faisait son choix dans le paquet de billets, et allait voir,
en partie fine, un vaudeville selon son coeur.

--Faisait-il le feuilleton, au moins?

--Allons donc! Pour qui le prenez-vous? Par exemple, quand son matre
l'envoyait toucher de l'argent dans quelque boutique, il s'acquittait
scrupuleusement de la commission.

--Bah! il rapportait l'argent?

--Au contraire. C'tait lui qu'on rapportait, au bout de trois jours, et
avec un mmoire de deux cents francs. Comme je viens de vous le dire, il
touchait trs-bien l'argent; mais il avait l'habitude de le boire aprs.

--Et il buvait deux cents francs comme cela?

--Non, il consommait le reste en carreaux. Son matre l'adorait.

--Je comprends a. Aprs tout, un valet comme Abdallah, bon teint, c'est
la poule aux oeufs d'or, une source ternelle de copie.

--Mon Dieu, c'est selon la manire de voir. Il y a des matresses qui
rapportent a et qui cotent moins cher.

--Oui, mais a compromet.

--Tout compromet. C'est prcisment pour a qu'il faut avoir un valet
qui vous empche d'tre compromis, et a cote cher, parce qu'il sait
tous vos secrets. C'est une autre varit de ngre, l'ancien Frontin.

--Dans ce genre-l, dit le peintre, j'en ai connu autrefois un trs-beau
 Valentin, le caricaturiste du _Charivari_. On l'appelait M. Flix.
Figurez-vous un beau garon de cinq pieds trois pouces. Habits, cheveux
 la dernire mode, bottes trs-remarquables, tenue de dandy et les
mains blanches. Eh bien, messieurs, il passait rue Le Peletier pour un
sous-secrtaire d'ambassade, et il entretenait une marcheuse.

--Joli!

--Trs-jolie. Par exemple, avec M. Flix, on n'entend jamais parler
de cranciers, de parents, de matresses, ni de toutes ces espces-l.
Prix: dix mille francs par an!

--Ce n'est pas cher.

--Attendez donc. Dix mille francs par an, _qu'il faut payer_.

--Diable!

--M. Flix n'est pas brevet?

--Si, il a invent une eau _Corinthienne_ qui fait pousser des cheveux.

--O a?

--Dans le prospectus. Il crit trs-bien.

--Messieurs, dit le musicien, voil bien ce qui prouve la faiblesse
de notre esprit. Nous voil tous convaincus que l'tat de valet est le
meilleur de tous, et cependant nous n'en voudrions pas. Arrangez cela!
D'ailleurs, qui servirions-nous? Nos laquais ne voudraient jamais se
faire matres. Il n'y a que nous qui soyons assez btes pour cela.

--Amis, s'cria le critique qui n'avait rien dit encore, ne calomniez
pas l'humanit tout entire. J'ai connu un homme d'esprit qui avait le
courage de... votre opinion!

--Vraiment! fit l'ami pour lequel on avait apport du rhum. Contez-nous
cela, _vous qui contez si bien_!

Le critique s'arrangea et se pelotonna sur un divan, comme dut faire
ne avant de rciter six livres de _L'Enide_ et parla ainsi:

--Mon ami s'appelait, par un caprice du sort, Louis Jodelet. Je l'ai
beaucoup aim. C'tait un charmant garon. J'avais fait sa connaissance
chez une demoiselle allemande avec laquelle j'aimais beaucoup  causer,
parce qu'elle ne savait pas le franais.

--Est-ce que vous savez l'allemand?

--Non. Jodelet avait alors vingt-deux ou vingt-trois ans. C'tait bien
le plus singulier garon qui et jamais bay aux grues de la place de
l'Odon au boulevart des Italiens! Rveur et foltre, enthousiaste et
rsign, hriss de systmes et d'utopies, il mettait le paradoxe, non
pas dans sa conversation, comme le vulgaire, mais,  la faon des grands
hommes, dans sa vie. Ngligent comme un bohmien et paresseux comme un
pote, tout  coup on le voyait se faire faire quatre habits complets et
crire des volumes de roman; et il laissait le tout dans ses tiroirs. Il
faisait la cour aux femmes, tantt avec la timidit de Chrubin, tantt
avec la hardiesse de don Juan, toujours avec la persistance de Lovelace;
mais il oubliait ordinairement d'aller chez ses matresses le jour o
elles se proposaient de n'avoir plus rien  lui refuser.

A toutes ces originalits, Louis en joignait une plus grande encore,
sous forme d'opinion philosophique. Il tait persuad que _la
responsabilit personnelle tant la source de tous les maux humains_,
il n'y a ici-bas que deux bons tats, l'tat de femme et l'tat de
domestique. Ne pouvant absolument devenir femme, il poursuivait le rve
de se faire valet.

--Ah! mon cher Lon, me disait-il souvent, le bonheur est l. Quel jour
endosserai-je enfin cette livre, qui est la libert, l'indpendance,
l'oisivet, la rverie, l'oubli du bien et du mal!

J'tais tellement habitu  ces boutades, que je n'y faisais plus gure
attention. Un matin, je vis Jodelet entrer chez moi transfigur.

--Enfin, s'cria-t-il, j'en ai fini! J'ai eu le courage d'tre heureux!
Oui, mon cher, ma dernire pice de cinq francs avait vcu, je suis all
dans un bureau de placement, et tu vois en moi le valet de chambre de M.
Bischoffsheim, riche banquier, comme on dit au thtre.

Sans vouloir rien couter, j'emmenai Louis. Nous montmes dans un
cabriolet et nous courmes au bureau de placement o je dgageai,
malgr lui, la parole de ce fou. Je le reconduisis jusque chez lui, je
l'installai de force dans son propre fauteuil et je lui mis  la main un
volume de Hugo. Cela fait, je renversai les tiroirs sens dessus dessous.
La premire chose qui me tomba sous la main tait un manuscrit intitul:
_Vronique_. Sur-le-champ je me mis  lire.

Ds la seconde page, j'tais constern d'tonnement. Le livre de Jodelet
tait un chef-d'oeuvre. Il y avait dans ces pages ddaignes par leur
auteur toutes les grandes qualits des coles modernes, les hautes
conceptions, les larges vues morales et philosophiques, la hardiesse
et l'lgance d'un style rompu  toutes les habilets, et enfin cette
lumire vive qui rchauffe la tranquille et puissante harmonie des
compositions magistrales. Seulement, de loin en loin, je trouvais des
dveloppements parfaitement indiqus, mais que l'auteur avait nglig
d'crire, par dgot ou par lassitude. Aprs avoir dvor tout le
manuscrit, je dis  Louis, qui, environn de fume, semblait poursuivre
son rve favori:

--coute, Jodelet, je ne t'engage pas  complter ton livre, je sais
que ce serait inutile! Si tu veux, je souderai le tout et j'irai trouver
Ladvocat. Mais sache bien une chose, il y a six mille francs l dedans.

--Fais comme tu voudras, me rpondit Louis d'un ton dolent, mais  quoi
bon! Un jour ou l'autre ne faudra-t-il pas finir par tre domestique!

Je me levai furieux, et j'emportai le manuscrit. Huit jours aprs,
Ladvocat au comble de la joie, m'envoyait les six billets de mille
francs, dans un portefeuille enrichi d'une magnifique miniature
d'Isabey. Il voulait absolument que le roman part  quinze jours de l.
Forc par un douloureux vnement de famille de faire un voyage  Tours,
je suppliai Jodelet de revoir les preuves avec soin. A mon retour, je
trouvai une lettre de Ladvocat. Elle tait courte, mais nergique. La
voici dans toute sa simplicit:

Mon cher Verdier,

Vous m'avez fait _boire un bouillon_ que je ne vous pardonnerai jamais.
Votre roman, qui en manuscrit m'avait paru un chef-d'oeuvre, est tout
simplement une ignoble platitude. Venez recevoir  loisir toutes
nos maldictions, en vidant avec nous quelques bouteilles de ce
Chteau-Margaux que vous avez trouv si bon.

Je suis votre tout dvou.

Je courus chez mon complice Jodelet! Le misrable avait disparu sans
laisser le moindre indice qui pt mettre sur sa trace. Seulement, lui
aussi avait laiss une lettre pour moi. Je brisai le cachet avec rage;
j'avais la fivre:

Mon cher Lon, tu as failli me perdre! Si je t'avais laiss faire,
notre _Vronique_ se vendait  cinquante mille exemplaires et je
devenais un littrateur clbre! Merci. O aurais-je trouv aprs cela
le courage de me faire domestique?

Cette stupide raillerie m'avait exalt jusqu'au dlire. Je ne sais
comment j'arrivai chez Ladvocat. Sans le saluer, sans lui serrer la
main, je me prcipitai comme un fou sur un exemplaire de _Vronique_, et
je lus!

Bont divine! non jamais professeur de danse crivant un pome
didactique, jamais pote d'oprettes et dopras comiques n'auraient pu
trouver dans leurs mauvais jours un galimatias pareil? Figurez-vous
le chaos en dlire, des figures ineptes, des accouplements d'images
baroques et cruelles, pas d'ides, pas de style, la grammaire de Margot
et l'orthographe de M. Marle! Atterr, confondu, j'aurais voulu tre 
six mille lieues de l, et je priais la terre de s'entr'ouvrir.

--Mon ami, dis-je  Ladvocat (et j'avais des larmes dans les yeux), j'y
prirai ou je vous rendrai vos six mille francs.

--Non pas, me rpondit Ladvocat avec cet aimable sourire et ces belles
manires qui faisaient de lui le seul libraire de ce temps, vous ne me
rendrez rien, mais vous me donnerez quarante mille livres de rente!

C'est avec des mots comme celui-l que ce grand homme nous renvoyait
au travail plus forts, plus jeunes et plus audacieux aprs une chute.
Quinze jours aprs, j'avais oubli cette histoire, et quant  Jodelet,
je ne le revis pas de trois mois.

--Et o le revtes-vous? demanda le peintre.

--Messieurs, c'est ici que l'histoire devient incroyable.

--Alors, dit le musicien, nous la croyons.

--C'tait, reprit Verdier, au commencement de l't, par une clatante
matine de juin. Aprs avoir fait un trs-bon djeuner, je me promenais
aux Champs-Elyses en songeant  une dame blonde, et en pitinant sur
ces longs rubans d'asphalte que nous ont donns des diles prvoyants
pour que nous puissions dfier la fange et la poussire. L'air tait
pur, le ciel bleu, les nuages amusants; le feuillage clatait sur ma
tte avec des tressaillements de lumire chatoyante et fleurie, je ne
songeais pas  mon feuilleton, j'tais ce qu'on appelle un homme content
de vivre. Tout  coup, un spectacle singulier frappa mes regards.

Un jeune homme beau et fort, mais vtu de haillons sordides, tranait
une voiture de pains d'pices,  laquelle il tait attel! Une vieille,
digne de Callot et de Goya, le suivait en criant d'une voix enroue:

--Allons, hue! allons, hue! allons, hue!

Et parfois elle aiguillonnait, au moyen d'un mchant petit fouet, la
paresse de ce coursier humain.

J'admirais cette scne comme le motif d'une jolie eau-forte, quand tout
 coup l'attelage se jeta  mon cou sans quitter sa voiture et me dit
d'un ton amical:

--Tiens, c'est Lon! comment te portes-tu?

--Malheureux! m'criai-je.

J'avais reconnu Jodelet.

Je le regardai d'un air indign. Sa figure exprimait un ravissement
complet. Il avait l'air d'un homme aim pour lui-mme ou d'un boursier
qui revient d'un voyage dans le bleu.

--O mon ami, s'cria-t-il, j'ai enfin trouv le bonheur! je suis le
domestique de madame! Le matin, nous venons de la place Maubert, toute
la journe je trane la voiture d'un bout  l'autre des Champs-Elyses,
et le soir, je la remonte place Maubert! Madame me nourrit, me loge,
m'habille, me donne six sous par jour; je n'ai  m'occuper de rien!
C'est  prsent seulement que je suis indpendant et libre! C'est  moi
l'air, l'espace, les eaux, les feuillages, la nature, la rverie, la
posie! C'est  moi et non pas  ceux qui ont  s'occuper de payer
leurs loyers, leur nourriture et leur habillement, et surtout d'avoir de
l'esprit!

Malgr tous ces beaux raisonnements, aprs avoir employ l'loquence, la
menace, la prire et tous les gestes nobles, je dcidai enfin Jodelet 
me suivre. En tant sa bride de son cou, il versa des larmes amres.

La vieille, reste sans domestique, nous suivit des yeux jusqu' ce
que nous fussions monts dans une voiture. Cette femme penche avec
dsespoir sur sa charrette, semblait une Parque  qui l'on aurait enlev
le fil des destines humaines.

--Ah! Lon, me dit Jodelet en sanglotant, voil la seconde fois que
tu m'empches d'tre heureux; tant que tu vivras, cela me sera bien
difficile! Tu sais cependant qu' mon sens il n'y a qu'un bon tat:

Celui de domestique!

Dcidment, il et fallu tre fou pour en douter, Jodelet ne voulait pas
crire des chefs-d'oeuvre.

Quoi tant de gnie teint, tant de jeunesse ensevelie! Ce domestique
d'un rve, cet esclave d'une raillerie ironique, toutes les muses
s'offraient  lui et se donnaient sans rsistance, et il leur prfrait,
pour en faire sa matresse, une marchande de pains d'pices! Ce pote,
il aurait pu sur les grandes ailes de l'ode lever nos mes jusqu'au
concert enivrant des sphres; il aurait pu, comme Thocrite, nous faire
suivre d'un sourire mouill de pleurs, le choeur charmant des amours
idylliques sur le penchant des collines verdoyantes, au frais murmure
des fontaines! S'il avait voulu nous raconter les tragdies de son
me, il aurait tordu la foule sous sa passion et sous sa colre. Esprit
enthousiaste et hardi qui entrevoyait toujours le sourire des muses
comiques  travers le terrible drame de la vie humaine, sans doute il
aurait raill comme Rabelais ou Henri Heine; peut-tre il et pu crire
le _Voyage Sentimental_, et il aimait mieux remplacer un cheval!

Heurter de front sa manie, c'tait envoyer Jodelet tout droit chez le
docteur Blanche. Mais ici, la difficult devenait inoue. O trouver,
de la Tamise au fleuve Jaune, une position de valet qui ft une position
honorable? Il n'a gure jamais exist de lien bien sympathique entre les
professions extrmes. Si ce principe dut souffrir une exception, c'est
seulement  propos des pairs de France et des marchands de peaux de
lapins, et encore tait-ce la toute-puissante fantaisie d'un humoriste
qui avait riv d'un trait de plume ces chanes idales! Que faire de
Jodelet! Je m'y perdais.

Tout  coup j'eus une inspiration du ciel, un de ces clairs qui, au
moment des grandes batailles, illuminent d'une soudaine clart le gnie
des capitaines.

J'avais trouv mon affaire.

Messieurs, vous connaissez tous la marquise de T..., cette femme reste
seule d'un grand sicle comme la figure vivante de la Courtoisie, cette
grande dame qui fut aime par un roi et par un pote, et qui, presque
centenaire, garde encore pour un historien  venir, les prcieuses
traditions de la politesse et des lgances franaises. Ds ce temps-l,
la marquise m'honorait d'une amiti maternelle, et de tous les triomphes
plus ou moins vides que j'ai dus  mon art, celui-l est le seul dont
j'aie jamais t fier!

La dernire fois que je l'avais visite dans son petit chteau de
Bellevue, dans cette maison de briques roses peinte par Boucher, et
o le grand Watteau lui-mme a laiss tomber de sa palette radieuse
quelques scnes attendrissantes et mlancoliques de son aventureuse
lgie aux cent actes divers, j'avais trouv la marquise trs-triste.
Les pieds sur ces tapis dont le moindre est un pome comme _L'Astre_,
aux lueurs des torches voluptueuses, entoure de ces meubles contourns
par les mains de la Grce elle-mme et sur lesquels les fleurs de
marqueterie, dj plissantes, se fanaient parmi les lacs d'amour, cette
grande femme se sentait vaincue et dsole en voyant ainsi tomber autour
d'elle tout ce qui avait t enfant au temps de sa jeunesse. Dans son
parc dessin par quelque noble lve de Lentre, dans ce lieu de dlices
o, refltes par les eaux tranquilles, les naades souriantes se
mouraient sous le vert rideau des charmilles; parmi ces calmes vestiges
d'un monde vanoui, la marquise faiblissait en sentant le souvenir
l'abandonner, et enfin elle avait peur de ne pas mourir debout, une rose
fleurie  la main, comme il convient  une femme de sa beaut et de sa
race.

--Lon, m'avait-elle dit, vous pouvez me rendre un grand service, et
je sais que vous tes heureux d'obliger, comme nous l'tions autrefois.
Vous le savez, je ne puis gure causer avec les livres; vos livres sont
trop difficiles  vivre! De mon temps, les romans taient pour nous des
amis avec lesquels nous faisions de l'esprit et de l'amour comme avec
nos autres amis; mais les vtres, pour y trouver du plaisir, hlas!
il faut d'abord les supplier de se laisser lire! Et puis, avouez, mon
enfant, que vos pomes n'ont rien compris  cette grande poque qui eut
horreur de la laideur et de la mort, comme la Grce d'autrefois.

--Ah! madame la marquise, rpondis-je en tremblant, n'attendez pas de
moi un livre qui vous rende ces joies du printemps et de la jeunesse!
Tout au plus, au milieu de notre vie agite  tous les vents, je
pourrais raconter, dans quelque rhapsodie crite au hasard, les
faiblesses et les rvoltes de nos mes maladives qui ont soif de la joie
et qui ne savent la chercher dcidment ni sur la terre ni dans le
ciel! Je pourrais faire agoniser devant vous une victime ple et glace,
levant encore sur un lche amant ses regards que voilent dj les
tnbres de la mort! Mais un livre calme et spirituel,  lire les pieds
sur les chenets, n'attendez pas cela de nous, madame, qui avons trop
souffert et aussi trop espr.

--Cher enfant, me dit la marquise, je ne vous demande pas un
chef-d'oeuvre, hlas! C'est  peine si on en crivait pour moi, du
temps que Lancret peignait ce portrait o j'tais reprsente en Diane
demi-nue, avec mes lvriers couleur de rose! Ce que je vous demande,
c'est une double bonne action  faire, quelque jeune homme savant et
pauvre  sauver de la misre. Peut-tre existe-t-il (et s'il existe,
vous devez le connatre), un jeune pote, grand et modeste, vaincu par
l'envie ou par la misre, et qui consentirait  tre le secrtaire d'une
vieille femme qui n'a pas de lettres  crire! En un mot, mon enfant,
voil ma dernire folie, je voudrais un secrtaire, assez instruit pour
me parler de mes potes et de mes grandes dames comme s'il les avait
connus. Je suis encore trs-riche, et peut-tre, pardonnez-moi cette
dernire ambition, peut-tre les ombrages et les fontaines de ce parc
abandonn pourraient-ils encore donner  la France un pote, auquel,
moi, j'aurais donn d'abord cette mdiocrit dore que vous aimez,
avec le calme, l'indpendance et la charmante oisivet des retraites
silencieuses.

Chercher la pierre philosophale aurait t plus court que de trouver ce
jeune homme savant et modeste, et toutefois j'avais promis  la marquise
de soulever, comme Asmode, les toits de toutes les mansardes pour lui
trouver ce livre vivant.

Peine inutile, comme vous pensez bien! mais une fois, en voiture avec
Jodelet, je songeai  ces promesses, et comme je vous le disais, ce fut
un clair de gnie. Lui seul peut-tre tait assez savant pour sauver
la marquise et pour jouer auprs d'elle ce beau rle de soeur de charit
littraire.

--Connais-tu ton dix-huitime sicle? lui demandai-je.

--Je crois que oui, me dit-il ngligemment; et il se mit  me parler de
la cour de Louis XV comme s'il y avait vcu toute sa vie.

Chose trange! dans son insouciante existence de vingt-deux ans,
Jodelet avait tout lu, et peut-tre tait-il arriv au dgot  force de
science.

Le lendemain, quand je le prsentai  la marquise, sous les ombrages de
Bellevue, Jodelet, qui est n pour jouer tous les rles, s'tait mis en
train d'avoir de grandes manires. Ses cheveux blonds, tourments par la
bise, avaient l'air de la chevelure poudre d'un marquis; mon habit
noir lui allait comme s'il et t taill pour lui par le tailleur de
Richelieu; il prenait du tabac  la rose et chiffonnait avec des airs de
prince le jabot d'une de mes quatre chemises  jabot, seul hritage de
mon grand-pre!

Explique cela qui voudra! Jodelet fut grand seigneur comme la marquise
fut grande dame. Moi-mme, en coutant sa conversation, bloui, fascin,
je me trouvai transport dans ce monde de scepticisme et d'lgance,
avec les chevaliers, les paillettes, les pes en verrouil, les femmes
en poudre, en paniers, en taille mince bariole de soie et de dentelles,
avec les bichons, les abbs, les rondeaux redoubls et les vers  mettre
en chant! Parfois, dans cette causerie folle, tincelante, vague et
potique comme un rve, je voyais bleuir autour de moi les forts o le
grand Watteau gare dans une lumire incertaine et divine son peuple
de hros d'amour, frapps au coeur, mais cachant sous les livres de
la joie le dsir inextinguible qui les dvore. J'y voyais sourire les
Cidalises et les Florices enamoures, les Dorilas frappes de langueurs
mortelles, tout ce troupeau fuyant vers Cythre sur une galre confie
aux flots infidles!

A vrai dire, je vcus comme en songe jusqu' l'heure o, repartant
pour Paris, je laissai Jodelet install chez la marquise avec six mille
francs d'appointements et un pavillon o M. de Buffon aurait pu crire
en manchettes, le tout  la charge de lire la _Gazette de France_  la
marquise et de causer avec elle du dix-huitime sicle.

Je vous l'avouerai trs-navement, j'tais fier de mon ouvrage,
j'avais rsolu un problme qui et fait reculer d'effroi M. de Humboldt
lui-mme. Enfin, pour parler comme _Flambeau_ dans une charge devenue
clbre, Jodelet tait domestique et il n'tait pas domestique; il tait
domestique si l'on veut et il ne l'tait pas si l'on ne veut pas; il
tait peut-tre valet pour lui et il ne l'tait pas pour les autres!

Ainsi je me berais dans la gloire de mon triomphe, et considrez, mes
amis,  quel point l'amour-propre d'auteur nous gare, tous tant que
nous sommes! Mais je veux laisser parler la marquise, car je n'oublierai
jamais avec quelle verve d'indignation cette excellente femme me raconta
les nouvelles espigleries de Jodelet.

--D'abord, me dit-elle, je fis prier votre ami de vouloir bien venir
dner avec moi, il me rpondit qu'il mangerait  l'office, comme c'tait
le devoir de sa condition. Le lendemain, il me demanda quand sa livre
serait prte, et il me supplia de lui donner ma femme de chambre en
mariage. Que vous dirai-je? En votre faveur, mon cher Lon, je m'tais
impos de prendre tout cela pour d'excellentes plaisanteries de
chevalier en vacances, bien qu'elles me parussent un peu jeunes,
adresses  une femme de mon ge. Malgr tout, j'aurais gard mon
secrtaire, car j'y tenais comme on tient  sa dernire fantaisie, mais
jugez vous-mme si cela m'a t possible!

--Bon, m'criai-je, je gage qu'il vous aura bris quelque meuble
prcieux ou quelque vase de vieux Svres, pour pasticher Jocrisse.

--Ah! si ce n'tait que cela! s'cria la marquise. Votre ami, mon cher
Lon, annonc ici comme le fantme de M. de Lauzun, me disait qu'il
tait _fantaisiste_! et mettait des gilets de cachemire carlate. Il a
absolument refus d'ouvrir _La Gazette_, et il me lisait malgr moi un
journal qui s'appelle _Le Charivari_. Enfin, sous prtexte qu'il
tait mon secrtaire, il prtendait que j'tais oblige d'couter ses
ouvrages, et il m'a force  entendre tout un livre qui avait pour
titre: _De l'inutilit de l'Amour, des Arts et de la Littrature!_

En me racontant toutes ces folies, la pauvre marquise avait un sourire
triste et semblait dsesprer dcidment d'un monde o les hommes de
vingt ans trouvent l'amour inutile!

Je n'ai pas besoin de vous dire si je me confondis en excuses, et je
crois que pour consoler ma vieille amie, je retrouvai dans ma mmoire au
moins trois madrigaux indits de Dorat et de Boufflers!

Mais, une fois sur la grande route, c'est alors que je laissai clater
ma colre et que je fis des serments terribles! Je jurai que, duss-je
retrouver Jodelet vtu d'carlate et de galons, je ne ferais plus rien
pour le gurir de sa folie, et que je lui clouerais plutt moi-mme sa
livre sur le corps!

--En effet, dit le peintre  Verdier, il est fcheux, pour l'intrt de
votre histoire, que vous n'ayez pas  la fin rencontr votre ami habill
en Scapin, en Pasquin ou en Basque. Ce serait plus complet.

--Je l'ai pardieu bien vu ainsi, reprit Verdier, et dans quelle
circonstance, grands dieux! Je travaillais depuis six mois seulement au
journal qui me fait l'honneur de me compter depuis vingt ans au nombre
de ses collaborateurs. Le rdacteur en chef, M. B..., l'honnte et grand
journaliste que vous savez, donnait un dner auquel avaient t convies
toutes les illustrations des sciences et des arts. Bien entendu, je me
bornais  couter, et, ce jour-l, je devinai tout de suite combien de
choses j'avais  apprendre! Seul, parmi tous les convives, l'Amphitryon
_o l'on dnait_ me parut tre rest un peu au-dessous de sa renomme.

Malgr cette parfaite courtoisie que vous lui connaissez, M. B...,
passionn avant tout pour son journal, ne pouvait dissimuler une
excessive impatience. Une heure avant le repas, il avait appris qu'une
maladie grave retenait au lit le grand crivain dont les articles
_Varits_ taient alors l'vnement en vogue dans tout le monde lettr.
Il fallait laisser passer les nouvelles publications sans donner  un
public, trs-attentif dans ce temps-l, la suite des admirables travaux
critiques qu'il attendait avec une relle impatience.

Comme je songeais,  part moi,  cette insurmontable difficult, mon
attention fut tout  coup attire par un des laquais qui servaient 
table: ce valet, rose et blond, coiff en Nicodme avec une queue et une
cadenette, portait une culotte  agrafes et un habit rouge trop court,
qui visait videmment  rappeler la petite souquenille de Brunet.

Affair; haletant, agile comme le clown le plus excentrique des thtres
de Londres, ce singulier domestique brisait des assiettes sur la tte
des valets, enlevait les plats avant qu'on n'y et touch, versait 
boire coup sur coup  des personnages graves, et excutait des tours de
prestidigitation avec la serviette qu'il portait sous le bras, comme un
marmiton dansant de Molire. Il se gardait bien de sortir de la salle
sans faire le grand cart, et prenait des poses gracieuses.

Ma stupfaction tait au comble, quand le bizarre Jocrisse que j'avais
sous les yeux ouvrit lui-mme de gros yeux hbts, tendit comme un
danseur la jambe droite en avant, en roidissant la jambe gauche, et,
levant les bras au ciel avec un entrain enthousiaste pareil  celui des
paillasses de la foire, laissa tomber sur le parquet une norme pile
d'assiettes qui se brisa avec un fracas terrible.

--Tiens, dit Jodelet avec une excessive tranquillit, car bien entendu
c'tait Jodelet! c'est toi, Lon, comment te portes-tu?

--Malheureux, m'criai-je avec une fureur touffe, pas un mot!

Cependant j'avais beau vouloir me cacher, M. B... avait tout vu. Il n'y
avait pas  tergiverser; il fallait  l'instant mme prendre un parti.

Ds qu'on eut quitt la table, j'emmenai M. B... au fond du jardin.

--Monsieur, lui dis-je, par une de ces incroyables aventures que sans
doute nous ne pourrons jamais expliquer, je viens de voir chez vous,
cach sous la dfroque d'un valet, le seul homme qui puisse vous tirer
d'embarras. M. Jodelet est un des plus grands crivains de notre poque.
Seul peut-tre, il a vu d'assez haut les questions conomiques pour
pouvoir vous donner, du jour au lendemain, l'article qui vous manque.

Vous riez, messieurs; le lendemain, Jodelet, trait par M. B... comme un
prince de la science, donnait au journal un travail qui occupa pendant
un an les revues anglaises et allemandes, et qui fut l'origine d'une
polmique o furent dpenss des prodiges de patience et de gnie.

--Alors, dit le musicien, Jodelet devint dcidment, cette fois-l, un
littrateur clbre.

--Bon! reprit Verdier, vous ne le connaissez pas encore! il avait eu
soin d'effacer sa signature sur les preuves. Quand on le chercha pour
l'accabler de remerciements, il avait irrvocablement disparu.

--Alors, il doit y avoir une dernire rencontre!

--Il y en a une, dit sentencieusement le critique, et celle-l, c'est
prcisment mon chapitre  effet, celui qui vaut seul un long pome!

Il va sans dire, qu' ce moment-l, on s'cria comme dans les comdies:

--coutons! coutons!

--Encore par un jour de soleil, dit Verdier, je me trouvai arrt sur le
Pont-Neuf par un embarras de voitures.

L'une de ces voitures tait une carriole normande attele d'un bidet.
Dans cette carriole, il y avait deux hommes. L'un maigre, bilieux,
impatient, faisait claquer son fouet et se donnait un mal inou pour
dgager la carriole; l'autre, calme, digne, obse comme un vieux
chinois, frais comme un champ de roses et de lys, tait majestueusement
appuy au fond de la voiture et semblait attendre les vnements, avec
l'impassibilit du juste chant par Horace.

Celui-l, c'tait Jodelet.

--Mon ami, me dit-il d'une voix grave, j'ai enfin trouv exactement
l'tat que je voulais. Monsieur est propritaire d'une dlicieuse
mtairie normande entoure de pommiers; en avril, on vit l sous une
vote de neige odorifrante et fleurie. Monsieur me trouve extrmement
spirituel; je suis son domestique, il me sert  table et me cire mes
bottes. Nous sommes venus ici toucher de l'argent que je compte dpenser
 embellir la maison de Monsieur. Embrasse-moi pour la dernire fois.

Ce fut fini, je ne vis plus Jodelet.

--Messieurs, s'cria le musicien, je demande la parole pour proposer
quelque chose d'extrmement sens. Si nous reparlons de cette aventure,
nous tirerons des conclusions et nous gterons l'histoire. C'est comme
cela que La Fontaine a nui  ses fables. Ainsi donc, n'imitons pas
Naucrats, et passons immdiatement  un autre ordre d'ides.

--Parbleu, dit le peintre, voil le premier mot spirituel de la matine.




                              LA VIE
                                ET
                        LA MORT DE MINETTE


Sous la restauration florissaient encore sur les thtres du boulevart
le mlodrame  spectacle et le mlodrame-ferie, genres tout  fait
perdus aujourd'hui, et dont il est difficile de se faire une ide, mme
en se reportant aux chefs-d'oeuvre de cet ordre les plus connus; car
Guilbert de Pixrcourt, que nous nous figurons  distance comme le
hros de cette littrature pompeuse, n'en fut au fond que le Malherbe.
Il s'en empara pour la civiliser, et par consquent pour y dposer les
premiers germes de destruction. En ce temps peu loign encore, il est
vrai, mais dj spar de nous par tant de faits, le thtre populaire
se proposait un but radicalement oppos  celui qu'il poursuit
aujourd'hui: au lieu de chercher  mouvoir l'ouvrier des faubourgs par
le spectacle de sa propre vie, au lieu de lui reprsenter ses poignantes
misres de chaque jour, il tait la fantaisie qui les lui faisait
oublier par des fictions o le merveilleux abondait comme dans les
contes de fes et les rcits des _Mille et une Nuits_.

Autant les auteurs cherchent aujourd'hui  atteindre une ralit d'o
puissent dcouler des enseignements, autant alors, se bornant au rle
modeste d'tourdir et de distraire au lieu d'instruire, ils employaient
tous leurs efforts  faire vivre le spectateur au milieu des plus
tincelantes posies du rve. Aussi le ct moral n'tait-il reprsent
dans leur oeuvre que par le triomphe complet de la vertu au dnoment,
conclusion aussi minemment consolante qu'elle est fausse au point
de vue humain et religieux, car tout terminer ici-bas, n'est-ce pas
dmontrer l'inutilit d'une autre vie?

--Qu'on me pardonne ces quelques lignes d'avant-propos, sans lesquelles
on se figurerait involontairement tel qu'il est aujourd'hui le thtre
de la Gat, o s'est passe tout entire l'existence potique et
singulire que je veux essayer de retracer. Pour l'imaginer tel qu'il
tait alors, il faut rver une sorte de compromis entre les thtres o
l'on joue l'opra et les petits spectacles o nous voyons reprsenter
des pantomimes. Dcors  effet montrant les cieux, les enfers, et, comme
paysages purement terrestres, les sites de montagnes les plus chevels,
avec les torrents, les cascades et les pins croulants sur des abmes;
machines compliques, trucs, illusions, vols ariens, feux de Bengale;
armes de danseuses, de comparses et de personnages amalgamant dans
leurs riches et prtentieux costumes toutes les mythologies et toutes
les poques chevaleresques, tel tait l'effet gnral d'un thtre de
boulevart,  cette poque o le spectacle tait encore la seule pture
donne aux instincts artistiques du peuple.

Les habitants du Marais, pour qui la reprsentation d'un mlodrame
tait une si grande affaire que pendant quinze jours au moins ils en
critiquaient jusqu' la partition avec le srieux rserv aujourd'hui
aux discussions politiques; les amateurs de la vieille roche qui
nomment avec tout le respect du souvenir Tautain, Frnoy, Mnier pre
et mademoiselle Lvesque, se rappellent, encore une actrice, nomme
Adolphina, qui remplissait habituellement les rles de fes ou de
gnies, et qui jouissait d'une incomparable clbrit pour l'adresse
qu'elle apportait dans l'exercice vulgairement nomm: combat au sabre et
 la hache.

En 1813, une anne avant la naissance de sa fille Minette, qui a laiss,
elle, une vritable rputation, Adolphina tait une femme de seize ans
 peu prs, mais  qui tout le monde en aurait donn vingt-deux, tant
sa tte tait fltrie et dflore par les habitudes les plus grossires.
Magnifiquement proportionne, mais d'une taille colossale, dont les
statues de villes poses sur la place de la Concorde peuvent donner une
ide avec leurs muscles de taureau et leurs membres athltiques, cette
amazone de bas tage et t belle, si l'ide de beaut pouvait s'allier
avec le manque complet d'intelligence et d'idal. En effet, ses traits
admirablement rguliers effrayaient et loignaient pourtant le regard
par tous les signes qui indiquent l'me absente. Son front troit, sur
lequel empitait encore une fort touffue et inextricable de cheveux
d'un blond fauve, l'expression hbte et froce de ses yeux d'un gris
verdtre, sa bouche charnue, exprimant tous les apptits sensuels,
et meuble de dents blanches comme celles d'un ngre ou d'un animal
carnassier, ses oreilles trop petites et d'une merveilleuse structure,
enfin les taches de rousseur rpandues  profusion sur sa peau o se
brouillaient ingalement le blanc et le rose et l'or du hle, tout en
elle accusait ces races ternellement indomptes qui en pleine France
vivent de la vie sauvage.

A sept ans, Adolphina s'tait enfuie de chez ses parents, pauvres
ouvriers de Chlon-sur-Sane, pour suivre des saltimbanques, dont elle
avait depuis lors exerc le mtier, fourrant sa tte dans la gueule des
lions, faisant des armes avec des sergents-majors, enlevant avec ses
dents des poids de cinq cents livres et se faisant fracasser des pavs
sur le ventre. Remarque  la foire de Saint-Cloud par un directeur
qui l'avait trouve superbe l'pe en main, elle avait t engage au
thtre de la Gat. Peu de temps aprs, on y voyait entrer  sa suite
l'homme  qui obissait cette trange crature, moiti femme moiti bte
fauve.

Qui ne l'a observ? Le besoin de s'agenouiller devant un matre
follement aim existe chez ces natures sauvages au mme degr que chez
les mes d'lite. Adolphina avait trouv son vainqueur dans un clown,
nomm Capitaine, qui, grce  sa protection, avait quitt les baraques
de la foire pour reprsenter dans les mlodrames-feries les crapauds,
les tortues et tous les monstres infernaux qui disparaissent par une
trappe anglaise, au commandement de la sorcire. Il est inutile de dire
que la sauteuse, en qui tout tait vice, et qui passait son existence
noire de coups et ivre d'eau-de-vie, ne pouvait se donner qu'au Vice;
seulement, elle avait su en trouver une expression plus honteuse et plus
basse que ce qu'elle tait elle-mme, car elle reprsentait du moins la
Force aveugle et intrpide!

Au contraire, quoique lui aussi ft dou d'une vigueur qui le rendait
redoutable, Capitaine tait lche. Haut de quatre pieds dix pouces  peu
prs, il avait tout  fait l'aspect d'un nain  ct de la gante qu'il
tyrannisait et qu'il battait sans rien perdre de son prestige. Sa figure
tait exigu et ignoble. Ses yeux noirs, humides, enfouis sous des
sourcils pais, avaient l'air d'avoir t percs avec une vrille. Son
nez grotesque, sa bouche dmeuble et capricieusement fendue, son menton
trop court exprimaient la cruaut stupide. Surmont de cheveux rares,
toujours trop bien friss, ce visage tait envahi tout entier par une
barbe qui, mme rase avec soin, le laissait tout entier d'un bleu
fonc. L'incroyable toilette de Capitaine ne contribuait pas peu 
complter cet ensemble. En tout temps, il portait sous un col rabattu
une cravate de soie couleur de rose; son corps maigre flottait dans une
redingote garnie de velours, et une norme chane en chrysocale maill
balanait sur son gilet de velours bleu de ciel. Ajoutez un pantalon de
fantaisie collant, des chaussures toujours perces et toujours vernies,
des mains courtes et maigres charges de bagues et de pierreries, et
une de ces pipes courtes et noires dites _brle-gueule_, dont toute la
personne du clown exhalait le parfum ml,  celui de l'alcool, vous
aurez  peu prs cette figure de mime, si ignoble qu'elle en devenait
presque effrayante.

Tel tait  peu prs le couple que, mme dans un monde trop exempt
de prjugs, personne ne voyait sans terreur, aprs plusieurs mois
de rapports quotidiens. Aussi, quand, le spectacle fini, Adolphina
traversait les couloirs, appuye sur le bras du monstre qu'elle appelait
_son homme_, tout le monde s'cartait par un mouvement involontaire.
Plusieurs fois, dans des guets-apens, Capitaine, qui tait d'une
habilet prodigieuse  tous les exercices du corps, avait laiss
ses adversaires sur le carreau avec des dents brises et des ctes
enfonces; d'ailleurs, on le savait capable de tout. Il inspirait un
effroi mortel jusque dans la maison qu'il habitait avec Adolphina, rue
de la Tour. Chaque soir on les voyait rentrer, portant l'un ou l'autre
avec le paquet de hardes une bouteille de litre pleine d'eau-de-vie, et
lorsqu'une demi-heure aprs commenaient les cris, les bruits de lutte
et de vaisselle brise, personne ne songeait  aller s'entremettre dans
ces querelles de mnage, comme aussi personne ne s'avisait jamais de
questionner Adolphina sur les coups de couteau dont elle portait les
traces, ou sur les coups de bton  la suite desquels elle se montrait
avec le crne fendu et sanglant.

Tous les voisins s'attendaient  voir le clown sortir seul quelque
matin, et  trouver sa compagne assassine. Pourtant les deux
saltimbanques continuaient au contraire  s'adorer de cet amour ml de
haine qui tait le fond de leur vie, et c'est l surtout qu'il n'et
pas fait bon de venir mettre le doigt entre l'arbre et l'corce. Si
la curiosit des voisins ne fut pas entirement due, du moins ne se
trouva-t-elle pas satisfaite par le dnouement qu'elle attendait; un
jour, ils s'aperurent que l'actrice tait enceinte.

Dans quel trange dessein la Providence pouvait-elle vouloir donner un
enfant  cette crature qui, non-seulement n'avait rien d'une mre,
mais qui n'avait rien d'une femme? Adolphina ne se souvenait pas d'avoir
jamais t embrasse par sa mre, et les enfants lui faisaient horreur.
A travers ses voyages de saltimbanque, quand par hasard elle avait vu
une de ses compagnes allaiter un de ces petits anges dont la vue dsarme
mme les coeurs les plus cruels, ce spectacle n'avait excit chez elle
que du dgot et de l'impatience. Du jour o elle sut qu'elle aussi
allait tre comme ces femmes qu'elle avait railles, ses querelles avec
son amant devinrent encore plus violentes et plus furieuses que par
le pass. L'ivresse seule, cette ivresse de plomb qui succde 
d'effroyables excs, pouvait mettre un terme  leurs combats toujours
sanglants, et cependant Adolphina rsistait  tout cela, grce  son
corps de fer. On croyait bien que le clown aurait tu vingt fois son
enfant avant qu'il ne vnt au monde; mais personne n'osa aller le
dnoncer aux magistrats. Enfin, le jour de la dlivrance arriva sans
que Capitaine et cess ses brutalits envers sa matresse, sans que
celle-ci et prouv un sentiment humain tandis que tressaillaient ses
entrailles. Dans ce grand moment qui dompte les courages les plus fiers,
ce ne furent pas des cris de douleur qu'elle poussa, mais des cris de
rage.

Une fois qu'elle fut mre, il y eut un point sur lequel les deux amants
s'entendirent  merveille: ce fut pour reporter sur l'enfant, mais cent
fois plus vive, cent fois plus acharne, cent fois plus implacable, la
haine qu'ils avaient l'un pour l'autre.

Maintenant, quel enfant pouvait tre n de parents semblables? Un
collectionneur qui laissera une bibliothque dramatique aussi complte
que celle de M. de Soleinne et une remarquable galerie de tableaux
reprsentant tous des acteurs, conserve deux beaux portraits de la jeune
fille qui fut clbre au thtre sous le nom de Minette.

Le premier, dat de 1822, la reprsente  l'ge de sept ans, l'autre 
celui de quatorze ans, o elle mourut  la suite d'un accident tragique
dont le souvenir existe encore au boulevart.

Le lecteur voudrait sans doute un nom plus potique, et je n'aurais
pas manqu de le choisir tel, s'il m'et t permis d'inventer. Mais
celui-l a t consacr par les journaux du temps et par les pices
de thtre imprimes, aussi dois-je le conserver. D'ailleurs, comme il
arrive toutes les fois qu'on s'est habitu  attacher  un nom tout un
ensemble de souvenirs, pour moi le nom trange de Minette reprsente
merveilleusement la douce et ple figure de cette enfant morte si jeune.

Dans le premier portrait dj, la pleur nacre et transparente de la
tte sur laquelle flotte une indicible mlancolie, le nez et la bouche
d'une finesse excessive, et pour ainsi dire exagre, de grands yeux
bleus d'un bleu cleste de myosotis, qui boivent tout le ciel, et des
cheveux blonds comme ceux des saintes, qui se confondent avec l'aurole,
spars au milieu de la tte et aplatis tout droits au-dessus d'une
oreille d'une dlicatesse infinie, jettent l'me dans un attendrissement
profond, car on aperoit sur cette image tous les signes dont sont
marqus les tres qui ne doivent pas vivre. Par un heureux caprice,
l'artiste a eu le bon got de ne rien changer  l'habillement de la
petite Minette. Elle grelotte sous un fichu bleu trou, dont les plis
fatigus et flasques ne peuvent pas du tout dissimuler une maigreur dont
la vue fait peine.

Quant  l'autre portrait, je dirais qu'il est tout  fait celui d'une
sainte, ravie en extase, si je ne craignais de blasphmer en parlant
ainsi d'une pauvre fille qui mourut sans avoir t lave par l'eau du
baptme. Dans ce tableau, fait comme le premier par un artiste qui, sans
connatre la petite Minette, avait admir sa beaut anglique dans les
coulisses de la Gat, le regard est tout  fait perdu dans l'infini,
la bouche ple et triste est claire par un sourire qui ne la quittera
plus, mme au del de cette vie, les cheveux trop fins volent au
souffle de la brise comme des fils de la Vierge, les mains amaigries et
transparentes semblent vouloir saisir les palmes vertes du paradis.

Est-il besoin de dire quelle ingurissable tristesse s'empara de cette
enfant dlicate et frle, glace d'effroi ds que ses yeux s'ouvrirent,
ds qu'elle commena  entendre et  comprendre, car elle n'entendit que
des cris et des menaces et ne vit que des scnes de violence. Abandonne
sur un mchant berceau garni de haillons indescriptibles, elle s'tait
tout de suite habitue  serrer contre son corps ses pauvres petits
membres quand le froid la saisissait, car elle avait bien vite compris
que personne ne viendrait la couvrir; quand elle avait faim, elle se
taisait, car elle savait qu'en le disant elle exciterait la colre de
son pre et de sa mre, et ferait redoubler ces cris qui la faisaient
frmir. Pendant les six heures  peu prs que durait le spectacle, la
petite Minette restait sans lumire, toujours couche dans son berceau
dfait, et frissonnant sous sa chemise de grosse toile qui lui dchirait
la peau. Alors, une fois qu'elle avait entendu le double grincement de
la clef qui l'enfermait, dchire par le froid et la faim, enveloppe
par la nuit noire, l'enfant se sentait leve par les ailes du rve,
car c'est une grce que Dieu ne refuse jamais aux cratures compltement
malheureuses, de leur ouvrir la porte d'or qui mne aux paradis
invisibles. Elle voyait des choses dont rien n'avait pu lui donner
l'ide dans le triste galetas dont elle n'tait pas sortie, des
feuilles, des fontaines, de grands paysages pleins de fleurs, o
passaient des figures de femmes en robes bleues semes d'toiles.

Puis elle tait rveille par le retour de ses parents dj  demi
ivres, qui rentraient avec colre en renversant les meubles et en
s'injuriant. Adolphina se dlaait en jurant et s'enveloppait de
quelques mchantes jupes; Capitaine allumait son brle-gueule et
endossait une souquenille rouge pareille  celle que portent les
forats; puis assis chacun d'un ct  une table de bois blanc
qu'clairait une chandelle fumeuse, les deux mimes commenaient  boire
de l'eau-de-vie en criant, en se disputant et en hurlant des chansons
que l'enfant ne comprenait pas, mais qui la jetaient dans une profonde
terreur. Enfin, l'ivresse allait croissant, et les coups se mettaient
de la partie. La lutte s'engageait pour durer jusqu' ce que les deux
combattants tombassent ivres-morts sur le lit ou sur le carreau; et la
chandelle dont la longue mche rouge faisait flamboyer les tnbres
 l'entour, ne s'teignait que lorsqu'elle tait tout  fait consume
aprs avoir rpandu sur le chandelier, sur la table et sur les verres
des torrents de suif noirtre.

Alors c'tait de nouveau la nuit, l'ombre et le silence affreux, au
milieu duquel les ronflements du clown et de sa matresse pouvantaient
l'enfant presque autant que l'avaient fait leurs vocifrations. Minette,
les yeux tout grands ouverts, les mains pendantes hors de son petit
lit, essayait de ressaisir les belles visions qui l'avaient berce en
l'absence de ses parents, et parfois elle parvenait  s'endormir parmi
ces jolis rves. Aussi tressaillait-elle de tout son corps au bruit
horrible que faisait en se levant Capitaine, qui allumait sa pipe et
vernissait ses bottes troues en hurlant  tue-tte sa chanson favorite:
_Il tait un grenadier du rgiment de Flan-an-dre_.

C'est ainsi que la pauvre petite fille atteignit l'ge de six ans,
n'ayant jamais t embrasse et n'ayant jamais entendu un mot qui ne
ft une injure. Alors ses parents songrent  l'utiliser en lui faisant
jouer des rles d'enfant dans les mlodrames-feries, et il fut dcid
que Capitaine lui apprendrait  lire. Jusque-l, elle n'avait t que
rudoye; de ce jour elle commena  tre battue. Mais de ce jour-l
aussi s'ouvrit pour elle tout un monde de consolations, car son pre
avait choisi pour lui enseigner la lecture un exemplaire des _Contes des
Fes_ de madame d'Aulnoy, imprim sur papier gris, et qu'il avait achet
quatre sous sur le boulevard,  l'talage d'un bouquiniste. Si elle
tremblait comme la feuille en entendant son pre l'appeler des noms les
plus abominables, si elle devinait,  lui voir froncer les sourcils,
qu'il allait encore lui briser ses pauvres petits doigts avec la tringle
d'acier qu'il ne quittait pas pendant tout le temps que durait la leon,
si elle toussait  rendre l'me, touffe par les bouffes de fume que
le clown lui envoyait en plein visage, du moins elle put vivre en ide
loin de la hideuse ralit qui la tuait.

Pour elle qui n'avait rien vu, qui ne savait rien, le monde enchant de
madame d'Aulnoy, avec ses feries, ses princesses captives, ses palais
magiques, ses combats, ses preuves, ses triomphes, ses costumes
splendides, fut le monde rel. En apprenant par ces pomes si bien faits
 l'image de la vie, qu'ici-bas toute flicit devait tre achete par
des travaux et des souffrances, elle s'imagina qu'elle aussi respirerait
un jour l'air pur, dbarrasse de ses haillons et de l'enfer qui
l'entourait, et elle sentait son front rafrachi par le souffle de
quelque bonne fe. Dans ses extases, elle traversa les airs sur des
chariots clestes; accoude sur une conque de nacre, elle glissa sur
les eaux, aux chants des nymphes couronnes de fleurs. Quand elle avait
march toute une nuit au milieu d'une campagne aride o les ronces et
les cailloux dchiraient ses pieds, alors, guide par quelque lumineuse
toile, elle arrivait  un palais dont les portes de diamant s'ouvraient
d'elles-mmes, et o de belles servantes l'attendaient pour la laver
dans les eaux de senteur, et pour lui passer, avec le linge blanc comme
la neige, les colliers, les diamants, les saphirs, les robes couleur de
soleil et couleur de lune. Debout, prs de la table charge d'aiguires
d'or, un beau chevalier appuy sur sa grande pe encore souille du
sang des monstres, l'attendait pour s'agenouiller devant elle et pour
lui offrir le talisman qui fait obir les gnies. Ainsi elle vivait,
dsole, meurtrie, mais donnant toute sa pense  l'existence idale
dans laquelle elle se voyait transfigure et heureuse.

Comme son pre lui apprenait  lire, sa mre lui apprit  coudre, afin
de l'employer  mettre en tat les robes de ville et les oripeaux de
thtre. Adolphina maltraita sa fille plus cruellement encore que ne le
faisait le clown; mais Minette, qui tait ne pour ainsi dire avec les
suaves douceurs d'une me rsigne, tait devenue la rsignation mme
depuis que son esprit d'enfant avait trouv une fentre ouverte pour
s'envoler dans le ciel. En songeant aux jeunes filles des contes
renfermes dans quelque grotte obscure, ou condamnes  de pnibles
travaux par la mchancet des enchanteurs, elle se sentait presque
heureuse de ravauder les chiffons de sa mre et de tendre ses jolis
doigts  la tringle d'acier de Capitaine. Maintenant qu'elle savait
assez de couture pour faire adroitement ce que lui ordonnait Adolphina,
on lui laissait de la chandelle pour passer la soire, mais en lui
infligeant un travail au-dessus de ses forces. De plus, elle devait
prparer le souper de ses parents avec les provisions qu'on lui
laissait, et se remettre ensuite  l'ouvrage. Mais elle avait bien vite
expdi toute cette besogne avec ses doigts de fe, et elle pouvait
revenir  son cher livre, qui lui racontait les aventures merveilleuses.

Elle lisait dj si couramment et si bien que Capitaine avait arrt l
ses leons, seule ducation que dt jamais recevoir Minette. Un jour,
pour la premire fois depuis longtemps, sa mre la lava et la peigna
avec soin, lui mit du linge blanc, une petite robe neuve et un fichu de
laine bleue qu'elle avait apports du dehors, et ayant fait elle-mme
une toilette aussi soigne que le lui permettaient ses habitudes de
dsordre, dit  Minette:

--Prends ton livre, tu vas venir avec moi.

L'enfant ne savait que penser, mais suivit aussitt Adolphina avec son
obissance accoutume. Comme elle n'avait jamais pass la rue de
la Tour, o ses plus longues courses consistaient  aller chez le
boulanger, chez le charbonnier ou chez la fruitire, elle se sentit
toute joyeuse en respirant l'air dans la rue des Fosss-du-Temple, o
le boulevard envoyait quelques parfums de fleurs et de printemps, car
on tait en juin. Pendant la route, qui dura trois ou quatre minutes
 peine, elle se demandait o la conduisait sa mre, lorsque celle-ci
s'arrta devant un grand btiment perc de nombreuses fentres et d'une
petite porte au-dessus de laquelle on lisait en grosses lettres: _Entre
des artistes_. C'tait le thtre de la Gat.

--Entrons, dit Adolphina, c'est ici.

Puis, entranant toujours l'enfant aprs elle, elle monta l'escalier,
traversa les couloirs, la scne obscure, d'autres couloirs encore,
arriva enfin  une antichambre meuble de quelques mauvaises banquettes
et dit  une espce d'huissier:

--Il m'attend, dis-lui que c'est moi.

--Dans un instant, rpondit le domestique; madame Paul est avec lui; ils
n'en ont pas pour cinq minutes.

En effet, moins de cinq minutes aprs, Minette ouvrit de grands yeux en
voyant passer devant elle une femme lgamment pare qui lui reprsenta
les fes et les princesses dont elle lisait tous les jours l'histoire;
puis sa mre et elle furent introduites dans le cabinet du directeur.

--Ah! dit celui-ci  Adolphina, tu ne m'as pas tromp, l'enfant est
trs-jolie! Ah , comment diable as-tu fait pour tre la mre d'un
bijou pareil? Tu dis qu'elle sait lire?

--Comme toi et moi.

--Eh bien! dis-lui qu'elle me lise quelques lignes,  haute voix, et
bien lentement.

L'enfant, tout interdite, ne bougeait pas.

--Tu n'entends donc pas, petite mendiante, petite misrable! lui cria sa
mre en la frappant violemment sur l'paule.

--Oh! fit le directeur, je vois qu'elle a t bien leve.

Minette ouvrit son livre et se mit  lire le conte de _Gracieuse et
Percinet_, mais avec tant d'me et d'intelligence, car ce beau rcit
tait pour elle une histoire vraie, avec une voix si dlicieusement
sympathique et suave, que le directeur charm prtait l'oreille comme 
une musique! Sans doute il n'et pas song de longtemps  interrompre la
petite fille dont il contemplait la tte blonde et mlancolique avec le
plaisir qu'on prouve  laisser se prolonger un rve agrable; mais le
domestique entra.

--Monsieur... dit-il.

--Va-t'en au diable! s'cria le directeur avec une voix si bourrue que
le valet s'enfuit pouvant.

Puis, se retournant vers Adolphina:

--Cela me va parfaitement, dit-il, aux conditions que tu sais. Demain on
rpte la ferie au thtre; amne-la ds demain, et tche qu'elle sache
son petit rle par coeur. Surtout ne bats plus ce pauvre petit ange, tu
la tuerais!

--Bon, rpondit Adolphina en emmenant sa fille, j'en ai reu bien
d'autres, et a ne m'a pas empch de grandir.

Tels furent les simples vnements  la suite desquels Minette se trouva
remplir un petit rle de gnie pendant les nombreuses rptitions d'un
mlodrame fantastique, sans savoir ce que c'tait que le thtre, dont
elle n'avait jamais entendu parler d'une manire qui ft comprhensible
pour elle. Habitue qu'elle tait par ses rveries et par son livre 
se figurer que toute existence humaine avait deux cts bien distincts,
l'un hideux comme ce qu'elle voyait chez sa mre, l'autre merveilleux
comme les aventures qui occupaient toute sa pense, elle ne s'tonna pas
du tout d'entendre des hommes et des femmes en habit de ville s'appeler
entre eux prince et princesse, ni de voir des nymphes des fontaines en
manches  gigots et des gnies du feu en polonaise verte. De mme elle
trouva tout naturel d'entendre parler de forts magiques, de palais
clestes et de torrents enchants parmi de vieux chssis poudreux
couverts de toile peinte; car elle se doutait bien qu'un jour la lumire
inonderait ce monde enfoui dans l'obscurit et dans la poussire, et en
ferait un monde de relles feries et de splendeurs blouissantes. Elle
devinait qu'alors sous les rayons qui perceraient toute cette ombre, les
fleuves rouleraient des flots pleins de fracheurs et de murmures,
que les feuillages se balanceraient sous le vent, que les fleurs
s'panouiraient clatantes et parfumes, et que les palais dcouperaient
sur l'azur du ciel leurs dlicates sculptures.

Et, elle le sentait aussi, tout le peuple merveilleux qui devait
habiter ces salles, ces clairires, ces paysages, ces maisons de diamant
incendies par le soleil, ces campagnes penches sur des ondes
endormies au clair de lune, toute cette foule passionne, ivre d'amour,
reprendrait ses riches habits, ses pierreries, sa dorure, et aussi la
noblesse des traits et du geste. Vieillards  la chevelure de neige
couronns d'un cercle d'or; fes voltigeant sur un lis; chevaliers
agitant leur pe flamboyante; jeunes femmes aux robes lames, perdues
sous les menaces des divinits ennemies; gnies et anges traversant le
ciel comme des sillons de lumire; tous ces personnages de sa comdie
laisseraient l leurs grossires enveloppes, et apparatraient tels que
les lui avait montrs madame d'Aulnoy, clairs par toutes les flammes
que secoue sur ses crations la main mystrieuse de la Posie.

Aussi dois-je le dire hardiment, au risque de paratre avancer une chose
incroyable, le jour venu, la reprsentation, les dcors, les costumes,
les machines, les feux de la rampe et du lustre, la salle, les parures,
les toilettes, la foule curieuse et palpitante n'excitrent chez Minette
aucune surprise. Les seuls tonnements qu'elle devait connatre de sa
vie, elle les avait prouvs chez sa mre, dans son berceau et dans
son lit d'enfant, en ne comprenant pas que la vie pt tre ce qu'elle
voyait, ce taudis infect, cette chandelle rouge et fumeuse, ces chansons
d'orgie, ces ivresses et ces combats horribles. Du moment o une
rvlation inattendue tait venue lui dire: la vie n'est pas cela! elle
y avait cru avidement; ces contes qu'elle avait lus taient devenus pour
elle l'histoire du monde. Aussi ne devait-elle jamais comprendre que
le thtre ft une fiction; pour elle, ces feries dans lesquelles elle
jouait un rle devaient toujours tre des drames rels. Jusqu'au jour o
elle mourrait, son coeur devait se serrer quand l'hrone se dbattait
contre des monstres qui, pour elle, sortaient en effet de l'enfer; et ce
fut avec une motion bien relle, avec une croyance bien profonde, que,
soutenue par un fil de fer auquel elle croyait moins qu' ses petites
ailes, elle s'arrta au milieu des airs pour dire  son camarade
Couturier: Rassure-toi, prince Charmant, les puissances infernales se
lasseront bientt de te perscuter, et cette radieuse toile dissipera
les tnbres qui te cachent la retraite d'Aventurine! La pauvre petite,
en tendant la main pour montrer son toile en strass tenue par une
queue de laiton, croyait bien vraiment porter dans ses mains un astre
du ciel; illusion qui n'tait pas mme branle lorsque le chef
d'accessoires lui reprenait des mains cette verroterie.

Les critiques me demanderont sans doute comment ces rveries ne
s'enfuyaient pas au moment o tombait le rideau de manoeuvre, et comment
Minette continuait  y croire une fois que le dcor tait dfait, les
quinquets teints, et lorsque les chevaliers vainqueurs avaient quitt
la cotte de maille pour la houppelande sous laquelle ils daignaient se
laisser admirer au caf Achille. D'abord je rpondrais que j'essaye de
raconter et non pas d'expliquer cette douce et potique folie; mais n'y
aurait-il pas l le sujet d'une remarquable tude psychologique? Une
fois notre ducation faite, nous ne nous rappelons pas assez les peines
qu'on s'est donnes pour sparer dans notre esprit le merveilleux du
rel; nous oublions tout ce qu'il a fallu d'tudes, de raisonnements et
d'expriences pour dtruire en nous cette confusion qui enivre les
mes naves. De mme que nous ne naissons pas avec le sentiment des
distances, et que l'exprience, la comparaison et le secours des sens
nous apprennent seuls que tous les objets que nous pouvons apercevoir ne
sont pas  la porte de notre main; de mme aussi il nous faut tout un
enseignement pour apprendre o finit l'ordre matriel des choses et o
commence la vie surnaturelle; et encore les mes et les hommes de gnie
ne le savent-ils jamais bien.

Pour la petite Minette,  qui rien n'avait t appris, elle voyait
bien chaque jour s'arrter  la mme heure ce qui lui semblait tre
l'existence vraie, mais elle n'y croyait pas moins pour cela; mme
dpouills de leur costume, les personnages de la ferie gardrent
toujours pour elle leur puissance, et, mme vus dans leur ralit
hideuse, les machines, les trappes, les cordages furent toujours pour
elle les lments d'enchantements formidables. Il y avait alors au
thtre de la Gat un machiniste nomm Simon, trs-brave homme tout
charg de famille, exact  remplir ses devoirs,  qui la nature s'tait
plu  donner, par un jeu singulier, le physique rbarbatif des diables
qui sortent des botes  surprise. Malgr tous les loges que la petite
Minette avait entendu faire de ce pre excellent, et quoiqu'il lui
tmoignt une profonde douceur, elle le regardait comme un dmon venu
de l'enfer, et rien ne put la rassurer  ce sujet. En voyant le
visage rouge de l'honnte Simon, ses yeux sanguinolents, ses sourcils
terribles, et la crinire en broussailles qui lui servait de chevelure,
elle reconnaissait un suppt de Satan et de Proserpine, la dame
au diadme de paillon rouge,  qui les mythologues du boulevard le
mariaient si cavalirement, sans respect pour les thogonies. Jamais
elle ne montait sans tressaillir sur une machine ou dans une gloire dont
le maniement tait confi  Simon; et s'il fallait qu'elle passt  ct
de lui dans un couloir, elle se reculait toute tremblante et se serrait
contre le mur en se faisant si petite qu'on ne la voyait plus. Alors le
bonhomme souriait tristement, et Minette tremblait plus fort, croyant
voir le sourire d'un bourreau attendri d'avance sur la victime qu'il
sera forc d'gorger.

En revanche Minette avait une adoration pour une belle personne, pleine
de douceur, madame Paul, qui jouait les bonnes fes, les princesses
vertueuses, et en gnral tous les rles sympathiques. Le fait est que
c'tait une jeune femme bienveillante et aimable, blanche et timide
comme une colombe, et peu faite pour vivre au milieu des triomphants
Almanzors qui composaient la troupe de la Gat. Madame Paul adorait la
petite Minette: lorsqu'elle la voyait au foyer, elle la prenait sur ses
genoux, l'embrassait, et lui donnait des bonbons qui faisaient moins de
plaisir que les baisers  cette enfant toujours prive de caresses. Une
fois que Minette regardait avec une convoitise involontaire un petit
sachet turc brod de soie et de paillettes, que madame Paul portait
au cou, et qui dans la pice reprsentait un talisman, celle-ci le lui
donna aprs le spectacle. Une autre fois, un artiste avait apport
 madame Paul, dans les coulisses, plusieurs exemplaires d'une
lithographie colorie qui la reprsentait dans un costume de Fe des
Eaux. Les dessins lithographis, d'une invention encore toute rcente
alors, taient un objet de grande curiosit; tout le monde s'empressait
autour de la comdienne pour admirer ce portrait et pour tcher d'en
obtenir une preuve. Minette qui, bien entendu, n'osait rien demander,
mais qui ouvrait tout grands ses beaux yeux bleus, fut la premire
favorise et faillit devenir folle de joie.

Le sachet qu'elle portait  son cou pour ne jamais le quitter, fut pour
elle un vritable talisman. De mme que dans les feries elle
voyait madame Paul, arme de sa baguette de diamant et couronne de
resplendissantes toiles, terrasser les dmons, rapporter la lumire au
milieu des nuits funbres et changer les votes infernales en paysages
du paradis; de mme elle s'imagina que cette bonne fe la sauverait
de tous les prils, et ferait briller enfin d'une clart pure sa vie
maintenant voile par tant de tnbres. Elle avait attach avec des
pingles, sur le papier de la pauvre chambre qu'elle habitait avec son
pre et sa mre, le portrait dont elle faisait une idole; et quand par
hasard on lui donnait quelques fleurs, elle en parait cette chre image.
C'est devant elle qu'elle levait son me dans les rveries qui taient
pour elle la prire, puisqu'elle ne savait aucune prire. C'est aussi
devant cette image qu'elle passait de longues heures  broder, entre les
rptitions et le spectacle.

En effet, Adolphina et Capitaine avaient bien vite pens que cette
enfant de leur haine ne leur rapportait pas encore assez d'argent, et
qu'il fallait lui faire apprendre un mtier. D'abord elle ne jouait
pas dans toutes les pices; puis sa mmoire lui permettait de dpenser
trs-peu de temps  tudier ses rles. Justement, il y avait dans la
maison une madame Lefvre, entrepreneuse de broderies, dont le mari,
monteur en bronze, avait pris Minette en amiti pour sa gentillesse.
On fit march avec cette femme, et on lui confia Minette, dont
l'intelligence miraculeuse dvora l encore les difficults avec une
incroyable ardeur. En moins d'une anne, elle tait devenue une ouvrire
de premire force, et ds lors sa mre la reprit avec elle. Tous les
trois ou quatre jours, elle allait chez les marchands, et apportait 
Minette une tche qui et dcourag les filleules des fes. Lorsque, en
rentrant  l'heure du dner, elle ne trouvait pas la tche faite, elle
battait sans piti la pauvre enfant qui ne rpliquait pas un mot,
et pleurait sans rien dire. Pourtant, elle faisait des merveilles
de prestesse et d'habilet. Sous ses doigts agiles, les fleurs, les
fleurettes, les festons, les guirlandes, les arabesques; les feuillages
naissaient par enchantement. Lorsque ses petits doigts n'en pouvaient
plus, elle regardait le portrait de sa belle fe chrie et se mettait
 travailler de plus belle, faisant jouer son aiguille et ses fins
ciseaux, comme s'ils eussent t vivants.

A douze ans qu'elle avait alors, Minette, qui ne devait jamais
connatre ni le nom du roi, ni l'existence de la cour, brodait dj des
chefs-d'oeuvre, qui, vendus pour rien  une clbre marchande de la rue
de la Paix, excitaient l'admiration  la cour de Charles X. Mais tant
de fatigues l'avaient tue. Ses traits, naturellement trs-fins, taient
devenus d'une tnuit extrme; son nez aminci, ses lvres plies, et
les taches roses qui coloraient ses pommettes, indiquaient, sans que le
doute ft possible, une maladie de poitrine qui allait devenir mortelle.
Parfois, au foyer, quand madame Paul la mettait sur ses genoux,  la
voir si souffrante et si frle, elle pleurait en se rappelant une fille
qu'elle avait perdue et qui aurait eu l'ge de Minette. Rafrachie par
ces larmes qui coulaient sur son front comme une douce rose, l'enfant
prenait dans ses petites mains la tte de son amie et la couvrait de
baisers ardents. En termes assez mesurs pour ne pas fcher Adolphina,
madame Paul la suppliait de mnager sa fille.

--Vous la tuerez, disait-elle.

--Bah! rpliquait la funambule en jouant avec son sabre de la pantomime,
la mauvaise herbe crot toujours!

Plus Minette, en grandissant, avait montr d'intelligence, de soumission
et de douceur, plus la haine de ses parents s'tait accrue, sans que
rien pt expliquer ce sentiment trange. Au milieu de leur ivresse
quotidienne, une seule pense survivait en eux bien distincte et jamais
endormie: celle de tourmenter et de dsesprer leur enfant. Ces deux
tres violents, qui se craignaient et s'excraient sans pouvoir se
passer l'un de l'autre, voyaient-ils chacun dans la petite fille un
portrait de l'tre qu'ils hassaient? Ou bien cet ange tendrement
rsign leur semblait-il tre un reproche vivant de leurs vices, de
leurs dbauches et de leur vie irrparablement souille? Peut-tre
encore, en la voyant si dlicate, si pareille en sa beaut
aristocratique  ces enfants riches que leurs bonnes promnent aux
Tuileries, sentaient-ils redoubler leur rage contre la vie honnte dont
ils taient  jamais exclus? Car, malgr leurs talents, et malgr tout
le parti qu'ils tiraient de Minette, leur inconduite les condamnait
forcment  la misre.

Sans doute, en regardant cette crature potique, qui, toute maltraite
et abandonne qu'elle tait, ressemblait aux enfants ns pour le luxe,
ils songeaient  ces maisons commodes et bien ranges, gayes par une
lgance simple et claires par un feu souriant, que le soleil visite
avec joie! Chacun d'eux, en regardant son sauvage compagnon, se disait 
part soi: J'aurais tout cela si j'tais seul! Et alors leurs regards
se tournaient froces et impitoyables contre le pauvre tre dont la
naissance avait encore resserr une chane dteste. Du moins, ils
le croyaient ainsi; car quelle femme assez robuste pour boire sans
sourciller des litres d'eau-de-vie, et pour recevoir sans en tre
branle des coups qui auraient terrass un lutteur, pouvait remplacer
pour Capitaine l'athltique Adolphina; et, quant  elle, quel homme lui
et fait oublier son charmant clown  cravate rose?

Dj Minette avait cette petite toux sche, si effrayante quand on l'a
dj entendue, et qui retentit dans le coeur de ceux qui l'coutent.
Souvent, dans le foyer, les jambes et le col nus, vtue en ange ou en
amour, elle avait des quintes si terribles qu'elle semblait prte 
rendre l'me. Le sang affluait  son visage, ses yeux se fermaient, et
elle pouvait  peine se soutenir. Alors sa mre lui criait:

--Veux-tu te taire, mchante drlesse!

Elle la prenait par la main, la faisait sortir du foyer en la
bousculant, et l'emmenait dans sa loge. Ds qu'elles taient sorties, on
frissonnait en entendant dans le couloir les menaces d'Adolphina et
les pleurs touffs de l'enfant. Capitaine, costum en diable ou en
grenouille, avec sa tte sous les bras, ne faisait aucune attention 
cet pisode et continuait  fredonner quelque romance sentimentale.
Si quelqu'un de ses camarades lui faisait remarquer les cruauts
d'Adolphina:--Bah! disait-il, ce sont leurs affaires! Je n'entends rien
aux questions de pot-au-feu, je suis un artiste!

Pourtant les souffrances de Minette, ce martyre de toutes les heures
inflig  une enfant qu'on voyait dj couronne par les roses blanches
de la mort, avaient attendri quelques honntes coeurs, et on fit des
efforts pour intresser le directeur  cette histoire fatale. Madame
Paul, qui tait entoure au thtre de ce respect que savent imposer
dans tous les mondes les caractres dignes, le supplia d'interposer son
autorit.

--Hlas! madame, lui rpondit le directeur, je souffre comme vous de
voir assassiner, sous mes yeux, cette crature anglique; sa toux me
bouleverse l'me. Je donnerais tout au monde pour la sauver, mais j'y
perdrais mes peines! Vous me demandez de moraliser ces familles
de comdiens; mais j'ai dj assez de peine  concilier leurs
amours-propres et  obtenir qu'ils sachent leurs rles! A ce que je vous
dis l, vous devez croire que je n'ai pas de coeur. Le seul tre que
j'aie aim sur la terre, ma propre fille, une enfant de quinze ans,
belle comme une sainte, s'est enfuie de ma maison pour suivre un tnor
sans voix, qui portait des cols en papier et des gants verts! Elle a
subi toutes les horreurs de la pauvret et de la faim, et elle est morte
dsespre, sans soins et sans secours, avant que j'aie pu savoir ce
qu'elle tait devenue! Madame, ma pauvre Marie, pour qui j'aurais donn,
une  une, toutes les gouttes de mon sang, elle a t battue! Elle a
rendu le dernier soupir dans des draps dchirs et sales! Tenez, nous
vivons du thtre, sachons vivre au thtre tel qu'il est, et que Dieu
prenne piti de la petite Minette!

Dieu prit piti d'elle en effet, car il lui envoya ce qui est le dernier
espoir des malheureux et des dsesprs, la seule illusion qui puisse
faire vivre encore les mes profondment blesses et saignantes d'une
plaie mortelle, l'amour! Quoi, direz-vous,  treize ans! Hlas! c'est la
destine de ces existences de hasard, que les ges mmes soient dplacs
pour elles, et que leur plus charmante promesse soit moissonne en sa
fleur! N'oubliez pas que nous sommes au thtre de la Gat en 1828,
c'est--dire que deux rvolutions et tout un monde d'ides ont pass sur
ces vnements obscurs.

J'ai nomm Couturier, qui jouait le prince Charmant! Quelques annes
auparavant, tout le boulevard du Temple avait beaucoup parl de
Couturier, qui tait le Lauzun d'un monde impossible. La vie de cet
acteur, pour qui avaient soupir les plus clbres courtisanes du temps,
et dont le nom mis en vedette sur l'affiche avait encore une influence
directe sur la recette des avant-scnes, avait commenc de la manire
la moins romanesque. A douze ans, il faisait partie de ces cohortes
de gamins, ns dans le ruisseau de la rue, qui ramassent des bouts de
cigares, ouvrent les portires des fiacres, vendent des contre-marques
et se livrent en outre  tous les commerces non reconnus par le code
de commerce. Couturier n'annonait aucune des dispositions qui
caractrisent l'enfance des hommes destins  devenir illustres, si
ce n'est qu'il avait une prdilection particulire pour la musique des
rgiments. Quand il avait suivi pendant une heure les soldats le long
des boulevards et  travers les rues, il entrait avec eux dans la
caserne et se faisait donner quelques sous, soit en faisant la roue
suivant les traditions les plus pures, soit en chantant des chansons
obscnes dont il savait un rpertoire inpuisable. Dans ses frquents
rapports avec l'arme, le petit Couturier apprit  imiter d'une manire
assez grotesque diffrents types de conscrits et de grognards, et de
plus, acquit pour battre la caisse un talent dont se ft montr jaloux
plus tard le hros du divin pote Henri Heine.

C'est grce  cette double spcialit de tambour et de chanteur qu'il
fut engag en qualit de tambour sauvage au caf des Aveugles et du
Sauvage, sous les galeries du Palais-Royal. Coiff de plumes, vtu d'un
maillot couleur de chair sur lequel s'talait une amulette de velours
noir brod d'argent, et affubl d'une barbe d'un noir terrible,
Couturier tapait sur trois ou quatre timbales  la grande joie des
vieillards qui viennent passer l deux ou trois heures devant une
corbeille d'chauds et une bouteille de bire. De l il se trouva
tout naturellement amen  prendre un rle dans les comdies  trois
personnages qui remplissent les intervalles du concert, car le personnel
du caf des Aveugles n'tait pas assez important pour permettre 
Couturier de se borner  exercer exclusivement la profession de
sauvage. Quoiqu'il ft petit et trapu, et que son front dispart presque
entirement sous une chevelure ondoyante et crespele qui semblait
vouloir manger sa figure, ce jeune homme pouvait passer alors pour beau.
Ses traits, pour ainsi dire prtentieusement rguliers, offraient une
vulgaire copie de ceux que la statuaire prte  l'Apollon antique, et
il reprsentait assez bien un dieu grec devenu marchand de chanes de
sret. Il joua donc les amoureux, moyen infaillible pour faire des
conqutes,  Paris surtout, o les femmes voient toujours dans le
comdien le hros qu'il reprsente. Aussi ne tarda-t-il pas 
exciter une grande passion chez une femme  la mode, que protgeait
ostensiblement un des plus hauts fonctionnaires du royaume. Ds lors on
vit Couturier venir  sa cave en gants blancs, en chemise de batiste, et
couvert de plus de rubis, de saphirs et d'meraudes que n'en tale une
madone italienne. Il fit fureur dans le monde des impures, et chaque
jour,  cinq heures du soir, le caf tait encombr de bouquets  son
adresse. Fleurs, bonnes fortunes et femmes lgantes, tout le suivit
au thtre Lazary, o il dbuta peu de temps aprs par le rle de Romo
dans _Romo et Juliette_, drame-vaudeville en deux actes, imit de
l'anglais.

Bien qu'il afficht cinq ou six matresses, depuis une riche marchande
du quartier Saint-Martin jusqu' la bouquetire en renom qui lui
attachait  la boutonnire de dlicieuses roses du Bengale, la femme
qui avait mis en lumire cette perle enfouie continua ses folies pour
Couturier au thtre Lazary. Elle y avait lou  l'anne deux loges
d'avant-scne, dont les cloisons avaient t abattues de faon  mnager
une petite antichambre, et qui, richement tendues d'toffes de soie
 crpines d'argent par le tapissier de la cour, faisaient  peu prs
l'effet d'un joyau de duchesse oubli sur la table d'un cabaret borgne.
Par l'ostentation d'un bizarre caprice, la courtisane recevait les
visites de ses familiers dans sa loge, o l'on savait la rencontrer de
huit  dix heures du soir. Elle n'eut pas une amie intime qui ne tnt 
honneur de rendre infidle l'amant si compltement ador, et Couturier
ne fut plus appel que _le beau Couturier_, nom sous lequel on le
dsigne encore au thtre, en dpit de ses cinquante-trois ans.

Le directeur de la Gat, qui tait, comme nous l'avons vu, un
philosophe, ne voulut pas laisser aux petits thtres une si clatante
rputation, et engagea le comdien pour les avant-scnes, disait-il.
Grce  l'aurole dont l'entourait sa renomme, Couturier fut accept
sans conteste par les auteurs, par ses camarades et par le public,
pour tous les rles qui demandaient de la jeunesse, du charme et de
l'lgance, quoique son talent ft absolument nul et sa distinction on
ne peut plus contestable. A l'poque o nous le rencontrons au thtre
de la Gat, il avait eu la petite vrole, tait devenu presque chauve,
et,  vingt-sept ans, ne montrait plus que des ruines. Depuis longtemps,
les fameuses meraudes du caf des Aveugles avaient t remplaces par
des verroteries; Couturier,  force d'artifices, tchait de persuader
 ses camarades qu'il tait toujours l'homme  bonnes fortunes
d'autrefois; mais il sentait avec une profonde humiliation que personne
ne croyait plus  ce mensonge, et que bientt on ne ferait mme plus
semblant d'y croire. Il tait compltement dcourag, et se l'avouait
enfin! D'abord, il avait espr de jour en jour que quelque clatante
passion excite chez une femme brillante lui rendrait tout son luxe et
sa gloire ancienne; mais il tait dsabus et ne comptait plus sur rien.
Un seul rve lui restait, habituel  ces natures lches: il cherchait
une femme  tourmenter, et voulait immoler  sa clbrit perdue une
dernire victime. Sa dernire consolation, c'tait l'ide qu'il ferait
payer  quelque douce crature toutes les dconvenues dont il tait
abreuv, et il tressaillait de joie en songeant qu'il pourrait encore
sentir une proie vivante saigner sous ses griffes  demi arraches. Ce
fut le beau Couturier que Minette aima secrtement jusqu' l'adoration,
et sans espoir!

Pour cette me enfantine qui flottait irrsolue dans les limbes clestes
de l'idal, pour cette vierge enthousiaste qui vivait dans un pome
et croyait aux feries, Couturier tait beau et brave, les princesses
l'aimaient, les divinits assises sur des nuages roses venaient lui
parler  l'oreille: il avait emport l'eau de beaut de la grotte des
Sirnes, il tait le prince Percinet, il tait le prince Charmant! Elle
passait de longues heures  le regarder d'une coulisse agitant son pe
au bruit des musiques triomphales; elle le voyait s'agenouiller devant
de belles personnes toutes tremblantes, et elle l'coutait, dsole
et ravie, murmurer d'une voix persuasive les plus belles phrases de
l'amour. Elle fixait sur lui ses yeux bleus, puis elle versait des
torrents de larmes, car il lui semblait impossible qu'elle devnt jamais
une de ces glorieuses filles de roi qu'elle saluait au sortir d'un
bosquet de roses, ou pour lesquelles, pauvre petit gnie, elle agitait
au haut des airs les rameaux verdoyants et les toiles enchantes.

Or elle se disait qu' moins de se voir ainsi la couronne en tte, et
suivie par de jeunes pages portant la queue de sa robe tisse de rayons,
elle n'attirerait jamais les yeux de ce hros qui triomphait des gants
et des enchanteurs. Alors elle se sauvait au foyer, elle se jetait dans
les bras de madame Paul, et elle pleurait encore, jusqu' ce que la
cruelle Adolphina l'et rappele au sentiment de ses misres relles par
quelque parole dure et brutale.

Pourtant la pauvre Minette et t trop heureuse si cet amour ft rest
ignor de celui qui l'inspirait, et il n'entrait pas dans sa destine
qu'elle vitt aucune souffrance. Elle devait tre une de ces martyres
qui, toutes brises et meurtries par les coins et les chevalets des
tortures humaines, s'envolent purifies et une palme  la main  l'heure
ou s'exhale leur dernier souffle. Un soir, au moment o Couturier, ses
derniers cheveux au vent, rcitait en scne un monologue de dsespoir
et se tournait vers la coulisse de gauche en s'criant: Et vous
que j'invoque  votre tour, ne pourrez-vous rien non plus pour moi,
puissances infernales, divinits de l'abme!  la lueur des flammes qui
sortaient du parquet pour rpondre  cet audacieux blasphme, il aperut
entre deux portants Minette, qui, les bras pendants, le col tendu, le
regardait fixement, avec une expression  laquelle ne pouvait pas se
tromper un homme dj vieux dans la dbauche. En mme temps, il entendit
la toux dchirante de l'enfant, et vit distinctement une grosse larme
couler sur sa joue aux transparences de nacre.

Tout rompu aux planches qu'il tait, Couturier oublia son rle pendant
deux secondes, et ne put retenir un mouvement de joie. Oh! se dit-il,
cette enfant me sauve. Et il savoura d'avance les jouissances d'orgueil
qu'il aurait  effeuiller la ple couronne de cette blanche fiance et 
s'enivrer des adorations de cette mourante qui ne devait aimer personne
aprs lui. Mais il tait trop habile en ces matires pour ne pas se
figurer qu'il devait employer les prcautions les plus minutieuses, tant
pour ne pas effrayer l'innocence de Minette que pour ne pas veiller les
soupons d'Adolphina et de Capitaine. D'ailleurs, comme tous les hommes
qui n'prouvent absolument rien, il tait admirablement apte  jouer le
rle d'un amoureux platonique et  s'accouder dans des poses  effet. Il
pouvait d'autant mieux contenir les lans de son coeur que, tout dchu
qu'il tait, il avait encore su conserver deux ou trois matresses.

Jamais jeune homme de seize ans, amoureux de sa cousine, ne ramassa
mieux les fleurs fanes et ne tressaillit en frlant une robe de soie
plus naturellement que ne le faisait Couturier, et ces plates comdies
rendaient Minette folle de joie, car pour elle c'tait l'amour mme.
Comme tous les rous, le comdien ignorait une seule chose: la passion
vraie, et par consquent il n'aurait pas pu se douter qu'il se donnait
des peines inutiles.

Ds le premier moment, Minette s'tait donne  lui corps et me
en pense; elle l'aurait suivi au bout du monde sans lui demander
seulement: M'aimez-vous? et si Couturier lui avait dit: Je veux te tuer,
elle n'aurait senti que du bonheur en tendant sa gorge au couteau.
Il aurait pu la prendre dans ses bras, chevele, et l'emporter o il
aurait voulu, elle ne se serait pas dtourne pour regarder derrire
elle! Les gens vicieux ne croient jamais  ces amours-l, et c'est leur
punition. Couturier se contentait de serrer  la drobe la main de
Minette, et il ne s'apercevait pas qu'elle recevait cette caresse banale
comme une faveur inespre. Une fois pourtant il la rencontra seule au
thtre dans une pice peu claire, et elle le regarda avec un abandon
si passionn, que Couturier la prit dans ses bras et posa sur sa bouche
un long baiser. Toute renverse en arrire, Minette sentit son coeur
battre un grand coup; tout son sang s'agita: elle crut mourir. Quelqu'un
venait: Couturier, qui entendit du bruit, se sauva prcipitamment, et
Minette s'en alla avec le ciel dans son coeur.

A prsent Minette avait trouv ses vertes Florides; elle y marchait
parmi les fleurs en coutant chanter les oiseaux et murmurer les
fontaines! Libre et joyeuse, elle allait, appuye sur le bras du
bien-aim, livrant ses mains aux baisers, sa chevelure aux folles
brises. Elle s'enivrait de parfums; elle s'arrtait sous les berceaux de
jasmins, pour y regarder passer les beaux papillons et les scarabes
au corsage d'or. Elle se dlassait au murmure des flots argents; elle
gurissait sa tte brlante dans la fracheur des nuits d'toiles.
Quant  sa vie relle, qu'tait-ce auprs de ces rves? Ses souffrances?
Est-ce qu'elle les sentait seulement? Aime, tout lui semblait doux,
et son pnible travail de couturire et de brodeuse, et la servitude
affreuse du mnage. Battue, meurtrie, prisonnire dans le bouge o sa
mre buvait l'eau-de-vie, et o Capitaine fumait son brle-gueule
en chantant ses chansons infmes, elle se trouvait heureuse, car
l'esprance lui faisait un paradis, mme de cette chambre, soudainement
peuple de visions riantes! Elle ne sentait plus sa poitrine dchire,
elle ne s'affligeait pas de sa toux opinitre, elle ne songeait qu'au
bonheur de vivre! Le clown pouvait fredonner, dans les intervalles de
ses colres, le _Grenadier du rgiment de Flandre_; elle n'entendait que
les hymnes des fes et les harpes de sainte Ccile!

Mais, hlas! il lui fallut bien sortir de cette extase pour entendre les
cris qui clataient dans son enfer, car de nouveaux vnements y taient
survenus et rendaient sa vie tout  fait impossible. Depuis quelque
temps Adolphina, devenue coquette, se parait d'une manire inusite
et ne rentrait presque plus  la maison. Les courts instants o elle y
paraissait se passaient en querelles et en batailles abominables avec
Capitaine. Le clown comprit qu'il tait tromp, et s'abandonna  des
fureurs insenses. La nouvelle passion d'Adolphina n'tait dj plus un
secret pour personne; mais, comme toujours, Capitaine fut le dernier 
apprendre qu'elle s'tait follement prise d'un jeune homme de dix-sept
ans, cuyer au Cirque, et beau comme un enfant trouv qu'il tait. Au
dire de la sauteuse, ce diable  quatre passait  travers les ronds de
papier de soie avec une grce qui devait faire rver une femme! Toujours
est-il qu'elle n'avait pas trop mal choisi, car son amant s'engagea
dans l'arme quelques mois plus tard, et mourut en Afrique, officier de
hussards et aide de camp d'un gnral. Capitaine battait et dchirait sa
matresse sans obtenir un aveu; et Adolphina, que rien n'engageait plus
 mnager son tyran, ne se faisait pas faute de lui rendre coups
pour coups. Minette avait beau se jeter entre eux et tendre ses
mains suppliantes, son pre ou sa mre la foulait aux pieds sans plus
s'inquiter d'elle que si elle n'avait pas exist, et, leurs visages
saignants, leurs cheveux arrachs, continuaient leurs luttes de btes
fauves. Le plus souvent Minette, vanouie d'effroi et d'horreur, se
trouvait seule quand elle revenait  elle.

perdue, elle se levait en versant des torrents de larmes, et sentait
mille pointes aigus dchirer sa poitrine. Elle s'pongeait le visage
avec de l'eau froide, rajustait sa pauvre toilette fripe, et moiti
folle, courait au thtre, o elle retrouvait pour quelques heures sa
vie d'enchantements, la musique, les lumires, et les pomes anims,
dont le hros tait toujours celui dont la seule vue la faisait trembler
de bonheur, et madame Paul son bon gnie! Mais ces alternatives de
terreur et de plaisir la laissaient brise, sans souvenirs et sans
force. L'harmonieuse pleur d'une mort prochaine glaait ses joues
amaigries, ses prunelles s'clairaient d'une flamme intrieure, et,
comme une aurole, ses fins cheveux blonds frissonnaient dans une
transparente lumire. Tout le monde le voyait, une anne plus tard,
cette douce enfant aurait fini de souffrir, et croisant ses mains
dlicates sur sa poitrine enfin apaise, dormirait d'un calme sommeil.

Mais les cruels vnements de sa vie n'taient pas finis l. Voici le
terrible drame auquel assistrent un matin les locataires qui habitaient
la rue de la Tour.

Aprs un tumulte pouvantable qui dura une demi-heure, et dans lequel
se confondaient les cris de rage, les hurlements de douleur, les
imprcations, le craquement des meubles qu'on brise et le bruit des
vaisselles casses, on entendit les vitres d'une fentre voler en
clats. Cette fentre tait celle du logement o demeurait le clown.
Les fragments des vitres tombrent avec fracas sur les pavs et s'y
miettrent; en une seconde tout le monde tait dans la cour. On vit
le chssis s'agiter comme si une personne faisait des tentatives
dsespres pour l'ouvrir, et comme si une autre personne l'en empchait
avec violence. Enfin la fentre fut ouverte.

Adolphina parut, sanglante, perce de coups de couteau, les lvres
cumantes, terrible encore de l'effort affreux qu'elle venait de faire.
Elle ouvrit la bouche comme pour parler, mais le sang l'touffa; elle
tournoya sur elle-mme et retomba, cadavre inerte, contre l'appui de
la fentre, sur lequel pendirent ses cheveux. Elle tait morte. Alors
seulement, on aperut Capitaine dress tout roide sur ses pieds, fou
de fureur, les yeux sortis de leurs orbites, les cheveux hrisss.
Ses manches de chemise taient releves sur ses bras tatous de coeurs
enflamms et de lacs d'amour; il tenait encore  la main le couteau avec
lequel il venait d'assassiner sa matresse.

En voyant la cour pleine de monde, en entendant les cris qui le
menaaient, le clown bondit en arrire et se mit  tourner autour de la
chambre comme un tigre forc par les chasseurs. Avec sa force d'athlte,
il trana tous les meubles vers la porte, les entassa les uns sur les
autres, et en fit une solide barricade. Il tait temps. Dj les crosses
des fusils sonnaient sur le carreau dans le corridor. Alors, par un
saut effrayant et qu'un clown seul pouvait tenter, car le logement tait
situ au troisime tage, Capitaine s'lana par la fentre. Il esprait
tomber  terre sain et sauf, et s'enfuir, grce  l'tonnement que
causerait sa chute. Cette pense avait travers son esprit, et
il l'avait excute en moins de temps que ne dure un clair.
Malheureusement pour lui, sa chemise s'accrocha  un gros clou enfonc
au deuxime tage, et le tint ainsi suspendu. Il entendait toujours
crier; il sentait  quelques pieds au-dessous de lui la foule menaante,
il perdit compltement la tte et se dbattit avec rage. La chemise
cda, et vainement de ses mains tendues Capitaine chercha un point
d'appui. Il tomba sur le pav, mais non pas mort. Il avait le crne
ouvert, les deux jambes et une paule brises.

Au mme instant Minette rentrait de la rptition. Elle se glissa
dans la foule. D'un coup d'oeil elle vit sa mre morte, dont la tte
chevele pendait  la fentre, et son pre gisant  ses pieds. Elle
se dressa en arrire, tendit les mains et tomba sur le pav inanime,
blanche elle aussi comme un cadavre,  ct du corps de Capitaine.

Ce fut seulement huit jours aprs que Minette, couche dans un lit blanc
 l'hpital Saint-Louis, s'veilla de son dlire. Une bonne religieuse,
la soeur Sainte-Thrse, assise  son chevet, semblait pier ce moment,
et se pencha vers elle avec sollicitude. Minette sentit en mme temps
une soif ardente et une horrible douleur dans sa tte, qu'assigeaient
 la fois tous ses souvenirs. Elle considrait avec tonnement la grande
salle o elle tait couche, ce parquet cir, ces nombreux lits
aux rideaux blancs, ces bassins de cuivre, ces hautes fentres, ces
infirmires allant et venant. La religieuse prit une mesure d'tain
place sur la table de nuit, remplit de tisane un gobelet et le tendit 
Minette, qui but avidement.

--Ah! s'cria-t-elle, o est ma mre?

Tout le sang qu'elle avait vu le jour du fatal vnement passa devant
ses yeux, et avant que soeur Sainte-Thrse et eu le temps de lui
rpondre, la fivre et le dlire l'avaient reprise. Elle fut encore
pendant quinze jours entre la vie et la mort. Le mdecin en chef la
soignait avec un zle extrme, quoiqu'il se ft aperu ds le premier
moment que, si la fivre pardonnait, la maladie de poitrine ne
pardonnerait pas. Enfin le mal cda, et on put enlever la glace que
Minette avait sur la tte, jour et nuit. Peu  peu le sentiment lui
revint; mais elle tait si ple qu'elle faisait peine  voir, si faible
qu'elle pouvait  peine articuler une parole, et elle toussait sans
relche. On tait alors en fvrier, et aprs l'avoir sauve de la
maladie aigu, le mdecin dclarait qu'en supposant les chances les plus
heureuses, Minette ne vivrait plus six mois plus tard. Aussi la bonne
soeur qu'elle avait intresse voyait-elle surtout non pas un corps 
sauver, mais une me. Toutes les paroles chappes au dlire de Minette,
l'avaient non-seulement tonne, mais alarme. En effet, la jeune fille
priait les fes de sauver son pre et sa mre; elle se plaignait des
sortilges qui passaient sur eux et qui les rendaient mchants; elle
embrassait son talisman en invoquant Couturier et madame Paul! Soeur
Sainte-Thrse pensa d'abord que c'taient l des paroles incohrentes,
produites seulement par une folie passagre; mais en remarquant chez sa
petite malade la persistance avec laquelle revenaient les mmes ides
exprimes de la mme faon, elle se prit  craindre que Minette n'et
reu aucune ducation religieuse, et se promit d'amener  Dieu, si elle
pouvait, cette pauvre brebis gare.

Minette approchait assez de son rtablissement pour pouvoir supporter
une motion; mais le mdecin avait recommand avec une extrme svrit
de ne lui jamais faire savoir comment sa mre tait morte, insistant sur
ce point qu'une rvlation pareille la tuerait  l'instant. La premire
fois qu'elle fit sa question habituelle, en demandant o taient ses
parents, la soeur la regarda avec une commisration profonde.

--Hlas, mon enfant, dit-elle, vous ne devez plus les revoir qu'au ciel!

--Au ciel! murmura Minette. Mais pourquoi ma mre tait-elle ainsi
tendue contre la fentre, les cheveux dnous? Pourquoi mon pre
tait-il couch dans la cour au milieu du verglas? Pourquoi cette foule
criait-elle? Et qui les a conduits au ciel; pourquoi y sont-ils monts
sans moi?

--Mon enfant, rpondit la religieuse stupfaite, Dieu nous y rappelle
quand il lui plat, et nous ne pouvons que nous soumettre  ses dcrets.

--Dieu! rpta Minette avec tonnement. Puis elle ajouta: Ah! sans doute
quelque mauvais sort les tourmente, mais si je pouvais voir ma chre fe
Paul, elle les dlivrerait, allez! et s'ils sont vraiment dans le ciel,
elle m'y mnerait avec elle! Oui, voyez-vous, quand mme il faudrait
traverser les forts pleines de dmons! elle tendrait sa baguette,
et elle rallumerait la lumire des toiles! Et lui, lui, madame, il
la dfendrait bien contre les enchanteurs! Et puis, tenez, j'ai un
talisman!

Et Minette, cartant sa chemise, montrait l'amulette qu'elle avait
au cou. Puis, apercevant le chapelet de soeur Sainte-Thrse, auquel
pendait un crucifix de cuivre.

--Ah! dit-elle, est-ce aussi un talisman que vous avez l?

--Eh quoi, s'cria la soeur tout effraye, ne connaissez-vous pas
l'image du Sauveur, de celui qui est mort sur la croix pour racheter les
pchs des hommes?

Soeur Sainte-Thrse, avec une pit fervente, sut apitoyer sur le sort
de la jeune fille qu'on avait dshrite du pain de l'me le vnrable
aumnier de l'hpital Saint-Louis. Il voulut parler  Minette qui
se levait dj et commenait  pouvoir marcher hors de la salle. En
quelques conversations d'une simplicit et d'une lvation angliques,
il essaya de lui faire entrevoir les mystres de la religion. Minette
coutait avec enthousiasme tous les rcits de ce digne homme qui se
sentait surpris de trouver dans une enfant idoltre une me toute
chrtienne et pleine de vertus. Elle s'attendrissait partout avec le
prtre, son coeur agonisait au jardin des Olives, et elle pleurait
avec les saintes femmes sur les pieds sanglants du Christ; mais, hlas!
jamais elle ne put concevoir la vrit des histoires divines, et cesser
de les confondre avec les fictions de la posie. La lumire avait
pntr dans son esprit sans en chasser les folles visions; aussi celui
qui voulait tre son pre spirituel attendait-il que ces tnbres se
furent dissipes pour verser sur le front de Minette l'eau sainte du
baptme. La jeune fille tait devenue chre aux religieuses par son
inaltrable douceur. Elle avait demand les objets ncessaires pour
broder, et pendant les deux mois qu'elle passa encore  l'hospice,
elle acheva une nappe d'autel qui excitait l'admiration de ces pieuses
filles.

Si leurs voeux et ceux de l'aumnier avaient pu tre exaucs, Minette
serait entre dans une maison religieuse pour y passer le temps
ncessaire  son ducation chrtienne. Mais comme Capitaine n'avait
survcu que quelques heures  sa chute, le sort de Minette avait d tre
immdiatement fix. Le directeur de la Gat avait obtenu qu'elle restt
au thtre en vertu de l'engagement sign pour elle par sa mre; et, 
dfaut de tous parents, on lui avait donn pour tuteur M. Lefvre, le
mari de la brodeuse qui demeurait dans la maison rue de la Tour. Lui
et sa femme vinrent plusieurs fois voir Minette en lui apportant des
friandises et des fleurs, et enfin, comme elle tait tout  fait gurie
de sa fivre, M. Lefvre, aprs avoir pris l'avis du mdecin, se dcida
 emmener sa pupille. Soeur Sainte-Thrse voulut expliquer  l'artisan
qu'il ferait une oeuvre mritoire en facilitant  la jeune fille
les moyens de continuer  s'instruire des vrits religieuses, et
de recevoir les sacrements. Mais aux premiers mots que lui rpondit
Lefvre, elle comprit qu'elle devait renoncer  l'espoir de convaincre
ce brave homme, profondment voltairien. Minette aurait ressenti un
cuisant chagrin en disant adieu aux bonnes soeurs, et en quittant la
triste et grande maison o, pour la premire fois de sa vie, elle avait
trouv le calme, si elle avait pu croire  la mort de ses parents, mais
rien ne l'avait persuade. Avant le jour o elle s'tait vanouie sur
le corps de son pre, elle n'avait jamais vu la mort, et ce mot affreux
n'avait aucune signification pour elle. Comme le seul livre qu'elle
avait lu, comme les feries dans lesquelles elle vivait au thtre, les
paroles du prtre, qu'elle n'avait que vaguement comprises, lui avaient
enseign que toutes les preuves sont passagres. Rien ne pouvait lui
ter de l'ide qu'elle reverrait ses parents, non pas tels qu'elle
les avait laisss, mais redevenus bons et aimants, pareils enfin  ces
personnages des drames qui dpouillent tout  coup les haillons du vice
et de la misre, pour apparatre souriants, tincelants de beaut et de
jeunesse, et le coeur plein de joie.

--Mais, disait-elle au prtre, ne m'assuriez-vous pas que ceux qui
sont morts se relveront pour goter d'ternelles dlices? Eh bien! si
quelque bon gnie a eu piti d'eux, peut-tre m'attendent-ils maintenant
pour me faire partager leur bonheur?

N'ayant pu comprendre ni la mort ni la vie future, elle appliquait 
notre vie terrestre toutes les diverses esprances de rsurrection et
d'existence purifie qui nous donnent la force de supporter tous les
maux. De mme, elle prenait dans un sens purement matriel les saintes
paroles qui nous montrent l'humilit et la rsignation comme les plus
puissantes de toutes les armes; aussi avait-elle hte de revoir madame
Paul, de qui sa superstition faisait un vritable ange du ciel. Elle ne
savait pas que, pour porter le glaive  la main et la flamme au front,
les mes angliques doivent avoir laiss  la terre leur dpouille
mortelle. Elle croyait que sa bonne fe calmerait le feu qui lui brlait
la poitrine, puis, qu'elle la prendrait dans ses bras et la porterait
jusqu'au pays inconnu o l'attendaient les baisers de sa mre. Les
nuages et les flots obiraient, les rochers s'entr'ouvriraient pour
laisser passer la belle enchanteresse. Et puis Minette rvait aussi
de le retrouver, lui  qui elle s'tait donne, en tout ce qu'elle
connaissait d'elle-mme, lui aux pieds de qui elle aurait voulu verser
en une fois, comme le parfum d'un vase, tout le trsor de sa dlicate
jeunesse.

Soeur Sainte-Thrse craignait beaucoup pour elle l'impression que lui
ferait la vue des vtements de deuil, modestes, mais trs-convenables,
qu'on lui avait apports. Elle n'avait voulu les lui montrer qu'au
dernier moment, mais, ce moment venu, il fallait bien que Minette les
mit pour sortir. Quoi que la bonne soeur et suppos, les paroles de
l'enfant furent bien autrement navrantes.

--Oh! la belle robe! c'est pour moi? s'cria-t-elle avec admiration.
La pauvre petite ne savait pas ce que c'est que de porter le deuil;
jusqu'alors on l'avait affuble de si misrables haillons, que la vue
d'une robe de mrinos noir, d'un col et d'un bonnet en crpe noir ne
l'attristait pas! Elle ne s'tait pas figur qu'elle ne possderait
jamais, en dehors du thtre, bien entendu, une aussi riche toilette!
Elle embrassa mille fois soeur Sainte-Thrse en lui disant adieu, et
celle-ci lui donna un petit crucifix de cuivre pareil  celui qu'elle
portait elle-mme  son chapelet.

--O ma chre fille, lui dit-elle en la serrant dans ses bras et en lui
tendant l'image du Christ; voil le vritable talisman, le seul qui
gurisse toutes les angoisses!

Une dernire fois encore, Minette tendit son front  la bonne soeur, et
elle partit avec M. Lefvre. Une demi-heure aprs, elle tait de
retour dans la maison o s'tait coule sa triste enfance. Elle eut un
serrement de coeur devant la porte du logement qu'elle avait habit
avec ses parents, et demanda  M. Lefvre la permission d'y entrer pour
revoir les objets au milieu desquels elle avait vcu.

--Ma pauvre enfant, lui dit l'ouvrier, j'y consentirais bien volontiers,
mais aucun de ces objets-l n'existe plus, pour toi du moins. A la mort
de tes parents, il a fallu vendre leurs meubles pour payer les dettes
qu'ils avaient laisses.

--Ah! dit Minette avec l'accent d'un vif regret.

--Ma foi oui, continua Lefvre, on a mis un criteau, et le logement a
t lou tout de suite: tiens,  un acteur de ton thtre, je crois, un
chauve, pas jeune!

Certes, lors mme qu'une fatalit invincible ne l'et pas pousse 
suivre sa destine, Minette n'aurait pas reconnu  ce portrait, exact
pourtant, _le beau Couturier_, l'idole de sa secrte passion.

--Ainsi, reprit-elle avec un air de doute, c'est bien vrai, mes parents
sont morts? C'est--dire, n'est-ce pas, que je ne les reverrai jamais?

--Hlas! dit Lefvre, tu n'as plus d'autre famille que nous, ni d'autre
maison que la ntre. Mais viens, ma femme t'attend.

Ils montrent les quelques marches et entrrent. Madame Lefvre vint
au-devant de Minette, qui fondit en pleurs, car, en voyant sa matresse
d'apprentissage, elle retrouva mille souvenirs de son enfance et de
sa mre. La brodeuse fit  Minette un excellent accueil, et lui montra
toute la bienveillance possible. Son mari avait tellement insist auprs
d'elle et auprs des ouvrires sur les recommandations du mdecin, qu'il
ne fut fait de prs ni de loin aucune allusion  l'vnement tragique
par lequel avait pri Adolphina. Madame Lefvre tait d'ailleurs une
trs-bonne femme, n'ayant qu'un seul dfaut, celui d'aimer l'argent avec
idoltrie; et encore cette passion tait-elle excusable chez elle, car
elle avait deux fils, pour lesquels elle rvait un bel avenir; aussi
comprenait-on la rapacit avec laquelle elle essayait d'entasser un
trsor sou  sou.

--Ma petite, dit-elle  Minette, ici tu ne rouleras pas sur l'or, mais
du moins tu ne seras ni injurie ni battue. Tu auras pour te nipper
tes petits appointements du thtre, dont tu disposeras  ta guise. En
attendant, voici un peu d'argent qui te revient sur la vente. Tu es si
habile ouvrire, que ton travail chez nous suffira  ton entretien et 
ta nourriture; mais, dame! il faudra piocher ferme.

Le logement, situ au quatrime tage, tait trop exigu pour qu'il
ft possible d'y coucher une personne de plus. Lefvre avait donc lou
au-dessus, au cinquime, une toute petite mansarde dans laquelle il
avait mis un lit de fer et une petite commode antique. Madame Lefvre
prit Minette par la main, et la mena voir cette chambre qui devait tre
la sienne, puis elle lui donna la libert d'aller au thtre. C'tait
justement l'heure de la rptition. Minette entra au foyer, o on
s'empressa autour d'elle avec tout le respect inspir par son malheur.
Son premier regard tomba sur Couturier, un nuage passa devant ses yeux,
et elle s'vanouit presque. Madame Paul la prit sur ses genoux, et la
rchauffa  force de baisers.

--Ah! chre Paul, dit la jeune fille, n'est-ce pas que je reverrai ma
mre? N'est-ce pas que tu me conduiras vers elle?

--Oui, oui, mon enfant, rpondit l'actrice.

--Bientt, n'est-ce pas, tu me le promets?

--Oui, bientt, je te le jure.

En prononant ces derniers mots, madame Paul pouvait  peine cacher
l'motion qui faisait trembler sa voix. Car elle venait de regarder
Minette, si ple et de nouveau si amaigrie, et elle se disait que
bientt, en effet, la pauvre enfant serait prs de sa mre.

Le directeur vint aussi parler affectueusement  Minette.

--Ma chre petite, lui dit-il, tu auras au moins quinze jours de
libert, et je suis heureux que tu puisses les consacrer  ta douleur.
Soigne-toi et repose-toi bien pendant ce peu de temps-l! J'aurais voulu
t'en laisser davantage, mais c'est impossible. Je donne une grande pice
pour laquelle tu m'es indispensable, et o tu joueras pour la premire
fois le rle de jeune fille. Je veux que tu y sois charmante, et ta
bonne amie que voil m'a promis de t'aider de ses conseils.--Tout en
rougissant, Minette remercia de son mieux, et madame Paul, qui n'avait
plus affaire au thtre, voulut la reconduire elle-mme. Elles sortirent
donc sans que Couturier pt adresser un mot  Minette, mais il avait
vu l'vanouissement de la jeune fille caus par sa seule prsence; il
touffait de joie et d'orgueil. Il se mit  marcher avec agitation dans
le foyer, en passant fivreusement ses mains dans ses rares cheveux.

--Tiens, lui dit un de ses camarades, qu'as-tu donc, _le beau
Couturier_! Est-ce que tu mdites un crime?

--Oh? dit l'amoureux en souriant avec l'adorable fatuit qui avait fait
sa gloire, je mdite toujours un crime!

Il faisait un beau soleil, quoique l'air ft encore froid; on tait au
milieu d'avril. Madame Paul monta dans un fiacre avec Minette, et la
conduisit au cimetire. Elle savait, elle, comme il fallait parler  cet
enfant pour ne pas heurter les illusions qui la consolaient. Elle fit
ce que le prtre n'avait pas pu faire; elle fit comprendre  Minette,
autant que cela tait possible, l'ide de la mort et l'ide de l'me.
Elles taient arrives devant la croix de bois qui indiquait la tombe
d'Adolphina.

--Ainsi, dit Minette, en rpondant  madame Paul et en montrant la terre
 ses pieds avec un geste d'effroi, ma mre n'est pas l, n'est-ce pas?

--Non, dit l'actrice; mais puisque tu sais maintenant des prires,
c'est ici que tu prieras pour elle. Mais, jamais seule! Nous y viendrons
ensemble!

--Oui, rpondit Minette.

Madame Paul bnit alors les circonstances qui avaient laiss cette jeune
me s'garer dans un monde tout idal, car, grce  cette ignorance
de tout, Minette, qui avait si peu de temps  vivre, ne saurait jamais
qu'elle tait la fille d'un criminel. Elle s'agenouilla sur la terre
humide, et fit une courte prire. Minette l'imita. Puis elles partirent,
et, aprs avoir cordialement embrass sa protge, madame Paul la quitta
seulement  la porte de madame Lefvre.

--Cher trsor, dit-elle, puisque tu m'appelles ta bonne fe, ne m'oublie
jamais quand tu auras du chagrin.

--Oh! murmura Minette, jamais! Quand je souffrirai trop, je me mettrai
 genoux, et je t'appellerai. Je suis bien sre que tu sauras toujours
venir  mon secours!

Et elle entra dans la maison, tandis que madame Paul lui envoyait pour
dernire consolation son charmant sourire.

Et maintenant, avant d'crire les dernires lignes de cette histoire
(car le dnoment en fut trop horrible pour ne pas devoir tre racont
en quelques mots), j'ai besoin de rappeler au lecteur que c'est la
ralit elle-mme qui nous montre certaines existences voues tout
entires  une infortune immrite et implacable. N'est-ce pas l
l'irrfutable argument que Dieu nous donne pour prouver que tout ne
finit pas  la tombe! Ce qu'avait souffert jusqu'alors la jeune fille
que je tche de faire revivre n'tait rien auprs de ce qui lui restait
 endurer, car elle devait mourir comme elle avait vcu, martyre.

Encore toute tremblante pour ainsi dire du coup qui avait failli la
briser, trouble par les souvenirs qui abondaient dans sa tte brlante,
agite par les mille ides confuses qui s'y pressaient au milieu des
rves et voulaient ouvrir leurs ailes encore captives, affaiblie par le
mal qui la tuait, exalte par l'amour tyrannique qui s'tait empar
de tout son tre, Minette s'tait remise  sa vie laborieuse, et
travaillait avec un acharnement qui aurait satisfait une matresse plus
exigeante encore que madame Lefvre. Pendant tout le jour, elle brodait
avec cette activit fbrile qui endort la pense, et, ne voulant songer
 rien, elle s'absorbait dans cette tche, qui, heureusement, demandait
assez d'application et d'attention dlicate pour endormir son me. Elle
avait beau s'apercevoir que sa force la trahissait, car,  peine leve,
elle sentait ses membres engourdis par la fatigue et luttait contre de
dvorantes envies de sommeil, elle avait beau retirer de ses lvres
son mouchoir, tach par de lgers filets de sang, elle persistait,
s'enivrant de la fatigue elle-mme, jusqu' ce que les feuillages et les
fleurs de sa broderie arrivassent  l'affoler et  lui faire perdre le
sentiment des choses extrieures. Ravie de cette application effrne,
madame Lefvre se montrait trs-bonne envers l'orpheline, car, les
intrts d'argent sauvegards, elle tait au demeurant, comme je l'ai
dit, la meilleure femme du monde. Pendant les repas, tout le monde tait
affectueux pour Minette, et le soir, on lui laissait la meilleure place
prs de la lampe. La journe finie, elle montait  sa petite mansarde,
engourdie par la lassitude, s'agenouillait devant son crucifix de
cuivre en rcitant les prires que l'aumnier de Saint-Louis lui avait
apprises, et s'endormait de ce sommeil des malades que peuplent
des songes accablants. C'est alors que tous les prestiges de ferie
apparaissaient devant elle en se mlant d'une faon douloureuse 
sa propre histoire, et chaque nuit le mme rve venait la jeter dans
l'pouvante. Aprs avoir travers mille embches, avoir chapp 
la dent des lions et aux malfices des gnies cachs dans les noires
forts, aprs avoir atteint le rivage sauveur malgr la fureur des flots
battus par la tempte, aprs tre sortie vivante des flammes dbordes,
elle arrivait enfin dans une clairire sauvage o la pluie tombait 
torrents et o flamboyaient les clairs. L, son pre tait couch,
comme elle l'avait vu, sans mouvement. A ct de lui Adolphina, le
visage sanglant, les cheveux pars, tournait vers Minette ses yeux
teints. Des monstres aux gueules enflammes, aux dents menaantes,
allaient s'lancer vers eux pour les dchirer. En vain Couturier,
couvert d'une armure d'or, agitait son pe pour les mettre en fuite;
en vain madame Paul, accourue dans les airs sur une nue tincelante,
tendait sa main protectrice; les parents de Minette ne pouvaient tre
sauvs que par elle, car elle seule possdait le talisman qui pouvait
mettre en fuite les visions infernales.

Ce talisman, c'tait l'amulette que lui avait donne madame Paul.

Mais au moment o elle voulait y porter la main, une femme que Minette
revoyait chaque nuit avec les mmes traits, se dressait devant elle,
et, la glaant de frayeur, la forait  rester immobile. Alors elle
s'veillait, les yeux rouges, le gosier brlant, et comme touffe. Mme
aprs qu'elle avait ouvert sa fentre, il se passait cinq ou six minutes
avant qu'elle pt respirer avec libert, et alors elle toussait si
longtemps que parfois elle tombait inanime sur le bord de sa couchette.
La femme que Minette voyait ainsi tait belle, mais de cette beaut
cruelle et funbre que nous attribuons aux divinits farouches. Sa haute
taille, sa pleur, ses yeux et ses cheveux noirs comme la nuit, ses
lvres menaantes, ses mains et ses bras blancs comme un linge, la
faisaient ressembler  ces magiciennes qui composent leurs philtres aux
mouvantes clarts de la lune.

Quand Minette n'tait pas obsde par ce rve, alors c'en taient
d'autres encore plus sinistres, dans lesquels cette ennemie inconnue la
poursuivait toujours. Tantt elle enfonait un couteau dans la poitrine
de la jeune fille, qui sentait le froid de l'acier; tantt elle laissait
chapper de sa main un serpent qui se glissait dans le sein de Minette
et lui mordait le coeur. Minette torturait sa mmoire pour se rappeler
quelle tait la personne dont le spectre la tourmentait ainsi, et ses
efforts restaient toujours inutiles, car en effet elle n'avait jamais
vu cette femme. Mais quand le drame de leur vie se presse vers son
dnouement, les mes exaltes reoivent presque toujours le don de voir
dans un avenir prochain, soudainement clair par des pressentiments
funestes. Voici comment ceux de Minette se ralisrent.

Elle quittait ses htes et remontait chez elle vers dix heures. Un soir
d'orage, que le vent souillait avec force, elle eut tellement peur dans
sa chambre qu'elle eut envie de redescendre chez madame Lefvre; mais
elle recula  l'ide de l'veiller. N'osant pas non plus se coucher,
elle se mit  travailler  une broderie commence, sans faire un
mouvement et sans lever les yeux. Plus le temps s'coulait, plus son
malaise augmentait, car ses songes taient devenus cette fois des
hallucinations qui la tourmentaient mme dans la veille. Aussi
s'aperut-elle avec un vritable dsespoir que sa bougie finissait et
qu'elle allait rester plonge dans l'obscurit. Elle rsolut alors
de descendre dans la rue, quoiqu'il ft prs de minuit, pour acheter
elle-mme d'autres bougies, et elle y courut avec le courage fivreux
que donne pour un instant l'excessive frayeur. Comme elle remontait
l'escalier, en passant sur le carr du troisime tage, une habitude
invincible lui fit tourner les yeux vers la porte du logement qu'elle
avait habit avec ses parents. Il y avait de la lumire dans ce
logement, dont la porte tait entr'ouverte, et Minette aperut 
l'entre de la premire pice, Couturier, qui l'appelait par un geste
silencieux. Sans plus rflchir que l'oiseau fascin, elle courut vers
son amant. La lumire tait dj teinte. La porte se referma, Minette,
enlace par les bras de Couturier, retrouva l'impression poignante que
lui avait cause au thtre le premier baiser qu'elle avait reu, et
dont elle avait failli mourir.

Elle s'tait donne comme se donne une vierge amoureuse, sans calcul,
sans regret, sans lutte possible. Pendant les premiers jours de cette
liaison, il lui semblait qu'elle venait de natre, tant elle tait
heureuse! Quelques instants avant l'heure o Couturier rentrait du
thtre, elle descendait chez lui en retenant son souffle. Les minutes
lui semblaient des sicles; elle se jetait au cou de son amant comme
s'il lui et apport la vie, et il lui jouait si bien la comdie de
la passion qu'elle se croyait adore. Mais, qui ne le devine? bientt
Minette subit le sort des pauvres cratures lies  des hommes sans
coeur; elle ne fut plus qu'une victime et un objet ddaign. Elle
retrouva avec horreur l'image de son pre dans le misrable toujours
ivre et furieux qu'elle ne pouvait s'empcher d'aimer. Presque toujours,
elle remontait chez elle le matin glace et mourante, les yeux perdus,
aprs avoir attendu inutilement toute la nuit Couturier, qui n'tait pas
rentr. Il ne la voyait plus que pendant quelques instants,  de rares
intervalles, pour la brutaliser et lui voler le peu d'argent qu'elle
possdait. Il lui avoua mme cyniquement qu'il avait un autre amour, et
poussa la cruaut jusqu' se faire parer par Minette elle-mme, quand il
allait voir la femme pour qui il l'avait abandonne. Madame Lefvre ne
tarda pas  s'apercevoir de l'intelligence de sa pupille avec Couturier;
mais pousse par son avarice, qui l'engageait  ne pas perdre sa
meilleure ouvrire, elle ne dit rien. Seulement, elle manifesta ds lors
 Minette autant de haine qu'elle lui avait jusque-l montr d'amiti,
et l'accabla de travail sans vouloir remarquer l'puisement de ses
forces. Arrive  la suprme srnit du dsespoir, Minette qui crachait
le sang et sentait son courage s'vanouir tout  fait, s'lanait en
ide vers la rgion o elle devait retrouver sa mre, et ne vivait plus
que par ses aspirations ardentes.

C'est alors qu'elle reut, avec un petit mot aimable du directeur de la
Gat, un bulletin de rptition pour la pice nouvelle. L'ouvrage tait
prt, car il avait t mont et mis en scne pendant que Minette tait
 l'hpital. On devait reprendre les rptitions pendant une huitaine
de jours seulement, tant pour elle que pour une actrice nouvellement
engage, nomme Bambinelli. Cette Italienne arrivait de Marseille,
prcde d'une grande rputation  plus d'un titre, car elle s'tait
enfuie de Milan quelques annes plus tt, sous l'accusation d'avoir
empoisonn un officier autrichien. Lorsqu'en la voyant, Minette reconnut
la menaante beaut qui avait si cruellement dsol ses rves, elle
comprit qu'il allait se passer quelque chose de terrible, car la
Bambinelli tait la nouvelle matresse de Couturier. Aux regards pleins
de haine que cette femme lui jeta d'abord, la jeune fille se sentit
perdue. Elle jouait le rle de l'hrone dont la destine se dbattait
entre la bonne et la mauvaise fe, madame Paul et la Bambinelli!
Celle-ci, qui savait avoir eu Minette pour rivale, car Couturier avait
habilement fait valoir son prtendu sacrifice, la traitait avec le
ddain le plus insultant, et semblait rellement lui adresser les
menaces et les injures que contenait son rle. Parfois ses regards et
ses gestes causaient  Minette un tel malaise qu'elle fondait en larmes,
et se jetait dans les bras de son amie, qui seule avait le don de la
consoler.

Il y avait dans la nouvelle ferie un _vol_ assez dangereux; on imposait
alors aux actrices des petits thtres ces exercices prilleux que les
danseuses et les mimes excutent seuls aujourd'hui. Cette fois encore,
Minette devait traverser le thtre  une trs-grande hauteur, suspendue
par des fils de fer. Chaque fois que cela fut essay, elle ressentit
malgr elle un effroi inconnu, car il lui semblait que les yeux de son
ennemie l'attiraient en bas, et devaient la prcipiter. Mais la
prsence de madame Paul la rassurait. Pourtant le soir de la premire
reprsentation arriv (aprs une belle journe de mai), le coeur
lui manqua  ce moment. Elle ne put trouver madame Paul qui tait
malheureusement occupe  un changement de costume et se vit
ddaigneusement toise par Couturier qui passait dans les coulisses.
Elle alla  lui.

--Je t'en supplie, embrasse-moi, lui dit-elle en lui prenant la main
dans ses petites mains, et avec une expression qui et fait pleurer les
anges.

Comme le machiniste Simon venait accrocher les fils de fer  la ceinture
de cuir cache sous sa robe, Minette crut voir un regard affreux chang
entre lui et la Bambinelli. Involontairement, elle ferma les yeux en
entendant la rplique qui prcdait son apparition arienne. Il se fit
un bruit pouvantable, et il sembla  tous les spectateurs que pendant
une seconde il avait fait nuit dans la salle. Les anciens habitus du
boulevard se rappellent encore ce sinistre vnement arriv en 1829 et
l'horreur qu'il excita. Les fils de fer s'taient rompus; Minette tait
brise, morte sur les planches. Le sort de cette Psych inconnue ne
fut-il pas celui de la Posie ignorante d'elle-mme, toujours assassine
par les violences brutales de la vie?




                              SYLVANIE


Il y a aux portes de Paris,  Villeneuve-Saint-Georges, de beaux
paysages au milieu desquels la Seine se droule si blanche et si limpide
qu'on la prendrait pour la Loire, et sur les bords enchants du fleuve,
des chteaux si paisibles et si bien entours de parcs touffus, qu'on
les croirait ensevelis dans les solitudes fodales de l'Allier ou du
Berry.

Par une chaude soire de mai, o le soleil noyait d'or toute la
campagne, au fond d'une de ces retraites quasi-royales que le voyageur
admire en passant, deux personnes taient runies dans un petit salon
situ au premier tage et donnant sur le parc assombri par les masses
bleutres des arbres sculaires.

L'une de ces deux personnes tait une femme de trente-cinq ans,
encore belle, qui, depuis quelques instants dj, semblait lutter
silencieusement contre l'obsession d'une crainte amre.

Par intervalles, elle jetait de longs regards pleins de tendresse et de
mlancolie sur Raoul de Crhange, son fils, beau jeune homme de dix-huit
ans  peine, qui, assis les bras nus devant un petit piano moderne,
promenait avec distraction ses doigts sur le clavier, et semblait trahir
ses penses intimes par des mlodies confuses et inacheves. On voyait
que madame de Crhange avait d tre d'une beaut parfaite. Elle tait
brune; ses traits fins et arrts, ses cheveux abondants, ses grands
cils, sa lvre suprieure lgrement estompe, sa bouche rouge comme une
fleur, ses dents blanches, et deux ou trois signes noirs jets au
hasard sur ses joues comme les mouches du XVIIIe sicle, tout en elle
contribuait  rpandre ce charme infini qui mane des femmes brunes,
quand l'expression de leur visage n'est pas trop dure ou trop sensuelle.
On ne pouvait pas mme reprocher  cet ensemble harmonieux le lger
embonpoint amen par l'ge; car il aidait encore  faire ressortir, par
une heureuse opposition, les extrmits finement attaches et la grce
calme des mouvements.

Raoul de Crhange tait le portrait exact de sa mre, que cette
ressemblance rendait justement orgueilleuse. Seulement, la bouche de
Raoul avait les extrmits plus spirituelles, ses yeux jetaient plus de
flammes, son front tait plus large et plus dvelopp, et ses cheveux
pars taient de cette belle nuance d'un blond fonc que tous les
peuples nous envient.

Fille unique et dernire hritire d'une famille riche et noble,
mademoiselle Nomi de Geffr avait pous  quinze ans, par amour, un
jeune homme beau, riche et noble comme elle. Deux ans aprs, aux plus
belles heures de cette union charmante, M. de Crhange tait mort,
enlev tout  coup par une maladie cruelle. Dsormais inconsolable,
madame de Crhange avait concentr sur Raoul toute sa tendresse et
n'avait vcu que pour lui. Comme tous les enfants bien ns, il tait
dj un enfant accompli. Il grandit sans aucune de ces timidits
farouches et de ces demi-misres qui courbent le front des jeunes hommes
de ce temps. A seize ans, Raoul tait un homme fait, heureux, fort,
croyant  tout, aimant la vie, montant les chevaux les plus fougueux,
tirant l'pe comme un vaillant, et comprenant tous les arts dans leur
plus dlicate essence.

Mais, depuis prs d'une anne, un grand changement s'tait manifest
dans ce caractre si insoucieux. Tout  coup, Raoul tait devenu sombre
et taciturne; il se plongeait dans de longues rveries et ngligeait
tous les exercices du corps. De l venaient la tristesse et le chagrin
de madame de Crhange, qui d'avance tremblait pour sa chre idole, et
n'osait plus se sentir heureuse. C'est l ce qui lui faisait pier avec
une sollicitude inquite la rverie de son fils au moment o nous avons
commenc ce rcit.

Bientt les doigts distraits de Raoul cessrent de faire rsonner les
touches du piano. Le jeune homme laissa tomber les bras le long de
son corps, et, les yeux fixs au ciel, s'absorba longtemps dans la
contemplation muette des splendeurs du soleil couchant. Sa mre se leva
de son fauteuil sans que Raoul dtournt les yeux, et vint prendre une
de ses mains, qu'elle tint dans les siennes.--Raoul! dit-elle, d'une
voix douce.

Le jeune homme s'veilla comme d'un songe et baisa avec effusion les
mains de sa mre. Madame de Crhange se rassit, et quand son fils se fut
pos  ses pieds, sur un petit tabouret de tapisserie, elle jeta sur
lui un regard plein de ces trsors d'affection qui devraient dsarmer
le sort, puis elle parut faire un grand effort sur elle-mme, et enfin,
elle parla:--Raoul, dit-elle, tu sais combien je respecte ta libert.
Je ne veux avoir des mres que la tendresse. Mais ne dois-je pas aussi
partager tes peines, moi qui t'ai d toutes mes joies?

Et en parlant ainsi, madame de Crhange priait si bien, avec le regard
et la voix, qu'elle tait irrsistible. Elle continua.--L'amour,
n'est-ce pas?

--Oui, rpondit le jeune homme d'une voix altre. Oh! ma mre! ma mre!
ajouta-t-il avec des sanglots, ayez piti de moi! si vous saviez comme
je souffre!

Raoul semblait prs de succomber  son motion, ses yeux secs le
brlaient. Mais enfin, il put pleurer; il baissa la tte et versa des
torrents de larmes. Quand il revint  lui, il appuya son front dans ses
deux mains, et s'cria au milieu de ses sanglots:

--Sylvanie! Sylvanie!

Madame de Crhange prit la tte de Raoul dans ses mains, et  plusieurs
reprises lui baisa le front avec une terreur folle.

--Malheureux enfant! s'cria-t-elle. Madame de Lillers? Ah! mieux
vaudrait une courtisane! elle n'a pas de coeur!

Madame de Crhange n'osait rien dire pour consoler Raoul; elle voulut du
moins pleurer avec son fils. Elle pleurait et leurs larmes se mlaient
dans le silence.

On frappa  la porte. C'tait Julien de Chantenay, le meilleur ami de
Raoul de Crhange et de sa mre. Raoul essuya ses larmes et s'enfuit
prcipitamment.

--Julien, Julien, dit madame de Crhange, voyez mon pauvre enfant; oh!
comme il est malheureux! il aime... O Julien, savez-vous qui? Sylvanie
de Lillers! allez le consoler, n'est-ce pas? Il faut qu'il vous dise
tout. Oh! il ne refusera pas, j'en suis sr, il vous aime tant!

--Hlas! madame, rpondit Julien, vous rveillez toutes mes craintes.
Notre pauvre Raoul est perdu. Vous connaissez madame de Lillers; vous
savez son admirable beaut, sa pleur qui la fait ressembler  une
morte. Eh bien! jamais aucune motion n'a mis de roses sur ce visage
imprieux; ses dents sont des perles, mais elles n'ont jamais souri.
Ses yeux verts et profonds comme la mer ne s'animent jamais sous
l'arc inflexible de ses sourcils, et le vent lui-mme ne ride pas ses
magnifiques cheveux. Tout est mystre chez cette femme. Quand M. de
Lillers mourut,  la suite d'un duel toujours inexpliqu, la belle
Sylvanie n'a pas sourcill en voyant la tte sanglante et fracasse de
celui qui la rendait heureuse. Hlas! voil la femme que Raoul aime d'un
tel amour!

--Ah! qu'ai-je fait! s'cria madame de Crhange frappe d'une rflexion
soudaine, elle doit venir ici, elle! et c'est demain mme. O Julien,
j'ai pu ordonner une fte et inviter madame de Lillers, j'tais donc
folle! Mais non, certes, je ne veux pas voir cette crature maudite.
Grce au ciel, il est encore temps de prvenir ce nouveau malheur: je
vais crire!

--N'en faites rien, madame. Au point o en est venue la passion de ce
malheureux enfant, l'absence est funeste. La froideur de Sylvanie le
dchire, mais il meurt en ne la voyant pas.

--Mon Dieu! mon Dieu! s'cria encore madame de Crhange, vritablement
dsole et semblable  une Niob qui voit tomber son dernier enfant.

Julien descendit  la hte et se mit  chercher Raoul qui tait all
cacher sa profonde tristesse sous les pais massifs du parc. Il faisait
alors tout  fait nuit, et la lune argentait faiblement les contours des
feuillages dcoups.

Julien de Chantenay tait, dans toute la rigueur du mot, un gentilhomme.
Il terminait dignement une race illustre. Une entire conformit de
gots et d'ides l'avait rapproch de Raoul, auquel, malgr une assez
grande diffrence d'ge, il avait vou une amiti toute fraternelle.
Plus tard, quand il connut madame de Crhange, il ne put rsister aux
charmes de sa beaut et de son esprit, et en devint perdument amoureux.
Ce fut une de ces passions qui remplissent la vie et la brlent jusqu'au
dernier soupir. Mais Julien savait le coeur de madame de Crhange
ferm  tout amour; il ne parla jamais. La noble femme sut apprcier
ce silence et voua  Julien une amiti inaltrable. Au milieu de cette
famille de son choix, Julien de Chantenay vcut aussi heureux qu'on peut
l'tre avec une passion sans espoir, jusqu'au jour o une autre passion
plus fatale encore le fit trembler pour Raoul, qu'il chrissait comme
son seul ami, et aussi comme l'enfant d'une femme idoltre.

Raoul s'tait assis sur un vieux banc de pierre, humide et couvert de
mousse. Julien le prit par le bras et le ramena au chteau  pas lents.
Quand les deux jeunes gens furent rentrs et installs dans la chambre
de Raoul; quand les bougies brillrent dans les flambeaux d'argent,
et jetrent leurs vives lueurs sur la tenture de Perse aux fleurs
luxuriantes, Julien parla le premier, en posant ses pieds sur les
chenets polis o venait dj se mirer la flamme, car  la campagne on a
encore la bonne habitude de faire du feu toute l'anne.

--Raoul, dit-il, il faut te confier  nous; ta mre est dsole. Je
sais combien il en cote pour remonter le cours de ses espoirs et de
ses dsenchantements; mais il le faut. Ton coeur se brise et ne peut
contenir cet ennui qui le dborde. Dis-moi toutes tes folies, toutes tes
misres, bien patiemment, une  une, et je les couterai en frre; mon
coeur sera avec le tien. C'est une bien triste histoire, n'est-ce pas?

--Oh! bien triste en effet, dit Raoul, mais coute-la. Au fait, qui
pourrait me comprendre et me soulager, sinon vous deux, les deux seuls
tres qui m'aimiez? Pardonne-moi seulement le dsordre de mes souvenirs.

Tu connais Sylvanie; c'est chez ma mre, dans un bal, que je l'ai vue
pour la premire fois. Au milieu de toute cette gaze, de tout ce satin,
au milieu de ces fleurs, de ces perles, de ces diamants, de cette
lumire tumultueuse, qu'un bal parisien fait tourbillonner devant les
yeux lasss; au milieu de cet enivrement de parfums, de mains gantes,
de blanches paules, seule, madame de Lillers se dtachait comme une
figure pensive. En l'apercevant, je vis passer devant moi toutes nos
ides sur le calme et la majest de l'art antique. Jamais je n'avais vu
 un tre vivant une bouche aussi rigide; j'admirais surtout, avec une
sorte d'effroi, ces beaux cheveux fauves que tu lui connais, et qui ne
semblent pas appartenir  une mortelle: des cheveux de desse paenne
et de sainte extasie. Ds qu'elle parut, je sentis que ma volont tait
morte et mon me enchane. Toute la nuit, malgr moi-mme, mes yeux
furent attachs sur les siens.

trange femme! Elle tait vtue pour le bal; mais sa robe avait l'air
d'une chlamyde. Sur elle la gaze devenait pierre. On chantait et elle
chantait; on dansait et elle dansait: la valse l'entranait comme tout
le monde dans ses mille replis; mais au milieu de son chant, au milieu
de sa danse, elle semblait comme emprisonne dans les liens d'un rhythme
inflexible. C'tait une ode vivante. Quand sa voix se jouait dans les
mille difficults italiennes, on croyait, par moments,  son motion, et
son motion vous gagnait; mais on sentait bien vite qu'elle n'atteignait
les cordes des pleurs qu' force de prcision et de calcul, et on avait
honte d'tre mu. Chez elle, la voix, cette seconde me, n'tait qu'un
instrument bien rgl. A la fin du bal,  ce moment des yeux noys,
des fleurs brises, des mains furtives, je croyais parfois la voir
entrane, comme nous tous, par la musique, par ces dernires clarts
qui luttent avec le jour naissant, par ce magntisme de l'amour qui
circule dans les mains frmissantes; mais alors, elle excutait quelque
pas difficile avec une grce savante et ingnue, et en relevant la
tte, je retrouvais sur sa figure son invariable demi-sourire de nymphe
hroque.

Je te dpeins aujourd'hui cette femme comme elle est, Julien, mais non
comme je la vis alors. Ce jour-l, elle m'apparut comme une harmonie au
milieu de l'harmonie, comme la lumire dans la lumire, comme un chant
au milieu de mes rves potiques. Quelle qu'elle ft, je l'aimais avec
adoration. Depuis, je la revis tous les jours; le soir aux deux Opras,
o chacun la remarquait, l'adorait de loin, un large bouquet de lilas
blanc  la main en toute saison, penche au bord de sa loge dore,
semblable  une fleur d'albtre dans une coupe d'or; dans le jour,
malgr le peu de sympathie de ma mre pour madame de Lillers,
j'entranais ma mre chez elle. Enfin, quelquefois j'y allais seul. Nous
faisions de la musique ensemble. J'essayai de lui dire mon amour avec
la langue divine de Rossini et de Mozart. O folle Rosine! O Anna! O
Desdemone!

Elle tait tout cela pour moi; sa voix seule tait pour moi un
orchestre, une tragdie. Oh! comme j'entendais rsonner dans mon me les
harpes de la mlancolie et de la tristesse, les fltes et les
clairons de l'amour vainqueur! Julien! Julien! te dirai-je toutes mes
alternatives de triomphe et d'abattement! Mon amour tait toute ma vie,
il clatait dans ma voix, dans mes gestes, dans mes regards que je
ne pouvais matriser. Elle le lisait  livre ouvert. Moi aussi, il me
semblait parfois qu'elle laissait aller son me  cette douce pente; je
croyais entendre trembler sa voix; puis tout  coup elle redevenait la
statue implacable dont je t'ai parl et alors il me semblait avoir rv.

Quelquefois, quand j'arrivais, elle m'accueillait avec impatience, avec
amertume; elle m'avait attendu une heure  sa fentre comme une Elvire
dsole; je voulais me justifier et elle ne m'coutait plus; elle me
parlait de modes et de parures. J'tais  l'agonie. D'autres fois elle
avait oubli qu'elle m'attendait, elle me traitait comme un tranger, et
cependant elle me demandait compte de mes regards, de mes penses, et
je lui expliquais tout; je me justifiais, je lui appartenais comme un
esclave. Souvent elle se laissait entraner sur le terrain charmant
des causeries d'amour; alors il semblait qu'elle avait sur les lvres
quelque parole venue du coeur; puis elle s'arrtait tout  coup, comme
si elle avait oubli ce qu'elle allait dire. Elle me renvoyait avec
quelques brimborions, que sais-je? une fleur fane, un gant fltri,
un vieux ruban. J'tais fou alors. Et le lendemain je voyais quelque
sigisbe mal accroupi sur un mauvais cheval galoper prs de la calche
de Sylvanie; et elle lui rpondait avec toutes ses grces, elle tait
belle pour lui et ne semblait plus me connatre.

Je ne sais combien cela dura de temps; mais si cela avait dur un jour
de plus, je serais mort. Enfin un soir, un soir d't, je m'en souviens,
nous tions seuls, il faisait nuit; elle s'tait amuse pendant des
heures entires  me torturer avec ses jalousies feintes,  m'lever
sans cesse dans les cieux d'or de l'esprance pour me faire tomber aprs
dans les abmes sans fond du doute. Je n'y tenais plus, j'avais le coeur
bris, et je sentis tous les vagues bouillonnements de l'orgueil se
rvolter dans mon sein comme un ocan.

--Mais, madame, m'criai-je enfin avec pouvante, je ne vous ai rien
demand, moi!

--Mais, moi, je t'aime, Raoul! me dit-elle avec un grand cri.

Et j'tais dj  genoux, et elle tait dj prs de moi, ses deux mains
dans mes cheveux, ses deux yeux dans mon coeur. Oh! qu'elle tait belle
alors, Sylvanie! La chambre tait obscure; et pourtant Sylvanie, toute
radieuse, tait dans la lumire comme l'ange de Rembrandt!

Eh bien, Julien, te le dirai-je, malgr l'extase et le ravissement
qui m'inondaient, ce mot charmant qu'elle m'avait dit tout haut et la
premire, ne me fit pas tout le bien que j'aurais cru, quand je songeais
 ce double aveu comme  un bonheur inespr. Mais comme elle me
rassura! Comme elle avait bien l'esprit du coeur! Ce soir-l elle fut
tout amour; je me crus transfigur, et en la quittant il me sembla que
j'avais des ailes.

Eh bien! ds que l'air froid de la rue frappa mon front, tout l'difice
de mon bonheur s'croula comme un chteau de cartes. Tout changea
de forme  mes yeux; et  mesure que je me rappelais froidement la
dmarche, la voix, les mots de Sylvanie, je pus croire qu'elle avait
jou une scne d'amour.

C'est ainsi que je vivais dans des alternatives perptuelles
d'enivrement et de fureur.

Et quand elle se fut donne  moi, quand je fus son amant, il faut bien
dire ce mot-l, puisque tout finit par la ralit brutale, oh! c'est
alors que ce fut bien pis encore! Moi, sortant de ses bras, humide
encore de ses baisers, elle me traitait comme un laquais devant ses
laquais et devant ses complaisants aux visages de poupes! O honte! Elle
inventait des cruauts horribles sans aucun but,  propos de rien, des
chimres impossibles. Elle me reprochait d'embrasser ma mre. Si je lui
demandais humblement l'explication de quelque acte inou, elle semblait
d'abord vouloir dissiper mes craintes, puis elle me fermait la bouche
avec une de ces injures doucereuses et polies par lesquelles les femmes
exercent jusqu' l'abus la tyrannie de la faiblesse. Ou bien elle
s'garait dans une suite de mensonges si grossiers, de raisonnements si
diffus et si vides de sens, que je renonais  l'y suivre. Je cherchais
alors avec stupeur quels taient son but et sa pense, ce qu'elle
voulait et comment une femme ose agir de la sorte et vous dire de
semblables choses en face, sans rougir de honte; avec tout cela elle
tait pleine de charme et je l'adorais. Que dis-je? Je l'aime encore
comme au premier jour!  Julien!

Je me suis souvent demand, dans le silence de mes nuits sans sommeil,
comment, avec un noble coeur, on peut continuer  aimer une femme qui
vous hait, qui vous trompe, et qui ne dissimule ni ses haines ni ses
tromperies; une femme qui est spirituelle et ingnieuse comme les fes,
et qui a le courage de vous dire des inepties quand votre me saigne?
Pourtant cela est ainsi; je l'ai vu, je le vois, je le sens.

--Raoul, dit Julien, ne serait-ce pas parce que notre esprit et notre
coeur,  nous autres hommes, sont logiques, mme dans leurs passions
et dans leurs rveries, et veulent arriver logiquement  la solution de
tout problme? On prouve, n'est-ce pas? un dsir continu de s'expliquer
la cause de tant de paroles et d'actions niaisement cruelles et
audacieusement incohrentes. Le jour o l'on saurait ce qu'il y a dans
la pense d'une femme quand elle agit ainsi, ce jour-l on ne l'aimerait
plus; on n'aurait plus ni curiosit, ni haine, mais du mpris.

--Je le crois, dit Raoul tout pensif.

--Malheureusement, dit Julien, on ne le devinera jamais.

--Pourquoi?

--Les femmes l'ignorent elles-mmes; elles se font navement
criminelles. Faites tout entires de nerfs et de sensations, elles ne
peuvent vouloir le bien qu'en obissant  leur inspiration spontane
ou aux prceptes qu'on leur a enseigns. Le raisonnement les conduit
presque toujours  des paradoxes inhumains jusqu' la dmence.

Mais, ajouta Julien, ne nous perdons pas dans de vaines thories;
n'inventons pas  grand'peine des aphorismes cent fois plus cruels que
le souvenir lui-mme de la douleur. Malgr le mal que cela te fait,
continue le rcit de ces poignantes angoisses! Il me semble que
les coeurs vraiment bien placs deviennent meilleurs encore et
trs-indulgents en se ressouvenant  froid des mille tortures que leur a
infliges la jalousie.

--Oh! oui, reprit Raoul, qui de tout cela n'entendit qu'un mot, la
jalousie, c'tait mon mal! mal horrible que tout envenime. Oh! je sais
tout ce qu'on cherche, tout ce qu'on dcouvre, tout ce qu'on suppose
quand on est jaloux! les mots surpris, entendus  demi, les espionnages
suivis d'affreux remords, les lettres cachetes qu'on tourne et retourne
dans la main en cumant de rage, les nuits passes sous une fentre, les
pieds dans la boue; et les femmes qui _lui_ ressemblent et qu'on voit
pour _elle_ d'un bout  l'autre du boulevart, ou aux Champs-Elyses dans
une calche qui s'envole! J'ai compris toutes les hyperboles des
potes. J'tais, comme ils disent, jaloux de l'eau de son bain o mon
imagination faisait ondoyer prs de son beau corps une naade amoureuse;
j'tais jaloux du fruit vermeil que dchiquetaient ses dents d'ivoire;
jaloux de la brise qui vient soulever follement ses petits cheveux,
tendres comme un duvet, qui estompent les tempes et la nuque, et que le
peigne oublie. Quel tourment que la jalousie qui flaire, qui poursuit,
qui traque une proie invisible et qui cherche  dvorer, et qui ne sait
 quoi s'en prendre!

--Et quand on le sait, dit Julien, n'est-ce pas cent fois pis encore? Si
tu avais t jaloux de quelqu'un!

--Je l'ai t, reprit Raoul. Il y avait habituellement chez madame de
Lillers un jeune homme parfait, M. Armand de Bressoles, que j'ai aim
d'abord comme un frre. C'est un jeune officier de spahis, grave comme
les hommes qui ont souvent vu la mort de prs, et doux comme ceux qui
l'ont affronte gaiement. Son esprit, qu'il semble vouloir cacher, se
trahit par des lueurs exquises, et l'on rsisterait difficilement 
l'expression de loyaut virile qui anime son fier et mle visage. Nous
nous tions lis en quelques heures; notre rivalit nous spara pour
toujours.

Madame de Lillers me disait qu'elle devait souffrir les assiduits de M.
de Bressoles pour mieux cacher notre amour. J'ai su plus tard qu'elle
se servait d'une raison semblable pour expliquer  M. de Bressoles la
ncessit de ma prsence chez elle. Tous les deux nous cherchions
une certitude, nous n'osions aborder une explication, et nous nous
observions comme deux ennemis involontaires qui regrettent de ne pouvoir
s'aimer. Enfin, un matin que je sortais de l'htel de Lillers par la
petite porte des jardins (le soleil se levait, l'air tait embaum et
les oiseaux chantaient dlicieusement dans les branches), je vis appuy
contre un mur, ple, chevel, Armand de Bressoles, qui avait attendu
l toute une nuit pour voir ce qu'il voyait. Nous allmes chercher deux
amis communs que nous trouvmes encore couchs, et nous nous rendmes en
fiacre au bois de Vincennes. Armand tait si navr dj, si tremblant,
qu'il pouvait  peine tenir son pe. Aux premires passes, je
l'atteignis au-dessus du sein gauche, et il tomba. Oh! c'est alors
que je frissonnai d'horreur en voyant le linge ensanglant, les lvres
blanches, les doigts crisps de ce jeune homme si beau, qui gisait l,
par terre, comme un lys coup par une faucille.

Ds qu'Armand fut rtabli, nous nous prsentmes ensemble chez madame de
Lillers. Nous avions eu l'affreux courage de lire tous deux ensemble,
 haute voix, les lettres qu'elle nous avait crites  tous deux. Nous
nous attendions  des cris,  des pleurs,  d'incroyables feintes dont
notre ressentiment djouerait l'habilet.

Sylvanie nous reut en reine offense, froidement, dignement, avec l'air
candide d'une vierge et l'imperturbable aplomb d'une courtisane.
Elle sourit ddaigneusement de nos accusations, refusa tout  fait de
s'expliquer, et nous ferma la bouche avec de dtestables lieux-communs
qui ne se donnaient pas la peine d'tre adroits. Puis, elle sortit
majestueusement, en poussant une porte  deux battants avec un beau
geste tragique, nous laissant tous les deux irrits et confus comme des
coupables.

Eh bien! le crois-tu, aprs avoir laiss, tous les deux ensemble, dans
cette maison, notre bonheur dchir en lambeaux sous les pieds de
la mme femme, nous emes tous deux la lchet.... oh! qu'il faut de
courage! la lchet de retourner, chacun en nous cachant, chez cette
femme tant aime, et de l'aimer comme auparavant! Mais nous nous
redoutions comme deux complices, et le regard de l'un faisait rougir
l'autre comme un gant jet  la face! Enfin, je rsolus de m'arracher
dcidment  cette horrible vie, dans laquelle je me sentais devenir
envieux et lche. Je cessai de voir Sylvanie; je ne dcachetai aucune de
ses lettres; toutes ses instances furent vaines. De peur de succomber,
j'ai suivi ma mre ici; et c'est ici, seul avec moi-mme, que j'ai senti
quelle place ternelle cet amour a prise dans mon coeur. C'est ici que
j'ai rassembl tout mon courage pour tcher de l'touffer  jamais, et
qu' la suite de cette lutte si inutile, hlas! je suis tomb dans la
prostration o tu me vois! Ennui si implacable et si profond que je n'y
trouve d'autre remde que la mort! Et ma mre?

Raoul se tut. Et les deux amis gardrent un long silence, et tous deux
pensrent longtemps  cette triste histoire si vide d'vnements, mais
si pleine d'motions. Enfin, Julien voulut engager Raoul  prendre
un peu de sommeil; mais Raoul ne pouvait dormir. Jusqu'au matin ils
veillrent prs du feu, tantt pleurant tous les deux et parlant de
Sylvanie, tantt silencieux, se recueillant pour s'enivrer de lassitude
et pensant chacun  son rve envol.

Enfin, le jour parut. Julien voulut  tout prix distraire Raoul et
l'arracher  ses tristes proccupations. Il le dcida  faire une
promenade  cheval, et au bout de quelques instants, tous deux
galopaient bride abattue sur la route de Paris.

L'air tait suave et embaum; le soleil dorait toutes les cimes, et le
vent parpillait les cheveux des cavaliers. Raoul prouva d'abord cette
espce de rpit qu'un exercice ardent donne  ceux dont le coeur est
las. Il respira plus librement, ses yeux reprirent leur clat, et
l'apparence d'un sourire claira ses lvres entr'ouvertes. Mais bientt
Julien le vit plir et l'entendit balbutier. Au milieu d'un nuage
de poussire, Raoul venait de reconnatre madame de Lillers dans
une calche que deux chevaux de race emportaient vers le chteau de
Crhange.

Madame de Lillers fit arrter sa voiture pour saluer Raoul et Julien.
Comme la journe de la veille avait t brlante, Sylvanie avait voulu
partir de trs-bonne heure et surprendre madame de Crhange dans la
matine. D'ailleurs, Sylvanie tait d'une suprme distinction en tout,
et il lui rpugnait d'arriver en mme temps que tout le monde, en
choeur, comme un invit de comdie.

Elle tait vtue d'une amazone vert fonc, et en femme qui entendait
admirablement la mise en scne de la vie et, ce qu'on appelle au
thtre, les _entres_, elle avait fait mener, en tout cas, sa jument
favorite. Cette admirable bte, harnache pour Sylvanie avec grand soin,
tait mene en laisse par un groom, qui, en mme temps, montait une
belle jument arabe.

Comme par un charmant caprice, madame de Lillers se dcida  finir la
route  cheval, et Julien s'offrit  prendre les devants pour prvenir
madame de Crhange de cette visite matinale.

Bientt la calche qui emportait le jeune homme disparut aux yeux de
Raoul et de Sylvanie, et pour la premire fois depuis longtemps, ils
se trouvrent seuls. Les yeux de Sylvanie taient noys d'amour; elle
enveloppait Raoul de son sourire; l'abandon de sa pose tait magique, il
y avait de quoi oublier tout.

--Monsieur, dit-elle, vous avez t sans piti. Que vous avais-je fait?
mon Dieu!

L'audace de cette question tonna tellement le jeune homme qu'il ne sut
que rpondre. Enfin, il rassembla tout son courage et dit  demi-voix:

--Vous me le demandez?

--Ah! reprit vivement Sylvanie, croyez-vous donc que je ne vous aime
pas? Oui, les hommes sont ainsi. Pourtant, il ne me faudrait qu'un mot
pour me justifier, et ce mot, hlas! je ne puis le dire. Oh! les pauvres
femmes! Souffrir, c'est leur sort!

--Et moi, madame, dit Raoul, croyez-vous que je n'aie pas souffert?
Douter toujours, souponner tout et ne vouloir jamais apprendre que la
moiti de la vrit, parce que la vrit serait trop cruelle!

--C'est que vous ne savez pas aimer, murmura Sylvanie avec rsignation.
L'amour, vois-tu, c'est la confiance. Quand on aime, on ne cherche pas
 pier, on ne veut rien savoir, on croit! Ne pas t'aimer! hlas! hlas!
Raoul, avez-vous oubli ce temps, le seul o j'aie vcu! Ce temps o
nous existions tous deux, avec une mme pense, avec un mme espoir,
avec un mme rve!

--Et alors, reprit Raoul, quand j'avais pens  un ruban ou  une fleur,
le soir je vous revoyais, et le ruban tait sur votre robe, et la fleur
tait dans vos cheveux! car alors votre me tait soeur de la mienne et
nous nous comprenions sans rien dire; mais depuis!...

--Et, s'cria madame de Lillers, comme entrane par son souvenir,
lorsque j'ai senti mon coeur battre comme s'il allait se briser, et
que je suis tombe dans tes bras en te disant la premire: je t'aime!
rponds, Raoul, te trompais-je alors!

--Oh! tu m'aimes! Sylvanie!

Raoul allait parler encore, lorsque, malgr le galop effrn des
chevaux, la belle tte de Sylvanie se pencha jusqu'aux lvres du jeune
homme et lui ferma la bouche avec un baiser.

O mystre! de perfidies en perfidies, Raoul tait all au fond du coeur
de cette femme et il en avait vu les dserts de glace dans toute leur
sinistre tendue.

Eh bien, il avait suffi  Sylvanie de faire luire un rayon dans ses yeux
et sur ses lvres, et l'amant dsabus la veille croyait voir s'panouir
 prsent dans cette me dvaste toutes les floraisons et les verdures
d'un printemps jonch de roses!

Elle n'avait rien dit, et elle tait justifie!

Mais elle dploya tant d'art, tant de coquetterie, tant de grces naves
pour enchanter Raoul! Elle se donna tant de peine pour emplir encore une
fois tout entier ce coeur d'o son image n'tait pas sortie!

Arrive au chteau, elle ne s'mut ni de la froideur de madame de
Crhange, ni de la tristesse amre et mprisante qu'affecta Julien de
Chantenay. Elle fut, malgr tout, bonne et charmante. Jusqu'au soir,
les calches armories et les quipages aux brillantes livres se
succdrent  la grille dore du chteau, et toutes les illustrations
parisiennes vinrent affluer dans les salons et les jardins de madame de
Crhange. L, comme partout, Sylvanie fut l'objet de tous les voeux, le
but de toutes les attaques, le prtexte de tous les madrigaux
traduits en prose. On organisa, pour l'blouir, quelques-unes de ces
conversations  deux personnages o l'on entrechoque les mots, et
o, des deux cts, les flammes de l'loquence clatent en gerbes
tincelantes, toiles de traits et de saillies. Le soir, au bal,
Sylvanie fut encore la plus belle et la plus courtise dans la fte
splendide, o les flambeaux, les diamants, les fleurs et les femmes
luttaient de lumire et d'clat.

Mais elle ne voulut tre belle que pour un seul, et chacun de ses
regards mettait aux pieds de Raoul tous ses triomphes. Armand de
Bressoles, qui, lui aussi, tait invit  cette fte, n'obtint pas mme
un sourire et madame de Lillers sembla le ddaigner et l'humilier 
plaisir, pour jeter une proie  la jalousie inquite de son amant.

Le coeur de Raoul tait inond de joie. Au lieu de cet homme et de cette
femme, qui, si longtemps s'taient combattus sans relche avec le glaive
 double tranchant de la haine et de l'amour, il n'y avait plus qu'un
couple charmant et bien uni, deux mes qu'on et dites prtes  se
fondre en une seule. A cet instant-l, tous deux eussent pay de leur
vie le bonheur de se parler une heure sans contrainte.

Le bal touchait  sa fin: on tait  ce moment de gaiet fivreuse o
rien ne se remarque. Aussi personne ne s'aperut que madame de Lillers
et Raoul de Crhange venaient de quitter les salons.

Bientt ils erraient furtivement sous les massifs du parc et
changeaient  voix basse des mots mystrieux d'amour et de rendez-vous.
Ils rentrrent avant qu'on et pu remarquer leur absence. Raoul sentait
brler ses joues et ses lvres o brillaient ardemment toutes les roses
de l'esprance; madame de Lillers tait calme et rayonnante comme un
ange victorieux.

Enfin, les flambeaux s'teignirent et le chteau rentra bientt dans son
grave et morne silence.

Raoul, rest seul avec sa mre, l'embrassa avec mille transports.
Puis, quand tout fut endormi, il se leva, et, en silence, parcourut les
corridors obscurs, en tremblant d'motion, en mettant la main sur son
coeur pour en touffer les battements, et poussa une porte laisse
entr'ouverte.

Sylvanie tait dj  ses pieds, couvrant ses mains de baisers, et lui
disant d'une voix douce et vibrante comme un chant:

--Raoul! Raoul! me pardonnerez-vous tout ce que vous avez souffert?

Et, lui, baignait ses mains frmissantes dans les longs cheveux de sa
matresse, dans ces beaux cheveux d'aurore et de flamme, et rpondait en
rvant:

--Est-ce que je m'en souviens!

Au bout d'une heure il fallut se quitter; l'alouette matinale, funeste
 Romo, chantait dj sur les sillons encore endormis. Mais, pendant
cette heure, Sylvanie dploya sans doute de bien tranges sductions;
car le coeur de Raoul tait  elle,  elle pour toujours, mieux que si
elle l'et tenu dans sa main, attach avec des liens d'or.

Raoul alla veiller son ami. Il ne lui dit rien, mais Julien comprit
tout dans un serrement de main. Tous deux s'habillrent  la hte,
prirent leurs fusils, et marchrent en courant follement, riant et
causant comme deux coliers, jusqu' la belle fort de Grosbois.

La nature en s'veillant semblait toute nouvelle  Raoul. Les arbres et
les gazons avaient raviv leurs meraudes  quelque soleil inconnu; les
perles et les diamants de la rose jetaient des feux plus splendides
dans leurs montures de boutons d'argent et de chrysanthmes; comme
des miroirs, les ruisseaux murmurants et les myosotis de leurs rives
s'emplissaient de l'azur du ciel; dans les bosquets et dans les antres
tapisss de lierre, au fond de toutes les solitudes, Raoul coutait
bruire et s'agiter doucement tous les bruits mystrieux des glogues de
sa jeunesse. Les petits oiseaux chantaient  son oreille ce que l'amour
chantait dans son coeur. Il n'y avait pas de petite fleur humble et
cache qui n'et quelque grand secret  lui dire.

Je ne sais combien d'heures les deux amis coururent ainsi au hasard,
laissant leurs mes s'parpiller  toutes les harmonies de cette
fort silencieuse. Ils ne se parlaient pas, mais ils avaient les mmes
penses. Raoul tait heureux, et Julien tait heureux du bonheur de
Raoul. C'tait une extase. Mais le bruit d'une voix rompit ce charme.

C'tait prs d'une clairire entoure de taillis et jete comme un oasis
au milieu du bois touffu.

Sous un chne centenaire, dont les pieds se cachaient sous la mousse
et la verdure, madame de Lillers, en robe blanche, les regards au
ciel, tait tendue. Armand de Bressoles, couch  ses pieds, les yeux
mouills de pleurs, tenait la main de Sylvanie, et lisait  haute voix
_La Tristesse d'Olympio_.

Raoul sentit tout son sang monter  ses joues. Ses yeux semblaient
sortir de sa tte. Il tait horrible. Il jeta autour de lui un regard
farouche et leva son fusil. Julien l'arrta.

Aussitt, Raoul devint ple comme la neige et tomba comme un cadavre
dans les bras de Julien.

M. de Bressoles ne reparut plus au chteau.

Raoul ranim par les soins de Julien, s'veilla dans le dlire. Le jour
mme, une pouvantable fivre crbrale se dclara. Depuis lors elle ne
fit qu'empirer, et bientt Raoul se trouva  deux doigts de la tombe.

Julien avait expliqu par une chute l'vnement de la fort. Mais quand
l'tat de son ami ne laissa plus d'espoir, il se dcida  parler.

Alors, madame de Crhange alla trouver madame de Lillers.

Il n'y avait rien chez elle de la femme offense: ni haine ni menace.
Humble et vtue de deuil, c'tait une mre suppliante.

--Madame, dit-elle, pardonnez-moi de vous parler ainsi; mais si vous
deviniez toutes mes terreurs! Raoul vous aime et vous pouvez le gurir.
Sauvez-le, madame, je vous en conjure!

--Madame, rpondit froidement la superbe Sylvanie, je ne sais si M. de
Crhange m'aime. Je ne puis rien pour le sauver.

--Hlas! pourquoi feindre, reprit madame de Crhange! vous avez
toute son me. Croyez-vous que je vous hasse pour cela? Non, je vous
chrirais, au contraire, je vous bnirais jusqu'au dernier souffle de ma
vie! Rendez-moi mon fils! Tenez, je vous prie  genoux!

--Relevez-vous, madame, dit Sylvanie, je ne puis que partager votre
affliction.

--Oh! mchante femme! s'cria madame de Crhange perdue, laissez-moi!
Vous me faites horreur.

Une heure aprs, madame de Lillers tait partie et Raoul se mourait.

On le gurit pourtant, mais il ne put recouvrer ni ce teint de roses,
ni cette posie des dix-huit ans, ni toutes ces grces charmantes qui
attestaient encore l'enfance sous sa jeunesse en fleur. Ple comme un
spectre, il rsolut de s'attacher comme un remords aux pas de madame
de Lillers. Partout elle le retrouvait, invitable, fatal, et pareil 
l'ombre de lui-mme. Au bois, il passait prs de la calche de
Sylvanie, sombre, les cheveux au vent, et son cheval l'emportait dans
un tourbillon de poussire comme les funbres coursiers des rves. A
l'Opra, elle le revoyait triste, accoud  une colonne, et fixant
sur elle des regards qui semblaient faire clater leur colre et leur
indignation avec les foudres de l'orchestre.

Madame de Lillers ne s'attristait pas de cet effrayant spectacle. Elle
tait de ces femmes pour qui le dsespoir est un culte et le suicide un
hommage. Dj plusieurs hommes taient morts pour elle, et lui avaient
t une occasion de poses lgiaques et de jolis regards penchs. Elle
tait Parisienne et savait tout porter avec infiniment de got.

Tout  coup, elle cessa de voir Raoul, et ne l'aperut plus nulle part.
Elle fut tonne d'abord, puis elle sentit que le terrible drame de
cette douleur lui manquait. Enfin elle s'mut, et l'absence fondit les
glaces de son coeur que rien n'avait entranes. Alors ce fut elle qui
chercha Raoul, mais toutes ses recherches furent vaines. Vaincue  la
fin, elle foula aux pieds tout son orgueil et osa affronter les mpris
de madame de Crhange.

--Oh! dit en la voyant la mre de Raoul, vous tes cruelle, madame!
Venez-vous me tuer tout  fait?

--Oui! j'ai t infme, rpondit humblement Sylvanie; mais, je vous
supplie, coutez-moi, de grce! vous me chasserez aprs si vous voulez.
Oh! je le sais, j'ai t la cause de tous vos malheurs, mais j'tais
folle. Je comprends  prsent. Je sais bien que je n'tais pas digne
d'tre aime par votre ange! Mais, par grce, madame, laissez-moi voir
Raoul une heure, une minute si vous voulez, ou seulement entendre sa
voix! Je mourrai aprs s'il le faut. Mais l'entendre une dernire fois!

--Quoi, s'cria madame de Crhange, vous le croyez donc ici! Vous ne
savez rien?

--Rien.

--Oh!

Madame de Crhange tendit  Sylvanie un papier froiss, fltri par les
larmes. C'tait une lettre crite de Venise par Julien de Chantenay.
Voici ce que lut, non sans frmir, madame de Lillers:

A prsent que vous avez pleur vos larmes de sang,  prsent que vous
avez subi la plus abominable douleur qui puisse crucifier une femme et
une mre, je sens bien que vous exigez de moi le rcit devant lequel a
jusqu' prsent hsit mon courage. Vous voulez savoir quelle a t
la dernire heure de celui que nous pleurerons jusqu' notre dernier
souffle. Malheureux! comment aurai-je la force de tracer ces lignes
dchirantes? La fivre, la fivre affreuse et lente qui brlait la
poitrine de Raoul, avait cess, et avec elle ces agitations, ces
fureurs, ces dmences qui me dsespraient. Raoul n'tait plus ce cruel
malade que j'avais vu se lever de son lit, humide de sueur, pour se
jeter dans une gondole en croyant poursuivre sa lche matresse. Depuis
huit jours, le calme tait revenu, et Raoul savourait d'avance le
bonheur ineffable de vous revoir. Comme dans la triste Venise, o le
pied des palais se couvre d'une mousse verte, et o les ronces doubles
grimpent autour des piliers de marbre, le printemps semblait renatre
dans son coeur bless. Il respirait avec extase l'haleine des jasmins
et des chvrefeuilles fleuris dans les vases des balcons; il
s'attendrissait au chant des rossignols prisonniers cachs dans les
feuillages. Hlas! il y a trois jours! (est-il possible que trois jours
seulement se soient couls depuis le moment indicible aprs lequel
j'ai vcu des sicles d'angoisse?) mon cher Raoul avait eu le caprice de
suivre en gondole une barque pavoise qui s'enfuyait sur le Grand-Canal,
en parpillant dans son sillage les enchantements d'une divine
musique.--Julien, Julien, me disait-il, crois-tu que je ne puis pas me
souvenir des tortures que j'ai souffertes? Non, il me semble que j'ai
toujours t heureux comme tu me vois! _Elle-mme_, je la retrouve dans
ma pense comme une personne qui m'aurait t trangre, et je
n'prouve pas d'motion en revoyant ainsi cette belle figure! Puis il
ajoutait:--Vois comme les flots sont blancs d'toiles, enivre-toi de ces
parfums pntrants et doux; admire avec moi cette nuit de dlices! Comme
il me parlait ainsi, nous avions presque atteint la barque charge de
musiciens. Je vis que Raoul regardait obstinment au milieu d'eux une
jeune femme  la chevelure dore, dont je ne pus distinguer le ple
visage. Puis, il se redressa violemment: Ce n'est pas elle! cria-t-il.
Et il tomba vanoui dans mes bras. Depuis ce moment, Madame, l'horrible
fivre ne l'a pas quitt jusqu' l'heure de rpit suprme o il a reu
les consolations d'un prtre. En s'veillant de son long dlire, il m'a
regard avec un sourire anglique.--coute, m'a-t-il dit, coute-moi
bien: je n'aime que ma mre! Et quand le prtre l'eut quitt, quand
son me errante voltigeait dj sur ses lvres, il ne m'a dit que
ces mots:--Julien, ma mre! Il a appuy sa tte sur ma poitrine, il a
contempl mes traits avec une expression d'une suavit infinie, et il
s'est endormi sous mon baiser.

O noble et chre victime! encore une fois, pardonnez-moi de ne l'avoir
pas sauv, de n'avoir pas su vous le rendre. Tout ce qui est humainement
possible, je l'ai fait; mais mon me est pleine de remords. Si je sens
encore en moi quelque nergie, c'est que je dois accomplir les dmarches
ncessaires pour pouvoir ramener prs de vous les restes bien-aims
de Raoul. Je me repens, je m'accuse et je me dsespre; je sens en
moi comme un dsert immense et aride dont rien ne rafrachira la morne
angoisse, priez pour nous deux!

Ds qu'elle vit les premires lignes de cette lettre, Sylvanie de
Lillers devint blanche comme un linge et se sentit chanceler. Pour
achever la poignante lecture, elle dut s'accrocher  un meuble, et quand
elle eut fini, une sueur froide ruisselait sur son visage. Elle voulut
parler, mais aucune parole ne sortit de ses lvres; elle ne put que
jeter vers madame de Crhange un regard suppliant et passionn.

La dsole Nomi tira de son sein un mdaillon qui contenait une boucle
de cheveux. De ses doigts crisps, elle la spara en deux et en tendit
la moiti  madame de Lillers, en dtournant la tte.

--Tenez, lui dit-elle.

Julien est revenu et console madame de Crhange avec l'affection
mlancolique d'un amant et la tendresse soumise d'un fils. Il ne parlera
jamais de son amour.

Souvent ils vont ensemble  l'Opra, et cachs dans une baignoire,
ils coutent en silence les airs que Raoul aimait. Ils y rencontrent
parfois, dans toute sa gloire, la belle Sylvanie.

Elle est plus  la mode que jamais, et l'anne dernire un jeune lord
s'est tu pour elle  Naples, en plein carnaval.

C'tait un gentilhomme trs-singulier et trs-clbre par ses manies. Il
tait connu au club par son amour exagr pour les exercices prilleux.

Ce dandy excentrique a lgu en mourant, au clown Mathews, une coupe
d'or du prix de six cents livres sterling, cisele  Florence d'aprs
les dessins originaux de Jean Feuchres.




                                 LE
                          FESTIN DES TITANS


Ce jour-l, lord Angel Sidney avait le spleen un peu plus que de
coutume, lorsqu'il passa de sa chambre  coucher dans son boudoir.

C'tait piti de voir ce jeune homme, beau comme un demi-dieu et triste
comme un chrubin vaincu. L'implacable Satit teignait les flammes
de ses yeux et les roses de ses lvres, et  travers les manchettes de
mousseline, ses mains, plus ples que le marbre, se penchaient comme des
lys briss.--O ciel! murmura-t-il avec un soupir, c'en est donc fait,
je m'ennuie  jamais! J'ai l, de l'autre ct de la mer, de vertes
prairies plus immenses que des ocans, et assez de chteaux pour donner
pendant cent ans l'hospitalit  tous les rois de l'univers. De tous les
coins du monde, cent navires m'apportent le duvet de l'eider, l'ivoire
de l'Inde et la pourpre de Kashmyr, et mes flottes couvrent toutes les
vagues de la mer. Mais le coin de prairie o sourit l'amour, le flot qui
apporte le bonheur et l'oubli, je ne le connais pas!

Dites-moi, ples Eumnides, sombres compagnes de Macbeth et d'Oreste,
que me reste-t-il  faire pour passer le temps? Il me semble pourtant
que je n'ai rien oubli. J'ai fait courir sur tous les turfs de France
et d'Angleterre mille chevaux, ns sans doute d'une flamme et d'une
brise, car ils dvoraient l'espace comme des aigles. J'ai t l'amant
des six reines occultes de Paris, depuis celle qui porte un nom de bte
fauve jusqu' celle qui s'appelle comme la dame de coeur; depuis celle
qui a un _lavabo_ en argent massif, cisel et dor, jusqu' celle qui
se vante d'avoir t adore par tous les contemporains illustres, et je
m'ennuie!

Il faut cependant prendre un parti. Vais-je sonner mon valet ou ma
matresse gorgienne?... mon valet plutt!

A peine la sonnette, veille en sursaut, avait chant sa note d'argent,
M. Tobie entra.

--Monsieur Tobie, dit Angel, vous qui avez des cheveux blancs, ne
savez-vous rien pour chasser l'ennui qui m'obsde?

--Milord, rpondit avec respect le vieux serviteur, il n'y a que Dieu et
les potes.

--Monsieur Tobie, votre phrase est prtentieuse; faites-moi le plaisir
d'ouvrir cette fentre et de me nommer les gens qui passent. Peut-tre
verrai-je le passant de Fantasio, celui qui a un si bel habit bleu! Et
d'abord, dites-moi quel est ce grand jeune homme coiff d'un incendie,
qui porte  la main un parapluie rouge?

--Milord, c'est le plus spirituel de nos photographes; celui-l mme qui
a photographi en ballon la France cadastrale.

--Et celui qui porte un parapluie vert?

--C'est un photographe entomologiste, qui a photographi le parasite du
parasite de l'abeille.

--Et celui dont le parapluie est marron?

--C'est un jardinier spcialiste, exclusivement cultivateur de fraises.

--Et ces deux gros messieurs bien vtus qui passent en calche avec des
dames?

--L'un est le tailleur de milord avec une actrice des Dlassements, et
l'autre le bottier de milord avec une actrice des Bouffes-Parisiens.

Lord Angel ferma sa fentre avec colre.

--Eh! quoi! s'cria-t-il, est-ce donc  ce point-l qu'il n'y a rien
de nouveau sous le soleil, et quand on ouvre la fentre par un jour de
pluie, est-il donc absolument impossible de voir passer autre chose que
des portraitistes, des bottiers et des horticulteurs en cravate blanche!
Monsieur Tobie, d'ici  huit jours, je veux donner un grand festin, un
festin magnifique, comme quand Lucullus dna chez Lucullus! Il me
faut, dussiez-vous gorger madame Chevet, des fruits de l'Inde et de la
Guadeloupe. Il me faut un surtout d'or cisel par Barye, et des bougies
 travers lesquelles on puisse regarder  la loupe une miniature
d'Isabey. Vous vous arrangerez pour qu'il y ait sur les miroirs et
sur les vitres des fleurs peintes par Diaz. Et pour ce jour-l,
entendez-vous, monsieur Tobie, vous me trouverez, ft-ce en Chine, des
convives qui ne soient ni tailleurs, ni photographes, ni membres de la
Socit d'horticulture!

Je veux six gaillards au moins! cherchez-les o vous voudrez, exerant
des professions dont je n'aie jamais entendu parler sous aucun prtexte.
Si je connais un seul des tats que font ces gens-l, ne comptez plus
sur mon amiti.

M. Tobie ne rpliqua pas. Il savait que les ordres de son matre taient
absolus comme ceux du Destin. Il se contenta d'aller relire _l'Iliade_
et _Le Mariage de Figaro_ pour se donner de l'imagination; car il
sentait bien que, cette fois, il fallait vaincre ou mourir.

Mais M. Tobie ne mourut pas. On ne meurt jamais quand on remue  pleines
mains l'or, qui contient l'essence de la vie.

A quinze jours de l, une des salles  manger de lord Angel Sidney
tincelait de lumire, de fleurs, de cristaux, d'orfvrerie et de tout
ce qui donne aux richesses du luxe leurs enivrantes clarts.

Cette salle  manger, tout entire en bois de noyer, les toffes
en cachemire vert, reprsentait avec d'ingnieux arrangements de
bas-reliefs, de cariatides et de figures en ronde bosse, la guerre des
Titans. Les deux immenses chemines, bien relies  l'ornementation
gnrale, figuraient les gouffres implacables de l'Etna, et luttaient de
flammes ardentes et flamboyantes.

Un magnifique groupe de Gants vaincus et terrasss soutenait le plateau
de la table  manger; de telle faon qu'il y avait pour cent mille
francs de sculpture  l'endroit o les Anglais passent habituellement
l'aprs-dne. Les siges et les consoles taient  l'avenant; et, dans
chaque embrasure de croise, il y avait, enferm dans d'pais rideaux,
le mobilier dor d'un petit salon de conversation.

Du reste, rien ne manquait  la fte, et M. Tobie avait suivi le
programme en dcorateur consciencieux. Sur les vitres, des potes de
fleurs tombes de la palette de Diaz teignaient les vraies fleurs
des jardinires et faisaient paratre gris les coquelicots rels. Le
portrait en pied et en miniature d'une mouche avait t pay dix mille
francs  madame Herbelin, et coll la face contre une bougie. Vue
au travers de la bougie, cette mouche semblait si bien vivante, que
plusieurs fois les convives voulurent la chasser pendant le mmorable
repas que je vais raconter. Isabey ne faisant plus de miniatures, M.
Tobie avait d se contenter de cet -peu-prs.

Mais je ne m'arrterai pas  raconter les magnificences du festin, des
bagatelles qu'on a dj redites mille fois  propos de Trimalcion et des
empereurs romains. Il s'agit des convives, que Callot seul et dcrits,
et encore pas avec une plume. Ils taient sept, cinq hommes et deux
femmes, attendant dans un petit salon tendu de soie et clair par des
lampes. Lord Angel ayant dit: six au moins, M. Tobie en avait mis sept,
car il avait dans l'esprit cette admirable logique de Cadet-Roussel,
raill  tort par le chansonnier. Et encore, je ne compte pas un enfant
de dix-huit ans, beau comme l'Amour, qui semblait fourvoy dans
cette socit trange, car Dieu sait comment ces messieurs portaient
l'habillement noir complet que M. Tobie leur avait fait faire chez
Dusautoy! Quant aux deux femmes, elles taient mises comme la Mode
elle-mme, les jours o la Mode a du got. Cette antithse vient
simplement de ce qu'un homme de gnie se met toujours mal, et une femme
de gnie toujours bien. Or, comme on va le voir, tous les htes de lord
Angel avaient du gnie  revendre, et ils en revendaient.

Lord Angel Sidney, en grande toilette, avec les plaques de tous ses
ordres, entra dans le petit salon, prcd de M. Tobie, qui lui prsenta
les convives en les prenant l'un aprs l'autre par la main. Aprs
avoir bais la main aux dames et salu les hommes comme des pairs
d'Angleterre, lord Angel invita tout le monde  passer dans la salle 
manger, o les cinq hommes, pareils  des tigres dchans, dvorrent
en une heure le dner de vingt banquiers. C'tait un spectacle inou
de voir tinceler ces mchoires qui semblaient dcides  engloutir
l'univers, et qui s'agitaient comme si jamais auparavant elles n'eussent
rien broy entre leurs dents terribles.

Quant aux deux dames, elles mangrent raisonnablement, en femmes qui, 
la vrit, n'ont pas lu Byron, mais qui, toutefois, ont fondu de ci et
de l dans leurs verres quelques perles de Cloptre. Le jeune homme
de dix-huit ans ne mangea, lui, qu'un ortolan et une demi-orange de
la Chine, et certes, s'il cherchait un moyen de se faire remarquer, il
tomba on ne peut mieux, car le moins affam des autres convives semblait
affecter de prendre les faisans dors pour des mauviettes, et les
avalait par douzaines. Un autre qui venait de faire disparatre en se
jouant deux pts de foie gras, tirait un valet par sa boutonnire
en lui disant:--Monsieur, ayez donc l'obligeance de me rapporter
quelques-uns de ces petits fours! Et son voisin, tout en achevant sans
emphase un demi-chevreuil, murmurait avec bonhomie:--Je reprendrai
volontiers un peu de ce lapin! Enfin, c'tait charmant  voir. Et
quant aux vins qui furent bus avant que la conversation s'engaget,
je mettrais les sables de la Nubie au dfi d'en boire autant sans se
changer en lacs!

Lord Angel semblait trouver tout cela fort naturel et faisait les
honneurs de sa table avec une grce parfaite. Quand le carnage commena
 se ralentir un peu, non pas faute de combattants ou faute d'apptit,
mais parce que quelques-uns des combattants s'taient dcroch la
mchoire, l'amphitryon s'adressa  ses htes avec un sourire d'une
amnit exquise:

--Mesdames et messieurs, leur dit-il, vous le savez comme moi, ce qui
a tu les beaux-arts et l'lgance dans notre socit moderne, c'est
le lieu commun et le _poncif_ qui, de jour en jour, nous envahissent
davantage. De plus, tous les jeunes gens se jettent dans les mmes
professions, avocat, mdecin ou conomiste, avec une carrire politique
au bout, et tout est dit. De l, ces gnrations entires tailles sur
le mme patron et qui semblent porter un uniforme. Riche comme je le
suis, j'ai pens qu'il me serait peut-tre possible de rendre 
mon poque un peu d'originalit en encourageant les _professions
excentriques_, et naturellement, messieurs, j'ai cru pouvoir jeter les
yeux sur vous, car je crois que personne ici n'est avocat ni mdecin?

--Personne! s'crirent en choeur les convives.

--Messieurs, reprit vivement lord Sidney, vous tes artistes en fait
d'existence, comme d'autres sont artistes en mlodie, en statuaire ou en
ciselure; vous ne devez pas refuser plus qu'eux les encouragements de la
Richesse; car, vous le savez, en se donnant humblement aux artistes, la
Richesse reste l'oblige et la servante des arts et ne fait qu'accomplir
un devoir de reconnaissance. J'espre donc que vous ne refuserez pas un
prix de dix mille francs.

--Nous ne le refuserons pas, dirent avec un enthousiasme unanime les
messieurs en habit noir.

Lord Sidney reprit:

--Un prix de dix mille francs... de rente, que je dsire offrir  celui
d'entre vous qui exerce la profession la plus excentrique. Pour ce
faire, vous aurez l'extrme obligeance de raconter chacun en peu de mots
quelle est votre vie.

--Parfait, s'cria un personnage norme, carlate et souriant, un
Roger-Bontemps taill sur le modle de sir John Falstaff. De cette
faon-l chacun dira donc la sienne.

--Prcisment, dit lord Angel; et, continua-t-il avec un salut charmant,
comme je ne veux rien vous demander que je ne sois moi-mme dispos 
faire pour vous, je vous raconterai, si cela peut tre agrable  ces
dames, mon histoire et l'histoire de mes moyens d'existence.

--Milord, interrompit un personnage auquel, par une erreur bizarre, la
nature s'tait plu  donner le nez historique des Bourbons, vous nous
faites honneur!

--Je vous en prie, dit une des dames en se tournant gracieusement vers
lord Sidney.

--Mon Dieu, fit-il en souriant tristement, mon histoire est bien simple:
je suis n de parents riches.

--Vous tes bien heureux! fit un des convives, jeune homme au teint
hl, mais dont les formes lgantes et sveltes faisaient songer aux
Silvandres de Watteau.

--Comment l'entendez-vous? demanda d'une voix forte un athlte couvert
de balafres comme un vieux retre du temps de la Ligue.

--Hlas! messieurs, reprit lord Sidney, il n'y a aucune manire de
l'entendre, car c'est cette circonstance qui fait le malheur de toute ma
vie! Forat de la richesse, j'ai dpens sans relche dans ma vie, plus
de ruse, d'nergie, de patience, d'imagination, d'intrigue, de volont
et d'esprit, pour devenir pauvre, que les trsclbres bohmes de _La
Vie de Bohme_ n'en mirent jamais  gagner, entre cinq et six heures
du soir, ce qu'ils appellent la grande bataille. Et encore, ces hommes
prodigieux parvenaient quelquefois  dner, tandis, que moi je n'ai
jamais pu arriver un seul jour  la mdiocrit dore dont parle Horace.
J'ai toujours t ridiculement riche.

--Bah! demanda Roger-Bontemps en clatant de rire, est-ce que vraiment
vous trouvez cela ridicule?

--Trs-ridicule. Il m'a toujours sembl absurde qu'un homme possdt dix
mille fois plus qu'il ne peut dpenser, mme en faisant  chaque
seconde de sa vie des folies  faire frissonner d'tonnement l'ombre
d'Hliogabale. Aussi, du jour o je me connais, 'a t un duel  mort
entre moi et ma fortune, et c'est elle qui m'a tu; car, sachez-le, je
voulais tre artiste! Oh! la fortune, elle m'a pris  bras le corps,
elle m'a dessch les lvres sous ses froids baisers, elle m'a fait des
yeux couleur d'or, et un horizon d'or qui m'empche de voir le soleil.
Pour moi, grand Dieu! tous les fleuves sont le Pactole; ils roulent des
paillettes d'or dans leurs vagues tincelantes. Pour moi, la musique
c'est le chant de l'or; la lumire, c'est le reflet de l'or! L'or me
poursuit comme un ennemi implacable; j'ai, comme le Juif-Errant, mes
cinq sous; seulement, mes cinq sous, c'est cinquante millions. Je jette
la richesse dans la rivire, et en me retournant je la trouve couche
dans mon lit; je la fuis au bout du monde, elle est l qui ricane dans
mon portefeuille. Qui diable a donc os dire qu'il y a des moyens de se
ruiner?

--Ah! dit la plus ge des femmes, milord n'a sans doute pas essay des
femmes?

--Ou, continua l'autre, milord n'aura pas rencontr de ces vraies
grandes femmes, comprenant l'hrosme de la vie moderne, auprs
desquelles Smiramis et Cloptre sont de petites pensionnaires 
ceintures bleues, bonnes tout au plus  faire l'amour sentimental avec
Werther, en mangeant des tartines de confitures. Moi, je connais une
femme qui,  quatorze ans, a pris dans le monde, dans le grand monde, un
homme de gnie, riche, audacieux et bon, et qui en six mois l'a envoy
au bagne.

Ces paroles mutines furent prononces d'une faon si magistrale et si
farouche, que lord Sidney ne put s'empcher de regarder avec une vive
curiosit la belle enfant qui les avait dites.

C'tait une jeune fille de seize ans, rousse comme un coucher de soleil,
avec la peau mate et dore, les sourcils presque bruns et les yeux d'un
bleu sombre et toile comme les cieux des belles nuits d't. La bouche
fine, ardente, pareille  une rose rouge trempe de pluie, laissait voir
en s'ouvrant une de ces belles mchoires de bte fauve que la nature
donne aux femmes nes pour dchirer et dvorer les forces vives de la
cit, l'or, l'amour et la vie. Tout cet ensemble imprgn, pour ainsi
dire, d'une volupt amre, le corps agile, les mains et les pieds
d'un grand style plbien, inspirait un effroi plein de charmes et de
convoitise. Aussi, mademoiselle Rgine ne dparait-elle rien dans la
salle des Titans sculpts, et vue d'une certaine faon, elle avait assez
l'air d'une femme pour laquelle on met Plion sur Ossa.

L'autre femme ressemblait  toutes les actrices qui ont jou en province
les rles de mademoiselle George.

--Mesdames, leur dit Sidney, sachez d'abord que le destin a t pour
moi un second M. Scribe; il a abus pour moi des oncles. Le frre de
mon pre et les deux frres de ma mre, riches tous trois et chefs de
nombreuses familles, sont morts tous trois dans l'Inde, aprs avoir vu
tomber un  un tous leurs fils victimes du cholra, des inflammations
et des btes froces, Indiens et serpents, comme si, ds ma plus
tendre jeunesse, une monstrueuse fatalit se ft donn la tche de tout
renverser sur mon passage pour me jeter des trsors inutiles.

Ces fortunes, que la faiblesse de mon pre m'avait abandonnes ds
l'enfance, je les avais dvores  vingt ans avec tous les dbauchs de
Londres, sans qu'il m'en ft rest autre chose,  ma connaissance, qu'un
petit mouchoir de cou en cotonnade bleue et un portrait de femme peint
par Tassaert.

Trois mois plus tard, la mort de mon pre me rendait matre d'un
patrimoine inpuisable. Je l'puisai pourtant, ou peu s'en fallut. Mes
chteaux des comts, grands comme des villes, mes maisons, mes palais,
mes jardins, mes serres o de froides courtisanes se promenaient dans
les moindres alles en calches  huit chevaux, je donnai tout au
Vice, au Luxe,  la Luxure, au Jeu, que je dfiais avec la fureur d'un
combattant vainqueur sans cesse!

Quand il ne me resta plus qu'un million, je le jetai  l'Industrie
tant qu'elle voulut et comme elle voulut. Canaux, chemins de fer,
constructions de squares et de fabriques, je m'intressai  tout, et je
me mis  vivre dans une chambre comme un tudiant, aprs avoir confi
mon million  l'Industrie dans l'espoir qu'elle ne me rendrait rien.
Elle me rendit cinquante millions!

Je ne me dcourageai pourtant pas. L'Industrie m'avait tromp, c'est
alors que j'essayai des femmes, continua lord Sidney en se tournant vers
Rgine. Pour aller droit au but, je m'adressai tout de suite  la
femme qui dans toute l'Europe cotait le plus cher, et je la couvris
littralement de diamants.

Devenue, par l'trange folie d'un vieillard, femme d'un duc et pair
d'Angleterre, cette femme clbre suivit son mari  Constantinople:
deux jours aprs son dpart, je reus mes diamants changs en un
bouquet colossal par un artiste plus grand que le florentin Cellini. Les
diamants sont d'un grand prix; mais aucun roi de l'Europe ne pourrait en
payer la monture.

--Ah! milord, dit Rgine, vous tes le premier homme qui m'inspiriez de
la curiosit.

Lord Sidney salua modestement.

--Je ne vous rappellerai pas, reprit-il, l'pisode trop connu de
mes amours avec la fille naturelle d'un roi que j'ai aime jusqu'au
dsespoir, et qui est morte  vingt-deux ans d'une maladie de langueur,
en me faisant l'hritier de tous ses biens. Je me bornerai  vous dire,
pour terminer ce trop long rcit, qu'une dernire fois, en dsespoir
de cause, j'parpillai mon absurde opulence sur les navires de tous les
armateurs anglais, avec mission de la risquer dans les entreprises les
plus tmraires et sur les mers les plus prilleuses.

Mais la mer ne voulut pas de mes chanes; elle me les rendit plus
lourdes que jamais. A prsent mon parti est pris; je suis rsign 
l'impuissance et  l'ennui.

A la fin de cette histoire, que les convives n'avaient pas os
interrompre autrement que pour boire comme des cordeliers, un clat de
rire homrique branla la salle des Titans.

Roger-Bontemps tapait son couteau sur son assiette en ouvrant jusqu'aux
oreilles une bouche dmesure, Silvandre gambadait, et le balafr
brisait son fauteuil.

Le personnage au nez bourbonien changeait des bourrades avec son
voisin, sorte de rapin ayant un faux air de Rubens. Tous deux se
donnaient des coups de poing et se tiraient les cheveux.

Mademoiselle Rgine, extasie, rvait au bouquet de pierreries, et le
jeune homme de dix-huit ans rvait en regardant mademoiselle Rgine avec
des coeurs enflamms dans les yeux.

--Maintenant, dit lord Sidney, je vous coute, messieurs.

Tobie apporta sur le surtout deux plats d'or, contenant, l'un, une
inscription de dix mille francs de rente; l'autre, deux cents billets de
mille francs.

--De cette faon, milord, dit le vieux serviteur, le laurat pourra
choisir.

--Allons, s'cria Roger-Bontemps en couvant de l'oeil les plats
merveilleux, chaud! chaud! chacun la sienne!

--Et, reprit M. Tobie, j'ose faire esprer  votre grce que cela ira de
plus fort en plus fort, comme chez Nicolet!

Le vin dans les verres, les flammes des bougies, la lumire sur les
angles du noyer sculpt tincelrent.

Roger-Bontemps commena en ces termes:

--Vous voyez en moi l' EMPLOY AUX YEUX DE BOUILLON!

A ces mots prodigieux, les convives bondirent tous  la fois sur leurs
chaises, et les apostrophes les plus htroclites se croisrent, lances
 la fois de tous les coins de la table.

--Mesdames et messieurs, dit Roger-Bontemps, je demande  n'tre pas
interrompu. Ceci n'est pas une conversation, mais un concours!

--C'est juste, s'cria le faux Rubens, n'oublions pas qu'ici il ne
s'agit pas de cinquante centimes!

--Accord, dit lord Sidney, chacun parlera sans interruption, et
souvenez-vous que, pour une heure, nous sommes constitus en ministre
des beaux-arts... inconnus!

Roger-Bontemps reprit:--Enfant, je n'ai jamais mang. Manger, voil la
grande affaire. Il y a deux races d'hommes; celle qui mange et celle
qui ne mange pas. Les pauvres hassent les riches parce que les
riches mangent; les riches excrent les pauvres parce que les pauvres
voudraient manger. Je vis que tout tait l, et que le sort de
l'humanit s'agite autour des endroits o l'on fait la cuisine.

Ds lors, je me tins habituellement aux barrires, passant ma vie autour
des cabarets et cherchant  me faufiler par quelque joint dans les
choses culinaires. A force d'audace, j'usurpai quelques petites
fonctions. Tour  tour chien de tournebroche, corcheur de lapins et
laveur de vaisselle, j'exerais cette dernire profession au cabaret
de la _Jambe-de-Bois_ et j'allais peut-tre m'enfouir pour toute ma vie
dans ces emplois subalternes, lorsque clata entre la _Jambe-de-bois_ et
le _Grand-Vainqueur_ la rivalit  laquelle je dois ma fortune.

Le _Grand-Vainqueur_ et la _Jambe-de-bois_ donnaient tous deux du
bouillon  un sou la tasse, mais la _Jambe-de-bois_ avait pour elle
la pratique des Auvergnats, et elle regardait en piti le
_Grand-Vainqueur_, rduit  attendre et solliciter les consommateurs de
hasard.

Un matin pourtant, tous les Auvergnats de la _Jambe-de-bois_ migrrent
pour le _Grand-Vainqueur_. Quand mon matre leur en demanda en pleurant
la raison, ils lui rpondirent que son bouillon n'avait pas d'yeux,
tandis que celui du _Grand-Vainqueur_ en tait inond comme une queue de
paon.

Messieurs, j'eus le courage de passer une nuit entire, cach dans une
armoire de cuisine, au _Grand-Vainqueur_. Le lendemain,  l'heure o
l'Aurore profite de ce qu'elle a des doigts de rose pour ouvrir les
portes de l'Orient, je surpris le secret de notre rival.

Le misrable fourrait ses doigts dans un vase plein d'huile de poisson
et les secouait ensuite sur les bols de bouillon aligns autour de la
table. C'est ainsi qu'il y faisait des yeux!

Les yeux taient nombreux, je ne dis pas, mais quels yeux! comme c'tait
fait! Pas de got, pas de grce! ni vraisemblance, ni idal! Dans le
trajet du _Grand-Vainqueur_  la _Jambe-de-bois_, mille ides jetrent
tour  tour leurs ombres sur mon front, mais enfin une cration
lumineuse claira tout  coup mon cerveau de ses flammes aveuglantes.

La seringue tait trouve!

Tous les matins, arm de cette bienheureuse seringue, je vise les
bouillons, et j'y excute, la main leve, une mosaque d'yeux  faire
plir la nature.

Plus tard mon procd a t surpris et imit; mais jamais on n'a pu
atteindre  ma facture. Je dfie tout le monde pour la main et le
mtier. Mon patron m'a engag pour six ans,  dix francs par mois, avec
cinq sous de feux et deux bnfices. Les jours de bnfice, le prix des
soixante bouillons est pour moi, car il est inutile de vous dire que ds
le lendemain de mon invention, nous avions reconquis les Auvergnats.

Ainsi matre d'une position faite, je brave dsormais les destines,
car je suis d'un temprament sage, je mets de l'argent de ct, et je ne
commettrai pas la mme faute que mademoiselle Mars et la clbre George;
je veux me retirer dans tout l'clat de ma gloire!

L'employ aux yeux de bouillon se tut, au milieu d'un certain
tonnement. Tout le monde se rcria sur la singularit de cette
profession, et les esprits inclinaient visiblement du ct de
Roger-Bontemps, quand le faux Rubens prit la parole aprs avoir pass
ses doigts dans ses cheveux et cass une assiette pour s'emparer de
l'attention gnrale.

--Messieurs, s'cria-t-il, vous voyez en moi le VERNISSEUR DES PATTES DE
DINDON.

Inutile de dcrire ici la vive motion des auditeurs. Le faux Rubens la
domina pourtant en secouant encore une fois sa chevelure qui faisait la
nuit dans la salle, et dit avec feu:

--Je ne nie pas l'originalit des yeux de bouillon factices! Mais que
faut-il pour arriver  ce trompe-l'oeil? Un lger sentiment de la ligne
et quelque dextrit dans le poignet.

Moi, messieurs, je suis un coloriste!

Quand une volaille n'a pas t vendue en son temps, qu'arrive-t-il? Les
pattes, d'abord si noires et si lustres, s'affaissent et plissent, le
ton en devient terne et triste, signe rvlateur qui loigne  jamais
l'acheteur, initi aux mystres de la couleur par les admirables
crations de Delacroix. Attir souvent dans le march aux volailles par
cet amour de l'inconnu qui caractrise les artistes, je m'aperus de
cette mlancolie des pattes de dindon, et j'entrevis un nouvel art 
crer  ct des anciens.

C'est  moi qu'on doit les vernis  l'aide desquels les marchands
dissimulent aujourd'hui la vieillesse des rtis futurs! vernis noirs,
vernis bruns, vernis gris, roses, carlates et orangs, une palette plus
varie que celle de Vronse! Mais possder les vernis, ce n'est rien!
tout le monde les a aujourd'hui; le sublime du mtier, c'est de savoir
saisir les nuances intimes de chaque espce de pattes, et de les
habiller chacune selon son temprament!

Dans cette science difficile, qui gale, si elle ne le dpasse, l'pre
gnie du portraitiste, je suis, sans modestie, le premier et le seul,
et je me flatte qu'aprs moi, il n'y aura pas de vernisseur de pattes de
dindon, pas plus qu'il n'y a eu de pote tragique aprs Eschyle.

--Eh! quoi! dit lord Sidney, il y a vraiment dans le monde tant de
choses que nous ne savons pas!

--C'est  ce point, observa mademoiselle Rgine, que j'en suis tonne
moi-mme. Mais j'aperois M. Silvandre qui rclame son tour.

--Oh! moi, dit Silvandre avec la voix mlancolique d'un hautbois sous
les feuillages, je suis parvenu  force d'intrigues,  crer dans
ma mansarde, rue Pascal, n 22, au-dessus de l'entre-sol, la porte 
gauche, une prairie artificielle! L, je possde un petit troupeau, que
je garde en jouant de la musette, et je vis du produit de son lait.

Je suis BERGER EN CHAMBRE.

--Diable! dit lord Sidney, berger en chambre, celle-l demande  tre
explique!

--Elle ne s'explique pas, murmura Silvandre en regardant les plafonds
d'un air rveur.

--Alors, puisqu'elle ne s'explique pas, dit d'un ton de courtisan le
personnage au nez bourbonien, permettez-moi de prendre la parole, car,
aprs les tats merveilleux de ces messieurs, je crains pour l'effet
du mien, qui est bien modeste. Il a simplement pour but de protger la
famille contre la Fantaisie.

Dans ces temps o les bases de la morale publique sont sapes  toutes
minutes, qui pourrait le nier, hlas! il se rencontre des btards
pleins d'nergie et d'imagination, et capables d'arriver aux affaires
publiques, voyez _Le Fils Naturel_! La socit est donc expose  se
voir gouverne par des hommes qui s'appellent pour tout nom Arthur ou
Anatole!

J'ai voulu la sauver de cette position si dlicate.

Possesseur d'un grand nom et pauvre comme Job, mais devant hriter d'un
bien considrable dans trente ou quarante ans, c'est--dire quand je
serai mort, j'ai conu l'ide colossale de rendre un pre  tous les
infortuns auxquels la Providence a refus cette seconde Providence.

Je suis RECONNAISSEUR D'ENFANTS!

Je reconnais tous ceux qui le veulent, pourvu, bien entendu, continua
avec une adorable impertinence le vieux gentilhomme, pourvu qu'ils
puissent faire honneur  leur pre. C'est cinq cents francs, prix net...
et six cents francs pour les ngres.

--Bah! s'cria Roger-Bontemps, vous avez reconnu un ngre?

--Plusieurs ngres et trois Indiens anthropophages. Pour les nains,
c'est cinquante francs en plus, et je traite de gr  gr pour les
infirmits physiques. La semaine dernire, j'ai eu un bon bossu. Un
bossu de quinze cents francs; il est vrai qu'il portait des lunettes
vertes.

Il est juste de dire que, tout en ne pouvant se dfendre d'admirer cette
profession sauvage, les convives de lord Sidney furent rvolts par le
cynisme du personnage au nez aquilin.

--Moi, lui dit avec de grands airs la femme qui ressemblait  toutes
celles qui ont jou en province les rles de mademoiselle George, je vis
comme vous de ma noblesse. Je suis duchesse d'O***, et ma mre vendait
des pommes de terre cuites  l'eau sur le pont Saint-Michel.

Hritire de cette profession philanthropique, j'enviais pour ma
vieillesse un fonds de fruitire, lorsque j'eus l'ide de former une
socit en participation avec une de mes amies marchande au Temple, et
dont le fonds se compose d'un lorgnon en chrysocale et d'une robe de
velours.

Quand un jeune homme sans protection a besoin d'tre recommand  un
financier, il vient me trouver. Grce  mon nom historique, j'entre tout
droit chez le financier; mon amie me prte la robe de velours, et nous
partageons! c'est vingt francs pour une recommandation ordinaire, et le
double quand il faut _insister_.

--Cet tat-l est bien gentil, dit Silvandre. Malheureusement, il n'a
pas de nom.

--Le mien non plus, parbleu! fit mademoiselle Rgine. Tous les tats de
femme sont des tats sans nom.

Je suis la matresse d'un jeune fou idiot, natif de Weimar! et je suis
paye pour cela par la famille de mon amant.

Ce malheureux, qui compose des sonates et des symphonies  faire geler
la chute du Niagara, n'est par bonheur ni assez fou ni assez idiot pour
que sa famille puisse le faire enfermer; mais elle garde ses deux cent
mille livres de rente, et elle me donne deux mille francs par mois pour
me charger de ce cadavre humain.

Mademoiselle Rgine se tut. C'tait simple, mais horrible!

Tout le monde frmit.

La jeune fille reprit aprs un silence:

--Quand Obermann sera mort (il s'appelle Obermann!), ses parents diront
simplement: Le malheureux mangeait son bien avec des filles d'Opra!

C'est moi qui joue les filles d'Opra.

A ce monstrueux rcit, lord Sidney se sentait frmir d'une secrte
horreur, et le jeune homme de dix-huit ans ouvrait des yeux grands comme
le monde. Il fallut cependant couter encore l'homme  la balafre; mais
l'effet tait produit, et c'tait, comme on dit, la petite pice.

--Moi, dit cet athlte d'une voix formidable, je suis employ au
thtre Saint-Marcel, un thtre situ rue Censier, dans un quartier de
tanneurs.

On m'y appelle LE FIGURANT QUI REMPLACE LE MANNEQUIN.

Le thtre Saint-Marcel est l'enfer de la pauvret humaine. Les
comdiens s'y peignent les pieds avec du noir pour imiter les bottes, et
cirent des bottes relles pendant l'entr'acte  la porte du spectacle.
Un procs compliqu contre les quinze derniers directeurs du thtre
Saint-Marcel absorbe le peu d'argent que les artistes gagnent  cette
industrie de commissionnaire. A ce thtre, on ne se souvient pas
d'avoir t jamais pay; et c'est  ce point qu'un matre tanneur ayant
laiss tomber dans le foyer des comdiens une pice de cinq francs,
cette pice est reste l jusqu' ce que son propritaire vint la
chercher, car personne ne savait ce que c'tait!

Le directeur nourrit les artistes chez un marchand de vins dont la
boutique est situe en face du thtre; le matin, ils ont du petit-sal;
le soir, la soupe, le boeuf et un morceau de fromage. Bien entendu, les
amendes roulent l-dessus, puisque l'argent n'est pas connu au thtre
Saint-Marcel. Pour les petites amendes on leur te le fromage, pour les
moyennes le boeuf, et les grosses amendes consistent  ne pas dner
du tout. Le malheureux comdien qui est  l'amende se promne avec
dsespoir devant la boutique du marchand de vins, en attendant l'heure
o il jouera _Une passion_ et _Il y a seize ans_. Car au thtre
Saint-Marcel, faute d'avoir pu en monter d'autres depuis dix ans, on n'a
jamais jou que deux pices, _Il y a seize ans_ et _Une passion_.

Dans chacune de ces comdies il y a un mannequin, et le mannequin d'_Il
y a seize ans_ est prcipit du clbre pont cass, haut de douze pieds.
Or, comme le costumier, homme intraitable, demandait quarante sous pour
dshabiller et rhabiller le mannequin pour le drame, je suis, hlas! le
figurant qui remplace le mannequin! Pour dner et djeuner  la cuisine
chez le marchand de vins des artistes, je fais chaque soir ce saut
terrible! Trois fois par semaine rgulirement, je tombe et je me mets
le crne en loques, voyez mes balafres! j'ai fait vingt ans la guerre
sous l'Empire, et je n'en avais rapport que deux blessures; mais le
rle du mannequin, ce sont de rudes campagnes! Seulement, comme je n'ai
pas trouv d'autre tat que celui-l pour ne pas mourir de faim, je fais
celui-l.

--Milord, s'cria vivement Roger-Bontemps, je demande  prsenter une
observation. La profession de monsieur n'est pas excentrique, elle est
absurde!

--Messieurs, dit lord Sidney, n'attaquez pas vos professions
rciproques, toutes ont bien leur mrite, et Paris lui-mme serait
embarrass, car vous tes plus de trois, et je ne sais vraiment comment
vous satisfaire tous! Sachez seulement que je trouverais de trs-mauvais
got de votre part de ne pas fourrer l'argenterie dans vos poches, et
que moins on en retrouvera sur la table, plus je garderai de vous un
agrable souvenir.

A cette apostrophe un peu directe, deux ou trois des convives rougirent
d'avoir t devin, mais ce ne fut qu'un nuage. Ceux qui ne s'taient
pas mis  l'aise jusque-l se rattraprent, et mademoiselle Rgine en
profita pour s'crier:

--Ah! mon Dieu! je m'aperois que je suis venue sans bouquet, et je vais
au bal!

Lord Sidney, qui comprenait  demi-mot, lui fit apporter par Tobie le
prestigieux bouquet de diamants et de pierreries, et lui dit avec un
sans-faon digne de Richelieu: Excusez-moi si je vous le _donne_, mais
j'ai si peu de temps  moi!

--Maintenant, dit-il en se tournant vers ses convives, remplissez
les coupes, M. Tobie, et buvons une dernire fois aux dieux inconnus!
Mademoiselle Rgine voudra bien dcerner le prix pour moi, car je me
sens plein de perplexit entre tant de mtiers excellents!

--Pardon, milord, murmura timidement le jeune homme de dix-huit ans,
mais je n'ai pas encore parl.

Les convives regardrent avec ddain ce faible athlte.

--Eh quoi, lui dit lord Sidney avec un tonnement profond,
exerceriez-vous  votre ge une industrie plus extraordinaire que les
professions excentriques de ces messieurs? Mais alors quel dmon peut
l'avoir invente?

--Milord, articula le jeune homme d'une voix douce, mais ferme, JE SUIS
POTE LYRIQUE ET JE VIS DE MON TAT.

A cette rvlation foudroyante, tous les convives baissrent la tte.

--Que ne parliez-vous plus tt, s'cria lord Sidney, les dix mille
livres de rente sont  vous, et bien  vous! Mais comment ferez-vous
pour mourir  l'hpital?

--Milord, dit finement Rgine, je vais prier monsieur de m'offrir son
bras. Et d'un geste de chatte, elle ramassa les deux cent mille francs
et les fourra dans la poche du jeune homme.

Le bouquet et les yeux de mademoiselle Rgine tincelaient comme des
myriades d'toiles frissonnantes. Elle prit la main de son cavalier
improvis.--Et votre fou? lui demanda-t-il en tremblant d'amour.

--Bah! rpondit la terrible Parisienne avec un cynisme  effaroucher le
marquis de Sade, plus on est de fous, plus on rit!

On se leva pour partir et on choqua les verres une dernire fois. Les
bougies se mouraient et clairaient la salle des Titans de reflets
ensanglants. Lord Sidney, sa coupe leve dans sa belle main, entonna
le refrain dsespr du pote d'Albertus: _Ah! sans amour s'en aller sur
sur la mer!_

Cette grande imprcation fut rpte en choeur, et les convives
disparurent comme des ombres par les portes de la boiserie. Comme elles
se refermaient, lord Sidney jeta un dernier regard sur ses convives.

--Oh! murmura-t-il, tandis que ses yeux erraient sur les bas-reliefs de
la salle, ceux-l aussi sont des Titans vaincus!

M. Tobie s'avanait en souriant pour parler  son matre, mais celui-ci
le congdia d'un geste. Rest seul, il s'cria: Hlas! il faut donc
que de pareilles choses existent! Mais, sans cela, comment Fortunio
aurait-il pu se faire btir en plein Paris un Eldorado artificiel!

Et, cachant son front dans ses mains, il pleura amrement.




                       CONTE POUR FAIRE PEUR


--Non, monsieur, dit la triomphante Doralice au jeune Allemand
mlancolique et blond-jaune qui n'avait cess de fumer sa pipe de
porcelaine en attachant ses yeux d'azur sur la petite Javanaise; non,
monsieur, puisque votre seul but est de nous donner le frisson et de
complter l'effet de ces flammes de punch jouant sur la tapisserie, ne
nous racontez pas une histoire de brigands et de fantmes. Les brigands,
voyez-vous, cela n'avait plus cours que dans un endroit dsormais aboli
qu'on appelait le Spectacle des Funambules; et ils y servaient seulement
 animer les paysages tyroliens et  accompagner les effets d'eau
naturelle. Les spectres, a se range dans une petite armoire  trucs,
grande comme une bote  musique. D'ailleurs, des meurtres, des
fantmes, des souvenirs sanglants et funbres, si vous saviez comme nous
autres les charmantes, les divines, les adores, nous en avons plein nos
penses et plein nos mmoires! Ah! vos brigands de la Fort Noire qui
boivent du kirschen-wasser en sculptant des ronds de serviettes! vos
spectres qui ont lu Schlegel et le _Laocoon_ de Lessing! notre vie
de tous les jours contient d'autres tragdies et des histoires bien
autrement terribles! Et puisque vous tenez absolument  avoir peur,
c'est moi, s'il vous plat, qui vais vous dire un conte pour faire peur,
tel que, par exemple, la lgende de LA BOITE AU LAIT.

--Ah! dit le jeune Allemand, je la connais.

--Non, rpondit Doralice. Ce conte-l est comme celui du sergent
Larame. Tout le monde le raconte et personne ne le sait. Voulez-vous de
mon roman?

Ce ne fut qu'un cri unanime pour consentir, car Doralice a les dents si
blanches! et une langue rose comme un ptale de rose. Son rcit pouvait
tre ennuyeux, mais on tait sr de voir des perles vivantes et des
lvres mieux fardes que le front de l'Aurore. La belle ddaigneuse
n'eut pas besoin de rclamer le silence et elle prit tout de suite la
parole.

--Messieurs, dit-elle gracieusement, il y a comme cela  Paris beaucoup
de demoiselles qui naissent avec une beaut aristocratique et divine,
mais sans fortune, sans dot, sans mme le petit peu d'argent qui peut
servir  appartenir  Dieu et  tre reue dans un couvent. La nature
leur a tout donn, la taille svelte des desses, les longues mains
blanches, le pied de race, les grands yeux sombres, toils, pleins de
flammes, l'oreille gracieuse et pure et petite, la bouche claire de
flammes roses, la distinction native, tout, except les rentes, les
maisons de rapport, l'argent monnay, les titres d'actions et les
proprits rurales. Elles ont de l'esprit  flots, elles ont du bon
sens, elles sont venues au monde artistes et grandes dames; mais elles
sont comme Cabochard, elles manquent de tout; on a oubli de leur faire
avoir crdit chez le changeur et de leur donner leurs entres  la
Banque de France.

Ah! pauvre Lucile!  ct d'elle sa mre soupire et cherche la pierre
philosophale: elle, la belle, la nave, l'aimable, la spirituelle, la
ravissante enfant, elle aiguise ses petites dents faites pour essayer
les perles rares et elle n'en trouve pas l'emploi. Elle devine la
profondeur de ses prunelles faites pour reflter les satins, les ors,
les laques rouges, les sanguines de Watteau, et elle se demande si on
lui a donn ces abmes d'amour pour servir de miroir au papier 
six sous le rouleau. Ses pieds, ses pieds adorables, ont t models
seulement pour fouler les nobles tapis, les tapis au fond blanc o
closent des fleurs splendides, et ils s'usent l,  quoi faire? dans de
vilaines savates, sur le carreau rouge. Patience, dit la mre qui
fait les cartes, et la jeune fille rpond: Oui, maman. Cependant la
nostalgie du diamant et l'instinct de l'lgance s'agitent dans ses
veines. Elle aspire  un pays dont elle est chasse et qu'elle ne
connat pas, et qui est le sien. Dans ces mnages-l, il arrive
ncessairement un jour ou l'autre que la femme de mnage, presse de
repasser des collerettes, s'en va de chez la mre de Lucile sans avoir
song  acheter les quatre sous de lait ncessaires au djeuner du
matin. Lucile prend la bote au lait, et elle dit: Maman, je vais
acheter quatre sous de lait.

Alors la mre de Lucile lve les yeux au ciel; pour un instant son
visage fltri a retrouv la beaut tragique; sur son front, vingt
annes, envoles si vite, font frissonner leurs ailes d'ombre, et une
larme, une grosse larme sinistre, brle et sillonne sa joue. Elle aussi,
en son temps, elle est alle acheter quatre sous de lait, et elle sait
ce que ce lait-l lui a cot, et le temps que cela dure! Cependant
Lucile est partie; elle tient ses quatre sous et sa bote au lait dans
la main droite; de la main gauche elle relve sa jupe; elle est sortie
tout simplement avec sa jupe gristre et son caraco brun, nu-tte; la
laitire est en face, et a n'est pas long de traverser la rue. Mais
quel diable de chemin Lucile a-t-elle pris pour aller chez la laitire?
Elle ne se le rappelle pas bien, et la voil qui se trouve en robe de
chambre de soie pique, en pantoufles blanches, dans un appartement
tendu de papier dor, avec des tapis de moquette, des meubles en faux
Boule et des bronzes en faux bronze. Assis autour d'elle, de faux
seigneurs avec des faux-cols lui tiennent mille discours entachs
de fausset et lui font de l'esprit emprunt aux _Penses d'un
Emballeur_.--Ah! se dit Lucile, ils m'ennuient ceux-l, j'aime mieux
aller reporter le lait  maman. Mais arrtez donc la chute du Niagara!

Reporter le lait, c'est bientt dit, Lucile ne le peut pas. Juliette va
venir la prendre  trois heures pour aller au bois; ce soir elle va
voir _Les Diables noirs_; on lui a apport une loge. Demain, il y a le
dentiste et la modiste, et le soir la Tour-d'Auvergne. Aprs-demain,
elle va chez le peintre; puis, rendez-vous avec Eugne, un caprice.
Eugne n'est pas amusant, mais il faut l'avoir eu, il est port. Ah! que
c'est vilain, les amies courtisanes qui sont des sottes, et le papier 
fleurs d'or et le faux Boule! Dcidment je vais aller reporter le lait
 maman. Et  quelle heure? A deux heures de l'aprs-midi, elle est
encore brise du souper de la veille. O triste, triste vie, toujours
les visites intresses  l'htel des Princes,  l'htel de Castille, o
l'on va faire son ouvrage et porter sa marchandise comme une marchande
de casquettes va porter ses casquettes! Et encore, il ne faut pas fcher
madame Pl...., qui n'est pas commode tous les jours. Ah! quelle vie!
j'aime mieux reporter le lait  maman!

Ah bien oui! reporter le lait! Elle est  Londres, elle est  Nice,
elle est  Spa, elle est  Bade, elle monte  cheval, elle va au bal
de souscription avec les vraies dames, elle est dame patronnesse,--dame
patronnesse pour l'exportation, en province; elle boit du champagne,
elle mange de l'argent, elle mange de l'or, elle prte des patrons
de robe aux grandes dames de l'tranger; elle s'amuse, elle s'amuse
mortellement; oh! comme elle s'ennuie! Avec qui vivre,  qui parler,
o verser le trop plein de ce coeur qui est rest jeune et naf et qui
l'touff? La voil bien revenue  Paris et la laitire n'est pas loin;
mais quoi! le dcor a encore chang. A prsent c'est le vrai bronze,
le vrai Boule, les vrais grands seigneurs, les vrais princes,
la diplomatie, les ducs  duchs. O solitude, solitude, amre
solitude!--Puis le dcor est devenu tout  fait beau: voici les soies de
la Chine, les meubles en laque d'or, un Raphal; Lucile n'a plus d'amis,
mme dans le grand monde, elle a suivi les conseils de Juliette, elle
a compris la vie, elle n'a plus de prjugs aristocratiques, on est
toujours reu chez elle, pourvu qu'on soit gentleman et qu'on se
prsente bien, avec un faux-col. N'oubliez pas le faux-col, dit Iago.
Les amants? elle en a essay: toujours la mme chose, des mes basses,
des gens qui vous mprisent, qui vous trompent et qu'il faut tromper
toute la vie pour ne pas avoir le temps de les regarder et de les
prendre en dgot! Un soir, par hasard, Lucile voit jouer _La Dame aux
Camlias_ ou _L'Aventurire_; elle rentre chez elle, elle se hait, son
coeur se brise en sanglots. Oh! se cacher, se fuir, trouver la nuit
noire, une nuit o l'on ne puisse plus voir la honte et la solitude!
Allons! cette fois, j'y vais, je vais reporter  maman les quatre sous
de lait. Non, pas encore. Renoncera-t-elle, sans avoir entendu une
minute, oh! une seule minute, une voix pareille  la sienne, une voix
qui lui dise: Je t'aime, sans balbutier et sans mentir?

Drision! qui le lui dirait? A prsent, les hommes qui peuplent son
salon sont des hommes-chevaux, qui parlent la langue des chevaux et
djeunent dans l'curie. Habills  la dernire mode, mais stupides.
Pleins de faux-cols. Une fois, un pote gar l, bon et farouche, et
timide, fier comme sa pauvret, et si doux! a jet sur elle un long
regard; elle aussi l'a regard et ils se sont reconnus frres. Oh!
partir ensemble, fuir tout cela, vivre dans l'art, dans la libert, dans
l'amour! Non, laissez toute esprance. Tous les deux, ils sont trop purs
pour faire du faux amour dans ce monde de carton, et ce monde de carton
leur tient les pattes par mille ficelles! C'en est fait; un regard
chang, et les voil spars. Pour toujours peut-tre. Quand se
retrouveront-ils? Et la laitire, l'implacable laitire s'impatiente.

Qu'elle s'impatiente! Une seconde fois Lucile a trouv une me soeur de
la sienne, des yeux comme les siens, tonns et avides, une femme, une
soeur, une amie, et celle-l ne s'enfuira pas; c'est une femme comme
elle, une victime comme elle, comme elle une martyre voue  la foule,
et au champagne, et aux soupers, et  la solitude! Elles se sont
rencontres et elles se sont reconnues. Eh bien, puisque l'amour est un
mensonge, essayons de l'amiti, vivons toutes deux. Sans nous quitter,
la main dans la main, jalouses, sauvages, fidles, avec une amiti qui
sera la haine et la honte de tout le reste! Puisqu'il le faut, nous
irons  l'htel des Princes,  l'htel de Paris et  l'htel de
Castille, mais toutes deux, mais ensemble, Paule et Lucile, et aprs,
dans une joie ineffable, nous oublierons ensemble ces heures affreuses!
Non, ceci est encore un rve. Paule aime les hussards, elle est
infidle, elle est jalouse, elle est sotte, elle crit des lettres
anonymes, elle fait des mots; c'est une admirable poupe, pas autre
chose, et, un jour ou l'autre, elle va se marier avec un marchand de
cuir bouilli ou un courtier-marron. On l'avait crue exalte et bizarre,
et elle n'tait que vicieuse. Elle a voulu avoir les robes d'Impria,
l'esprit de madame de Svign, les joyaux de Cloptre, les vices de
Clonarium, de Lna et de Mgilla la riche Lesbienne, et elle a fait
tout cela par -peu-prs, comme les calembours; elle n'a pas su tre
femme, elle n'a pas su tre artiste, elle n'a eu que les robes 
soixante francs le mtre, l'esprit du _Tintamarre_, les bijoux de
Rudolphi, les vices de Marco! Elle a fait des dettes sottement, avec une
maison mal tenue: elle a galvaud sa beaut, elle a vcu avec des gens
du monde sans apprendre l'lgance; elle n'a rien l; elle n'a pas mme
su aimer Lucile, qui avait dans le coeur des trsors d'amour que nul
n'a souponns. A prsent, elle a envie d'avoir  Sceaux une maison de
campagne avec un jet d'eau tombant sur des lys en zinc, et de pouvoir
dire: Mon mari  un homme dcor. Dans son beau temps, elle tait
sotte avec un semblant d'esprit;  prsent, elle est idiote. Et voil
quelle tait la dernire ressource de Lucile, et son dernier espoir
et sa dernire branche de salut! O malheureuse, malheureuse, misrable
Lucile! Elle ne sait plus rien et elle ne croit plus  rien. Elle croit
que Dieu la repousse et elle ne s'aime pas elle-mme. Elle a bien une
fille, mais grce  mille intrigues et  mille peines, (il a fallu pour
cela chafauder des montagnes de mensonges,) sa fille est leve au
Sacr-Coeur, et elle ne la voit pas, car elle dsire que sa fille ne
figure jamais dans _Les Cocottes_ et dans _Les Pieds qui r'muent_, et
que jamais elle n'aille acheter quatre sous de lait dans aucune bote au
lait! Et,  ce propos, c'est le vrai moment; si sa mre n'a pas encore
pris son caf, elle doit s'impatienter; voil l'heure, l'heure exacte de
lui porter le lait. Cette fois Lucile trouve la laitire tout de suite.
Madame, voil quatre sous, mettez-moi quatre sous de lait dans ma
bote. Et toujours courant, elle arrive chez sa mre.--Toc, toc.--Qui
est l?--Ma mre, ma mie, c'est moi, ta petite Lucile.--Tirez la
bobinette, la chevillette cherra!

--Maman, c'est moi, je vous apporte vos quatre sous de lait, et bien
d'autres choses avec, un peu de rentes, pas beaucoup, mais le dgot
sans fond, l'ennui mortel et le dsespoir sans bornes! Il faut vous dire
que tous les hommes sont sots et infmes. J'ai vu les grands seigneurs,
ils sont mal levs; j'ai vu les gens d'esprit, ils n'ont pas d'esprit;
j'ai vu les financiers, ils n'ont pas d'argent; j'ai vu les diplomates,
ils se laissent tromper comme des Cassandres. Il y a les hommes qui
montent  cheval et ceux qui ne montent pas  cheval; les uns sont
lches et les autres sont imbciles. De dlicatesse dans l'me de ces
gens-l, il n'y en a pas plus que de roses mousseuses sur les rochers de
Fontainebleau. Entre eux tous, les beaux, les brillants, les splendides,
il n'y en a pas un qui sache payer une note de restaurateur d'une faon
polie pour la femme qu'il accompagne! Les restaurateurs, parlons-en. Au
caf Bignon, o cela cote un louis pour ouvrir la porte et dix francs
pour passer devant, une salade de pommes de terre se paye le prix d'un
diamant, et c'est une fausse salade de pommes de terre; l'huile est de
l'huile d'oeillette et le vinaigre du vinaigre de bois, et il n'y a pas
seulement de fourniture! Restent les plaisirs, je sors d'en prendre.
tre femme de plaisir, cela veut dire passer sa vie  s'habiller dans un
cabinet de toilette en perse verte capitonne; sortir avec des grues et
entendre les dames qui passent dire de vous: Cette fille! aller aux
courses et manger de la poussire grise comme avec la cuiller; aller 
la comdie, et, toute la soire, avoir une ouvreuse qui vous fourre des
_Entr'acte_ dans votre corsage et des petits bancs dans votre crinoline.
D'ailleurs, on ne joue que du Laya, et les personnages de M. Laya sont
aussi ennuyeux que ceux avec lesquels j'ai vcu pour gagner ma vie.
Toutes les nuits il faut souper avec le mme champagne et les mmes
crevisses  la bordelaise, et il y a plus de dix ans que j'ai envie
de manger un ragot de chrtien. Figure-toi, les gens qui nous mnent
souper ne soupent jamais, ils sont ivres; ils nous enfument avec de
mauvais cigares dont ils font tomber la cendre sur nos robes et sur nos
paules, ils causent de la Bourse et racontent leurs bonnes fortunes, ce
qui veut dire: traner dans leur conversation les noms de femmes qu'ils
ont assommes, excdes et abruties pour de l'argent; voil ce qu'ils
appellent leurs bonnes fortunes; et encore elles ne sont pas vraies;
par-dessus le march, c'est des mensonges! En dix ans, j'ai connu un
jeune homme qui tait beau; il tait n avec un coeur d'usurier et de
juif; quand il me menait dner au restaurant, il buvait tout le vin
sans me verser  boire, et, s'il avait par hasard quelques louis, il les
cachait dans ses souliers. J'ai tant mont les escaliers  de l'htel
des Princes, de l'htel de Paris et de l'htel de Castille, que sur
chaque marche je sais par coeur les irrgularits du tapis; et la
nuit, si par hasard je dors, je les vois en rve. Il y a aussi ce qu'on
appelle tre au thtre. Un mtier o on gagne cent francs par mois et
o l'on en dpense quinze cents, et puis il faut tre trs-polie. Polie
avec le directeur, avec le rgisseur, avec le portier, avec les
acteurs, avec les journalistes, avec les machinistes, avec le garon
d'accessoires, et eux, quelquefois, ils ne sont pas polis. On se lve le
matin  huit heures, et, de dix heures  quatre, on reste sur ses jambes
dans un thtre qui est un grand dsert noir et glac,  rpter de
temps  autre: Merci, ma mre! merci, mon Dieu! et la croix de ma
mre! Les planches sont toutes sales, couvertes de poussire et elles
salissent le bas des robes. Le soir, on cause avec son habilleuse et on
joue; c'est--dire qu'on rpte  des hommes chauves assembls les mmes
sottises qu'on rptait pendant le jour  l'pouvante de la nuit
noire. Voil ce qu'on appelle tre comdienne et ce qu'on appelle tre
courtisane, et ce qu'on rencontre quand on va acheter du lait. Qu'est-ce
que tu veux que je te dise? J'ai des yeux qui ne savent plus voir ni
le ciel, ni l'eau, ni les arbres, ni les toiles; pour l'ternit, mes
prunelles reflteront la perse verte de mon cabinet de toilette et le
papier dor des cabinets de Brbant. Je sais tout, j'en sais autant
que ces dieux impassibles de l'Inde qui, depuis mille ans, enivrs de
parfums, caresss par les grandes fleurs terribles, assis sur des trnes
de diamant et sur des chariots d'astres, rvent  la stupidit et  la
mchancet humaines. Je sais ce que pensent les regards et ce que les
lvres vont prononcer, et avant qu'un homme ne parle, je vois tout de
suite qu'il va mentir. Je sais que la vie est une horrible chose et que
les hommes sont de mchantes btes,--et je te rapporte les quatre sous
de lait dans ta bote au lait.

--Ma fille, rpond la mre, tu en sais autant que moi. Assieds-toi l,
buvons notre caf et faisons les cartes. Le bon Dieu te devrait bien un
peu d'amour, mais c'est bien rare que le bon Dieu fasse un miracle,
et il ne s'occupe gure de pauvres filles comme nous.--Ainsi finit
l'histoire de Lucile. Dsormais, dit en terminant la triomphante
Doralice, c'est elle qui, tous les matins, va acheter le lait dans la
bote au lait; et elle ne reste jamais plus de trois minutes. Pour moi,
(ajouta-t-elle,) j'en suis encore  m'amuser aux bagatelles de la
porte chez Mombro et chez Janisset; mais il y a des jours de pluie tout
dcourags o mes petits doigts se tourmentent dj comme pour chercher
l'anse de la bote en fer battu; et quant  maman, il y a positivement
des fois que je pense  elle, et comme sa rue a t dmolie, si mes
amoureux m'ennuient trop, je finirai par demander son adresse.

--Brrr! fit Mdric, voil un roman qui donne froid: je vais remettre du
bois au feu.--Il en remit, en effet; une vaste clart inonda l'atelier,
tous les visages taient ples, et on s'aperut alors que, profitant
sans doute de la proccupation gnrale, le jeune Allemand aux cheveux
blond-jaune avait disparu en compagnie de la petite Javanaise.




                         L'ILLUSTRE THTRE


Tout annonce un vnement dans le monde dramatique. Dj les hommes
de got essuient les verres de leurs pince-nez. Au haut du ciel, des
vapeurs carlates et roses imitent les banderoles flottantes, et des
demoiselles, brillantes comme des libellules, entrent en foule chez le
marchand de gants  vingt-neuf sous.

Cependant elle s'impatiente derrire son rideau, la fille du divin
Aristophane, la Comdie. Elle s'impatiente, et elle agite son front
tach de lie, ombrag d'un bandeau de vigne et de raisins. Elle
gourmande ses domestiques, et les frappe de sa marotte, o chantent des
grelots d'argent et d'or.

--Allons, s'crie-t-elle, courage, fainants! O machinistes dpourvus
de la flamme sacre,  rgisseurs plus lents que des tortues,
n'entendez-vous pas que le peuple le plus spirituel de l'univers
commence  imiter les cris des animaux froces, tout en mangeant ses
grenades et ses pommes vertes? Ignorez-vous que mes cinq musiciens lui
ont dj excut par trois fois l'ouverture du _Jeune Henri_ et
qu'il est temps de passer  d'autres exercices? Par Bacchus! un peu
d'activit, je vous prie; que les sonnettes fassent _drelin drelin_, et
les cloches _bimbam_, et que mes comdiens paraissent!

Qu'ils paraissent vtus de jaune-safran, de violet tendre et de
bleu-ciel, dans les costumes traditionnels appropris  leurs caractres
et que mon pote lui-mme s'avance, avec son habit noir et son
chef-d'oeuvre. Et vous, astres, prtez l'oreille!

Voici Pierrot, Arlequin, la Colombine toute pomponne de rubans qui
volent  la brise, et Cassandre, et la Fe avec son toile de strass sur
le front, et les gte-sauce avec leurs pts, et les harengres portant
les poissons de toile peinte, rembourrs de foin tout neuf, et voici,
mont sur son chariot de pierreries  roulettes, attel de deux colombes
en bois dcoup, l'enfant Amour indispensable aux feries. Mais quoi, se
moquent-ils du monde? Pierrot, jadis plus blanc que les lis du jardin
et les neiges de l'Himalaya, crve  prsent dans sa peau. Il est rouge
comme une pivoine, comme le feu d'un londrs bien sec, comme la carapace
d'un homard cuit  point!

Doux et naf Pierrot, o donc avez-vous vol ces couleurs carlates?
Et toi, Arlequin, toi qui tais souple et gracieux comme un serpent du
paradis d'Asie, toi qui brillais comme l'arc-en-ciel aprs un orage
des tropiques, d'o te vient cet air triste et funeste, et pourquoi
marches-tu ainsi le front courb vers mon trteau, comme un Arlequin
prince de Danemark?

Toi Colombine, ma colombe, ma colombelle amoureuse et folle, que
signifient cette petite toux sche et ces airs bgueule! Ainsi parle
la fille d'Aristophane, et elle ne semble pas du tout satisfaite de ses
acteurs changs en nourrice. Eux pourtant se dfendent le mieux qu'ils
peuvent avec la simple loquence de leur coeur.

--Hlas! madame, dit Pierrot, le diable sait que mes passions taient
bien innocentes. Voler le vin que la fe changeait, pour me punir,
en fuse d'un sou, vider les tourtes de carton, pcher  la ligne,
et quelquefois manger des sangsues frites, tels taient mes austres
plaisirs! Aussi rien ne troublait la sereine candeur de mon visage blanc
comme la robe d'une pouse. Mais qui peut fuir son destin? Pendant les
_relches pour rparations  la salle_, j'ai entendu les vers de l'cole
du bon sens et j'ai lu les romans ralistes, et tout de suite le rouge
m'est mont  la face! J'ai voulu savonner ce visage imprudent et lui
rendre sa blancheur premire. Bah! lessive, potasse, savon-ponce, rien
n'y a fait. Ce rouge est d'aussi bonne qualit que le noir des ngres!
mais aussi pourquoi ont-ils chang la rgle des participes?

Pour mon confrre Arlequin, il tait la jeunesse, l'amour, la fantaisie,
l'clair de joie, le chrubin de Cidalise et le joujou des petites
filles. Aujourd'hui toutes les qualits qu'il avait dplaisent fort aux
dames! Les mangeuses de pommes ne mangent plus de pommes: les filleules
d've n'aiment plus que ces petites images graves sur acier, appeles
_fafiots_  cause de leur frou-frou. Voil pourquoi Arlequin-Hamlet fait
des yeux blancs. Quant  mademoiselle Colombine...

--Oui, s'cria la desse en faisant tintinnabuler ses clochettes,
explique-moi un peu pourquoi Colombine est enrhume du cerveau?

Colombine elle-mme prit la parole en baissant modestement ses grands
yeux assassins, frangs de cils noirs. Non, par Rabelais! ce n'tait
plus l la demoiselle si alerte  se sauver en compagnie de son cher don
Juan,  travers les gurets tout frissonnants d'pis d'or, et  travers
des cabarets o l'on boit le vert Suresne. La pauvre Colombine
toussait  fendre l'me des pierres, et sur ses pommettes brillait une
triste-lueur de sang.

--Chre madame, murmurait-elle, j'ai t heureuse, j'ai t foltre; je
ne trouvais pas assez de moulins pour jeter mes bonnets par-dessus! Mais
prenez piti de moi! ils m'ont couverte de camellias, et je suis devenue
insensiblement comme les camellias; un jeune matre plein d'esprit,
hlas! m'a dguise en fille de marbre, et il m'en est rest un froid de
marbre qui m'a donn une fluxion de poitrine; ils m'ont dit de tousser
pour rire, et  prsent je tousse pour tout de bon: voil mon histoire.

--Oh! voil qui ne peut se soutenir, dit avec indignation la Comdie
couronne de raisins. Une Colombine poitrinaire! un Pierrot sanguin! un
Arlequin avec du vague  l'me! Au moins, j'espre que mon pote m'aura
crit une belle satire en dialogues. Nous y verrons quelque petit robin
se faisant donner de gros cornets d'pices qu'il va manger avec les
ceintures dores, tandis que Madame ordonne  Toinon de laisser la
porte de la rue ouverte pour un grand drle  plumet rouge et  longue
rapire!

Et, en tout cas, je suis certaine que l'on n'a pas pu me cacher mon
Cassandre, si rjouissant avec son asthme, sa canne  corbin et son chef
branlant. A dfaut de ceux-l, j'aurai Cassandre!

--Oh! desse, rpond le barbon, regardez-moi; je suis bien chang! Vous
me croyez vieux; mais je suis jeune comme un louis d'or. Vous me croyez
bte; je suis spirituel comme une liasse de billets de banque. Je suis
jeune, charmant et ador, car je m'appelle Prime, Actions, Obligations;
je m'appelle robe de dentelles, parure et carrosse! Mes dents sont
noires? Non, tant que Janisset vendra des perles de Ceylan et d'Ophir!
En vrit nous avons chang tout cela, et je n'aurai pas les yeux
teints et chassieux tant que j'aurai les mains pleines de diamants.
Aujourd'hui, Lovelace, c'est Cassandre: place  Lovelace!

La Comdie dchire son bandeau de vigne et de grappes noires.

--_Ohim!_ s'crie-t-elle, qui me rendra les comdiens au gros sel, les
comdiens de la vieille gaiet et de la farce illustre, dont l'arrive
faisait dire dans les auberges: _V'l les comdiens, serrez
les couverts!_ Pote, ne parle pas. Je lis dans tes yeux que tu
photographies ton portier! coutez-moi, mes bons serviteurs. A dfaut de
_Plutus_ et des _Oiseaux_, qu'on se rappelle la tragdie de Scapin et de
Zerbiriette, et vous, tombez, masques ridicules! Arlequin, reprends la
rose qui fait aimer, et toi ta face de clair de lune! Il me faut la
vie, la passion, le regard flamboyant, le mot rapide, l'pigramme au
tranchant d'acier, le vin dans les verres et le rire aux dents blanches,
la lyre harmonieuse et le fouet sanglant, la joie bien portante et la
sainte ironie: souvenez-vous que je viens d'Athnes!

FIN




  TABLE

  LES PARISIENNES DE PARIS

    La Femme-Ange
    La Bonne des Grandes occasions
    L'Ingnue de Thtre
    La Matresse qui n'a pas d'ge
    Le Coeur de marbre
    La Dame aux peignoirs
    Galate idiote
    La Femme de treize ans
    La Jeune fille honnte
    L'Actrice en Mnage
    La Vieille Funambule
    La Divine Courtisane

  L'ARMOIRE

  LES NOCES DE MDRIC

    Chapitre Ier.--O l'auteur, minemment coloriste, prouve
    qu'il n'appartient pas  l'cole du bon sens, et insinue
    qu'il possde un dictionnaire des Rimes franaises

    Chapitre II.--O l'auteur, qui a lu les romans de Mry,
    et qui tient  taler son rudition, met en scne des
    Chinois et un Suisse qui tonneront M. Stanislas
    Julien et feu M. Toppfer

    Chapitre III.--O Mdric regrette ses chandeliers, ses
    poteries, mademoiselle Ninette, mademoiselle Louisa, et
    une femme du monde qui dsire garder l'anonyme

    Chapitre IV.--Apothose triomphante de Nas, crpe bleu,
    lycopode et feux de Bengale

    Chapitre V et dernier.--Le roman finit au moment o
    M. Bouquet allait devenir intressant


  UN VALET COMME ON N'EN VOIT PAS

  LA VIE ET LA MORT DE MINETTE

  SYLVANIE

  LE FESTIN DES TITANS

  CONTE POUR FAIRE PEUR

  L'ILLUSTRE THTRE


____________________________________________
Imprimerie L. TOINON et Cie,  Saint-Germain.






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all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.

1.B.  "Project Gutenberg" is a registered trademark.  It may only be
used on or associated in any way with an electronic work by people who
agree to be bound by the terms of this agreement.  There are a few
things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
even without complying with the full terms of this agreement.  See
paragraph 1.C below.  There are a lot of things you can do with Project
Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
works.  See paragraph 1.E below.

1.C.  The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
Gutenberg-tm electronic works.  Nearly all the individual works in the
collection are in the public domain in the United States.  If an
individual work is in the public domain in the United States and you are
located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
are removed.  Of course, we hope that you will support the Project
Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
the work.  You can easily comply with the terms of this agreement by
keeping this work in the same format with its attached full Project
Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.

1.D.  The copyright laws of the place where you are located also govern
what you can do with this work.  Copyright laws in most countries are in
a constant state of change.  If you are outside the United States, check
the laws of your country in addition to the terms of this agreement
before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
creating derivative works based on this work or any other Project
Gutenberg-tm work.  The Foundation makes no representations concerning
the copyright status of any work in any country outside the United
States.

1.E.  Unless you have removed all references to Project Gutenberg:

1.E.1.  The following sentence, with active links to, or other immediate
access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
copied or distributed:

This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
almost no restrictions whatsoever.  You may copy it, give it away or
re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
with this eBook or online at www.gutenberg.org

1.E.2.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
and distributed to anyone in the United States without paying any fees
or charges.  If you are redistributing or providing access to a work
with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
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1.E.3.  If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
with the permission of the copyright holder, your use and distribution
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License terms from this work, or any files containing a part of this
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electronic work, or any part of this electronic work, without
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1.E.6.  You may convert to and distribute this work in any binary,
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- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
     the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
     you already use to calculate your applicable taxes.  The fee is
     owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
     has agreed to donate royalties under this paragraph to the
     Project Gutenberg Literary Archive Foundation.  Royalty payments
     must be paid within 60 days following each date on which you
     prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
     returns.  Royalty payments should be clearly marked as such and
     sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
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     the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."

- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
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     and discontinue all use of and all access to other copies of
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     money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
     electronic work is discovered and reported to you within 90 days
     of receipt of the work.

- You comply with all other terms of this agreement for free
     distribution of Project Gutenberg-tm works.

1.E.9.  If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
electronic work or group of works on different terms than are set
forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
your equipment.

1.F.2.  LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
liability to you for damages, costs and expenses, including legal
fees.  YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
PROVIDED IN PARAGRAPH F3.  YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
DAMAGE.

1.F.3.  LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
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written explanation to the person you received the work from.  If you
received the work on a physical medium, you must return the medium with
your written explanation.  The person or entity that provided you with
the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
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providing it to you may choose to give you a second opportunity to
receive the work electronically in lieu of a refund.  If the second copy
is also defective, you may demand a refund in writing without further
opportunities to fix the problem.

1.F.4.  Except for the limited right of replacement or refund set forth
in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO OTHER
WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.

1.F.5.  Some states do not allow disclaimers of certain implied
warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
the applicable state law.  The invalidity or unenforceability of any
provision of this agreement shall not void the remaining provisions.

1.F.6.  INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
with this agreement, and any volunteers associated with the production,
promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org

Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card
donations.  To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.

Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.

Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.

*** END: FULL LICENSE ***

